L Homme à la Bentley
86 pages
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L'Homme à la Bentley , livre ebook

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Description

L’Homme à la Bentley est l’une des nouvelles écrites par Lucie Hubert. Dans un style alerte et rythmé, l’auteure décrit des instants de vie bousculés par d’étranges rencontres : un vieil homme et une orchidée, une jeune femme et son étonnant passé, un coiffeur et son amant…Ces brèves de vie nous emportent, sans violence ni coup d’éclat, dans la riche aventure du quotidien. Laissez vous entraîner dans le monde imaginaire de Lucie, ronde de personnages fragiles, drôles et émouvants, bref de vrais humains.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 juin 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9791093167183
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0495€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’homme à la Bentley
 
Les personnages et évènements de ce recueil sont issus de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations réelles est fortuite.
 
 
Site dédié au présent livre
http://lhommealabentley.e-monsite.com/  
 
Tous droits réservés
©Estelas Éditions
4B Rte de Laure, 11800 Trèbes France
estelas.editions@gmail.com  
http://estelaseditions.wix.com/estelaseditions  
 
ISBN : 97910-93167-176
 
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle »
 
Lucie Hubert
 
L’HOMME
À LA
BENTLEY
Nouvelles
 
 
 
Table des matières
1 - Rencontre  
2 - Aimée et Alexandre  
3 - La chasse aux taupes  
4 - L’homme à la Bentley  
5 - Mathilde  
6 - Le vieil homme et l’orchidée  
7 - La Santé  
8 - Le Paravent  
9 - Mon coiffeur  
Remerciements  
 
 
 
 
 
1 - Rencontre
 
 
Les rideaux étaient entrouverts et, de son lit, Marie avait vu le jour se lever lentement. Une lueur blafarde avait progressivement envahi la petite chambre lambrissée de pin où elle avait dormi. Soudain un rai de clarté avait jailli dans la demi obscurité, illuminant les objets qu’elle avait déposés sur la table la veille au soir : une paire de lunettes Ray Ban, des gants de laine épaisse, un tube de baume pour les lèvres et un bonnet de cuir fourré. Elle se leva le cœur léger, se dirigea vers la fenêtre et tira les lourds rideaux de lin vert. Elle fut aveuglée par une lumière intense. De la grande baie vitrée devant laquelle elle se tenait, elle apercevait un cirque de montagnes d’une blancheur éblouissante sous les premiers rayons du soleil.
Marie fit sa toilette, coiffa ses longs cheveux bruns en une lourde tresse, enfila des collants, un chandail léger et sa combinaison de ski douce et chaude puis sortit de sa chambre et monta les marches qui menaient à la salle à manger. Une odeur de café et de tartines grillées l’accueillit. Elle avait faim et se réjouissait d’avance de la belle journée qui s’annonçait.
Elle avait quitté sa maison de la côte normande pour venir passer quelques jours à la montagne avec des amis. Elle avait besoin de se reposer après de longs mois passés à accueillir ses nombreux patients. Elle était homéopathe et elle aimait prendre son temps pour écouter ceux qui venaient dans son cabinet, pleins d’espoir de guérison. Ils racontaient leur vie, les yeux baissés ou le regard perdu au loin sur la mer que l’on apercevait de la fenêtre et dont on entendait le ressac jour et nuit. Elle avait appris à se taire, à ne poser que de rares questions, à jauger les silences, à mesurer les mots et les intonations de voix, à observer les expressions et ces gestes anodins instinctifs, dictés par l’inconscient : les doigts nerveux qui tripotent un coin de mouchoir, les jambes impatientes qui se croisent et se décroisent, le buste se renversant en arrière de celui qui, soudain conscient d’être allé trop loin dans ses confidences, prend de la distance pour cacher une honte naissante.
Après les avoir attentivement écoutés, elle prescrivait à ses patients des remèdes qui leur donnaient la force de guérir.
Elle avait appris à reconnaître, derrière l’immense diversité des caractères humains, certains types particuliers. Il y avait le carbonique , trapu, à la démarche lourde, endurant et méthodique, le phosphorique , frêle, élégant, distingué, inquiet et ultra-sensible mais aussi le fluorique , intelligent, instable qui alliait à l’asymétrie de sa silhouette celle de sa denture. Au premier coup d’œil elle classait chaque nouveau venu dans telle ou telle catégorie, avant même qu’il ne lui adresse la parole.
Un jour, lors d’une consultation particulièrement difficile, elle se surprit à rêver de voyages. Elle imagina une île au milieu d’un océan vaste et lumineux ondulant sous un ample ciel bleu, puis de grandes étendues blanches et vierges, des sommets neigeux éblouissants sous le soleil. Lorsque, quelques jours plus tard, des amis l’invitèrent à les rejoindre dans les Alpes, elle accepta immédiatement.
Ce matin là, elle avait envie de skier seule. Les jours précédents, ne connaissant pas la station, elle avait suivi ses amis. Mais leur rythme rapide ne convenait pas à la débutante qu’elle était.
Portant ses skis sur l’épaule, elle descendit le chemin qui menait au centre du village. La route était déblayée et elle atteignit rapidement les premières maisons. Il était tôt et le bourg était désert. Les boutiques de la rue principale étaient encore toutes fermées. Elle ralentit le pas, s’arrêta devant un magasin de manteaux de fourrure. Par principe, Marie ne portait pas de fourrure, mais secrètement elle rêvait d’une toque de renard bien chaude pour l’hiver. Il y en avait justement une, superbe dans la devanture. Le nez collé contre la vitre, elle essaya de déchiffrer le prix écrit sur l’étiquette.
Soudain elle sentit une présence dans son dos. Elle se retourna brusquement . La personne qui l’avait frôlée s’éloignait déjà. C’était un homme grand, massif qui portait un anorak bleu ciel et un bonnet de même couleur. L’homme fit une vingtaine de mètres, s’arrêta et se retourna pour la regarder. De loin, Marie vit qu’il était âgé, cependant quelque chose dans son attitude l’intrigua. Sans plus s’interroger, elle reporta son attention sur la toque de renard dont elle réussit à lire le prix.
— Bien trop cher pour moi ! se dit-elle.
 
Elle eut envie d’une boisson chaude et se dirigea vers le Café du Centre. Malgré l’heure matinale, les chaises étaient déjà placées en terrasse. Elle s’assit à une petite table de marbre et commanda un chocolat à la crème Chantilly et une tarte aux pommes.
Il y avait quelques personnes autour d’elle. C’est alors qu’elle reconnut l’homme à l’anorak bleu ciel. Il était plongé dans la lecture d’un journal. Sa silhouette lui était vaguement familière. Peut-être un homme de cinéma, un présentateur de télévision, pensa-t-elle. Elle se trouvait dans un endroit à la mode et la presse locale mentionnait souvent la présence de telle ou telle vedette dans les hôtels ou les boîtes de nuit.
Marie n’accordait que peu d’importance aux apparences et à la célébrité. Elle détourna son regard de l’homme, ne cherchant plus à savoir qui il était. Elle commença à déguster sa pâtisserie tout en observant les premiers signes de vie de la station. Le ciel était sillonné de lourds câbles d’acier d’où pendaient des cabines multicolores ovales comme des œufs. Celles-ci s’étaient mises en marche et, voulant profiter des pistes avant la foule, Marie décida d’emprunter celles près du café où elle se trouvait. Elle appela le garçon, paya sa note et, faisant basculer ses skis sur son épaule, se dirigea vers l’accès aux cabines. Le bruit était assourdissant. Les cabines vides descendant du sommet de la montagne s’arrêtaient quelques secondes dans un fracas de ferraille, juste le temps pour les gens de coincer leurs skis dans les casiers et de grimper à bord. Elle en choisit une de couleur verte, plongea à l’intérieur et s’installa sur la banquette de bois. La porte allait se refermer quand, soudain, au dernier moment, quelqu’un se glissa dans l’habitacle et s’assit lourdement en face d’elle. Elle reconnut l’homme à l’anorak bleu ciel.
Marie fut contrariée par l’intrusion de cet inconnu dans l’espace étroit de la cabine. Pourquoi était-il si pressé de monter avec elle  ? Il n’y avait personne derrière eux, il aurait très bien pu choisir la cabine suivante. Au moment où ils quittèrent le hangar dans un cliquètement de câbles d’acier, Marie prit le parti de l’ignorer : elle détourna les yeux et concentra son attention sur les montagnes.
L’œuf suspendu dans le vide grimpait rapidement la pente et le spectacle était grandiose. Elle se trouvait au milieu du cirque, sommets étincelants sous le soleil. Tout autour d’elle, les cimes d’une blancheur ouateuse reflétaient la lumière crue de l’astre. Ç a et là, des failles tapissées de neige, absorbant la couleur intense du ciel sans nuage, se couvraient d’ombres bleutées. Comme la mer qu’elle connaissait bien, la montagne dégageait force et douceur. Des sommets, telles des vagues arrondies et recouvertes d’un manteau soyeux de neige, s’échappait parfois la déferlante haute et menaçante d’un pic noir, dominant la vallée de toute sa puissance.  
Fascinée par le paysage qui glissait devant ses yeux, Marie avait fini par oublier son voisin, quand tout à coup, elle ressentit un choc. La cabine fit un bond en avant, hésita puis s’arrêta net. Une panne, pensa-t-elle avec humeur. Les pannes étaient fréquentes, mais généralement brèves. C’était souvent au départ et à l’arrivée que des incidents avaient lieu. Au bout de quelques secondes, voire quelques minutes, le système se remettait en marche de lui-même.
Marie soupira et, pour la première fois depuis le départ de la cabine, jeta un coup d’œil rapide à l’homme en face d’elle. C’était un homme d’à peu près 65, 70 ans. Penché légèrement sur le côté, il semblait observer un point précis dans la vallée . Marie suivit son regard. Elle ne vit rien de particulier, que des sapins noirs pointant leurs cimes effilées vers le ciel et une pente enneigée où quelques skieurs, tendus en avant, se croisaient et se recroisaient comme pressés d’arriver au but qu’ils s’étaient fixés. De son œil aiguisé de thérapeute elle se mit à observer discrètement son voisin. Il avait une silhouette imposante. Son visage carré reflétait une forte nature. Il avait les traits marqués, un front haut, des sourcils épais, un nez busqué. Deux rides profondes striaient ses joues, des ailes du nez au coin de sa bouche qu’il avait large. Ses cheveux étaient coupés ras. A son allure, à la façon dont il avait rangé soigneusement son sac à dos, ses gants, son bonnet et ses lunettes à côté de lui sur la banquette, elle dépista tout de suite un carbonique .
Arsenicum , ou plutôt calcium carbonicum , se dit-elle. C’était le remède homéopathique qu’elle lui donnerait vraisemblablement s’il venait la consulter. Elle eut à nouveau une impression de « déjà vu » qu’elle chassa de son esprit. Si l’homme jouissait d’une certaine notoriété, elle n’était pas du genre à lui demander son nom. Et si c’était l’un de mes patients ! se dit-elle soudain. Ce serait fort possible. Depuis son installation en tant qu’homéopathe elle avait reçu des milliers de personnes. Tous la reconnaissaient lorsqu’ils la rencontraient en dehors de son cabinet, mais elle oubliait parfois leurs noms et leurs visages.
Tout à coup, une sonnerie retentit dans la cabine. Marie sursauta. L’homme, d’un geste vif plongea la main dans son sac à dos, en sortit son téléphone portable et, ne quittant pas des yeux la vallée, il dit :
— Hallo  ! Yes, how are you  ? Yes, I am just now hanging about hundred feet above the ground.  
You won’t guess… 1  
 
C’était un Anglais. Il parlait avec un rythme haché et sa voix avait des tonalités chantantes. Cette voix lui sembla tellement familière… D’où la connaissait-elle ? Elle en fut intriguée. Habitant la côte normande, elle avait rencontré beaucoup d’Anglais. Elle en avait d’ailleurs reçu quelques-uns dans son cabinet. Il y avait même sur sa table de travail la photo d’un Anglais dans un cadre d’argent. Celui-là, elle ne le connaissait pas vraiment, mais si elle était ici aujourd’hui dans une cabine qui se balançait dans le vide quelque part au flanc d’une montagne des Alpes, c’était bien grâce à lui.
C’était une photo minuscule, ourlée de blanc qui montrait le visage d’un jeune officier de l’armée britannique. Un visage qui avait été sans doute lumineux, mais qui s’était voilé sous l’usure du temps. Cet homme, elle l’avait vu quelques heures seulement, il y avait très longtemps de cela. Plus de quarante ans. Elle était petite fille. Elle était accroupie sous une table et lui s’était allongé sur elle. De ses bras puissants, il enserrait son corps fluet et tremblant. Le bruit était terrible. Un bruit d’enfer. C’était l’enfer qu’elle imaginait lorsque sa mère lui racontait des histoires le soir, assise au bord de son lit. Sa mère était morte ce jour-là. Elle, elle avait survécu grâce à cet officier qui lui avait sauvé la vie, en la jetant sous la table et en la protégeant de tout son corps lorsque l’obus était tombé sur la maison. Celui-ci avait tué sa mère et détruit la maison. Lorsque l’enfer s’était calmé, l’homme l’avait fait sortir de leur refuge et l’avait amenée au couvent épargné par les bombes. Des religieuses l’avaient recueillie. Au moment de partir, il avait sorti cette photo de son porte-monnaie et la lui avait donnée, puis il avait continué son chemin. Marie n’avait jamais revu l’officier. Il avait sûrement été tué sur les champs de bataille, un peu plus loin vers l’est. Des milliers de soldats alliés avaient été tués le jour J et lors du débarquement en Normandie. Elle avait conservé précieusement ce petit bout de papier, témoin de l’homme à qui elle devait la vie. Par la suite, en entrant dans l’âge adulte, elle avait choisi de faire médecine pour s’occuper de gens dont l’existence avait été bouleversée, comme la sienne, par un traumatisme. Elle était devenue homéopathe et avait décidé de rester vivre dans la maison où sa vie s’était écroulée en un instant et qu’elle avait fait reconstruire.
Marie était plongée dans ses souvenirs, son regard errait au loin sur la ligne des crêtes enneigées lorsque la voix de l’homme se fit plus forte :
— Bye ! I’ll visit you as soon as I come back to London !’ 2  
 
Elle se tourna vers lui. Il la regardait tout en téléphonant. Elle sursauta malgré elle. Le regard de l’homme était vif, soutenu. A nouveau, elle soupira. L’œuf était toujours immobile. Cela faisait maintenant un bon quart d’heure qu’elle se trouvait dans cet espace minuscule aux côtés d’un étranger avec lequel elle n’avait aucune envie de lier connaissance. Quelle situation ridicule !
Il commençait à faire chaud à l’intérieur de la cabine. Elle eut envie d’ouvrir la fenêtre coulissante pour faire rentrer un peu d’air. La manette était coincée. Agacée, elle étouffa un juron. Une main poussa délicatement la sienne et d’un déclic baissa la lucarne.
— Thank you, dit-elle, un peu à contrecœur.
 
Puis elle ajouta par politesse :
— You come from England  ? 3  
— Yes, I am english. 4  
 
Elle faillit lui demander ce qu’il faisait dans la vie. Agacée par le regard incisif de l’homme, elle préféra détourner les yeux. Elle n’avait aucune envie de lui demander son nom. S’il était l’un de ses anciens patients, elle se serait sentie obligée de l’interroger sur sa santé et même de lui donner une consultation. Or elle était en vacances et voulait jouir d’une tranquillité d’esprit totale. Elle eut un peu honte de son attitude, mais l’immobilité de la cabine l’agaçait. Elle se tut et se recroquevilla dans son coin. Jetant un rapide coup d’œil sur l’homme, elle s’aperçut qu’il la regardait toujours avec autant d’insistance. Il avait un éclat étrange sans les yeux. Elle en fut troublée.
Une image fulgurante lui traversa l’esprit. Elle se faisait tout petite, se recroquevillait dans les bras qui la plaquaient contre le sol. Elle sentait l’haleine de l’homme dans son cou et son âme hurlait de terreur. Elle ne pouvait bouger et n’osait pas se débattre, les bras la maintenaient prisonnière. Ils étaient puissants, mais n’irradiaient aucune violence, au contraire, ils la protégeaient du tumulte extérieur. Tout à coup elle avait entendu une détonation terrifiante tout près d’eux. Le corps de l’homme avait écrasé le sien sur le sol glacial. Puis, peu à peu, les bras avaient desserré leur étreinte. Elle avait levé la tête vers l’étranger. Son regard de petite fille avait croisé le sien : il avait des yeux marron clair où scintillaient des étoiles d’or. Il y avait aussi sur l’iris de l’œil droit, une tache plus foncée. Une anomalie qui l’avait frappée sur le moment et qu’elle avait oubliée par la suite. Mais l’intensité de la situation avait gravé de manière indélébile toute la scène dans sa mémoire. Le sol de grandes dalles de pierre dont elle sentait la dureté et la froideur sous sa robe d’été, la table de bois clair sous laquelle l’étranger l’avait jetée au moment des premières explosions, et cette tache si particulière. Elle se retrouvait là, sous cette table, aux côtés d’un homme qu’elle ne connaissait pas, un soldat en uniforme bleu foncé qui était entré dans la maison quelques minutes auparavant, tandis que sa mère était dans le jardin en train de pendre du linge mouillé pour le faire sécher. Elle avait eu peur de lui au début, mais lorsque, écrasée par son corps, elle avait croisé son regard, elle avait deviné intuitivement qu’elle avait besoin de lui, qu’il ne lui ferait pas de mal, qu’il la protégeait. Plongeant son visage dans ses mains elle s’était alors mise à sangloter. Il s’était relevé, l’avait soulevée de terre et l’avait portée en courant à l’extérieur des ruines qui avaient été autrefois sa maison. Elle avait pressé son visage contre la vareuse bleue de l’homme et avait fermé les yeux pour ne pas voir ce qui se passait autour d’elle. Celui-ci s’était arrêté un instant dans le jardin, était-ce devant le corps de sa mère  ? Elle n’avait pas osé regarder. Il avait couru longtemps. Il la portait, serrée contre sa large poitrine, elle gémissait, la tête au creux de l’épaule de son sauveur. Une fois seulement, elle avait ouvert les yeux et elle n’avait vu que des ruines, de la fumée, des gens courir. Il l’avait portée jusqu’au cloître qui se dressait, large et austère, à la sortie du village. Là, il l’avait confiée à la religieuse coiffée d’une c ornette blanche qui avait ouvert la lourde porte. Au dernier moment, il lui avait glissé une photo dans sa petite main d’enfant, et il était parti.  
Des yeux bruns scintillés d’or, une tache plus sombre près de la pupille. Marie regarda l’inconnu assis en face d’elle. Il la dévisageait toujours, le buste renversé en arrière, les yeux mi-clos. Elle se sentait de plus en plus gênée. Elle était seule dans un espace minuscule avec cet homme qui n’arrêtait pas de la fixer du regard. Et toutes ces images du passé qui remontaient inopinément dans son esprit la bouleversaient. Elle commença à transpirer. Une légère vague de panique la saisit. Elle se trouvait coincée, prisonnière dans cette cabine qui restait désespérément immobile.
L’homme rompit le silence.
— Vous êtes en vacances ? lui demanda-t-il avec un fort accent anglais.
 
La question était anodine, elle en fut soulagée. Elle répondit de la voix la plus neutre possible :
— Oui je suis ici pour quelques jours.
— D’où venez vous ?
Le ton de l’inconnu la fit sursauter. Il y avait comme une urgence dans sa voix. Il continuait de ne pas la quitter des yeux. Elle hésita un peu. Et tout à coup elle comprit. Elle se rendit compte que lui savait. Bouleversée, elle murmura, comme un aveu :
— Je viens de Normandie, d’un village, face à l’Angleterre.
 
Puis elle ajouta :
— C’est vous, n’est-ce pas  ?
 
Il ferma les yeux un moment, puis, tendant la main, il effleura la sienne.
— Oui c’est moi.
 
Il se tut puis continua :
— Je vous ai aperçue ce matin dans le village. Vous étiez de dos et quelque chose en vous m’était familier. J’étais intrigué et je me suis permis de m’asseoir près de vous au café pour mieux vous observer. Je vous ai suivie et lorsque je suis entré dans la cabine, je vous ai reconnue tout de suite. Vous avez le même regard qu’autrefois. Bien sûr, je pouvais me tromper. Il y a bien 40 ans de cela, n’est-ce pas ? Vous étiez si jeune ! J’ai souvent pensé à vous toutes ces années. J’ai vécu tant de tragédies durant cette guerre, mais vous restiez la petite fille à la robe blanche que j’avais réussi à protéger un peu de la tourmente. Votre image m’a consolé dans les moments terribles. Je n’ai parlé de vous à personne, ni à ma femme ni à mes enfants. Mais vous faisiez partie de moi.
 
Tandis qu’il parlait, une secousse agita soudain la cabine qui se remit lentement en marche. L’homme continua :
— Je n’ai pas été un héros durant la guerre, j’ai presque atteint la folie, mais l’image de votre visage m’a aidé à tenir. Je me suis souvent demandé ce que vous étiez devenue, quelque part je savais que vous survivriez.
 
Il s’était penché en avant, son regard pailleté d’or émut Marie. La tache était toujours là, dans l’œil droit. Elle lui dit :
— Oui, j’ai survécu. Je suis restée chez les religieuses jusqu’à la fin de la guerre puis une tante m’a adoptée. Ma mère est morte le jour de l’explosion et mon père n’est jamais revenu du front. J’ai fait des études de médecine, je me suis mariée, j’ai deux enfants et j’habite toujours la maison que vous connaissez. Elle est reconstruite, la table sous laquelle nous nous étions réfugiés est toujours là. C’est ma table de travail. Et votre photo est posée devant moi : vous, jeune soldat en uniforme bleu. Vous m’avez sauvé la vie.
 
Très émue, Marie se tut. Elle posa les mains sur les genoux de son voisin. Sans un mot celui-ci s’en saisit et les porta contre sa poitrine.
Les cimes des pins glissaient sous la cabine, le sommet de la montagne approchait rapide-ment. L’homme rompit le silence :
— Je bénis le ciel de vous avoir revue aujourd’hui. C’est un véritable miracle. C’est la deuxième fois que la vie nous rapproche. La première fois vous étiez une enfant. Nous avons passé à peine plus d’une heure ensemble, une heure d’une intensité insoutenable. La vie nous a épargné, vous et moi, cependant j’aimerais savoir une chose. Une chose que je me suis demandé après vous avoir abandonnée entre les mains des religieuses. Nos voies vont se séparer à nouveau. Je ne sais pas si nous nous reverrons un jour. Je pars dès ce soir à Londres et j’émigre le mois prochain en Argentine. Ma femme est de Buenos Aires. J’aimerais connaître si vous le permettez… votre prénom.
La cabine atteignait maintenant le hangar. Elle s’immobilisa dans un cliquetis de ferraille, la porte s’ouvrit lentement. Ils sortirent l’un après l’autre. Leurs skis à la main, ils se retrouvèrent sous le soleil de la piste.
— Marie, lui dit elle. Je m’appelle Marie.
 
Elle s’approcha de lui et l’enlaça. Ils restèrent ainsi un long moment l’un contre l’autre. Il n’y avait plus de violence, plus de peur, le fracas de la guerre s’était éloigné. Ne restait qu’une grande douceur qui les réunissait dans le silence virginal de la montagne.
— Merci, lui dit-elle dans un souffle.
 
Lentement il se détacha d’elle et chaussa ses skis. Il lui sourit, puis dévala la pente sans se retourner.
 
 
 
 
2 - Aimée et Alexandre
 
 
— Cet homme n’est pas bon pour toi, Aimée.
 
Marlène avait disposé quelques cartes devant elle. Elle les avait tirées d’un jeu de tarot dont elle n’avait gardé que les atouts, les avait placées les unes à côté des autres sur le grand plat de cuivre posé à même le tapis coloré et moelleux.
— Non, il n’est vraiment pas pour toi. Le valet de pique jouxte la dame de cœur, c’est une configuration défavorable, dit-elle en regardant la jeune femme assise en face d’elle.
 
Celle-ci était très menue, d’apparence frêle. Une cascade de cheveux châtain encadrait son visage aux traits fins. Elle avait le teint pâle. Pour se donner bonne mine, elle avait passé un rouge vif sur ses lèvres généreuses. Des cernes sous ses yeux d’un bleu étonnement clair lui donnaient un air fatigué. Elle était d’une élégance sobre, habillée tout en noir. Penchée, le buste en avant, ses mains fines sagement croisées sur les genoux, elle fixait de son regard triste les cartes disposées devant elle.
Levant les yeux, elle interrogea son amie d’une voix lasse :
— Que disent les cartes ?
 
Marlène se redressa et posa ses mains, paumes ouvertes, sur le tapis. Elle les avait petites, massives avec des ongles carrés et courts. Elle inspira et, regardant Aimée droit dans les yeux, elle lui dit :
— La dame de cœur, c’est toi. Le cœur, la coupe, c’est le lien fort qui te lie à un homme, qui te soumet à lui. Le valet de pique, c’est Alexandre, et lui agit, va de l’avant avec une énergie dévorante, une impétuosité qui te dépasse, qui t’offense. Il te ploie, te domine dans un corps à corps que tu ne supportes plus, ma chérie.
 
Marlène parlait dans un murmure. Elle avait une voix rauque aux intonations mélodieuses. Aimée la regardait sans la voir, son attention s’était envolée. Elle se remémorait leur rencontre l’année précédente.
Ils étaient assis, Alexandre et elle, à la terrasse du café de la Mairie, un dimanche matin. La douceur de l’atmosphère d’une fin de septembre avait attiré beaucoup de badauds dans la rue. Aux tables voisines, des touristes déterminaient l’itinéraire de leur journée. C’était souvent la femme, qui, pointant de son index sur la feuille multicolore du plan de la ville, indiquait le parcours à suivre. L’homme, le visage souriant ou absent, acquiesçait, trop heureux de n’avoir pas à prendre de décision. Il y avait aussi des étudiants, souvent étrangers - ne vante-t-on pas les petits déjeuners croissants ou baguette-beurre-confiture pris sur les terrasses au soleil de Paris ? - qui bavardaient en bande, où qui, seuls, lisaient un roman tout en mangeant une tartine qu’ils trempaient dans la grande tasse de café crème mousseux posée devant eux, en un geste qu’ils avaient vu faire et auquel ils avaient pris goût. Il y avait aussi quelques jeunes couples qui, voulant se détendre, avaient laissé les enfants aux étages et étaient descendus dans la rue prendre un petit déjeuner tranquille en tête à tête.
Alexandre et Aimée avaient choisi une table au soleil. Alexandre avait étendu nonchalam-ment ses jambes sur le trottoir au mépris des passants qui devaient les contourner pour ne pas les heurter. Il semblait ne pas s’apercevoir du regard irrité de certains d’entre eux. Aimée, elle, avait replié sagement les siennes sous sa chaise et, le menton dans la main, elle regardait son compagnon. Elle l’observait à la dérobée, essayant de s’imaginer comment il lui apparaîtrait si elle le rencontrait pour la première fois.
Elle voyait un homme, la quarantaine svelte, aux épaules larges, aux cheveux bouclés. Il avait un nez busqué et un regard où transparaissait la satisfaction de celui qui a réussi et n’a pas peur de la vie. Tomberait-elle amoureuse de lui aujourd’hui comme cela s’était passé autrefois dans le train qui la menait à Amsterdam ?
Alexandre avait gardé sa souplesse d’antan, son allure féline ainsi que sa crinière épaisse. Ces derniers temps, Aimée avait découvert quelques fils blancs dans les cheveux de son mari et elle en était toute attendrie. Pour rien au monde elle les lui aurait arraché d’un coup sec comme le faisaient certaines de ses amies avec leur époux. Ces fils d’argent la rassuraient : son compagnon vieillissait et, avec l’âge, devien-drait peut-être plus sage. Du moins, elle l’espérait.
Comme le serveur tardait à venir, Alexandre se tourna vers elle :
— Tu me commandes un cappuccino ? lui demanda t-il. Un double s’il te plaît. Prends en un pour toi aussi !
 
Aimée se leva sans un mot, elle avait l’habitude de répondre aux souhaits d’Ale-xandre. Au début de leur relation, elle le faisait avec plaisir car elle aimait servir l’homme qu’elle venait de rencontrer et qu’elle admirait immensément. Et puis ce plaisir s’était mû en habitude et elle se soumettait maintenant sans réfléchir aux exigences de son mari.
Silhouette gracile, ondulant entre les tables de marbre blanc, elle se dirigea vers le bar. Du coin de l’œil, elle aperçut soudain un couple étrange assis dans un coin à l’intérieur du café, près des grandes baies vitrées qui longeaient le trottoir. Ce n’étaient pas des gens du quartier, sûrement des touristes.
La femme, petite, avait le corps moulé dans une robe vert émeraude étroite et courte et une chevelure rousse abondante qui encadrait un visage d’apparence très jeune et parsemé de taches de rousseur. Il émanait d’elle une puissance animale qui frappa Aimée. « Une lionne » pensa-t-elle aussitôt.
Lui, avait la peau basanée, des yeux bruns en amande et des cheveux noirs longs, lissés en arrière et maintenus dans le cou par un catogan rouge. Au moment où Aimée les regardait, il s’esclaffa, la tête renversée en arrière, et son éclat de rire retentit dans tout le café. Il ne sembla pas être gêné par les regards curieux que lui jetèrent ses voisins de table. Lorsqu’elle revint s’asseoir à côté d’Alexandre, Aimée vit que le couple s’était levé et se dirigeait vers la sortie. Au moment où ils passaient devant leur table, la femme trébucha tout à coup sur les jambes d’Alexandre. Elle tomba en poussant un juron. Alexandre se précipita en avant et lui offrit sa main pour l’aider à se relever. Elle la refusa, se mit debout d’un bond et toisa l’homme qui l’avait fait tomber. Ses yeux assombris lançaient des éclairs. Une ride verticale barrait son front. Alexandre, gêné et inquiet, se confondit en excuses. La femme hésita une seconde, puis soudain s’esclaffa et son compagnon l’accompagna bientôt dans son accès d’hilarité. Un peu dérouté, mais soulagé, Alexandre se détendit, lorsque tout à coup la femme se tourna vers lui et lui dit :
— Offrez-moi donc à boire pour vous excuser.
 
Alexandre hésita. Il aurait aimé passer une matinée tranquille, mais, n’osant refuser, il acquiesça.
— Aimée, tu appelles le garçon ?
 
Docile, Aimée se retourna pour héler le serveur, tandis qu’Alexandre tirait deux chaises près de la table.
— Asseyez vous, dit il en s’adressant au couple. Que désirez-vous ?
— Un cognac, répondit l’homme.
— Moi aussi, dit la femme.
 
Alexandre parut étonné, mais sans ciller, il passa commande au barman qui s’approchait.
— J’aime rencontrer des inconnus, dit la femme. J’essaie toujours de deviner leur nom.
 
Et s’adressant à Alexandre, avec une pointe de moquerie :
— Cela ne m’étonnerait pas que vous portiez le nom d’un empereur ou d’un roi.
— Ah oui et pourquoi ça ? demanda Alexandre, flatté et intrigué à la fois.
— Votre visage, votre attitude, ces jambes insolemment étendues comme si le monde vous appartenait.
 
Elle pointait un doigt effronté vers Ale-xandre qui, embarrassé, se renversa sur sa chaise.
— Et vous, comment vous appelez-vous ? demanda Aimée pour rompre le silence qui s’était installé.

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