L exil dans la vapeur
192 pages
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Description

La vapeur aveugle les yeux de Siham, jeune femme immigrée qui, un jour prend le large, toutes voiles au vent pour naviguer vers son Amérique. Elle échoue au coeur du hammam et elle s'oublie progressivement dans le quotidien, entraînée par le bruissement de l'eau et le vacarme des baigneuses...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2010
Nombre de lectures 47
EAN13 9782336265599
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo .fr
9782296131231
EAN : 9782296131231
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Chapitre I - La rencontre Chapitre II - Siham, tayaba de hammam Chapitre III - L’exil dans la vapeur Chapitre IV - Un corps en détresse, un corps pour servir Chapitre V - Les traditions pour survivre Chapitre VI - Hammam, liberté d’action Écritures
L'exil dans la vapeur
Roman

Habiba Benhayoune
Chapitre I
La rencontre
P aris. Samedi soir. La salle Pleyel. Sur scène, l’orchestre national de l’Ile de France continue de jouer crescendo Abendblättervalzer , une suite de valse pour orchestre de Jacques Offenbach. Six minutes de cette mélodie suffisent à éveiller en moi une vive et profonde émotion. La sensation provoquée par tous les instruments de musique réunis m’emporte auprès de Siham. J’aimerais tellement partager ce moment avec elle. Ce moment si délicieux et envoûtant qu’elle ne connaît pas. Siham qui vit dans l’enfer du hammam. Elle m’accompagne partout, dans ma vie privée, dans mes loisirs. Elle est toujours présente. Elle ne quitte plus mon esprit. Je ne peux pas l’oublier depuis notre première rencontre... J’aspire non seulement à explorer son environnement de travail mais à découvrir cette jeune femme si chaleureuse et débordante d’attention.
Mardi, plusieurs mois auparavant, mon jour de congé. Je décide d’aller au hammam situé dans une rue animée de la capitale et que m’a recommandé une amie. Je vais enfin renouer avec ce lieu de bien-être que je n’ai pas fréquenté depuis de nombreuses années. Depuis l’enfance. Je vais profiter de cette occasion pour préparer ma peau au soleil de l’été qui approche. Cependant, j’appréhende cette première visite.
Je me présente à la réception du hammam pour m’acquitter du forfait choisi. Il s’agit du droit d’entrée, d’un gommage et d’un massage. Pour une première fois, ce sera suffisant. La réception est séparée du salon de thé par un paravent en Moucharabieh en bois finement ciselé. Il me semble entrapercevoir un visage derrière ce panneau. Un visage de femme dépasse d’une tête cette petite cloison pour regarder dans ma direction. Une jolie jeune femme en blouse blanche fait son apparition.
— Je parie que vous venez pour la première fois, dit cette charmante employée. Si je peux vous être utile pendant votre séance, n’hésitez pas à me faire signe, je m’appelle Siham.
Agréablement surprise par l’accueil de cette jeune femme, je lui réponds :
— Je vous remercie. Je suis Myriam. J’avoue que je me sens un peu perdue dans ce lieu.
Ce premier contact me semble facile, l’accueil étant chaleureux comme avec une vieille connaissance.
Je ressens, toutefois, une impression ambiguë d’attirance et de répulsion pour cet univers particulier, mystérieux et confiné. Peu ordinaire pour quelqu’un comme moi qui ai baigné, enfant dans de tels lieux.
Siham m’indique l’accès de la première salle qui est, à la fois, la salle de déshabillage, de repos et de détente, el guelsa 1 avec des banquettes en dur surélevées, sculptées de mosaïques, recouvertes de nattes de joncs, une hsira 2 . Quelques coussins en velours aux couleurs chatoyantes agrémentent ces nattes. Cette salle me fait penser aux cours intérieures fermées des Riad. Riad bordés d’une galerie d’accès aux différentes habitations. Riad accueillants, aux logements simples et confortables supportés par des colonnades.
Après la visite des lieux pour me mettre à l’aise, mon guide m’indique les vestiaires et me souhaite la bienvenue au hammam. Elle s’éloigne discrètement sans que je m’en aperçoive, me laissant là, devant des femmes qui s’apprêtent à entrer au bain. J’ouvre un casier avec la clé retenue par un bracelet en élastique remise par la réceptionniste, en sors un peignoir, une serviette de bain. A la place, je dépose mes affaires personnelles. Je referme le casier et entoure le bracelet autour de mon poignet. Je reviens sur mes pas et me trouve de nouveau dans la salle de détente. Dans cette pièce, une fontaine centrale en marbre décorative attire ma curiosité. Parsemée de pétales de roses flottant à la surface, elle se dresse majestueusement. Une eau paisible s’en écoule continuellement. La mosaïque au fond du petit bassin semble danser grâce au remous provoqué par la chute de l’eau. La fontaine chantonne. Mon regard s’attarde si longuement sur le spectacle splendide qui s’offre à mes yeux que j’en oublie le temps et la raison de ma visite.
Jusqu’à ce moment-là, je n’ai pas l’impression d’être au hammam. Je ne vois plus les corps des baigneuses : la fontaine accapare, à elle seule, toute mon attention. Elle me procure de la fraîcheur par le bruissement de l’écoulement de son eau.
Siham s’approche du chef d’œuvre. Elle me jette un regard furtif. Tout en effleurant l’eau de ses doigts, elle provoque de petits remous. Elle semble s’amuser.
— La fontaine apporte un peu de fraîcheur à cet endroit. Parfois, dans cet établissement, en écoutant l’eau ruisselante de cette fontaine, je me sens transportée dans un Riad au milieu d’un patio ensoleillé. L’écoulement de l’eau apaise la fatigue. Vous savez, Myriam, si vous vous rapprochez d’elle avec une écoute attentive, elle vous murmure un hymne à la vie, me dit-elle.
Sur le moment, je ne comprends pas le message qu’elle m’adresse. Je suis fascinée par le décor. Les murs sont tapissés de zellij 3 multicolores que la lumière tamisée embellit.
Face à la fontaine, sur la droite, je remarque au fond de la pièce un fauteuil rouge. Je m’empresse de lui demander à qui il est destiné.
— Il est réservé à la future mariée la veille de ses noces, lorsqu’elle est prise en mains par nos soins, me répond la jeune femme.
Dans quelques heures, cette salle sera parfumée par des effluves d’eucalyptus mélangés à l’odeur du thé à la menthe que les clientes languides consomment après le bain. Ce breuvage chaud, que la gommeuse va chercher à la réception, est préparé à l’ancienne avec du thé vert, du sucre et de la menthe, un peu d’eau de fleur d’oranger dans des théières en argent. Il est servi sur commande, accompagné de délicieuses pâtisseries aux amandes et miel.
Cette pièce donne accès directement à la première salle tiède avec un bassin d’eau fraîche sur la droite. Sur la gauche, sont alignées les cabines de massage. Vient ensuite une salle très chaude avec soufflerie à l’eucalyptus dont deux portes permettent d’accéder à l’espace de gommage qui est le cœur-même du hammam. Au milieu de la salle la plus chaude, s’étale une imposante dalle en marbre brillant, poli par l’eau et l’usage. Cette dalle permet aux femmes de s’y allonger pour le gommage.
Toujours au stade du rêve, très vite, l’atmosphère qui se dégage de cet espace me transporte à l’époque où j’accompagnais ma mère au hammam avant que nous ne quittions le Maroc pour venir vivre en France. Cet endroit était réservé à ma mère tout comme le café l’était à mon père, un lieu de bavardages et d’échanges. J’avais perdu la notion de ces moments jusqu’à ce mardi où je franchis le seuil d’un hammam à Paris. La tiédeur et la vapeur de ses pièces font ressurgir des souvenirs vieux de quarante ans. Le hammam. Bain chaud. Bain maure. Synonyme de beauté, de splendeur, il a, de tous temps, hanté de fantasmes les imaginaires. Cet endroit aux décors exotiques, lieu de plaisir et de détente où les soins du corps sont une institution, est uniquement réservé aux femmes. Je trouve son décor et son architecture intérieure plutôt beaux. Cependant, il est différent des hammams classiques anciens des quartiers du Maghreb dont les sols étaient construits autrefois avec un dallage qui recouvrait une couche de gros sel pour maintenir la chaleur. Les plafonds en forme d’arc permettent à la vapeur de bien circuler.
C’est presque un lieu de rêve me dis-je à haute voix ! Siham, qui entrepose les serviettes blanches humides dans un bac à roulettes pour le lavage, se tourne vers moi et dit :
— Dans quelques heures je vais entendre dans un brouhaha de discussions, les clientes occidentales comparer le hammam au harem. Encore une fois.
Pour la femme occidentale, le harem est perçu comme un lieu de plaisir où s’exhibent des femmes nues telles des « Schéhérazade ». Le hammam fait penser ici au harem des contes des Mille et une Nuits. C’est ainsi que Siham voit les clientes. Comme des « Schéhérazade » déambulant dans le harem où autrefois, des princesses et des esclaves destinées au bon plaisir du sultan bénéficiaient de soins luxueux complétés et de toilettes extraordinaires. Ces femmes se prélassaient dans l’attente d’être la favorite du sultan.
En réalité, en Orient, le harem était le lieu de réclusion des femmes qui ne rêvaient que de s’en émanciper, en jouant de leur talent et de la ruse. Siham garde une part de magie des Contes des Mille et une Nuits tant idéalisés et racontés dans son enfance par sa grand-mère qui disait que les femmes du harem étaient toutes belles. Elles passaient leur journée à s’occuper de leur corps. Aujourd’hui, en Occident, les femmes vont au hammam occasionnellement. Pour décompresser, elles s’offrent un peu de rêve en se comparant à ces femmes du harem.
— Elles sont loin de soupçonner ce que ces femmes pouvaient endurer au harem, dit Siham.

Un peu de rêve pour certaines. Du rêve pour les clientes. Pas de rêve pour les employées.

Stimulées ici par la chaleur, ces clientes profitent du bien-être du lieu. Elles retrouvent ainsi un corps qui ressent. Ce corps tant délaissé au quotidien au détriment du travail, retrouve sa vitalité. La femme peut y célébrer ce corps revenu à la nudité première en toute sérénité, dans des loges sombres pour plus d’intimité où la pudeur peut se montrer à l’abri du regard indiscret.
Décontractée par la chaleur qui s’échappe de la salle chaude, je me décide enfin à retirer mes vêtements et j’enfile une tenue de bain. Je m’avance vers cette salle de « décrassage ». Sans oser poser le regard sur personne, je me mêle aussitôt aux occupantes.
D’un pas hésitant, j’avance avec prudence vers le centre de la pièce de gommage. Une fois à l’intérieur, je ressens un sentiment de malaise ; j’ai l’impression que tous les regards se dirigent vers mon corps. J’aperçois des baigneuses qui gesticulent dans toutes les directions sans raison apparente, dans un tumulte de voix qui résonnent, accompagnant l’écoulement de l’eau.
La promiscuité, l’impudeur qui s’affichent dans ces espaces ont toujours été les raisons qui m’ont poussée à les éviter. Un certain trouble s’empare de moi et me replonge dans le passé. Je n’ai pas fréquenté ces lieux depuis mon enfance. J’ai mal au ventre ; je me dirige vers une fontaine et m’asperge d’eau fraîche. Derrière moi, une voix me fait revenir à la réalité, me sortant soudain de ma rêverie :
— Installez-vous dans cette alcôve, vous y serez à l’aise. Je reviendrai vous voir un peu plus tard, me suggère Siham.
La pièce est entourée d’alcôves surélevées, équipées de robinets d’eau chaude et froide. Ces alcôves du secret, dans le mur creusé de loges, sont séparées par des cloisons vitrées, opaques, qui préservent l’intimité des baigneuses. Dans la pénombre bienfaisante, les clientes peuvent s’y installer pour la sudation, seules ou en petits groupes d’amies. Certaines d’entre elles s’allongent et se font masser par leurs amies. Le hammam est un espace clos et sombre où le corps, une fois débarrassé des vêtements qui le recouvrent, se décontracte et devient visible. Le corps déambule d’une pièce à l’autre, autorisant la nudité à s’épanouir comme à se donner en spectacle.
Je promène mon regard vers la beauté de l’architecture des murs percés d’arcades et je me laisse séduire par la splendeur de cette architecture. Je lève la tête, une pâle lumière descend des voûtes provoquant un mystère dans ce bain maure, comme s’il avait lui-même un corps qui vit. J’ai l’impression qu’il m’attire à lui par une force contre laquelle je ne peux me défendre. Je me laisse envelopper par sa chaleur comme pour me protéger. Je me sens bien, tous mes sens se mettent à vibrer. Je tremble. Je redeviens foetus, je me recroqueville, les bras entourant mon corps. Je jouis du moment présent, je me laisse glisser dans cette atmosphère. Je commence à aimer cette sensation de douceur vaporeuse. Je repense à ma mère car lorsque je l’accompagnais au hammam, après le bain, elle me faisait sortir assez vite pour m’épargner la fournaise. Je ne supportais pas la chaleur. Ma mère m’enveloppait alors dans une grande serviette épaisse et pour me faire « ressusciter », elle me donnait une collation qui consistait en un morceau de pain, un œuf dur et une orange. Je devais commencer par le fruit pour me rafraîchir. Elle retournait à l’intérieur pour continuer son bain et faire aller bon train les confidences avec les amies du quartier. Après mon goûter, peu à peu, l’atmosphère de vapeur et la chaleur accumulée m’achevaient. Je m’endormais illico.
Siham, mon guide, réapparaît. Elle m’explique brièvement le fonctionnement de la séance au hammam. Elle me conseille de chausser les tongs pour tous mes déplacements.
Sur ses recommandations, je m’installe dans une alcôve ornée d’un tableau en mosaïques représentant un corps de femme nue dont le regard me saisit tellement il paraît réel. Après toute l’émotion que suscite ce retour au hammam, mon corps commence à se détendre et plonge dans la sudation ruisselante de l’espace feutré de la salle de gommage.
Je regarde Siham s’éloigner et la trouve remarquablement élégante. Elle dégage un charme empreint de délicatesse et de sensualité. Elle déambule dans le hammam avec l’allure d’une Schéhérazade. Sa beauté attire le regard. Sa grâce ne laisse pas les baigneuses indifférentes. Avec un teint mat, des traits fins et réguliers, baissant la tête, domptée, elle est maîtresse des lieux.
La chaleur m’envahit aussitôt et je me laisse emporter par l’activité de Siham, de ses collègues un peu plus loin, au milieu de la pièce.
Les heures s’écoulent sans que je m’en rende compte. Je ne vois plus rien autour de moi. La vapeur m’aveugle. Je me sens seule. Je m’asperge d’eau fraîche de temps à autre. J’attends mon tour de gommage. A vrai dire, je ne suis pas pressée. Je préfère observer que d’être regardée.
Siham vient me voir. Elle s’installe au bord de la loge pour échanger quelques mots :
— Vous semblez un peu perdue dans ces lieux, détendez-vous, vous êtes entre de bonnes mains, me dit-elle compatissante.
La trouvant fort sympathique, je me laisse convaincre par ses recommandations et j’accepte de satisfaire ses questions à mon sujet. J’en fais de même la concernant. Nous faisons connaissance. Surprenant endroit pour apprendre à se connaître !
Me voyant discuter avec Siham, les autres collègues Aïcha, Rosa, Armande et Yasmina s’arrêtent de travailler. Elles semblent très étonnées par mon attitude et l’intérêt que je lui porte. Je suis, en effet, particulièrement, très intriguée par celle-ci. L’accueil qu’elle me réserve depuis mon arrivée me donne vraiment l’envie de bavarder avec elle. Ses collègues se rapprochent et se rassemblent aussitôt autour de nous, très impressionnées et curieuses à la fois. Elles sont ravies de se réunir et de s’exprimer librement. Le bruit de la conversation, mêlé à l’écoulement de l’eau et au brouhaha des autres baigneuses, me rappelle la ville de Marrakech avec sa foule bouillonnante sur la célèbre place mythique Jamaâ El Fna au cœur de la Médina, un centre culturel et social qui réunit diverses attractions et animations nocturnes.
Les employées ne sont pas avares de mots car elles prennent facilement la parole pour poser des questions et se raconter en même temps. J’avoue avoir un peu de mal à les suivre au début. J’attribue ce malaise au manque d’habitude. Je m’accroche ; après tout, je suis comme toutes ces femmes : dans la nudité nous sommes toutes pareilles.

— Je vous présente Yasmina 4 , dit Siham ! Comme son prénom l’indique, même après sa dure journée de travail, elle continue encore à être vive, souriante, prête encore à donner de sa force comme si elle venait de commencer sa vacation.
Curieuse, Yasmina me demande la raison de l’attention que je porte à Siham :
— Vous, vous connaissez... vous semblez vous connaître... ou... vous êtes de la famille ?
— Je ne la connais pas plus que vous mais je vous trouve toutes accueillantes. Je suis une cliente qui désire se faire plaisir en renouant avec le hammam, lui dis-je.
Elle se contente de me rendre un sourire, pas très convaincue de ma réponse.
Dans l’alcôve voisine, entièrement enveloppée dans un masque de ghassoul , une cliente demande de l’aide à Yasmina. À mon grand soulagement, ses collègues s’empressent de la suivre également. Je reste en tête-à-tête avec Siham.
À ce moment précis, je suis loin de me douter que je vais apprécier son activité de l’intérieur. Je deviens une cliente livrée à ses mains et une spectatrice attentive aux soins qui sont prodigués aux autres corps dans la salle collective du hammam. Je décroise les jambes pour changer de position et je m’aperçois que Siham m’observe avec tendresse. Le regard pénétrant, elle affiche un sourire timide pour dissimuler la gêne d’être démasquée.
Substrat d’une histoire vécue, singulière et, porteuse d’un héritage culturel, elle travaille dans les salles chaudes de ce hammam parisien. Tout comme ses collègues, elle s’emploie, dans « l’ombre », à apporter des soins aux autres femmes. Siham est également masseuse sans avoir suivi de formation, elle manque de technique, certes, mais elle sait tout de même donner, transmettre à l’autre ce qu’elle a de plus chaleureux à partager : le soin dans le respect de l’autre, à travers une relation humaine et profonde. Elle utilise des gestes simples qui peuvent être d’un grand réconfort et qui donnent envie aux clientes de revenir. En son for intérieur, elle se sent un peu diminuée par le manque de formation, mais avec son expérience, elle arrive à se croire, elle aussi, comme une authentique esthéticienne. Sa journée de labeur est traversée par ce paradoxe : les conditions de travail sont pénibles mais la motivation la pousse à continuer à exercer son métier avec un réel intérêt pour les clientes et le souci de se rendre utile. C’est sa façon d’exister, de s’accomplir. Grâce à la relation qu’elle établit avec celles-ci, elle ressent toute la gratitude qui l’aide à avancer. Son but est atteint lorsque la cliente est satisfaite :
— Si la cliente est contente, je le suis également, affirme Siham.
Elle vit avec les inconvénients de son métier liés aux risques professionnels dus à la vapeur, aux glissades sur le sol mouillé et savonneux, à l’absence de reconnaissance. À travers son histoire, Siham me conduit à lever le voile sur cette activité effectuée dans un milieu clos, ignoré du regard extérieur. L observation et la curiosité que suscite son savoir-faire me poussent à m’intéresser davantage ensuite au courage des femmes qui travaillent en équipe, dans ces endroits, ces lieux de détente, à la fois pudiques, secrets, mystérieux et fantastiques, tout droit sortis, dirait-on, des Mille et Une Nuits.
Pourtant, récurer ces corps à longueur de journée n’est la tâche de prédilection de personne. Effectuée dans l’humidité grasse et l’odeur de crasse, cette part du travail des gommeuses de hammam est la plus ingrate.
Les soins d’esthétique, ne représentent-ils pas cependant, tout un ensemble d’activités dédiées au bien-être exactement comme elles le sont pratiquées dans les instituts de beauté ?
Siham travaille à l’intérieur de ce lieu dont la magie tant vantée, s’estompe pour laisser voir la dure réalité des conditions de travail de cette femme comme de ses collègues. À travers son activité, je découvre les contraintes de son travail et je suis stupéfaite par toutes les ressources qu’elle utilise pour déjouer les embûches.
Au cours des séances qui se succèdent, je trouve l’histoire de Siham extrêmement touchante. Je décide de lui rendre hommage. Je ne veux pas seulement la décrire, je souhaite avant tout la saisir. Un immense désir me pousse à la sortir de l’ombre qui la camoufle au monde extérieur.
Il était une fois Siham, gommeuse et masseuse... La tayaba 5 de hammam.
Chapitre II
Siham, tayaba de hammam
A vant la découverte de son « Amérique », Siham vivait au Bled 6 . Issue d’un milieu modeste, elle a eu la chance d’échapper au travail domestique dans des familles en ville où des filles étaient placées, très jeunes, dans des conditions parfois difficiles. La plupart d’entre elles ont reçu très peu d’instruction. Dans les vieilles familles traditionnelles maghrébines, et encore aujourd’hui, le garçon est encouragé à entreprendre des études pour réussir son avenir de chef de famille. Parmi ceux qui réussissent et dont les moyens le permettent, certains partent à l’étranger pour pouvoir suivre leur troisième cycle. Dans le cas contraire, ceux qui ne peuvent pas s’expatrier restent et continuent leurs cursus au Maroc.
Les autres dont la scolarité s’arrête vers l’âge de seize ans apprennent un métier. La majorité est placée comme apprenti pour acquérir une profession. En général, il s’agit de métiers manuels dans l’artisanat. C’est ainsi que s’effectue la transmission des savoirs des aînés aux plus jeunes.
Dans les campagnes, la chance d’étudier n’est pas toujours donnée à la fille : elle doit un jour quitter le nid familial pour se marier et rejoindre son époux. Dès lors, peu de choses comptent, y compris l’instruction car c’est la belle famille qui en profitera. En revanche, le bénéfice des études pour un garçon reste dans sa propre famille. Ce manque d’instruction conduit, par la suite, la femme à accepter des métiers de femmes de ménages ou domestique dans des familles aisées en ville.
Siham, pour échapper à une telle situation, a quitté son pays pour l’exil. Le sort veut qu’elle retrouve en France ce qu’elle a fui. Son Amérique n’échappe pas à la règle. Elle ne peut lui offrir que le modeste métier de tayaba de hammam.
Siham, immigrée en France. Elle est originaire de la ville de Chefchaouen située dans le Rif au Nord-Ouest du Maroc. Chefchaouen, nom berbère, signifie « cornes » en référence aux sommets montagneux qui dominent la ville. Ses habitants sont majoritairement issus de la population rurale. Chefchaouen, ville triste pour certains, ville bleue pour d’autres. Ville dont les volets des maisons chaulées sont peints en bleu. Ville chaleureuse par l’accueil de ses habitants. Chefchaouen, « Nouara » 7 si bien décrite et mise en valeur par le chanteur marocain Nouamane Lahlou. Il la compare à une fleur. Il l’évoque avec tant de poésie qu’il lui donne la place qu’elle mérite, une Ménara , le phare qui éclaire la ville et guide le visiteur. Ménara imposante qui se dresse avec fierté.
Le père de Siham est originaire d’Essaouira. Fonctionnaire des eaux et forêts, il a été muté à Chefchaouen pour y remplacer un collègue et il y resté.
La mère de Siham est femme au foyer. Elle est rifaine et native de la région de Nador. Siham a vécu avec ses parents jusqu’à son mariage un peu forcé, à l’âge de dix-huit ans. Jeune !
Cette jeune femme a quitté son pays natal coloré après son mariage, pour suivre son époux en France. Elle espérait y vivre bien sa condition de femme, libre d’agir et autonome financièrement. Elle a migré pour mieux vivre ici et s’émanciper. Elle ne voulait surtout pas répéter l’histoire de sa propre mère en restant au foyer. Elle a mis au monde deux enfants qu’elle a confiés quelques années plus tard à ses parents restés au Maroc. Elle vit en France depuis plusieurs années. Elle a parcouru depuis une longue route et a franchi beaucoup d’obstacles. Elle a cherché depuis longtemps le moyen de relier sa culture avec celle de son pays d’accueil afin de lui donner un sens.

Huit heures du matin, Siham se réveille en sursaut. En sueur. La sonnerie du réveil la sort brutalement de son rêve. Dans son rêve, elle était entourée de ses enfants et tous les trois chantaient à tue-tête en riant aux éclats. Les nuits sont courtes car chaque soir, Siham rentre tard de son travail. Elle se lève, trébuche sur le bord d’un tapis rouge garance, rêche à la trame serrée, aux dessins géométriques dont les motifs rappellent les tatouages des femmes berbères de Chefchaouen. Les tatouages au pouvoir magique qui témoignent, dans certaines régions du Maroc, de l’appartenance à un groupe. Ce tapis berbère artisanal aux couleurs chatoyantes a été reçu en dot pour son mariage. Ses parents possèdent le même, épais et chaud qu’ils utilisent pour s’y asseoir et se détendre. Le tapis revêt une grande importance dans la famille maghrébine. Il fait partie des meubles et transmet à l’invité le message artistique délivré par des mains de femmes dont il ne peut voir le visage car il est protégé du regard masculin. Ce tapis a une histoire car il exprime un espace où les femmes continuent encore aujourd’hui d’avoir leur place. Elles le tissent dans un mélange d’improvisation et de savoir-faire hérité.
Ce tapis rappelle à Siham que finalement la tâche qui l’occupe au hammam à donner des soins improvisés n’est pas si différente de celle des tisseuses de tapis qui ont établi des règles au fil du temps. Ces femmes, depuis des siècles, loin du regard des hommes, utilisent les mêmes gestes pour imprimer les symboles variés aux couleurs vives. Elles créent ces œuvres d’art dans des coopératives avec leurs doigts magiques dans un discours incessant. Elles sélectionnent les fils, marient les couleurs. Elles caressent sans cesse la matière, entrecroisent les fils. Elles tissent en serrant les trames et finissent par marteler l’ouvrage pour bien le tasser. Les tisseuses se transmettent ce savoir-faire de génération en génération. De mère en fille. Elles préservent les symboles et les formes apprises avec la passion héritée des anciennes et non qu’elles ont acquises. Elles embellissent ces tapis avec des couleurs vives. C’est le reflet de leur âme qu’elles offrent en touchant le regard qui s’attarde sur leurs créations.

Les soirs d’hiver, à Chefchaouen, enfant, Siham s’allongeait sur ces mêmes tapis, sa tête posée sur les genoux de son père assis en tailleur. Le visage tourné vers le plafond, elle écoutait attentivement, comme envoûtée, ce dernier lui conter une histoire, une qasida 8 . Sa mère, songeuse, mais profitant du conte tout de même, attisait le feu qui flambait dans le majmar 9 au rythme du bois qui crépite.
Sa mère lui avait conseillé de ramener ce tapis en France pour sa chambre à coucher :
— Il te servira là-bas pour protéger tes pieds du froid.
Siham ouvre la fenêtre et s’étire longuement en profitant de l’air frais qui lui manque dans son travail. Le soleil brille et la luminosité qui l’oblige à fermer les yeux lui rappelle son pays natal. Là-bas, le matin au réveil, elle prenait plaisir à contempler un ciel bleu comme il n’en existe nulle part ailleurs et à humer le parfum de la menthe fraîche recouvrant la terre rouge de son jardin. Goûter les délices de la vie simple au cœur de la Médina lui manque.
Siham profite de l’instant du petit déjeuner pour se détendre avant de reprendre le chemin du hammam. Les couleurs de sa terre natale, les gestes lents de chaque personne, le parfum des fleurs de son jardin font partie des plaisirs simples qui font défaut au hammam. Elle regrette avec amertume cette période de sa vie.
— Le réveil, le matin était souriant. Au lieu du tic-tac que je connais aujourd’hui, le cri des oiseaux, le chant du coq mêlés à celui des vendeurs ambulants de sardines « serdine, serdine » et d’œufs « beid, beid » me tiraient du lit ! À ce réveil souriant se rajoutaient de multiples bruits qui me parvenaient de la cuisine où ma mère s’affairait en fredonnant des airs populaires du Rif. Près d’elle, un plat rempli de Beghrirs chauds badigeonnés de miel laissait s’échapper une fumée dansante et odorante. Au petit déjeuner, le bourdonnement d’abeilles à la recherche du sucre me rappelait que j’étais en vacances, le printemps était de retour et faisait le charme de mon bled. Les amandiers en fleurs transforment au printemps les paysages de collines en un tableau sublime, éclatant d’une lumière qui envoûte le regard. La beauté de mon pays. C’était bientôt la période qui annonçait les retrouvailles avec Essaouira, Muy Lalla 10 et Mimoun.
Regardant le mur, l’air absent, Siham déguste son café-crème accompagné de Beghrirs 11 . Ce moment de calme l’entraîne dans les souvenirs qui font partie de son histoire au quotidien : ils lui procurent toute la ressource nécessaire pour oublier la fatigue harassante de son travail. Elle repense à son parcours, au métier qu’elle exerce en France et qu’elle n’aurait jamais pratiqué au Maroc. Elle compare le hammam qui l’emploie à celui du quartier de son enfance où elle a baigné : là le gommage s’y faisait à même le sol. Il n’existait pas de dalle en marbre dans ces hammams-là, ce qui obligeait les tayabates à travailler à genoux, à utiliser les sqayas 12 pour remplir des seaux d’eau chaude et froide et les porter ensuite aux clientes. Siham était loin de soupçonner qu’en quittant son pays pour son « Amérique » elle allait avoir un statut de gommeuse dans un hammam parisien. Jamais elle n’avait imaginé une telle aventure !
Les images de son rêve de la nuit passée défilent encore dans sa tête. Pendant son petit déjeuner en solitaire, songeuse, elle pense à ses enfants. Elle prend conscience du vide qui l’entoure et soupire. Elle regrette leur absence mais ne le dit pas, ce qui peut se voir à travers son regard larmoyant. Elle aimerait tellement partager avec eux des moments de joie, les prendre dans ses bras, les serrer avant d’aller travailler le matin et en rentrant le soir. Toutefois, savoir que ses enfants sont avec ses parents la sécurise. C’est pour eux qu’elle fait des sacrifices. Ils la font exister malgré leur éloignement. Siham a certainement choisi cette situation pour travailler librement, sans penser en plus à la charge et à la responsabilité de ses enfants. Elle peut ainsi travailler davantage et entretenir toute la famille au pays.
Siham a accepté de gagner sa vie au hammam car elle n’avait pas de diplôme pour un autre secteur d’activité. Le hammam fait partie des domaines de travail pour autrui qui ne demande pas nécessairement une formation professionnelle, ce qui permet à cette femme d’effectuer un travail « honnête », d’avoir un statut social pour échapper à la précarité. La place qu’elle occupe dans cet établissement lui permet de vivre convenablement même si elle y rencontre des moments difficiles et a parfois du mal à continuer.
Siham jette un coup d’œil sur la pendule accrochée au mur de la cuisine, au-dessus du réfrigérateur. Elle quitte ses pensées et se lève brusquement. Elle dépose dans l’évier la tasse de café et la petite assiette avec un restant de miel. Elle range un peu la maison en hâte. Elle se prépare ensuite avant de se rendre à l’arrêt de l’autobus qui la dépose près de son lieu de travail. Elle enfile un pantalon en toile beige souple et un corsage en coton marron. La tenue vestimentaire compte peu pour elle car dans quelques heures, elle va devoir enfiler la blouse ou le tablier, sa tenue de travail. Ensuite, elle se maquille très soigneusement, utilisant des produits ramenés de son pays d’origine : du khôl 13 noir en poudre pour souligner le contour des yeux. Elle recourbe les cils avec du mascara résistant à l’eau, du « waterproof ». Elle passe ses mains, légèrement imprégnées d’huile d’argan, dans ses cheveux et les coiffe en arrière avant de les attacher. Cette huile réputée pour ses multiples vertus provient des amandes de l’arganier, un arbre noble qui pousse dans la partie sud-ouest du Maroc. Siham prend soin de sa peau et le maquillage tient toute la journée. Elle donne l’impression d’être passée chez l’esthéticienne, malgré la vapeur du hammam. Elle soulève le couvercle d’un coffret de cèdre incrusté de nacre, en sort un bijou pour compléter sa toilette. Il s’agit d’un bijou de smalt émaillé offert par sa grand-mère et qui lui va à ravir.
Siham est brune, de beaux yeux noirs aux cils longs et recourbés. Elle est belle tout simplement. Le sait-elle ? Elle enfile un gilet en coton et se hâte vers l’arrêt de l’autobus.
Il est pratiquement midi trente lorsque Siham arrive au hammam.
— Bonjour ! dit-elle en saluant au passage la chef d’équipe à la réception.
Elle se dirige vers les vestiaires. Elle franchit ensuite l’entrée de la salle de repos destinée aux clientes et retrouve quelques collègues déjà présentes, ses amies proches Aïcha et Yasmina. Elles ont l’habitude de se réunir dans cette salle avant leur prise de service. Elles échangent sur divers sujets en attendant de recevoir les consignes de la chef d’équipe pour la journée.
Les jours se suivent et se ressemblent. Siham connaît son heure de début mais non pas celle de la fin de sa vacation. En arrivant sur son lieu de travail, elle se charge de la mise en place des salles. Elle enfile sa tenue de travail, blouse ou tablier en fonction de la tâche attribuée par la chef d’équipe.
Faisant partie des plus anciennes employées, Siham est polyvalente car elle maîtrise tous les aspects de sa tâche. Elle accueille ensuite les clientes avec sourire et distance respectueuse comme le stipule le règlement dicté par l’organisation de son travail. Elle se doit de rester aimable et remercier la cliente en fin de séance. Toutefois, elle s’autorise une familiarité avec les plus habituées. Elle met tout en œuvre pour le confort de celles-ci, de l’enthousiasme, de l’énergie dans son travail et de la douceur dans le geste. Elle est ainsi prête pour la journée à gommer, épiler, masser, astiquer les sols, pousser la crasse vers le caniveau. Elle se met à la tâche de façon besogneuse.

Siham s’avance vers moi pour me saluer, ravie de me revoir. Comme pour se justifier et avec une voix nerveuse, elle commence à me parler sans s’arrêter comme pour faire sortir à flots la colère qui gronde à l’intérieur :
— La première fois où j’ai accepté ce travail qualifié « d’esthéticienne » par mon patron, j’étais loin de soupçonner que j’allais travailler comme tayaba. Faire un boulot sale ! Je venais de débarquer tout droit du bled avec pour seul bagage deux mots en arabe, un mot en français. Pour moi, « esthéticienne » était synonyme de donner des soins de beauté... pas celui de décrasser les peaux mortes ! Je me retrouve à exercer un métier qui inclut le gommage, le massage, la discussion et l’écoute. Je suis chargée de laver ou de masser les clientes qui le souhaitent, me dit-elle. Je suis retournée au Moyen-âge ! Il faut être dénué de sens pour accepter une pareille situation ! Une tayaba de hammam en France ! Pourtant j’ai quitté mon pays, ma famille pour espérer une vie meilleure !

Je ne peux plus l’arrêter et je ne sais que faire face à cette femme. Bouche-bée, muette à l’écoute.
Je suis désarmée. J’ai la nausée subitement ! Étonnée ! Stupéfaite ! Je ne reviendrai plus, me dis-je intérieurement. Elle continue de parler, mais cette fois, avec calme :
— Tu sais, Myriam, je vais te raconter la vie d’une tayaba. C’est la gommeuse de hammam. Le terme de tayaba a pour origine taybouba, la douceur et signifie en langue arabe dialectale « la douce, la gentille » employée de hammam. Autrefois, on envoyait la future gommeuse, chaussée d’une paire de koubkabs 14 directement au hammam où plusieurs tayabates lui gommaient la peau selon les règles de l’art pour l’initier. Pour devenir tayaba, il fallait beaucoup de temps. Après de longues années, cette employée se retrouvait ainsi auprès de la patronne en train d’assumer toutes les tâches pratiquées au sein du hammam. Un métier qui se transmettait de génération en génération. Ce qui n’est pas mon cas. Je ne me destinais pas à ce métier. Je ne l’aurais jamais effectué si j’étais restée dans mon pays !
L’univers intérieur du hammam, mi-ouvert mi-fermé, cet espace humide et chaud, dévoile au quotidien des facettes insoupçonnées du travail des femmes qui l’exécutent en « apnée », que seul un œil observateur peut percevoir.

— Le hammam est un lieu où les difficultés qui sont liées à notre travail ne sont pas toujours perçues par les clientes, lance Siham discrètement pour ne pas être entendue par les autres clientes.
Siham me laisse entendre qu’au départ, dans ce hammam, les nouvelles recrues commencent par faire le ménage du hammam. De femmes de ménage, elles passent ensuite à celui de gommeuses qui préparent la cliente pour le massage en la débarrassant des peaux mortes. Sans pour autant s’affranchir du ménage, elles continuent de s’occuper des sols après avoir gommé les clientes. Pour ces employées il s’agit d’un travail dur, sale et dont la posture est celle d’un travail de force. Selon Siham, la gommeuse utilise plus d’énergie que la masseuse qui laisse ses mains douces et magiques flirter avec la peau. Cette dernière possède des doigts de fée.
— La gommeuse effectue le travail que les autres ne veulent pas faire, explique Siham. La gommeuse est considérée par ses collègues comme « la fossoyeuse des cellules mortes » car elle gratte la peau morte. Son travail ne représente rien, c’est un travail du bas de l’échelle.
Siham trouve que sa nouvelle collègue récemment recrutée donne l’impression d’être inutile. Elle traîne les pieds dans ce lieu et perd son temps et sa joie de vivre.
— Elle était coiffeuse au bled. Freinée par la difficulté de s’exprimer dans la langue française, elle ne se projette pas dans le futur car elle se dit incapable de pratiquer un autre métier, me dit Siham.
Ce travail, effectué dans la pénibilité, peut parfois se révéler dangereux. Il n’est, cependant, pas répétitif car il s’inscrit dans une variabilité de tâches. Siham a dû l’apprendre en regardant faire ses anciennes collègues. Avec le temps, elle a continué à improviser, à faire à sa façon tout comme le faisaient jadis ses ancêtres. A partir de ce moment-là, elle a accepté avec plus facilité de continuer ce travail. Refaire son métier ! Répéter les traditions ancestrales, de manière informelle !
Elle évoque le hammam comme un endroit où on ne pense qu’à soi, concentré, à l’écoute de son cœur et de son corps. De par sa culture, elle a toujours perçu le hammam comme un lieu qui invite à la détente en permettant à la femme de se reposer, se sentir libre de ses mouvements et d’abandonner son corps à des mains expertes qui vont en prendre soin par des gestes tactiles réconfortants dans un rapport d’intimité, de sensualité. Siham se souvient qu’au Maroc, le hammam a longtemps joué, pour les femmes, un rôle comparable à celui des cafés pour les hommes. Aujourd’hui, la tradition se perpétue encore.
Ce lieu étrange au sein d’un environnement confiné offre un espace de pureté. Siham garde en mémoire le temps où elle était cliente et a plaisir à en parler :
— La propreté du corps est aussi importante que la pureté de l’âme.

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