Karola avec un « K »
285 pages
Français

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Karola avec un « K » , livre ebook

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Description

Ce livre évoque les sentiments d’un homme noir, médecin vétérinaire pour une femme blanche, leur rencontre en Guinée (Afrique de l’Ouest), au cœur de la brousse, au 19ème siècle. Le couple s’aime, se sépare, se perd de vue, s’oublie et se retrouve quarante ans plus tard aux Antilles françaises, en 1922. À travers le temps et l’espace c’est leur vie respective, leurs souvenirs communs qui s’expriment dans les lieux où ils vécurent, leur attachement à l’environnement, leurs fréquentations, leurs projets, dans une époque encore coloniale tant en Afrique qu’aux Antilles. Inspiré de certains faits réels, en particulier sur cette improbable rencontre dans un cadre paradisiaque et dangereux, ce roman est un hymne à l’amour pour l’être aimé et sa Patrie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 décembre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312087160
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0350€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Karola avec un « K »
Maud Millet
Karola avec un « K »
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteure ou de ses ayants-droit, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle
© Les Éditions du Net, 2021
ISBN : 978-2-312-08716-0
Je dédis ce roman
À la Guinee ,
Aux gardiens de sa mémoire à travers le temps,
À ceux que j’ai aimés à jamais disparus,
À ma fille,
À mes amis.
Avant-propos
Tout homme s’interroge, un jour, sur ce que fut son passé… Il ne trouve pas toujours les réponses à son interrogation mais, au détour d’une pensée, d’un regard, d’une occupation, d’un objet, d’un animal, d’une rencontre, c’est la révélation ! S’interroger sur sa vie, ce que l’on a ressenti, ce que l’on a perçu au fil du temps, à travers l’espace, est fondamental pour comprendre notre vraie nature.
Avoir conscience du passé, de nos actes, de nos émotions, de nos sensations, c’est aller plus loin… C’est dépasser le « qu’en dira-t-on », les mauvaises habitudes qui ont, hélas, la vie dure et c’est tirer la quintessence de ce qui fut beau, de ce qui fut vrai, de ce qui a façonné notre personnalité, de ce qui nous permet de percevoir le monde, les hommes tels qu’ils sont, pas ce que nous voudrions qu’ils soient… Dans la vie, il y a le passé, le présent, le futur. Toute destinée est une suite d’événements et de conséquences, allant de ce passé à notre futur. Nous les trouvons sur notre chemin, mais sont-ils écrits ? Inévitables ? Quoi qu’il en soit, il nous faut les accepter, car ils nous éclairent sur ce que doit être notre futur. Ils vont déterminer les « missions » que nous aurons à accomplir avant de nous projeter dans l’au-delà, qui ne sera qu’une amplification agréable ou désagréable de notre vie terrestre.
Parfois, nous avons le sentiment d’être « synchronisé » avec une autre personne à travers le temps et l’espace… Ce phénomène n’existe que parce qu’il a un sens dans notre vécu respectif et en prendre conscience est un privilège, cela reste néanmoins un mystère qu’il faut analyser en son âme et conscience. Où nous sommes-nous connus ? Avant ou après quoi ? Personne ne le sait… Pourquoi sommes-nous sur la même longueur d’onde ? Cela reste une énigme. Mais chaque fois que deux filaments se croisent, une petite étincelle jaillit, et c’est la rencontre, le feu d’artifice, le miracle ! Après, c’est à chacun de mûrir sa propre réflexion en se laissant guider par ce fil d’Ariane qui nous conduit vers l’amour et la connaissance, en toute humilité…
Le passé nous rattrape toujours
Nous étions en 1922. Je me cachais dans les hautes touffes de plantes exotiques qui embaumaient le parc où tu te promenais chaque jour. L’après-midi était chaude, étouffante, comme en Guinée … J’avais appris, à l’occasion d’un voyage en France , que tu vivais à Pointe -à- Pitre , dans une magnifique maison de maître. Mais avant de t’aborder, je voulais t’apercevoir, te respirer dans ton univers et tu ne tardas pas à apparaître… Tu te dirigeais vers ta maison, vêtue d’une robe à tournure en taffetas jaune citron. Ta taille était prise dans un énorme nœud à l’arrière, couvrant les hanches et ses pans s’étalaient jusqu’aux genoux. Tu portais un petit chapeau de paille, exécuté jadis par l’une de tes ancêtres qui tenait boutique, en 1832, dans un quartier chic de Paris . Je le connaissais ce chapeau tu le mettais parfois à Kindia … Le nœud de satin couleur ivoire maintenait tes longues boucles de cheveux roux parsemées de filaments blancs, tes mains étaient garnies de dentelle noire, laissant apparaître la première phalange des doigts et leurs beaux ongles bien entretenus. Tu tenais dans ta main gauche une ombrelle, également en dentelle de Chantilly noire. Les rayons du soleil amplifiaient les nuances et le chatoiement de ta robe, tu étais tout simplement resplendissante !
Mais il fallait que je me décide à t’aborder, après toutes ces années qui s’étaient écoulées depuis notre dernière rencontre à Paris , en 1877, dans ce petit hôtel de la rue du Père Corentin où nos adieux, une fois encore, avaient été déchirants. Il me fallait te quitter pour rejoindre mon pays et mon laboratoire… Allais -tu me reconnaître ? Oui , bien sûr, j’étais toujours noir, mais mes cheveux étaient devenus gris ce qui me donnait un air triste, moi qui étais si joyeux ! Je me suis avancé vers toi au moment où tu commençais à grimper les premières marches du perron j’ai vu un petit singe roux à gueule noire s’agripper à toi. Tu l’as pris dans tes bras comme un ami… Il devait te rappeler Fouta , ton chimpanzé bien aimé. Enfin je t’ai appelé :
– Karola ! Karola ! C’est moi, Victor…
Tu t’es retournée. Tes yeux, si bleus, avaient un peu perdu de leur éclat mais ton teint était toujours clair, parsemé de quelques petites taches de rousseur. Tu étais encore très belle, très élégante, j’étais à nouveau sous ton charme !
– Karola, parle-moi, je t’en prie ne me reconnais-tu pas ?
– Si, je te reconnais… Tu es le docteur Sadetine… Victor Sadetine. Mais que fais-tu ici dans ma propriété je ne me souviens pas de t’avoir invité !
– J’arrive de France… Je suis parti depuis plusieurs semaines de Conakry, sur un navire anglais qui transportait des marchandises pour un affréteur à Marseille. Je lui ai dit que j’étais médecin, capable de soigner les malades durant toute la traversée et il a consenti à me prendre à bord de son navire.
– Mais, enfin, que me veux-tu ? Qu’attends-tu de moi ?
– Je viens te chercher, comme je te l’avais promis. Souviens -toi Karola … ne t’avais-je pas dit que nous nous retrouverions un jour ?
– Tu es devenu fou ! Me chercher… tu n’y penses pas ! J’ai aujourd’hui soixante-dix ans et tu en as soixante-dix-sept si ma mémoire est bonne. Nous sommes vieux tous les deux, alors retourne d’où tu viens, c’est préférable. Moi, je suis très bien ici, je ne quitterai cette demeure pour rien au monde. J’y ai vécu heureuse avec un homme qui m’a beaucoup aimée. Il était tendre, généreux, ne cessant de me protéger. Nous sommes restés trente ans ensemble. Après, je lui suis restée fidèle, je le serai jusqu’à ma mort… Grâce à lui, j’ai pu me faire une place dans la société antillaise où il était très respecté. Il m’a donné un titre, celui de Comtesse et cette demeure. Toi, qu’as-tu fait pour moi ?
– Mais, Karola, je t’ai sauvée la vie !
– Oui, mais ensuite tu m’as abandonnée… Je t’ai cherché pendant de longues années, tu ne répondais pas à mes courriers… J’ai appris plus tard que tu t’étais marié et tu voudrais maintenant que je prenne la responsabilité de te soustraire à tes proches, à ton travail ? Jamais entends-tu jamais je ne ferai une telle chose… Nous n’avons plus rien à faire ensemble.
– Pourrais-tu, au moins, m’héberger pour ce soir ? La nuit tombe déjà, je n’ai nulle part où aller.
– Bien sûr, tu peux entrer… Demain , nous nous rendrons à l’embarcadère pour y trouver un de mes amis qui est Capitaine de vaisseau. Il te dira quand tu pourras quitter Pointe -à- Pitre et rejoindre l’Afrique .
J’ai cru en cet instant qu’elle ne serait plus jamais à moi… Karola me fit entrer dans un grand salon où les meubles d’ébène et d’acajou sentaient bon la cire. De superbes objets étaient disposés, ça et là, et je reconnus une très belle sculpture qu’elle avait achetée en Guinée, ainsi que quelques masques TOMA côtoyant des tableaux de maîtres, probablement acquis par le Comte qui semblait avoir fait fortune dans les plantations de canne à sucre aux Antilles. Quelques belles pipes, sculptées en écume de mer étaient alignées sur un petit guéridon. Elles appartenaient à son époux, ce gros fumeur étant décédé de bronchites chroniques. Karola, elle aussi, s’était mise à fumer, c’était à la mode. Depuis 1880, les femmes voulaient paraître modernes, actives, indépendantes mais féminines à la fois. Elles étaient hélas toujours condamnées à rester chez elles, à élever les enfants pour les donner à la France car le sens du devoir lui, n’avait pas disparu ! Je reconnus aussi l’écritoire de style Napoléon III qu’elle avait en Guinée sur lequel elle aimait écrire. Je lui fis remarquer, elle me répondit en riant qu’elle avait commencé à écrire son autobiographie où mon pays tenait une place importante… Karola n’avait donc RIEN oublié de sa vie en Guinée.
Elle appela une domestique qui apporta aussitôt un plateau d’argent avec de très belles tasses en porcelaine de Sèvres qu’elle avait achetées en France, on but un excellent café comme je n’en avais jamais dégusté. La tasse avait un petit couvercle qui permettait de le tenir au chaud. Cela me plut beaucoup, je retrouvais dans ce détail le bon goût de mon hôtesse dans son choix des objets à la fois utilitaires et décoratifs. J’osais lui demander ce qu’elle avait fait du tableau aux papillons de Kindia que je lui avais offert le jour où nous nous étions séparés dans cette chambre d’hôtel de Conakry en 1874. Elle sembla un peu gênée, avant de m’inviter à la suivre jusque dans sa chambre, toute drapée de taffetas bleu lumineux. Le tableau était là, juste devant son lit. Elle pouvait ainsi le contempler à sa guise lorsqu’elle était allongée.
– Il a traversé tous les événements, tous les déménagements, il ne s’est jamais cassé. Il faut dire que j’en prenais chaque fois le plus grand soin. C’était la seule chose que je possédais de toi…
Je vis, une larme s’échapper de ses yeux qu’elle essuya très vite avec son fin mouchoir de dentelle. À ce moment-là, je sus que Karola m’aimait encore. Je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se retira brusquement.
– Non , Victor , pas ça… c’est trop tard, beaucoup trop tard… je ne veux plus souffrir. Nos chemins se sont séparés depuis trop longtemps, tu dois repartir chez toi auprès des tiens ; au fait, as-tu eu des enfants ?
– Oui, j’en ai eu trois, un fils mort en bas âge, deux filles, qui ont fait de bons mariages, elles ont quitté le pays depuis très longtemps. Quant à ma femme, elle vit encore, mais elle n’est plus que l’ombre d’elle-même…
Karola m’interrompit pour aborder un sujet moins douloureux.
– Parle-moi de tes travaux… Je me souviens que tu aimais la recherche.
– Oui, mais en ce temps-là, nos moyens étaient dérisoires pour ne pas dire quasi inexistants. Nous luttions comme nous le pouvions contre la lèpre et la fièvre jaune qui faisaient des ravages. Les épidémies de choléra étaient récurrentes dans tout le pays sans parler des morsures de serpents… on en trouvait partout, aussi bien dans les plantations qu’aux bords des cours d’eau, et les villageois n’arrêtaient pas de se faire mordre. Nous tentions bien de les sauver mais souvent ils arrivaient trop tard à l’hôpital… Sais-tu qu’à Paris, un institut Pasteur a été créé en 1887, il y a d’éminents chercheurs qui travaillent sur la rage et le professeur Calmette en est le directeur depuis cette année. C’est un grand savant qui est en train d’élaborer un vaccin très prometteur. Il s’agit, en fait, d’éradiquer la tuberculose et tu verras qu’il y parviendra ! J’ai appris aussi que la France allait ouvrir un Institut à Kindia. Des chercheurs vont venir y travailler en tentant pour commencer d’immuniser des singes. Si ce vaccin voit le jour ce sera une révolution dans le monde scientifique et toute la planète pourra en profiter. Moi je ne travaille plus je me contente de donner des conseils aux villageois qui continuent de fréquenter les marabouts. Tu sais, les mauvaises habitudes ont la vie dure. Je leur dis qu’il est indispensable de faire bouillir l’eau qu’ils boivent et qu’ils doivent se laver les mains pour éviter les contagions, ils m’écoutent d’une oreille en tournant les talons !
Karola semblait heureuse de bavarder avec moi à bâtons rompus, comme nous le faisions jadis. Elle me comprenait comme personne et je sentais qu’elle avait toujours autant d’admiration pour moi, mais elle s’efforçait de ne rien laisser paraître.
– Tout à l’heure, reprit-elle, tu me parleras de la France , de ce qui se fait, de ce qui se dit, des peintres à la mode, des théâtres, du cinéma, des femmes, comment elles sont habillées, ce qu’elles font. On dit que ce sont les années folles à Paris , avec Mistinguett , le jazz et Louis Amstrong … mais cela attendra car il est déjà l’heure de dîner.
Elle appela une domestique pour lui donner ses instructions, quelques minutes après un homme en livrée, entra dans le salon. Il avait l’apparence d’un autre temps et il lui dit très respectueusement :
– Madame la Comtesse, le dîner est servi.
Karola s’installa à sa place habituelle en priant la servante de rapprocher mon couvert qui se trouvait à l’autre extrémité de la grande table couverte de bouquets magnifiques. On apporta un immense plateau de fruits de mer qui sentait bon la marée avec de petits légumes cultivés sur mes terres précisa-t-elle, tout était délicieux ! Puis, quand nous eûmes terminé, le serviteur lui demanda :
– Madame la Comtesse prendra-t-elle le dessert dans le petit salon ?
– Oui, avec notre excellent nectar… J’ai aussi des plantations de café s’empressa-t-elle d’ajouter avec un soupçon de fierté.
Ensuite, un autre serviteur apporta le plateau d’argent sur lequel se trouvaient les ravissantes petites tasses à couvercle dont je lui fis compliment.
– Il paraît, qu’elles ont appartenu à Madame de Maintenon, « la belle indienne » comme on l’appelait. J’aime cette femme pleine d’esprit, passionnée et secrète, qui vécut aux Antilles dans sa jeunesse. « Je ne mets point de bornes à mes désirs » disait-elle. Elle fut aussi presque Reine…
– Et toi, Karola, comment es-tu devenue Comtesse ?
– Lorsque j’ai quitté la Guinée en 1875, je suis arrivée à Marseille où je fus accueillie par des amis de mon premier mari que tu as connu. En posant le pied sur cette terre de France, j’étais dans un piteux état après une longue navigation durant laquelle ma tête n’avait cessé de tourner. Le Great Eastern, ce bateau anglais sur lequel j’avais embarqué, transportait au moins deux cents passagers. Il était, en outre, rempli de marchandises de toutes sortes, si bien qu’il y avait très peu de place pour se coucher. On m’avait installée et suspendue en l’air sur une sorte de hamac que le capitaine appelait un « branle » à cause du balancement. Mais beaucoup dormaient à même le sol, sur des nattes « à la matelote » disait encore le Capitaine, entre des tonneaux de je ne savais quoi… Les passagers comme moi pouvaient se promener en toute liberté sur les ponts, aller partout à leur gré, du moment qu’ils ne perturbaient pas les manœuvres. Et j’avais toujours autour du cou un petit flacon dans lequel j’avais pris soin, avant le départ, de mettre du vinaigre en cas de nausée, comme tu me l’avais conseillé. Quand j’allais un peu mieux, j’admirais ce Six mâts où l’on disait que Jules Verne avait embarqué. Il lui aurait même inspiré son roman « Une ville flottante » écrit en 1867, mais je crois t’avoir déjà raconté tout cela en 1877, lorsque nous nous sommes revus pour la dernière fois ?
– Oui, probablement. Seulement, je n’avais d’yeux que pour ton corps. Il me tardait tant de t’aimer à nouveau, pardonne-moi. Aujourd’hui, je veux tout entendre !
– Eh bien, les amis qui m’ont hébergée occupaient un très bel hôtel particulier qu’ils avaient acquis grâce à la fortune laissée par le père de l’un d’eux, qui avait longtemps vécu en Algérie où il possédait des plantations de citronniers. Ils m’avaient installée dans une jolie chambre tapissée de tissu provençal. Les fièvres que j’avais contractées en Guinée ne cessaient de m’affaiblir, malgré les soins attentifs de mes bienfaiteurs. Je me souviens que leur médecin me frottait le corps sans relâche avec de l’alcool devant la grande cheminée. J’étais tellement épuisée qu’il me fallut six semaines pour commencer à retrouver des forces, à partir de là on décida de m’emmener en promenade dans les calanques où l’air marin m’aida à me rétablir. C’est à cette époque que je reçus une lettre de toi, qui m’annonçait ta venue à Paris , un « voyage d’études » disais-tu, en me priant de te rejoindre, mais tout cela, tu le sais déjà. Alors , parle-moi de Paris …
– Oui, mais tu ne m’as toujours pas raconté comment tu es devenue Comtesse !
– Non, parle-moi d’abord de Paris.
– Bon, si tu y tiens… Depuis les années 20, la France est en pleine expansion industrielle, il y a eu de gros progrès en matière technologique. Par exemple, elle a multiplié sa production d’électricité, tout le monde est éclairé désormais. Finies les lampes à pétrole et les réverbères au gaz qu’il fallait chaque soir allumer ! Le Music Hall bat aussi son plein avec le Jazz de Louis Amstrong et Mistinguett est la coqueluche du Tout-Paris.
– Les as-tu vus ?
– Oui, je suis allé entendre Louis Amstrong dans une de ces « caves » où il se produisait pour ne pas déranger le voisinage qui n’entendait rien à cette musique. Pourtant, ce type est un génie. Son talent est bouleversant, quand tu l’écoutes ça te prend aux tripes ! Le son de sa trompette te transporte dans l’univers de ces pauvres esclaves qui cueillaient le coton qui n’avaient que leurs chants pour exprimer leurs souffrances… Je n’ai pas vu Mistinguett, mais je sais que son spectacle fait salle comble tous les soirs. En fait, je suis resté trop peu de temps lors de mon dernier séjour.
– Et les femmes, comment sont-elles ?
– Ma foi, je n’aime pas trop cette mode des cheveux coupés « à la garçonne » ou à la « Jeanne d’Arc » si tu préfères. Une femme sur trois a les cheveux coupés au carré, au ras des oreilles et elles se maquillent avec du « khol » autour des yeux. Comme elles fument, elles ont toutes un fume-cigarette en écaille de tortue. En revanche, les toilettes sont devenues plus faciles à porter. Il n’y a plus de corset, ce qui est une très bonne chose que l’on doit au couturier Paul Poiret. La guerre a mis fin aux contraintes vestimentaires, la jupe longue n’étant plus adaptée aux nécessités du moment. Les femmes sont aussi plus actives. Certaines font du sport, jouent au golf ou s’habillent comme des hommes ! Les bas opaques et noirs sont en soie désormais, avec une couleur de chair… D’ailleurs, je t’en ai apportés avec le porte-jarretelles qui permet de les tenir l’inconvénient c’est qu’ils sont très fragiles. Seules les femmes riches peuvent en acheter pour le moment, j’aimerais bien que tu les essaies.
– Vraiment tu ne perds pas le nord, coquin !
– Me feras-tu au moins ce dernier plaisir ?
– Nous verrons…
– Je t’ai aussi apporté un pot de crème pour ton visage. La maison qui vient de lancer ce produit s’appelle NIVEA . J’ai examiné sa composition, il n’y a aucun ingrédient nocif pour ta peau.
– Je retrouve bien là le médecin je te promets de l’essayer dès ce soir !
Je me mis à rire à pleine dents ce qui me valut cette remarque de Karola :
– Comment fais-tu pour garder des dents aussi belles et blanches ?
– Ah ça, c’est un secret… de laboratoire !
Je me sentais merveilleusement détendu, pendant que Karola se balançait dans son fauteuil à bascule, de style victorien qui avait le don de l’apaiser jusqu’à l’endormir.
– As-tu été au cinéma ?
– Oui, Juste avant de m’embarquer au Havre, je suis allé voir « Don Juan et Faust » de Marcel L’Herbier. C’est un excellent film qui vient de sortir dans les salles, je suis sûr qu’il te plairait beaucoup. J’ai pu voir aussi « Les Trois Mousquetaires » et « L’Atlantide » de Jacques Feyder mais tous ces plaisirs non partagés n’ont pas la même saveur, surtout dans une salle obscure…
– Ah, je vois que tu as toujours l’esprit polisson !
– Nous avons aussi appris la mort de l’écrivain Marcel Proust , lui dis-je pour changer de sujet. Il est décédé le 18 novembre de cette année. C’est bien cet écrivain que ton époux aimait tant, n’est-ce pas ?
– Oui, tu as bonne mémoire. Moi-même, j’apprécie beaucoup sa plume, malgré ses mœurs un peu spéciales qui lui valent beaucoup de critiques.
– Évidemment… Sinon, pour parler d’un tout autre sujet, un dénommé Howard Carter a découvert la tombe d’un pharaon qui s’appelait Toutânkhamon.
Déjà , les gens aisés se précipitent en Égypte pour visiter cet endroit et les gardiens ont un mal fou à les contenir, puisque l’accès au site est interdit ! Ils ne comprennent pas que c’est trop tôt. À mon avis, cela va demander encore beaucoup de recherches avant qu’il ne soit possible de découvrir tout ce qui se trouve dans la tombe. Toi et moi, hélas, ne pourrons jamais le voir… Mais il y a une nouvelle bien plus inquiétante c’est l’avènement du fascisme en Italie . À terme, je crains que cela ne nous conduise vers une autre guerre mondiale. Nous avons appris la nouvelle au mois d’octobre et au mois de décembre la Russie est devenue « l’Union des Républiques Socialistes ». En France , il va sûrement y avoir de grands bouleversements sur le plan politique… Maintenant , dis-moi comment tu es devenue Comtesse !
– Il est tard Victor ce sera pour demain.
Karola appela sa femme de chambre qui me pria de la suivre, nous nous sommes dit bonsoir comme deux enfants sages, bien qu’elle consentit à me donner un baiser sur la joue. Elle sentait toujours aussi bon… Je le lui fis remarquer elle répondit qu’elle était toujours restée fidèle au parfum Shalimar de Guerlain.
– Fidèle au parfum et fidèle en amour… maintenant, tu trouveras dans la chambre tout ce qu’il te faut pour ta toilette, mon majordome fera nettoyer tes vêtements, tu pourras aussi porter la robe de chambre en cachemire que je t’avais achetée, elle attendait ton retour depuis si longtemps…
– Il vaut mieux tard que jamais lui dis-je en riant !
Rien ne s’oublie
Le majordome sortit de sa housse la robe de chambre en cachemire, je retrouvais dans ce choix le goût prononcé de Karola pour les belles choses. Rien n’était trop beau, ni trop cher, pour ceux qu’elle aimait… J’avais toujours gardé en mémoire cette femme vive, intelligente, dont la conversation captivait son entourage, belle et mystérieuse à la fois, avec cette chevelure d’un blond vénitien qui accentuait la pâleur de son visage parsemé de petites tâches de rousseur. Lorsqu’elle vivait à Kindia, elle portait le jour des toilettes de cotonnade fleurie ou d’amples tuniques, couleur indigo, brodées de fils d’argent. Elle se paraît toujours d’un bijou, affectionnant particulièrement un sautoir en or qui lui venait de sa mère, au bout duquel se balançait une montre en émail bleu sertie de petites perles fines, avec un blason ducal gravé sur l’une de ses faces. Karola étant issue d’une famille noble hongroise, ce blason était sans doute celui d’un ancêtre, mais elle en ignorait l’origine, portant ce bijou simplement parce qu’il lui plaisait. Elle possédait aussi un beau camée gravé dans une pierre d’agate, cerclé d’un entourage de petites feuilles de lierre en or rose qu’elle accrochait soit en broche, soit autour du cou. D’après ce qu’elle disait, il était d’époque Louis Philippe et avait également appartenu à sa famille. Elle aimait tout autant les perles, sans toutefois en abuser, consciente que leur éclat mordoré sur sa peau les rendait encore plus éclatantes. Mais elle appréciait surtout les bagues anciennes, d’époque Napoléon III, ayant encore en mémoire cette marquise polylobée avec des rubis entourée de petits diamants qu’elle portait à l’index quand nous nous étions revus à Paris en 1877. Lorsque nous nous sommes quittés, je lui avais passé au doigt ma chevalière en or, que m’avait offert mon père le jour où j’avais obtenu mon diplôme de médecine. Je ne m’en étais jamais séparé auparavant, elle en avait été très émue. Quelques semaines plus tard, elle décida de me la renvoyer, accompagnée d’un petit mot. Ce geste, me disait-elle dans son courrier, partait d’un très noble sentiment, mais cette bague devait rester dans ma famille pour respecter le don de mon père, réalisé au prix d’un grand sacrifice financier. Me rangeant à son avis je l’ai remise à mon doigt pour ne plus jamais m’en séparer.
Le souvenir des toilettes, des bijoux que portait Karola à l’époque où je l’avais connue déclencha soudain en moi un sentiment de culpabilité. Je ne méritais pas cette femme éprise de beauté, de savoir, de justice aussi, comme elle l’avait démontré à plusieurs reprises lorsque nous travaillions ensemble à l’Institut. Je réalisais alors que pour la garder à mes côtés je ne lui avais pas permis d’évoluer comme elle l’aurait mérité. Je m’en voulais terriblement de ne pas l’avoir retenue à Paris car à ce moment-là j’étais encore un homme libre. Alors, pourquoi ne l’avais-je pas fait ? Pourquoi ne lui avais-je pas proposé de revenir vivre avec moi en Guinée où elle était connue et aimée de tous ? Était-ce à cause de sa séparation encore non officialisée avec son époux ? En fait, je craignais pour sa santé, car elle avait été très affectée par l’épidémie de choléra qui avait failli l’emporter. J’avais beau chercher des circonstances atténuantes à mon comportement, je n’en trouvais pas. Accablé, je sortis sur la terrasse où l’air marin me fit du bien. Au loin, des chants Créoles, plutôt nostalgiques, arrivaient jusqu’à mes oreilles. Puis, au bout d’un moment, je revins dans ma chambre pour m’allonger sur le lit à baldaquin aux colonnes superbement sculptées. Karola viendrait peut-être m’y rejoindre, mais il n’en fut rien… la fatigue finissant par avoir raison de mes tristes pensées, autant que de mes divagations, je m’endormis d’un sommeil lourd, le cœur brisé de remords.
Le lendemain matin, le petit déjeuner fut servi sur la terrasse où il faisait déjà chaud. Un domestique me proposa aussitôt un élixir composé de limonade et de jus d’orange que j’avalais d’un trait ! Madame la Comtesse ne va pas tarder, me dit-il, elle apparut en effet quelques instants après, vêtue d’un tailleur en jersey beige dont la veste laissait apparaître un « jumper », sorte de chemisier collant en tricot très fin qui mettait en valeur sa superbe poitrine encore très engageante.
– Tu es tout à fait au goût du jour, lui dis-je, ta toilette me plaît beaucoup.
– Il faut remercier Monsieur Poiret qui a libéré les femmes de leurs abominables corsets mais je ne comprends pas cette mode qui cherche à aplatir les seins. Je trouve cela ridicule, en ce qui me concerne je me refuse à cette aliénation de la féminité.
– Je vois aussi que tu portes les bas de soie que je t’ai offerts.
– Oui, ils me plaisent beaucoup avec cette petite baguette brodée sur le côté du mollet. Je trouve cela très seyant, regarde…
D’un geste, elle souleva la jupe plissée de son tailleur pour me laisser voir une jarretière finement brodée, purement décorative, assortie à la couleur de ses chaussures en peau ivoire et noire.
– Puis-je me permettre de caresser la soie ?
– Tu peux, mais fais vite, tu dois aller te préparer, tu n’as pas oublié, n’est-ce pas que nous sommes attendus au port par le Capitaine qui doit t’aider à repartir en France ?
En un instant, le charme fut brisé, j’aurais juré qu’elle l’avait fait volontairement, cependant je ne renonçais pas pour autant à la reconquérir.
Le petit déjeuner était composé de pâtisseries faites maison, sortes de viennoiseries fabriquées dès l’aube par Palmyre la cuisinière, accompagnées de fruits du jardin dont les saveurs acidulées se mariaient à merveille avec le thé. Et dès que nous eûmes fini, Karola appela le cocher et le pria d’atteler la calèche. Ensuite, elle demanda à Palmyre de préparer pour le repas du soir un rôti de cabri accompagné d’un gratin de courges, ajoutant qu’il se pourrait qu’un hôte inattendu nécessite l’ajout d’un couvert. Quant à moi, je retournais à ma chambre pour m’apprêter. À mon retour, Karola me dévisagea de la tête aux pieds.
– Tu es beau comme un astre Victor, avec une pointe d’admiration dans la voix.
– En le regardant, elle constatait combien il était encore séduisant malgré ses soixante-dix ans passés. Certes, depuis sa rencontre avec le Comte Giorgio de la Cordoba, elle s’était fait une autre idée de l’amour, sa vie avec cet homme tendre, protecteur et généreux l’avait éclairée sur son aventure incontrôlable et improbable avec Victor. Elle avait mesuré la déchirure qu’il lui avait infligée durant toutes ces années ayant suivi leur séparation. Malgré cela, sa seule vue la replongeait dans ce passé vécu avec lui. Elle avait alors vingt ans, lui un peu plus, ce fut un coup de foudre réciproque, instantané, tous deux étaient à l’unisson, charnellement, intellectuellement. Au-delà des sens, ils se délectaient de musiques et de poésies, dans cette rencontre éblouissante qui allait marquer d’une empreinte indélébile durant toute son existence ! Il se dégageait toujours de cet homme un charme mystérieux, un charisme exceptionnel qui n’était pas seulement dû à ses études universitaires au terme desquelles il était devenu un brillant chercheur, un excellent vétérinaire. Très vite, il s’était aussi imposé comme un intellectuel actif et fécond, sorti comme par enchantement de la nuit des temps dans laquelle était plongé son pays. Elle avait la conviction que son enthousiasme et son dynamisme allaient à n’en pas douter le propulser vers des postes à hautes responsabilités et qu’il se ferait une place dans les milieux scientifiques africains, en devenant un modèle pour les nouvelles générations. Il l’avait fait pénétrer au cœur de la faune et de la flore guinéenne, tout en lui faisant découvrir les coutumes paysannes, les danses, les musiques, les griots, sans oublier l’artisanat des masques leur signification. Enfin, tous ces sujets qu’il connaissait si bien, de même que sa passion pour l’histoire l’avait conduit à étudier de près le « choc » de la pénétration coloniale auprès des différentes populations.
L’arrachant à ses pensées, le cocher l’interpella.
– Madame la Comtesse, les sabots de Lily Belle s’impatientent. Êtes-vous prête à partir ?
– Oui, nous arrivons !
Au moment de notre départ, je m’empressais de lui murmurer : Je suis impatient d’être à ce soir pour me retrouver seul avec toi, nous avons tant et tant de choses à nous dire…
Le Capitaine nous attendait dans un petit restaurant très réputé pour sa cuisine antillaise. On nous servit un plat de chair de tortue accompagné de bananes plantain grillées au feu de bois. Karola n’avait jamais manifesté la moindre surprise devant ces plats exotiques, habituée qu’elle avait été de manger en Guinée des choses parfois insolites, telles que du boa ou de l’alligator ! Pour ma part, les senteurs enivrantes des épices commençaient à me monter à la tête. Des senteurs qui allaient me hanter jusqu’à mon dernier jour… pour essayer de retrouver un peu mes esprits, j’interrogeais le Capitaine :
– Avez-vous eu des nouvelles du « Malabar » ? À votre avis, arrivera-t-il bientôt à Pointe-à-Pitre ?
– Pour le moment je ne suis pas parvenu à joindre l’officier que je connais, mais je suis sûr que le Commandant sera heureux de vous accueillir sur son bateau, trop content d’avoir à son bord un médecin aussi éminent que vous ! D’habitude, le « Malabar » est un navire qui transporte d’énormes cargaisons de café, de cacao, de canne à sucre ou bien encore des billes d’acajou, faisant essentiellement du commerce avec l’Afrique. En ce moment, il vogue en direction des Antilles, il devrait repartir d’ici deux ou trois semaines vers le Golfe de Guinée pour ramener le coton en France si tout se passe bien, je pense qu’il vous faudra au moins deux mois pour être de retour dans votre pays.
Karola prit alors la parole :
– Surtout, dès que vous aurez des nouvelles, prévenez-moi car je tiens à donner une réception en l’honneur du docteur avant son départ. Ce sera aussi l’ocasion de le présenter au Gouverneur et à quelques amis. Bien entendu, Capitaine, vous serez sur la liste des invités !
Ainsi, j’allais bientôt devoir quitter cette île aux épices. Karola ne me retiendrait pas et comme j’aurais dû m’en douter, elle ne repartirait pas non plus avec moi. Seulement, en m’embarquant pour les Antilles, j’avais l’espoir de retrouver le goût de vivre, comme cela m’était arrivé à Kindia, durant ces trois années trop courtes passées auprès d’elle. Je me souvenais qu’après son départ, et malgré mon naturel enjoué, je ne parlais presque plus à mon entourage que je regardais avec indifférence car j’étais tout sauf heureux… Malgré moi, je me rendais fréquemment du côté de sa demeure, cette belle maison coloniale qu’elle avait aménagée avec beaucoup de raffinement, « sa maison d’Afrique » comme elle l’appelait. Parfois, j’apercevais une de ces « voisines indigo » comme elle les désignait, qui rêvait comme moi d’une époque disparue. L’eau ruisselait partout sur les murs, le parc n’était plus qu’un affreux marécage où il ne fallait pas trop s’attarder, depuis que les serpents étaient redevenus les maîtres des lieux mais cela m’importait peu… Un jour, assis sur le perron, je me suis endormi, et Karola m’apparue en songe. Elle m’appelait : « Victor, c’est moi Karola… te souviens-tu de moi ? Karola avec un K ! Avec un K ! » À mon réveil, j’étais transi de froid, j’eus de la fièvre durant plusieurs jours. C’est à ce moment-là que me vint l’idée folle de retrouver, coûte que coûte, ma bienaimée.
Tandis que mon regard se noyait dans les yeux de Karola, notre aimable Capitaine continua son récit :
– Vous savez docteur, il n’y a pas si longtemps, l’arrivée des vaisseaux dans le golfe de Guinée suscitait encore la terreur parmi les habitants des côtes qui ignoraient que l’esclavage avait été aboli. La traite esclavagiste était encore dans tous les esprits, surtout chez les Toma qui avaient été profondément marqués par le commerce négrier. En fait, jusqu’à la pénétration coloniale française, toute leur histoire porte la marque de ce négoce ayant influencé l’ensemble des secteurs économiques et sociaux, celui-ci ayant fait de l’esclave un produit, tout autant qu’un moyen de production et de reproduction…
Le Capitaine, à n’en pas douter, voulait connaître mon opinion en tant qu’homme noir mais je préférais ne pas m’engager sur ce terrain tant celui-ci était porteur de violences et de guerres entre les populations. Pour détendre la discussion, je me contentais de lui parler de l’histoire du cauri, ce petit coquillage utilisé comme « monnaie-objet » en pays Toma, ainsi que de l’usage qu’en faisait les populations qui s’en servaient pour les jeux, la divination ou la fabrication des amulettes, autant de coutumes témoignant de l’ancienneté et de la profonde influence de ce petit mollusque dans la vie guinéenne et la structure mentale des individus. J’évoquais aussi les cotonnades utilisées comme monnaie d’échange, dont les dimensions variaient d’une région à l’autre. Les Kissi, par exemple, employaient une bande de couleur blanche appelée « lankono » qui faisait 100 coudées, tandis que dans la région de Beyla, on utilisait la « Guinée bleue » qui était une pièce d’une quinzaine de mètres tenant lieu de monnaie. Cet usage de la bande de tissu comme moyen d’échange était très répandu dans toute l’Afrique jusqu’au sud du Sahara. Mis à part ces monnaies courantes, nombre d’autres marchandises locales servaient de moyen d’échange, comme l’huile de palme, la Cola très recherchées par les « djoula ». Lorsque le Capitaine revint sur la question de l’esclavage, je lui fis prudemment remarquer que l’indigence de la documentation que nous possédions ne me permettait en aucune façon d’apporter l’éclairage qu’il aurait souhaité obtenir de ma part non sans ajouter qu’à ce jour, il serait en effet utile d’étudier à l’université cette question fondamentale pour les générations futures. Mais je n’ignorais pas, hélas, que l’esclave et la Cola, considérés comme des « marchandises-monnaies » avaient été durant des siècles, au centre de toutes les transactions entre les Toma et le monde extérieur ; que dès le XVI e siècle, il existait dans ce véritable melting-pot des « cours de l’esclave » à la baisse comme à la hausse, sans parler des échanges qui permettaient d’acheter des armes. Je n’ignorais pas non plus que chez les Kissi, en 1894, un esclave était troqué contre un bœuf, et qu’en 1903, une vive polémique s’était engagée entre le Gouverneur de la Guinée et les autorités de Beyla au sujet de la traite esclavagiste qui s’exerçait entre le cercle et le pays Toma non encore conquis, le chef de la colonie plaidant d’autant plus pour la continuation de ce négoce qu’il était persuadé que les Toma transformaient leurs esclaves en viande de boucherie, les populations s’accusant réciproquement d’anthropophagie ! Cet épouvantail de l’anthropophagie traduisait manifestement une volonté de nuire à ses voisins et de s’opposer à la libre circulation des commerçants dans leur pays car la société Toma s’inscrivait dans un espace économique et commercial relativement prospère, en dépit de la spirale de violence générée par la traite esclavagiste. Le pays Toma, comme le reste du continent, ignorait l’esclavage tel qu’il était pratiqué aux Amériques car de l’autre côté de l’Atlantique, l’esclave, en tant que sujet, ne jouissait d’aucun droit, alors que le maître possédait tous les pouvoirs, y compris celui de vie ou de mort… Pour finir, j’indiquais au capitaine qu’en ce qui concernait la Guinée, une enquête avait été faite, entre 1894 et 1905, dans toutes les régions adjacentes à Beyla, Kissidougou, Kerwané et Kankan. Celle-ci faisait ressortir que la population servile était partout élevée, variant en moyenne entre quarante et cinquante pour cent de la totalité des habitants et la situation des Toma se rapprochait de celle de Kissidigou où les esclaves travaillaient à leur propre rythme sous un régime économique des plus normaux, excluant toute distinction entre le domaine du maître et celui de ses captifs, tant et si bien que l’organisation de ces hameaux ne différait pas de celle des villages d’hommes libres, du moins en apparence {1} .
Durant tout le temps où nous échangions sur le sujet, Karola n’avait cessé de m’observer avec compassion, consciente de ce que cette abominable traite esclavagiste, avec ses auteurs et ses complices, pouvait représenter pour moi et mes frères guinéens, n’y tenant plus, elle interrompit le Capitaine :
– Mon ami, vous devez savoir que tout en poursuivant ses études de médecine, le docteur a étudié tout ce qui concerne l’histoire de l’esclavage sur plusieurs siècles. Mais vous comprendrez combien ce sujet est douloureux pour un homme aussi altruiste, généreux et humaniste que lui alors, s’il vous plaît, arrêtons cette conversation, sachant que nous tous ici présents désirons faire cesser la pire des infamies et des humiliations de l’homme par l’homme. En espérant que cela ne se reproduira plus jamais dans l’avenir…
– Vous avez raison, répondit-t-il. Veuillez pardonner au vieux bourlingueur que je suis de m’être laissé emporter par ce sujet scabreux qui, malheureusement fait toujours polémique dans certains milieux de planteurs.
– Oui, je ne le sais que trop, maintenant Capitaine, il est temps pour nous de prendre congé comme je vous l’ai dit, avant que le docteur ne nous quitte, j’ai l’intention de donner une réception à laquelle vous serez convié. J’en fixerai la date en fonction de celle de son départ, lorsque vous la connaitrez vous-même.
– Entendu, je viendrai vous la communiquer d’ici quelques jours. Auparavant, je vais tenter de contacter l’officier capable de m’en dire un peu plus sur le paquebot qui, pendant son trajet vers les Antilles est susceptible de venir jusqu’à Pointe à Pitre.
Au même moment, je lui fis discrètement un petit signe désapprobateur, il devina en un clin d’œil que je n’étais pas vraiment pressé de partir, il me le fit comprendre en me serrant chaleureusement la main !
Nous quittâmes le Capitaine vers quinze heures. Firmin, le cocher, nous attendait en bavardant avec des connaissances, tandis que Lily Belle se restaurait dans un grand sac de toile attaché à son encolure.
– En route, Firmin, nous partons ! lança Karola.
– Fouette cocher m’exclamai-je pour lui faire écho.
Lily Belle était une jument aussi douce qu’intelligente, offerte à Karola par le Comte Giorgio pour le premier anniversaire de leur rencontre chez le Gouverneur. Jeune et racée, elle galopait avec entrain, s’entendant fort bien avec Firmin qui n’usait de la baguette que pour la caresser… Et pendant que nous avançions sur le chemin du retour, Karola me dit :
– Ce soir, Victor, nous allons avoir un invité surprise… Il s’agit de mon fidèle régisseur, Prosper, qui s’occupe de la gestion de toutes mes propriétés et du commerce de notre canne à sucre, celle que nous transformons dans l’usine que je te ferai visiter si nous en avons le temps avant ton départ. C’est une tâche lourde et ingrate à laquelle il se consacre depuis la disparition de ma marraine, la Comtesse Simone de Lalande. Depuis que nous nous connaissons, je voue à Prosper une affection sincère et même si nos avis divergent quelquefois, nous finissons toujours par nous entendre sur l’essentiel. En plus, il est guinéen, comme toi. Tu pourras voir aussi que c’est un bel homme et que son sourire est aussi irrésistible que le tien ! Plus tard, je te raconterai l’histoire de ce garçon.
À notre arrivée, Prosper nous attendait au salon. Dès que je le vis, cet homme au visage avenant me plut aussitôt. Était-ce à cause de nos origines communes ? Peut-être, mais il n’y avait pas que cela… Bien qu’étant beaucoup plus âgé que lui, je ressentis en sa présence une étrange impression de « déjà vu ». Discrètement, j’en touchais deux mots à l’oreille de Karola qui, à ma grande surprise, éprouvait la même chose que moi. À vrai dire, elle était convaincue que nous nous étions tous les trois connus dans une vie antérieure, au point de considérer Prosper comme un « très vieil ami » qu’elle connaissait depuis toujours ! Cela ne me surprit pas vraiment, car je n’ignorais pas que Karola avait un côté un peu mystique. Parfois, elle me confiait certains de ses rêves qui s’avéraient prémonitoires, nous nous amusions à leur trouver une interprétation « rationnelle ». C’est ainsi qu’un jour, elle me raconta un rêve me concernant. Elle me voyait parcourant le monde, en plaidant la cause de mon pays qui était toujours la proie des prédateurs esclavagistes. Elle me dit également que mes déplacements prendraient fin brusquement, dans une contrée éloignée. Et si, comme elle l’avait vu, j’avais passé mon existence à soutenir mon pays, j’espérais bien que mon dernier voyage ne serait pas encore pour demain…
Prosper remit à Karola un rapport qu’il venait de rédiger sur l’usine de canne à sucre, lui demandant d’en prendre connaissance rapidement, compte tenu de la concurrence féroce avec certains planteurs qui n’avaient qu’un objectif : nous abattre ! Comprenant l’urgence, elle accepta de suivre ses recommandations, promettant de lui donner sa réponse le plus tôt possible. Et comme il était déjà dix-huit heures, Palmyre nous proposa de passer à table. Une fois que nous fûmes installés, elle nous servit le rôti de cabri avec le gratin de courges, avant d’apporter le désert une superbe tarte à l’ananas que Prosper adorait. Sachant qu’elle l’avait faite pour lui, il sortit de table en la remerciant d’un baiser sur la joue et la brave cuisinière en fut tout émue ! Après le café pris au salon, Prosper demanda à Karola l’autorisation de se retirer, il baisa sa main d’un geste emprunt à la fois de tendresse et respect. Ensuite, il se tourna vers moi et me dit d’un ton chaleureux :
– Je serai très heureux docteur de vous revoir avant que vous ne repartiez en Guinée. J’imagine que vous avez encore de la famille là-bas ?
– Non, pas vraiment, lui répondis-je. J’avais un oncle qui fut envoyé avec mon père dans l’île de Gore mais quand le bateau négrier les embarqua, ils furent séparés, mon oncle partit le premier. Ensuite, nous n’avons plus jamais entendu parler d’eux.
– Oui, je vois… mon père, lui, a eu beaucoup plus de chance, mais c’est une longue histoire que Karola vous racontera elle-même.
Firmin attendait Prosper au dehors avec Lily Belle, Karola tint à l’accompagner jusqu’à la calèche où ils se parlèrent encore pendant un moment. Quant à moi, je lui fis un signe amical avant que la jument ne l’emporte au galop, tandis qu’il s’éloignait, Karola revint vers moi en s’excusant :
– Victor, pardonne-moi, mais je me sens très lasse ce soir, je vais aller me reposer, si tu veux je t’emmènerai demain sur une plage magnifique. Palmyre nous préparera un pique-nique rien que pour nous deux, nous pourrons aussi nous baigner. Qu’en dis-tu ?
– Oui, je serai ravi de nager avec toi, comme nous le faisions jadis sur cette belle plage tout près de Conakry, là où tu ramassais les petits cauris pour te faire des colliers, t’en souviens-tu ? Le sable était aussi blanc et fin que la farine et nous étions si bien ensemble… mais trêve de discussion ! Pars vite te reposer. Moi je vais rester sur la terrasse pour admirer le coucher de soleil qui est unique dans cette île.
Sans que je m’y attende, elle s’avança vers moi pour déposer délicatement un baiser sur ma joue, de mon côté, je ne fis aucun geste susceptible de la contrarier me contentant de lui sourire amoureusement… C’est à ce moment-là qu’une pensée me traversa l’esprit : et si je renonçais à partir pour rester ici ? En Guinée plus personne ne m’attendait, on m’avait même probablement oublié depuis le jour où je m’étais embarqué à Conakry, en montant sur cet espèce de caboteur qui longeait la côte et m’avait conduit au pied d’un navire de guerre qui faisait route vers Marseille. L’officier de bord ne m’avait posé aucune question, trop content d’avoir sur son navire un « vrai » médecin. Pour continuer à exercer la médecine, je pourrai ouvrir un cabinet médical à Pointe-à-Pitre. Comme cela, il me serait possible de rester auprès de ma bienaimée jusqu’à la fin de mes jours, étant persuadé que Karola approuverait d’autant plus mon idée que le voyage de retour jusqu’en Guinée pourrait bien être fatale à mon âge ! Tout d’un coup, cette idée redonna un sens à ma vie et une énergie nouvelle pour poursuivre mes activités de chercheur toujours en quête de réponses. En fait, autant de choses qui m’aideraient à être plus serein au moment où la mort viendrait m’emporter… En attendant, j’étais avide de goûter tous les instants précieux que je pourrai encore avoir avec Karola. Rien que d’y penser, je me sentais tout d’un coup dans la peau d’un nouvel homme oubliant complètement le poids de ses années. J’avais encore tant d’amour à lui donner, sans parler de quarante années d’absence à me faire pardonner ! Je ne lui parlerai plus du passé pour que nous puissions nous consacrer uniquement au présent. Il y avait ici tant de choses à faire pour se ressourcer, aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Par dessus-tout je voulais la combler de bonheur et ensemble, nous pourrions partir à la découverte de nouveaux trésors ! Mais le voudrait-elle ? N’allait-elle pas me traiter de vieux fou lorsque je lui ferai part de mon projet ?
Le vent du soir me faisant frémir brusquement, je regagnais ma chambre et m’empresser de revêtir la superbe robe de chambre en cachemire que je caressais avec amour, refusant de la quitter jusqu’au lendemain, c’était un peu de ma bienaimée qui était auprès de moi et je m’endormis en me souvenant de ce poème de Santoka que m’avait fait décourir un chercheur japonais venu à l’Institut où je travaillais. D’après ce qu’il disait, lire les haïkus de Santoka était une expérience apaisante, mais aussi très drôle lorsqu’il se moquait de la société humaine. Et je repensais à cette phrase du poète : « Me voici là où le bleu de la mer est sans limite. », cette merveilleuse île aux épices parviendrait-elle à me libérer de la culpabilité qui me rongeait depuis tant d’années ? Ce poison qui s’était sournoisement introduit dans mon âme depuis le jour où je l’avais quittée, réussirait-elle à le détruire ? Oh, Karola comment te convaincre de me laisser encore une chance de te reconquérir, de t’aimer comme tu le mérites ? Comment, mon dieu, comment ? À nos âges, une nouvelle aventure était-elle encore possible, aussi heureuse et féconde que celle que nous avions connue ? Je me mis au lit en me persuadant que OUI , tout était encore possible ! Que nous pourrions, elle et moi, être enfin en paix avec notre passé, pour cheminer main dans la main vers cette nouvelle aventure que l’on appelait le « bien vieillir » en plus, la journée de demain s’avérait particulièrement propice à ces aveux qui seraient une nouvelle déclaration d’amour. Oui, il n’y a pas d’âge pour être heureux, encore et encore ; je comptais lui donner cette pépite en or, achetée avant mon départ à Conakry. Une pépite provenant de la mine d’où elles étaient extraites, que j’avais fait monter en pendentif dans l’espoir d’avoir le bonheur de l’accrocher à son cou quand le moment serait venu. Pour toutes ces raisons, l’idée de ce pique-nique me comblait de joie, avant de m’endormir je murmurais :
– À demain, ma beauté, mon amour…
Le soleil venait à peine de se lever quand j’entendis les bruits d’une certaine effervescence au pied du perron. En me précipitant sur la terrasse, je vis les domestiques charger à l’arrière de la calèche deux ou trois panières en osier, des nattes, ainsi qu’une petite tente de plage dans le style de celles que l’on voyait en France au Touquet. Palmyre dirigeait la manœuvre, s’assurant que tout était en place pour notre pique-nique, dès le petit déjeuner avalé, nous partirions vers cette belle plage dont m’avait parlé Karola. Sur un porte manteau placé dans ma chambre, on avait pris soin de déposer deux très beaux vêtements pour le bain : Une combinaison à rayures moulante qui s’ouvrait sur la poitrine et une autre dans le style « Johny Weissmuller » avec des bretelles qui dégageait complètement le buste et les jambes. Finalement, j’optais pour cette dernière qui était beaucoup plus appropriée pour nager en toute liberté ! Je savais que Karola était aussi une excellente nageuse. Par contre, je me demandais quel style de maillot elle allait revêtir… Chercherait-elle à masquer son corps vieillissant avec une tenue très couverte, comme en 1850, ou oserait-elle vivre avec « son temps » ? J’avais hâte de le découvrir ! Pour le moment, j’endossais un costume de toile qui avait été commandé dès mon arrivée, n’ayant apporté pour tout bagage que le seul costume que j’avais mis en partant de Conakry. Karola avait toujours eu le souci de mon bien être, comme lorsqu’elle m’offrit cette eau de Cologne de Jean-Marie Farina, ce maître parfumeur qui avait, dès le XVIII e siècle créé cette eau délicieusement fraîche et parfumée en venant y ajouter une note d’ambre des plus agréables que j’adorais. Ce « joyau » olfactif se trouvait mis en valeur dans un superbe flacon qui lui servait d’écrin, et sur lequel il y avait une étiquette portant mes initiales. Je tenais tant à ce parfum que je ne le portais qu’avec parcimonie pour le conserver le plus longtemps possible. Tel un trésor, je gardais précieusement ce flacon, le caressais, le respirais, le vénérais à l’instar d’une relique. Mais un jour, en nettoyant mes objets de toilettes, le domestique le laissa tomber à terre où il se brisa. Sous l’emprise de la colère, j’ai giflé cet homme avec tant de rage qu’il s’enfuit en courant. Regrettant de m’être emporté de la sorte, j’ai tenté de le rattraper pour lui faire mes excuses, mais il avait disparu dans l’épaisse végétation qui entourait l’Institut. Finalement, j’ai ramassé les morceaux de verre religieusement avant de les ranger dans une petite boîte en y ajoutant ces mots de Lamartine griffonnés sur un papier : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »
Plus tard, je suis allé dans la jolie villa où nous avions installé notre petit nid d’amour. J’y avais caché une boucle de ses cheveux qui s’y trouvait toujours. Alors, j’ai posé la boîte qui renfermait les morceaux du flacon dans la cachette, et j’ai laissé derrière moi cette maison devenue une véritable ruine après le décès du propriétaire qui me l’avait louée après le départ de Karola. Depuis longtemps, il n’y avait plus de domestique pour l’entretenir et très vite la végétation avait repris ses droits. Oh, Karola, mon amour, ma tendre amie, comment oublier ces moments délicieux, peau contre peau, lorsque nous nous aimions les premiers jours de pluie, nus comme Adam et Eve sur cette terrasse où nous restions des heures enlacés l’un contre l’autre. En ce temps bénis où nous étions jeunes et beaux, notre amour était un véritable feu d’artifice !
Tout d’un coup, la voix de Karola m’arracha à mes souvenirs brûlants…
– Victor, que fais-tu donc ? Hâte-toi de venir prendre ton petit déjeuner avant notre départ pour la plage.
– J’arrive ! J’arrive !
Une fois à table, je n’oubliai pas de la remercier pour les maillots.
– Lequel as-tu choisi ?
– Celui qui met le plus en valeur mes attributs répondis-je avec aplomb !
– Je peux admirer tes « attributs » dans les deux s’exclama-t-elle en esquissant un sourire malicieux.
Ensemble, nous sommes partis d’un grand éclat de rire retrouvant alors notre joyeuse complicité. Nous savourions chaque seconde de cette belle matinée magnifiée dans le superbe cadre de la villa KAROLA . Dès que le Comte avait acheté cette belle demeure coloniale, il l’avait aussitôt débaptisée pour lui donner le nom de son épouse, cette femme que je n’avais jamais cessé d’aimer… Un peu plus tard, quand le moment fut venu de monter dans la calèche, Karola dit à Firmin :
– Nous allons faire un petit détour par l’usine où Prosper m’attend. J’ai promis de lui remettre son rapport avec mes observations, mais cela ne prendra que quelques minutes.
Tandis que la voiture filait sur les chemins caillouteux, je ne cessais de la contempler. Elle portait une robe de mousseline blanche, ainsi qu’une capeline en paille très souple dont le ruban était entrelacé dans la natte de ses beaux cheveux roux qui laissaient apparaître quelques mèches éclaircies par le passage des années. À soixante-dix ans, cette femme dégageait toujours une noblesse à laquelle se mêlait son parfum, elle possédait encore un charme indéfinissable ! Plongé dans ma rêverie, c’est à peine si je me rendis compte que Lily Belle nous avait conduits à l’usine tambour battant. Comme convenu, Prosper attendait devant la grille d’entrée où il discuta avec Karola pendant quelques minutes avant de lui promettre de venir à la villa au moment de la réception qui serait donnée en mon honneur. Enfin, le moment arriva où nous partîmes pour la plage du Gosier. Donnant sur l’océan Atlantique, cette plage s’étendait à perte de vue au sud de la ville, loin du bruit et des regards indiscrets. Des pélicans s’y prélassaient en grand nombre, le sable blanc était d’une finesse incroyable me rappelant en tous points la plage où nous allions à Conakry. Cet endroit était tout simplement sublime ! Pendant que nous admirions le paysage, les deux domestiques qui nous avaient accompagnés s’activèrent pour installer notre petit campement, ainsi que tout le nécessaire pour que nous puissions profiter pleinement de notre pique-nique.
Il était environ dix heures et la plus belle des journées s’offrait à nous, à nous deux ce qui faisait de moi le plus heureux des hommes ! Karola s’engouffra la première dans la petite tente qui ressemblait à un chapeau chinois, elle en ressortit moulée dans un maillot de jersey bleu, gansé de blanc, qui laissait apparaître son décolleté, ses bras et ses cuisses entièrement dénudées.
– Alors, Victor, est-ce je te plais dans ce maillot ?
– Avec ta peau dorée, tu es magnifique !
– Oui, je viens souvent ici pour me bronzer. Tu sais que j’ai toujours aimé le soleil.
Puis, sans que je me souvienne comment, ma bouche rencontra la sienne… mon dieu, que c’était bon ! Finalement, nos bouches se détachèrent l’une de l’autre, elle me dit alors sur un petit ton ironique :
– Tu ne trouves pas que nos lèvres ont perdu le « feu de la jeunesse » ?
– En tout cas, les tiennes sont toujours aussi douces, avec un merveilleux goût de miel…
– Normal, j’en mange tous les jours !
– Vraiment ? Alors, approche ma « petite abeille » pour que je puisse te donner un baiser que tu n’oublieras pas.
Emporté par mon élan, je l’embrassais avec passion, au risque de lui couper le souffle ! Elle, de son côté, me caressait la nuque, le cou, les épaules, et ma peau frissonnait de plaisir au contact de ses doigts. Je la laissais prendre toutes les initiatives, me sentant revenu dans la peau d’un adolescent qui découvre l’amour pour la toute première fois. Ah, Karola, le désir que j’avais pour toi à ce moment-là était inexprimable ! Lorsque notre étreinte se relâcha, elle me murmura à l’oreille :
– Tu sais Victor, ce que nous avons été l’un pour l’autre, nous le serons éternellement… Le temps, l’espace, nos vies respectives n’ont rien atténué, rien détruit, rien ne s’oublie jamais, alors aime moi comme tu le faisais en Guinée.
Cessant de parler, elle s’abandonna entre mes bras avec cette émotion et ce désir que je lui connaissais. Je savourais la chaleur de son corps, le rythme lent de sa respiration pendant qu’elle se blottissait tout contre moi. Nous étions peau contre peau, tous deux enveloppés dans ce grand drap de bain, mes doigts se plaisaient à parcourir la naissance de sa gorge, de ses seins, de ses cuisses… Soudain, elle dégagea ses épaules pour faire glisser son maillot, juste avant que je ne le fasse à mon tour et comme s’ils avaient gardé le souvenir de la « plus haute intimité sexuelle » que nous avions vécue dans notre jeunesse, nos corps, qui avaient tant souffert d’être séparés, se reconnurent instantanément pour éprouver de nouveau le feu de la jouissance et du plaisir sans limite ! J’étreignais de tout mon être cette femme que je n’avais jamais cessé d’aimer, cette âme sœur, cette amie, cette amante… J’humais le parfum de sa peau, son odeur d’ambre, mêlée de vanille, de santal, de bergamote, de toutes les fragrances du grand parfumeur Guerlain auquel elle était fidèle depuis de longues années. Certains parfums, disait-elle, habillent les femmes, comme un « complice de leur peau » pour laisser, dans leur sillage, une bouffée de leur être intime qui saute au nez de tous ceux qui viennent à les croiser. Même si tu ignores tout de cette femme, tu peux la deviner dès qu’elle ouvre son sac pour y prendre un mouchoir de dentelle ou sa bourse. Bref, tu sais QUI elle EST rien qu’en sentant son parfum ! C’était vrai car dès notre première rencontre à Pastoria, je t’avais « respirée » Karola… Tu portais déjà ce même parfum, exalté par ce vent du désert appelé l’harmattan, qui semblait déjà me dire : « Vous n’aimerez que moi, docteur et vous ne m’oublierez jamais. » Oh, ma bienaimée comme je savourais l’odeur de ta peau, en me donnant à toi de tout mon être, de toute mon âme, sur cette plage du Gosier où tu m’avais à nouveau envoûté. Rappelant le mouvement des vagues, nos corps se balançaient au même rythme, à la même cadence, ce qui nous émerveillait autant l’un que l’autre, car jamais nous n’aurions pu imaginer que cela puisse encore se faire à notre âge ! Mais c’était bel et bien la renaissance de notre amour, l’aube d’une harmonie nouvelle et durable qui prenait racine dans cette île aux épices, sur cette plage enchanteresse…
Enroulés dans le drap de bain, nos corps étaient scellés comme dans une chrysalide entourée de son cocon de soie et nous ne parvenions plus à nous séparer. Nous restâmes dans cette position pendant plus de deux heures, Karola m’ayant laissé la reprendre avec une ardeur dont je me croyais incapable jusqu’au moment où les becs inquisiteurs des pélicans se mirent à frapper sur notre cocon nous obligeant à nous extirper de notre nid d’amour pour aller trouver refuge dans la tente en forme de chapeau chinois. Et quand nous fûmes à l’abri de leurs attaques, Karola me demanda :
– As-tu faim Victor ?
– Oui, je suis affamé ! Laisse-moi juste le temps de passer mon autre maillot.
Seulement, mon désir sexuel immodéré et mes sens exaltés me poussèrent à la reprendre avec encore plus de fougue tant j’étais excité par ce corps que j’avais abandonné depuis si longtemps. N’arrivant pas à être rassasié, j’avais à peine terminé que je voulais déjà recommencer ! Pour réussir à calmer mes élans passionnés, Karola enfila rapidement un maillot plus couvrant, sortant ensuite du « chapeau chinois » afin de commencer à déballer nos victuailles et comme l’amour donne de l’appétit, tout fut avalé goulûment ! Me voyant repu, Karola me dit alors :
– J’aimerais trouver quelques beaux coquillages avant de rentrer. Viens, allons-nous promener le long de la plage, veux-tu ?
Ses désirs étant des ordres, j’accédais aussitôt à sa demande et en moins d’une heure nous avions récolté un superbe nautilus, un bénitier, plusieurs étoiles de mer et un bloc de corail blanc. En somme, tout ce qu’il fallait pour compléter la collection de Karola que j’avais admirée dès le jour de mon arrivée dans sa villa. Les frégates et les mouettes volaient autour de nous, accompagnées de la bande de pélicans qui semblait vouloir nous escorter dans notre chasse au trésor, j’avais l’impression de vivre un véritable conte de fées ! Mais l’heure du retour avait déjà sonné, comme nous l’avons compris en voyant Firmin s’avancer vers nous, Lily Belle galopant avec bonheur dans l’eau qui montait jusqu’à mi-hauteur de ses pattes.
– Lily Belle adore courir dans les vagues dit-il d’une voix joyeuse en tirant doucement sur les rênes pour freiner la course de la jument. Et vous, Madame la Comtesse et vous docteur, est-ce que vous avez apprécié votre escapade ?
D’une seule voix nous lui avons répondu : Oh que oui Firmin ce fut une merveilleuse journée !
Il ne fit pas d’autre commentaire, mais nous lança un regard complice, il avait TOUT deviné… et lorsqu’il voulut aider Karola à monter dans la calèche, je ne pus m’empêcher de m’interposer :
– C’est inutile, Firmin, je me charge de Madame la Comtesse.
Sans me soucier des conventions, je la pris dans mes bras comme on enlève une jeune mariée, elle me donna en retour un baiser passionné. Pendant ce temps nous entendions Lily Belle pousser de petits hennissements de contentement, Firmin sifflotait un air enjoué qui nous montra combien il était heureux pour nous ! Comme au temps de mes jeunes années, mon cœur était avide d’amour et je n’avais plus qu’un seul désir : combler ce vide affreux de la séparation qui, durant toutes ces longues années, nous avait tous les deux affligés, dont je portais seul la responsabilité. Aujourd’hui, elle s’était donnée à moi corps et âme ce qui montrait bien qu’elle m’avait pardonné. Seulement, je voulais qu’elle me le dise, j’avais besoin de l’entendre de sa bouche. Aussi, intérieurement, je me fis le serment de lui poser la question le soir même et si sa réponse était celle que j’attendais, j’accrocherai autour de son joli cou la pépite en or qui était restée dans la poche de mon veston, avant de lui refaire l’amour à en perdre la raison… Oui, je l’avoue en dépit du poids des années, mon esprit n’était pas encore détaché des passions de ce monde, pas plus que celui de Karola qui venait de m’en donner la preuve ! C’est sans doute pour cela que cherchant probablement à nous faire penser à autre chose, elle passa tout le trajet du retour à me raconter l’histoire de Prosper.
Pour commencer, elle m’apprit que ce charmant garçon avait été pratiquement élevé par sa marraine, la Comtesse de Lalande, qui avait pris à son service le père de Prosper. Ce dernier était arrivé aux Antilles sur un bateau « négrier » comme de nombreux africains. D’origine guinéenne, il possédait des talents de mécanicien lui ayant valu d’être affecté à l’usine de canne à sucre. Très vite, il s’était fait remarquer pour ses compétences, son intelligence et son éducation qui le distinguaient des autres. Pour toutes ces raisons, la Comtesse finit par le nommer contremaître, en lui confiant tous les jours un peu plus de responsabilités. Puis, vint le jour où il se maria, en épousant la lingère personnelle de la Comtesse dont les broderies et les dentelles faisaient l’admiration de tout Pointe-à-Pitre. Prosper naquit quelques mois après leur union, en s’attirant immédiatement l’affection de la Comtesse qui n’avait jamais eu la chance d’avoir elle-même des enfants. Cette dernière ayant promis à ses parents de lui offrir plus tard les meilleurs professeurs, l’avenir s’annonçait radieux pour le petit Prosper. Mais à l’âge de cinq ans, il eut la douleur de perdre sa mère, emportée par une fièvre foudroyante malgré tous les soins qu’on lui avait prodigués. À la suite de ce drame, il fut entouré d’affection et de soins par son père et sa marraine, jusqu’à devenir ce beau jeune homme brillant et cultivé auquel la Comtesse décida de confier la gestion de ses domaines y compris celle de l’usine de canne à sucre et des échanges commerciaux avec les pays étrangers et comme Prosper et son père étaient devenus, en quelque sorte, sa seule famille après son veuvage, Simone de Lalande avait demandé à Karola, son unique héritière qui n’était pas alors en mesure de la rejoindre, de ne jamais se séparer de Prosper quand elle quitterait ce monde, sachant d’avance qu’il lui serait indispensable pour continuer l’exploitation de la canne à sucre et des plantations de café. Naturellement, Karola lui avait juré qu’elle respecterait sa volonté ayant toujours entretenu d’excellentes relations avec sa marraine pour laquelle elle éprouvait une très grande tendresse. Enfin, quand la Comtesse s’en alla rejoindre un monde meilleur Karola n’hésita pas à partir pour les Antilles, puisque rien ni personne ne la retenait en France… Sa famille s’occupait de sa petite fille dont la santé fragile nécessitait son maintien en métropole et depuis plusieurs mois, je ne répondais plus à ses courriers, elle ignorait complètement ce que j’étais devenu.
Karola me raconta aussi qu’après avoir été hébergée durant toute une année chez ses amis marseillais, elle s’embarqua pour Pointe-à-Pitre afin de rejoindre le domaine que sa marraine lui avait légué, Prosper s’étant occupé de le gérer jusqu’à son arrivée. Avec son aide qu’elle apprit rapidement à diriger l’usine de canne à sucre et à développer d’autres activités qui n’effrayèrent nullement la battante qu’elle était. Par contre, elle n’oublia jamais son long et périlleux voyage au cours duquel le bateau dut traverser une violente tempête, ce qui n’empêcha pas le Commandant et son équipage de rester parfaitement sereins, de telle sorte que chaque soirée sur le paquebot était des plus agréables. « Tous les jours, me confia-t-elle, les femmes changeaient de toilettes pour briller de mille feux avec leurs bijoux, impatientes d’être invitées à la table du Commandant, même lorsque les vents se déchainaient au dehors ! Quant aux hommes qui se trouvaient à bord, ils s’empressaient de leur faire la cour, tout en sachant parfaitement que tout cela s’arrêterait à la fin du voyage. Il fallait voir ces couples dans les couloirs, dignes et élégants, se tenir fébrilement aux rampes de cuivre pour conjurer le tangage et réussir à garder la tête haute ! » Karola se souvint également qu’elle pouffait de rire chaque fois que l’une de ces « grandes dames » venait à casser un de ses talons, pour se rattraper in-extremis au bras d’un mari bedonnant en poussant de petits cris ridicules ! Malheureusement, les ponts inférieurs du paquebot accueillaient aussi une population beaucoup plus désargentée et de plus en plus pauvre à mesure que l’on s’enfonçait dans les profondeurs du navire. C’est là qu’elle comprit que les soutiers avaient une vie terrible, constamment à la merci des pires avatars provoqués par les brûlures et la chaleur étouffante. Ce qui la choquait particulièrement, c’est qu’ils étaient complètement ignorés des passagers de « première classe » qui restaient parfaitement indifférents à leur triste sort… Je retrouvais bien là cette empathie qu’elle avait toujours eu pour les êtres dépourvus d’un certain rang social, à la merci du mépris des « nantis », comme je l’avais constaté bien des fois quand nous travaillions ensemble à Pastoria et mon attachement pour elle n’en avait été que plus fort. Ah ce que je l’aimais dans ces moments-là !
Le jour où elle débarqua à Pointe-à-Pitre, elle fut acueillie par le Gouverneur, avant d’être reçue par Prosper qui était tellement heureux de faire sa connaissance, depuis le temps que la Comtesse de Lalande lui avait parlé d’elle, le plus naturellement du monde, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, comme s’ils s’étaient toujours connus ! Karola fut très émue par cette démonstration d’affection. Elle sentit immédiatement qu’ils allaient être en « phase » et que leur partenariat qui s’annonçait sous les meilleurs auspices, serait-on ne peut plus fécond. De plus, son instinct lui disait que cet homme franc et solide allait la protéger de tous ses concurrents qui ne devaient avoir qu’une idée en tête : abattre cette Française qui, sans avoir encore mis les pieds sur le marché de la canne à sucre, était déjà pour eux une véritable ennemie ! Mais Prosper serait là, toujours à ses côtés, pour l’aider à déjouer leurs plans ; y compris au péril de sa vie, quand Karola voulut s’opposer à l’esclavage des ouvriers agricoles que certains planteurs considéraient encore comme une chose « normale ». Une fois installée au Manoir, elle avait souhaité rencontrer tous les anciens esclaves qui, jadis, avaient travaillé dans les plantations ayant appartenues à sa marraine. Elle tenait absolument à savoir ce qu’ils étaient devenus, Prosper lui ayant apporté tout son soutien dans cette lourde tâche, elle fut soulagée de constater qu’aucun d’eux n’avait subi de sévices ou de brimades. De surcroît, ils avaient conservé un excellent souvenir de la Comtesse qui, disaient-ils, avait été très bonne pour eux et leurs familles, tant et si bien que des frères, des cousins et des amis à eux avaient choisi de continuer le travail de la canne à sucre, de la cueillette du café, de la récolte et de la préparation de la vanille, cette dernière étant très demandée à l’étranger. De son côté, Karola leur fit la promesse solennelle qu’elle serait toujours attentive à leurs besoins et qu’ils n’auraient pas à se plaindre de leurs conditions de travail. Elle s’engagea même à ouvrir une école dès qu’elle aurait reçu l’approbation du Gouverneur, ce qui ne tarda guère ! Quant à Prosper, il devint leur porte-parole attitré et leur meilleur défenseur. Mais tous ces changements suscitèrent la colère des autres planteurs, prêts à recourir à la violence, ceci aurait pu coûter cher à Karola sans la vigilance accrue de son régisseur, lequel était soutenu par l’ensemble des ouvriers agricoles qui lui vouaient une estime sans bornes pour le respect de ses engagements, son honnêteté et sa fidélité à l’héritière de la Comtesse. Cependant, Karola estimait qu’il était indispensable d’entamer le « dialogue » avec ses concurrents, ce qui lui fit prendre l’étonnante décision de les inviter au manoir. Déterminée, elle était convaincue qu’ils pouvaient tous ensemble conjuguer leurs efforts, en les persuadant d’adopter ses idées qui les feraient renoncer à utiliser la force et le mépris envers tous ceux qui travaillaient dans leurs plantations respectives. En premier lieu, elle proposa d’agrandir l’usine de transformation de la canne à sucre et de la faire diriger par un Comité de planteurs expérimentés, tandis que les ventes de toutes les productions seraient regroupées pour que cette organisation collective dégage de meilleurs bénéfices. Évidemment, il y eut au début quelques réfractaires qui, devant les résultats d’une étude ayant formellement prouvé que Karola avait raison, ne tardèrent pas à capituler, leurs « intérêts » étant plus importants que leur orgueil et dans les mois qui suivirent son arrivée, beaucoup de choses nouvelles virent le jour dans la région. Quand l’usine se mit à fonctionner à plein régime, les craintes des plus réticents s’évanouirent complètement. Les profits dégagés permirent à ces petits planteurs de vivre beaucoup plus aisément et les ouvriers agricoles étaient libres d’aller et venir d’une région à l’autre. Pour finir, l’esclavage, dont l’abolition en 1848 n’avait jamais vraiment été respectée, disparut progressivement. Ainsi, grâce à son intelligence et à sa diplomatie, sans oublier le soutien constant de Prosper, Karola était parvenue à accomplir un véritable miracle, en faisant le bonheur et l’admiration de TOUS !
Une liberté chèrement acquise
Karola avait une aversion très aiguë pour l’injustice et ce qu’elle était parvenue à accomplir depuis son arrivée à Pointe à Pitre suscitait autant d’admiration que d’inquiétude, car certains planteurs craignaient la révolte et la vengeance des noirs venus d’Afrique, ces derniers ayant payé un lourd tribut à la colonisation des Antilles qui avait besoin d’une forte main d’oeuvre pour toutes ses productions de canne à sucre, café, cacao, manioc, vanille, etc. C’est ainsi que plusieurs centaines de noirs avaient été transplantés de la Guinée pour être vendus aux planteurs et à l’arrivée de Karola, l’esclavage était encore une pratique très courante. Rien ne la dégoûtait autant que cet asservissement de l’homme par l’homme, comme elle l’avait découvert dès qu’elle avait posé le pied sur notre terre d’Afrique. Elle avait appris, notamment que des bateaux négriers partaient régulièrement de l’île de Gore pour le nouveau monde, que les malheureux captifs y étaient la plupart du temps mis aux fers pour éviter les suicides et que beaucoup d’entre eux mouraient par manque d’hygiène ou de nourriture tandis que ceux qui parvenaient à survivre étaient aussitôt vendus aux propriétaires de plantations où ils allaient connaître une vie très dure. Toutes ces pratiques étaient réglementées par le code noir promulgué sous Louis XIV, en 1685, qui reconnaissait aux esclaves le statut de « personne » tout en faisant preuve d’une dureté impitoyable ! Parfois, certains avaient la chance d’être affranchis et de devenir des hommes libres, comme cela avait été le cas des employés ayant travaillé pour la marraine de Karola. Mais l’esclave qui avait eu le malheur de vouloir s’enfuir était marqué au fer rouge d’une fleur de lys sur l’épaule… En songeant à tout cela, il me revint en mémoire que Karola possédait un beau portrait de Victor Shœlcher, le principal acteur de l’abolition de l’esclavage. Dès 1877, ce bienfaiteur, né à Paris rue du faubourg St Denis, avait commencé à interdire la « bastonnade » dans les bagnes, notamment en Guyane. Après son décès, les cendres de ce grand homme furent transférées au Panthéon, et Karola n’avait qu’un désir : suivre l’exemple de cet humaniste dans son combat pour la liberté à laquelle chaque être humain devait avoir droit. Elle songeait souvent à tous ces hommes et ces femmes, accompagnés parfois de leurs enfants, qui, lorsqu’ils étaient destinés à être vendus, enduraient des souffrances interminables pendant les longues marches destinées à les mener de marché en marché, retenus par une corde passée autour du cou, et le plus souvent sans rien avoir à manger. Même quand le marché n’était pas très loin, leur calvaire était long et pénible, car on s’ingéniait à effectuer de nombreux détours pour donner aux captifs l’illusion d’être expatriés dans des contrées lointaines, ceci afin de les dissuader de prendre la fuite. Durant la nuit, ces malheureux étaient constamment entravés, pendant que les femmes se trouvaient à la merci de leur propriétaire qui n’hésitait pas à abuser d’elles, voire à les prêter en échange d’une quelconque rétribution. Une fois parvenus à destination, ils se retrouvaient séparés les uns des autres, changeant souvent de mains à plusieurs reprises avant que leur sort ne soit enfin fixé. Mais en débarquant aux Antilles, Karola s’était juré de se battre comme une tigresse pour faire cesser cet odieux trafic !
En fine stratège, elle entreprit, tout d’abord, de rallier à sa cause le Gouverneur, ainsi que plusieurs personnalités qui allaient pouvoir l’aider à faire cesser cette abominable traite que certaines plantations pratiquaient toujours. Et c’est à l’occasion d’une réception donnée chez le Gouverneur qu’elle fit la connaissance du Comte Giorgio de la Cordoba… Bien qu’étant beaucoup plus âgé qu’elle, il avait ce charme et cette élégance naturelle des andalous, comme elle le remarqua immédiatement. De son côté, à la seconde où leurs regards se croisèrent, il fut ébloui par les yeux de Karola, de la même façon que je l’avais été lors de notre première rencontre à Pastoria. Au début, il lui fit une cour discrète, montrant tout le respect qu’il avait pour elle. Puis, un beau jour, il l’invita dans sa propriété qui avait tout d’une hacienda où il élevait des chevaux pur-sang de race espagnole. Très vite, ils réalisèrent qu’ils partageaient ce même goût pour la Nature et ce même amour pour les hommes comme pour les animaux. C’était un homme apprécié de tous, généreux autant qu’attentionné, sans parler de son immense culture. Aussi, lorsqu’au bout de quelques mois, il se décida à la demander en mariage, elle accepta avec la plus grande joie ! Karola avait une immense confiance en cet homme qui, me confia-t-elle, avait fière allure sur son cheval, portant un beau costume andalou et un grand chapeau de feutre noir à larges bords. Elle savait, au plus profond d’elle-même, qu’il ne la décevrait pas… Karola, pour sa part, ne savait pas monter à cheval, mais il lui promit de lui apprendre, en y mettant tout le temps et la patience nécessaires. Par contre, il ne voulut pas attendre pour lui offrir la jeune et jolie jument qui reçut le nom de Lily Belle, sachant à l’avance qu’elles allaient devenir les meilleures amies du monde ! Le Comte trouva le bonheur aux côtés de Karola, car il ne s’était jamais marié auparavant, ayant perdu jadis une fiancée qu’il avait beaucoup aimée. C’était un homme fidèle, comme il le lui prouva durant les trente merveilleuses années qu’ils allaient vivre ensemble, dans le cadre idyllique de la très belle demeure coloniale qu’il acheta peu de temps après leur union. Et c’est encore lui qui décida de baptiser cette villa du nom de Karola, tandis qu’elle-même fut on ne peut plus heureuse de céder le manoir de sa marraine à son cher Prosper.
Quand Karola rencontra le Comte, il avait quarante-six ans. Il appartenait à une très ancienne famille de la noblesse espagnole, celle-ci étant renommée pour son élevage des chevaux pur-sang appelé « cartujano » ou chartreux. Lorsqu’il arriva aux Antilles, le Comte voulut à son tour, perpétuer la race de ces chevaux aux qualités exceptionnelles, connus pour leur robustesse, leur fougue et leur intelligence, sans parler de leur caractère doux et affectueux, et de cette élégance naturelle qui leur valut de devenir les montures préférées de rois. Pour toutes ces raisons le Comte vouait une passion à ce cheval de prestige, en étant fier d’avoir pu le faire connaître sur le territoire antillais où son élevage, très apprécié, lui permit de faire fortune. Vivant dans une hacienda qu’il avait fait construire dans la plus pure tradition espagnole, il se montrait assez solitaire, préférant la compagnie de ses chevaux à celle des hommes. De ce fait, il se rendait rarement aux réceptions auxquelles il était convié. Mais il connaissait bien Prosper, le régisseur des domaines de la Comtesse de Lalande, il leur arrivait souvent de galoper ensemble dans la campagne antillaise. C’est comme cela qu’ayant appris par Prosper l’arrivée de Karola, il avait fait l’effort de se rendre à la réception donnée par le Gouverneur en l’honneur de celle qui allait devenir sa femme…
Voilà comment Karola était devenue Comtesse, en liant son destin à cet homme d’une infinie bonté qui lui voua toujours une admiration sans bornes, veillant à respecter son caractère indépendant et ses idées très « avant-gardistes » pour l’époque. Bien vite, elle devint pour lui une partenaire avisée, sachant qu’elle ne l’avait épousé ni pour son blason, ni pour sa fortune. Au rayonnement de son visage, on voyait le bonheur que Karola éprouvait lorsqu’elle se trouvait compagnie de son mari. Mais elle mettait aussi un point d’honneur à tenir son rang de Comtesse quand ils devaient se montrer en public. Veillant à tenir sa promesse, il lui avait appris à monter un magnifique étalon gris pommelé au regard vif et expressif. Au fil du temps, la cavalière et sa monture devinrent si complices que Karola disait que son cœur se mettait à vibrer quand elle voyait l’étalon accourir vers elle au grand galop ! Constamment soucieuse de son apparence, elle chevauchait en amazone, vêtue d’un costume noir brodé de petites roses ou d’œillets sur la jaquette, avec une jupe culotte très ample et ses cheveux tressés en chignon retenus par un superbe peigne en écaille. Quand elle galopait aux côtés du Comte qui portait le « campéro » traditionnel en alpaga gris foncé, assorti à son chapeau « trarecorto » de même couleur, les antillais les saluaient en s’extasiant, tant ils étaient élégants mais ils admiraient surtout ce magnifique couple pour ses qualités de cœur et sa générosité qui faisaient l’unanimité. Ainsi, Karola et Giorgio vécurent ensemble une merveilleuse histoire jusqu’en 1918, l’année où le Comte, âgé de quatre-vingt-six ans, rendit son dernier soupir, en laissant derrière lui une épouse inconsolable… Jusqu’à mon retour.
– Avec le Comte, me raconta-t-elle pour ne rien me cacher, notre amour s’exprimait de l’aube au crépuscule, en me guérissant, petit à petit, de cet éloignement émotionnel, de cette « déchirure » dont tu m’avais affligée depuis notre séparation à Paris. Tu sais, quand on est tombé à terre, l’amour seul peut nous remettre debout, et c’est Giorgio qui m’a relevée… En fait, les liens qui nous ont unis ont des racines si profondes que rien, ni personne, ne pourra jamais les détruire. Auprès de lui, j’ai pris conscience de ma véritable destinée, celle que j’ai réalisée ici, entre les murs de cette villa où je suis entourée de tous ces chevaux qu’il aimait tant, et qui sont devenus pour moi les plus fidèles des compagnons.
En écoutant ses confidences, je compris que Karola continuerait à tenir son rang de Comtesse de Cordoba dans cette île aux épices où je n’aurai peut-être jamais ma place. C’est à ce moment-là que j’entendis une voix me souffler à l’oreille : « C’est le prix à payer, docteur Sadetine ! Au seuil de ta vie, tu réalises que ton orgueil et ton ambition t’ont coûté ce que tu avais de plus cher. Certes, tu as aimé cette femme, mais pas assez pour ne pas mériter de l’entendre te dire aujourd’hui : “Ô toi que j’ai tant admiré, à qui j’étais entièrement soumise, tu ne fus pour moi que chagrin et abandon… Et même si tu es revenu pour apaiser ma peine, même si nous sommes redevenus amants l’espace d’un instant, tu ne peux plus rien espérer de moi. Alors, il ne te reste qu’une chose à faire : retourner en Guinée.” Ah, ma tendre Karola, pourras-tu jamais me pardonner ? Ce soir, s’il le faut, je te le demanderai à genoux et quoi que tu décides, je ferai ce que tu voudras car, comme tu venais de le clamer haut et fort, aimer, c’est trouver sa vérité à travers l’autre. Une vérité dont je venais enfin de comprendre toute la portée ! »
Loin de moi, tu avais fait ton entrée dans un monde qui m’était totalement étranger. Un monde que tu avais su séduire par ton esprit et ton regard brillant qui, quelquefois, laissait apparaître une douce mélancolie que tu attribuais à l’absence de ta fille Laurence, restée en France pour soigner sa santé auprès de tes parents. Tu espérais toujours sa venue, mais le temps ne cessait de passer inexorablement… Aujourd’hui, elle avait quarante-deux ans, elle était devenue une talentueuse photographe qui faisait ta fierté. Mais elle refusait toujours de s’expatrier pour venir te rejoindre, trop accaparée par son cercle d’amis, ses nombreux clients et son père, gravement malade, auquel elle rendait régulièrement visite. De ton côté, tu n’avais jamais eu le mal du pays, ne désirant pas plus retourner en France qu’en Hongrie, le pays de tes ancêtres, parce que maintenant, tes vraies racines étaient là, dans cette île aux épices, comme tu l’avais compris en épousant le Comte. Tu ressentais le lien qui t’unissait à cette terre chaque fois que tu montais son magnifique chartreux qui, tout autant que toi, souffrait de son absence. Dès que tu apparaissais, il venait vers toi pour que tu caresses sa superbe crinière et sa douleur s’apaisait aussitôt. Ce cheval, royal et noble, dont le cœur ne battait que pour son maître, avait aussi conquis le tien, mieux que quiconque, tu savais lui parler de lui, pendant que ce « joyau du haras » galopait dans le vent pour t’emporter au paradis, le temps d’une chevauchée… En fait, c’était sa façon à lui de te dire combien il t’aimait ! Oui, Karola, tes vraies racines étaient ici, je venais de le comprendre, à mon grand désespoir. Jamais tu ne repartirais en Guinée avec moi, pas plus que je n’allais pouvoir rester ici, comme je l’avais imaginé après que nous ayons fait l’amour sur la plage du gosier. Les êtres sont semblables à la chenille : ils doivent rêver au papillon pour accomplir leur métamorphose. Toi, tu y étais parvenue, grâce à l’amour que tu avais retrouvé auprès du Comte. Moi aussi, je t’avais aimée, même adorée mais aimer n’est pas savoir aimer, comme lui avait su le faire !
Lily Belle nous ramenait au petit trot vers ta villa, ce qui t’avait laissé le temps de me faire toutes ces confidences, en me permettant d’entrevoir ce qu’avait été ta vie depuis ton arrivée ici, en 1876. Un certain malaise s’était brusquement emparé de moi, m’amenant à te demander :
– Pourrais-je te rejoindre ce soir ?
– Il est vrai que nous allons dîner de bonne heure. Seulement, ne penses-tu pas qu’après une journée aussi chargée il serait plus sage de prendre un peu de repos répondit-elle sur un ton rieur.
– Je ne suis ni fatigué, ni assouvi… néanmoins, je ferai ce que tu voudras.
Craignant qu’elle ne se sente trop lasse pour m’ouvrir la porte de sa chambre je pris la décision de lui offrir la pépite en or tout de suite après le dîner. Cela faisait tellement longtemps que ce bijou attendait d’être libéré de son écrin, je n’avais encore que cette idée en tête quand un domestique vint nous annoncer que le dîner était servi. Palmyre avait préparé un beau plateau de fruits de mer, accompagné d’une salade de fruits exotiques tout aussi appétissants, nous n’y avions pas encore touché quand Karola m’annonça déjà la suite du menu :
– Nous prendrons le café sur la terrasse, et je te ferai déguster le rhum le plus enivrant de toute l’île !
– Je m’en régale d’avance lui dis-je en ayant l’esprit un peu préoccupé.
Après quoi, nous avons soupé en silence, sans doute parce que nous songions déjà, l’un et l’autre, à ce qu’allaient être nos adieux qui, cette fois, seraient définitifs. Ensuite, comme prévu, nous sommes passés sur la terrasse où la fraîcheur du soir nous fit le plus grand bien, la journée ayant été très chaude, même au bord de la mer où nous venions de passer des heures inoubliables. Des heures dont j’allais me souvenir jusqu’à la fin de mes jours… Pendant que nous savourions notre café, Karola me pria de lui parler encore de la France.
– Que veux-tu savoir exactement ?
– Eh bien, avant d’aller me coucher, j’aimerais que tu me parles des peintres à la mode dans la capitale.
– Attends, laisse-moi réfléchir… Il y a tout d’abord Van Dongen qui est très apprécié, et ses toiles se vendent assez chères. Certains disent que c’est véritablement le peintre des années folles. Il a l’habitude de réaliser le portrait des femmes de la haute société. D’ailleurs, en 1909, il en avait fait un que j’aurais aimé acquérir, car il te ressemblait étrangement. Malheureusement, lorsque je me suis présenté au « bateau lavoir » où, d’après ce que l’on m’avait dit, il résidait avec un certain Picasso, on me fit savoir qu’il avait quitté les lieux depuis un moment pour retourner dans son pays. Un autre peintre, que je ne connaissais pas, m’apprit qu’il avait vendu ce portrait pour trois francs six sous juste avant de partir. Aussi, pour me consoler, il m’invita à boire un verre de vin et il me raconta ce que Van Dongen pensait des femmes. Si je me souviens bien, voilà ce qu’il dit à propos du beau sexe : « Elles sont le plus beau paysage, c’est toute la terre et tout le ciel, c’est le feu de la vie, c’est l’épouse, mais aussi l’amante, l’oubli dans la volupté. »
– À ce que je vois, Van Dongen dévore la peinture comme les femmes ! s’exclama-t-elle joyeusement.
– C’est aussi un drôle de bonhomme, un peu anarchiste sur les bords. Et l’on raconte qu’il a été l’amant de la Marquise Casati avec laquelle, à Montparnasse, il s’étourdissait dans des fêtes qui pouvaient durer jusqu’à l’aube. Les critiques le trouvent vulgaire mais, personnellement, j’aime énormément ce qu’il fait, car ses « nus » sont des hymnes à la vie érotique. Il s’en dégage une grande force sensuelle ayant le don de me rappeler nos jeux érotiques, quand nos corps s’épanouissaient dans toute l’exaltation et l’exubérance de la jeunesse…
Voulant éviter de trop m’enflammer, je marquai une légère pause avant de reprendre :
– Le Bateau Lavoir est fréquenté par des artistes qui ont beaucoup de talent. Il y a Henri Rousseau, Albert Marquet, Edouard Vuillard, Othon Friez et, comme je te l’ai déjà dit, Pablo Picasso qui y vit avec sa compagne Fernande Olivier. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le sentiment que ce Picasso va faire beaucoup parler de lui dans les prochaines années. Il a, comme on dit, quelque chose de spécial… Il y a aussi une polonaise qui s’appelle Tamara de Lempicka. Elle ne produit pas beaucoup de toiles, mais elle rencontre déjà un certain succès. Elle peint souvent des femmes libres et indépendantes, un peu dans ton genre. Elle aussi, a été mariée à un Comte et l’année 1920 a été un tournant dans sa carrière. Elle a fait notamment un très beau portrait de son amie Ira, une belle femme rousse qui te ressemble aussi beaucoup et Tamara est déjà considérée comme la reine de l’Art Déco ! Une fois, j’ai eu l’occasion d’aller à l’une de ses expositions. Pendant que je regardais ses toiles, je n’arrêtais pas de penser que tu aimerais celle-ci ou celle-là…
– Je constate, mon cher Victor qu’à chacune de tes missions en France, tu en profites pour te replonger dans le milieu artistique que tu dois connaître beaucoup mieux que de nombreux parisiens.
– Tu sais bien que j’ai toujours aimé la peinture, tout autant que la littérature.
– Oui, je me souviens… Lorsque tu me parlais de Balzac, de Lamartine ou de Beaudelaire, je pouvais sentir combien tu aimais ces auteurs.
– Il y a aussi bien d’autres auteurs que j’apprécie. Chaque fois que j’ai la chance de revenir à Paris, je me promène sur les quais de la Seine pour y dénicher la « perle rare » qui me fera rêver au fin fond de ma brousse ! Mais les livres ne sont pas les seules choses que je regarde. Quand je prends le métro, je ne peux m’empêcher d’admirer les auvents et les grilles dans le pur style « art nouveau » de Paul Guimard. Je dois t’avouer que cet artiste me fascine, d’autant qu’à chaque coin de rue, on découvre une porte cochère ou une façade grillagée qui te parle de lui. Ah, comme j’aurais aimé découvrir toutes ces belles choses avec toi !
– Cela m’aurait beaucoup plu à moi aussi… seulement, je crois qu’on va en rester là pour ce soir. Je commence à me sentir fatiguée et tu me parleras demain des événements qui se sont passés à Paris.
– Eh bien, je commencerai par te parler de la Tour Eiffel, puisque j’ai eu le privilège d’assister à son inauguration en 1889. Mais avant de te dire bonsoir, je veux t’offrir un petit cadeau. Alors, donne-moi ta main, et ferme les yeux.
Intriguée, elle m’obéit sans la moindre protestation, me laissant déposer au creux de sa paume la petite boite que je gardais enfouie au fin fond de ma poche.
– Voilà, tu peux regarder maintenant…
Karola ouvrit les yeux et, au moment où ses doigts soulevèrent le couvercle de la boîte, elle poussa un cri d’admiration :
– Mon Dieu, mais c’est une pépite d’or ! J’en ai toujours rêvé et celle-ci est carrément somptueuse en plus, je vais pouvoir la porter comme un bijou. Tu as vraiment pensé à tout !
Sans lui laisser le temps de s’extasier davantage, je lui mis autour du cou la chaîne torsadée que j’avais choisie tout spécialement, afin qu’elle mette encore plus en valeur la pépite qui, comme je tins à le lui préciser, provenait tout droit des profondeurs de la terre Guinéenne ; elle s’écria :
– Oh là là, Victor, quel magnifique pendentif… Je l’adore !
– Lui aussi, il n’attendait que ton joli cou pour devenir encore plus resplendissant.
En remerciement, elle m’embrassa passionnément avant de me faire cette promesse :
– Je ne le quitterai plus jamais, car c’est un petit morceau de ton pays que tu viens de m’offrir. Maintenant il est temps de rentrer et ce soir nous dormirons ensemble ajouta-t-elle en me prenant par le bras pour m’entraîner jusqu’à sa chambre.
J’étais le plus heureux des hommes ! Comme je l’espérais, nous allions nous retrouver, encore une fois, pour atteindre le paradis des sens que l’on appelle le septième ciel… Le lendemain, dès que nous fûmes réveillés, je lui glissai à l’oreille :
– Cette journée à la plage du Gosier, tout comme cette nuit à la villa, restera dans nos mémoires pour l’éternité.
– Tu as raison, me répondit-elle avec une lueur de mélancolie dans le regard. Quand nous arriverons au seuil de notre vie et que nous nous souviendrons de ce que fut notre amour, nous pourrons nous dire ceci : oui, nous avons souffert et oui, nous nous sommes trompés de direction, mais nous avons su aimer un être vrai qui n’était pas factice et avec lequel nous avons connu la passion, le désir charnel, la tendresse, le dévouement, la complicité et la compassion. Malgré le chagrin et l’abandon, nous n’avons jamais cessé de nous aimer et je suis sûre que cet amour continuera dans une autre vie où nous nous retrouverons forcément.
– L’amour a de multiples facettes, Karola, il nous en reste encore beaucoup à explorer…
Je la serrais dans mes bras, pendant qu’elle s’abandonnait de nouveau avec toute la passion et la tendresse que je lui connaissais. Ce fut une communion de nos corps et de nos âmes à la fois touchante et vibrante, elle m’acceptait tel que j’étais m’ayant tout pardonné ! Ce fut un instant magique, à la fois violent et tendre, ponctué de rires et de larmes, entre bonheur et désarroi, craignant tous deux de nous perdre à tout jamais. Mais cette nuit avait donné un nouveau sens à nos vies, comme je le voyais à l’éclat de ses yeux. C’était sans doute le plus bel amour, le plus véritable, le plus beau que nous n’avions jamais vécu depuis le jour où nos chemins s’étaient séparés, c’est cet amour-là que j’allais emporter avec moi et qui allait marquer de son empreinte de feu les derniers jours de ma vieillesse. Ce jour-là, nous nous sommes levés beaucoup plus tard que d’habitude, l’amour nous ayant comblés tout autant qu’épuisés ! Finalemant, après avoir trouvé la force de nous lever, je souriais à l’idée de savoir maintenant ce que nous avions été l’un pour l’autre, ce que nous étions encore aujourd’hui et ce que nous serions toujours jusqu’à notre départ vers la maison de Dieu… Le « fil » n’avait jamais été coupé dans nos vies respective, notre séparation ne l’avait pas rompu, il ne le serait jamais ! Habité par cette certitude, je ressentis alors le besoin de lui ouvrir mon cœur comme jamais de façon à ce qu’elle sache tout ce que j’éprouvais pour elle :
– Karola, mon aimée, la lumière éblouissante de notre amour nous suivra jusqu’à notre dernier souffle… Elle était hier en Guinée, aujourd’hui elle est ici dans cette île paradisiaque et demain elle sera ailleurs… Mais, en vérité, elle est en nous pour l’Éternité. De vies en vies, elle nous réunira, encore et encore… Cette nuit, nous avons ravivé cette lumière de telle sorte qu’elle nous a unis à tout jamais. Même si nous sommes de nouveau séparés, nous pourrons encore nous « sentir », nous « deviner », nous « parler » à des milliers de kilomètres… Bien sûr, tu m’écriras et je fais le serment de répondre à chacun de tes courriers, car ces lettres seront les lueurs de notre âme qui nous aideront jusqu’au bout de notre chemin. Oh, Karola, je t’aime comme un fou ! Seulement, je ne veux pas te séparer de ce bel univers dans lequel tu vis et qui te rend si radieuse. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que tout ce qui t’entoure n’est que beauté… Je sais qu’en Guinée, je serai incapable de t’offrir ce genre d’existence. Là-bas, les maladies tropicales et la misère sont omniprésentes, je ne peux te cacher que l’état sanitaire du pays est déplorable. Aux effets désastreux des épidémies viennent s’ajouter les guerres tribales qui font de nombreuses victimes. En plus de tout cela, nous avons eu la grippe espagnole. Elle a été introduite par les bateaux en provenance d’Europe et par le truchement des tirailleurs rapatriés. L’épidémie s’est propagée le long des routes, des chemins de fer et des rivières jusqu’à l’intérieur du pays. On estime qu’en Afrique, un à deux millions d’individus seraient morts de cette grippe ou de ses complications pulmonaires. Dans l’ouest du pays, nous avons dû combattre un autre mal, la dermatose appelée mazalagui. Celle-ci est venue du pays Kissi, en faisant aussi beaucoup de victimes sur son passage. Sans parler de la lèpre, de la trypanosomiase, de la variole et de la tuberculose qui continuent à progresser. Nos chercheurs travaillent sans relâche pour les combattre, mais il faudra plusieurs générations avant qu’elles ne finissent par être éradiquées.
Et puis… Il ne faut pas oublier que mon pays est encore sous l’autorité coloniale qui reste tolérante vis-à-vis de l’esclavage, pour la bonne et simple raison que celui-ci offre une réserve de main-d’œuvre très appréciable. En 1911, des mesures administratives concrètes, relatives à la libération des esclaves, ont bien été prises par le Gouverneur de la Guinée. Ces dernières autorisaient l’affranchissement des esclaves qui en faisaient la demande, avec une indemnisation des maîtres en compensation. Malheureusement, ces dispositions étaient assez floues, et les autorités ont seulement veillé à ce que les esclaves soient libérés après le décès de leurs propriétaires, se bornant à l’idée d’une « extinction naturelle » de l’esclavage, ceci afin de ne pas perturber les productions agricoles par une libération massive des captifs. En réalité, l’émancipation des esclaves a été effective qu’en 1919, après la première guerre mondiale, elle se poursuit toujours au moment où je te parle, alors que beaucoup d’esclaves sont encore maintenus de force, surtout en pays Toma où il y a toujours la lutte envers les maîtres et l’administration coloniale. Malgré toutes ces abominations, quand je me suis embarqué pour les Antilles, je n’avais qu’une idée en tête : te ramener au pays avec moi… Mais aujourd’hui, en te parlant de tout cela, je me rends compte que ce serait une folie, même si tu le souhaitais autant que moi. Pour ma part, en tant que médecin, je me dois d’accomplir mon devoir, aussi bien sur le plan médical qu’humanitaire. Je sais que l’on a besoin de moi là-bas, je ne peux pas abandonner mon pays dans l’état où il se trouve. Si je faisais cela, je ne serais plus digne de l’homme que l’on a fait de moi à Macenta, le jour où j’ai reçu mon initiation dans la « forêt sacrée ».
– Victor, je suis tellement touchée et émue par tout ce que tu viens de me dire… Lorsque nous nous sommes connus à Kindia, j’étais très jeune, et je n’imaginais pas les « plaies » qui ravageaient ton pays. Jusqu’à ce que je vois des hommes se faire enlever pour être emmenés de force dans les plantations de riz. Parmi eux, il y avait notre majordome, nous avons dû déployer de gros efforts pour l’arracher aux mains de ses ravisseurs. De mon côté, je vivais dans un environnement très protégé, des gardiens veillaient jour et nuit sur ma demeure, pendant que des choses terribles se passaient dans les villages voisins. Oh, Victor, pardonne-moi d’avoir été si ignorante ! J’étais tellement aveuglée par notre rencontre que plus rien ne comptait dans ma vie en dehors de toi et de l’Institut où tu travaillais.
– Non, Karola, tu n’as rien à te reprocher. Moi aussi, j’ai tout fait pour te tenir éloignée de ces choses abominables, car j’avais honte de la situation dans laquelle se trouvait mon pays, je voulais que tu l’aimes pour ce qu’il avait de beau et de bon, sans rien savoir de ces événements sordides qui t’auraient donné de lui une image effroyable. Depuis de longues années, je souffrais d’être le témoin impuissant de tant de misères et c’est à ce moment-là que tu as surgi dans mon existence, tel un ange envoyé par le ciel… Tu m’as libéré de toute cette révolte qui était en moi, ma haine du colonialisme s’est évanouie devant ton amour qui était si fort qu’il n’y avait plus de place pour le désespoir. Tu m’as fait comprendre aussi que mon pays possédait de tels atouts, de telles richesses, qu’il finirait, tôt ou tard, par connaître un destin bien plus radieux. Mais ce moment n’était pas encore venu et en tant que médecin, je devais l’aider en me consacrant corps et âme à mes recherches. Je voulais aussi vivre auprès de toi pour t’aimer de tout mon être et de toutes mes forces, pour le meilleur et pour le pire…
– Approche-toi, Victor et laisse-moi t’aimer et te chérir comme tu le mérites. Je veux te prouver combien tu comptes pour moi… Parce que tu es toujours l’homme merveilleux que j’ai connu jadis et que tu le resteras à tout jamais.
D’un bond, je vins m’agenouiller devant elle en posant ma tête sur ses genoux. Pendant que ses doigts délicats me caressaient la nuque, je lui dis ces paroles venues du plus profond de mon cœur :
– Merci de me comprendre si bien Karola… Rien, ni personne ne pourra détruire les liens qui nous unissent.
Comme si le ciel approuvait mes propos un coup de tonnerre retentit brusquement, en annonçant l’arrivée prochaine d’un orage. Nous n’étions pas encore rentrés au salon qu’un coursier fit irruption pour annoncer à Karola :
– Madame la Comtesse, je vous apporte un courrier de votre ami, le Capitaine de Vaisseau. Il a bien précisé qu’il n’y avait aucune urgence à lui répondre…
Karola ouvrit lentement l’enveloppe, avant de me lire les quelques lignes du message qu’elle contenait :
– D’ici huit jours, Le Malabar accostera dans le port de Pointe-à-Pitre, et le Commandant sera ravi de partager sa cabine avec le docteur Sadétine. Le navire repartira après avoir embarqué un très gros chargement pour un affréteur guinéen, comme il ne doit pas transiter par la France, il ne devrait mettre que deux mois pour arriver dans le golfe de Guinée.
Après avoir gardé le silence pendant quelques secondes, Karola se ressaisit pour me dire d’une voix émue :
– Nous avons encore huit jours devant nous… Huit jours pour nous aimer avec toute la passion qui nous anime et je te promets qu’ils seront inoubliables… comme tu le sais, j’ai l’intention d’organiser une grande réception en ton honneur. Ce sera l’occasion pour toi de revoir Prosper, tu pourras faire la connaissance des plus fidèles amis du Comte. Tu y verras aussi certains nobles qui ont tous été contraints de quitter la France après 1870, suite aux troubles incessants ayant suivi la défaite de Sedan. Mais en dépit de tous les torts qu’on a pu leur faire, ils sont toujours restés dignes et fidèles à l’Empereur.
– 1872… C’est l’année de notre rencontre à Pastoria… Tu t’en souviens ?
– Comment pourrais-je l’oublier ? C’était au mois de septembre, au début de la guerre franco-allemande, toi et moi étions si loin de tout cela…
Karola avait pris place dans un fauteuil de style Récamier qui lui permettait de s’allonger, j’avais à nouveau posé ma tête tout près de son corps. Ses caresses étaient si douces, si apaisantes, que j’essayais de les graver pour toujours dans ma mémoire, afin que ce délicieux moment soit le seul souvenir qui me revienne à l’esprit à l’instant où je pousserai mon dernier soupir, probablement perdu quelque part au milieu de la brousse… C’est alors qu’il me vint à l’esprit cette idée :
– Karola, je voudrais que tu me fasses une promesse.
– Bien sûr, Victor. Laquelle ?
– Eh bien je sais que tu adores écrire, j’aimerais que tu fasses un roman de notre histoire d’amour, depuis le jour où nos chemins se sont croisés jusqu’à celui de nos adieux. Je voudrais que tu le fasses pour moi, et pour rendre hommage à mon pays que tu as su aimer et apprécier envers et malgré tout. Dis-moi, le feras-tu ?
– Figure-toi que j’y avais déjà songé… C’est vraiment étrange que nous ayons eu la même idée, à croire que tu lis dans mes pensées ! Je te promets de me consacrer à cette tâche dès que tu auras embarqué sur Le Malabar. Je compte aussi sur toi pour m’écrire aussi souvent que tu le pourras. Par ton intermédiaire, je connaîtrai les évolutions de ton pays, chaque information que tu me donneras viendra enrichir mon histoire. Oui, Victor, je vais écrire ce roman en y mettant tout mon cœur et toute mon âme, parce qu’un amour aussi fort que le nôtre doit être mis noir sur blanc pour ne pas tomber dans l’oubli. Mais je voudrais que l’on fasse bien plus encore… Comme de convenir, dès maintenant, d’une espèce de « code » pour que le premier de nous deux qui franchira les portes de l’au-delà puisse envoyer un message à l’autre. Qu’en penses-tu ?
– Pourquoi pas ? Tu sais que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour pouvoir rester en contact avec toi, même par-delà la mort… Seulement, si le temps se « fige » pour les défunts, comme le pensent certains physiciens qui parlent d’un univers supra -lumineux où tout évolue à une vitesse supérieure à celle de la lumière, je risque de t’effrayer en me manifestant à toi à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit !
– Non, tu n’as rien à craindre, mon intuition qui est très grande me permettra de te reconnaître immédiatement. Et puis, tu sais, je commence à avoir l’habitude de ce genre de manifestations. Depuis que mon tendre époux s’en est allé, il est apparu à plusieurs reprises dans mes rêves. Cela a duré pendant trois années, alors que nous n’avions jamais parlé de ces choses-là auparavant. Ces rêves m’ont tellement impressionnée que je les ai tous consignés dans mon journal intime, il y en a eu vingt-trois au total. Or, mon mari est décédé un vingt-trois décembre… Ensuite, il a cessé de se manifester, ce dont j’ai beaucoup souffert, car chacun de ces signes m’apportait un grand réconfort.
– Ce que tu me racontes me fait penser à ce que j’ai lu dans certains ouvrages qui parlaient de ces phénomènes. À en croire les messages envoyés depuis l’au-delà, il y aurait différentes sphères à franchir, plus le désincarné s’éloignerait du plan terrestre pour se rapprocher des sphères plus élevées, plus il aurait du mal à maintenir le contact. Ceci expliquerait pourquoi les disparus s’étant trop avancés ne seraient plus en mesure de communiquer avec leurs proches.
– Même si cela ne dure qu’un temps, il nous faut absolument trouver un « mot de passe » en choisissant, par exemple, le nom d’un animal que nous avons aimé tous les deux.
Sa suggestion me paraissant excellente, je réfléchis un instant avant qu’une image, surgie du passé, ne s’impose à mon esprit.
– Te rappelles-tu de ce petit ours minuscule que nous regardions la nuit, perché dans le magnifique flamboyant qui était devant la villa où nous nous retrouvions ? Ses yeux brillaient comme des étoiles et parce qu’il semblait nous observer pendant que nous nous aimions, tu l’avais surnommé « Éros ».
– Oui, bien sûr que je m’en souviens ! Alors, ce sera lui notre mot de passe nous ne devrons jamais le dévoiler à personne, d’accord ?
– C’est entendu, mon amour. Ce sera notre secret… Un secret qui restera pour toujours gravé dans nos cœurs.
Karola me sourit en signe d’approbation. Puis, comme si cette discussion lui avait fait repenser à quelque chose d’important, elle me dit d’un air bizarre :
– Demain, je t’emmènerai dans un lieu très étrange que je tiens à te montrer avant ton départ. Quand je t’aurai raconté son histoire, le scientifique que tu es aura peut-être du mal à en croire ses oreilles… Il faudra aussi que je te parle de ce qui s’est passé dans notre île ces dernières années. Mais dans l’immédiat, nous avons besoin de prendre un peu de repos avant l’heure du déjeuner où nous pourrons reparler de tout cela.
Me sentant également un peu las, je pris congé sans plus tarder. Et lorsque nous ressortîmes de nos chambres, une tente avait été installée dans le parc, tout près des bougainvilliers et des hibiscus en fleurs, sous laquelle le déjeuner s’apprêtait à être servi. Palmyre nous avait préparé un colombo de poulet, assaisonné de coriande et de curcuma qui embaumait l’air. Enfin, quand nous eûmes fini de nous délecter de la tarte multi fruits qu’elle nous avait préparée pour le dessert, Karola informa Palmyre de ses projets :
– Demain matin, nous allons partir assez tôt, compte tenu de notre destination, il nous faudra un petit déjeuner beaucoup plus copieux que d’habitude… Maintenant, voulez-vous avoir l’amabilité de demander à Firmin de venir jusqu’ici ?
– J’y vais de ce pas, Madame la Comtesse, je me charge de faire le nécessaire pour le petit déjeuner.
Intrigué, j’attendis que Palmyre se soit éloignée pour interroger Karola :
– Où comptes-tu m’emmener ?
– Nous allons voir une des plus majestueuses maisons de maître qui se trouve à St François, sur la commune du Moule qui est réputée pour ses usines à sucre.
Elle n’eut pas le temps de m’en dire davantage que Firmin arriva.
– Demain, lui dit-elle, il faudra atteler Lily Belle à huit heures au plus tard, car nous allons visiter la villa « Zévallos ». Je tiens à montrer cette maison au docteur pour qu’il me donne son avis sur ce qui s’y passe. Vous voyez ce que je veux dire…
– Mon Dieu, Madame la Comtesse, vous n’y pensez pas ! Vous savez bien que c’est un lieu maudit !
– Je sais très bien Firmin tout ce que l’on raconte sur cette maison. Si cela peut vous rassurer, nous n’entrerons pas dans la Villa, nous nous contenterons seulement d’en faire le tour, pendant ce temps-là, vous resterez auprès de Lily Belle.
– Comme vous voudrez, Madame la Comtesse. Promettez-moi quand même de ne pas vous approcher trop près de cet endroit… Avec votre autorisation, je vais aussi demander à un domestique de nous accompagner, au cas où Lily Belle serait prise de panique, comme cela s’est produit la dernière fois quand nous y sommes allés avant le décès de Monsieur le Comte.
– Oui, mon brave Firmin, vous pouvez demander à Hector de venir avec nous et pour chasser les fantômes, qu’il prenne son fusil !
– Ne vous moquez pas, Madame la Comtesse, vous savez comme moi ce qui se passe là-bas !
– En effet… alors, espérons que le docteur pourra nous aider à comprendre ce mystère, afin de dissiper pour toujours les peurs des habitants de la commune.
– Je le souhaite aussi, Madame la Comtesse, mais nous devons quand même prendre toutes nos précautions en espérant qu’Hector voudra bien nous accompagner…
– Évidemment… avec le docteur à nos côtés, nous ne risquerons rien !
Sans savoir de quoi il retournait exactement, je fus extrêmement touché par la confiance que me témoignait Karola. Notre visite faillit tomber à l’eau quand, un instant plus tard, Firmin revint vers nous complètement paniqué :
– Madame la Comtesse, Hector refuse de nous accompagner rien qu’à l’idée d’approcher de la Villa Zévallos il est terrorisé !
– Enfin, c’est ridicule. Pourquoi est-il aussi effrayé ?
– Il dit qu’il porte le même prénom que le Comte Parisis de Zévallos. Et à cause de cela, il s’imagine que les revenants vont le confondre avec lui !
– Eh bien, si ce pauvre garçon est mort de peur, nous n’allons pas le forcer à venir avec nous. Par contre, je suis sûre qu’Émile ne verra aucun inconvénient à nous suivre. Lui n’est pas du genre à craindre les esprits !
– C’est vrai qu’il ne croit en rien, mais si je peux me permettre, Madame la Comtesse, il existe à Pointe-à-Pitre une maison qui ressemble comme une jumelle à la villa Zévallos, celle-là, au moins, elle n’est pas hantée !
– N’insistez pas Firmin, je ne changerai pas d’avis, je veux montrer au docteur cette maison et pas une autre.
N’y tenant plus, je rompis mon silence pour demander des explications.
– Enfin, Karola, vas-tu me dire ce qui se passe dans cette maison ?
Karola attendit qu’il se soit suffisamment éloigné pour répondre à ma question.
– Tu as raison Victor, le moment est venu de te donner quelques précisions sur l’endroit que nous allons visiter. Pour commencer, tu dois savoir que la villa Zévallos est une maison de maître absolument majestueuse, construite durant la seconde moitié du XIX e siècle par le Comte Hector Parisis de Zévallos qui la fit édifier juste en face de sa sucrerie. Cette villa est considérée comme l’une des plus belles maisons coloniales de Pointe à Pitre, et les vingt-sept propriétaires qui l’ont occupée depuis sa construction sont tous morts dans d’étranges circonstances. Depuis, tout le monde dit qu’elle est hantée. Oh, je te vois déjà sourire Victor, seulement, attends que je te raconte la suite… D’aucuns prétendent qu’elle a été construite sur un ancien cimetière où l’on enterrait les esclaves. Après la mort du Comte Parisis, de nombreux témoins auraient assisté à la manifestation de revenants, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la maison. Dès la tombée de la nuit, on entend des cris horribles et des bruits de chaînes que l’on traînerait au sol. D’autres fois, ce sont des objets qui se déplacent tout seuls, quand ce ne sont pas des pierres qui tombent dans les pièces, venues d’on ne sait où ! À la demande de l’un des propriétaires, un prêtre est venu pour exorciser la propriété, mais d’inexplicables jets de pierre lui sont tombés dessus pendant qu’il exécutait son rituel. Autant te dire que le pauvre homme a pris la fuite en courant… Il arrive aussi de voir un cheval blanc se promener dans la cour au beau milieu de la nuit. Certains soirs, à l’heure du dîner, on entend le bruit des couverts et des assiettes qui se disposeraient tout seuls sur la table de la grande salle à manger. Mais le plus impressionnant, c’est lorsque la maison s’enflamme… Seulement, dès que les pompiers arrivent sur les lieux, le feu disparaît de lui-même, sans laisser la moindre trace. Enfin, la police s’est rendue plusieurs fois sur les lieux et l’un des agents a vu des sandales marcher d’elles-mêmes tout en laissant des traces bien visibles sur le sol.
– Bon sang, Karola, mais quel drame a bien pu se produire dans cette villa ?
– Un drame, oui, c’est le mot… car d’après ce que raconte la légende, la fille de l’une des riches familles ayant habité cette maison était tombée amoureuse d’un esclave qui, pour leur malheur à tous les deux, la mit enceinte. Pour échapper à la colère de son père devenu fou de rage, la pauvre enfant décida de mettre fin à ses jours en se jetant depuis la fenêtre la plus haute. Cette tragédie aurait provoqué la révolte des esclaves qui tuèrent leurs maîtres, avant que les fils de ces derniers ne décident de se venger en abattant un par un tous les esclaves, aussi bien à l’intérieur de la maison que dans le jardin. Des années plus tard, un médecin acheta la maison pour s’y installer avec sa fille qui, un jour, avala par mégarde un morceau de verre. À la suite de quoi elle ressentit de telles souffrances qu’elle en vint à se suicider et au comble du désespoir, son père se pendit aussitôt après. Mais ce qu’il y a de vraiment étrange, c’est que lorsqu’on découvrit leurs cadavres, les cheveux du père et de la fille étaient devenus blancs comme neige, alors qu’ils étaient tous les deux très bruns juste avant leur décès.
– Si tout cela est vrai, je comprends mieux pourquoi cette maison inspire autant de terreur ; le drame vécu par ce père et sa fille me fait penser à ces témoignages étranges que j’ai pu recueilir au cours de ma carrière… Comme le jour où un homme est venu me voir à l’hôpital pour me confier que peu de temps après le suicide de son fils les objets qui se trouvaient dans sa chambre semblaient se déplacer d’eux-mêmes tant et si bien qu’il les retrouvait un peu partout dans l’appartement. Il lui arrivait aussi d’entendre de violents bruits provenant des meubles, comme si le bois avait subitement éclaté. Quelquefois, il entendait le son d’une flute dans le salon, celle dont son fils avait l’habitude de jouer. Sa fille aînée avait également remarqué que leur réfrigérateur se débranchait tout seul et que la porte du couloir qui donnait accès aux chambres s’ouvrait et se fermait sans qu’il y ait le moindre courant d’air. D’ailleurs, un matin, elle avait retrouvé le berceau de son bébé dans une autre pièce, alors que celui-ci était dépourvu de roulettes ! Quant à sa seconde fille, elle se plaignait constamment d’entendre des coups dans les murs…
– À ton avis, Victor, quelle explication scientifique peut-on apporter à ces phénomènes ?
– C’est pour répondre à ce genre de question que je me suis un peu intéressé à ce qu’on appelle la parapsychologie. L’hypothèse la plus couramment admise prétend qu’un violent choc émotionnel pourrait libérer une énergie inconnue qui, par la suite, aurait le pouvoir d’agir sur le mental ou de déplacer des objets. Vois-tu, après avoir connu une mort particulièrement tragique, certains désincarnés n’auraient pas conscience de ne plus faire partie des vivants. C’est pourquoi ils chercheraient désespérément à se manifester sur notre plan matériel pour continuer à interagir avec leurs proches. Dans ces moments-là, nous pouvons voir apparaître des formes blanches, plus ou moins imprécises, qui s’estompent assez rapidement. En outre, ces manifestations spectrales s’accompagnent très souvent de bruits de pas, de claquements de portes ou de phénomènes visuels, comme des lumières qui s’allument et s’éteignent d’une manière anormale. On constate aussi des phénomènes sonores, tels que des coups de sifflet ou des conversations tenues dans une langue inintelligible, ceci se produisant de jour comme de nuit. Quand une maison est le théâtre de telles manifestations, on peut dire, à juste titre, qu’elle est hantée.
– Mais que peut-on faire pour que ces âmes en peine cessent de se manifester ?
– En général, on fait appel à des « médiums » qui prétendent pouvoir entrer en communication avec les morts. Dans ce domaine, j’ai surtout entendu parler des travaux d’un médecin français, le docteur Gérard d’Encausse, plus connu sous son surnom de PAPUS , qui est décédé en 1916. C’était un passionné d’occultisme et dans l’un de ses nombreux traités, il écrivait que l’évocation des morts avait été pratiquée durant toute l’antiquité. Pour lui, il ne faisait aucun doute que les désincarnés pouvaient entrer en contact avec les vivants. Et si je me souviens bien, il a été jusqu’à dire que « toute personne qui, à l’heure actuelle nie systématiquement les phénomènes du spiritisme fait preuve d’ignorance ou de mauvaise foi. » Tu seras peut-être aussi surprise d’apprendre que l’astronome Camille Flammarion a prononcé l’éloge funèbre d’Allan Kardec pour rendre hommage au père du spiritisme et que ce grand scientifique français a consacré plusieurs ouvrages aux manifestations post-mortem.
– J’imagine, Victor, que tu crois aussi en tout cela ?
– Naturellement… Même si nous savons encore très peu de choses sur ces phénomènes. Pourtant, je suis persuadé qu’un jour nous ferons une découverte capitale qui nous permettra de les expliquer. Tu sais, la science progesse à pas de géant dans de nombreux domaines et tôt ou tard, les chercheurs arriveront à nous apporter des réponses sur l’immortalité de l’âme, la pluralité des existences ou de quelle façon les esprits peuvent communiquer avec nous. De plus, il y a incontestablement des hommes et des femmes douées de mystérieuses facultés qui leur permettent d’être de véritables intermédiaires entre ce monde-ci et celui de l’au-delà. Ces personnes seraient capables de communiquer télépathiquement avec les défunts et de transmettre des informations stupéfiantes que nul, en dehors des proches des défunts, ne pourrait connaître.
– Oui, j’ai vécu cela avec mon cher époux lorsqu’il m’est apparu en rêve dans l’un de ces rêves, je l’ai entendu me dire : « C’est ici qu’est la vraie vie ».
– Je pense également que la mort n’est qu’un changement d’état qui nous amène sur un plan infiniment supérieur. Aussi, quelles que soient les explications que la science du futur nous apportera sur ces phénomènes, j’ai la conviction que celles-ci nous ouvriront les portes d’un autre monde… Telle est ma conviction, ma chère Karola et comme le pense Camille Flammarion, c’est à la science spirite que reviendra le dernier mot !
– J’imagine, alors, que tu es toujours partant pour notre escapade fantômatique à la villa Zévallos ?
– Oh oui, plus que jamais ! D’un point de vue scientifique et humain, cette histoire de maison hantée m’intéresse énormément, je te promets qu’avec moi, aucun esprit ne pourra te faire le moindre mal…
J’avais à peine achevé ma phrase que nous vîmes revenir Firmin, courant ventre à terre pour nous annoncer qu’à son grand étonnement, Hector avait finalement accepté de nous accompagner dans l’espoir d’apercevoir le cheval fantôme !
– Alors, vous voyez, qu’est-ce-que je vous avais dit, je savais que son amour des chevaux serait plus fort que tout !
– Oui, vous aviez raison, acquiesça Firmin, nous partirons à huit heures comme prévu.
– Excellent ! À présent Victor, je te propose d’aller faire un tour dans le parc pour nous ressourcer avant notre visite de demain.
Poussés par une brise légère, les multiples parfums des fleurs étaient encore plus suaves après la petite pluie qui venait de tomber et nous les respirions à pleins poumons en nous envirant de leurs senteurs.
– Dis-moi, Victor, quel parfum aimerais-tu emporter avec toi ?
Sans un instant d’hésitation, je répondis :
– Si je ne devais garder qu’un seul parfum, ce serait évidemment le tien car lui seul a le pouvoir de me rappeller cet éblouissement que j’ai eu en te voyant pour la première fois… Il me rappelle tous les liens qui nous ont unis dans ce pays aux mille mystères, le mien… Toutes les douleurs et les souffrances que nous avons éprouvées après notre séparation… Il m’évoque aussi le secret des constellations que nous tentions de reconnaître quand nous nous enlacions sous le ciel étoilé, t’en souviens-tu ? Dans la constellation du Scorpion, ton signe astrologique, Antarès brillait d’un tel éclat que j’en étais presque jaloux ! Je me souviens également de l’odeur d’ambre et de vanille qui se mêlait au vent du soir après le coucher du soleil et des effluves dont tu as imprégné ma chair qui les as absorbées au point de me suivre où que j’aille à travers le monde… Elles ne m’ont jamais quitté, mon amour, jamais ! Un soir, une femme qui avait voulu me tenir compagnie, m’avait même fait la remarque que mon corps dégageait une odeur qui lui rappelait l’eau de toilette de la maison Guerlain, elle avait ajouté qu’elle croyait deviner une femme derrière ce parfum, voyant qu’elle avait découvert mon secret, je l’ai priée aussitôt de partir, ensuite, je me suis effondré sur mon lit où j’ai pleuré ton absence jusqu’à l’aube… Oui, ma route passée, présente et à venir sera toujours imprégnée de ton parfum, Karola, et je suis sûr que je l’emporterai avec moi jusque dans l’au-delà et comme j’ai la conviction que je serai le premier à partir c’est à ce parfum que tu me reconnaîtras, lorsque tu viendras me rejoindre de l’autre côté.
– Tu crois encore aux contes de fées Victor… à ces histoires où les princesses plongées dans un sommeil de mort n’attendent qu’un baiser de leur prince pour se réveiller… mais là, tout de suite, je veux que tu m’étreignes en respirant ma peau et ma chevelure, en ressentant la chaleur de mon corps tout près du tien… Je veux que tu éprouves l’émotion qui dilate nos sens pour que cela reste à jamais gravé en toi, comme chacune de nos paroles et de nos caresses… Viens, rattrapons le temps perdu ! Rentrons nous blottir sous les draps pour nous aimer éperdument et tu me feras vivre les vers inoubliables de Charles Beaudelaire que jadis tu déclamais :
« Voici venir les temps où, vibrant sur sa tige,
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir,
Les sons et les parfums vibrent dans l’air du soir,
Valse mélancolique et langoureux vertige ! »
– Le son de ta voix me transporte tu parles si bien de cette alchimie sensorielle que la tombée du jour fait éclore… Oui, Beaudelaire savait bien que le monde pouvait tenir dans un flacon de parfum et dans les boucles d’une chevelure endormie de la même façon que je l’ai vécu avec toi… à ton contact, j’ai appris à sentir l’haleine de tous les pays où je suis allé, en ressentant l’âme et la peau des hommes, le fruit de leur travail dans un étourdissant mélange d’odeurs, mêlant le cuir tanné des bêtes à des senteurs infiniment plus délicieuses, comme celle des amandes fraîchement grillées, de la cannelle, du camphre, de la menthe, du miel, des soupes ou des beignets de morue et de poulpes… Toutes ces odeurs, je les sentais, mais plus subtilement que n’importe qui, car tu m’avais appris à sentir l’âme et le parfum des choses…
– Nous avons assez parlé, Victor. Maintenant, rentrons, et aime-moi…
La maison hantée
Nos corps s’étant donnés l’un à l’autre sans répit, nous reposions côte à côte épuisés de bonheur. Karola trouva la force de parler pour me rappeler les jours heureux de notre passé :
– Mon amour… Te souviens-tu de l’odeur entêtante du jasmin dans la villa où nous allions nous réfugier, chaque fois que ton emploi du temps te le permettait ? Tu avais demandé à un domestique de cueillir ces fleurs pour en confectionner une huile que tu tenais à appliquer toi-même sur mon corps. Tu en versais quelques gouttes au creux de tes mains, puis tu me masser avec cette lotion enchanteresse… Je me rappelle aussi que tu glissais toujours un petit bouquet sous mon oreiller avant que je m’endorme prétextant que ces fleurs avaient le pouvoir de chasser tous les insectes indésirables susceptibles de venir gâcher mon sommeil. Tu vois Victor, je n’ai rien oublié… J’ai même gardé le flacon dans lequel tu avais mis cette huile et après toutes ces années, il sent toujours le jasmin !
– Il est vrai que le parfum des fleurs a le pouvoir de traverser le temps… Seulement, je ne reconnais pas cette odeur sur ton corps.
– C’est parce qu’aujourd’hui, j’utilise les produits de la maison Guerlain. Je les ai toujours trouvés extrêmement sensuels, avec leur cocktail de citron, de vanille, de bergamote et d’orange. L’une de ces huiles peut même te transporter dans les jardins du Taj Mahal qui abritait les amours du prince Shâh Jahân et de sa favorite, la belle Muntaz Mahal.
– Oui, je connais bien l’histoire de ce prince, resté inconsolable après avoir perdu la femme qu’il aimait par-dessus tout et en souvenir de laquelle il voulut faire ériger le plus beau des palais. Mais, pour en revenir à ce dont nous parlions, aimerais-tu que je te masse avant le dîner ?
– Oh oui avec joie ! Je n’osais pas te le demander…
Elle s’allongea langoureusement sur son magnifique drap blanc qui présentait ça et là des feuillages d’or brodés par l’épouse de Prosper à l’époque où ce dernier vivait encore auprès de sa marraine. Pendant ce temps, je versais quelques gouttes d’huile de Guerlain au creux de mes mains et lorsqu’elle fut parfaitement installée je me mis à masser avec volupté ce corps qui, malgré le passage des ans était toujours aussi attirant. Le parfum agissant, les jardins du Taj Mahal vinrent à nous… Elle soupirait de bonheur n’arrêtant pas de me dire combien c’était bon ce qui faisait de moi le plus heureux des hommes ! De temps à autre, je déposais des baisers au creux de ses reins, comme autant d’offrandes et de consolations à ce corps que j’avais trop lontemps délaissé. Mes lèvres couraient sur ses cuisses, brûlaient de franchir tous les interdits. Toutefois, je limitais mon exploration histoire de faire durer ce plaisir des sens jusqu’à l’heure du dîner. Plus tard, quand viendrait la nuit, nos corps imprégnés de toutes ces senteurs divines seraient de nouveau libres de se livrer à ces jeux érotiques dont nous seuls avions le secret… N’ayant pas vu le temps passer, elle me fit remarquer que le soir approchait et qu’elle allait se vêtir pour le dîner d’un bel ensemble de satin beige avec de larges manches brodées « à l’oriental ». Elle ajouta qu’elle mettrait aussi les bas de soie que je lui avais offerts, ne fut-ce que pour me donner le plaisir de les retirer ce à quoi je répondis : dans ce cas, dépêchons-nous d’aller dîner pour revenir au plus vite !
Le repas était sur le point d’être servi quand le majordome remis à Karola un petit billet adressé à mon nom. Il avait été envoyé par le Capitaine de vaisseau, c’est d’une main un peu tremblante que je pris connaissance de son contenu : « Réjouissez-vous, docteur Sadétine. Le Malabar a été retardé par une violente tempête, il ne pourra pas accoster avant au moins dix jours. Ce qui vous laisse un peu plus de temps pour découvrir toutes les beautés de notre île en compagnie de Madame la comtesse… » Je fus d’autant plus heureux que la nouvelle suscita autour de moi une liesse générale et à mon grand étonnement, Palmyre se permit de me glisser à l’oreille cette suggestion :
– Vous devriez ouvrir un cabinet médical à Pointe à Pitre docteur ; si vous repartez, Madame la comtessse ne s’en remettra pas… Surtout, réfléchissez bien avant de nous quitter.
– Oui, je vous le promets, lui répondis-je à voix basse, tandis que Karola esquissait un sourire complice.
À la fin du dîner, mon esprit s’envola pour repenser à ce que m’avait dit Palmyre… En quittant la Guinée pour les Antilles, je savais que je me sentirais de nouveau « vivant » au contact de Karola et cela avait été le cas au-delà même de mes espérances ! Certes, elle m’avait accueilli avec une certaine froideur, poussée par le ressentiment qu’elle éprouvait alors à mon égard. Mais au milieu de ce paradis tropical la vigueur et la force des sentiments que nous éprouvions l’un pour l’autre n’avaient pas tardé à ressurgir comme au premier jour de notre rencontre, ma passion pour elle étant toujours aussi vive. Alors, qu’allait-il se passer si demain il me fallait repartir, s’il me fallait la quitter de nouveau et cette fois-ci, pour un voyage sans retour ? Est-ce que mon âme et mon corps résisteraient à cet éloignement ? Au plus profond de moi, je pressentais que non. Perdu dans mes pensées je ne m’étais pas apercu que Karola m’observait avec attention, quand elle vit que le poids de son regard m’avait arraché à mes réflexions, elle se pencha vers moi et me dit tendrement :
– Saches Victor que tu peux rester ici aussi longtemps que tu le voudras… Tu sais, il n’y a pas que le « Malabar » qui commerce avec l’Afrique et j’ai encore une myriade de choses à te faire découvrir…
Tout en me parlant elle caressait la pépite d’or qu’elle n’avait plus retirée depuis que je la lui avais offerte. Pendant un instant, un léger nuage assombrit l’azur éclatant de ses yeux et cela m’inquiéta. Regrettait-elle déjà ses propos concernant mon départ, il fallait que j’en ai le cœur net :
– Pourquoi es-tu si triste brusquement ?
– Je pense que tu vas devoir écrire à ta famille… Que vont penser ton épouse, tes filles, leurs maris s’ils ne reçoivent aucune nouvelle de ta part ? Tu es parti de Guinée depuis plusieurs mois, ils ont le droit de savoir ce que tu deviens même si vous ne vous êtes pas quittés en très bons termes. Le moment est venu de prendre tes responsabilités vis à vis d’eux. Quoique tu décides, je respecterai ton choix.
– Tu as raison, je vais leur écrire. Mais ils ne recevront pas ce courrier avant au moins deux mois ce qui implique que durant tout ce temps-là, je serai encore ici, auprès de toi…
– Eh bien il arrivera ce qui doit arriver, de toute façon que nous le voulions ou non notre chemin de vie est tracé dès l’instant où nous venons au monde, les nôtres se sont rencontrés pour finir par se séparer, avant de se rejoindre et de s’éloigner à nouveau, pour le meilleur et quelquefois le pire, mais à l’instant où je te parle, je n’ai qu’un souhait : celui de les voir unis pour le restant de nos vies.
– Oh, Karola je ne désire pas autre chose surtout quand je me souviens de ce que disait Sénèque : « Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie. »
– Sénèque avait raison, il faut faire de chaque jour quelque chose de plus beau et de plus intense que celui la veille, allons rejoindre ma chambre bleue où nous écouterons les bruits de la nuit venir se mêler au souffle de notre désir hâtons-nous !
Hélas, Palmyre choisit justement ce moment-là pour venir demander à Karola si elle pouvait servir le café.
– Bien sûr, faites-le sans tarder, le docteur et moi, sommes préssés de nous retirer.
– Je vous l’apporte tout de suite s’exclama-t-elle avant de filer à la cuisine en chantonnant un air joyeux.
– On dirait que Palmyre t’a adopté et tu peux me croire elle ne donne pas son affection à n’importe qui !
La minute d’après, Palmyre nous amenait son délicieux nectar, accompagné de pâtes de fruits dont elle seule avait le secret. Cela donne de l’énergie avait-elle lancé sur un ton moqueur, devinant que nous allions en avoir besoin. Dès que nous eûmes avalé notre café avec les friandises qui l’accompagnaient, nous repartîmes dans la chambre où Karola ne tarda pas à ôter sa belle tunique brodée de fils d’or et d’argent. Ne portant plus de corset, elle enleva ensuite son pantalon de soie pour me laisser découvrir sa superbe lingerie agrémentée de fines dentelles, en même temps que ses bas qui soulignaient à ravir le galbe de ses jambes. Cette soie « à fleur de peau » s’illuminait sous la lumière crépusculaire que laissaient filtrer les persiennes, celle-ci incarnant tout l’érotisme que les peintres comme Van Dongen, Toulouse Lautrec, Degas et tant d’autres cherchaient à évoquer dans leurs tableaux. Assise sur le bord du lit, Karola attendit patiemment que je remonte lentement jusqu’au début de sa cuisse où se trouvait une splendide jarretière de passementerie qui maintenait le bas dans une position parfaite.
– Doucement, tu peux caresser mais prends aussi le temps de regarder… Il y a un petit message pour toi à l’intérieur de la jarretière si tu sais le découvrir…
– Tu peux me faire confiance je le trouverai !
Mes doigts cessèrent de courir sur la soie pour s’emparer du billet doux qu’elle avait soigneusement enroulé tout autour de la jarretière. Avant de le lire, je voulus m’assurer d’une chose :
– J’ai envie de toi, mais ne retire surtout pas tes bas… Nous en prendrons soin, je te le promets. Si cela peut te rassurer, je t’en ai acheté d’autres paires que j’ai déposées dans ton coffre à lingerie. Tu comprends, j’avais prévu qu’un accident pourrait arriver, je voulais parer à toute éventualité juste au cas où…
– Ah je vois, tu avais déjà l’esprit aux galipettes !
D’un même élan, nous avons éclaté de rire, comme à l’époque de notre jeunesse où nous discutions de la façon d’expérimenter tous les jeux érotiques du kamasutra. Mais le fou rire passé, je suis redevenu beaucoup plus romantique.
– Comme c’est doux de caresser tes jambes vêtues de soie… Je ne connais rien de plus excitant pour un homme… Cela fait monter le désir et la jouissance qui vient ensuite n’en est que plus intense, au-delà de la jarretière, il n’y a plus de limites !
Notre fou rire revint aussitôt jusqu’à ce je me souvienne que j’avais un message à lire… Sous le regard de ma bien-aimée, j’ouvris avec précaution le papier de soie, enroulé comme une feuille de cigarette, pour y lire cette phrase écrite à la plume : « Un premier amour ne meurt jamais, il est le plus lumineux, le plus festif, le plus grand, le plus charnel, le plus magique, il est TOI , VICTOR . » Devant une telle déclaration, je restai muet d’émotion ! Finissant par me ressaisir je la pris dans mes bras pour lui murmurer au creux de l’oreille, cette oreille si charmante qui avait un jour inspiré un peintre célèbre, lequel voulut absolument réaliser son portrait qu’il lui avait laissé en souvenir : Le moment est venu de se redécouvrir encore et encore ma beauté mon amour.
Je la pris tendrement, passionnément, alliant le désir au plaisir, pour connaître une jouissance qui, ce soir-là, dépassa tout ce que nous avions pu vivre auparavant ! Notre sensibilité était exacerbée au-delà des sens, notre union fut si intense et harmonieuse que les yeux de Karola s’animèrent d’une flamme incomparable… J’étais à la fois en toi et à toi, pendant que tu m’accueillais au plus profond de tes entrailles… tu ne voulais pas que je me retire, comme si tu voulais prolonger cet instant indéfiniment. Mon sexe était engourdi, mais tes caresses le long de mon corps eurent pour effet de le ranimer et ce fut un autre feu d’artifice nous laissant l’un et l’autre emporter dans un tourbillon de sensations où nous ne faisions plus qu’ UN . Ce sentiment de fusion ne dura qu’une fraction de seconde, ou une éternité, qui peut le dire et quand nos corps furent comblés tu me demandas de te raconter l’histoire des bas de soie pour prolonger cette nuit magique ce que je fis de bon cœur, tant le sujet m’inspirait !
– Cette histoire remonte assez loin dans le temps, commençai-je, puisque les bas de soie auraient été un vêtement masculin porté par les Scythes, comme par d’autres peuples orientaux. On en trouve des représentations sur des bas-reliefs de la Cité de Persépolis, les bas faisant partie des présents offerts aux souverains de l’Empire dès le VI e siècle avant Jésus-Christ. En France, Henri II lança la mode des bas de soie moirée pour les hommes, il en portait lui-même le jour du mariage de sa sœur Marguerite. Il y eut ensuite les bas bleus et les bas rouges sous Richelieu. Mais, petit à petit, les hommes abandonnèrent complètement cet attribut qui, à partir de là, devint l’apanage de la gente féminine. Au Moyen Âge, on cousait les bas à même la cheville. Les princes les faisaient fabriquer en soie tissée d’or et d’argent et pour les faire tenir on inventa la jarretière. Charles VI offrit à son épouse Isabelle une paire de jarretières où le monogramme royal était brodé de diamants. La jarretière était le symbole de la « défloration » et d’une superstition selon laquelle cet accessoire devait porter chance aux mariés. Depuis le XIX siècle, il existe une tradition qui consiste à mettre aux enchères la jarretière de la mariée, le gagnant des enchères obtenant le droit de venir la retirer avec ses dents, pendant que l’argent recueilli va tout droit dans la corbeille de la mariée ! Je sais aussi que certaines femmes ont pris l’habitude de dissimuler dans leur jarretière des petits objets de valeur, comme tu viens de le faire en y déposant ce billet doux que j’emporterai jusque dans mon tombeau… Enfin, pour terminer mon histoire, la soie qui venait d’Extrême-Orient est devenue très rare dans les années vingt et les américains ont cherché une fibre de substitution. C’est pour cet usage que fut conçue la rayonne, à partir de laquelle on fabriqua des bas qui connurent un immense succès auprès des femmes, elles comprirent très vite que cet accessoire était une arme de séduction redoutable ! Pour finir, le porte-jarretelles fit son apparition grâce au corsetier Féréol Dedieu qui mit au point son système d’attache celui-ci évitant les problèmes de circulation sanguine que pouvait entraîner le port des jarretières. Voilà, c’est à peu près tout ce que je sais sur les bas de soie. Mais aussi beau que soit un bas, cela ne suffit pas pour habiller une femme… avec la complicité de ta femme de chambre je suis allé déposer dans ton coffre à lingerie de très beaux dessous en dentelle noire que tu n’as pas encore découverts. Il y a une guêpière, un ravissant corset et son cache, une culotte, un porte-jarretelles et des bas noirs en rayonne. Par contre, ceux que tu portes sont en vraie soie, j’ai eu la chance de les trouver à Paris, dans une ancienne maison de lingerie très réputée, je crois bien avoir acheté tout ce qu’elle avait de plus beau !
– Oh, Victor, il ne fallait pas faire cette folie… mais comment as-tu fait pour connaître mes mensurations ?
– En réalité, c’est ton amie Camille qui me les a données. Je savais qu’avant de quitter la France, tu avais acheté plusieurs toilettes avec elle. C’est aussi Camille qui m’a indiqué la boutique parisienne où je pouvais acheter des dessous raffinés. Reste à savoir si leur effet de séduction sera à la hauteur de mes espérances… Qu’en dis-tu ?
– J’en dis que Don Juan en personne ne devait pas être plus déterminé à séduire les femmes ! Tu as vraiment pensé à tout… alors, coquin, qu’attends-tu pour me montrer tes merveilles ?
Elle n’eut pas à me le redire deux fois ! Oubliant ma fatigue, je bondis du lit pour sortir du coffre tous les superbes dessous, affriolants au possible, que j’avais achetés. Chaque pièce était soigneusement emballée dans des papiers de soie bleue que je m’empressais de défaire avec la plus grande délicatesse, ne voulant surtout pas risquer d’abimer la dentelle chantilly ou les bas de soie dont la douceur incomparable suscita l’émerveillement de Karola qui s’exclama :
– Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau, tout cela a dû te coûter une fortune.
– Tu sais ce que l’on dit : quand on aime, on ne compte pas et je ne pensais qu’à te gâter pour rattraper toutes ces années où je n’avais pas pu le faire. Comme tu peux le voir, avant même de te retrouver, mon sac de voyage était déjà tout rempli de toi. Je n’avais qu’à regarder cette lingerie en dentelle pour t’imaginer dedans et je rêvais de te tenir dans mes bras de te couvrir de baisers de te déshabiller lentement, amoureusement… En fait, je ne pensais qu’à cela à chaque fois que je m’endormais sur le bateau. Lorsque tu auras enfilé ces dessous, mon rêve sera devenu réalité !
– Oui, je te promets de réaliser ton rêve, mais pas tout de suite… Car nous avons besoin de dormir avant que Firmin ne vienne nous chercher à huit heures. Tu sais que demain, nous allons rendre visite aux fantômes de Zévallos qui, espérons-le, nous laisseront revenir assez tôt pour me permettre de procéder à un essayage très privé. Maintenant, viens près de moi.
Dès que je l’eus rejointe, elle posa sa tête sur mon épaule, je me mis à carresser les boucles de ses cheveux soyeux, tout en humant la petite goutte de parfum qu’elle ne manquait jamais de mettre derrière son oreille avant d’aller se coucher. Mais au bout de quelques minutes, elle sombra dans un profond sommeil et je m’interdis de faire le moindre geste pour ne pas la réveiller. Bientôt, je m’endormis à mon tour le cœur rempli de joie et débordant de gratitude envers la divine providence qui m’avait permis après toutes ces années, de retrouver ma Bien aimée.
Au petit matin, la voix forte de Firmin nous réveilla. Il s’adressait au palefrenier et piquée par la curiosité Karola se leva la première pour écouter leur conversation à travers les volets entrouverts :
– Il faut ressortir la calèche du Comte pour y atteler Léa et Rita. Tu comprends, ces deux juments ne sont encore jamais allées là-bas, je ne veux pas que Lily Belle y retourne… La dernière fois que je l’ai emmenée à Zévallos, elle était morte de peur, mais Léa et Rita ne connaissent pas cet endroit. Elles n’auront donc aucune raison de se méfier, pour plus de précautions, nous nous arrêterons bien avant d’arriver au portail blanc, à environ deux cents mètres de distance. Je vous attendrai là pendant que vous accompagnerez Madame la comtesse et le docteur jusqu’à l’intérieur de la cour. Je veux aussi que vous gardiez toujours votre fusil de chasse à la main et jusqu’à ce qu’ils repartent, vous ne devrez pas les quitter des yeux. C’est entendu ?
– Vous avez ma parole, monsieur Firmin. Rassurez-vous, je n’ai pas peur des fantômes. Ma grand-mère disait que les esprits détestaient la lumière. Et avec ce beau soleil ils ne risquent pas de se montrer !
– C’est ce qu’on verra… à présent, dépêche-toi de préparer l’attelage, car j’ai promis à Madame la Comtesse que nous partirions dans une heure.
Sans se faire remarquer, Karola referma doucement le volet avant de revenir vers moi.
– Firmin me couve comme un père. Mais, dès fois, je trouve qu’il en fait un peu trop me dit-elle en plaisantant.
– Je crois plutôt qu’il t’aime, comme nous tous… Tu sais, Karola, l’homme ne s’élève au-dessus de lui-même que lorsqu’il se met à écouter la voix de son cœur. C’est ce que fait Firmin en veillant sur toi et son cœur lui dit qu’il n’en fera jamais assez.
– Oui, je sais que j’ai beaucoup de chance d’avoir des employés aussi dévoués. Souvent, je me demande ce que j’ai fait pour les mériter.
– La réponse est tellement évidente que tu ne devrais même pas te poser la question tu as toujours veillé à leur bien être en te souciant d’eux avec toute l’humanité qui te caractérise. À leurs yeux, tu es une véritable bienfaitrice et ce n’est pas ton cher Prosper qui va me contredire.
– Bon, trêve de flatteries ! Si nous continuons à bavarder, nous ne serons jamais prêts à temps. Dis-moi, que penses-tu de ce costume-tailleur pour accompagner ce chemisier de soie avec sa cravate ?
– Avec cela, tu auras l’air d’une « maîtresse-femme » et les fantômes de Zévallos n’auront plus qu’à s’incliner devant toi !
Comme je l’avais espéré, ma réflexion la fit éclater de rire. Mais je savais qu’au fond d’elle-même, elle appréhendait un peu cette visite, tout autant que moi… Seulement, aucun de nous deux n’aurait osé l’avouer à l’autre. Pas plus que nous n’aurions fait part de nos craintes à Firmin qui, au moment où nous finissions notre copieux petit-déjeuner, vint nous annoncer un petit changement de programme :
– Madame la Comtesse voudra bien me pardonner, mais j’ai fait atteler Léa et Rita à la calèche de monsieur le Comte. Ce matin, Lily Belle n’était pas très en forme. Je crois qu’elle doit avoir mal à une patte, le docteur pourra peut-être l’examiner ce soir ? ajouta-t-il, en se tournant vers moi pour me faire un clin d’œil.
– Bien entendu, j’irai la voir dès notre retour, répondis-je, en lui retournant son clin d’œil. D’ici là, il vaut mieux qu’elle reste au paddock.
N’étant nullement dupe, Karola se retint de pouffer de rire pour ajouter :
– De toute façon, c’est une très bonne idée de prendre ces juments. Avec elles, nous irons deux fois plus vite !
– Alors, il ne nous reste plus qu’à nous mettre en route s’exclama Firmin, tout heureux que son stratagème ait aussi bien fonctionné.
La journée s’annonçait radieuse, sans un nuage à l’horizon il nous fallut qu’une petite heure pour arriver jusqu’au village du Moule. Quelques minutes plus tard, la calèche s’engagea dans le chemin qui menait à la fameuse et mystérieuse demeure. À ce moment-là, Firmin dit à Karola d’une voix étrange :
– Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, Madame la Comtesse, je vais stopper les chevaux assez loin de l’entrée de la villa. Comme cela, elles ne risqueront pas d’être effrayées par quoique ce soit…
– Faites comme bon vous semble, Firmin. Émile le docteur et moi continuerons à pieds, nous ferons de notre mieux pour ne pas vous faire attendre trop longtemps.
Comme convenu, la calèche stoppa à mi-chemin. En revanche, je ne m’attendais pas à ce que Firmin se précipite pour attacher à l’encolure des juments un sac de toile rempli d’herbes qui selon lui, avaient le pouvoir d’éloigner les esprits… Sans faire le moindre commentaire, j’offris mon bras à Karola pour l’aider à descendre de la calèche et nous partîmes d’un pas quelque peu hésitant, suivis du courageux Émile qui tenait fermement son fusil entre ses mains. Peu de temps après, nous atteignîmes la barrière au-delà de laquelle se dressait la villa Zévallos, toujours aussi majesteuse malgré son âge, puisque sa construction remontait à près d’un demi-siècle. Karola m’apprit qu’elle était essentiellement constituée de fer et de briques roses en attirant immédiatement mon attention sur les deux grandes galeries qui faisaient le tour du rez-de chaussée et du premier étage, celles-ci étant bordées de balcons en fer délicatement ouvragés. Tout en la contemplant, elle me fit cette confidence :
– Je ne sais pas ce que tu en penses mais, personnellement, je lui trouve un charme fou… L’usine sucrière daterait de 1844 et la maison, qui apparaît sur les registres du domaine datés de 1870, a gardé tout le cachet de cette époque. À en croire une légende tenace, l’essentiel de sa structure proviendrait directement des ateliers de Gustave Eiffel. Ces éléments métalliques auraient été commandés par un riche planteur de la Louisiane pour la construction de deux maisons qui devaient constituer la dot de ses filles. Mais à cause d’une violente tempête ayant endommagé le navire où ils se trouvaient, ces matériaux ne seraient jamais arrivés à bon port. Cependant, on aurait réussi à récupérer une partie d’entre eux, avant de les vendre aux enchères dans le port du Pale. Parmi les illustres occupants de la maison, on trouve Edouard Placide Duchassing de Fontbressin qui, comme tu dois le savoir, fut un médecin et un naturaliste très réputé. Ensuite, la villa a été rachetée par Auguste Duchassin, lequel pouvait se vanter d’avoir été maire du Moule et colistier de Victor Schœlcher, l’homme dont je t’ai parlé récemment dont tu as pu admirer le portrait dans mon salon. Par la suite, il y eut beaucoup d’autres propriétaires, la plupart ont connu une mort tragique ou se sont enfuis précipitamment. Enfin, je préfère ne pas t’en dire d’avantage pour que tu aies encore envie de la visiter !
Au moment où nous pénétrâmes dans le jardin, Émile ajusta son fusil de chasse, se tenant prêt à intervenir si quelque esprit malveillant venait à nous attaquer… Pendant que nous avançions difficilement parmi les hautes herbes, il ne cessa de pester contre les employés de la Mairie qui refusaient d’entretenir les lieux depuis des années, toutes les personnes vivant au Moule refusant de s’approcher, de près ou de loin, de la villa. Pour ma part, je fus surpris de constater qu’il y régnait un silence totalement anormal, aucun chant d’oiseau ne se faisait entendre ; à croire que tous les merles et les colibris qui pullulaient dans l’île avaient déserté cet endroit maudit ! Au fur et à mesure que nous approchions de la demeure nous éprouvions un certain malaise renforcé par le silence qui devenait de plus en plus oppressant, même la végétation nous paraissait hostile, surtout quand des nuages menaçants vinrent masquer le soleil, en donnant à la villa un aspect encore plus lugubre sous l’effet de cette soudaine alternance d’ombre et de lumière, la pluie commença à tomber, ce qui fit sortir Émile du mutisme dans lequel il était plongé.
– Il va y avoir un orage… Nous devrions presser le pas, Madame la Comtesse.
En effet, quelques minutes plus tard, une pluie violente se mit à fouetter la maison et des étincelles en jaillirent de tous côtés, comme si elle était en feu ! Trouvant quand même à nous abriter sous l’auvent qui surplombait l’entrée, j’essayais de rassurer Karola en m’efforçant de trouver une explication rationnelle aux phénomènes électriques dont nous étions les témoins impuissants :
– Ce sont les structures métalliques qui doivent provoquer ces phénomènes. Celles-ci jouent un peu le rôle de paratonnerre il ne faut surtout pas y toucher on risquerait de se faire électrocuter. Mais j’y pense : cette maison est tellement chargée en électricité que cela pourrait peut-être expliquer que certains de ses propriétaires aient été retrouvés morts comme s’ils avaient été foudroyés sur place… Bon, en tout cas, nous en avons assez vu et comme toutes les entrées sont fermées à clef, il ne nous reste plus qu’à repartir dès que nous le pourrons.
L’orage étant passé aussi vite qu’il était arrivé, nous reprîmes le chemin du retour avec une certaine précipitation, de même qu’Émile n’avait pas lâché un seul instant son fusil, je n’avais pas lâché une seule seconde la main de Karola durant tout le temps qu’avait duré notre visite. D’ailleurs, en parlant du temps, il se produisit quelque chose d’hallucinant… À notre arrivée, j’avais pris soin de regarder l’heure à ma montre gousset, il était exactement 11 h 30. Or, quand nous fûmes sur le point de rejoindre Firmin, ma montre affichait encore 11 h 30 ! Son tic-tac m’indiquait qu’elle fonctionnait toujours, mais c’était comme si le temps s’était arrêté pendant toute la durée où nous étions là-bas. Contrairement à Émile qui trouvait cela presque normal, Karola et moi étions stupéfaits ! Et cette anomalie me remit aussitôt en mémoire des événements que j’avais presque oubliés :
– En tant que médecin, j’ai eu l’occasion de constater à plusieurs reprises que des pendules ou des montres s’arrêtaient très souvent dans la maison où il venait d’y avoir un décès. Cela pouvait également se produire à l’hôpital, par exemple avec la montre d’un mourant qui s’arrêtait net au moment où celui-ci rendait son dernier soupir.
– À la mort de mon époux, j’ai vécu exactement la même chose, Victor. Sa montre s’est arrêtée à la seconde où il est mort et elle ne s’est jamais remise à marcher. Si tu veux, je te la montrerai, je la conserve précieusement dans son écrin. Pour moi, c’est un peu comme une relique qui me rappelle que mon pauvre Giorgio s’en est allé précisément à 11 h 45…
– Oui, cela arrive très fréquemment, c’est extrêmement troublant ! Camille Flammarion a recensé des dizaines de cas du même genre, mais la science n’est toujours pas en mesure d’expliquer ce phénomène. En tout cas, nous avons pu voir que la vie a complètement disparu de Zévallos ! Plus aucun oiseau ne semble venir nicher dans les arbres entourant la villa qui paraissent moribonds ou plutôt irréels. Lorsqu’on franchit les limites de cette propriété, on a comme l’impression de pénétrer dans une sorte d’univers parallèle… Oui, tout cela est vraiment étrange ! En tout cas, je comprends mieux pourquoi les habitants du Moule sont terrifiés à l’idée de s’en approcher. Je pense aussi qu’il y a eu trop de morts violentes dans cette villa pour ne pas avoir laissé derrière elles des âmes en peine qui essayent désespérément de retrouver le corps qu’elles ont abandonné contre leur gré.
Karola parut horrifiée.
– Cette idée est aussi triste qu’effrayante… Heureusement, je vois déjà Firmin qui nous fait de grands signes !
Nous étions encore assez loin de lui, mais il cria assez fort pour que nous l’entendions.
– Ah, dieu soit loué, vous revoilà Madame la Comtesse ! J’étais tellement inquiet que j’ai failli aller chercher du secours… Bon sang, mais qu’avez-vous fait là-bas pendant plus de quatre heures ?
– Rassurez-vous, Firmin, il ne nous est rien arrivé. Du moins, rien de grave… Émile vous racontera tout ce qui s’est passé. Mais, dites-moi, vos vêtements ne sont pas mouillés comment avez-vous fait pour éviter l’orage ?
– Quel orage ? Le soleil n’a pas cessé de briller depuis que vous êtes partis.
– Je crois que nous avons été transportés dans un autre espace-temps ! Ceci dit, du moment que nous sommes ensemble, je veux bien basculer tous les jours dans une autre dimension Madame la Comtesse !
Ma remarque lui fit immédiatement retrouver le sourire, cherchant immédiatement à « noyer le poisson », elle dit à Firmin d’un air détaché :
– L’heure du déjeuner étant largement passée, je crois que nous allons ramener à Palmyre le repas qu’elle nous avait préparé. Seulement, avant de rentrer, vous ferez un détour par l’usine. Avec toute cette histoire, j’ai oublié que je devais voir Prosper pour lui parler de l’accord qu’il vient de signer avec un groupe de paysans. Nous irons ensuite sur le port pour acheter quelques belles langoustes, je veux qu’Émile et vous preniez tout ce qui vous fera envie sur mon compte. Ce sera ma façon à moi de vous remercier pour toute l’aide que vous nous avez apportée dans cette périlleuse excursion.
Et j’ajoutais avec malice :
– Vous savez Firmin, Madame la Comtesse nous a fait vivre dangereusement aujourd’hui… Parce qu’en réalité, c’est une aventurière, comme au temps de sa jeunesse en Guinée !
Sous les regards enjoués de Firmin et d’Émile, elle me laissa l’attraper par la taille osant même poser un baiser sur mes lèvres qui, au contact des siennes, firent une nuée d’étincelles ! En fait, depuis notre visite à Zévallos, nous étions complètement chargés d’électricité statique. Mais il a suffit d’un autre baiser pour que le phénomène soit neutralisé, la serrant au plus près de mon corps, je lançais à Firmin :
– Allons, c’est le moment de quitter pour toujours les fantômes de Zévallos, quand nous serons au port je vous offrirai une bonne bouteille pour vous remettre de vos émotions.
– Ah, dans ces conditions, je la boirai tout entière à votre santé mais avant, je ferai boire Léa et Rita, car les pauvres bêtes ont bien chaud tout comme nous !
– Vous avez parfaitement raison, je ne manquerai pas non plus d’aller voir Lily Belle avant d’aller dîner en espérant que sa patte ira un peu mieux…
– Merci docteur, c’est très gentil de votre part, je me fais du souci pour elle, mais je serai rassuré quand vous l’aurez examinée.
Karola et moi échangeâmes un sourire de connivence bien décidés que nous étions à jouer le jeu jusqu’au bout, simplement pour que l’honneur de Firmin soit sauf !
Notre petite halte à l’usine fut aussi l’occasion de revoir Prosper qui nous reçut les bras ouverts, impatient d’exposer à Karola sa dernière initiative pour obtenir son plein assentiment.
– Tout a commencé quand j’ai appris que trois de nos métayers avaient hérité de terres ayant appartenu à leurs ancêtres. Seulement, vu leur âge avancé, ils ne peuvent pas envisager de les cultiver. J’ai donc décidé d’aller voir ces terres qui se trouvent dans un superbe environnement et il m’est venu à l’esprit que nous n’aurions aucun mal à les remettre en culture tout en y faisant construire des petites maisonnettes que nous pourrions louer ou vendre à des compatriotes, voire à d’autres personnes qui souhaiteraient venir vivre aux Antilles.
– Que voilà une merveilleuse idée Prosper ! s’écria Karola, débordant d’enthousiasme. Je ne peux qu’approuver ce projet qui va permettre au tourisme de se développer sur notre île. Grâce à vous, nous allons devenir des « pionniers » dans ce domaine ! je veux voir ces terrains le plus tôt possible. Je sais d’avance qu’ils me plairont, mais j’ai besoin d’estimer leur valeur avant de proposer un prix à leurs propriétaires. Quand ils nous les auront vendus, je vous donnerai carte blanche pour organiser le chantier. Naturellement, vous recruterez les meilleurs ouvriers de la région, parce que je tiens à ce que tout soit parfait !
– Je savais que

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