L ENFANT DES MASQUES
163 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'ENFANT DES MASQUES , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
163 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Cinq nouvelles sur l'enfance nous arrivent du plus profond de l'Afrique Centrale, envoûtantes, déroutantes, captivantes. Mais au delà du ludique ces récits, écrits dans une langue poétique et musicale, revêtent une importance capitale. Refusant de reléguer les cultures traditionnelles au rang de folklore, Ludovic Emane Obiang construit un patrimoine solide, charpenté, des éléments les plus riches et secrets de la culture fang.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 1999
Nombre de lectures 44
EAN13 9782296880023
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LUDOVIC EMANE OBIANG
 
 
L'ENFANT DES MASQUES
 
 
NOUVELLES
 
ÉDITIONS NDZÉ
 
Collection Nouvelles
 
Je suis vraiment de bonne foi, collectif , 2001.
 
Collection Essais
 
Elmamouni Mohamed Nassur et Youssouf Saïd Soilihi, Ali Soilihi, l’élan brisé ? 2000. *
 
Luc Ngowet, Petites misères et grand silence , 2001 **
 
Collection Théâtres
Dirigée par Florent Couao-Zotti
 
Ludovic Obiang, Péronnelle , 2001.
Florent Couao-Zotti , La diseuse de mal-éspérance , 2001. *
 
Collection Romans
Dirigée par Carole Blanche
 
Elimane Ched, L’enfance d’Attila N’Diaye , 1995.
Elimane Ched, Une vie comme ça , 1996.
Jean Divassa Nyama, La vocation de Dignité , 1997.
Michel Cadence, Ségalière , 1999.
Munkonda Mbuluku Mikiele, Lianes d’amour , 2001.
Janis Otsiemi, Tous les chemins mènent à l’Autre , 2002. **
 
À paraître :
 
Jean Divassa Nyama, Le bruit de l’héritage .
Munkonda Mbuluku Mikiele, L’eau de la liane .
 
* Coédition avec L’Harmattan (France).
** Coédition avec les Éditions Raponda Walker (Gabon).
 
L'Harmattan
 
Collection Encres noires
dirigée par Maguy Albet
 
 
Dernières parutions
 
N° 177 Léopold Rosenmayr, Le Baobab .
 
N° 178 Boubakar Diallo, La nuit des chiens .
 
N° 179 C.-M Istasse-Moussinga, Aïna ou la force de l'espérance .
 
N° 180 Yacouba Diarra, Du Kouttab à la Sorbonne (Itinéraire d'un Talibé) .
 
N° 181 Angèle Kingué, Pour que ton ombre murmure encore...
 
N° 182 Denis Oussou-Essui, Vers de nouveaux Horizons .
 
N° 183 Nicolas Ouwehand, Le monument sur la colline .
 
N° 184 N.N.Ndjekery, Sang de Kola.
 
 
© L'Harmattan et Editions Ndzé 1999
ISBN : 2-7384-8363-1
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
Photo de couverture : Studio "Pierre Copain", Libreville.
 
Couverture : Elimane Ched
 
L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole
Polytechnique
75 005 Paris 
FRANCE
 
L'Harmattan Inc
55, rue Saint Jacques
Montréal (Qc)
CANADA H2Y 1K9
 
Éditions
NDZE
BP. 188
Libreville
GABON
 
Distribution :
ALFA
55 Bd. Soult
75 012 Paris
FRANCE
 
– Dis-moi, Lucienne, ne ris pas de moi aujourd’hui. Même si je te parais saugrenu, ne ris pas. En ce jour, je voudrais plonger, plonger en moi, au plus profond de moi, sans pudeur. Je voudrais tant savoir si j’ai seulement rêvé de tout ce bonheur dont je me souviens, ou s’il a existé.
 
– Je ne rirai pas : Quel bonheur ? [...]
 
– Lucienne, ce décor, c’est du faux ! derrière, il y a mille fois plus beau, mille fois plus vrai ! Mais je ne retrouve plus le chemin de ce monde.
 
C keikh   H amidou KANE
À Emmanuelle…
 
L'ENFANT
DES
MASQUES
 
N ous sortions Eva {1} et moi d’une exposition de Masques anciens, originaires de son pays. Au départ, il avait montré peu d’enthousiasme à l’idée de m’accompagner, craignant de se sentir mal à la vue de telles autorités que notre ignorance dévaluait, rabaissait à de simples vestiges. Il aurait préféré éviter le reproche de leur regard, le mépris qu’ils n’auraient pas manqué d’affecter à l’encontre de sa propre démission, de sa lâcheté de “petit Blanc”. J’avais dû l'assurer de son authenticité à lui, de son indépendance d’esprit, pour le décider à venir.
 
Dans la salle, il s’était montré très discret, glissant silencieusement d’une pièce à l’autre. Seul un éclair dans ses prunelles attestait l’intérêt qu’il prenait à retrouver ces témoins rancuniers de son histoire.
 
Au dehors, il avait prolongé ce mutisme, me laissant le soin du commentaire, jusqu’à ce qu’il m’interrompe soudain, comme s’il émergeait d’un songe. “Quand j’y pense, Emmanuelle, ça me tue ! J’ai vécu avec ces Masques, avec la plupart d’entre eux ! ” Il disait ça, les yeux repris par la fièvre d'avant, en hochant doucement la tête. Je le regardai fixement, inquiète de le voir s'échapper tout à fait. Mais il ne se laissa pas démonter. C’est à peine s’il s’en aperçut. Il continuait, emporté par sa vision ; loin de moi, loin de toute entrave du commun ; pareil à un de ces oracles qui s'expriment au nom des dieux.
 
– Je les ai vus. Je les ai connus. Comme je te vois toi, maintenant. Ils sont aussi vivants que nous. Ils souffrent, ils pleurent, ils rient de la même façon que nous, mais ce ne sont pas des hommes ; ce sont des Esprits. Je t’assure Emmanuelle, je les ai connus. J’ai vécu parmi eux. J’ai été leur ami, comme je suis le tien aujourd’hui. Ils m’ont nourri, choyé, gâté… J’ai beaucoup souffert de notre séparation ; je ne m’en suis jamais remis. Chaque seconde qui passe accentue leur vide. Je ne pensais plus les revoir ; surtout pas de cette façon, immobiles et disciplinés, pareils à des singes empaillés.
 
Il se tut à ces mots, dans un sanglot étouffé ; la communication était terminée… mais son effet loin d’être achevé. Ce soir-là, toutefois, en le raccompagnant chez lui, je fis en sorte de ne pas le relancer. Lui-même ne semblait pas y tenir ; sa lubie lui était-elle passée ? Mais je connaissais bien mon ami. C’était quelqu’un d’entier. Je le fréquentais depuis suffisamment longtemps pour déceler son embarras. Là, il n’y avait aucun doute – ces paroles lui avaient échappé, comme si elles lui étaient dictées par une volonté extérieure ; il n’avait pas pris le temps de les construire ou de les embellir. Il était allé d’un trait. Incontestablement, un souvenir d’une portée fabuleuse le liait aux Masques. Une expérience qui, si je pouvais me l’approprier, reculerait au grand vertige les barrières de mon existence. Je devais forcer ses confidences ; il fallait qu’il parle.
 
Ce qu'il se garda bien de faire. Toutes mes tentatives – indirectes ou franches – pour ramener les Masques entre nous avortèrent les unes après les autres. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il me cachait ? Ce n’était pas un homme à prétexter d’un interdit ou d’un opprobre – il avait toujours parlé librement de son passé. Parce que, disait-il, aucun acte ne mérite pour lui-même d’être étouffé. Tout dépend des circonstances. Alors, mon heure n’avait-elle pas encore sonné ? Je ne voulais pas l’admettre, je me sentais offensée. Puis le temps a rempli son office d’amnésiant ; nos rapports retrouvèrent leur ordre habituel, jusqu’à ce qu’il achève ses études et s’en retourne en Afrique.
 
Ce n’est que bien plus tard, après un long échange de lettres banales qu’il m’expédia une grosse liasse de feuilles noircies, introduite par le mot suivant :
 
Chère Emmanuelle,
 
Les révélations qui vont suivre ne déclencheront certainement aucun écho en toi et ça ne sera pas un grand mal. Je te les envoie bien plus en signe de contrition que pour réveiller ton ancienne curiosité – elle doit s’appliquer aujourd'hui à des choses bien plus sérieuses.
 
Il s’agit de ces Masques dont tu t’étais entichée à Paris et qui se sont glissés entre nous comme une ombre complice mais tyrannique. Ici, je les ai retrouvés. Mais la joie de les revoir n’accentue que plus la nostalgie que j’ai de toi. Je comprends alors que, dans une certaine mesure, tu auras été pour moi, toi aussi, le guide d’un autre pays à mystères. Simplement, la communication restant possible entre nous deux, j’en profite pour te parler au maximum, t’entretenir de tout et de rien. Mon séjour chez les Masques fait partie de ce rien. Je me demandais quelles nouvelles te donner de moi. Et puis, je me suis souvenu que dans tes dernières lettres tu insistais beaucoup sur certains changements survenus dans ta personne ; tu te découvrais plus mature, tu te sentais plus adulte. Lis donc ces quelques feuilles ; lorsque tu découvriras les fadaises pour lesquelles tu te tourmentais jadis, tu n’en réaliseras que mieux le chemin parcouru.
 
Porte-toi bien.
 
Bien entendu, je ne pris pas au sérieux la dérision de mon ami. Au contraire, ces lignes enflammèrent telle la foudre l’amoncellement d’interrogations qui n’avait jamais cessé de croître en moi. En un instant me revinrent les nuits enfiévrées à plancher sur l’insolite de sa confession, les moments d’égarement lorsque je réalisais mon impuissance – ce garçon ! Voilà qu’il daignait enfin rompre mon injuste sevrage ; j’allais maintenant savoir ! Comment cette certitude à elle seule n’aurait-elle pas confondu d’avance tout risque possible de déception ?
 
Mais je ne fus pas déçue. Les révélations de mon ancien compagnon survolèrent mes plus hautes espérances. Je fus si enchantée, si “charmée” – pour entrer dans sa logique –, que je décidai d’aller plus loin encore, de me servir de son indifférence pour porter ces révélations à l’attention du plus grand nombre. J’allais en faire un livre que je publierai. On verrait bien à la réaction du public si un tel trésor mérite d’être enterré, si un tel univers ne mérite pas d’être célébré.
 
J’ai donc pris sur moi de publier le texte qui va suivre. Il ne me doit rien d’autre, sinon quelques notes d’éclaircissement apportées pour ceux que dépayseraient certains termes vernaculaires. C’est bien peu et c’est déjà trop, parce qu’elles apportent une touche d’explication là où tout devrait sacrifier à l’adhésion.
 

 
E mmanuelle, quand j’ai voulu te parler des Masques, je me suis heurté à un écueil encore plus ardu qu’un éventuel cas de conscience. Je me suis demandé de quelle façon j’allais parvenir à te raconter tant d’expériences, tant de situations, tant de circonstances diverses… C’était impossible. Et puis, en y réfléchissant bien, je me suis dit que je n’avais qu’à choisir parmi elles ; il devrait bien y en avoir qui seraient plus significatives que d’autres. Un séjour en un lieu quelconque de la terre ou de notre imagination, cela peut se traduire en quelques instants particulièrement remarquables. C’est du moins ce que j’ai cru. C’est ce qui m’a décidé. J’ai donc organisé mon récit en une quinzaine de rubriques, allant de mon arrivée intempestive chez les Masques jusqu’à de bien curieux adieux. Tu y trouveras des informations sur les Masques, sur leurs mœurs, sur leur pays. Tu devrais y trouver encore plus, si tu sais ouvrir ton cœur. Moi-même, à l’occasion, j’en retire des richesses que je n’aurais jamais soupçonnées. Mais elles se présentent dans un tel arbitraire que je désespère d’épuiser un jour le fond d’où elles émergent. Peut-être y parviendras-tu, toi ; je fais confiance à ton entêtement.
 
LE RAPT
 
J ’ai donc été l’enfant des Masques, de ces Masques qui angoissent notre silence…
 
Plusieurs sentiers infiltrent la forêt, mais un seul mène au territoire des Masques. Personne n’en connaît le lieu, sinon quelques vieillards jaloux de leur secret, ou certains enfants-génies, plus distants que leurs doubles. Il survient aux croisements des routes. Une piste se présente, certaine d’être familière, mais à son terme, c’est Le havre-fantôme, le sanctuaire aux Masques. Qui sait, peut-être en ont-ils eux-mêmes suscité la venue ? Parce que ce chemin, je ne suis pas convaincu de l’avoir emprunté.
 
Je jouais tout près de ma mère, aux abords d’un cours d’eau dévolu à la lessive. Un moment, je me suis isolé sous une touffe de mangroves, fatigué sans doute ou bien aux trousses d’un crabe des marais, lorsque, tout d’un coup, une forme terrifiante émerge de l’eau, dans un geyser écumant. J’ai la vision d’une espèce d’épouvantail, les bras en croix, le visage figé dans un rictus grimaçant. Je crie, et avec ce cri toutes mes forces m’abandonnent. Je me sens vaciller. Je tombe. Quand j’ai rouvert les yeux, j’étais parmi les Masques, leur hôte pour une pleine année lunaire.
 
LE PRISONNIER
 
A u début, ils me retinrent captif dans un élik de palmes – comme ils le sont tous d’ailleurs –, dont l’unique ouverture était barricadée par une mince grille de roseaux. Ces matériaux habituellement frêles ailleurs, devaient être chez eux d’une résistance surnaturelle puisque, avec toute la force d’un adolescent désespéré, je ne parvins jamais à les briser.
 
J’étais gardé par les moins anciens d’entre eux, hommes ou femmes, qui se relayaient pour m’entretenir. J’en parle aujourd’hui avec beaucoup de sérénité, mais tu réaliseras certainement avec la sensibilité que je te connais quelle impression me fit, une fois réveillé, le spectacle de ces visages maculés d’une argile blanche rigide qui figeait leurs traits en une pâleur spectrale.
 
Ils s’étaient agglutinés contre mon grillage et me considéraient de leurs prunelles inertes. Mais à voir l’agitation de leurs bras, ils devaient être aussi émus que je l’étais moi. Lorsque mon regard accrocha un des leurs, j’eus soudain l’impression désagréable que quelqu’un cherchait à s’emparer de mon être, que quelqu’un pénétrait en moi, voulait fusionner avec moi. D ans un mouvement d’effroi, je fermai vite les yeux ; l’impression cessa aussitôt. Je sus par la suite que c’était leur façon de communiquer. À la longue, je finis par m’y habituer. En fait c’était très simple : il suffisait d’être honnête, de ne rien avoir à cacher. Vous communiquiez d’âme en âme.
 
Quand ils s’aperçurent que j’étais bien réveillé – et un peu moins craintif –, ils me tendirent de la nourriture à travers le grillage. C’était de la nourriture familière, même si elle était servie dans des feuilles tendres de bananier. Elle consistait en de petits morceaux de gibier, en namegone, en nkorowone dont la provenance m’inquiétait. Ce n’est que bien plus tard, aussi, que celle-ci me fut révélée. Ils les tenaient d’offrandes multiples que leur faisaient les humains. Ceux-ci, pour des motifs divers, sollicitaient l’aide des Masques, et pour les amadouer, ne manquaient jamais d’accompagner leurs invocations de sacrifices généreux ; personne n’y était indifférent. En tout cas pas moi, à qui il fut donné de boire très souvent de la limonade, de la vraie limonade urbaine, pétillante à souhait !
 
LE BAIN
 
L e terme de ma captivité coïncida avec une célébration qui, dans son extraordinaire, pourrait être sans contestation le reflet de n’importe quelle activité chez les Masques, une liturgie complexe dont chaque acte serait la clé d’un univers insoupçonné. Toutefois, de par mon innocence de l’époque et l’effarouchement suscité par la réclusion, cet événement est certainement de tous les temps forts de mon séjour, celui dont le souvenir prime les autres. Il est de tous les rites auxquels je me suis prêté – et auxquels se résume finalement toute l’existence des Masques – celui que mon jugement adulte éclaire le mieux de sa lumière obscure, celui dont il appréhende le mieux l’importance tout en sachant qu’il ne pourra jamais totalement se l’expliquer.
 
Quel est donc ce fait auquel vont tous mes suffrages ? Un bain… Un simple bain ! Oui, mais quel bain ? Pardonne cet accès de lyrisme à celui que son parti pris d’observateur aurait toujours dû en garder ! Il est peut-être la meilleure preuve que malgré notre tendance à vouloir tout comprendre, il reste une dimension des choses inaccessible à notre raison. Non, traitez-moi de démodé, mais aucun mot, aucune plume ne se hisseront jamais à la hauteur du sublime !
 
Une fois qu’elles ont été bien convaincues de mon apprivoisement, les femmes chargées de ma surveillance se sont résolues à me libérer. La tâche particulière d’ouvrir la porte revint à celle d’entre elles qui s'était distinguée par son opiniâtreté et sa hardiesse. C’est elle qui m’avait veillé le plus, pour m’éviter l’hébétude ou la sauvagerie qui menacent souvent les captifs.
 
Elle écarta la porte de ma cage avec une vivacité qui pouvait passer pour de l’empressement à l’aune de leur gestuelle mesurée et détachée. Il ne lui fut pas une sinécure de me tirer au dehors et de me traîner tout le long de la haie de ses pareilles qui s’ouvrait à notre passage. Je criais, je râlais. Ce n’était pas son problème. Elle me traînait dans la poussière, indifférente à la saleté dont je m’enduisais et aux écorchures que je me faisais.
 
Nous avons parcouru de cette façon tout le village, suivis des seuls masques femmes, jusqu’à pénétrer la forêt attenante, par le biais d’une fluette sente jaune qui s’entortillait entre les arbres. Après une cavalcade haletante et pitoyable parmi les ronces et les épines, nous arrivâmes enfin au terme qu’elles avaient prévu : une petite rivière tapie au creux d‘une trouée. Une rivière ! Un de ces sites antiques en présence desquels l’homme avoue son insignifiance. Une taie d’eau épaisse et verte, tapissée de nénuphars. Veloutés, flottant sereinement à la surface. Et quel silence ! Pas un chant d’oiseau, pas un bourdonnement de libellule. Il semblait que le moindre signe de contrariété était banni de ces lieux.
 
Çà et là affleuraient quelques grosses roches, circulaires et glabres, sur lesquelles on pouvait s’asseoir et dont l'alignement sérié constituait un pont naturel.
 
À la vue d’une telle solennité, je me suis tu, offrant lamentablement à l’observation de ce regard primordial l’image même de la fatuité humaine. Tétanisé par une crainte superstitieuse, je me suis prêté aux mains expertes de ma nouvelle marraine, qui eut vite fait de me déshabiller, de me délivrer de mes oripeaux ensanglantés pour me rendre à la nudité des premiers jours. Puis, s’étant dénudée elle-même – mes yeux d’effronté s’en souviennent – elle m’emporta dans cette mare vierge, non sans avoir exhorté au préalable ses consœurs à faire de même.
 
Après avoir posé leurs mains, qui sur ma tête, qui sur mon front, qui sur mes épaules, elles me plongèrent dans l’eau plusieurs fois à la verticale, risquant mille fois de me noyer. J’en ressortais tout suffoquant, coulant du nez, me débattant, mais elles continuaient, insoucieuses de mon indisposition. Ce n’est que bien plus tard, quand je cédai toute résistance, qu’elles consentirent enfin à me lâcher. À ce moment-là, elles se reculèrent ostensiblement, formant un cercle dont j’étais le centre puis, sur une attaque hallucinée de ma protectrice, elles se lancèrent à l’unisson dans un ballet impromptu.
 
Elles battaient l’eau au moyen de leurs paumes recourbées, obtenant un son trouble et grave qui sonnait comme un écho. Puis, elles lançaient leur corps au-dessus de l’eau dans une sorte d’envol extasié, avant de se laisser retomber, comme déçues dans leur espoir, rebattant l’eau de dépit. Le tout dans une synchronie et une grâce parfaites dont je n’avais jamais eu l’idée. Bientôt elles se mirent à tourner, à tourner, tourner autour de moi, tellement vite, en battant l’eau tellement fort, que je finis par être pris de vertiges et de bourdonnements. C’était comme une bande blanche qui tournait à toute allure autour de moi. Elle tournait tellement vite qu’elle finit par m’aveugler et m’abrutir. Je tombai alors dans une espèce de transe hypnotique où j’abandonnai très vite toute maîtrise possible de mon corps ou de mon esprit. C’était plus fort que moi ; je me laissai couler d’impuissance…
 
C’est alors que je crus percevoir, comme montant de mes entrailles, un chant, sourd d’abord, et de plus en plus distinct, au fur et à mesure que je me relâchais. Ce chant, je ne devrais plus jamais l’entendre. Du moins, je sais, comme une chose définitivement admise, au-delà de tout caquet, que le jour où je l’entendrai encore, je ne serai plus de ce monde. Ce chant était le fait d’une virtuosité inouïe, d’une maîtrise absolue de son art et de ses effets. Une voix médiane, pure et sans ostentation, posée et reposante, accompagnée d’un instrument au timbre clair, qui pourrait être une sanza, un mendzan g ou même un ngombi . Elle véhiculait toute la sagesse du monde, la somme de toutes les paix du meilleur stoïcisme. Elle émergeait de moi, comme si elle s’y était toujours logée, étouffée et comprimée par mon accaparement extérieur. Sereine, engageante, elle énonçait une vérité sans faille dont les termes et la portée m’échappèrent aussi vite qu’ils étaient venus. Cette faiblesse de notre mémoire onirique constitue certainement un des plus grands drames de la nature humaine. Ce jour-là, j’accédai à une chance pour laquelle tant d’hommes sont prêts à mourir : un dialogue direct avec mon aura. Malheureusement, je n’en ai plus conservé aujourd’hui que l’arrière-goût fugace des mirages. Toutefois, je ne doute pas – je l’espère du moins – que depuis les profondeurs où la voix s’en est retournée, elle continue d’animer et contrôler les pensées dont je me prévaux.
 
LES NOMS
 
M algré cette amorce agréable, je ne laissai pas mes premiers jours au dehors de tenter de m’évader. Peine perdue. Il y avait toujours, au moment crucial, une voix intérieure, une main ou un regard qui survenaient et me retenaient. Je dus me convaincre de l’inanité de mes efforts et me résoudre alors à observer mes ravisseurs.
 
Je commençai par les femmes. Elles étaient pour la plupart attachantes, câlines, prévenantes. À cause de leurs visages d’albâtre on les appelait indistinctement Ngontang , mais quand toute barrière fut tombée entre nous, elles me révélèrent leurs vrais noms. Il en existe plusieurs, sonores à leur propre image. Je connus, en plus de Mbarle ma protectrice, Asep la délicate, Bisèbimane la fainéante, Nsap la tout affectueuse, et même Odabor, la distante Odabor, la passeuse des âmes mortelles, toujours partie toujours revenue.
 
Les hommes leur ont succédé. Bibang Bo Ndong le baladin, Mefe Menguele le bouffon tapageur, Okoukour Otougue le géniteur, arborant un énorme phallus, Ngane Ngome le douloureux ; Okoukwè, Moungala, Mokuyi et le Mbouanga blanc aux interminables échasses, originaires tous quatre de villages voisins.
 
J’ai même pu accéder aux maîtres de guerre, insondables, secrets. Ngil, dont la flèche irritable ne me lâchait pas de sa pointe ; Akom, dont je ne perçus que le râle. Et puis les nobles Ekeker. Ombivak qui m’enseigna les pires injures. Zwebiyang, aussi ombrageux que serviable. Et pour finir, mais j’ai du mal à l’évoquer, tant son souvenir m’horripile : Nzokbisi, le terrible croque-mitaine. Son personnage se confond avec la fin de ce livre et c’est la seule place qu’il mérite.
 
J’ai cité là, sinon les principaux Masques, du moins ceux qui sont le mieux connus pour fréquenter les hommes. Quant aux autres, leur discrétion suppose qu’ils se réjouissent de leur anonymat ; ce n’est pas à moi de le lever. J’en ai déjà bien trop dit !
 
L'ASPECT
 
I ls ressemblent à leurs répliques que les humains sculptent, hormis les bottes d’élomba, qu’ils portent ici en permanence. Je sais simplement pour m’être souvent baigné avec eux que leurs corps ressemblent aux nôtres. Seul donc le heaume nous distinguait. J’ai tant de fois voulu savoir ce qu’il y avait derrière lui que je pense y avoir sacrifié tout mon séjour parmi eux. La nuit – qui correspond à notre après-midi – tandis qu’ils sombraient dans une léthargie de narcophées, je m’acharnais à arracher leur protection, certain de trouver derrière elle la véritable bouille humaine qui mettrait un terme à la supercherie. Mais rien ; elle était comme vissée à leur cou. Je ne réussissais qu’à y faire quelques entailles qui se refermaient aussitôt, comme si de rien n’avait été.
 
Les femmes étaient très belles, immaculées, impressionnantes, mais elles se ressemblaient assez ; c’était comme cent jumelles qui défilaient sous mes yeux. Pourtant, bientôt, et comme avec des jumelles, je parvins à reconnaître les gestes, le timbre, le tic, qui les distinguaient. À la longue, malgré leurs espiègleries, elles ne parvinrent plus à me tromper : je savais toujours retrouver parmi elles la compagne qui me prit sous sa coupe. Je t’ai déjà dit son nom, il signifie la Protectrice, Mbarle. Il compte parmi les plus célèbres et les plus honorés. Lorsque notre attirance mutuelle se fut confirmée, nous ne nous quittâmes plus. Je dormais près d’elle ; elle m’amenait partout où son devoir la portait. C’est elle qui me familiarisa avec les secrets les plus subtils de l’existence chez les Masques ; c’est elle que j’ai le plus regrettée.
 
Si les Ngontang sont d’une beauté saisissante, les Ekeker, au contraire, sont incroyables de laideurs. Heureusement qu’ils sont moins nombreux. C’est peut-être le fait que rivés à des tâches primordiales, ils se doivent d’être sombres et isolés. De ce fait, ils ne portent pas grande attention à leurs congénères aux traits moins repoussants. Ekon Owono Ondo, par exemple, ne se mêle jamais à eux : “trop frivole”, prétendent-ils. Ils n’ont de considération que pour Akom qui de son mirliton les convie certains soirs à on ne sait quel sabbat. Le Ngil retient aussi leur faveur. C’est un intriguant, je ne l’aime pas beaucoup. Les Ekeker sont donc très laids. Ils le savent et s’en enorgueillissent. Ils affirment que c’est pour effrayer les hommes et les garder de toute vilenie – en pure perte d’ailleurs, reconnaissent-ils. Mais si un tel châtiment indiffère aux hommes, combien noires doivent être leurs consciences ! Nkum, par exemple – c’est l’autre nom de Nzokbisi – est un Ekeker des plus représentatifs. Il a deux grandes oreilles latérales, larges comme des éventails. Sa tête est surmontée de minuscules fougères. Son puissant front veineux, bordé de nerveux sourcils, se coupe en angle droit sur une ridicule trompe qui justifie son surnom d’éléphant. Plus bas, à la place de nos deux mâchoires, un bloc carré est percé de deux trous qui laissent jaillir deux petites défenses d’ivoire. C’est une véritable terreur, bien qu’il se croie très séduisant.
 
En général, ils ont une très haute opinion d’eux-mêmes, ces Ekeker. Ils ont raison, quand on sait quelle sagacité et quelle générosité recouvre leur apparente laideur !
 
Si toutes les femmes sont des Ngontang, les hommes ne sont pas tous des Ekeker. Ils ne se plient donc pas tous aux mêmes consignes d’extrême laideur.
 
Ngil n’est qu’une longue tête triste et plate, surmontée d’un front bombé. Il semble un pierrot noirci et ronchon. Il suffit de lui ajouter une petite barbiche sur le menton pour le faire ressembler à Okoukour Etougue, dont l’autre caractéristique principale est de toujours arborer un énorme phallus, promesse de virilité ou symbole de fécondité. Apparemment ce sont des cousins, ou les deux faces d’une seule et même personne. En tous les cas, ils présentent ensemble la particularité d’être des plus antipathiques.
 
Ekon Owono Ondo, lui, est tout à fait présentable. Sauf qu’il n’a de fang que le nom. En fait, il arbore le visage beau et ténébreux d’un séducteur européen. En cela il est très proche des Ngontang, qui ne comprennent pas son indifférence. Sur lui pèse un terrible passé. On chuchote qu’il est l’incarnation d’un aventurier espagnol qui aurait été assassiné par le mari d’une de ses maîtresses ; un exploitant forestier du nom de Franco. Ekon Owono Ondo ne serait qu’une couverture et son vrai nom serait Juanito. Cette tragédie pèse sur lui, puisqu’il est toujours esseulé et attristé.
 
Les hommes n’ont qu’une seule face, mais les femmes en ont souvent plusieurs : deux, trois, jusqu’à quatre parfois – et autant de bouches donc. Ceux-ci disent que c’est pour mieux papoter ; celles-là prétendent que c’est pour mieux chanter. Ce ne sont que des tâches anodines bien sûr, leurs vraies fonctions sont ailleurs. Odabor, la ballerine à la face quadruple, m’avait révélé par exemple que ces quatre visages signifiaient qu’elle pouvait être partout à la fois ; qu’elle pouvait tout voir, tout entendre, tout sentir, quelle que soit sa position. Ses quatre faces l’identifiaient aussi à la terre dont elle avait les quatre côtés et dont elle détenait les quatre éléments… Mais je ne me souviens pas qu’elle m’ait autorisé à le répercuter.
 
LA COMMUNICATION
 
D e par leurs visages figés, inexpressifs, les Masques ne parlaient pas. C’est-à-dire qu’ils n’ouvraient pas la bouche, n’utilisaient pas les outils ordinaires de notre communication. Leur entretien se passait au dedans, comme je l’ai déjà souligné. Ils entraient en vous, pénétraient vos pensées et vous emplissaient des leurs. Au début, ce me fut très pénible. Je supportais difficilement la présence de principes aussi intenses en moi, mais surtout une telle communion interdisait qu’on puisse rien dissimuler – règle impossible à tenir pour nous autres humains. Je mis un certain temps à m’y habituer. Ce fut certainement la bataille la plus ardue, même si je finis par la remporter. Aujourd’hui, après toutes ces années chez les hommes, je ne suis pas sûr d’en avoir conservé le mérite.
 
Mais le plus déroutant dans cette communication réside certainement dans la nature même des mots. C’était pourtant des mots familiers, mais ils désignaient chez les Masques des référents tellement différents, tellement complexes, tellement souterrains, que leur emploi nécessitait une profonde maîtrise, supposait un vécu d’une rare densité. Ils rappelaient d’antiques souvenirs, des expériences abyssales, nostalgiques, poignantes, etc. Un seul mot contenait un univers infini pour le moindre des Masques. Il fallait donc être très prudent quand on était novice. Je me souviens que je fis pleurer mon amie quand je lui demandai si elle était fiancée. Elle pleura à chaudes larmes pendant toute une nuit, malgré la sollicitude des plus anciens et malgré toute ma contrition. Le lendemain, elle ne voulut plus me voir. Nzokbisi, lui-même, dut intervenir pour renouer notre amitié. Aujourd’hui encore, même si je crois deviner quels torrents d’amertume ma question libéra en elle, je reste frappé par l’intensité de son affliction. Elle semblait vivre réellement chacune des larmes qu’elle versait, chacun des cris qu’elle poussait.
 
Voyant cela, les premiers jours, je me contentais des signes et de gestes qui, lorsqu’eux-mêmes les effectuaient, renforçaient leur ressemblance avec les mimes d’Europe. Nos entretiens étaient alors très simples : je demandais à manger, à marcher, à dormir, etc. Quand je me fus un peu familiarisé avec la langue – tu imagines la somme d’expériences que je dus ingurgiter pour cela ! – je pus tenir des discussions plus denses et beaucoup plus fructueuses. Cela ne se fit pas sans de grosses déconvenues.
 
Par exemple, un jour, je demandai à ma complice de me ramener chez ma mère. J’insistai bien : “chez ma mère”. Elle ne fit aucune objection et m’invita à la suivre d’un air si naturel que je m’étonnais d’une évasion aussi facile. Pourquoi avoir attendu si longtemps, alors qu’il suffisait de le demander ? Mes craintes allaient se justifier, puisqu’après une longue marche dans la forêt, elle s’arrêta devant la rivière de mon premier bain. Puis d’un geste ample de la main :
 
– Voici ta mère.
 
Je fus trop dépité pour rire ou pour pleurer ; la farce était trop grosse. Devant ma déception, elle reconnut ou fit semblant de reconnaître sa méprise :
 
– C’est ta mère. C’est la rivière, l’eau, elle est la mère de tout homme, la mère qui donne et entretient la vie. Vénère-la toujours. Si tu dois parler de ta mère mortelle, précise toujours son nom premier. Tu aurais dû me dire de t’amener chez Na Mbang.
 
– Tu l’aurais fait ? m’emportais-je.
 
– Bien sûr que non, ce n’est pas à moi de le faire. Je ne désarmai pas.
 
– Et si je t’avais demandé de m’amener à la rivière, où m’aurais-tu amené ?
 
Alors, elle, sans se démonter :
 
– Je t’aurais amené à cette rivière-là, parce que ce sont ses eaux qui t’ont baigné pour la première fois et parce que c’est Elle qui protège notre amitié. Et une fois auprès d’elle, je t’aurais enseigné qu’il y a plusieurs rivières, que tu dois les distinguer toutes en signe de respect. Je t’aurais donné les noms divers qu’elles adoptent suivant les temps et les circonstances. Je t’aurais donné leurs noms de saison sèche et leurs noms pendant les pluies ; je t’aurais révélé les noms qu’elles arborent pour le baptême des êtres renouvelés et les noms qu’elles empruntent lorsqu’on les souille de sang humain. Je t’aurais dit tous ces noms ; je ne t’en aurais caché aucun.
 
Après cela, je soupesais de plus en plus mes questions et mes besoins. Surtout vis-à-vis des plus grands. Je craignais par exemple qu’Odabor, si je lui suggère de me ramener chez moi, n’y trouve un prétexte pour m’emporter de fleuve en fleuve jusqu’au territoire des Anciens.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents