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L'enfant qui voulait devenir président

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Description

Dans ce roman, l'auteure nous entraîne dans le pays "d'en dehors", l'Haïti rural de l'Artibonite. A travers les personnages, celle-ci nous fait partager la vie quotidienne du marché et des quartiers de Saint-Michel-de-l'Attalaye. Dans une langue savoureuse traversée par un créole haïtien riche et expressif, Beaudelaine livre la chronique d'un petit bourg sous la dictature de Baby Doc. Le fabuleux destin du héros est hanté par l'histoire haïtienne et le désir du peuple haïtien de bâtir une nation pour tous et pour toutes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2012
Nombre de lectures 15
EAN13 9782296488335
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’enfant qui voulait devenir président
Lettres des Caraïbes
Collection dirigée par Maguy Albet

Déjà parus

Jacqueline Q. LOUISON, L’ère du serpent, 2012.
Joël ROY, Variations sur un thème détestable , 2011.
Jean-Claude JANVIER-MODESTE, Un fils différent , 2011.
Beaudelaine PIERRE, La Négresse de Saint-Domingue , 2011.
SAST, Le Sang des Volcans , 2011.
Claire Marie GUERRE, Clone d’ange , 2011.
Sabine ANDRIVON-MILTON, Anatole dans la tourmente du Morne Siphon , 2010.
José ROBELOT, Liberté Feuille Banane , 2010.
Yollen LOSSEN, La peau sauvée , 2010.
Sylviane VAYABOURY, La Crique. Roman , 2009.
Camille MOUTOUSSAMY, Princesse Sitā. Aux sources des l’épopée du Rāmāyana , 2009.
Gérard CHENET, Transes vaudou d’Haïti pour Amélie chérie , 2009.
Julia LEX, La saison des papillons , 2009.
Marie-Lou NAZAIRE, Chronique naïve d’Haïti , 2009.
Edmond LAPOMPE-PAIRONNE, La Rivière du Pont-de-Chaînes , 2009.
Hervé JOSEPH, Un Neg’Mawon en terre originelle. Un périple africain , 2008.
Josaphat-Robert LARGE, Partir sur un coursier de nuages , 2008.
Max DIOMAR, 1 bis, rue Schoelcher , 2008.
Gabriel CIBRELIS, La Yole volante , 2008.
Nathalie ISSAC, Sous un soleil froid. Chroniques de vies croisées , 2008.
Raphaël CADDY, Les trois tanbou du vieux coolie , 2007.
Ernest BAVARIN, Les nègres ont la peau dure , 2007.
Jacqueline Q. LOUISON, Le crocodile assassiné , 2006.
Claude Michel PRIVAT, La mort du colibri Madère , 2006.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Dumanoir, l’incroyable destinée , 2006.
Beaudelaine PIERRE


L’enfant qui voulait devenir président


Roman
Les personnages de ce roman sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait donc une pure coïncidence.


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-97003-8
EAN : 9782296970038

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
A Louis Saint-Juste Necker Pierre
Et à toute la fratrie : Mariette,
Eslie, Baudelaire, Densie, Marie Carmelle et Kernita.
Pour Murielle Leconte,
Fanm vanvyan devant l’Éternel.


Pour Laurie, Kimara, Naya et Ann-Lyse,
Pour Jones et Maxence
Et tous les enfants de Saint-Michel.
Ma plus profonde gratitude va à mon père et à ma mère ; Et aussi à Redford Joseph, pour m’avoir aidé, grâce à de longues discussions et toutes sortes de documents, à reconstituer dans ce roman un Saint-Michel de l’Attalaye proche de celui des années 70 et 80.


"Depi nan Ginen Nèg renmen Nèg"
Suze Matthieu

« Depuis la Guinée le Nègre aime le Nègre ».
(Traduction, Marie Lily Cérat)
PREMIERE PARTIE Débuts à Saint-Michel
I


Jambes écartées. Mains calées sur les hanches. Ventre pointant vers le bas. Torse relevé et bien bombé. Manjo passa la langue sur ses lèvres sèches, se pinça intérieurement les mâchoires, se racla la gorge et plouf ! Le crachat alla atterrir entre deux puissantes jambes. Jambes énormes et bien dégagées. Le vent doit trouver à loisir son chemin. Sur le sol, le liquide est épais et d’une blancheur effrayante. Manjo fit ensuite le geste de ramasser ses lèvres épaisses et maintenant humides. La deuxième salive n’alla pourtant point à la rencontre du sol. On entendit glòt ! Manjo ingurgita. Puis elle parcourut la place d’un lourd regard. Le marché de Saint-Michel se vidait de son monde.

Les derniers clients font la navette autour de ce qui reste de légumes et de viandes fanées. De vivres et de céréales qui n’entendent plus livrer bataille. Les figues bananes ont l’air contrit ; les feuilles de chou attendent la clémence d’un preneur. Dans le poulailler d’occasion qui les garde prisonnières, les poules mannin gloussent d’une rage contenue. Les chèvres abaissent leurs cornes, saluant la venue du crépuscule. Derrière l’étalage de Manjo, une imposante montagne expose à la vue des passants le plus grand monument de Saint-Michel de l’Attalaye. Une réserve qui rassemble tout ce dont vendeurs, clients et passants n’ont que faire. La crasse, les crottes de chien et les excréments ; les eaux boueuses et puantes ; mais surtout les résidus de tout ce qui se vend et se donne au marché communal. Le tout est méticuleusement élevé en une montagne que les habitués appellent arbre de Noël, en raison de sa ressemblance avec le sapin de noël ; forme pyramidale. En raison surtout de la variété des couleurs provenant des déchets de vieux choux en putréfaction ; d’oranges et de papayes pourris dont il ne reste que la sauce jaune à décolorer le trottoir ; de feuilles séchées mises en cendres ; de cerises en lambeaux ; de tomates trop mûres pour être cédées ; d’amas de sauces de mangues dénaturées par la misère du soleil. Tout vendeur au marché communal a son dépotoir derrière l’étalage de Manjo. Haut lieu de déchets que mouches, cafards et rats – rats de la terre et rats des cieux – arrosent généreusement de leur va-et-vient incessant… Les innombrables pelures de bananes gouyak et de bananes bòsgòt éparpillées de part et d’autre de ce dépotoir laissent croire sans aucun doute que le commerce a agréablement fleuri, ce lundi matin d’avril, jour de grand marché dans le bourg.

A l’heure du crépuscule, il n’en restait pourtant que la trace et le vent. Le vent s’installait agréablement et sans grande façon entre les marchandes et leurs étals. Il soulevait la poussière à droite et à gauche ; tantôt la déposait sur le visage de ces femmes à la mine décoiffée ; tantôt l’incrustait sur leur peau aussi stérile que le désert. C’est ainsi qu’il les veut. Il les veut à sa merci. Alors, dans ce marché du bourg, les commères suent, triment et se donnent à longueur de journée, sous la pluie et sous le soleil. Leur vie est un refrain de gestes usés, parce que milles fois répétés, de paroles devenues amères parce que trop entendues. Des êtres charpentés à dessein pour la misère et le travail sans relâche. Leur survie est un défi à la vie. On a mis sur leurs lèvres le serment juré à elles-mêmes, à leurs enfants et à leur Nèg de se battre jusqu’à la dernière goutte.
Dans la forme, ces femmes se ressemblent toutes. De forte corpulence. Visages cuits au noir sous la chaleur du soleil. Yeux plissés en permanence à force de lutter contre le vent et le froid ; contre le soleil et ses rayons. Les yeux sont le prolongement de lèvres étirées, de joues pointues et de menton proéminent. Les traits ainsi réunis leur donnent un visage mòksis. Ces commères, à l’heure du crépuscule ont la face dure et fermée. Comme une fleur qui rassemble ses pétales pour mieux s’offrir à la brise nocturne. L’aube, envers elles, n’a jamais manqué à son devoir.
La plupart d’entre elles portent un moumou. Sorte de tunique d’une pièce qui sert à cacher les lignes du corps. A leurs reins, se repose un tablier dans lequel elles reçoivent leur fortune, petite ou grande, qui provient de la vente de leurs produits. Pour elles toutes, c’est un tablier fait de lin bleu. Un tissu qu’elles appellent gwoble. Une toile dure et revêche, capable de recevoir les crasses, les saletés du métier de la vente et la poussière des vents contraires ; de servir de torchon après le dîner et de recueillir incessamment la sueur du visage. Le tablier gwoble c’est du bleu qui se rapproche, à la longue, du marron, puis du gris, à force de recevoir tour à tour la crasse et le blanchissage. Mais ce n’est pas du noir. Ce n’est jamais du blanc. Ce n’est guère non plus du marron, ni du gris. Cette tendance n’a peut-être pas encore son nom dans la classification des couleurs. La question de la couleur du tablier gwoble n’est pourtant pas un problème pour ces commères du marché communal. Plusieurs d’entre elles ont porté le tablier gwoble depuis leur début dans le commerce et l’ont laissé en héritage à leurs enfants et à leurs petits-enfants. Manjo vous dirait elle-même qu’à sa naissance, on lui a coupé le cordon ombilical avec le tablier gwoble.
Alors commère, belle journée ?
Manjo s’adressait fièrement à sa voisine Man Estenfò du haut de son tablier gwoble. Elles sont entre elles, commère, mennaj , maklòt, sœur, fille et mère à la fois. Ces vendeuses du marché communal tissent entre elles un réseau solide d’amitié et se donnent des tantes, des mères, des cousines et des soeurs qu’elles n’ont pas eues de la nature. Souvent Manjo demande à Man Estenfò, des nouvelles de son fiancé. Ne vous étonnez donc point si Manjo, dame-mariée de Pèjo, mère de six enfants et porteuse d’un septième, se donne un fiancé. Il n’y a pas plus grand signe d’attachement à sa voisine que de lui réclamer son dernier fils de deux ans pour mennaj. Oui ; elle est enceinte Manjo ; et du haut de son huitième mois.

Man Estenfò ne répondit pourtant pas à la question de sa commère. Ses yeux suivirent à travers la gorge de Manjo, la descente d’une autre salive qui n’atterrit point sur le sol, mais chemina silencieusement entre les boyaux de la femme enceinte. Pour avoir mis au monde neuf fois déjà, Man Estenfò connaît par cœur les malaises du métier de porteuse. La femme enceinte salive tout le temps que dure la grossesse. Celle qui ne veut pas se dévoiler a très souvent intérêt à tout emmagasiner dans son estomac en attendant de tout rendre sur sa couche le soir. Manjo, fière de sa septième grossesse n’avait rien à cacher. Mais à force de rendre sa salive, sa gorge se dessèche et ses lèvres se racornissent. D’ailleurs, même si Man Estenfò et ses voisines sont passées par là, elles aussi, il n’est pas agréable de nager en pleine rivière. Ainsi donc Manjo primera, à l’occasion, le glòt discret et réservé sur le plouf sonore et rebutant.
Les yeux de Man Estenfò, hagards, fixaient l’énorme ventre à l’intérieur duquel on croirait voir loger deux embryons. Manjo portait fièrement et allégrement sa grossesse. Elle arborait continuellement un air ravi qui donnait à toute femme du marché l’envie de porter perpétuellement un nouveau bébé. Elle n’était pas dans la situation de Tiyayane, jeune femme de 28 ans, marchande de citrons au marché, de qui on dit, à loisir, qu’elle est gwòs et non enceinte. Personne ne pouvait, en effet, identifier le père de l’enfant que portait Tiyayane. La jeune femme elle-même ne saurait reconnaître, entre ses amants d’un soir, celui qui lui a mis la graine dans le ventre.
A Saint-Michel de l’Attalaye, il y a les femmes enceintes ; il y a celles qui sont gwòs. On dit d’une femme enceinte dans le mariage, qu’elle porte un bébé, ou qu’elle est enceinte tout court. Mais celle-là dont la grossesse n’est pas légitime, parce qu’en dehors du mariage, est tout simplement gwòs. Tout le monde au marché de Saint-Michel connaît Pèjo, mari de Manjo. Ils habitent rue Guerrier. Ont ensemble six enfants. Avec l’arrivée prochaine de ce septième enfant, les amis et voisins de Pèjo savent que le couple n’est pas au bout de sa mission. Celle donnée par Dieu de croître et de multiplier la terre. Mais parce que par-dessus tout , pitit se riches, – oui, tout enfant est richesse-ils continueront de mettre au monde tant que la force sera de leur côté.
Le ventre de Manjo était si énorme qu’elle disait à tous ceux qui s’approchaient d’elle que Dieu avait béni sa famille en lui mettant deux fœtus dans le ventre. Il n’y avait pas en effet de plus grande bénédiction pour Manjo. Ses commères en lui parlant, regardaient l’énorme ventre à deux embryons, ne disaient rien, mais répétaient pour elles-mêmes et silencieusement, après Manjo, « gras Bondye ».
Manjo portait en effet sa grossesse par la grâce de Dieu. C’est par la grâce de Dieu aussi qu’elle a mis au monde les six premiers-nés. Pas de visites médicales. Pas d’infirmières à la maison. Pas de repos non plus. Ici, les commères ne savent pas ce qu’est le repos. Les femmes bourriqueront jusqu’au terme de leur grossesse. Elles n’ont de médecins que Dieu. L’enfant vivra ou mourra selon ce que le Très-Haut aura décidé. Néanmoins, ces mères du bourg ne se privent jamais d’aider le Très-haut dans son travail de médecin par excellence. A l’approche du jour de délivrance, elles boivent beaucoup d’eau, se font préparer des tisanes qu’elles ingurgitent à longueur de journée. Pas une d’entre elles n’oubliera la sauce de gombo, afin que l’enfant descende du ventre de la mère, aussi aisément que le gombo pénètre l’estomac. Un glòt coulant et retentissant. Une bénédiction signée Dieu lui-même.
Ces femmes ne savent pas ce qu’est l’échographie. L’allure du ventre dit tout. A la fois sur le bien-être de la porteuse et sur le sexe de l’enfant à naitre. Si le bas du ventre est d’aspect long, c’est un garçon ; s’il a une forme plutôt ronde, c’est une fille. Quand arrive le moment de naitre, le garçon sort difficilement. Mais une fille y arrivera avec plus de facilité. On ne saurait pourtant dire si le bas-ventre de Manjo était d’aspect long ou rond. Etant donné que bourgeonnaient deux embryons dans la matrice, personne ne risquait à faire des pronostics. Pour résoudre le problème, Manjo se remet à Dieu et acceptera ce qu’il voudra bien lui donner. Ici, aux abords du marché communal, tout arrive, bien ou mal, par la grâce de Dieu.

Manjo gratta de la gorge et passa la main droite sous son ventre comme pour en tester la forme. Elle regardait Man Estenfò entre ses cils épais et brunâtres. Elle avait, depuis longtemps déjà, oublié la question posée à celle-ci. Le regard vide, elle s’élevait comme une statue devant le dépotoir. On ne songerait guère à la détacher du monument. Elle faisait partie du décor tout simplement. D’un geste machinal, Manjo porta ensuite sa main droite à son front et essuya de son index la sueur qui y descendait, grisâtre. Elle avait soudain le visage décomposé. Elle fit le geste de s’asseoir sur sa chaise de vendeuse. Mais la chaise n’était pas à sa place habituelle. Manjo s’écroula. On ne dira guère dans les bras du Bondieu.
Man Estenfò courut rapidement vers sa commère et l’aida à s’adosser contre un des poteaux de l’étalage. C’est alors que les douleurs de l’enfantement saisirent Manjo. On vit alors venir des quatre coins du marché vendeurs et clients, mendiants et bayakou , passants et promeneurs. Ils s’apprêtaient tous à assister encore une fois au miracle de l’enfantement. Le marché allait être pour la énième fois le lieu d’un grand spectacle. Dans ce coin de la commune, on rentre et on sort ; parfois aussi, quelques-uns y restent. Ce marché a déjà reçu, mariages, communions, confirmations, processions, baptêmes, enfantements de toutes sortes et funérailles. La vie y est vécue dans toutes ses facettes.
Manjo s’étala de tout son long sur le sol, la tête entre les jambes de Man Estenfò qui la maintenait par le haut. On ôta sur Manjo son moumou et son jupon qu’on plaça au-dessous d’elle en guise de l’habituelle natte faite de paille tressée. Man Estenfò cacha sous les dessous de l’étalage de Manjo le tablier gwoble de celle-ci. Manjo, sous le poids de la douleur, râla, cracha, injuria, poussa. Un nouveau-né s’apprête à saluer le jour. Pas de pudeur. L’affaire est de trop haute importance. Elle ne se gêna nullement de fendre l’air de ses membres nus, énormes et puissants ; tantôt lourds et tantôt légers à la fois. Man Estenfò, accroupie à sa tête, reçut gifles sur gifles. La commère encaissait silencieusement. Pourtant, de temps à autre, une moue confite apparaissait sur ses lèvres pointues, comme pour reprocher à Manjo d’avoir été seule quand elle se fit mettre la graine dans le ventre. L’idée de continuer seule, ne devrait donc pas la contrarier, semblait exprimer Man Estenfò. Mais l’instant d’après, elle secouait la tête comme pour se reprendre et éloigner de son esprit les pensées inutiles et mauvaises. On n’abandonne pas les siens en pareille circonstance. Et le travail reprit de plus belle. En fait, Manjo ne s’était jamais arrêtée.
Jambes écartées vers le ciel ou vers Dieu, peu importe ! Sur la bouboun de Manjo, poils raides et touffus. Un liquide d’aspect grisâtre commençait à sortir du vagin. Dans la foule assemblée, on répétait sans cesse que Manjo venait de kaselezo. La commère perdait en effet ses eaux. Elle hurlait de plus en plus fort et criait à tout bout de champ kaka par-ci vouzan par-là. Mais ceci n’est que chose normale pour des femmes du marché habituées aux douleurs de l’enfantement. Certains hommes évacuèrent rapidement le lieu. D’autres restèrent par curiosité. Il n’est quand même pas donné d’assister tous les jours au miracle de l’enfantement. Femmes et hommes criaient tous ensemble autour de Manjo « Poussez, poussez, poussez, poussez,.. ». Manjo poussait en effet de toute son âme et de toute sa force. L’ardeur qu’elle y mit montra son arrachement à mettre au monde ses bébés. Après un ultime effort, les spectateurs virent apparaître une touffe de cheveux. Mais dans la foule, on s’étonnait davantage de la grosseur de la bòbòt de Manjo que de la venue du nouveau-né. Quelques secondes après, le bébé glissa sans que les spectateurs s’en rendent compte. Une autre voisine de Manjo, Gwodada Machannvyann, se fraya un chemin parmi la foule assemblée. Elle s’approcha, coupa le cordon ombilical avec son couteau de service et prit dans ses deux mains le nouveau-né.

Gwodada Machannvyann est le personnage féminin le plus populaire du marché de la commune. Jeune femme de taille imposante. La trentaine à peine. Mince à la taille. Très large aux épaules. Et bien plus large encore au niveau des hanches. On dit d’elle au marché, qu’elle a la forme coca. Son allure physique rappelle en effet la forme de la bouteille de Coca-Cola. Ce qui retient l’attention chez Gwodada Machannvyann, ce sont ses fesses bien larges, bien campées et bien bombées. A Saint-Michel de l’Attalaye, il n’y a de beauté que dans les grandes fesses. C’est une fierté à nulle autre pareille chez la jeune femme. Quand Gwodada Machannvyann se déplace, c’est la danse kata qu’elle exécute. L’exercice est alors de faire bouger chaque bord du dada, l’un après l’autre, dans une cadence rythmée et bien menée. Un-deux, un-deux. En haut en bas. En haut en bas. Et dans la tête de Gwodada Machannvyann, ça résonne, « bidim, bidim, bidim, bidim ». Elle sait qu’on la regarde. Elle y met donc tout son plaisir et encore plus de lenteur. Certains hommes du marché qui s’amusent toujours de ce spectacle, se voient souvent venir l’eau à la bouche pour cette mise en scène qu’ils ne peuvent regarder que de loin. Car Gwodada Machannvyann avait déjà son maître queue. Lorsqu’elle prit le nouveau-né dans ses bras, on entendit dire dans la foule pressante que le bébé, quoique un garçon, hériterait des fesses de Gwodada Machannvyann.

Après cette extraordinaire poussée, Manjo s’essoufflait encore à la tâche. Elle n’avait pas arrêté le travail. Pour elle et pour plusieurs de ses commères, elle était encore à mi-chemin dans l’œuvre de la délivrance. Elle longea le bras droit au visage de Man Estenfò toujours accroupie à sa tête, écartant l’index et le majeur. La voisine se souvint bien que selon les prédictions de la nouvelle nourrice, il s’agissait de deux embryons. Man Estenfò s’empressa de se lever, alla sur le ventre de Manjo qu’elle pressa fortement de ses deux mains. Manjo cria sous l’effet de la douleur. Il n’y avait pas d’autre enfant à naitre. Sortaient seulement du vagin, de la crasse et des bulles aux couleurs de sang. Tous portaient alors leur regard vers le nouveau-né qui n’avait pas encore poussé ses premiers cris. Gwodada Machannvyann lui assena deux grandes tapes sur les fesses. Et le cri tant attendu jaillit. L’enfant se raidit entre les bras forts et cria de toute sa force. Les spectateurs eurent un sursaut d’effroi devant le visage horrifié de Gwodada Machannvyann. Quand ils s’approchèrent plus près du bébé, leurs yeux s’arrêtèrent sur deux grosses dents bien plantées dans les gencives supérieures du nouveau-né. Un cri de terreur les saisit tous. On vit les spectateurs se retirer l’un après l’autre sur les lieux du marché, laissant Manjo, Man Estenfò, et Gwodada Machannvyann avec le bébé que dans leur esprit ils surnommaient déjà, l’enfant du diable.
II


L’affaire Manjo. Voici comment on parla désormais de l’accouchement. Dans chacune des sections rurales de la commune de Saint-Michel, de Platana à l’Attalaye, et dans tout le reste de l’Artibonite, le vent du lambi se propagea de maison en maison. Derrière les mornes, le son du tambour réveillait des âmes trop longtemps assoupies. Ce fut Manjo par-ci, Manjo par-là. Manjo devant, Manjo derrière. Le marché communal qui s’apprêtait à fermer ses portes se transforma, à l’heure du crépuscule, en un volcan en éruption dont les larves étaient allègrement dirigées contre la nouvelle nourrice et sa famille. Certains habitants du bourg devenaient tout à coup à la mode parce qu’ils pouvaient raconter à un ami, à un parent ou à un voisin, cet accouchement que Saint-Michel n’avait jamais connu au cours de son histoire. Les esprits étaient bouleversés, excités à l’extrême. Au milieu de cette effervescence, personne n’évoqua le gras Bondye habituel. Nul ne leva non plus les mains vers le ciel. Quelques-uns se serraient les lèvres ; d’autres marmonnaient entre leurs dents et lançaient des « hum », « hum », « hum » plaintifs, exaspérants et silencieux. Tandis que le bourg s’échauffait à perpétuer l’affaire Manjo, plusieurs bénissaient secrètement les esprits pour cet évènement qui tirait la commune de sa torpeur.
C’est la première fois que les habitants de Saint-Michel virent naître un enfant pourvu de ses premières dents. L’affaire était donc d’assez haute importance pour devenir le fait le plus populaire de la commune. Tandis que la nuit s’installait peu à peu dans ce coin du marché, des promeneurs butaient plus qu’à l’ordinaire sur des femmes enceintes ; ils leur formulaient alors secrètement le vœu de ne pas mettre au monde un petit diable.
Le lendemain de l’événement, un silence engourdissant avait soudain plané sur tout le marché. Pour ne pas réveiller la colère des esprits de l’air, vendeurs et acheteurs décidèrent à l’unanimité, de se recueillir sur le drame de la vieille. Les voix les plus hardies avaient fait place à des hum, des fredonnements légers et des clignements de paupières. Des passants se croisaient, ils se regardaient l’un l’autre, soupiraient puis, impuissants, continuaient leur chemin. Quelques-uns levaient les mains à la hauteur de leur corps, puis les laissaient retomber lourdement. Parfois aussi ils les croisaient tout simplement derrière leur dos avant de s’en aller, les épaules courbées. Dans le carré où Manjo avait coutume de camper sa barque, l’endroit était désormais vide. Les autres vendeurs prirent le soin de délimiter, à l’aide de quelques pierres, la place habituellement occupée par la nourrice. Ils fuyaient le carré comme la peste. Dans le silence et dans le vent.
Pourtant, la semaine ne s’était pas encore écoulée que les langues trop longtemps endormies se délièrent et que la place qu’occupait Manjo au marché fut envahie par de nouveaux occupants. Toutes les conversations tournaient autour de l’enfant né avec deux dents. Les passants et habitants du bourg qui ont assisté à l’événement racontèrent un peu partout que le diable a demandé son compte à Manjo parce que celle-ci ne lui avait pas donné à manger. Quand deux amis se croisaient ou qu’un client s’amenait, l’inévitable question surgissait : "Connais-tu l’affaire de Manjo ?" Même si l’autre répondait par l’affirmative, les interlocuteurs se narraient encore l’histoire, du début jusqu’à la fin. Les conteurs ne ratèrent pas l’occasion d’ajouter des leurs. Une semaine après l’accouchement, on disait donc de cette naissance que l’enfant est venu au monde par les pieds et non par la tête. On raconta que le nouveau-né avait un frère jumeau qu’il mangea dès le ventre de sa mère. Les habitants de Saint-Michel et des localités environnantes apprirent également que l’enfant, en venant au monde, avait prononcé indistinctement le nom de Gwodada Machannvyann qui lui avait coupé le cordon ombilical. Tous ceux qui racontèrent la nouvelle trouvèrent important d’ajouter des leurs. Cette histoire fit le tour de la commune de Saint-Michel de l’Attalaye et se répandit dans tout l’Artibonite en chansons, blagues, devinettes et contes du soir.

L’enfant du diable eut pour nom Dieuquidonne. En constatant la frayeur de ceux qui assistèrent à la naissance de son fils, Manjo, sans se départir de son calme avait pris l’enfant des mains de Gwodada Machannvyann. Elle s’était tournée vers Man Estenfò puis avait ouvert la bouche, s’apprêtant à lancer son habituelle g ras Bondye. Mais le g ras Bondye ne sortit pas cette fois-ci. Ce furent Man Estenfò et Gwodada Machannvyann qui, ne voyant pas venir le mot, le prononcèrent à la place de la nourrice. Manjo, pensive et lointaine, secoua doucement la tête en signe de négation. Il s’appelle Dieuquidonne, leur dit-elle.
Dieuquidonne fit son entrée dans la maison de ses parents le jour même de sa naissance. Tard dans la soirée, Manjo avait regagné sa demeure, aidée de Man Estenfò. Les deux commères trouvèrent famille, voisins et amis réunis en assemblée à l’entrée de la maison. Pèjo tenait son visage entre ses deux mains, le regard accusateur. Founette, grande-tante de Manjo, qui avait promis un beny à la nourrice et au nouveau-né, gardait les mains croisées derrière la tête. Son regard apeuré laissait comprendre à Manjo que la promesse a été faite bien avant qu’elle ne sache que l’enfant naîtrait avec deux dents. La voisine Mercidieu pour sa part, avait promis à Manjo de lui faire à manger, le jour de l’accouchement. L’habituel plat de petit mil au pois noir, accompagné de mirliton, pour que le lait de Manjo coule plus facilement. La nourrice jeta un coup d’œil furtif vers la cuisine. La porte n’avait pas été ouverte de toute la journée. Voisine Mercidieu, au milieu du cercle, gardait la tête honteusement baissée. Au loin, l’assemblée entendit Siyovle aboyer. Le chien de la famille annonçait toujours, de cette façon-là, son arrivée dans la maison. Ce concert d’aboiements était surtout adressé à Mimi, la chatte gardienne du grenier où Manjo entreposait toujours sa marchandise. Quand Siyovle faisait son entrée triomphale, toujours mimi déguerpissait. Pourtant lorsque le chien franchit la barrière d’entrée de la maison en ce début de soirée, il fit soudain face à une mimi assise sur ses deux pattes de derrière et la tête entre celles de devant. Les deux oreilles du chien tremblèrent de rage. La chatte ne bougea pas. Siyovle fit le tour de l’assistance et alla se tenir à l’autre extrémité du cercle. Tous poussèrent un grand soupir et détournèrent aussitôt leur regard du jeu de lago-kache de mimi et de Siyovle. Le protagoniste du jour était Manjo. Ils semblaient tous attendre qu’elle s’explique.
Les six premiers nés de Manjo étaient là, eux aussi. Ils avaient vu venir le trio que formait la nouvelle nourrice, Man Estenfò et le bébé avec un regard condescendant. Visages mòksis , regards réprobateurs. Sourcils joints. Lèvres pincées. C’était plus que Man Estenfò ne pouvait supporter ! Elle fit deux pas en arrière, trois pas en avant. Tous redressèrent instinctivement la tête. Man Estenfò ne s’en offusqua point. Elle respira légèrement et son visage se détendit. Puis elle se gratta la tête. Pour ceux qui la connaissaient au marché, c’était signe qu’on pouvait s’attendre à un miracle. Hardiment, elle fit encore deux pas en avant.
Hier soir, j’ai fait un rêve, commença-t-elle par débiter. On vit les mentons se tendre vers Man Estenfò. Celle-ci remit précautionneusement l’enfant à sa mère et pénétra hardiment au beau milieu du cercle.
Hier soir, j’ai vu Manjo en songe-reprit-elle, accompagnant son récit de ses deux mains, à la manière d’un chef d’orchestre-je l’ai vue se battre avec une couleuvre. C’était le diable en personne. La couleuvre essayait de l’étouffer et s’enroulait autour de son ventre. Je crois qu’il voulait tuer le bébé. – Man Estenfò s’arrêta, prit une grande bouffée d’air et reprit aussitôt, la voix haletante. – Manjo ne pouvait pas faire grand-chose et se débattait de tout son long sur le sol. – A ce stade de l’histoire, Man Estenfò, tendait un visage plus que triste vers ses auditeurs ; ses mains aussi se calmèrent-J’avais peur pour ma commère et je craignais que le diable ne l’étouffât et ne fasse mourir son bébé. Les mains de Man Estenfò se remettaient progressivement à leur boulot-Mais c’est alors que j’entendis Manjo casser deux coups de Beniswaleténel suivis d’un arriere-de-moi-Satan foudroyant-La voix tout à coup forte de Man Estenfò avait brusquement mis l’assistance sur ses deux pieds-Ah oui, même le tonnerre ne pouvait être plus menaçant-continua-t-elle, se frottant les deux paumes-à ma grande surprise, j’ai vu aussitôt venir vers Manjo, un vieillard à la barbe longue et blanche. C’était un homme de grande taille. Il avait sa barbe longue et blanche comme de la poudre de bicarbonate. Il arracha rageusement la couleuvre du ventre de Manjo et l’envoya au loin dans le jardin. Puis, j’ai vu le vieillard aller vers le visage de Manjo, il lui donna deux baisers sur le front et Manjo se leva à l’instant même. Je cherchai ensuite des yeux le vieillard, mais il avait disparu.

Dans le cercle familial, les physionomies étaient transformées et les épaules relevées. On regardait à présent la nourrice d’un air réjoui. Sur tous les visages, on lisait le regret d’avoir condamné par ignorance un être béni de Dieu dès le ventre de sa mère. Car à Saint-Michel de l’Attalaye, quand dans les rêves et dans les songes, on voyait apparaitre un vieillard à la barbe blanche et longue, il s’agissait de Dieu sans aucun doute ; le diable pour sa part, trouvait mieux sa place dans le ventre des serpents et des couleuvres. Man Estenfò était arrivée au terme de son discours. Elle arborait un regard satisfait dans lequel Manjo pouvait lire son habituelle nou-pran-yo quand elle gagnait une cause au marché de Saint-Michel. Man Estenfò promena un dernier regard sur le cercle et conclut, toujours aussi calme, mais d’une voix plus empressée :
Je crois que c’est un enfant béni de Dieu et que les deux dents sont le symbole des deux baisers que Manjo a reçus de Dieu sur son front.
Pèjo n’attendit pas la fin de la phrase. Il se précipita sur les deux femmes qu’il étreignit avec grande effusion. Il déposa ensuite deux baisers sur le front de sa femme. Il se retourna vers Man Estenfò, puis vers l’assistance en ébullition soudaine :
Je crois que c’est le plus beau de mes enfants, lança-t-il à la ronde. On va l’appeler Dieuquidonne.
Ce fut au tour de Manjo d’annoncer à la famille et aux voisins réunis que c’était ce nom-là qu’elle avait choisi, elle aussi, pour le nouveau-né. Cette heureuse coïncidence eut pour effet de convaincre les plus incrédules sur ce cadeau venu directement de Dieu. Ce fut l’euphorie collective. Tante Founette arracha Manjo des bras de Pèjo et lança à celle-ci :
Venez avec moi vous deux ; tu vas prendre ton premier bain, et Dieuquidonne aussi ;
Voisine Mercidieu ouvrit la porte de la cuisine et invita deux des filles de Manjo à l’aider dans la cuisson d’un petit mil aux haricots noirs, accompagné de mirliton. Siyovle aboya sans répit. Mimi courut monter la garde au grenier. Les six premiers nés de Manjo piaffèrent et se passèrent entre eux Dieuquidonne dans le ravissement le plus total. Au milieu de cette euphorie Manjo croisa Man Estenfò et eut tout juste le temps de lui lancer :
Commère, tu m’as sauvée !
Man Estenfò se rapprocha d’elle dans un sourire espiègle :
La vie est une succession infinie de songes ; il faut savoir les capter.
Les deux femmes éclatèrent de rire et se réjouirent du tournant des évènements. Manjo, pour sa part, était désormais convaincue qu’au marché de Saint-Michel, il y aurait une autre version des événements liés à l’accouchement.

Pour son véritable coup d’audace, Manjo offrit à Man Estenfò d’être la marraine de Dieuquidonne. Cette journée se termina dans la joie et toute la maisonnée célébra allégrement la venue de ce nouveau-né, septième enfant de Pèjo et de Manjo. A la tombée de la nuit, Manjo et son enfant reçurent chacun leur beny de tante Founette. Pour Dieuquidonne, ce premier beny a un effet salvateur. Il a pour but de l’introduire parmi les esprits et les loas qui doivent le protéger contre les esprits maléfiques, les pwen et les malédictions de toutes sortes qui circulent dans l’air. Le beny rend fort et protège celui qui le reçoit. Pour rien au monde, Manjo, fanmvanyan -devant-l’Eternel au marché communal, première dame missionnaire de son église, n’hésiterait pas de donner son beny à Dieuquidonne. Tante Founette fit bouillir dans une marmite des feuilles de Palma christi, de pissenlit, de tibonm , d’orangers et de citrons surs. Pèjo égorgea un cabri duquel il recueillit le sang. Il fit traire la plus belle vache de la famille pour une tasse de lait frais. Il cassa deux œufs. Il remit ensuite le tout à tante Founette qui en fit un mélange avec les feuilles bouillies. La tante obtint un konsonmen très épais et de couleur brunâtre. Tante Founette fit alors venir Manjo. Ensemble elles donnèrent son beny à Dieuquidonne. Celui-ci gazouilla tant et si bien que Tante Founette prophétisa à l’adresse de Manjo, de la part du Bondieu, que l’enfant a été bien reçu chez les loas, les bons esprits et auprès du Bondieu lui-même. L’enfant était désormais protégé. Manjo et Tante Founette déclarèrent donc, ce soir-là, aux autres membres de la famille que Dieuquidonne plaisait aux lois et aux esprits et que son beny leur a été favorable.
Manjo conduisit ensuite Tante Founette dans la chambre conjugale où le berceau du nouveau-né était installé. Les deux femmes procédèrent rapidement aux derniers arrangements. Manjo plaça en dessous du matelas, exactement à l’endroit où l’enfant devait reposer sa tête, une petite Bible ouverte à la page du Psaumes 23. Elle s’assura aussi que sur le linteau de la porte, la petite poupée en toile, sur laquelle étaient attachées plusieurs épingles et deux bougies, était bien en vue pour la protection du tout petit contre les esprits mauvais et les poudres de l’air. Ensuite, elle se fit apporter un gallon d’eau et du gros sel. Les deux femmes arrosèrent d’eau et de sel le seuil de la porte, ainsi que le chemin qui y conduisit. Satisfaites, elles secouèrent la poussière de dessous leurs pieds. Avec beaucoup de précaution, Manjo et Tante Founette couchèrent le nouveau-né dans son berceau.
La tante s’attela par la suite à donner son beny à Manjo. Ce fut d’abord le bain de vapeur. Un bain de feuilles bouillies dans de l’eau. Feuilles de pois congo, de citronnier, de papayer, de tichat et de corossol. Le tout est déversé dans un récipient. Manjo enleva les derniers restes de ses vêtements et s’assit sur les bords du récipient en vue de recevoir, par le bas, la vapeur qui monte de l’eau bouillie. Ce bain de vapeur protège contre les infections, fortifie le bas-ventre et aide le vagin de la nourrice à retrouver sa forme initiale. Manjo prenait encore son bain de vapeur lorsque Tante Founette vint avec un autre récipient dans lequel on pouvait voir toute la végétation de Saint-Michel. Feuilles d’oranger, de papayer, de bois cochon, de monben , de pois congo, de timanchèt, de pissenlit, de jezikri et d’innombrables morceaux de citrons jaunes. Tante Founette commença par l’habituel massage. De ses deux mains, elle frappait Manjo sur les épaules, le dos, les reins et sur tout le corps en vue de faire disparaître les douleurs de la grossesse. A l’intérieur de la maison, gens et animaux entendaient clairement monter et descendre les bidim, bidim bidim, toutes les fois que la main droite de Tante Founette allait à la rencontre du corps de Manjo. La nourrice reçut coup sur coup ; sur le dos, le ventre, les fesses, le bas du ventre, les épaules et partout où la tante trouva bon de frapper. De temps à autre, tante Founette se redressait, prenait une poignée de feuilles entre ses mains, les tordait et les essorait sur la tête de Manjo. Cette eau, encore toute chaude descendait sur le visage de la nourrice, sur son cou et se répandait sur tous ses membres. C’était un merveilleux spectacle de regarder Manjo se délecter de cette eau qui lui arrivait jusques au cœur. Tante Founette alternait son massage avec des feuilles qu’elle plaçait temporairement sur les bras, les épaules et les jambes de la nourrice. On appelle ça, donner un beny ; et toute femme, enceinte ou gwòs, à Saint-Michel, s’assure qu’après son accouchement, elle a quelqu’un pour lui donner son beny.
A mesure que Manjo prenait son bain, elle recevait en même temps les conseils habituels de Tante Founette sur la conduite à tenir pendant les trois mois à venir.
Tu dois être enfermée dans ta chambre après le bain pendant deux semaines ; le froid n’est jamais favorable à une nourrice ;
Manjo secoua la tête à cette chanson maintes fois entendue ;
Tes gants, tes bas longs et ton bonnet sont sur ton lit, continua la tante ; je t’en ai offert de nouveaux.
Manjo qui avait eu le temps de découvrir les nouveaux cadeaux de Tante Founette fit une joyeuse moue et s’empressa de dire merci.
Ne laisse pas l’air s’introduire dans aucun trou de ton corps et n’oublie pas de te boucher les oreilles avec du coton.
Et les bidim bidim bidim montaient de plus belle dans le silence de la nuit noire.
Ne laisse pas la porte de ta chambre même entrouverte, persistait la tante, les mauvais courants d’air drainent les mauvais esprits.
Manjo fit entendre une moue, comme pour dire que cette chanson-là, elle la connaissait déjà. Mais pour la grande-tante, chaque beny de nourrice est une nouvelle expérience. Et celle qui est sur son septième enfant mérite autant d’avertissements que celle qui en est à ses débuts.
Recommande à Pèjo de mettre une clé à son gigit, insista-t-elle ; tu ne pourras pas faire bagay, pas avant trois mois. Et aussi, enchaînait-elle rapidement, tu ne dois pas laisser l’air rentrer dans ton affaire. Porte constamment une couche dans ta culotte durant quatre semaines ; afin que la chose se ferme et que l’air n’y entre pas.
A mesure que Tante Founette dictait ses conseils à Manjo, elle avançait parallèlement dans son bain, mais faisait en sorte que le travail dure davantage. Manjo, pour sa part, commençait à grelotter de froid. La tante avait tant à dire et à redire. De la maison on n’entendait que les bim bim bim provenant de la rencontre de la main de Tante Founette sur le corps de Manjo. Après une demi-heure, il ne restait plus de feuilles dans la marmite. Mais tante Founette n’avait guère de problème à se contenter de l’eau aux couleurs de feuilles bouillies pour poursuivre son massage. Elle s’y mit avec autant de cœur que si l’eau était remplie de feuilles de pois congo, de pissenlit, de tibonm et de timanchèt. Puis l’eau disparut à son tour de la grande marmite. Il ne restait plus rien à Tante Founette pour continuer son massage. Quand même, elle frappa, à regret et lourdement plusieurs fois sur les membres de la nourrice, avant de se relever finalement et d’inviter Manjo à faire de même. Elle lui tendit une serviette et Manjo se couvrit.
Tandis qu’elle regagnait sa chambre au bras de tante Founette, on annonça à Manjo la visite de Gwodada Machannvyann. La nourrice eut alors un sourire éclairé et libérateur. Gwodada se montra sans tarder. Elle avait dans sa main droite la partie du cordon ombilical destinée à être jeté. Man Estenfò les rejoignit quelques minutes plus tard. Sans dire un mot, comme si elles s’étaient concertées entre elles, les quatre femmes prirent la direction du jardin. Tante Founette qui avait pris les devants courut trouver un emplacement dans lequel elle proposa de faire un trou. Elles fouillèrent toutes les quatre avec des pics de bois qu’elles trouvèrent ça et là. Quand le trou fut assez profond et large à leur goût, Gwodada remit à Manjo le précieux cordon ; celle-ci le déposa dans le trou. Ce fut ensuite le tour de Gwodada elle-même, puis de Man Estenfò et de tante Founette de couvrir le cordon des premières jetées de terre. Man Estenfò introduisit ensuite un petit manguier dans ce qui restait du trou. Ce manguier est désormais la propriété de Dieuquidonne et est le symbole de sa croissance. Comme tout nouveau-né de saint-Michel, l’enfant venait donc d’avoir son arbre. Les quatre femmes l’enfoncèrent fièrement dans le sol et couvrirent l’arbre de terre et d’engrais. Elles le firent à tour de rôle dans ce coin du jardin de la maisonnée de Pèjo et de Manjo. Puis toutes les quatre regagnèrent la demeure de la nourrice laissant s’échapper de leurs lèvres, le soupir d’un devoir heureusement accompli. Avant de prendre congé de ses commères, Gwodada Machannvyann annonça à Manjo qu’elle avait appris le songe fait par Man Estenfò. Manjo sourit de toutes ses dents. Tandis qu’elle souhaitait une bonne nuit à Gwodada Machannvyann, elle ne pouvait s’empêcher de penser que désormais, au marché de Saint-Michel, quelques-uns savaient déjà que son enfant venait de Dieu mais non du diable. Car outre qu’elle avait les fesses bien larges et bien campées, Gwodada Machannvyann avait aussi une langue qui s’exerçait bien au métier de chroniqueuse-à-tout-dire. La marchande de viande parlait toujours, participait à tous les conciliabules, était au courant de tout ce qui se tramait et avait son opinion sur tout. C’était le radjodjòl du bourg.
Pour la première fois, depuis qu’elle connaissait Manjo, tante Founette la vit aller vers Gwodada Machannvyann et lui flanquer deux baisers sonores sur chacune de ses joues. Gwodada elle-même chancela. Oui, c’est la première fois que Manjo l’embrassait avec tant d’empressement. Mais dans le cœur de celle-ci, un devin entendrait la nourrice confier à Gwodada Machannvyann, « Allez et répandez la bonne nouvelle ». Celle-ci se hâta tout de suite de sortir, comme si elle prenait soudain conscience de sa mission. Pendant qu’elle se retournait, satisfaite, heureuse et prête à regagner enfin sa chambre, Manjo s’adressa à Tante Founette et à Man Estenfò :
Que pensez-vous de Beni soit l’Eternel ? -Elle ajouta rapidement-je veux dire, Bénisoit, pour plus court ?
Tante Founette et Man Estenfò, enchantées de donner leurs avis, s’empressèrent d’acquiescer. Le septième enfant de Manjo et de Pèjo eut ainsi pour nom Dieuquidonne Benisoit Josius ; Josius, du nom de son père et de sa mère.
En cette soirée de naissance du 3 mai 1965, alors qu’aux alentours du marché communal et dans la Rue Guerrier, les fenêtres et les portes des maisons se fermaient dans un soupir, il fut reconnu avec crainte et tremblement que l’enfant des Josius aurait un parcours très différent de ceux du bourg.
III


Lepremier Eliphète Josius. Premier-né de la maison de Pèjo et de Manjo. Père de Vierginia Jésula Josius, six ans et de Samfèyo Dieusibon Josius, quatre ans. En plaçage avec Tilaline Mercidieu, vendeuse de quincailles au marché de la Rue Guerrier et en attente, depuis sept ans, d’un mariage pas encore venu. Jeune homme habitant Rue Guerrier, impasse Bois de porc derrière le corridor Menard ; corridor conduisant à la Boutique de Simonconte qui loge sous ses galeries l’étal de Tisimbi, vendeuse de mabi au marché communal. Maison localisée au numéro 42 bis ; troisième numéro de ce genre dans cette impasse de la Rue Guerrier. En demandant pour Lepremier Eliphète Josius, le visiteur ne risque pas de se perdre. Tous les habitants de la commune connaissent Lepremier Eliphète Josius, premier-né de Manjo et de Pèjo.
Lepremier. Trente-cinq récoltes de café bien frappées. Homme de stature imposante au goût des jeunes filles et des jeunes femmes de Saint-Michel. D’une taille dépassant de loin la moyenne. Obligé de se courber sous le linteau des portes et capable de boire de la soupe sur la tête de tous ceux de son entourage. Pèjo, en voyant s’élever son premier né du milieu de ses frères et sœurs venus après lui, regrettait amèrement de n’avoir pas ajouté Leplushaut à son baptistère. Ce nom cadrait tellement bien avec le profil du jeune homme que ses compagnons de jeu et, plus tard, ses hommes de lutte l’ont surnommé Leplushaut. Ajouté à tout cela, il n’était pas un mègrezo le premier-né de Manjo. Oui, il avait de la chair sur les os.
C’était un jeune homme à la peau foncée, couleur caïmite. Les dents blanches contrastaient nettement avec des gencives violettes. La seule chose qu’on eût à reprocher au Bondieu dans cette physionomie presque parfaite, c’étaient les narines trop larges, au goût de ses parents et de ses amis qui le regardaient dans la crainte de se noyer dans deux bassins immenses. Ses proches, pour se moquer de lui, disaient constamment que le Bondieu lui avait donné des narines pour toute sa famille. Mais quand les lèvres s’élargissaient dans un sourire, on oubliait aussitôt le nez. Le personnage ainsi bâti plaisait aux femmes de Saint-Michel de l’Attalaye. Les jeunes filles aussi bien que les femmes mûres, aimaient se montrer en compagnie de Leplushaut. Pour les premières, le plus beau parti de Saint-Michel de l’Attalaye, n’avait pas encore de dame-mariée, même s’il était en plaçage-couché et comptait déjà au moins deux enfants. Pour les secondes, un plaçage-debout, quoique l’on dise, a des bénéfices indiscutables.

C’est ce fils-là qui, d’entre les enfants de la famille Josius, entra le premier dans la chambre de Dieuquidonne. Ce fut un mois après la naissance du nouveau-né. Lepremier venait directement de sa bananeraie et ajustait, de temps à autre, sur son épaule droite une palette de figues-bananes mûries au soleil. A mesure qu’il avançait, il fendait l’air de sa machette filante qu’il tenait dans sa main droite. Lorsqu’il parvint à la hauteur de ses parents assis au loin, Lepremier se retourna vers eux et leur fit un signe de la main. Pèjo se mit aussitôt sur ses deux pieds pour recevoir les salutations de son fils. Lepremier portait un pantalon couleur bleu kaki ; un pantalon qui avait passé du bleu à un gris pâle presque blanc et mis en lambeaux par les coups de hache ouvrant la terre. Le pied gauche du pantalon était remonté jusqu’au genou. Tenue typique de l’homme des champs. Le maillot gris lui collait à la peau. Des gouttes de sueur sortaient de son corps et allaient à la rencontre d’un sol avide d’eau et d’engrais. Lepremier respirait, haletant, les lèvres entrouvertes et le maillot entrebâillé sur la poitrine. Il hâta sa marche vers ses parents pour le rituel baisé familial. Il sentait le bouk. Il suintait la terre humide. Le père aimait cette odeur-là. Ce fils est son œuvre entière, rappelait-il de temps à autre à la mère. A sa naissance, fier de ce premier né, il avait déclaré à Manjo, « Il sera jardinier comme son père ! ». Pèjo s’était pourtant vivement repris tout de suite après, pour rectifier, comme son grand-père. Car Pèjo vénérait les vertus de la terre de loin seulement, à travers les mains de quelques-uns de ses fils et surtout de sa femme dont l’ardeur au travail lui permettait de s’attabler à loisir avec ses amis, autour des tables de jeux de hasard.

Pèjo était ravi de voir Lepremier faire sa visite à Dieuquidonne avant tous les autres membres de la fratrie. Il était d’entre tous, le plus vaillant et le plus hardi, selon le père. Ce fils-là, se disait-il, saurait transmettre sa passion de la terre et du travail à Dieuquidonne. Pèjo eut, par la suite, comme une vision qui le détacha de la conversation qu’entretenaient Manjo et son aîné. Une vision agréable qui le fit sourire… Le père de Dieuquidonne venait de décider en un éclair que son septième enfant, Dieuquidonne Benisoit Josius, ne serait pas un cultivateur. Il ne savait pas encore ce qu’il serait, se disait le père en lui-même, mais son nouveau-né ne serait pas un homme-jardin. Il l’enverrait à l’école ; ce qu’il n’avait pas fait pour les autres. Il lui achèterait des livres. Les premiers-nés ne savent pas ce que c’est. Il saurait écrire son nom, et surtout parler Français. Les autres membres de la famille, ne font que des croix en guise de signature et ne connaissent de langue que le Créole. Il irait à Port-au-Prince, faire son certificat ; les autres ne connaissent que Saint-Michel et ses environs. Mais Dieuquidonne n’aurait pas l’odeur de la crotte de cheval mêlée à la terre mouillée, pensa Pèjo avec une moue confite. Il eut un rictus de dépit. Oui, dans ces conditions, Dieuquidonne ne porterait peut-être pas dans ses haillons l’odeur de dix kilomètres parcourus à pied. Il ne ficellerait peut-être jamais à ses reins des pantalons avec le pied gauche retroussé jusqu’aux genoux, comme il aimait le voir chez les autres. Il ne serait pas un homme des champs. Mais il sera un homme d’esprit, se dit le père subitement. Il portera le veston et la cravate… Pèjo éclata soudain d’un rire bruyant, content de retrouver les mots justes sur ce que serait son fils. Manjo et Lepremier ne s’étonnèrent point de l’entendre rire ainsi. Ils connaissaient tous deux, les brusques changements d’humeur du chef de la famille et attribuaient cette euphorie à la visite de son premier-né.

Pendant que Manjo et Lepremier s’amusaient du changement d’humeur du père, celui-ci avait brusquement porté son attention vers la maison voisine. Il dirigea ses pensées vers Tipaul, le fils de voisin Joachim et de voisine Joachime, allant tous les matins à l’école de Pasteur Lazarre. Pantalon au-dessus des genoux. Chemise à l’intérieur. C’était un jeune homme de pas plus de 12 ans, très coquet et qui passait régulièrement tous les matins, prendre son bonbon siwo et son bol d’ akasan dans la boutique de Manjo. Gentil jeune homme, se dit Pèjo. Tipaul allait à l’école deux fois le jour. En fin d’après-midi, les voisins le voyaient souvent sur le toit de la maison familiale qui chantait ses leçons. Pèjo appréciait fort le maintien du jeune homme : une main derrière le dos, l’autre tenant le livre par-devant. Le corps est légèrement penché à droite. Les pieds traînent dans un bruit froufrou, froufrou. Les admirateurs de l’enfant aimaient bien cette musique-là. Mais ce qui fascinait surtout Pèjo, c’était d’entendre le jeune homme chanter ses leçons. Tipaul ne faisait que ça en apprenant ses leçons. Il faisait les chiffres en chantant ; récitait Toussaint Louverture en chantant. Il travaillait son syllabaire en chantant. Son arithmétique en chantant. Il allait çà et là tout en chantant. Ceux qui entendaient l’enfant se disaient qu’il aurait bien pu être un chanteur également. Ils savent cependant que tous les élèves de Saint-Michel, en dépit du fait qu’ils n’étaient pas tous à la même école et n’avaient pas les mêmes professeurs, chantaient leurs leçons de grammaire, de conjugaison et d’arithmétique. Ils les chantaient de la même manière. Avec le même ton. La même mesure.
Pèjo, le regard fixé sur la maison voisine, se dit en lui-même que le fils du voisin Joachim et de voisine Joachime, est un jeune homme intelligent qui a reçu un bon beny.
Bonsoirrrrr Messieurs dames ;
Ce parler ne pouvait être que de lui, sursauta Pèjo, revenant brusquement de ses rêveries. Ces rrrr soutenus n’appartiennent qu’à un homme d’esprit, se disait-il. Tandis que Manjo et Lepremier répondaient aux salutations de Tipaul qui rentrait de l’école, Pèjo courut dans sa direction, illuminé tout à coup. Etonné de voir Pèjo aller vers lui, le souffle court, Tipaul s’était arrêté tout bêtement à l’entrée de sa maison. Pèjo avait les yeux rivés sur les siens. A travers Tipaul, il fixait dans un état d’hébétude complète une image de ce que serait son fils Dieuquidonne dans encore quelques années. Le père ferma un instant les yeux, content que les esprits se soient révélés à lui à travers Tipaul.

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