Je suis Ariel Sharon
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Description

Un roman palestinien
Avec Je suis Ariel Sharon, troisième roman d’un triptyque, l’auteure poursuit l’exploration des vies intimes des hommes, femmes et enfants pris dans la toile sanglante du conflit israélo-palestinien.
Prix de la diversité Métropolis Bleu / Conseil des Arts de Montréal
Un roman palestinien
Avec Je suis Ariel Sharon, troisième roman d’un triptyque, l’auteure poursuit l’exploration des vies intimes des hommes, femmes et enfants pris dans la toile sanglante du conflit israélo-palestinien.
Résumé
Tel Aviv, 4 janvier 2006. Le premier ministre Ariel Sharon sombre dans le coma. Il demeure inconscient huit ans jusqu’à sa mort en 2014. Que se passe-t-il dans la tête de Sharon ? Le roman donne corps et voix à un choeur de femmes, Véra, Gali, Lily, Rita, qui le mettent face à ses horreurs et à son humanité. Elles le guident vers la lumière quand les ombres de la mort l’assaillent.
Extrait
« M’en voudraient-elles si j’enlevais à chaque lettre de ton nom sa noirceur ? À chaque date de ton histoire, sa violence ? Si je t’enlevais la mort et te prêtais la vie ? M’en voudraient-elles si je me glissais là où elles t’ont vu nu ? Si je te débarrassais de toutes ces couches. Ta peau de guerrier, ton masque de politicien ? Ne reste que toi face à moi ? Que tu sois personne ? Que je sois
personne ? Soyons personne. Soyons ensemble sans visage. Perdons-nous dans ce long sommeil. Dévoilons tous nos visages. Pose-moi la question : quel est ton nom ? Je nommerai toutes les femmes.
Pose-toi la question : qui suis-je ? Toutes les femmes te répondraient. Leur voix
est ma voix. »
Pour l’auteure Yara El-Ghadban
Les principaux récits autour de Sharon sont des récits fondamentalement
politiques, militaires, masculins… Moi personnellement, je voulais, sans
justifier et sans pardonner, tout simplement écrire la part humaine, la part
féminine. Les premières choses qu’on élimine dans les guerres et les situations
d’oppression sont l’humanité, l’intimité, la féminité… Aussi, moi-même je
voulais comprendre. J’ai écrit ce roman pour moi, pour la femme palestinienne
que je suis et qui est toujours perplexe face à la violence dont sont capables les
humains…
L’auteure
Romancière et anthropologue palestinienne, Yara El-Ghadban vit et écrit à Montréal. Elle a publié les romans L’ombre de l’olivier (Mémoire d’encrier, 2011) et Le parfum de Nour (Mémoire d’encrier, 2015). Je suis Ariel Sharon est son troisième roman.
Extrait
« M’en voudraient-elles si j’enlevais à chaque lettre de ton nom sa noirceur ? À chaque date de ton histoire, sa violence ? Si je t’enlevais la mort et te prêtais la vie ? M’en voudraient-elles si je me glissais là où elles t’ont vu nu ? Si je te débarrassais de toutes ces couches. Ta peau de guerrier, ton masque de politicien ? Ne reste que toi face à moi ? Que tu sois personne ? Que je sois
personne ? Soyons personne. Soyons ensemble sans visage. Perdons-nous dans ce long sommeil. Dévoilons tous nos visages. Pose-moi la question : quel est ton nom ? Je nommerai toutes les femmes.
Pose-toi la question : qui suis-je ? Toutes les femmes te répondraient. Leur voix
est ma voix. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 septembre 2018
Nombre de lectures 36
EAN13 9782897125691
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Yara El-Ghadban
JE SUIS ARIEL SHARON
Roman
MÉMOIRE D’ENCRIER
L’auteure Yara El-Ghadban remercie le Conseil des arts du Canada de son appui financier qui a rendu possible l’écriture de ce roman.
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada, du Conseil des Arts du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Mémoire d’encrier est diffusée et distribuée par : Diffusion Gallimard : Canada DG Diffusion : Europe Communication Plus : Haïti
Dépôt légal : 3 e trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-568-4 (Papier) ISBN 978-2-89712-570-7 (PDF) ISBN 978-2-89712-569-1 (ePub) PS8609.E334J4 2018 C843’.6 C2018-941643-2 PS9609.E334J4 2018
Mise en page : Nathalie St-Pierre pour Claude Bergeron Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
de la même auteure
Le parfum de Nour , Montréal, Mémoire d’encrier, 2015.
Le Québec, la Charte, l’Autre. Et après? , Marie-Claude Haince, Yara El-Ghadban et Leïla Benhadjoudja, dir., Montréal, Mémoire d’encrier, 2014.
L’ombre de l’olivier , Montréal, Mémoire d’encrier, 2011.
À celles et ceux que l’Histoire empêche d’être ordinaires.
note de l’auteure
Ceci n’est pas une biographie. C’est une fiction. Seule la fiction peut œuvrer dans les failles de l’Histoire. Et seul le roman rend possible notre rencontre.
Y.E.
2 janvier 2018
Ah Rita
Entre nous, mille oiseaux mille images
D’innombrables rendez-vous
Criblés de balles.

Mahmoud Darwich
Tel-Aviv, 4 janvier 2006
Séisme politique en Israël
Le premier ministre Ariel Sharon terrassé par un accident vasculaire cérébral

Arik...

Arik, le lion, plongé dans un coma
à quelques mois des élections

Arik...

L’ancien homme fort d’Israël est maintenu en vie à l’hôpital Tel Hashomer Shiba près de Tel-Aviv

Arik...

Les pouvoirs de celui qu’on surnomme le grand-père de la nation transférés au vice-premier ministre Ehud Olmert

Arik…

Kadima, le parti centriste fondé par Ariel Sharon juste avant sa chute, décroche une mince victoire
Arik…
Arik…
Arik! Suis ma voix. Ne cherche pas la lumière. Ne cherche pas ton corps. Arik! Oui, c’est à toi que je parle. As-tu froid? Tu trembles. Patience, patience. Ça ira mieux tout à l’heure. Je suis là. Je t’expliquerai tout. N’essaie pas de parler. Je serai ta bouche, tes yeux, ton corps.
Tu flottes. Liquide. C’est la caresse du vide. Enveloppe-toi du vide. Laisse-toi t’engloutir dans sa chaleur. Tu ne suffoqueras pas. Au contraire, tu respireras mieux, tu entendras mieux aussi. Et qui sait? Retrouveras-tu tranquillement la vue et bientôt la parole. Alors, ne te cherche pas pour l’instant. Tu n’es plus. Tu meurs, Arik. Lentement.
Calme, calme. C’est la vérité. La vérité ne blesse pas. Elle ne juge pas. Tu perds les sens, même celui de nommer les choses. Ton identité, ton âge, ton visage. Ce n’est pas grave. Je suis tout ce que tu n’es plus. Tes amours, tes haines, tes rêves, tes peurs, tes regrets. J’entends les mots, les doutes, les effrois. Je regarde. L’enfant, l’homme, son essor, sa chute.
Je connais le moment précis de ta chute. Pendant des jours et des jours, des clichés défilent sur toutes les tribunes :
Ariel Sharon, commandant charismatique entouré de tourbillons de sable au milieu du désert. Tu donnes des ordres. Tu indiques les positions des troupes égyptiennes sur une carte.
Ariel Sharon, autour d’une table dans un centre communautaire. Tu partages un repas avec des colons, Lily, ton aimée, à tes côtés. Vous riez fort entre deux bouchées.
Ariel Sharon, la tête à peine visible parmi les gardes du corps qui te séparent de la rage des fidèles à la Mosquée d’Al-Aqsa au Vieux Jérusalem.
Ariel Sharon à la Knesset, un doigt accusateur pointé sur un député de l’opposition.
Plus les années passent, plus ta taille s’épaissit. Elle prend les dimensions grotesques des gloutons dont le corps entier est devenu bouche. Ton ventre branle tout seul, dès que tu fais un pas ou que tu te lèves. Du coup, il ne reste que ça, cette chair mollasse qui balance par-dessus une ceinture ensevelie. Et ce qu’elle a dévoré, cette chair, de visages, de voix, d’histoires, de lieux, de temps, de terres, de maisons, d’avenirs, de souhaits, de cris, de rêves, de cauchemars, de jambes qui rampent sur le sol et de mains tendues vers le ciel. Ils meuvent sous ta peau. Désirs, faims, colères embourrées vite, vite, sans prendre le temps de les mâcher. Forment des creux, des bosses. Déforment ton ventre. Soudain, te voilà. Ariel Sharon, dans le gouffre de ton corps.
Toute une vie défile derrière la voix neutre de la journaliste annonçant la nouvelle :
Tel Aviv, 4 janvier 2006. Le premier ministre Ariel Sharon aurait sombré dans un coma profond. L’accident cérébral survient deux mois avant la tenue d’élections générales qui l’auraient, estiment les sondeurs, reconduit au pouvoir, ainsi que le parti politique centriste Kadima qu’il vient de fonder.
Je souris. Ne m’en veux pas de sourire, c’est plus fort que moi. Je porte mon histoire et celle de tant d’autres femmes, Arik. Et si, comme toi, elles ont perdu leur corps, elles n’ont pas perdu la mémoire.
J’entends leurs voix comme j’entends la tienne. Celle que tu caches dans ce lieu insonorisé qu’est ton âme.
Je suis le feu qui leur brûle les entrailles.
Je suis l’amour, la mélancolie.
Je suis le silence.
Silence...
Les aveux. Chuchotés.
Les confidences. Tues.
Les souffrances traînent sur le plancher.
Je suis le cri!
La haine. L’amertume.
La satisfaction que suscite la nouvelle de ta chute.
Ça y est. Il a eu ce qu’il mérite!
Un sort plus terrible que la mort : une demi-mort, ou pire.
Une demi-vie.
Arik, m’écoutes-tu? Mes mots te glacent le sang? Ne t’enfuis pas. Couvre-toi de ma voix. Le tissu le plus rêche est le plus chaud aussi, tu le sais très bien, toi qui veillais des nuits entières sur le champ de ton père dans un manteau en laine.
Laisse-moi me rapprocher de toi, t’effleurer les paupières, les remplir de mes yeux. Les vois-tu, Arik? Les cous, mentons, poitrines, bras des médecins, ambulanciers et infirmières qui te surplombent? Ils poussent le lit vers la salle d’opération.
Flotte, Arik. Savoure la légèreté de la mort.
Tu n’es pas croyant, tu fais quand même une petite prière avant le décollage de l’avion. Par superstition, par habitude. Tu ne crois pas plus au dernier jugement qu’à la morale. Moi non plus. Ça t’étonne, une telle attitude venant d’un ange? Athée, tu me prends malgré tout pour un ange. Non, Arik. Les anges ne se posent pas la question s’ils sont du côté du bien ou du mal. Ils ne naissent pas, ne vieillissent pas, ne meurent pas. Ils sont. Tout simplement.
Moi, j’ai déjà été jeune, belle, amoureuse d’un garçon qui avait le don des mots. Il me disait que le divin vivait dans mes yeux. Il était poète. J’étais son poème. Il m’écrivait pour que je ne grandisse pas, que je reste la fillette juive aux tresses dorées dont il pinçait les joues. C’est lui qui n’a pas vieilli. Et moi, malgré ses poèmes, mes tresses ont perdu leur éclat.
Dis mon nom, Arik. Tous les malheureux de cette terre chantent mon poème.
Non, je ne suis pas un ange. L’injustice gronde en moi, me serre le cou, me colle les pieds au sol. Mes ailes battent et rabattent l’air. Couvent le vent sous mes aisselles. Le vent pousse, pousse contre mes bras jusqu’à me briser les os et m’arracher les plumes. Durant ces instants, l’injustice est transparente, omniprésente, invisible comme le souffle durant les journées chaudes. Et comme le souffle durant les journées chaudes, l’injustice se promène de bouche-à-bouche. Glisse dans la gorge. Se fraie des chemins bleus et pourpres dans les veines, le long des bras, à travers les cuisses, aux coins des tempes. Entasse de petites rages dans le cœur. Le dévide de tout ce que lui reste d’innocence. Le déchire en mille morceaux. De sa déflagration jaillit un immense champignon noir. L’injustice se déploie alors dans toute sa splendeur!
Palpable.
Odorante.
Jouissive.
Libératrice.
Monstrueuse.
L’injustice flotte par-dessus la mort, se répand partout. J’ai envie de la tirer par les chevilles. La froisser. L’écraser dans ma main comme un vieux papier. La fourrer dans cette bouche immense, ton corps, et l’enfermer là-dedans avec les fantômes et toutes les vies avalées.
Je dis ton corps. La vérité est qu’il n’y a pas de frontières entre nous : toi, moi, les autres femmes. Tes fantômes sont les miens. Les leurs, les tiens. Elles ne savent plus où commence ton corps, où finissent les leurs. Et dans mon corps à moi, je vous porte tous.
Je suis. Mère. Amante. Amie. Ennemie. Bourreau. Victime. Martyre. Guerrière. Révoltée! Je berce et repousse. Chuchote des contes de fées. Crache des vérités. Tu m’enterres sous des tas de secrets, puis tu t’agrippes à mes tresses pour sortir du puits.
Dis mon nom, tu me connais!
Je suis la femme qui vit en toi. Celle que tu aimes et qui t’aime. Celle qui t’arracherait les yeux, la langue, te couperait ces mains qui ont étranglé son enfant. Celle qui les frotterait pour te réchauffer et placerait ta paume d’ours sur son sein.
Je suis elles. Elles sont moi. Leurs cauchemars dégoulinent dans mes rêves. Leurs rêves dans tes cauchemars. Je ramasse rêves et cauchemars, les caresse, les cajole, les nourris.
Je suis la femme qui attend ta souffrance. Elle rejoue ta mort pour en savourer la violence. Elle attend ta mort, comme le retour de son enfant disparu, bien qu’elle le sait, c’est un mensonge. Le deuil, la colère, la renaissance. Des mensonges pour rester en vie.
Shh, mon amour, mon Arik. Non. Ne me rends pas mes yeux. Ne te prive pas de lumière, même si elle brûle. Tiens, voici mon cœur. Sens-moi. Erre parmi mes ombres. La lumière est néfaste seule comme ça, sans nuit. Elle ne peut exister pour elle-même.
Ma lumière est cette part de trop qu’il me faut tempérer. Ternir l’éclat par des gouttes de gris et de brun. Du clair-obscur pour aimer le demi-homme, demi-monstre. La machine broyeuse d’âmes rapiécées en un mur. Le père endeuillé, l’adolescent bagarreur, l’homme qui sait raconter des blagues. Entrer là où tu enfouis tes angoisses, ton rire, tes émerveillements. Saluer sans remords tes joies quand elles frappent à ma porte. Laisser frétiller tes rêves sans trahir les autres femmes.
M’en voudraient-elles si j’enlevais à chaque lettre de ton nom sa noirceur? À chaque date de ton histoire, sa violence? Si je t’enlevais la mort et te prêtais la vie? M’en voudraient-elles si je me glissais là où elles t’ont vu nu? Si je te débarrassais de toutes ces couches. Ta peau de guerrier, ton masque de politicien? Ne reste que toi face à moi? Que tu sois personne? Que je sois personne?
Soyons personne. Soyons ensemble sans visage. Perdons-nous dans ce long sommeil. Dévoilons tous nos visages.
Pose-moi la question : quel est ton nom? Je nommerai toutes les femmes.
Pose-toi la question : qui suis-je? Toutes les femmes te répondraient. Leur voix est ma voix. Ne sais-tu vraiment pas qui tu es?
Ne pleure pas, Arik. Lève-toi sur mes jambes.
Revenons. Je t’accompagnerai.
Revenons au tout début.
Avant moi.
Avant toi.
véra
C’est toi, Arik? J’entends tes pas dans la neige. Te cache pas. La forêt est nue. Approche-toi du feu. Assieds-toi près de moi. Ma vue n’est plus ce qu’elle était. Oh! Comme tu as vieilli depuis ma mort! Dix-huit ans déjà? J’ai perdu la notion du temps...
Tu grelottes. Viens, viens dans mes bras. Couche-toi contre ma poitrine. Te gêne pas. Qui sait quand nous aurons la chance de nous toucher de nouveau? On a gaspillé assez de temps comme ça. Toute une vie sans câlins. Résiste pas à la tendresse, Arik, maintenant que j’arrive enfin à défaire les nœuds. Tiens. Mon manteau. J’en ai pas besoin. Le froid et moi, nous sommes de vieux amis.
Pourquoi cette distance? Touche ce visage. Ces angles arrondis, ces paupières bridées, ces joues, hautes malgré les années. Mon front, mes sourcils, mon nez, droit comme un I. Tu l’aimes ce nez. Tu aurais tellement voulu l’hériter. Pas les lèvres. Trop minces à ton goût, toi qui fonds devant les lèvres pleines de Lily. Vas-y. Caresse cette peau brune, ses taches, ses rides. Pas familier, ce visage? J’ai sans doute changé. Regarde ces mains. Toutes fripées. La ferme les a usées. Pas faites pour traire les vaches, ces mains. Je les ai toujours imaginées poser un stéthoscope sur le cœur d’un enfant. Drôle, n’est-ce pas? Mon sourire te surprend? C’est le sourire de la sagesse, je suppose.
Tu me reconnais pas? Ni ma voix, ni même cet accent russe qui te fait rire quand je jure en hébreu? T’en fais pas, Arik. Appelle-moi Véra. J’ai vécu le début et la fin. C’est ce que tu cherches, n’est-ce pas? Le début de tout ça et la fin? Une sortie du coma? Tu peux mourir, Arik. Tout de suite si tu le veux. T’as juste à me le demander. Je suis ta mamachka . Je t’ai donné la vie. Je pourrai te la reprendre.
Quoi alors? Tu t’ennuies du soleil et du ciel bleu? Tu voudrais les voir avant de mourir? Mon fils, sinyoula , bni hayakar ! Je te le dis dans toutes les langues. Mort ou pas, tu es le mien. Je te connais, Arik. Tu partiras pas sans savoir quelle trace tu as laissée.
Lève-toi et éteins le feu. As-tu le courage d’affronter le froid? Marchons alors, marchons jusqu’à ne plus sentir les orteils. Ah... Petite, j’aimais tellement effleurer mes cils du bout des doigts et découvrir que la neige les a rendus raides. Allons. Donne-moi ton bras, sinyoula , et marchons vers le début de l’histoire.
Attention aux racines! C’est ton ancêtre qui les a plantées. Un homme grand et fort. Tellement qu’il intimide amis et ennemis. Il sert dans l’armée du tsar de Russie. Pour son courage, le tsar lui offre une forêt aux frontières de l’empire, le long du fleuve Dniepr. Sais-tu où on est? Chez moi. En Biélorussie. Mais bon, à l’époque, la Biélorussie n’existe pas. C’est l’empire russe et la forêt. Voilà c’est tout.
On l’aurait cru condamné à l’exil, mais non. Pour cet homme qui n’a jamais espéré posséder une terre, cette forêt est un cadeau du ciel. Il s’installe avec sa famille à Galevencici, à la lisière du bois. Là où les lumières chavirent au loin. Pendant des générations, ils sont les seuls juifs du coin. L’homme s’appelle Schneeroff. De lui, mon père, Mordechai, hérite sa taille imposante, la forêt et le métier de forestier. De mon père, je reçois ce corps dense, carapace dure comme fer. Et moi, ta mère, qu’est-ce que je t’ai légué mon pauvre Arik, hmm?
Non. Réponds pas.
À Galevencici, pas d’électricité, pas d’eau courante. Les murs en bois de la maison sifflent dès que le vent se lève. Les nuits d’hiver, mes frères, mes sœurs et moi dormons si près du foyer que les étincelles brûlent les couvertures. À l’aube, l’écho de la hache de mon père glisse dans mon sommeil.
Sens-tu le battement contre le tronc de l’arbre? C’est le rythme de mon enfance.
Ce sera pareil en Palestine, pour toi et ta sœur, Dita, perdus dans vos cahiers de grammaire pendant que Simuil, votre père, ratisse le foin dehors dans ce trou de moshav de Kfar Malal.
Une génération, une migration et tant d’adieux entre vous et moi, mes enfants... Pour arriver à quoi? Kakiye , Arik, hmm? On abandonne nos vies en Russie pour vivre tels des assiégés en Palestine! Ton père ramasse le foin sans quitter la grange des yeux, craignant qu’elle soit incendiée. Et moi, je surveille l’horizon depuis la fenêtre, le fusil Mauser à portée de main.
Un fusil allemand, allemand!
Des juifs se font abattre par la même arme en Europe et moi, prête à abattre des Arabes avec mon Mauser. N’est-ce pas qu’elle est perverse la vie? Oh oui! Et toi, mon zychik, tu gambades le couteau caucasien à la main. Lapereau à peine sorti du clapier, fier de brandir l’arme que ton père t’a donnée pour ton cinquième anniversaire. À quoi bon fuir la guerre et se bâtir un pays ailleurs s’il faut faire encore la guerre pour y vivre? Dormir, un bâton taché de sang sous le lit. Laisser son fils tout seul veiller sur les champs des nuits entières face aux voisins hostiles, pas bouger le petit doigt pendant qu’il se transforme en assassin, aller jusqu’à s’en réjouir. À quinze ans, tu t’entraînes déjà avec la milice. Du champ au camp de la Haganah. Du camp au champ de guerre. À quoi bon se sauver des gangs et des pogroms en Russie?
A-t-on vraiment avancé depuis ma jeunesse? Pas d’un centimètre! Peu importe. Je suis dans ma forêt maintenant, et tu es avec moi. Loin de toute cette sobach’ya de vie. S’il te plaît! Fais pas cette mine choquée. C’est pas comme si tu m’avais jamais entendue jurer. Oublie que je suis ta mère. Regarde-moi, Arik. Non! Détourne pas le visage. Je suis Véra. Je suis une femme. Et je jure. Et je crie!
Chut!
C’est la hache de ton grand-père. C’est bon, c’est bon, tout va bien. Il est là. Tout va bien. Non! Touche-moi pas! Je suis calme maintenant. Je suis calme... Excuse-moi, sinyoula . Ça fait si longtemps que j’ai ouvert la bouche. Longtemps que j’ai revisité tout ça. Kfar Malal. Galevencici. L’angoisse.
L’angoisse de ne pas entendre la hache de mon père le matin. Ces matins où le vent souffle fort et enterre l’écho. Pas savoir si le soleil va se lever. Si je vivrais une autre journée. Toi aussi tu l’as ressentie, cette angoisse. Beaucoup trop tôt, Arik. C’est de notre faute. À moi, à ton père. On t’a élevé fusil à la main. Plus j’y pense, plus je me rends compte combien nos enfances se ressemblent. On est rien que des souris dans un rouet.
Toute une vie à côtoyer la mort. Partir dans le bois, suivre son écho. Tantôt le chant des oiseaux, tantôt le galop des chevaux sauvages. Attendre le jour où elle viendrait, la mort. M’envelopper du bruissement des feuilles. Ruminer les conversations de la veille, les chuchotements d’amis, venus de la ville chargés d’histoires d’horreur de juifs abattus dans les rues d’Odessa, de Minsk, de Brest.
Au Yom Kippour ou à Pâque, ils nous rendent visite. Seuls juifs qu’on voit durant l’année. On se sent moins seuls quand ils sont chez nous. Mais ils arrivent avec leur lot de mauvaises nouvelles. Ne manquent jamais d’annoncer de terribles massacres à venir! Suivent les discussions animées autour des gangs qui envahissent Odessa et ternissent la réputation des juifs. Les bandits du Roi Bénia Krik, Phroïm Gratch, Kolka Pakovski. On les appelle les shtark , les forts. Tu peux compter sur le yiddish pour ennoblir des truands qui intimident les autorités, terrorisent les commerçants de leur propre peuple, puis le lendemain, défendent ces mêmes commerçants avec poings et armes contre les nervis des pogroms! C’est assez pour te rendre fou, te donner envie de tout abandonner. Et ils abandonnent. Ils partent en masse, les commerçants et les enfants des ghettos juifs. Comme si l’arrivée du vingtième siècle déclenchait un compte à rebours. Pour ne pas se dire exilés, ils se disent pionniers. Ils font l’ aliyah . Ils n’émigrent pas. Non, non. Ils remontent vers la Terre promise. Quand c’est pas les gangs qui les poussent vers la Palestine, c’est la haine des voisins. Quand c’est pas la haine des voisins, c’est le rêve d’être pionnier.
Pas une visite du Yom Kippour sans le retentissement du nom de Herzl dans le salon. Oui, ce même Herzl, Arik, qu’on surnomme Chozeh HaMedinah . Le visionnaire de l’État. Ça te dit rien? Ah! Pour toi, comme pour tous les enfants des pionniers, nés en Palestine, c’est une légende, un héros. Les yeux ronds, le menton appuyé sur ton poing, tu écoutes ton père raconter l’histoire de ce Hongrois qui a transformé en réalité l’utopie de rassembler les juifs du monde à Jérusalem afin de leur donner un État et un territoire.
Eretz-Israël. Terre d’Israël!
Une fois au lit, le regard fixé sur les rats qui courent le long des chevrons du toit de la maison à Kfar Malal, tu répètes le mot visionnaire , visionnaire , visionnaire , comme pour en absorber la puissance. Te renforcer contre la peur, contre les horreurs de la Deuxième Guerre crachées de la radio du matin au soir, contre la colère des Arabes et le mépris des Anglais.
Tu te demandes comment je le sais?
Je suis ta mère, Arik. À ton âge, moi aussi j’avais des rêves, des aspirations, des cauchemars. Moi aussi j’appréhendais le jour où la marée de sang se rendrait jusqu’à nous. De toute façon, dans cette hutte piteuse de Kfar Malal, rien ne se passe sans qu’on le sache. Même les pensées font du bruit.
Cabane plantée sur une portion de terre stérile parmi une dizaine d’autres distribuées à des couples comme ton père et moi, assez fous pour accepter d’être les cobayes des idéologues. Cabane puante aux murs fabriqués de boue et de fumier, partagée avec le mulet et la vache. À toi l’idée de la nommer Tikvah . Espoir! J’en ris quand j’en pleure pas. Deux fous, une vache, un mulet, et deux enfants à Kfar Malal. Ah oui! Et le chien. Entassés dans ce beau-milieu-de-nulle-part de ferme coopérative.
Sof ha’olam smola . Seuls mots qui me défoulent en hébreu.
Beau milieu de nulle part!
Le jour, nous fixons le soleil cuisant, la nuit, la poutre qui nous sépare du grenier et des rats. Tu marmonnes le surnom de Herzl, nous croyant endormis. Moi, je dors pas.
Je ressasse tout ce que cet homme a bouleversé dans ma vie. Car c’est bel et bien juste un homme, Arik. Un homme avec une idée. Un homme assez lâche ou assez astucieux pour mourir avant de voir les conséquences de son idée. 1904, il meurt. 1921, Simuil et moi sommes déjà en Palestine, parachutés dans une terre étrangère, confrontés à toutes les embûches que le rêve de Herzl n’avait pas prévues.
Durant ces nuits sans sommeil à Kfar Malal, je vogue loin de l’odeur nauséabonde et du meuglement des bêtes vers Galevencici. Avant ta naissance, avant la naissance d’Israël. Vers les soirées de fête et la maison de mes parents remplie de convives. Vers les invités qui, aussitôt attablés, nous rapportent les paroles de Herzl, mot pour mot, les débats et les disputes houleuses dans les congrès sionistes. À Bâle. En Suisse. Le tollé quand il propose d’établir le pays juif en Ouganda. Oui, en Ouganda!
Quatre ans après sa mort, Herzl est déjà couronné Chozeh HaMedinah . L’Ouganda? Oublié! Tous les regards sont tournés vers la Palestine. Terre légendaire où les miracles tombent des arbres. Terre élue pour un peuple élu. Terre sans peuple pour un peuple sans terre. Ça, personne ne l’a dit aux Arabes qui y vivaient déjà. Eh bien ils étaient là! J’en aurai assez de leur sang sur mon bâton pour le savoir. Peu importe. Herzl et ses fidèles ont concocté un mélange de mythes et d’utopies irrésistible à tout juif désillusionné du monde.
Ah, ces soirées de Galevencici... Mon père hoche la tête. Parfois il laisse échapper un soupir en écoutant les invités faire l’éloge de Eretz-Israël, le lieu qui résoudra tous nos problèmes. Untel vante ses dons au Fonds national juif. Tel autre conseille mon père de quitter vite la Russie. Tes grands-parents n’entrent pas dans la politique. Nous, la famille Schneeroff, on le sait qu’on est juifs. Mais jamais. Jamais a-t-on douté qu’on était tout aussi russes. Qu’on appartenait à cette forêt qui nous a vus grandir parmi ses bouleaux et grimper sur les houblons tentaculaires qui couvrent leurs troncs.
Touche-les, Arik. Secs et morts en hiver, ils rampent au printemps le long des silhouettes sveltes des pins sylvestres pour atteindre les cimes et les étranglent avec leurs tiges.
Izvinite ! Je perds le fil… On parle de quoi donc? Oui, oui. Les convives.
Les soupers se terminent toujours sur la même note. Mon père remercie les invités de leur bonté, puis demande poliment après les livres. As-tu ramené telle édition de Tolstoï? Et le Tchekhov? Toujours introuvable? Qu’en est-il de Gogol, de Gorki? Et ça continue jusqu’à la dernière goutte de vodka : un défilé d’écrivains que je découvre plus tard en fouillant dans sa bibliothèque. Étourdis, les invités quittent sans trop savoir la position de mon père, ni ses avis sur Herzl le visionnaire.
Qu’ils me le demandent à moi!
Après l’obligatoire « l’an prochain à Jérusalem », ils partent, laissant traîner dans le salon l’écho des noms, répliques, désaccords. Leurs paroles cheminent en moi, me transforment sans que personne y prête attention. À part mes yeux bridés, je suis une fille parmi sept frères et sœurs.
Personne me remarque à table ni se préoccupe de moi lorsque je sors pour me vider la tête des mots des adultes.
Personne me voit monter sur le toit et fixer les étoiles.
Personne s’en doute qu’à cinq ans, malgré ma peur du monde, je rêve déjà d’accomplir de grandes choses. Faire partie des histoires que racontent les visiteurs du Yom Kippour. Des rébellions qui implosent aussi vite qu’elles explosent. Des tueries qui tapissent les villes de sang rouge comme le champ de coquelicots devant la maison. Des rues couvertes de vitres cassées, de corps meurtris de grévistes et de dissidents exécutés par les tsaristes. Et si par malheur, tu es dissident, gréviste, et juif en plus... Katastrofa!
C’est avant que l’on parle de révolutions bolchéviques et de guerres mondiales. C’est la fusillade des ouvriers à Saint-Pétersbourg. La grève générale. La mutinerie dans le port d’Odessa. Les manifestes revendiquant un nouvel ordre social. Les promesses d’une constitution plus juste. Puis la vengeance du tsar. Des représailles comme on en a jamais vu! Tout ça en une seule année. 1905. L’année qui prédit la Révolution et toutes les guerres qui suivent.
Les visiteurs du Yom Kippour n’ont pas menti. L’empire s’écroule. Le même tsar sans merci finit par plaider pour sa survie et celle de ses enfants. En vain. On les abat l’un après l’autre comme du bétail.
Ces évènements me travaillent du dedans comme un ver dans un sol fertile. Je veux y participer, même si je les comprends peu. Secrètement, et bien que l’idée de me faire tirer dessus par l’armée tsariste ou par une foule enragée me terrorise, j’envie ceux qui vivent dans ces villes rebelles, ceux qui les fuient pour d’autres villes et même ceux qui y meurent. L’urgence de vivre, même au risque de la mort. C’est ce que je veux de tout mon être. Car tout est possible en Russie au début du siècle. Le meilleur comme le pire. Et je ne veux rien rater!
Oh Arik, est-ce que je peux t’avouer un secret, puisque tu es ici enfin avec moi, dans ce lieu où on doit rien à personne? Je suis heureuse que tu aies perdu la mémoire. La Véra qui émigre en Palestine pour construire Israël. Celle qui t’élève sans jamais te donner un câlin ou t’embrasser, celle qui fait ce qu’elle a à faire sans se plaindre, celle qui s’enferme dans sa chambre pour écrire de longues lettres à ses amis, frères et sœurs dispersés partout, cette Véra t’aurait jamais fait ces confidences. Elle t’aurait jamais laissé connaître la petite paysanne de Biélorussie qui voulait conquérir le monde.
Oublie ta mère. Oublie cette femme misérable exilée dans le pays de Herzl. Je suis une enfant du siècle! Fébrile. Ambitieuse.
1900. Un-neuf-zéro-zéro. L’année de ma naissance le prouve. Tout commence avec moi. Le double zéro de ma date garde le monde à l’heure. Mesure le passage des saisons. Découpe l’histoire en décennies et en demi-siècles. Signe du destin. Rappel du temps qui s’écoule. De toutes les grandes choses qui restent à faire!
Ha! Idiote. Jeune. Naïve petite fille. Comment ne pas être prisonnière de mon âge, avec ces zéros si clairs, si précis, si faciles à compter? Comment rajouter une année ou deux quand ça m’arrange? Omettre une ou deux quand la vieillesse me rattrape?
Tu ris de ma coquetterie, Arik? La coquetterie est un luxe auquel j’ai jamais eu droit. Ma vie ne m’appartient pas. Elle appartient au cycle de l’histoire. Je subis tout ce qu’elle vomit de bon, de mauvais, de débuts et de fins depuis le premier jour.
1905 : l’année des pogroms et des grèves, j’ai cinq ans.
1917 : l’année de la Révolution rouge et de la chute du tsar, j’ai dix-sept ans.
1921 : l’année de mon arrivée à Kfar Malal, vingt et un ans.
1928 : ta naissance, vingt-huit ans.
1948 : la naissance d’Israël, quarante-huit ans.
1988 : ma mort, quatre-vingt-huit ans.
Je suis un écho. Vide. Aussi trouée que les deux zéros de ma naissance.
Si seulement je pouvais revenir sur mes pas, Arik… Me contenter de la vie dure, sans luxe à Galevencici. Si l’on m’avait montré ce qui m’attendait en Palestine, j’aurais jamais suivi ton père, jamais abandonné mes études en médecine. Regarde. Toute cette beauté qui nous entoure. Loin du monde. Loin de sa cruauté. Vivre au village. Ni pauvre ni malheureux. Vivre. Sans amis, sans ennemis. Juste vivre! Avec l’hiver. Son silence.
Ah, sinyoula ... Le froid m’a tellement manqué après notre départ en Palestine. Ce froid sec qui pique les joues. À Kfar Malal, je passe mes nuits à rêvasser. Fuir l’humidité. Flotter. Haut. Haut. Par-dessus la Méditerranée. M’échapper de son air salé, de cette odeur insupportable du poisson. M’envoler jusqu’à la forêt. Balayer la neige qui rase les troncs des arbres. Lécher les flocons sur mes mitaines rouges. Revenir. Revenir à la nature. Enfoncer mes pieds dans un duvet de neige blanche, blanche! Écouter. La glace grincer sous mes bottes.

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