Jonathan
233 pages
Français

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Jonathan , livre ebook

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Description

Ce livre est un roman d'amour et d'initiation. Il se veut aussi un témoignage sur la vie dans les écoles juives d'Europe centrale au début du XXe siècle, sur la vitalité d'un enseignement religieux basé sur la compassion et l'exercice de l'intelligence. Les séances secrètes d'initiation à la Kabbale, les récits des Sages ainsi que de nombreux détails de la vie quotidienne sont tirés de souvenirs réels, ceux d'un jeune homme qui fut élève à la Yechivah de Mir en 1905.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2006
Nombre de lectures 47
EAN13 9782296612273
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L'HARMATTAN, 2006
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
 
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l
Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
L'HARMATTAN HONGRIE
Konyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest
L'HARMATTAN BURKINA FASO
1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA
Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives
BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa — RDC
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
 
Fabrication numérique : Socprest, 2011
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
ISBN : 2-296-00113-0
EAN : 9782296001138
 
 
Jonathan
 
 
 
Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet
 
Déjà parus
 
Annie CORSINI KARAGOUNI, L 'Autre Minotaure, 2005.
Isabelle PAPLEAU, Les cloches de brume, 2005.
Pierre MEYNADIER, Le dernier totem. Le roman du Che, 2005.
Daniel BREENNE, Gautier et le secret cathare, 2005.
Madeleine LASSÈRE, Le portrait double. Julie Candeille et Girodet, 2005.
Robert CARINE L'archer de l'écuelle, 2005.
Luce STŒRS, Et laisse-moi l'ivresse..., 2005.
Rabia ABDESSEMED, Wellâda, princesse andalouse, 2005.
Guido ARALDO, L'épouse de Toutânkhamon, papesse du soleil et les papyrus sacrés, 2005.
Loup d'OSORIO, Hypathia, arpenteur d'absolu, 2005.  
Daniel BLERIOT, Galla Placidia. Otage et Reine, 2005.  
Paul DELORME, Musa, esclave, reine et déesse, 2005.
Daniel VASSEUR (en collaboration avec Jean-Pierre POPELIER), Les soldats de mars, 2005.
Claude BÉGAT, Clotilde, reine pieuse, 2004.
Marcel BARAFFE, Poussière et santal. Chronique des années Ming. Roman, 2004
Rachida TEYMOUR, Mévan Khâné, 2004.
François LEBOUTEUX, Les tambours de l'an X, 2004.
René MALTRY, Prodigieux Hannibal, 2004.
Paul DUNEZ, Les crépitements du diable, 2004.
Roselyne DUPRAT, Antinoüs et Hadrien : histoire d'une passion, 2004.
Christophe GROSDEIDIER, Djoumbe Fatima, reine de Mohéli, 2004.
Gabriel ROUGERIE, Sitio, 2004.
André CABARET, Ce qu'on entend sur la Place Rouge, 2004.
Isabelle PAPIEAU, La griffe de Barbe-Bleue, 2004.
 
C LAUDE L EIBENSON
 
 
Jonathan
 
Des steppes d'Ukraine aux portes de Jérusalem, la cité bleue
 
 
L'HARMATTAN
 
 
A mes grands-parents
A mes parents
 
 
 
Mon entrée dans la célèbre yechivah de Mir
 
C'était durant l'automne 1901, quelques jours après les Grandes Fêtes . {1} Les paroles de mon père résonnent encore à mon oreille :
- Jonathan, me dit-il, tu viens d'avoir quatorze ans, je te crois suffisamment prêt pour entrer dans une bonne Yechivah {2} . J'ai choisi pour toi l'une des plus réputées, celle de la ville de Mir. J’en connais très bien le directeur, c'est un homme remarquable. Tu partiras le mois prochain.
Et il replongea son regard dans l'un des grands livres de cuir sombre qui trônaient sur sa table de travail, un des douze tomes du Talmud {3} .
La bibliothèque de mon père était une petite pièce aux murs recouverts de livres. Seule la flamme d'une lampe à pétrole réchauffait ce lieu sobre et austère. Rien ne devait distraire l'esprit de l'étude, aussi avait-il banni les bibelots qui retiennent l'attention et le chauffage trop intense qui ramollit le corps et laisse l'imagination vagabonder.
Je me souviens encore du silence pesant qui, ce jour-là, suivit l'annonce de sa décision. Ma mère, immobile sur sa chaise, regardait obstinément ses mains, la petite Rachel toujours si insouciante avait brusquement croisé les bras en signe de mécontentement et fronçait les sourcils. Toutes deux se taisaient pourtant, sachant la décision irrévocable. Assis à côté d'elles, le cœur battant, je laissai échapper un soupir. Comment rester calme à l'annonce d'une nouvelle de cette importance ! Bien sûr, je le savais depuis quelques mois déjà, il me faudrait bientôt quitter mon village pour continuer mes études, on disait aussi que dès l'âge de treize ans un garçon n'est plus un enfant. Mais curieusement les paroles de mon père me bouleversaient comme si je n'y avais pas été préparé. La perspective de partir loin de ceux que je voyais chaque jour depuis le début de ma vie, l'idée d'être soudain privé des attentions dont ma mère m'entourait à chaque instant ne m’effleuraient pas encore, ou plutôt ce n'était pas les seules causes de mon émotion. Je dois l'avouer, ce ne fut pas l'amour qui ce jour-là gonfla ma poitrine mais plutôt un sentiment de fierté.
J'allais, enfin, entrer dans le monde des adultes, accéder aux mystères de cette connaissance que l'on m'avait appris à aimer de toute mon âme et qui était déjà le but de ma vie. Je savais que Dieu se manifestait à travers l'Étude. C'était bien une parcelle de sa lumière qui éclairait le visage de mon père, qui lui donnait cette sérénité et cette bonté qui me ravissaient.
Bientôt je pourrais assister aux réunions qu'il organisait avec les membres les plus érudits de notre Communauté. Et, plus tard peut-être, si j'en étais digne, moi aussi je serais rabbin dans une ville d'Ukraine semblable à celle où nous habitions.
Je souris, conscient de ma nouvelle importance, heureux de cet avenir glorieux qui s'ouvrait devant moi.
Quelques semaines plus tard, ma mère, triste et affairée, préparait mon départ. Mon père, absorbé par la lecture d'un livre saint, semblait étranger à l'agitation qui secouait la maisonnée. Seule Rachel me manifestait de l'attention. Un après-midi, à mon retour de l'école elle approcha sa chaise de la mienne et me dit :
- Alors c'est décidé, tu pars, tu nous quittes ? Ton absence va me causer un gros chagrin, la maison me paraîtra vide quand tu ne seras pas là.
- Mais Père et Mère seront avec toi et tu sais combien ils t'aiment.
- Moi aussi je les aime mais ce n'est pas pareil, tu vas beaucoup me manquer !
- Que veux-tu, nous n'y pouvons rien. Ah ! si tu étais un garçon, nous serions partis ensemble.
- J'aurais été si heureuse ! dit-elle rêveusement. Puis brusquement : disons-nous au revoir pendant que nous sommes seuls.
Nous nous embrassâmes et notre baiser dura plus longtemps que d'habitude. Quand nous nous séparâmes, je sentis une larme couler sur ma joue, ce n'était pas la mienne.
Le lendemain, à l'aube, une carriole s'arrêta devant la porte.
Un paysan en descendit. Il était très grand, ses moustaches rousses taillées en brosse faisaient ressortir ses yeux d'un bleu très pâle, comme délavé, sa casaque serrée à la taille et son pantalon bouffant lui donnaient une allure imposante. Il se rendait chaque semaine au marché de la ville de Mir. Il avait bonne réputation, on disait qu'il buvait peu, aussi les gens des environs lui confiaient-ils souvent les garçons qui devaient se rendre à la ville pour continuer leurs études. Mon père lui avait demandé de me déposer devant ma nouvelle école.
Il entra dans la maison et s'adressa d'une voix forte à mes parents :
- Ne vous en faites pas, leur dit-il pour les rassurer, le temps est clair aujourd'hui, nous allons faire bonne route et je l'arrêterai devant la porte ! ajouta-t-il en se tournant vers ma mère.
Durant tout le mois qu'avaient duré les préparatifs, celle-ci semblait s'être résignée à mon départ. Elle était calme et stoïque. « Quand tu seras à la Yechivah… » me disait-elle souvent, tâchant de résoudre, à l'avance, tous les problèmes que je pourrais y rencontrer, ou alors elle commençait sa phrase par : « Quand tu reviendras pour les vacances… »
Avec elle, le temps perdait de sa consistance, j'étais déjà de retour et mes études n'étaient plus qu'une suite de souvenirs agréables que je racontais, confortablement installé dans la salle à manger familiale, entouré des miens.
Mais ce matin-là, devant la charrette de Fédor, c'était le nom du paysan, elle ne pouvait plus cacher sa tristesse. Des larmes coulaient lentement sur ses joues. Elle s'avança vers moi et me tendit un paquet soigneusement enveloppé, des gâteaux pour la route. Elle me serra silencieusement dans ses bras. J'eus peur d'éclater en sanglots, tout mon courage m'abandonnait soudain mais je sentais le regard de mon père posé sur moi.
Fédor, voulant écourter la scène, saisit ma valise d'une main et me poussa de l'autre vers la voiture.
Je montai et d'un mouvement de son fouet, le paysan intima l'ordre à son cheval d'avancer. Nous partîmes au son des grelots qui rebondissaient sur le cou de l'animal. Je me retournai.
Mes parents, immobiles l'un à côté de l'autre, regardaient la voiture s'éloigner. Le cheval quitta bientôt le sentier pour emprunter la grand-route. Je compris seulement alors qu’une période de ma vie s’achevait. Le brouillard plongeait encore le village dans une semi-obscurité. Je fermai les yeux pour retenir mes larmes. Mon Dieu, faîtes que je les revoie un jour ! Faîtes qu'il ne leur arrive rien de mal !
Tandis que j'implorais le Créateur, Fédor parlait à son cheval. Notre charrette avançait rapidement ; mais, au lieu de se diriger vers la forêt que nous devions traverser pour sortir de la ville, le paysan prit le chemin de sa ferme.
La banquette sur laquelle j'étais assis était dure et inconfortable et il me fallait m'agripper au montant de la voiture pour ne pas sauter à chaque pierre du chemin. Je regardais la route défiler devant mes yeux. C'était mon premier voyage et les environs même de ma maison m'étaient inconnus. Des champs de blé déroulaient leur tapis jaune jusqu'au bord de la route, le soleil, qui lentement colorait la brume d'où il émergeait, illuminait aussi les milliers de fleurs de tournesol qui s'inclinaient vers lui. C'était un spectacle surprenant, presque irréel. On avait l'impression d'assister à l'aube de la création. J'étais émerveillé.
Nous arrivâmes aux portes d'un village. Une femme jetait des graines aux poules qui la suivaient d'un pas saccadé, une autre nourrissait des cochons. Mon chauffeur s'arrêta bientôt devant une petite maison basse entourée d'un lopin de terre. Il entreprit, sans attendre, le chargement de sa charrette. Sa femme sortit brusquement de son isba. Grande, forte, ses cheveux blonds dissimulés sous un châle de laine rouge, elle s'avança d'un pas décidé dans notre direction et se planta devant son mari. On aurait dit qu'ils étaient frère et sœur tant ils se ressemblaient.
- Fédor, je t'en conjure, tu ne vas pas recommencer comme la dernière fois ! -Elle se tourna vers moi -Tu te rends compte, il a dépensé en une nuit tout ce qu'il avait gagné !Elle détachait chaque mot pour bien faire sentir l'étendue du drame. Tout ! Tu entends, tout ! Et, en plus, il est rentré ivre mort !
Je ne savais que dire mais, heureusement, elle n'attendait pas de réponse. J'étais stupéfait. Ce paysan connu pour sa sobriété était en réalité un alcoolique ! Saurait-il trouver sa route et conduire sa charrette sans nous précipiter dans un ravin ? Mes parents n'avaient-ils pas été imprudents de me confier à lui ? Je doutai d'eux pour la première fois. Changeant de ton la paysanne continuait : « Fédor, pense à tes enfants, Dieu te jugera ! »
Á ce moment, deux galopins, sales, vêtus de haillons, surgirent en se querellant de la petite grange que l'on apercevait derrière la maison. Ils se battaient et s'insultaient. Une gifle arrêta le plus grand. « Cessez ce vacarme ! » hurla la femme en les poursuivant. Ils disparurent comme ils étaient venus. La paysanne, calmée, réapparut bientôt. « Allez, Dieu te garde, Fédor ! » dit-elle en s'avançant vers lui et, les deux doigts joints, elle fit devant son mari le signe de la croix.
Le paysan ne répondait pas et continuait son travail. Par la porte entrouverte de l'isba, je voyais l'or des icônes étinceler à la lumière des bougies. La danse des flammes donnait à cette demeure misérable un aspect théâtral. Pourtant, la vieille table de chêne qui trônait au milieu de la pièce et le divan de couleur sombre placé contre un mur n'avaient rien de mystérieux. Une odeur de bois brûlé se mêlait à l'air humide. Le paysan avait fini son chargement. Près de moi s'entassaient maintenant des sacs de blé, de pommes de terre, des œufs et des poules. Fédor sauta sur son siège en grommelant : « Les femmes ! Toutes les mêmes ! Mais la mienne est pire que les autres ! » Puis, époussetant sa casaque, il se tourna vers moi :
- Ça n'a pas été trop long, petit ?
Le ton de sa voix me rassura, il était amical et joyeux.
- Non, répondis-je timidement, serré contre une caisse qui me séparait des poules de plus en plus agitées et bruyantes, à quelle heure arriverons-nous ?
- Bien assez tôt ! Toi tu vas en prendre pour quatre ans au moins, alors, ne sois pas trop pressé ! Et il éclata d'un grand rire sonore.
Nous reprîmes la route. Devant moi se déroulait la steppe infinie, vaste, monotone. Des champs de seigle succédaient aux champs de chanvre et de froment. On traversait de grandes étendues d'herbes sauvages, jaunies par le soleil d'été et agitées par le vent. Nous étions perdus entre ciel et terre. Les herbes étaient si hautes qu'elles recouvraient parfois notre voiture.
Á l'horizon, un groupe de collines formait comme un plateau. Des perdrix volaient bas dans le ciel, c'était un signe de vie dans cette étendue immuable.
De temps à autre on croisait des pèlerins. Ils marchaient sur le bord de la route, ils se rendaient à Kiev. La barbe hirsute, vêtus de larges manteaux de toile, ils traversaient la Russie d'est en ouest. Les Russes ne craignaient pas la marche. C'était une tradition chez eux : ouvriers cherchant un travail saisonnier, paysans affamés, pèlerins, la terre de ce pays gigantesque égrenait un long chapelet de voyageurs.
Nous roulions depuis plus de deux heures quand le paysan ralentit son cheval et arrêta sa charrette dans une clairière. Un filet d'eau à peine visible serpentait entre les hautes herbes.
- Descends, me dit-il, nous allons nous dégourdir les jambes.
Je sautai à terre bien à regret car mon inquiétude augmentait à mesure que le jour avançait. Un vent glacial s'était levé et le pâle soleil qui nous accompagnait se voilait peu à peu. J'eus une pensée reconnaissante pour ma mère qui m'avait donné une écharpe de fourrure dans laquelle je pus m'emmitoufler. Á quelques mètres de nous, des gens commençaient à se rassembler. Un homme, vêtu d'une longue cape de pèlerin, debout sur un tronc d'arbre, haranguait un groupe de moujiks serrés les uns contre les autres. L'orateur était un homme jeune à la chevelure très brune. Il portait un béret et une écharpe rouge nouée autour du cou. Il faisait de grands gestes, brandissait le poing. Ce devait être un révolutionnaire car j'entendis bientôt le mot « socialisme ».
Nous nous approchâmes.
« Camarades, vous devez réclamer la terre qui vous est due, Le Tzar affame le peuple, il faut vous révolter ! Qu'attendez-vous pour grossir les rangs des combattants de la liberté ? »
Un murmure d'approbation parcourait l'assistance. Les paysans, gaillards à la barbe rousse, aux yeux clairs, solides et râblés, s'animaient soudain. Des femmes, le fichu ramené sur la tête, le visage souvent buriné par le travail en plein air parlaient plus fort encore. D'autres, au contraire, s'en retournaient sans un mot.
« Il faut vous battre pour votre liberté, continuait le révolutionnaire. Dans tous les pays du monde, les paysans, les ouvriers luttent pour une vie meilleure. Il n'y a pas de différence entre les peuples ni entre les races, Allemands, Juifs, Tatars, nous sommes tous égaux ! Il n'y a que deux camps : celui des pauvres et celui des riches et les riches sont nos ennemis ! »
On ne savait pas vraiment ce que pensaient les paysans mais le ton de cet homme leur allait droit au cœur.
« Un jour, la Russie sera une nation juste où chacun mangera à sa faim. Mais cela dépend de vous, Camarades ! Unissez-vous ! Unissons-nous ! »
L'homme prit une liasse de feuilles dissimulée dans sa large cape :
« Qui d'entre vous sait lire ? » demanda-t-il.
Deux hommes levèrent timidement la main.
« Tenez, prenez ces brochures, c'est le programme des camarades qui luttent dans les usines. »
Tous voulaient toucher les tracts, les regarder, les manipuler.
On entendit soudain un bruit de galop. Les paysans se dispersèrent brusquement comme une nuée d'oiseaux au premier coup de fusil. Le pèlerin avait déjà disparu, comme par magie, dans la forêt.
Trois hommes à cheval débouchèrent de l'allée que nous avions empruntée. Ils nous entourèrent, menaçants, alors que nous nous dirigions vers notre charrette. Ils nous regardaient sans dire un mot, leurs chevaux immenses, nerveux, me faisaient peur.
- Depuis quand les Juifs se promènent-ils dans la campagne ?… Où vas-tu ? cria celui qui devait être le chef en tournant la tête vers moi.
- Je le conduis à l'école, répondit rapidement le paysan.
- Et toi, que fais-tu ici ? poursuivit le policier d'un air soupçonneux.
- Je m'étais arrêté un instant pour faire reposer mon cheval, je vais au marché de Mir comme chaque mercredi.
- Avez-vous vu passer un pèlerin, enfin , un homme déguisé en pèlerin ? interrompit l'un des cavaliers.
Il était blond, se tenait très droit, une fine moustache barrait son visage, il nous toisait d'un air méprisant. Son cheval, l'œil exorbité, la bave aux lèvres piétinait nerveusement et ses sabots martelaient le sol.
- Des hommes, nous en avons croisés beaucoup depuis notre départ, n'est-ce pas Jonathan ? repartit le paysan comme s'il prenait un malin plaisir à narguer les policiers.
J'acquiesçai d'un signe de tête car aucun son ne sortait de ma bouche.
- Assez perdu de temps ! coupa le chef en faisant faire demi-tour à son cheval, et vous deux, filez ! Si je vous revoie ici je vous fais jeter en prison !
Je regagnai la carriole en tremblant. Fédor claqua son fouet en maugréant tandis que les trois hommes disparaissaient déjà dans la forêt.
- Maudite Okhrana {4} (police politique) partout à la fois ! Ils ne nous laissent pas respirer. Tu as vu leurs vêtements ? Et ces airs prétentieux ? Le Révolutionnaire a raison, nous regardons tous le même soleil mais nous ne partageons pas le même dîner.
Je ne répondais rien, encore tout retourné par la scène à laquelle j'avais été mêlé bien involontairement, inquiet d'avoir attiré l'attention de ces hommes dont ma mère ne nous parlait qu'en tremblant, des larmes dans les yeux. Les policiers avaient coutume d'arrêter les Juifs même lorsqu'ils étaient innocents de tout crime, ils les mettaient en prison et les y laissaient croupir durant des années.
- Toi, tu ne penses qu'à ton Dieu, continuait le paysan, faisant les questions et les réponses, mais Dieu est trop haut, il ne nous entend pas, et le tzar est trop loin. Chienne de vie !!
J'avais l'impression d'être parti de chez moi depuis des années. Les émotions de ces dernières heures m'avaient fatigué et il fallait lutter contre le vent, le vent d'Ukraine redouté de tous pour sa violence. Il pénétrait les vêtements, s'engouffrait en hurlant dans les oreilles, faisait se lever la terre en tourbillons, transformait les champs en une mer houleuse et démontée. Nous traversâmes encore quelques villages. Ils se ressemblaient tous : de petites maisons grises entourées de lopins de terre où paissaient quelques bêtes faméliques et, au-dessus de ces bâtisses uniformes serrées les unes contre les autres, l'église aux coupoles de couleurs vives, l'église sur laquelle s'immobilisait toute la lumière.
Quand nous arrivâmes dans la ville de Mir, la nuit était déjà tombée.
Dès que la carriole s'arrêta sur la grand-place, je saisis ma valise et m'élançai à la recherche de la Yechivah , sans m'arrêter ni même me retourner à l'appel du paysan. J'avais besoin de courir, de me retrouver sur la terre ferme après cette traversée interminable que je venais d'accomplir dans un monde inconnu et menaçant.
Un Juif qui marchait d'un pas pressé dans la rue quasi déserte et à qui je demandai mon chemin me répondit avec un sourire ironique : « Mais elle est là ta Yechivah , tu ne la vois pas ? Elle n'est peut-être pas assez grande ? Et d'abord que vas-tu y faire à cette heure ? »
Je me retournai. Devant moi se dressait un important édifice qui ressemblait à une grande synagogue. Aucune de ses nombreuses fenêtres n'était éclairée. Je sentis mon cœur se serrer. Sans attendre la suite du discours que mon interlocuteur avait, de toute évidence, l'intention de me tenir, je fis en courant le tour du bâtiment dans l'espoir d'en trouver l'entrée. Je découvris enfin une porte à deux battants à laquelle je me mis à frapper avec frénésie.
N'obtenant pas de réponse, j'appelai. Ma voix résonnait dans le silence de cette place vide où les ombres massives des maisons dessinaient des formes inquiétantes. J'avais l'impression que tout était perdu si je ne parvenais pas à voir le Maître le soir-même. Une pluie fine se mit à tomber, alors tout courage m'abandonna et je commençai à pleurer. Je ne cessais de frapper et de sangloter : « Ouvrez, ouvrez-moi ! » J'étais à bout de forces, ma vie allait s'arrêter là, devant cette porte, on me retrouverait le lendemain matin mort de froid et de faim. Les pleurs et l'eau de pluie inondaient mon visage. Je m’adossai au mur pour me reposer un peu. Je crois que je m'endormis quelques instants. Soudain un bruit éveilla mon attention. Je levai la tête et le spectacle qui s'offrit à moi me terrifia. De l'autre côté de la rue, une ombre se dirigeait très lentement vers moi. Un drap la recouvrait entièrement et la tête semblait énorme. C'est un monstre, pensai-je, ou l'âme de ces morts qui rôdent autour des maisons de prières, la nuit, et mettent en péril les vivants. Je récitai le Chema Israël {5} car je savais que même les morts–pénitents reculent devant ces paroles mystérieuses et magiques.
L'ombre ne parut nullement impressionnée et, s'approchant de moi, me dit :
- Que fais-tu ici, petit malheureux ? Tu ne vois donc pas que la Yechivah est vide ? Même les portes du Beth Hamidrache {6} sont fermées à cette heure ! Rentre chez toi, il se fait tard !
Une femme aux cheveux blancs me faisait face, elle portait au-dessus de la tête une petite tente qui la protégeait de la pluie.
Ne me sentant pas encore tout à fait rassuré, je ne répondis pas. Sans se préoccuper de mon silence, elle poursuivit :
-Mais tu as une valise à la main… Tu es nouveau probablement… D'où viens-tu ? Je vois, tu n'as pas de logement… Alors suis-moi, même si je ne suis pas payée par le Comité je n'en mourrai pas, je te garderai un jour ou deux.
Elle empoigna mon sac et se mit en route, je la suivis sans un mot. Traversant flaques et ruisseaux, car la pluie tombait toujours, nous arrivâmes devant une petite cour faiblement éclairée. J'eus le temps d'apercevoir un poulailler dans lequel deux ou trois poules dormaient paisiblement. La femme ouvrit une porte et nous pénétrâmes dans la maison. Elle s'empressa de plier le parapluie qui m'avait tant fait peur, enleva son manteau noir mais garda sur ses cheveux son fichu à pois rouges et verts.
Á la lueur d'une lampe à pétrole, je vis, devant moi, une vieille femme au visage ridé, aux yeux très clairs. Sur sa robe bleu nuit étaient brodés des oiseaux de couleur vive. Lorsqu'elle marchait, on avait l'impression de voir s'agiter toute une volière.
La pièce était petite et très propre. C'était certainement la salle à manger à en juger par la table trop grande et par le buffet de cuisine en bois blanc qui en occupaient tout l’espace. La femme me fit asseoir et entra dans la cuisine d'où s'échappait une odeur de soupe chaude.
- Quel est ton nom ? me demanda-t-elle, moi je m'appelle Sarah !
- Jonathan, répondis-je, et elle ne s'occupa plus de moi.
Une série de cartes postales et de photos tapissaient les murs crépis à la chaux. Je m'approchai pour les regarder. L'une d'elles, encadrée avec un soin particulier, attira mon attention. Elle représentait un couple de mariés. La femme, jeune et jolie dans sa robe blanche, souriait ; à son côté un homme portant l'habit noir traditionnel, le visage orné d'un collier de barbe, fixait l'objectif d'un air sérieux. Ce doit être son mari, pensai-je, il est probablement décédé.
Sarah entra bientôt portant une assiette de soupe que je mangeai avec appétit. Après le repas, elle ouvrit l'une des pièces attenantes et me dit :
- Voilà ta chambre pour cette nuit, il y a un bon lit, tu y dormiras bien. Le mois dernier, j'avais un pensionnaire, un très brave garçon, un enfant d'une très bonne famille, fils de rabbin. Malheureusement, il est mort de la fièvre typhoïde… On l'a enterré il n'y a pas bien longtemps, ajouta-t-elle dans un soupir.
Je sursautai.
- N'aie pas peur, poursuivit-elle, j'ai changé les draps et la taie d'oreiller, tu peux te coucher sans crainte.
Ce n'était pas l'idée de la contagion qui m'effrayait, je n'y avais même pas pensé, c'était plutôt le fait d'imaginer que ce lit avait été occupé par un mourant. Mais que pouvais-je faire sinon rester ?
Ni la peur ni l'appréhension ne m'empêchèrent de bien dormir cette nuit-là, les émotions de la journée m'ayant beaucoup fatigué.
Le lendemain matin, de bonne heure, je gagnai la Yechivah . Le Maître était un homme jeune, de forte taille. Son visage long, encadré d'une petite barbe noire, était éclairé par deux grands yeux profonds soulignés par d'épais sourcils. Son regard sévère me fit littéralement trembler.
- Quel traité de la Gémara {7} as-tu appris ? me demanda-t-il .
- Babba-Batra {8} .
Il me fit lire, traduire et commenter une page de ce volume. Il me fit aussi traduire et commenter une page d'un livre que je ne connaissais pas et m'annonça qu'il m'acceptait. C'est ainsi que je fis mon entrée dans la célèbre Yechivah de Mir.
J'y suis resté quatre ans sans retourner chez moi, trois ans sans revoir les miens. Le Maître me transmettait de temps à autre de leurs nouvelles.
L'ambiance de la Yechivah était chaleureuse, c'était un lieu protégé où l'on ne pensait qu'à l'étude. Je m'y sentais bien. Le Talmud me passionnait. Chaque matin, le Maître réunissait ses élèves pour leur donner un cours. Il avait une forte personnalité et nous l'écoutions tous avec attention. L'après-midi était consacrée à la discussion. Après des heures de silence et de concentration, c'était une joie pour nous de parler librement et d'exprimer notre opinion. Les élèves se groupaient deux par deux pour débattre d'un problème talmudique. Les esprits s'échauffaient vite et lorsque les voix se faisaient trop bruyantes, le surveillant était là pour modérer l'ardeur des plus enthousiastes. Il n'y avait pas de jalousie entre nous. On admirait sincèrement les plus intelligents et on aidait les plus faibles, c'était notre fierté. Nous vivions un moment de justice et de liberté, oublieux des multiples dangers qui menaçaient notre Communauté et de la violence qui couvait dans le pays.
Le Maître appréciait mon assiduité et mon application.
« Les Mathmidim {9} , disait-il, sont non seulement les égaux des Harifim {10} mais ils leur sont même supérieurs. »
Á l'approche des fêtes de Pâques, suivant une vieille coutume, le Maître désignait parmi les bons élèves celui qui serait chargé de faire un cours public. Je fus surpris, malgré les éloges que j'avais reçus, de me voir choisi pour commenter une phrase du Talmud .
Je me souviens encore de la fierté que j’ai éprouvée ce jour-là : faire une conférence devant une vénérable assemblée, la dominer, sinon par le savoir, du moins par la modeste taille de l’estrade. C’était pour moi, pour nous tous, l’image suprême du bonheur !
Le public était composé en majorité d’anciens élèves de la Grande Ecole. Ils jugeaient leurs remplaçants avec la plus grande sévérité. Malheur à celui qui osait s’écarter d’une syllabe de la vérité ou de la manière classique de la traiter, le claquement assourdissant des pupitres rendait alors tout discours impossible et cela, malgré les gestes d’apaisement prodigués par le Maître.
Je m’acquittai de ma tâche d’une manière satisfaisante à en juger par les chaleureuses félicitations que m’adressèrent mes camarades et par le balancement de tête régulier et approbatif des vieillards qui venaient toujours en grand nombre assister aux conférences données par les jeunes.
Le lendemain de cette journée que je considérai comme triomphale, le Maître me fit appeler. Introduit par le Machguiah {11} dans son bureau, je le trouvai assis devant sa table de travail. Il étudiait car il est dit que le Talmud, on ne le lit pas, on l’étudie.
Il resta un long moment silencieux. Quand son regard se posa enfin sur moi, je me sentis prêt à défaillir. Ses yeux pénétraient jusqu’au fond de l’âme, ce qui me paralysait. La tête me tournait légèrement et je trouvai prudent de me cramponner à la table.
Alors le Maître parla :
- Mon garçon, au lieu de traiter le sujet de ton cours d’une manière sobre, tu l’as orné de citations bien inutiles, dit-il sévèrement.
Oui, Rabbi, fut ma timide réponse.
- Personne ne t’avait demandé de le faire !
- Non, Rabbi, répondis-je très conciliant.
Je ne tenais pas du tout à entamer une polémique avec lui. D’ailleurs, je savais bien qu’il avait raison…
Effectivement, au lieu de terminer ma conférence comme on a coutume de le faire par ces mots : « Et nous émettons des vœux pour que le Maître du Monde veuille, dans sa bonté infinie, hâter la venue de Celui qui rassemblera le reste du Peuple d’Israël et rétablira Jérusalem, notre Ville Bien-Aimée et le Temple Sacré, sur leurs ruines », j’avais cité et commenté une légende du Talmud , du volume de Sanhédrin . Elle se trouve à la page 98 :
« Rabbi Yehochouah Ben Levy, dit le Talmud, trouva un jour dans le désert, le prophète Elie ; il demeurait à l’entrée de la grotte où Rabbi Simeon Bar Yochai, fuyant la fureur de l’oppresseur, se livrait à l’étude de la Thora {12} .
- Gloire du Galaad, lui dit le Talmudiste, aurais-tu la bonté de me dire quand viendra enfin Celui que nous attendons tous ? Quand viendra le Messie ?
- Va et demande-le lui ! fut sa réponse.
- Mais où pourrai-je le trouver ? demanda Rabbi Yehochouah, déconcerté.
- Tu le trouveras à la porte de Rome, répondit le Prophète (« Pitha deromi » dans le texte).
- Comment le reconnaîtrai-je ? demanda de nouveau le vénérable talmudiste.
- Il est toujours entouré de malades, d’affligés et d’opprimés… Par ce signe, tu le reconnaîtras facilement.
Et Rabbi Yehochouah partit. Il chercha longtemps le Messie aux portes de Rome et finit par le découvrir.
- Je te salue, mon Maître, paix à toi ! lui dit Rabbi Yehochouah en s’inclinant respectueusement devant lui, nous t’attendons avec une impatience qui grandit de jour en jour. Nos souffrances ont depuis longtemps dépassé les limites de nos forces… Dis-moi, Ô Maître bienaimé, quand viendras-tu nous délivrer ?
- Aujourd’hui, répondit le Messie avant de disparaître.
Et Rabbi Yehochouah Ben Levy s’en retourna. Après quelques jours de marche, il atteignit la grotte de Rabbi Siméon. Il n’y trouva pas de changement. L’envahisseur était toujours dans le pays et Rabbi Siméon toujours contraint de se cacher dans la caverne pour étudier la Torah.
Alors il s’arrêta devant le Prophète Elie et le regarda tristement.
- As-tu posé ta question à notre Messie bien-aimé ? demanda le Prophète Elie.
- Oui, Maître, répondit le Talmudiste.
- Et quelle a été sa réponse ?
- Oh, Gloire du Galaad , s’écria Rabbi Yehochouah dans un sanglot, il a menti !…
- Fais-moi connaître tout de même sa réponse, dit le Prophète.
- Il m’a répondu : « Aujourd’hui. »
Alors le prophète Elie fixa sur le vieux talmudiste un regard plein de reproches et lui dit :
« Non, mon fils, le Messie ne t’a pas menti ! mais tu n’as pas compris sa réponse. La vérité prend souvent l’apparence d’un mensonge aux yeux de celui qui ne sait pas la comprendre. Notre Messie bien-aimé a prononcé le commencement d’une phrase sacrée, le début d’un verset inscrit par Moïse, Notre Maître, dans la Thora  : « Aujourd’hui, si vous écoutez la voix du Seigneur ! » Tu aurais dû compléter le verset et comprendre. »
C’est à cette étrange légende talmudique que mon Maître faisait allusion.
- Jonathan, tu as commis une erreur, une grave erreur malheureusement assez répandue, en traduisant «  pitha deromi  » par « à la porte de Rome », dit le Maître.
Il se leva brusquement en proie à une vive indignation. Étendant vers le ciel les deux longues manches noires de son habit, il s’écria :
- Mais qu’a donc à faire le Messie à Rome ? Deromi veut dire méridionale, à la porte méridionale de Jérusalem ! As-tu compris !
J’étais plus mort que vif et certainement plus blanc que les murs crépis à la chaux du bureau de mon Maître.
- Oui, Rabbi.
Alors il se rassit et me dit calmement :
- Mon enfant, à part cette regrettable erreur, tu as fait un bon exposé et je suis content de toi. On peut dire que tu es un élève posé et réfléchi. Tu es appelé à honorer ma Yechivah et tu seras, un jour, un talmid haham {13} .
Cela voulait dire : un élève méritant… En tout cas, c’était flatteur.
Après un instant de silence, il ajouta :
- Voilà trois ans que tu n’as pas vu les tiens. Rends-toi auprès du Surveillant, mon enfant, il te donnera les directives nécessaires car la Commune t’envoie à ses frais passer les fêtes de Pâques auprès de tes parents.
Mes yeux s’emplirent de larmes. C’était pour moi un bonheur auquel je n’osais même pas rêver.
- Rabbi !…
- Va, mon enfant.
Je m’inclinai profondément et quelques minutes plus tard, je me trouvais auprès du Surveillant.
 
Un voyage peuplé de souvenirs
 
Le village où je suis né et où habitaient mes parents était séparé de la ville de Mir par une quarantaine de verstes. Cette distance aurait pu être franchie en six ou sept heures par n’importe quel attelage normal, mais les élèves de la Yechivah n’avaient droit qu’au « charaban » communal traîné par le cheval Balaam et conduit par le vieux cocher Abraham.
Le cheval Balaam était connu de tous les habitants de la petite ville pour son caractère intraitable et son amour excessif de l’indépendance. C’était un cheval robuste et paisible, à la robe tachetée de roux, si fier qu’il ne supportait aucun ordre. Ayant adopté depuis de longues années la marche au pas, il ne s’en départissait jamais. Au début de sa carrière, le cocher avait bien essayé de montrer son autorité mais Balaam avait tôt fait de calmer l’ardeur du prétentieux et de le mettre à la raison par quelques ruades particulièrement brutales et efficaces. Le cocher avait fini par se soumettre. Dès que la voiture quittait la ville, il s’endormait tandis que le cheval, mis sur la bonne voie, suivait seul son chemin en marchant tranquillement au pas.
Sachant à qui j’avais affaire et connaissant déjà la route longue et monotone qui me séparait de ma ville natale, j’avais emporté, pour me distraire, un petit volume du Talmud. Deux voyageurs, des habitants de la ville, montèrent avec moi dans la voiture. Ils me firent asseoir sur une grosse couverture et me dirent : Repose-toi ! Cela voulait dire, vu le succès que tu as remporté à la Yechivah l’autre jour, tu as bien mérité ces vacances. J’étais aux nues, fier et heureux mais je restais impassible. Je fermai le Talmud et me mis à rêver à mon enfance.
J’avais laissé dans mon village natal une mère que j’aimais tendrement bien qu’elle m’importunât souvent par son éternelle inquiétude. Je l’aimais bien pourtant ma petite maman, avec cette nuance de condescendance que tout homme d’étude se doit d’éprouver pour une femme, fût-elle sa propre mère. J’avais laissé aussi mon père à qui je vouais une admiration sans bornes. Je le considérais comme l’homme le plus savant et le plus intelligent de la terre. Quelle joie pour moi de pouvoir lui dire : « Père, je ne te ferai pas honte, ni devant les hommes de notre village ni devant nos ancêtres qui furent tous Rabbins. »
Et puis, il y avait aussi Rachel… Elle devait avoir quinze ans maintenant, nous avions été élevés ensemble, comme frère et sœur…
 
Rachel
 
Rachel avait quatre ans lorsque sa mère mourut. Elle resta seule avec son père, un pauvre tailleur maladroit, aux doigts déformés par un rhumatisme chronique ou peut-être par l'aiguille qu'il tirait du matin au soir depuis des années.
« Pourquoi t'acharnes-tu contre moi, Seigneur ?… Pourquoi ne suis-je pas mort dans le ventre de ma mère ? » répétait-il souvent comme Job plusieurs siècles avant lui.
Samuel, c'était son nom, était un petit homme maigre et nerveux. Quelques cheveux gris couronnaient encore son large front dégarni toujours recouvert d'une calotte de soie noire. Il portait de grosses lunettes rondes pour travailler. Comme il les égarait plusieurs fois par jour, il avait fini par ne plus les enlever, aussi restaient-elles accrochées, comme par miracle, en permanence au bout de son nez.
Il ouvrait souvent les bras en signe de supplication ou d'impuissance et sa vue emplissait de tristesse le cœur de ses amis et de ses clients.
Ma mère allait régulièrement lui apporter des provisions. Un matin, elle trouva l'enfant couchée, son petit visage amaigri congestionné par la fièvre. Le tailleur, assis à côté du lit, se tenait la tête dans les mains.
Ma mère entra dans une violente colère :
- Maître du monde, s'écria telle, l'enfant est malade et vous ne la soignez pas ! Vous n'appelez personne ! Vous voulez donc qu'elle meure ?
- Ce serait beaucoup mieux pour elle, répondit le malheureux, les enfants des pauvres ne devraient pas vivre ! … et il laissa retomber ses bras en signe d'impuissance. Il pleurait.
- Pourquoi donner la vie aux malheureux qui ont l'amertume dans l'âme ?
Ma mère, suffoquée, retourna en coup de vent à la maison. Sans craindre de déranger mon père ni de l'arracher à ses études, elle s'écria :
- Il veut sa mort ! …Cette enfant va mourir !…
- Qui veut sa mort ? Quel enfant ? demanda mon père abasourdi.
- Lui, notre voisin le tailleur !… D'ailleurs lui-même meurt de faim, il n'a plus aucun travail ! Elle avait les larmes aux yeux, la souffrance de ses semblables lui broyait le cœur et elle faisait alors tout ce qui était en son pouvoir pour la soulager.
Mon père ressentit vivement le reproche, il répondit, troublé :
- Que veux-tu, il souffre en silence, alors on l'oublie.
- Mais moi, je ne veux pas oublier, s'écria ma mère et, sans attendre l'effet produit par ses paroles, elle se mit à remuer les chaises et la table de la pièce qui m'était réservée et, le soir même, Rachel était installée chez moi, dans ma chambre.
Un grand changement se produisit bientôt dans la situation du tailleur. La maladie de son enfant et le désespoir dans lequel il était plongé avaient ému les gens. On lui apportait des vêtements à réparer et à transformer. Il en avait maintenant autant qu'il en souhaitait et même davantage. Le pauvre homme ne savait plus où donner de la tête. Quant à lui commander des costumes neufs, même les membres les plus dévoués de notre Communauté hésitaient à le faire, il fallait vraiment avoir l'esprit de sacrifice pour s'y résoudre. On l'appelait dans le village « le tailleur aux tuyaux de poêle » parce que les pardessus qu'il confectionnait étaient composés d'un sac et de deux tuyaux.
- Dire que je suis réduit maintenant à ne faire que des réparations ! se plaignait-il à mon père. J'étais pourtant considéré comme le premier tailleur dans mon village !
Un tout petit village, voisin du nôtre.
- Mais mon ami, lui répondait doucement mon père, vous étiez le seul tailleur du village !
- D'accord, mais il aurait pu y en avoir dix ou vingt, j'aurais tout de même été le meilleur ! Regardez les coutures, sont-elles solides !… sont-elles régulières !… Regardez un peu les boutons, tirez dessus, n'ayez aucune crainte ! Voyez les boutonnières, c'est du travail, non ? Trente ans de métier, ça se voit, vous ne croyez pas ?
- C'est vrai, répondait mon père un peu gêné, je n'en disconviens pas, mais c'est la forme du vêtement qui n'est pas toujours réussie.
- Cela n'est rien, affirmait le tailleur avec le sourire triste de l'incompris, le vêtement se fait de lui-même sur celui qui le porte, il prend la forme du corps au bout de trois ou quatre semaines.
Pendant l'essayage, il tirait par secousses brusques sur l'habit avec une force insoupçonnée chez un être aussi chétif et risquait ainsi de faire asseoir par terre l'infortuné client qui s'était confié à lui.
Je m'habituai vite à la présence de Rachel. Elle parcourait les pièces de notre maison en traînant ses poupées car depuis que les femmes du voisinage avaient appris son histoire, elles ne cessaient de lui apporter des jouets. Ce rayon de lumière contrastait avec l'atmosphère de sérieux qui régnait chez nous.
Malheureusement, je ne profitai pas longtemps de ma compagne de jeux. A trois ans je commençai à apprendre l'alphabet hébraïque, à quatre ans et demi je savais lire et à cinq ans mon père m'envoya à l'école.
Je l'aimais bien la petite Rachel, mais je la considérais un peu comme un être impur, comme le petit chaton de la maison que je me serais bien gardé de toucher car « cela affaiblissait la mémoire. »
- Tu es une fille, lui disais-je quand elle venait me proposer de jouer avec elle, les garçons qui étudient la Thora ne doivent pas s'amuser avec les filles.
Cela ne la troublait pas et elle continuait à me suivre partout. D'ailleurs, rien ne l'intimidait. Quand elle en avait assez de ses jouets et de ses poupées, elle allait voir ma mère à la cuisine. Grimpée sur une grande chaise, pour être à sa hauteur, elle se mettait à l'embrasser sur les joues, sur les yeux, sur le nez et sur la bouche. Ma mère, toute rayonnante de joie, faisait semblant de la gronder.
- Tu vas me faire brûler tout ce que j'ai dans le four ! Quelle enfant !
Tantôt, tout en se serrant contre ma mère, elle se mettait à lui poser des questions :
- Tu es ma maman ? dis, c'est vrai, tu es ma maman ?
Ma mère en avait les larmes aux yeux.
- Mais oui, ma chérie, mon cher petit enfant, mon enfant bien-aimé, bien-sûr que je suis ta maman. Qu'est-ce qui se mijote dans cette petite tête-là ? demandait-elle toute désemparée.
Ma mère et Rachel se ressemblaient, elles étaient brunes toutes deux avec la peau blanche et de grands yeux sombres. Mais tandis que l'expression de ma mère était pensive, toujours empreinte d'une certaine tristesse, le sourire de Rachel dégageait une énergie et une joie qui illuminaient son visage. Quand un étranger venait voir mon père, il faisait souvent des compliments sur l'enfant et ne manquait jamais de souligner la ressemblance entre la mère et la fille, ce qui ravissait ma mère qui ne détrompait pas le visiteur.
Parfois Rachel entrait dans la pièce où mon père étudiait, assis sur son fauteuil de cuir. Elle grimpait hardiment sur ses genoux ce que je ne me serais jamais permis de faire.
Il l'aidait à descendre avec précaution mais elle en avait décidé autrement. Elle grimpait à nouveau et, après l'avoir fortement embrassé sur les joues elle posait le menton sur le gros livre et disait : « Ne me dérangez pas, j'étudie ! »
Alors mon père, désarmé, ne la renvoyait pas, à ma profonde indignation et à la grande joie de ma mère.
Je la voyais de moins en moins, à mesure que je grandissais. A huit ans, j'allais déjà au cours du soir et quand je revenais à la maison, assez tard dans la nuit, elle dormait. Et s'il arrivait par hasard qu'elle ne dormît pas encore, je ne pouvais même plus l’apercevoir car son lit avait été transporté depuis longtemps dans une autre pièce.
Parfois ma mère réussissait à me faire rester une journée à la maison. Venant me réveiller, elle s'écriait brusquement comme saisie d'effroi :
- Tu es très pâle ce matin ! Mon Dieu, Mon Dieu ! Seigneur, venez-moi en aide ! Cet enfant nous prépare quelque désagréable surprise.
Puis sa voix s'élevait, autoritaire :
- David, -c'était le nom de mon père -David, l'enfant n'ira pas au heder (école) aujourd'hui !
Mon père essayait bien de résister mais cela ne durait pas longtemps car il faut vous dire que ma mère était lituanienne, juive lithuanienne et ces femmes sont connues aussi bien en Russie qu'en Pologne et en Lituanie pour leur dévouement et leur forte personnalité. Quand une cause leur semble juste, elles mettent toutes leurs armes en action pour réussir dans leur entreprise : sourires, gentillesse, cris, sanglots. De toute manière, elles sortiront victorieuses de la bataille qu'elles auront engagée.
Mon père s'arrêtait toujours au premier acte du drame, sachant bien que les autres suivraient immanquablement s'il n'y prenait pas garde. Et c'est ainsi que je passais, de temps à autre, un jour entier à la maison. Je m'installais dans ma chambre, c'était une belle pièce très claire, la plus claire peut-être de toute la maison. Le soleil y entrait à flots l'été, l'hiver, sa lumière argentée donnait du relief aux tapisseries ocres dont ma mère avait recouvert les murs pour les isoler du froid.
Ces jours de repos forcé, je m'installais à ma table de travail, prenais un volume du Talmud et la course aux friandises commençait : ma mère me servait du thé chaud avec des gâteaux secs. Rachel poussait de petits cris : « Maître du Monde, on n'a pas un seul citron à la maison ! » et elle courait vite en chercher. Tous les quarts d'heure, la porte s'ouvrait. Elles m'apportaient des plateaux emplis de gâteaux à la viande, au pâté de foie, aux pruneaux et aux raisins finement hachés et saupoudrés de cannelle. « Il faut que l'enfant se repose répétait Rachel d'un air malicieux en imitant ma mère, il faut qu'il reprenne des forces. »
Quant à moi, je dominais la situation devant un large volume ouvert : j'étudiais la Thora .
Un jour que ma mère faisait le ménage et préparait le déjeuner dans la cuisine, Rachel s'approcha de moi et, mettant ses bras autour de mon cou, elle se mit à m'embrasser.
-Tu es beau, Jonathan me dit-elle, je t'aime bien !
Je la repoussai avec douceur mais fermeté.
- Va embrasser Père, puisqu'il te permet tout, moi, j'ai autre chose à faire que d'embrasser les filles. Tu t'imagines ce qui se passerait si mes camarades ou mon maître me voyaient ? Ils se moqueraient de moi ! Je ne pourrais même plus sortir dans la rue !
Alors elle s'écria : « Mais tu es mon frère ! »
- Non, lui répondis-je, je ne suis pas ton frère, j'ai même entendu ma mère dire, il n'y a pas bien longtemps à mon père : « Elle n'est pas sa sœur et elle pourra devenir un jour sa compagne. »
Elle rougit. « Mais je veux bien moi… mais en attendant, veux-tu être mon camarade ? »
- Oui répondis-je froidement et sans enthousiasme.
Je l'aimais bien, moi aussi, mais à quoi servait son amitié si je ne pouvais ni me promener avec elle dans la rue, ni bavarder ni même m'amuser sans me rendre ridicule… Avoir pour camarade une fille !
- Alors dit Rachel, encouragée par ma réponse, je me mettrai tranquillement dans un coin, je ne bougerai pas, je ne dirai rien et toi tu me raconteras une de ces merveilleuses légendes du Talmud que tu connais, tu sais, une de ces histoires dont Père nous fait parfois le récit à table, les jours de Chabbat. Mais tu me la raconteras à moi toute seule, rien qu'à moi.
- Connais-tu la légende du Roi Salomon et d'Asmodée ?
Elle se mit à frapper joyeusement dans ses mains :
- Oh, non, pas du tout, je t'écoute !
Je pris un air sérieux et commençai :
« Un jour, le Roi Salomon dit à son garde du corps Benaya ben Yehoyada, un guerrier géant, habile dans le maniement des armes :
- Tu me parles trop de la puissance d'Asmodée. Je possède un moyen qui me permettra de le dominer, un jour, il tombera en mon pouvoir ! »
- Qui est cet Asmodée, demanda Rachel ?
- Si tu m'interromps toutes les trois minutes …
- Je me tairai, je te le promets, continue, supplia-t-elle.
- Asmodée est un grand diable, le plus grand de tous les diables, le Diable Roi, lui dis-je avec une certaine condescendance, et je continuai :
« A peine Salomon eut-il prononcé ces mots qu'un orage d'une rare violence éclata. La foudre embrasa les quatre coins du ciel, le feu se mit à tomber tandis que le tonnerre ébranlait le Palais. Tout à coup, la salle dans laquelle se trouvait le Roi s'emplit de fumée et une voix tonitruante se fit entendre : « Je viens voir le Roi le plus sage, le plus savant et le plus puissant de la terre ! » C'était Asmodée qui parlait. »
Je voyais la petite Rachel tressaillir et pâlir. Elle agrippait sa robe de velours et me fixait de ses yeux très noirs. J'agrémentais le récit de détails inquiétants pour lui faire peur et j'étais satisfait de l'effet obtenu.
« La fumée commença à se dissiper peu à peu et une créature gigantesque enveloppée dans un large manteau noir apparut.
- Que me veux-tu ? demanda Salomon avec méfiance… mais sans peur.
- J'ai entendu parler de ta sagesse et de ton grand savoir et je suis venu te montrer ma bienveillance et te prouver ma sympathie. Sa voix était basse et caverneuse.
- Alors, parle !
- Grand Roi, connais-tu le monde souterrain ?
Le Roi acquiesça d'un mouvement de tête.
- Connais-tu les habitants de ce monde ?
- Non, répondit le Roi.
- Voudrais-tu les voir ?
- Je suis toujours curieux de ce que je ne connais pas.
-Alors, regarde !
Et devant le roi médusé apparut un monstre, un être d'une forme bizarre : il avait deux têtes, deux paires de bras et deux paires de jambes. »
- Oh, mon Dieu, s'écria Rachel, en se levant et en se rasseyant presque aussitôt, je suis toute tremblante mais tellement impatiente ! Continue !
« -Parles-tu notre langue et à quelle espèce appartiens-tu demanda le Roi à la créature ?
- Je parle votre langue, Majesté, et j’appartiens au genre humain. Notre ancêtre à tous est l’infortuné Caïn.
- Comment appelez-vous votre monde ?
- Nous l’appelons Tevel.
- Voyez-vous le soleil et la lune ?
- Le soleil se couche à l’Orient et se lève à l’Occident. »
Le Roi déroula un parchemin qui ne le quittait jamais et y inscrivit ces renseignements.
- Quel Dieu adorez-vous et quelles sont vos prières ?
- Nous adorons le Créateur de toutes choses et tous les matins nous disons en nous levant : « Tes œuvres sont immenses, tu les a toutes faites avec sagesse. »
- Veux-tu rester avec nous ou retourner dans ton pays ?
- Exerce sur moi ta bonté, Majesté, et fais-moi retourner dans mon pays.
- Asmodée ! cria le Roi en frappant avec force sur le gong.
Asmodée apparut au milieu des flammes.
- Fais-le retourner dans son pays !
- Ô ! Grand Roi, répondit celui-ci, ta puissance est grande mais la mienne est très limitée ; j’ai pu le faire venir jusqu’ici mais il m’est impossible de le renvoyer.
Et il disparut dans un éclat de rire diabolique. »
- Oh, le méchant, s'écria Rachel, rouge d'indignation, se moquer ainsi de notre Roi Salomon, du plus grand roi qui ait jamais existé !
- Rachel, répliquai-je sévèrement, tu as l'air d'oublier qu'Asmodée n'est pas un ange mais un diable !
-Oui Jonathan, c'est un diable, ne t'arrête pas, continue, supplia-t-elle. Et je continuai :
« Le Roi consola comme il put le pauvre être et lui donna un grand terrain fertile à cultiver et une maisonnette.
L'habitant du Tevel se mit au travail avec courage. Comme il avait deux têtes et quatre bras, ses affaires furent prospères et il réussit à amasser une petite fortune. Il se trouva même une femme pour l'épouser. Elle lui donna sept enfants. Six ressemblaient à leur mère mais le septième avait deux têtes, quatre jambes et quatre bras, comme son père. »
- Rien d'étonnant à cela, dit Rachel le plus sérieusement du monde. Je voudrais bien, moi, me marier avec un habitant du Tevel, je l'embrasserais sur ses quatre joues et lui, il ne serait jamais fâché, ajouta-t-elle en riant. Je l'arrêtai.
- En attendant que tu te maries avec un homme du Tevel, écoute la suite de l'histoire…
« L'homme étrange n'était pas heureux, la nostalgie de son pays natal avait ruiné sa santé et bientôt la mort l'emporta. Alors une querelle inattendue éclata entre ses enfants lorsqu'ils décidèrent de partager leur héritage. Le septième réclama deux parts : « Nous sommes huit frères, dit-il, six séparés les uns des autres et deux réunis. Nous avons donc droit à deux parts d'héritage! »
Ne pouvant arriver à un accord, ils décidèrent de s'adresser au Roi Salomon.
- Seigneur Roi, départage-nous, suppliaient-ils !\
Le Roi très embarrassé fit appel au Sanhédrin. »
- C'est encore un diable ? demanda timidement Rachel.
- Malheureuse, m’écriai-je, tu blasphèmes ! Le Sanhédrin ? mais c’est une réunion de juges et de rabbins !
« Le Sanhedrin, à son tour embarrassé, se déclara incompétent pour juger une affaire aussi compliquée et laissa le roi décider seul… Alors celui-ci convoqua une grande assemblée de sages et d’anciens pour le lendemain. Il passa toute la nuit en prières : « Seigneur Miséricordieux, implora-t-il, quand, à Giveon tu apparus à mon esprit, je ne te demandai ni richesses ni conquêtes glorieuses mais seulement la sagesse et l’intelligence. Eclaire-moi, Seigneur, afin que je puisse donner à ces hommes un jugement équitable. »
Je mis tant d’ardeur à réciter la prière du Roi que des larmes commencèrent à couler de mes yeux et j’aperçus avec joie que mon auditrice essuyait sa joue, de temps à autre, avec la manche de sa robe.
« Le lendemain, tout le monde était présent dans l’enceinte du Palais et une foule immense de curieux attendait à l’extérieur. Chacun voulait entendre le jugement du roi car cette affaire était aussi rare que délicate. »
Á ce moment, Rachel se leva brusquement de sa chaise et se mit à danser et à sauter comme un cabri en criant :
- Quel bonheur ! Quel bonheur ! On va connaître enfin le merveilleux jugement !…
Très digne, je fis semblant de ne pas remarquer ses extravagances et je continuai, imperturbable :
«Á l’heure fixée, le Roi fit son entrée dans la salle d’audience.
- Affirmez-vous toujours que vous êtes deux et réclamez-vous toujours une part double d’héritage ? demanda-t-il au septième fils.
- Oui, Majesté !
- Qu’on apporte de l’eau chaude, ordonna le Roi.
Les serviteurs s’empressèrent d’exécuter son ordre.
- Versez-en une petite quantité sur l’une des deux têtes, continua le Roi.
A peine quelques gouttes d’eau avaient-elles touché les cheveux de la créature que les deux têtes se mirent à crier : « Pitié Seigneur, ne me brûlez pas, ne me faites pas de mal ! »
- Mais pourquoi cries-tu donc ? demanda le Roi en souriant à la tête non arrosée, on ne t’a rien fait à toi !
- Pitié Seigneur, criaient les deux têtes sans pouvoir s’arrêter, pitié !
Alors, triste mais souriant, le Roi Salomon déclara :
- Allez en paix, mes enfants et partagez votre héritage en sept parts égales !
Tous les assistants furent enthousiasmés et frappés par la grande sagesse du jugement. »
J’avais à peine terminé mon récit que Rachel s’agenouilla auprès de moi et posa sa tête sur mes genoux.
- Comme tu es intelligent, Jonathan, comme tu es intelligent et comme tu es savant ! Tu en connais d’autres, des légendes du Talmud sur le Roi Salomon et sur Asmodée ?
-Oh oui ! répondis-je avec fierté, des légendes où l’on raconte comment le Roi réussit, par l’intermédiaire du fidèle Benaya à s’emparer d’Asmodée et à le tenir à sa merci. Il y a aussi la terrible vengeance d’Asmodée…
- Tu me les raconteras, ces légendes ?
-Bien sûr.
- Tu me le jures ?
- Oui, Rachel, je te le jure.
Je tins ma parole et mon serment. Je lui ai raconté la suite de cette légende mais beaucoup plus tard et dans des circonstances bien différentes.
 
… Maintenant, pensais-je, elle doit avoir quinze ou seize ans, elle est sûrement plus belle que toutes les jeunes filles que je rencontre en ville et sur lesquelles je n’ose pas lever les yeux. Elle, je pourrai la regarder tant que je voudrai, nous serons assis à table l’un à côté de l’autre. Peut-être même l’embrasserai-je en arrivant
Cette pensée me donna la fièvre, j’en eus le souffle coupé. Je fus effrayé car je compris que j’étais en train de commettre un péché. Il faut chasser cette vision, il faut penser à autre chose : le Temple de Dieu est détruit, Jérusalem, Sa ville est en ruines et son peuple est dispersé aux quatre coins du monde !
Un poème me vint à l’esprit, le poème que, par tradition, j’avais l’habitude de réciter pendant les fêtes de Yom Kippour :
« Je me souviens, Ô Seigneur,
Je vois tant de villes belles et florissantes,
Toutes bâties sur de solides fondations,
Tandis que la Ville de Dieu, abattue et triste
Est tombée plus bas que le fond d’un précipice

Et malgré toutes nos souffrances, malgré toutes nos misères Nous sommes à Toi et tout notre espoir est en Toi. »
 
Des larmes emplirent mes yeux… et l’image délicate de Rachel finit par disparaître comme dans un rêve.
 
Mon vieil ami disparu
 
Je regardais autour de moi. Nous avions dépassé les principaux villages et je ne voyais que la steppe à perte de vue, rien qui pût éveiller la curiosité d'un voyageur. Le cocher Abraham dormait paisiblement à en juger par l'immobilité de son dos et mes deux compagnons ronflaient bruyamment, bercés par le trot régulier du cheval Balaam.
Pour me distraire, je feuilletai le volume du Talmud Taanit {14} que j'avais emporté. L'ayant ouvert au hasard je tombai sur la page 24 : on y parlait du célèbre talmudiste Rava qui vit en rêve son père décédé…
Il faisait chaud dans cette voiture à moitié remplie de foin et recouverte d'une bâche. La fatigue me gagnait et mon regard parcourait sans les voir les pages remplies de caractères noirs doucement arrondis et ornés de points réguliers. Une question me vint à l'esprit : pourquoi mon Vieil Ami me visitait-il si souvent en rêve ? Pourquoi les songes où il m’apparaissait étaient-ils si confus et si angoissants ? Son histoire m’avait peut-être impressionné plus que je ne le pensais. Je l'aimais bien pourtant mon ami Benjamin, je l'aime encore aujourd'hui et je ne l'oublierai jamais …
Je me mis à penser à mon premier vrai chagrin, à mon cher ami disparu. Il fut le meilleur ami de mon enfance malgré notre différence d'âge : il avait cinquante cinq ans et moi douze.
Il venait de temps à autre rendre visite à mon père. Ils se connaissaient depuis des années, ils avaient été camarades d'école. Mon père restait à bavarder avec lui une bonne quinzaine de minutes, c'était le maximum de temps qu'il accordait à un invité de marque car il considérait tous les entretiens, même les meilleurs, les plus agréables et les plus intéressants comme du temps à jamais perdu pour l'étude. Chose étrange, chaque fois que mon père sortait raccompagner son camarade, il semblait triste et préoccupé. Cela me contrariait et l'autre, l'Ami, me devenait chaque jour plus antipathique. Il apportait toujours des friandises, du pain d'épices, des bonbons et du chocolat. Je les refusais prétextant un mal de dents imaginaire ou un mal au cœur qui bouleversaient ma mère. Rachel ne partageait pas mon antipathie et lorsqu'elle avait fini sa part, elle se jetait sur la mienne. Mon animosité contre lui grandissait. Il me devint odieux.
- Que voudrais-tu que je t'apporte, dis-moi, mon petit Jonathan, me demandait-il souvent, peut-être un beau livre de prières ?
- Non, je ne veux rien !
C'était notre dialogue habituel.
- Quel étrange enfant, disait-il d'un air désolé à ma mère, avant de partir.
Celle-ci ne répondait pas et il me semblait que mon père était satisfait de ma conduite, je croyais le deviner, je le lisais dans ses yeux et cela m'incitait à continuer. Un jour je lui dis :
- Il est méchant cet homme, il te met en colère chaque fois qu'il vient te voir.
- Oh non ! répondit mon père, un peu étonné, il est bon, il n'est méchant que pour lui même.
- Alors pourquoi es-tu toujours contrarié après sa visite ?
- Je voudrais qu'il change et qu'il ait pitié de lui-même car je l'aime bien, c'est un homme bon et honnête, ajouta-t-il tristement.
Dès lors, mon attitude se modifia. Lui aussi, décidé à me conquérir coûte que coûte, changea de tactique. Un jour, il arriva avec un sac rempli d'outils et nous annonça :
- Les enfants, je vais construire un traîneau, un superbe petit traîneau, vous allez voir !
Avant de geler, la neige tombait sans discontinuer pendant des jours assourdissant les bruits familiers. Lorsqu'elle avait tout recouvert, comme s'ils s'étaient donnés le mot, les enfants du village se retrouvaient dans les rues. J'aimais les voir courir et entendre leurs cris mais je ne pouvais jamais participer à leurs jeux, les batailles de boules de neige m'étant formellement interdites aussi bien par mon père que par ma mère pour des raisons différentes. Quant aux bonhommes de neige, ils ont hanté une grande partie de mon enfance, ils ont peuplé mes nuits d’hiver et rempli mes rêves. Je les imaginais, gigantesques aux portes de majestueux châteaux de glace, je me voyais rouler de grosses boules blanches et glacées brillant au soleil… mais après quelques conversations d’homme à homme avec mon père, je fus bien obligé de reconnaître que ce genre d’occupation et de pensées ne convenaient pas mais pas du tout à un fils de Rabbin pour qui l’étude doit être la base et le but de l’existence.
« Et tu penseras à l’Étude durant tes jours et pendant tes nuits. »
Mon père me rappelait sans cesse la célèbre citation.
Or, voilà que par sa soudaine intervention, notre ami apportait un changement radical dans l’utilisation du peu de loisirs dont je disposais.
Nous nous mîmes à l’ouvrage avec acharnement. Rachel et moi, nous devions tenir les pièces fermement pendant que notre ami vissait les boulons d’acier. Parfois, l’un d’eux se trouvait monté à l’envers, alors, d’un air soucieux, il attirait notre attention sur ce défaut :
- Mes enfants, il me semble que nous nous sommes trompés, je crois que nous avons commis une très grave erreur.
Nous étions atterrés.
Bientôt, cependant, le traîneau fut terminé. Quelle joie, quel orgueil pour nous d’avoir participé à sa construction !
Il ne me fallut pas plus de trois ou quatre jours pour acquérir une habileté de maniement et une adresse étonnantes pour un fils de rabbin. Ma mère me regardait glisser sur la neige d’un air inquiet et je sentais, au silence de mon père, à quel point il réprouvait ma conduite.
- En voilà des jeux pour un enfant qui étudie le Talmud  ! Je crains qu’ils ne bouleversent un peu trop ses habitudes !
Il avait parfaitement raison, mon père…
J’avais coutume de lui faire cadeau chaque semaine d’un quart d’heure que je prenais sur mon temps de récréation, quart d’heure que j’employais à traduire un chapitre des Prophètes. Oh, ce n’était nullement par amour de l’étude ou pour satisfaire un désir irrésistible de m’instruire, non ! c’était pour faire naître un sourire sur le visage de mon père, pour voir cette expression de contentement que j’aimais plus que tout au monde. Mais depuis l’apparition du traîneau, il n’était plus question pour moi de faire cadeau ne serait-ce que d’une seconde. Au contraire, j’étais heureux quand je réussissais à prolonger un peu toutes ces merveilleuses distractions. Á mesure que, grâce à ces jeux si nouveaux pour moi, mes relations avec l’Ami s’amélioraient, le visage de mon père s’assombrissait. Cela me faisait du mal et j’étais prêt à renoncer à ce qui m’était devenu si cher lorsque, d’une manière inattendue, je trouvai un puissant allié en la personne de ma mère. Tout en désapprouvant ce sport qu’elle jugeait violent, elle se mit à affirmer avec vigueur et insistance qu’une heure de jeux en plein air n’était pas de trop pour la santé d’un enfant qui reste toute la sainte journée enfermé et courbé sur le Talmud.
Et nous continuâmes, la petite Rachel et moi, nos folles glissades sous le regard admiratif mais attristé de notre ami. Comme moi, il souffrait de l’attitude de mon père.
- Veux-tu que je m’en aille et que je ne revienne plus ? lui demanda-t-il un jour, à brûle-pourpoint.
- Non ! répondit mon père calmement, seulement, seulement… je trouve que tu te prépares à jouer chez moi d’une manière un peu excessive le rôle d’Alicha Ben Abiya.
- Qui est cet Alicha dont je joue si bien le rôle et que je ne connais même pas ? demanda notre ami .
- Un talmudiste de valeur qui abandonna l’étude de la Thora pour devenir épicurien. On en parle dans le volume de Hagigah {15} à la page 15, dans celui de Qiddouchim {16} à la page 39. Quand il entrait dans une école et voyait de jeunes garçons plongés dans l’étude il s’écriait : « Que vient faire ici toute cette belle jeunesse ?… Au lieu de perdre votre temps, vous feriez mieux de vous choisir un bon métier ! »
Les jeunes gens impressionnés s’en allaient et ne revenaient plus. Ses discours étaient toujours émaillés de poésies grecques, raconte le Talmud, et ses poches toujours pleines d’écrits faits par des sectes subversives. Voilà qui était Alicha Ben Abiya !
Alors notre ami, au lieu de se fâcher, éclata d’un rire sonore.
- Calme-toi, calme-toi, dit-il, je n’ai pas la prétention de m’occuper de l’âme de l’enfant, ce sont ses forces que je voudrais développer pour le rendre plus robuste et plus résistant.
Il n’y avait rien à répondre à cela et il quitta la petite cour presque en triomphateur. Cette victoire fut bien négligeable comparée à celle qu’il obtint quelques jours plus tard. Il apporta, un soir, à la maison, un bâton qu’il avait taillé dans une branche d’acacia.
- Nous allons sculpter ce bâton après quoi je te le donnerai.
Nous nous mîmes à le polir, à l’embellir et à y graver de petits dessins au canif. Il voulait me donner l’impression que j’étais seul à confectionner tous les cadeaux qu’il m’offrait.
« Aucun chien de paysan n’osera plus t’attaquer, déclara-t-il lorsque nous eûmes terminé, tu es armé maintenant, tu pourras et tu sauras, désormais, te défendre. »
Les chiens des paysans étaient féroces comme des loups. Jamais attachés, ils étaient la terreur de tous les enfants juifs du village qu’ils reconnaissaient à leurs vestes noires. Rien n’excitait autant les chiens que ces vêtements qui flottaient au vent quand les enfants terrorisés se mettaient à courir. Une fois l’attaque terminée, ils retournaient tranquillement auprès de leur maître en emportant tantôt un morceau de l’habit traditionnel, tantôt un misérable bout de pantalon mais rarement sans avoir enfoncé leurs crocs dans la chair tendre. Les parents avaient bien imaginé des artifices pour remédier à cet état de choses mais, à la première attaque, les jeunes garçons, saisis d’effroi, ne pensaient qu’à s’enfuir. Certains donnaient à leurs fils du pain et des morceaux de viande pour amadouer l’animal, mais ce stratagème réussissait rarement car le paysan se montrait alors et, se jetant sur l'enfant terrorisé, se mettait à hurler : « Si tu l'as empoisonné, je te tuerai ! Que je ne te voie plus donner à manger à ce chien, il n'en a pas besoin, il a tout ce qu'il faut chez lui ! »
Voilà pourquoi, lorsque mon ami m'annonça que désormais je n'aurais plus à craindre ces attaques, il m'apparut comme un sauveur, un Moïse guidant son peuple asservi en lui disant : « Voilà un bâton qui fera des miracles ! »
Dès que la canne fut terminée, il se mit à m'en apprendre le maniement. Toute la famille assistait à la démonstration, je tenais le bâton comme un soldat porte son fusil, baïonnette au canon, et mon ami jouait le rôle du chien. Il m'attaquait et courait autour de moi en aboyant et en hurlant : « Attention, tu vas être mordu !

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