Kakou et Mégane
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Kakou et Mégane

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Description

Ce nouveau roman de Patrick Serge Boutsindi aborde le sujet de l'adoption. Hélène et Jean-Claude Klein n'avaient qu'une seule envie, c'est qu'une petite fille et un petit garçon grandissent ensemble dans leur foyer. C'est ainsi que Kakou et Mégane furent accueillis par la famille Klein, qui adoptait alors pour la seconde fois, sans se douter des aléas qui l'attendaient : refus d'agrément, procès pour escroquerie et agression physique lors de leur périple en Afrique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2007
Nombre de lectures 130
EAN13 9782336263885
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0141€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ecrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
Dernières parutions
Issaka Hertnan TRAORÉ, Le boa qui avale sa queue, 2007.
Jean-Philippe STEINMETZ, La pirogue blessée, 2007.
Mame Pierre KAMARA, Les appétits féroces, 2007.
Sylvie NTSAME, Mon amante , la femme de mon père, 2007.
Christian DURIEZ, Zamane , tradition et modernité dans la montagne du Nord - Cameroun , 2007.
Géraldine Ida BAKIMA POUNDZA, Expatriés en Guinée Conakry, 2007.
Alexandre DELAMOU, Les 32 jours de grève générale en Gerinée, 2007.
Edna MEREY-APINDA, Ce soir, je fermerai la porte, 2007.
Emmanuel F. ISSOZE-NGONDET, Un ascète dans la cour, 2007.
Thérèse ZOSSOU ESSEME, Pour l’amour de Mukala, 2007.
Philomène OHIN-LUCAUD, Au nom du destin, 2007.
Serge Armand ZANZALA, Les « démons crachés » de l’autre République, 2007.
W. L. SAWADOGO, Les eaux dans la calebasse. Roman, 2007.
Jean-Marie V. RURANGWA, Au sortir de l’enfer, 2006.
Césaire GHAGUIDI, Les pigeons roucoulent sans visa..., 2006.
Norbert ZONGO, Le parachutage, 2006.
Michel KINVI, Discours à ma génération. La destinée de l’Afrique, 2006.
Tidjéni BELOUME, Les Sany d’Imane, 2006.
Mamady KOULIBALY, La cavale du marabout, 2006.
Mamadou Hama DIALLO, Le chapelet de Dèbbo Lobbo, 2006.
Lottin WEKAPE, www.romeoetjuliette.unis.com , 2006.
Grégoire BIYIGO, Orphée négro, 2006.
Grégoire BIYIGO, Homo viator, 2006.
Yoro BA, Le tonneau des Danaïdes, 2006.
Mohamed ADEN, Roblek - Kamil , un héros afar - somali de Tadjourah, 2006.
Aïssatou SECK, Et à l’aube tu t’en allais, 2006.
Arouna DIABATE, Les sillons d’une endurance, 2006.
Prisca OLOUNA, La force de toutes mes douleurs, 2006
Kakou et Mégane
Une histoire d'adoption

Patrick-Serge Boutsindi
Du même auteur
Terre natale, nouvelles, Ecrivains associés, 1998. Missives congolaises, essai, Dossiers d’Aquitaine, 2000. L’enfant - soldat , roman, L’Harmattan, 2001. L’avis des ancêtres, nouvelles, L’Harmattan, 2003. Le Mbongui , nouvelles, L’Harmattan, 2005.
© L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296043343
EAN : 9782296043343
Sommaire
Ecrire l’Afrique Page de titre Du même auteur Page de Copyright Dedicace
On a trop longtemps considéré les familles adoptantes, comme des familles à part. Or, aujourd’hui, la différence est beaucoup moins marquée qu’elle a pu l’être. La quasi-totalité des grossesses étant programmées, les enfants étant voulus, les parents biologiques sont dans la même situation que les parents adoptifs: ils décident.
Robert Neuburger thérapeute familial Après l’adoption
Les parents sont très influencés par l’image idéale de la fratrie. Avoir un garçon et une fille est leur rêve à tous et, encore aujourd’hui, pour la majorité d’entre eux, dans cet ordre précis. Le concept de l’aîné mâle qui perpétue le nom reste profondément ancré dans les esprits.
Professeur Marcel Rufo Frères et Soeurs, une maladie d’amour
A ma sœur, Yolande
La neige tombait sur la ville de Houdemont. Les flocons recouvraient les habitations, les ruelles ainsi que la forêt. Deux enfants, Kakou et Mégane, jouaient dehors, dans l’arrière-cour de la maison. Ils avaient tous deux la même taille et à peu près le même âge (Mégane 12 ans, et Kakou 13 ans). Des circonstances familiales les rattachaient à vie.
Kakou et Mégane étaient emmitouflés dans des vêtements et portaient des chaussures d’hiver. Le bonnet de Kakou ressemblait à celui des soldats de l’Armée russe. Celui de Mégane était beaucoup plus joli, avec un ruban doré tout autour. Le pavillon où ils résidaient se trouvait face au chemin de fer qui reliait la gare de Nancy à quelques villages de Meurthe-et-Moselle. Le train TER (train express régional) qui y circulait chaque jour faisait un bruit assourdissant.
— Vous rentrez maintenant à la maison ! cria Hélène depuis la fenêtre de la cuisine. Mais, ni Mégane ni Kakou n’obéirent à cet ordre. Ils voulaient à tout prix continuer ce qu’ils venaient de commencer à fabriquer, c’est-à-dire : des maquettes en neige. Mégane s’efforçait de dessiner un bateau, tandis que Kakou s’imaginait dans un petit village africain entouré d’un cimetière.
C’est seulement en entendant la voix forte et autoritaire de leur père que Mégane et Kakou arrêtèrent de s’amuser et se précipitèrent à l’intérieur. « Cette fois-ci vous rentrez, sinon c’est par la force que je vais vous obliger ! » avait crié Jean-Claude.

Jean-Claude Klein avait quarante ans. Sa femme Hélène allait vers ses trente-sept ans. Ils enseignaient tous les deux dans un lycée de Nancy, le lycée Poincaré.
Jean-Claude et son épouse militaient ensemble dans le mouvement syndical : la FSU (Fédération syndicale unitaire). C’est en montant à Paris, lors d’une grande manifestation nationale des enseignants, qu’ils s’étaient liés d’une véritable amitié, avant de tomber amoureux trois mois plus tard. Tandis que leurs collègues venus de la France entière martelaient le pavé parisien, en criant toutes sortes de revendications et des slogans hostiles au gouvernement, Hélène et Jean-Claude, fatigués par le trajet en bus depuis Nancy, s’étaient éclipsés du cortège pour aller boire un verre à la terrasse d’un café. De la petite causerie sur tout et sur rien, les deux collègues évoquèrent chacun leurs centres d’intérêt comme le théâtre et la paléontologie. Hélène évoqua le théâtre d’Albert Camus, qu’elle affectionnait particulièrement, et qu’elle aurait adoré interpréter si elle avait eu un don de comédienne. Jean-Claude qui enseignait les mathématiques, expliqua longuement à Hélène tout le savoir qu’il tirait des ouvrages d’Yves Coppens et de Pascal Picq ( Aux Origines de l’Humanité, Le Genou de Lucy, des Origines de l’Homme... )
Ils aimaient tous les deux cette commune de Houdemont. Une commune dont un certain Charles Sellier a consacré un livre ( J2 à Houdemont ).
« Houdemont fut dans le passé d’avant guerre, un village lorrain, essentiellement rural, vivant encore au rythme des saisons et des travaux agricoles. Un village calme, aux maisons trapues. Les gens se connaissaient, s’appréciaient, se retrouvaient pour les fêtes. La guerre, déclenchée en 1939, perturbera le quotidien des Houdemontais par le va-et-vient multiple des troupes d’occupation et les rationnements alimentaires.
Houdemont, commune lorraine située dans la banlieue sud de Nancy, est limitrophe des communes de Vandœuvre, de Heillecourt, de Fléville et de Ludres. La route nationale N 57, dite route de Mire-court, ainsi que la voie ferrée Nancy-Merry (permettant la desserte du village vers la ville et les contrées avoisinantes), délimitent le pied de la colline où se cache la localité, à l’abri de la forêt qui en couvre les hauteurs. »

Leur seconde adoption d’enfant fut pour Hélène et Jean-Claude ce que l’on peut qualifier de défi personnel. Ils connurent plusieurs aléas: un refus d’agrément, un procès pour escroquerie de la part d’un maquignon et une agression physique lors de leur périple en Afrique.
La loi préconisait un délai de six mois environ avant d’entamer une nouvelle procédure d’adoption. Mais Hélène et Jean-Claude eurent à attendre un an avant de déposer une autre demande d’agrément, en mentionnant cette fois-ci l’âge, la race et le sexe de l’enfant. Les démarches à suivre restaient les mêmes. La seule chose qui changeait, contrairement au cas de leur fille Mégane, était qu’ils devraient voyager jusqu’en Afrique noire, via une association habilitée par le Ministère des Affaires étrangères et autorisée par le département de Meurthe-et-Moselle pour servir d’intermédiaire pour le placement d’enfants en vue de l’adoption. Ils avaient refusé d’accueillir une fratrie. Leur grande envie était qu’une petite fille et un petit garçon grandissent ensemble dans leur foyer. Hélène comme Jean-Claude y tenaient beaucoup. Un bonheur dont ils rêvaient depuis leur première nuit d’amour. Jean-Claude avoua très vite à Hélène son incapacité à procréer, à donner la vie.
- Je dois t’avouer une chose Hélène.
- Je t’écoute Jean-Claude.
Ils étaient allongés dans le lit après avoir longuement fait l’amour. Ces moments de pause, dans les circonstances les plus intimes, laissent souvent échapper une part d’intimité. Un grand secret. Les confidences sortent facilement de la bouche des amoureux. Et, pour les espions de service, ce sont des occasions à ne pas manquer pour arracher des renseignements.
Hélène, nue de la tête aux pieds, avait les cheveux défaits. Jean-Claude avait croisé ses bras sur sa poitrine. Les aveux de Jean-Claude firent retourner Hélène afin qu’ils parlent face à face.
— Hélène, je t’aime beaucoup, et je sais que, de ton côté, tu m’aimes sans retenue, mais il faut que je t’avoue quelque chose. Personnellement, je ne sais trop bien comment te dire ça. J’hésite même à t’en parler aujourd’hui.
Hélène, qui avait hâte de savoir, chercha à l’interrompre.
— Mais quoi? Dis-moi tout! Vas à l’essentiel! Tu as peur que je ne t’aime plus ? Est-ce que tu me caches quelque chose de grave ? Tu as des enfants ? Dis-moi, nous pourrons en discuter. C’est toi qui as commencé, alors termine!
— Hélène, je voulais te dire que je n’ai jamais eu d’enfants et je n’en aurai sans doute jamais.
— Tu veux dire que tu es stérile ? demanda Hélène.
— C’est ça.
— Depuis quand tu le sais ?
— Depuis cinq ans.
— Tu as fait des examens ?
— Oui, un spermogramme. C’était avec ma dernière fiancée. Elle tenait à tout prix à avoir un bébé, mais comme la grossesse ne venait pas, elle a pris la décision d’aller consulter. Le docteur lui a fait comprendre qu’elle n’était pas responsable, et, que sans doute, les choses étaient à voir de mon côté. Lorsqu’ elle est rentrée à la maison, elle m’a tout de suite posé le problème. Puis, à mon tour, je me suis précipité dans un cabinet médical où ils ont analysé mes spermatozoïdes; le doute était levé. Je suis devenu très triste. J’ai même fait une dépression. Les choses ont dès lors commencé à se gâter dans notre relation, car elle désirait à tout prix avoir un bébé. Je lui ai parlé de l’adoption ou bien de me faire soigner par un grand spécialiste, mais elle n’a rien voulu savoir. De toute façon, d’après les résultats des deux laboratoires qui ont examiné mon sperme, quel que soit le traitement, j’ai très peu de chances de mettre une femme enceinte. C’est la raison qui a motivé notre séparation.
— Elle ne t’aimait peut-être pas assez, car pour moi, elle aurait accepté qu’on te soigne même s’il n’y avait que très peu d’espoir. Au moins tu aurais pu essayer. Il faut toujours tenter quelque chose dans la vie. La médecine de nos jours fait énormément de progrès, elle arrive maintenant à tout guérir.
— Tu vois, je ne pouvais pas la retenir de force.
— Comment elle s’appelait ?
— Brigitte. Elle est professeur de mathématiques à Epinal. C’est en allant faire passer les épreuves du baccalauréat dans un lycée des Vosges que j’avais fait sa connaissance.
— Bon ! Maintenant c’est du passé, dit Hélène.
— D’accord, ce sont des histoires anciennes. Tu es l’unique femme qui compte pour moi. Et je n’ai pas envie que nous nous quittions pour la simple raison que je ne puisse pas te faire un enfant. J’ai assez souffert comme ça, c’est pourquoi j’ai tenu à prendre les devants.
— Je ne te quitterai jamais pour ce motif Jean-Claude. Un couple doit fonder une famille, c’est vrai. Mais, pour moi, ce n’est pas la priorité. Pour moi, il faut que l’amour triomphe d’abord entre l’homme et la femme. Qu’il y ait de la fusion et de la passion entre les deux êtres qui s’aiment. C’est ce qui compte avant tout pour moi. En ce qui concerne les gamins, je ne me suis jamais posée de questions. Je vis normalement comme la plupart des femmes. J’ai eu des hommes dans ma vie, mais je n’ai pas tenu à savoir pourquoi je ne tombais jamais enceinte.
Lorsqu’ils se rendirent pour la première fois dans les locaux du Centre de la solidarité départementale (division de l’aide sociale à l’enfance), chargé de l’adoption, dans l’enceinte même des bâtiments du Conseil général de Meurthe-et-Moselle, ancien hôpital militaire, Hélène et Jean-Claude Klein étaient déjà mariés depuis cinq années. Il ne manquait rien à leur dossier de demande d’agrément. Hélène, convaincue entre-temps qu’elle aussi avait les mêmes soucis pour procréer, fut la première à choisir la voie de l’adoption. La réunion d’information à laquelle ils furent convoqués réunissait plusieurs couples en attente d’agrément, une attente qui durerait neuf mois. Cet agrément était valable cinq ans. Seul le président du Conseil général était habilité à le délivrer, après consultation du dossier.
Entre-temps, une visite s’imposait chez un médecin assermenté, puis chez un psychologue qui devait déterminer l’équilibre moral du couple. Ensuite venait l’enquête à domicile d’une assistante sociale agréée par la Direction départementale de la solidarité.

Le jour où l’assistante sociale arriva chez Hélène et Jean-Claude Klein, elle gara sa voiture à l’entrée de la rue Catherine-Kuttinger et marcha trois minutes pour rejoindre le domicile du couple de professeurs. L’automne envahissait l’espace. Les feuilles mortes jonchaient le sol. Les arbres manquaient de feuillages. Le temps était gris. Rien de très agréable à voir du côté de la nature. L’eau des rivières coulait lentement comme meurt une vie.
L’assistante sociale sonna à la porte. Elle portait le prénom de Marie-Michelle, et un nom d’origine italienne : Dragony.
C’est Hélène qui vint ouvrir.
— Bonjour Madame Dragony, dit Hélène.
— Bonjour Madame Klein, répondit l’assistante sociale, vêtue d’un tailleur beige et de chaussures à talons. Ses joues commençaient à se rider. L’âge de la retraite ne devait plus tarder. Elle venait de dépasser la cinquantaine, avec, derrière elle, une trentaine d’années de service dans le social. Mère de quatre enfants, Madame Dragony demeurait une fervente catholique. Elle priait Dieu tous les jours de l’année.
Quand elle entra dans la maison, Jean-Claude, qui rangeait les chambres, apparut avec le sourire. Il salua l’assistante sociale, avant de l’inviter à prendre place au salon.
— Vous désirez boire quelque chose ? proposa Hélène à Madame Dragony.
— Juste de l’eau, s’il vous plaît.
— Moi je prendrais bien un verre de Martini rouge, dit Jean-Claude à son épouse.
Hélène, qui se servit un Coca, vint s’asseoir aux côtés de son mari, face à l’assistante sociale qui, une fois installée, sortit ses dossiers et engagea la conversation sur l’adoption.
— Je vous ai apporté deux brochures élaborées par le Ministère des Affaires sociales et de l’Emploi (ministère délégué chargé de la santé et de la famille). Il est extrêmement important que vous lisiez plusieurs documents concernant l’adoption. C’est la seule manière de savoir comment vous allez vous y prendre dès que vous aurez votre agrément. Moi, mon travail consiste à voir les conditions de vie dans lesquelles votre futur enfant va évoluer. Je trouve que vous avez une belle et grande maison, c’est bien. Mais je vais jeter un coup d’oeil partout, y compris dans les chambres. Vous savez, comme il est écrit ici, adopter, c’est avant tout accueillir un enfant déjà né, parfois déjà grand, dans une famille qui devient sa propre famille. Et la moitié des enfants adoptés sont nés dans un pays étranger. Il existe dans notre législation deux formes d’adoption : l’adoption simple et l’adoption plénière. Je crois bien que vous, vous avez choisi l’adoption plénière, qui donne à l’enfant un foyer qui va devenir sa seule famille. Ce choix, contrairement à l’adoption simple, est irrévocable.
— Nous le savons, Madame Dragony, c’est l’une des raisons qui nous ont poussé à choisir cette forme-là plutôt que l’autre, car nous désirons avoir l’enfant pour nous, et définitivement, répondit Hélène.
— Nous voulons adopter deux enfants, dit Jean-Claude.
— Vous voulez dire une fratrie ? questionna Marie-Michelle Dragony.
— Non, pas une fratrie. Pour le moment, nous n’en désirons qu’un. Qu’il soit un garçon ou une fille. Par la suite, nous ferons une autre demande d’agrément. Nous n’avons pas de préférence concernant le sexe ou encore la race. Mais si nous avons une fille, la prochaine fois nous marquerons une préférence pour un garçon. Car nous souhaitons adopter une fille et un garçon, commenta Hélène.
— Vous en trouverez, ne vous inquiétez pas. Le seul problème, c’est qu’il faudra vous armer de patience. D’après ce que j’ai lu, vous accepteriez volontiers un enfant d’une autre race ?
— Evidemment, répondit Jean-Claude. Comme l’a dit tout à l’heure ma femme, nous n’avons mentionné aucune distinction pour cette première démarche. Nous prendrons volontiers l’enfant qui nous sera présenté. Qu’il soit noir ou blanc, garçon ou fille.
— Asiatique aussi, vous n’allez pas refuser ?
— Non, un enfant est un don de Dieu. Et on ne refuse pas un don de Dieu, lança Jean-Claude.
— Vous savez, chaque année, près de cinq mille enfants sont adoptés, et plus de deux tiers viennent de l’étranger.
— Ah bon, je croyais que c’était moins que ça! s’étonna Jean-Claude.
— En étudiant votre dossier, j’ai constaté qu’aucun de vous n’a eu de bébé par le passé. Ça va donc être une première expérience pour vous deux ?
- Oui, Madame Dragony. Ce serait une première pour moi comme pour mon mari. Nous ne pouvons pas en avoir naturellement, alors nous avons pensé à en adopter.
- Mais vous avez bien raison. Vous avez le droit de fonder une famille. C’est une très bonne idée. Et moi je suis là pour vous aider, vous accompagner tout le long de vos démarches. Il est convenu que nous nous voyions à plusieurs reprises jusqu’à ce que l’enfant que vous désirez entre dans votre maison.
Elle visita ensuite l’ensemble du pavillon en compagnie d’Hélène et de Jean-Claude. Dans une des chambrettes prête à accueillir leur premier môme, Madame Dragony découvrit un lit mezzanine, et un papier peint imitation crépi, avec des posters de Billy Crawford et Lorie (idoles des ados), des puzzles et un casier à chaussures. Une petite table qui ferait office de bureau était accolée au mur. Une armoire à vêtements faisait face au lit. Plusieurs livres de jeunesse étaient empilés au sol. On pouvait voir, comme titres, La Princesse coquette, de Christine Naumann-Villemin, Harry Potter et une collection de mangas.
— C’est bien. Votre enfant à venir est déjà gâté, rien qu’à voir sa future chambre, affirma Madame Dragony.
— Nous y pensons à l’avance, c’est tout, répondit Jean-Claude.
— Mais c’est très bien. Il ne sera pas déçu lorsqu’il verra sa chambre. Je vous l’assure. Je vous félicite et je vous soutiens, répéta Madame Dragony.
— Merci Madame Dragony, dit Hélène.
— Je peux savoir depuis combien de temps vous habitez ici ? Est-ce que vous avez acheté ou bien vous avez fait construire ?
- Nous avons fait construire. Il n’y a que trois ans que nous sommes venus nous y installer. C’est tout nouveau ici, confirma Jean-Claude.
— Je sais, moi-même je n’habite pas très loin d’ici. Je vis à Vandœuvre.
— Ah ! Vous résidez à Vandœuvre, juste à côté, s’exclama Hélène.
Ils retournèrent s’asseoir au salon. Madame Dragony but le reste d’eau de Vittel qui restait dans son verre. Elle enchaîna:
— Vous savez que vous devez rencontrer un psychologue ?
— Oui, un psychologue assermenté. Nous avons pris rendez-vous, nous irons la semaine prochaine, répondit Jean-Claude.
— A propos de l’étranger, est-ce que vous connaissez les pays où les Français adoptent facilement ?
- Bien sûr, je connais ces Etats, dit Hélène. J’ai lu dans un magazine que la France avait réussi à établir de bonnes relations avec le Vietnam, le Cambodge et la Chine.
— Il ne faut pas oublier l’Afrique. Actuellement, plusieurs couples en France adoptent des enfants noirs. Et les pays les plus ouverts sont l’Ethiopie, Madagascar et le Mali, car les procédures y sont faciles, expliqua Madame Dragony.
— On nous a parlé aussi de Haïti, ajouta Jean-Claude.
— Je suis tout à fait au courant, précisa Madame Dragony, avant de continuer. Mais il ne faut pas oublier tous les aspects particuliers de l’adoption internationale. Je vais vous lire ce qui est marqué dans cette brochure. « Selon le pays choisi, vous devrez solliciter un visa d’entrée auprès du consulat ou de l’ambassade de cet Etat. Dans certains cas une autorisation préalable doit être obtenue auprès du consulat ou de l’ambassade de l’Etat dont l’enfant a la nationalité, et ceci avant tout départ à l’étranger. Dans d’autres, une attestation spéciale établie par la Mission de l’adoption internationale doit être jointe au dossier. En général, vous devez fournir les billets d’avion aller-retour et payer un droit variable pour l’obtention de votre visa ». Et ce n’est pas fini, il y a d’autres aspects particuliers qui sont mentionnés ici, et que je vous invite à consulter attentivement. Il existe même une convention de l’ONU, adoptée en 1989, pour la protection du droit des enfants.
— Mais ces critères dont vous nous parlez, c’est seulement lorsque les futurs parents veulent à tout prix aller eux-mêmes chercher l’enfant ; sinon, on peut demander à une association agréée de le faire, demanda Jean-Claude.
- Ça devient à mon avis très coûteux dès le moment où on passe par une association, tout en reconnaissant qu’elle va vous faciliter la tâche. Car elles connaissent le terrain mieux que vous. C’est leur travail de faire adopter des enfants venus des pays pauvres.
— C’est un peu la galère toutes ces procédures, avança Jean-Claude.
- Tout à l’heure, je vous ai dit qu’il vous fallait être armé de patience. C’est un enfant que vous comptez adopter, ce n’est pas un jouet. C’est un être humain. Vous savez, pour comprendre la nature humaine, il faut que vous demeuriez patient. Très patient. Il faut savoir qu’actuellement en France, il existe plus de vingt-trois mille familles ou personnes qui possèdent un agrément et qui attendent d’adopter un enfant.
C’était la dernière phrase prononcée par Madame Dragony, avant qu’elle ne quitte le couple Jean-Claude et Hélène Klein.
Mégane, pupille de l’Etat, et Kakou, pupille de la Nation, fréquentaient l’école primaire Maurice-et-Katia-Kraffi à Houdemont, située à quinze minutes de marche de leur maison. Bâtie sur une pente, elle disposait de trois cours. Une cour en haut, une en bas et une autre au beau milieu de l’établissement. On trouvait des arbres et des fleurs dans les cours d’en haut et d’en bas. Un cerisier vieillissait à côté du presbytère. Non loin de cette école se trouvaient une église (Saint-Goëric) et une boulangerie. Kakou n’était pas le seul enfant de couleur inscrit dans cet établissement. Quatre élèves au total se distinguaient par leur peau noire. Les écoliers de cette école vivaient l’âge de l’insouciance.

Mégane et Kakou étaient tous les deux en classe de CM2. Leur programme était le suivant: grammaire, conjugaison, vocabulaire, orthographe, mathématiques, géométrie, informatique, anglais, poésie, sciences, histoire-géographie et chant. Comme activités sportives, on trouvait le basket, la course, la natation, le tennis... Quant aux sorties scolaires, Mégane, écolière depuis deux ans dans cet établissement, avait déjà participé à une classe de neige, à la découverte d’une ferme dans la Meuse et à une visite guidée dans un musée (L’abbaye des Prémontrés.) Sans oublier un nettoyage de la nature du côté de Nancy, destiné à sensibiliser les enfants à l’écologie. Son frère Kakou, nouvel arrivé en France, et surtout dans cette école, devait s’attendre plus ou moins aux mêmes excursions scolaires.
C’est l’une des premières choses que la maîtresse leur annonça en rentrant ce lundi matin dans la salle de classe. Madame Lévy enseignait pour la cinquième année consécutive à Maurice-et-Katia-Krafft. Ses tenues vestimentaires étaient toujours chics, comme une bourgeoise vivant à Neuilly-sur-Seine. Elle possédait une grande passion pour son métier et aussi pour les élèves qu’elle encadrait. Jeune et belle, la voix douce, elle avança à pas lents au milieu de la salle de classe, avant de s’adresser à ses élèves.
— J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. J’ai prévu de vous emmener visiter un musée au début de l’année prochaine. Il s’agit de la maison de Robert Schuman, qui se trouve à Scy-Chazelles, dans la banlieue de Metz. Qui parmi vous connaît le nom de Robert Schuman ?
Des murmures se firent entendre de part et d’autre, sans qu’aucun des écoliers ne lève le doigt pour répondre à la question posée. Madame Lévy, en professionnelle, ramena le calme en disant :
- S’il vous plaît mes chers enfants, je vous prie de vous taire et essayez de répondre à la question que je viens de vous poser. Qui fut Robert Schuman ? Levez le doigt avant de répondre.
Un gamin au premier rang donna la réponse.
— Madame, c’est l’homme qui a fondé l’Europe commune.
— Bien Mathieu, dit Madame Lévy. C’est le père fondateur de l’Union européenne, avec Jean Monnet. Il fut le premier Président du Parlement européen qui se réunit à Strasbourg. Nous irons donc visiter sa maison, et, sur place, un guide va tout nous raconter sur l’œuvre et la vie de Robert Schuman.
— Eh ! Madame, demanda un élève, il est mort quand ?
— Il est décédé en 1963.
— Est-ce qu’il a laissé des enfants ? questionna une petite fille prénommée Camille.
— Non, il est mort sans avoir de progéniture. Il ne s’était d’ailleurs jamais marié. Il a vécu célibataire tout au long de sa vie. Il fut un fervent catholique et un grand homme d’Etat.
- Madame, comment est-il mort, est-ce que quelqu’ un l’a tué ? avança un élève assis non loin de Kakou.
- Non, on ne l’a pas assassiné. Il s’est éteint d’une mort naturelle chez lui à Scy-Chazelles.
— Madame, est-ce que sa maison est très loin d’ici ? demanda une autre élève avec une petite voix.
— La maison de Robert Schuman est située à plusieurs kilomètres de Houdemont. Il faut compter à peu près une quarantaine de minutes en bus. Vous verrez, c’est très agréable à visiter.
Cette fois-ci, chacun sortit son cahier pour noter les exercices que Madame Lévy écrivait au tableau noir. Tout en notant, certains élèves ne cessaient de bavarder. Les garçons étaient les plus bruyants. Et, de temps en temps, Madame Lévy se retournait pour demander le silence.

La sonnerie annonçant la récréation retentit dans tous les bâtiments de l’école Maurice-et-Katia-Krafft. Tous les enfants abandonnèrent leur matériel scolaire pour se précipiter vers la sortie. Cette pause bien minutée faisait la joie des écoliers. Ils couraient de part et d’autre des trois cours de l’établissement. Ils jouaient par petits groupes, criaient sans arrêt. Leur vacarme enfantin déchirait momentanément la quiétude des parages. L’école primaire Maurice-et-Katia-Krafft ressemblait à une colonie de vacances. Les mômes sifflaient, s’appelaient par leurs prénoms. Ils se bagarraient parfois, sans grand danger, et finissaient toujours par se réconcilier quelques minutes, voire quelques heures plus tard. La rancune est chose inexistante dans le cœur d’un petit enfant.

Madame Dumoulin était une femme assez forte. Dans sa fonction de directrice de l’école Maurice-et-Katia-Krafft, elle faisait en permanence des allées et venues entre son bureau, les salles de classe et les cours de son établissement. Elle avait occupé le même poste dans la ville de Toul. Malgré son air autoritaire, Madame Dumoulin était aimée et respectée de ses écoliers, et avait la confiance des enseignants. A chaque récréation comme à chaque arrivée des élèves à l’école, c’était à elle que revenait le soin de surveiller tous ceux qui manquaient d’obéir aux règles de discipline. L’oeil vigilant, elle observait les élèves qui jouaient dans la cour. Ce jour-là, elle vit Kakou qui empoignait un de ses camarades de classe, le geste incitant à la bagarre ; elle se précipita vers eux tout en leur intimant l’ordre d’arrêter. Les deux gamins rirent au nez de leur directrice d’école.
— Quoi ! Qu’est-ce qui se passe ? Je viens de vous voir vous empoigner. C’est toi Kakou qui a commencé. Allez, dites-moi ce qui ne va pas. Ici, on ne se bat pas. C’est le message qu’on vous a adressé à tous dès le premier jour de la rentrée.
Alors que les deux gamins continuaient à rigoler, Madame Dumoulin répéta sa question.
— Quoi ! Qu’est-ce qui se passe, allez, parlez !
— Madame Dumoulin, c’était juste un exemple. On parlait d’un film d’action qu’il a regardé hier soir à la télévision. Il m’a juste montré le geste que l’acteur a fait avant de tuer son ennemi, expliqua le copain de Kakou qui portait le prénom de Justin.
— Ah bon ! J’ai cru que vous vous battiez, dit Madame Dumoulin avant de repartir.
En rentrant le soir à la maison, Kakou parla de cette scène à Hélène.
— Aujourd’hui, à l’école, Madame Dumoulin nous a fait un numéro.
— A qui a-t-elle fait ce numéro ? interrogea Hélène.
— Mais c’est à moi et à Justin. Tu vois, pendant la récréation, Justin et moi, on jouait à un jeu entre un acteur et un assassin, et, en nous voyant, elle a cru que nous nous bagarrions. Alors, elle a couru vers nous pour nous séparer. Et nous on s’est mis à rire.
— Elle a bien eu raison d’intervenir. Moi, à sa place, j’aurais fait pareil. Ce n’est pas drôle de faire de telles blagues.
— Mais c’était juste pour s’amuser, répondit Kakou à sa mère adoptive.
— Oui je comprends, mais la prochaine fois ne le fait pas en sa présence.
— OK, dit Kakou.
— Eh! Kakou, je t’ai déjà dit de ne pas me répondre comme ça? Il faut dire oui maman, et non pas, OK.
Tandis qu’il montait dans sa chambre, Mégane descendit pour venir dire un mot à Hélène.
— Hélène, je ne sais pas si Kakou t’a déjà dit, mais à l’école, on nous a dit que nous ferons bientôt une sortie au musée. Nous irons visiter la maison de Robert Schuman qui se trouve du côté de Metz.
— Et quand aura lieu cette sortie ?
— Je ne sais pas la date, la maîtresse ne nous a rien dit.
— Très bien mon cœur, et ça va être comme l’an dernier. Après cette visite, il y aura forcément une autre sortie scolaire à la montagne ou bien dans une ferme.
— Moi je n’ai pas envie d’aller voir une ferme cette année.
— Mais ce n’est pas toi qui décides des sorties scolaires, c’est l’école. Tu dois l’accepter, comme les autres élèves.
— Je ne veux pas aller regarder tous ces animaux qu’on fait souffrir.
- On ne fait pas souffrir des animaux dans une ferme. Ce n’est pas l’abattoir.
— Mais ils sont quand même enfermés. Pour moi les animaux doivent vivre en liberté, comme dans la forêt.
— Tiens ma fille! Tu t’engages déjà pour la protection des animaux. Tu veux être écolo? Mais c’est très bien. Il va falloir que tu fasses comme Brigitte Bardot qui défend les animaux.
— C’est qui, Brigitte Bardot ? demanda Mégane à Hélène.
- C’est une ancienne vedette française qui se bat pour la protection des animaux.
— Et elle habite où ?
— Elle habite à Saint-Tropez.
— Et c’est où Saint-Tropez ?
— Dans le sud de la France.
— Tu pourrais m’emmener un jour pour que je fasse sa connaissance ?
— Je ne pense pas. Cette femme vieillit mal, avec ses idées d’extrême droite ridicules. Ecoute Mégane, tu peux me laisser quelques instants car je dois préparer le repas. On mangera dès que Jean-Claude rentrera. Pour l’instant, continue à faire tes devoirs, comme ton frère.
Le jour où Madame Dragony leur avait annoncé la bonne nouvelle, qu’ils allaient bientôt adopter une petite fille prénommée Mégane, Jean-Claude et sa femme Hélène avaient sauté de joie. Car cela faisait au moins une vingtaine de mois qu’ils avaient obtenu leur agrément d’adoption, qu’ils étaient sur la liste d’attente. Ils ne désiraient pas recevoir un nourrisson à cause de l’attente beaucoup plus longue. Ils avaient uniquement mentionné : fille ou garçon, entre 5 et 12 ans. Ce choix était surtout motivé par Hélène qui s’imaginait déjà en train de jouer avec son gosse dans le jardin de leur maison ; dialoguant tête-à-tête comme le font les adultes ; lui apprenant à lire et à écrire ; lui expliquant ses exercices scolaires. La joie d’une mère auprès d’un enfant en âge de comprendre.
La veille au soir, ils avaient encore relu cette brochure du Ministère des Affaires sociales et de l’Emploi (ministère délégué chargé de la santé et de la famille) à propos de l’adoption : « De nombreux adultes souhaitent profondément avoir auprès d’eux des gamins pour leur donner l’affection qui leur est nécessaire. L’adoption est une forme de filiation pouvant répondre à des situations bien particulières (par exemple le cas d’un orphelin adopté dans sa famille). Vous avez le projet d’adopter un pupille de l’Etat ou un enfant de nationalité étrangère, ce guide est destiné à vous informer de la situation de l’adoption dans notre pays et vous permettre de mieux comprendre les procédures et démarches que vous aurez à effectuer. L’adoption a beaucoup évolué dans notre pays : aujourd’hui, au moins la moitié des enfants adoptés sont nés dans un pays étranger, et les pupilles de l’Etat sont de moins en moins nombreux. »
Mégane portait une petite robe fleurie. Elle avait les cheveux courts châtains, les yeux noisette, et un teint frais. Une belle gamine un peu grande pour son âge. Son sourire montrait une dent cassée. Elle leur apparut assise au fond d’une salle du centre départemental de l’enfance de Meurthe-et-Moselle, jouant avec sa poupée Barbie. Samia, l’éducatrice de la DDASS, chargée de suivre les enfants placés dans des familles d’accueil, avait joué les intermédiaires et avait, pour cette première rencontre, introduit Hélène et Jean-Claude dans la pièce où attendait Mégane avec Madame Cochet, à qui la DDASS l’avait confiée.
— Mégane, je te présente tes amis qui sont venus te voir, dit Samia.
— Non, ce ne sont pas mes amis, je les connais pas, répondit Mégane.
— Oui, je sais que tu ne les connais pas, mais eux ils te connaissent un peu. Maintenant vous allez faire connaissance. S’il te plaît Mégane, dis leur bonjour.
Hélène et Jean-Claude s’approchèrent de Mégane en souriant. C’est Jean-Claude qui parla en premier.
- Salut Mégane, moi je m’appelle Jean-Claude, et elle c’est Hélène, c’est ma femme. Nous sommes venus pour te rencontrer. Alors, comment tu te portes, princesse ?
— Bonjour, je vais bien, répondit Mégane.
— Bonjour Mégane, lança Hélène avant de sortir le cadeau qu’ils avaient apporté.
— Voilà, ce petit cadeau est pour toi. Ce sont des chocolats que nous avons achetés à la boulangerie. Tu peux ouvrir, c’est pour toi, dit Hélène.
- S’il te plaît Mégane, allez, fais un effort, un cadeau, ça ne se refuse pas. C’est très gentil de leur part de t’offrir un cadeau. Moi, il n’y a plus personne pour me faire des cadeaux, dit Madame Cochet.

Madame Cochet était une retraitée de la poste. Elle désirait vendre son habitation et aller vivre dans une maison de retraite, où des gens s’occuperaient d’elle, car elle venait de perdre son époux. Ils avaient accueilli Mégane lorsque la maman de celle-ci s’était donné la mort. Mégane, alors âgée de sept ans, avait été placée chez Monsieur et Madame Cochet par la DDASS, dans l’attente d’une éventuelle adoption.
Mégane déballa tout doucement le papier qui recouvrait la boîte de chocolats. En goûtant le premier chocolat, elle s’approcha tout près d’Hélène.
— Merci Madame, dit Mégane.
— Tu peux l’appeler par son prénom, elle s’appelle Hélène, souffla Madame Cochet.
— Merci Hélène, répéta Mégane avec un large sourire.
— Alors, comment tu les trouves, ils sont bons ? On les a achetés exprès pour toi.
— Ils sentent très bon, répondit Mégane.
— Vous voyez, lança Madame Cochet d’une vive voix, elle commence à vous faire confiance. C’est un vrai ange, cette petite. Elle est toujours en retrait lorsqu’elle ne connaît pas bien les gens. Puis, une fois qu’il y a échange, elle devient une véritable pipelette.

Le couple Klein, Samia, l’assistante sociale, ainsi que Madame Cochet, travaillèrent longtemps en parfait accord pour faire comprendre à Mégane qu’elle irait vivre dans une nouvelle famille. Qu’elle allait être adoptée.
L’autoroute A31 était dégagée comme le ciel. La Renault, avec à son bord le couple Klein, roulait à vitesse modérée, en traversant des espaces verdoyants et sauvages de la campagne lorraine. Jean-Claude et sa femme se dirigeaient vers Pagny-sur-Moselle. Jean-Claude, les mains figées sur le volant, dialoguait de temps à autre avec Hélène, assise à ses côtés.
— Tu penses qu’elle va aimer à nouveau les chocolats que nous avons achetés ? demanda Jean-Claude à Hélène.
— Bien sûr qu’elle va adorer. Tu n’as pas vu la dernière fois comment elle les a mangés. Et cette fois, j’en ai pris aussi des blancs, répondit Hélène.
— Des chocolats, tu veux dire ?
— Oui, tout à fait.
— Et pour la promenade, on va faire ce qu’on a prévu ? demanda Jean-Claude.
— Quoi ! Tu as une autre idée dans la tête, Jean-Claude ?
— Non, c’est juste une question, ma chérie.
— On a convenu de l’amener cette après-midi se promener aux jardins de la Pépinière à Nancy, et ce soir nous irons manger dans un restaurant de la place Stanislas. Elle va passer tout le week-end avec nous. Demain, je compte bien aller à la piscine avec elle.
— Vous souhaitez y aller quand ?
— Mais demain dimanche, mon chéri.
— Tu sais qu’il faut que nous allions à la messe.
— Evidemment, je le sais. La messe c’est le matin, et nous aurons tout l’après-midi pour aller nous baigner à la piscine de Vandœuvre.
— Vous irez sans moi donc ?
— Exactement, si cela ne te dérange pas. J’ai envie de passer un moment seule avec elle. Entre une mère et sa fille.
— En train de vous baigner dans la piscine, dit Jean-Claude en souriant.
— C’est génial, ça crée de bonnes relations entre une maman et son enfant, répondit Hélène.
— Je trouve qu’elle est très mignonne, cette gamine.
— Il faut dire notre fille Mégane. Nous venons de l’adopter. Elle est désormais notre enfant. Bientôt, elle viendra vivre définitivement à la maison. Tu dois commencer à t’habituer à dire : ma fille Mégane. C’est notre enfant maintenant, elle portera ton nom une fois que le tribunal aura prononcé son jugement d’adoption plénière.
— D’accord ma chérie, tu as raison.
— Tu vas t’habituer, tout va bien se passer ; tu verras, commenta Hélène.
— Je l’espère. Nous allons confier cela au Seigneur. Je veux que Mégane soit heureuse avec nous.
— Moi aussi, je prie pour qu’elle nous accepte et qu’elle soit à l’aise. Il lui faudra un peu de temps, à nous aussi. Tu te souviens de ce que disait Madame Dragony lors de ses visites à la maison. Il faut laisser le temps aux gens pour se connaître, s’accepter. C’est un peu dur pour Mégane d’aller vivre dans une nouvelle famille, qu’elle doit apprendre à connaître, et à aimer.
— En plus, désormais, c’est définitif.
— Mais oui! Elle n’est encore qu’une petite fille.

Quatre mille habitants résidaient à Pagny, et c’est au milieu d’une petite rue que s’élevait la maison de Madame Cochet. Jean-Claude et Hélène garèrent leur voiture face au garage. A cet instant, Madame Cochet ouvrit la porte de son pavillon.
— Oh ! Monsieur et Madame Klein, bonjour!
— Bonjour Madame Cochet, répondirent Jean-Claude et son épouse Hélène.
— Vous avez fait bonne route ?
— Oui, il n’y avait presque personne sur l’autoroute, dit Jean-Claude.
— Comment va Mégane ? questionna Hélène.
— Mégane va très bien ; elle est dans sa chambre. Elle est heureuse d’aller passer le week-end chez vous. C’est votre fille maintenant. D’ici un ou deux mois, vous allez la prendre pour toujours. Mais venez par ici, rentrons dans la maison. Vous savez, j’ai déjà préparé ses affaires pour ces deux jours qu’elle va passer chez vous.
Le pavillon de Madame Cochet possédait quatre chambres, avec un petit escalier menant à l’étage. Un grand jardin se situait derrière son habitation. On distinguait des vieux meubles dans son immense salon, avec une bibliothèque bourrée de livres, des classiques de la littérature française.
— Est-ce que vous désirez boire un café ou un thé ? leur proposa Madame Cochet.
— Moi je voudrais du café, avança Jean-Claude.
— Du thé pour moi s’il vous plaît, répondit Hélène avec un large sourire aux lèvres.
Hélène Klein était une femme aux cheveux blonds et longs, avec des yeux bleus, le nez droit et la taille mince. Quant à Jean-Claude, il avait des cheveux frisés courts, la taille élancée, les yeux bruns, portant des lunettes.
Madame Cochet, tout en servant ses invités, appela Mégane.
- Mégane, tu peux descendre s’il te plaît ? Hélène et Jean-Claude sont là.
- Vous nous avez dit au téléphone qu’aucun de vos quatre enfants ne réside plus avec vous ? lança Jean-Claude à Madame Cochet.
— Exact, ils sont tous partis. Ils sont désormais très grands. Je les vois très rarement. L’aînée a cinquante ans, et elle habite dans le Nord, tout près de Lille. Elle est mariée et a trois gamins. J’ai un fils qui s’est installé à Paris. Lui, il ne veut toujours pas se marier et avoir des enfants. C’est un artiste, il fait de la peinture. D’ailleurs, ces jours-ci il va exposer ses tableaux dans le quatorzième arrondissement de Paris. Mon autre garçon est à Strasbourg depuis huit ans. Il travaille au Parlement européen. Il est fou amoureux d’une Africaine. Je trouve que le monde a beaucoup évolué. A notre époque, sortir avec un Noir était chose impensable. Et j’attends qu’ils me fassent un joli métis. Quant à ma dernière fille, elle habite Lyon. Elle vient de reprendre la fac. Elle suit les cours de philosophie. Son rêve c’est d’enseigner la philo dans un lycée. C’est une vraie bosseuse. Auparavant, elle travaillait dans un cabinet d’avocats. Elle est mariée et a un petit garçon. Elle est très proche de Mégane, elle n’arrête pas de lui offrir des habits. Quand je lui ai annoncé que Mégane allait être adoptée, elle s’est sentie un peu triste. Je l’ai ressenti dans sa voix. Mais qu’est-ce que vous voulez, c’est comme ça. C’est mieux qu’elle soit adoptée. Qu’elle ait définitivement une nouvelle famille. Et qu’elle soit adoptée par vous. Je sais que vous n’avez jamais eu d’enfants, mais pour moi, vous êtes maintenant comme ses parents biologiques. Elle sera votre fille à cent pour cent.
Hélène, qui avait porté sa tasse de thé à la bouche, la posa immédiatement au moment où elle vit Mégane descendre les escaliers. Mégane descendit doucement les marches, tout en fixant le tableau accroché au mur, qui montrait une foule de passagers dans le hall d’une gare, et un train en partance. Mégane semblait inquiète.
- Salut princesse, lui dit Jean-Claude, en se levant en même temps que son épouse.
- Bonjour, leur répondit Mégane.
- Fais la bise à Jean-Claude et à Hélène, ordonna Madame Cochet.
Et, joyeusement, Mégane les embrassa.
- Tiens, c’est pour toi, encore des chocolats, dit Hélène en lui tendant le paquet bien emballé.
- Ça va ? Tu vas bien Mégane ? Tu peux me dire ce que vous avez étudié cette semaine en classe ? demanda Jean-Claude.
— Nous avons fait des calculs et du dessin, dit humblement Mégane.
— Et qu’est-ce que vous avez dessiné ? Je veux dire, qu’est-ce que tu as dessiné, tof ? questionna Hélène.
— Moi, j’ai dessiné un fruit, répondit Mégane.
— Ah ! C’est très bien. Et tu as dessiné quel fruit ? demanda encore Hélène.
— Une pomme, dit Mégane.
— Viens, on va s’asseoir sur le canapé, et tu vas tout nous raconter, dit Jean-Claude, en la prenant par la main.
Assise au milieu de ses deux futurs parents, Mégane ne se sentait plus intimidée. Elle commença à tout expliquer de son école primaire Paul Bert. Hélène continua à lui poser des questions et à lui passer la main sur la tête, tandis que Jean-Claude l’aidait à ouvrir sa boîte de chocolats.
Madame Cochet avait pris place face au couple et à Mégane. Elle buvait son café, tout en écoutant la conversation entre Jean-Claude, Hélène et Mégane. Lorsque Mégane monta dans sa chambre, elle dit.
- Vous savez que Mégane a failli avoir un puîné ? lança t-elle.
- Ah bon ! Sérieusement ? s’étonna Jean-Claude.
— C’est tout à fait véridique. Sa défunte mère n’avait plus voulu garder l’enfant une fois qu’elle s’était retrouvée au chômage, et, par la suite, il s’est produit le terrible drame que vous connaissez. Je ne vous dis pas, c’est affreux. Moi je dis qu’il y a des gens qui ont la responsabilité de sa mort. Et Dieu devrait les punir. C’est honteux ce qu’ils ont fait à la maman de Mégane. Elle était, dit-on, une femme dynamique, et qui se mettait bénévolement au service des plus démunis. Elle allait en permanence apporter des colis alimentaires à de nombreuses familles de Jarny. Des vivres qui provenaient des associations caritatives comme les Restos du Cœur ou les équipes de Saint-Vincent-de-Paul. Elle a trouvé la vie trop injuste, voilà pourquoi elle a tenu à quitter ce monde pourri. Elle n’avait que trente-six ans.
— Mégane est donc née à Jarny ? interrogea Hélène.
— Bien sûr. Elle y a même vécu jusqu’à l’âge de six ans. Moi, je l’ai récupérée à l’âge de sept ans. J’avais fait une demande à la DDASS, et j’étais sur liste d’attente, comme vous l’avez été pour adopter. Mes enfants étant devenus grands et ne vivant plus ici, nous avons décidé avec mon mari de recueillir un enfant de la DDASS. Mégane est arrivée. C’est mon petit ange du jardin. C’est une gamine qui travaille bien à l’école, vous ne serez pas déçus de ce côté-là. Ses résultats scolaires sont excellents. Elle a juste un petit retard à l’école à cause d’une maladie qu’elle a eue lorsqu’elle était en classe de CP. Elle n’a pas pu terminer l’année scolaire ; elle était donc obligée de reprendre son cours élémentaire. Voilà, c’est tout.
— Madame Cochet, est-ce qu’on vous a aussi délivré un agrément lorsque vous aviez fait votre demande pour recueillir un enfant de la DDASS ? demanda Jean-Claude.
— Tout à fait, avança Madame Cochet. L’organisme m’avait accordé un agrément. Mais, vous savez que c’est reconnu comme un travail à mi-temps. Car vous recevez un salaire tous les mois. Et dans cette rémunération, il y a également une somme pour l’enfant, son argent de poche. Il faut le mettre sur son compte en banque s’il est tout petit. C’est sérieux, une fois que vous avez envoyé votre dossier, une assistance sociale vient vous rendre visite. Les services sociaux vérifient vos revenus, et ils se renseignent sur vous à la police et à la mairie. Et, quand il s’agit d’un accueil permanent, comme pour Mégane, vous êtes obligés de vivre en couple. Une fois que vous recevez l’enfant, une éducatrice ou un éducateur vient tous les mois vérifier qu’il n’y a pas de problèmes. Dans mon cas, et comme vous avez vu, c’était la jeune Samia qui venait. Et, si vous désirez vous déplacer un peu plus loin, vous avez intérêt à prévenir la DDASS. Ils sont très stricts.
— Vous n’avez habité nulle part ailleurs qu’à Pagny ? interrogea Hélène.
— J’ai toujours vécu à Pagny. Nous n’avons jamais voulu aller vivre ailleurs. Je suis originaire de la Meuse et mon époux, lui, venait de Longwy. Il travaillait comme technicien à l’usine Carbonne Lorraine, située juste à côté, derrière la gare. Moi j’ai effectué toute ma carrière à la Poste. J’ai d’abord travaillé à Nancy, puis à Pont-à-Mousson, avant de terminer à Metz.
Le soir, en quittant le restaurant de la place Stanislas, Jean-Claude, Hélène et Mégane tinrent à aller voir une fontaine. La nuit n’était pas entièrement tombée. Les étoiles tardaient à apparaître. La place Stanislas grouillait de piétons. Jean-Claude et sa femme prirent Mégane par la main. Mégane souriait à longueur de temps, elle répondait cordialement aux questions que lui posaient ses nouveaux parents.
- Au fait Mégane, tu ne nous as rien dit de ce que tu penses de ta chambre, lui dit Jean-Claude.
— Je la trouve géniale, elle est plus grande que celle de Pagny.
— Tu sais que bientôt, je veux dire dans un mois ou deux, tu viendras vivre pour toujours avec nous, dit Hélène.
— Oui, je sais. Samia m’a tout raconté. Elle m’a dit que vous allez être mes nouveaux parents, parce que vous avez décidé de m’adopter, répondit Mégane.
— Alors, qu’est-ce que tu en penses? demanda Jean-Claude.
— Je trouve que c’est bien.
— Et qu’est-ce que Samia t’a dit d’autre, est-ce qu’elle t’a parlé de nous ? lança Hélène.
— Elle m’a dit que vous êtes gentils, et que vous allez être gentils avec moi.

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