L’homme battu, un tabou au coeur du tabou
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Description

Pour la majorité des gens, parler d'hommes battus est incroyable. Pourtant, la triste réalité est qu'il existe des hommes battus. Sauf que ceux-ci n'en parlent pas et qu'ils ne peuvent, contrairement aux femmes, compter sur des ressources communautaires pour les aider à sortir du cycle infernal de la violence conjugale.
Pour la première fois, une femme, Sophie Torrent, fait de l'homme battu par sa conjointe le sujet d'un livre. En se basant sur le témoignage d'hommes reconnus violentés, elle pénètre au cur de la dynamique relationnelle sise au sein de la sphère conjugale. Elle définit ce qu'est un homme battu par sa conjointe et en quoi la violence féminine diffère de la violence masculine.
Elle explique aussi pourquoi les hommes n'en parlent pas et persévèrent à entretenir une relation dont ils sont victimes. Elle démontre les conséquences négatives des violences physiques sur l'identité de l'homme. Elle décrit les stratégies de l'homme battu pour essayer de gérer cette violence, de la limiter et, même, de la minimiser. Elle pose une question cruciale : l'homme battu peut-il retrouver sa dignité ?
Heureusement, ce livre se termine sur une note optimiste lorsque l'auteure décrit ce que peut faire l'homme battu pour quitter une relation conjugale souffrante et dépasser sa réalité d'homme violenté.
Ce livre souhaite briser le tabou des hommes violentés par leurs conjointes, sensibiliser la population et les intervenants socio-judiciaires à cette réalité. Il invite à dépasser les stéréotypes de l'homme agresseur et de la femme violente et rétablit la violence comme le fruit d'une interaction entre deux personnes responsables.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 février 2009
Nombre de lectures 24
EAN13 9782981753113
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pour la première fois, une femme, Sophie Torrent, fait de l'homme battu par sa conjointe le sujet d'un livre. En se basant sur le témoignage d'hommes reconnus violentés, elle pénètre au cur de la dynamique relationnelle sise au sein de la sphère conjugale. Elle définit ce qu'est un homme battu par sa conjointe et en quoi la violence féminine diffère de la violence masculine.
Elle explique aussi pourquoi les hommes n'en parlent pas et persévèrent à entretenir une relation dont ils sont victimes. Elle démontre les conséquences négatives des violences physiques sur l'identité de l'homme. Elle décrit les stratégies de l'homme battu pour essayer de gérer cette violence, de la limiter et, même, de la minimiser. Elle pose une question cruciale : l'homme battu peut-il retrouver sa dignité ?
Heureusement, ce livre se termine sur une note optimiste lorsque l'auteure décrit ce que peut faire l'homme battu pour quitter une relation conjugale souffrante et dépasser sa réalité d'homme violenté.
Ce livre souhaite briser le tabou des hommes violentés par leurs conjointes, sensibiliser la population et les intervenants socio-judiciaires à cette réalité. Il invite à dépasser les stéréotypes de l'homme agresseur et de la femme violente et rétablit la violence comme le fruit d'une interaction entre deux personnes responsables.
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À toutes celles et tous ceux qui pensent que la violence conjugale est l’apanage des hommes.
Aux hommes qui m’ont livré leur témoignage, et à ceux qui souffrent sans témoigner.
Sommaire
Préface
Avertissement
Introduction
Première partie
Le phénomène: l’homme violenté dans son rôle
Chapitre 1 : Les formes de violence envers l’homme
1. Les violences psychologiques
2. Les violences corporelles
Chapitre 2 : La cible de la violence: les rôles masculins
1. Les atteintes dans la sphère publique
La sphère professionnelle
La sphère familiale et amicale
2. Les atteintes dans la sphère privée
L’homme dans son rôle d’amant
L’homme dans son rôle de partenaire
L’homme dans son rôle de père
Chapitre 3 : Les conséquences de la violence: une vulnérabilité identitaire
1. L’identité personnelle
2. L’identité sociale
Deuxième partie
Les modes de gestion du phénomène
Chapitre 1 : Les stratégies de gestion du stigmate
1.1. L’homme battu, discréditable
La stratégie d’évitement
La stratégie de déguisement
2. L’homme battu, discrédité
La stratégie de sélection
Chapitre 2 : Les stratégies de survie
1. La stratégie de dénégation
La perception de la responsabilité
La perception de la gravité
La perception de l’avenir
2. La stratégie d’adaptation
L’autoprotection
Le surinvestissement
Le dépassement de soi
Troisième partie
Le dépassement du phénomène
Chapitre 1 : La prise de conscience de la réalité conjugale problématique et l’intention de changer
1. Partir ou rester
Les sentiments
Les rôles significatifs
Les bénéfices secondaires
Les ressources propres
2. Les éléments déclencheurs
Chapitre 2 : La tentative de dépassement du phénomène
1. La rupture: un processus abouti?
2. La victimisation: un processus avorté?
Devenir une victime-objet
Devenir une victime-sujet, une tentative avortée
Conclusion
Annexes
Annexes: Stratégie d’enquête et présentation des personnes interrogées
Note
Bibliographie
Préface
La violence faite aux hommes
Le féminisme nous a ouvert les yeux sur la violence conjugale et a ainsi contribué à l’évolution positive de notre société. Toutefois, certaines féministes n’ont ouvert qu’un seul oeil sur cette violence: celle faite aux femmes. Elles ont fermé l’autre oeil sur la violence faite aux hommes parce qu’elles ont fait de la violence conjugale un débat politique, où l’homme est perçu comme l’abuseur et la femme la victime, plutôt que de présenter la violence comme un réel phénomène social dont les solutions ne sont pas seulement d’ordre politique ou sexiste.
Pour la majorité des gens, hommes et femmes confondus, parler d’hommes battus est incroyable. Lorsque, autour de moi, autant dans ma vie personnelle que professionnelle, j’évoque les statistiques officielles concernant la violence faite aux hommes, on a peine à me croire. Le sujet est tabou et peu documenté. Les médias n’en parlent pas. Basés sur les rapports de police ou les statistiques d’agences en services sociaux de plusieurs pays, les chiffres disent qu’il y aurait de 12 à 15 femmes battues pour un homme victime de violence conjugale. Ces rapports ne décrivent pas la réalité, car ils ne compilent que les cas rapportés et non pas tous les cas de violence conjugale. Rares sont les hommes qui déclarent à la police ou à un travailleur social: «Ma femme me bat».
Comme l’explique Sophie Torrent dans son ouvrage à partir des travaux de De Gaulejac, la honte constitue, entre autres, une raison qui empêche les hommes de parler de la violence psychologique et physique qu’ils subissent. Nombre d’anecdotes démontrent que les institutions (services communautaires, police, groupes de femmes…) et beaucoup d’intervenants (médecins, psychologues, travailleurs sociaux) minimisent ou nient la violence faite aux hommes. Contrairement aux femmes qui peuvent compter sur des ressources communautaires, l’homme, lui, se retrouve seul, sans support de sa communauté. La déresponsabilisation de la femme violentée lui facilite probablement l’aveu de la violence subie, la culpabilisation de l’homme l’en empêche. La société ne dénigre pas la femme, qu’elle soit violente ou violentée. Elle cherche plutôt à la comprendre et à l’excuser, compatissant souvent à son sort. En revanche, l’homme battu ne trouve aucune aide et l’homme violent est considéré comme un psychopathe ou un sociopathe.
L’idée de la violence féminine à l’endroit des hommes est difficile à accepter parce qu’elle bouscule l’organisation d’une société basée sur un rapport social des sexes où l’homme est perçu comme le dominateur. Les actes de violence d’une femme envers son conjoint vont à l’encontre du stéréotype de la «faible femme sans défense» que l’homme se doit de protéger. C’est pourquoi les féministes utilisent le «syndrome de la femme battue» pour déclarer que toute violence féminine ne peut être que de la légitime défense. Comment une «faible petite femme» pourrait-elle être l’initiatrice de comportements violents envers son conjoint, fort et plein de muscles?
N’est-ce pas déjà, en soi, une forme de violence que de nier ou de camoufler cette réalité pour faire passer un point de vue, celui du mâle dominateur et violent dont il faut se méfier? Qu’il y ait des hommes violents batteurs de femmes ne fait aucun doute: c’est une triste réalité. Mais c’est aussi une triste réalité que de constater qu’il existe des femmes violentes batteuses d’hommes et d’enfants. Il nous faut, si nous voulons contrôler la violence conjugale, cesser de la voir en termes de femmes battues et la considérer comme une personne (peu importe le sexe) abusant une autre personne. C’est un problème humain et non un problème sexué. Aucun sexe ne possède le monopole de la souffrance ou de la violence: ce sont des individus qui souffrent ou qui abusent. Même celui qui agresse souffre de ne pouvoir entrer en relation avec l’autre autrement que par la violence.
La violence est la conséquence d’une dynamique relationnelle interactive, due à l’incapacité des deux partenaires à développer une intimité empreinte de respect et d’appréciation des différences existant entre l’homme et la femme. La violence constitue l’aboutissement de la schismogenèse complémentaire de Grégory Bateson. Comment expliquer, autrement, que la violence a tendance à se répéter à l’intérieur d’un même couple? Comment expliquer qu’une femme battue par un premier conjoint se retrouve souvent avec un deuxième conjoint, parfois même un troisième conjoint, qui exercera lui aussi de la violence? En accusant tous les hommes d’être des violents (ou des violeurs) en puissance? Ou en supposant une co-responsabilité des deux conjoints dans la construction d’une situation qui mène immanquablement et inexorablement à l’explosion émotive et physique? Pourquoi dit-on qu’il faut être deux pour se disputer, mais qu’on n’ose pas poser le même diagnostic lors de violence conjugale? Pourquoi les policiers arrêtent-ils l’homme lorsque des voisins appellent pour tapage dans l’appartement d’à côté? Pourquoi, sur simple allégation de sa conjointe, des maris passent-ils régulièrement la nuit en prison? Parce que notre esprit humain, conditionné par la notion du bien et du mal, fonctionne de façon bipolaire et recherche donc un coupable et une victime. Tout cela ne peut qu’entretenir le cycle infernal de la violence.
Sophie Torrent démontre dans cet ouvrage qu’il existe de nombreux points de similitude entre la violence féminine et la violence masculine. Par exemple, que les hommes restent dans des relations de violence pour les mêmes raisons que les femmes, à savoir des raisons d’ordre économique et pour les enfants. Autres exemples: que des hommes entretiennent eux aussi des croyances illusoires sur «l’amour qui peut surmonter tous les obstacles», qu’ils sont portés à minimiser les actes de violence, ou même à les nier, qu’ils espèrent que le temps va arranger les choses…
Mais ce qui fait l’originalité de la recherche de Mme Torrent, c’est qu’elle souligne les spécificités de la violence des hommes battus: la violence subie par l’homme n’atteint pas seulement son intégrité personnelle, mais aussi son intégrité sociale et professionnelle. Plus que son identité, ce sont les rôles masculins qui sont bafoués et humiliés chez l’homme battu. C’est l’individualité de l’homme en tant qu’être public que la femme violente attaque ou refuse de reconnaître. «La femme violente attaque les espaces conquis par l’homme, essentiellement la sphère publique.» Mme Torrent fait aussi la preuve que, plus encore que la violence physique, c’est la violence psychologique qui «tue» l’homme.
Que ce livre ait été écrit par une femme donne à celui-ci une crédibilité qu’un auteur masculin n’aurait pu avoir. Bravo, Mme Torrent, pour votre recherche et votre courage d’avoir abordé ce tabou de la violence féminine au coeur du tabou de la violence domestique. J’espère que la conscientisation de la violence faite aux hommes par votre ouvrage constituera un pas dans cette direction, car c’est la violence sous toutes ses formes qui doit être éradiquée
Yvon Dallaire, M. P.s.
Psychologue-sexologue
Auteur de Homme et fier de l’être
Fondateur du Centre Psycho-Corporel de Québec, Canada
Avertissement
Ce livre s’adresse en premier chef aux hommes battus et aux intervenants sociaux qui les rencontrent, puis à tous ceux que le problème de la violence interpelle. Issu d’un travail de recherche en Suisse, il ne propose pas de nouvelle conceptualisation de la violence et s’étaie largement sur la théorie déjà existante et sur des auteurs plus ou moins connus du grand public.
D’une manière générale, l’étude de la famille s’est souvent limitée jusqu’ici à analyser les discours féminins. En ne prenant en compte que les représentations des femmes et leurs pratiques, ces études possèdent un biais majeur. Comme disent Welzer-Lang et Filliod, «Connaître les hommes et les rapports hommes/femmes passe inéluctablement par la multiplication des recherches sur le masculin». Dans l’idéal, il s’agirait de travailler les deux termes du couple pour analyser leur rapport social: les hommes et les femmes ne parlent pas le même langage, a fortiori quant à la violence subie ou exercée. Ils vivent de manière distincte, physiquement et psychologiquement, les rapports de domination, comme le souligne encore Welzer-Lang.
Un des buts avérés et principaux de cet ouvrage est donc l’invitation à poursuivre les recherches et la prise en compte par la société de ce phénomène qui n’est marginal que dans nos représentations, donc dans nos institutions et dans nos possibilités d’empathie envers notre entourage souffrant de ce mal.
Dire «problème de la violence», c’est déjà connoter négativement ce phénomène. En jouant à peine avec les mots, on pourrait dire qu’il n’est pas possible de parler du «sujet» de la violence, car il n’y a pas de sujet dans la violence, mais des êtres qui deviennent les objets d’autres êtres, les objets de leurs propres pulsions, les objets de leur gestion plus ou moins facile entre leurs pulsions et leurs valeurs sociales et culturelles. Nous voyons toute forme de violence porteuse ou non d’une intentionnalité, qu’elle soit celle de l’homme ou de la femme, instituée ou spontanée, acquise ou étatique, comme une donnée à dépasser. Une lecture politique ou sexiste de notre ouvrage ne peut donc être faite sans dénaturer profondément sa démarche. C’est une démarche pacifiquement armée des outils que la science sociologique a pu nous fournir, et fondamentalement imprégnée des désirs de savoir, connaître et comprendre des paroles et des croyances, des gestes et des attitudes, individuels et sociaux. Car il ne s’agit pas d’échanger une croyance sexiste contre une autre, une réalité légitime contre une autre réalité tout aussi légitime. Nous espérons d’ailleurs voir encore le jour où ce genre d’avertissement n’aura plus lieu d’être, et l’être humain dégagé de son manque d’assurance en lui-même pour accepter qu’un regard, posé sur lui par un autre, ne soit plus entendu comme jugement ou opposition, mais comme chaleur de cette intelligence qui consiste à le comprendre, à l’exposer pour mieux aimer sa réalité, qu’elle soit source de plaisir ou de souffrance.
Nous avons donc voulu poser des jalons sur le phénomène de «l’homme battu», et pour cela trois axes, ou parties, nous ont paru nécessaires.
La première partie «Le phénomène: l’homme violenté dans son rôle» est une sorte de prise de vue instantanée de situations, donc statique, où l’homme est battu par sa conjointe. Il s’agit d’en faire une description sélective afin de dégager les traits significatifs d’une telle réalité.
La deuxième partie «Modes de gestion du phénomène» introduit l’aspect dynamique en observant la marge de manoeuvre de l’homme et les stratégies qu’il met en place afin de rendre supportable sa situation.
La troisième partie «Dépassement du phénomène» se situe aussi dans une perspective dynamique correspondant au processus mis en oeuvre par l’homme pour dépasser sa réalité d’homme violenté, dont une question centrale est la suivante: cet homme est-il «condamné» à être battu toute sa vie?
Nous avons ainsi placé notre ouvrage sous les auspices de deux progressions (que nous aimerions entendre dans leurs acceptions de «démarche» mais aussi de «progrès»): la première progression, d’une lecture statique de la situation constatée vers la lecture dynamique de l’interaction; la seconde, d’une dynamique inscrite d’abord dans une visée de maintien de la relation vers une dynamique de dépassement et, peut-être, de libération.
Dans cette tentative de jalonnements, nous avons cherché à lire, non pas les attaques de la femme violente, mais les blessures infligées à l’homme battu. Le lecteur verra sans doute d’autres limites à notre ouvrage. En ce qui nous concerne, nous en voyons déjà trois.
Une première limite a trait à la méthode de recherche retenue: le récit de vie. La réalité passée ou présente n’est pas exposée, mais recomposée dans le discours de l’homme violenté. Ce dernier, comme tout un chacun, sélectionne, interprète, n’apporte pas des informations brutes, objectives. Pourtant, cette part de subjectivité ne comporte pas uniquement des aspects négatifs: au contraire, par cette narration l’homme accorde priorité aux événements essentiels, à ceux qu’il considère comme les plus porteurs de sens dans son histoire.
Une deuxième limite, qui est plutôt une lacune, porte sur l’absence de terme adéquat pour nommer l’homme violenté par sa conjointe et la femme ayant des comportements violents à l'égard de son mari. L’utilisation du terme «homme battu» tend à figer ces êtres dans un vécu de victime. Il importe de souligner que l’objectif plus ou moins conscient de chaque homme, comme on le verra, est d’être reconnu dans cette étiquette, mais pour pouvoir s’en débarrasser. La «victime» ne doit jamais être considérée comme un individu passif, mais comme un acteur appelé à reconquérir sa dignité d’homme dans la société. L’utilisation récurrente de «femme violente» est également sujette à notre critique, mais, là aussi, il ne nous a pas été possible de faire autrement, en l’état actuel de la terminologie dans ce domaine.
La troisième limite a trait à l’absence du discours de la conjointe violente des hommes battus dont nous avons reproduit le discours. C’est l’idéal qui risque de ne pas être atteint avant longtemps.
Enfin, nous tenons à souligner que nous n’avons abordé le «dépassement du phénomène» de la violence conjugale que sous l’angle de la rupture entre les conjoints. Cela tient à la population d’hommes battus que nous avons rencontrée: ceux qui ne vivaient plus une relation conjugale empreinte de violence l’avait quittée par ce biais-là uniquement. Nous restons cependant persuadés qu’il est des dépassements de la violence possibles au sein du couple, à deux.
Introduction
En 1997, une campagne nationale est lancée par la «Conférence suisse des déléguées à l’égalité» regroupant tous les bureaux de l’égalité (services défendant l’égalité de traitement des femmes par rapport aux hommes) pour sensibiliser la population au sujet de la violence conjugale. Cette campagne de grande envergure s’intitule: «Halte à la violence contre les femmes dans le couple». La conseillère fédérale Ruth Dreifuss affiche une opinion. «Le phénomène de la violence, présent dans tous les milieux sociaux et toutes les catégories de la population, a trop longtemps été occulté; il faut maintenant informer l’opinion publique et les autorités concernées par la question de la violence subie par les femmes, il faut les sensibiliser à cette réalité dérangeante tout en évitant de banaliser le problème. 1 » Mais, cette campagne passe sous silence un tabou, sis au coeur du tabou de la violence conjugale, puisque seules les femmes battues se sont trouvées sur le devant de la scène.
Pas une seule fois, le thème des hommes qui vivent aussi une situation de violence conjugale n’a été abordé. En ignorant cette réalité, on a souhaité mettre en veilleuse une controverse, issue des années soixante-dix. À cette date, une étude de Straus et Steinmetz mettait en évidence les chiffres suivants:
3,8% des femmes américaines interrogées ont été victimes de violence durant l’année précédant l’interview;
4,6% des femmes américaines interrogées avouent user de violence à l’égard de leur mari.
De ces chiffres, les auteurs concluent à l’existence du «syndrome du mari battu» et la presse titre «les hommes plus battus que les femmes». Cette étude soulignant l’existence d’hommes battus soulève nombre de critiques telles que la mauvaise conceptualisation de la violence par les auteurs, la défaillance de la méthode utilisée et l’interprétation biaisée des données, puisque les femmes «n’agresseraient que pour se défendre». Par conséquent, la plupart des chercheurs renoncent à l’utilisation du concept d’homme battu. Mais d’autres raisons accentuent le tabou.
En premier lieu, la violence conjugale se déroule dans le huis clos de la sphère familiale. Elle a longtemps été considérée comme une affaire privée sur laquelle aucune institution de droit ou de fait ne devait porter regard ou jugement. Car la relation de violence ne s’établit pas entre deux étrangers, mais entre des familiers qui partagent une intimité. Ces rapports sont complexifiés par les liens affectifs que les partenaires entretiennent. Il a fallu attendre les mouvements féministes pour que ce phénomène devienne une affaire publique, un problème de société.
En second lieu, la violence conjugale envers les femmes s’inscrit dans les rapports sociaux entre les sexes. L’environnement socio-culturel légitime certains modes de relations sociales.
En troisième lieu, et cet argument englobe les deux précédents, la notion de violence conjugale reste floue quant à sa délimitation et variable selon les perceptions de chacun. Cette notion, aux contours imprécis, permet au tabou de persister.
Enfin, le sujet spécifique de l’homme battu par sa conjointe est un phénomène atypique à l’heure actuelle. Il ressort d’un impensable social. La preuve nous en a été constamment fournie, jour après jour, par les difficultés multiples que nous avons eues à rencontrer ces hommes battus et par les interrogations amusées ou incrédules que nous avons suscitées à l’annonce de ce travail. Lors de discussions à bâtons rompus autour de ce phénomène, nombre de réactions spontanées traduisent qu’il ne peut pas être de ce monde. Souvent, cette réalité insoutenable est prise sur un mode facétieux: «Ah! Justement, ma femme me bat!» Devant ce rejet de l’insupportable ou face à cette dérision, il nous a paru important de donner corps à ce vécu ignoré, pourtant bien réel dans notre société. Nous nous sommes mis en quête, et cette longue quête, peu à peu désespérante, est devenue inespérée: douze hommes ont accepté d’être interrogés et de nous livrer leur expérience.
Tous ces constats conduisent à chercher les jalons d’une nouvelle conceptualisation en posant la question suivante: qu’est-ce qu’un homme battu par sa conjointe?
Comprendre la situation de l’homme victime de violence conjugale, c’est avant tout définir ce qu’est la violence. La violence, du latin vis (force), renvoie dans son acception première à l’utilisation de la force contre autrui. Cette force est destinée à user d’une contrainte (Michaud). Certains auteurs appréhendent la violence uniquement à travers la force physique, d’autres l’élargissent à des agressions de natures multiples. Ainsi, pour Garver, «la violence constitue une atteinte à l’intégrité de la personne qui peut être physique, sexuelle, psychologique, verbale et économique». Cette violence de la femme envers l’homme s’inscrit dans une relation particulière, celle de l’union conjugale qui comprend toute communauté de toit, de table et de lit (cf. Deschenaux, Tercier & Werro).
Deux critères influent l’appréhension de la violence. Elle est perçue différemment selon le codage social et individuel.
Dans le codage social, la violence correspond à des faits et à des manières de l’appréhender. Ces représentations véhiculent la légitimité ou l’illégitimité de la violence, c’est-à-dire son degré d’acceptation ou d’inacceptation sociales. Se pose donc la question de savoir si la société reconnaît à l’homme le droit d’être victime de violence conjugale ou si cela ne lui est pas possible car se référant à un impensé. En d’autres termes: dans la société d’aujourd’hui, l’homme peut-il se déclarer publiquement «homme battu»?
Outre le codage social, qui diffère selon les contextes, un autre facteur complexifie l’analyse de la violence conjugale. Il s’agit de l’appréhension de la violence par les personnes concernées. Dans Arrête! tu me fais mal! , Welzer-Lang arrive à travers ses recherches à la conclusion suivante: «Les personnes violentes et les personnes violentées définissent différemment la violence. Les personnes violentes définissent plus de violence que leur compagne ou compagnon en a repéré. De leur côté, les personnes violentées repèrent difficilement les violences qu’on leur fait subir». Quand l’homme violenté se reconnaît-il victime? Quelles perceptions de la violence dans le couple a-t-il? Ces questions doivent servir de repères afin de toujours préciser qui étudie le phénomène de la violence et dans quel contexte.
Ce cadre posé, il est ensuite possible d’interroger comment s’exerce la violence de la femme sur son conjoint: sous quelles formes s’exprime-t-elle? Quel impact produit-elle sur l’homme?
Caractériser la personne violentée permet certainement d’identifier la cible des actes violents. Puisqu’il s’agit chaque fois d’un homme, inscrit dans une relation de couple, donc en présence d’une femme, il faut considérer la relation sociale dans laquelle le jeu de dominant et de dominé est également présent. Comme toute notion portant sur la culture et la société humaines, la violence ne saurait être considérée en soi, indépendamment du rapport social dans lequel elle s’insère. De ce contexte des rapports sociaux de sexe dépend la marge de manoeuvre dont dispose l’homme battu.
Le contexte actuel . Il est aujourd’hui un fait acquis dans les recherches en sciences sociales que «les identités masculines et féminines sont historiques et sociales car elles ne peuvent se comprendre que par l’étude de la société» (Anglerand). Pour Bourdieu également, et l’on aimerait dire aussi «évidemment», les différences des sexes sont inscrites dans les structures sociales et dans les consciences. Les rapports sociaux de sexe sont activés à travers la notion de rôles sociaux dont l’exercice reste indispensable à la formation identitaire du sujet. Le rôle traduit ici la mise en oeuvre de droits et de devoirs attachés à un statut social, ici le statut de conjoint. Or, dans une relation conjugale saine, un homme peut jouer pour une femme tous les rôles que les hommes peuvent prendre dans une vie de femme. «Cette multiplicité des rôles enrichit la vie conjugale» (Desjardins). Chaque existence comporte différents rôles que l’individu peut jouer en enrichissant sa palette de possibles. Il peut interpréter tous ces rôles et n’être fondamentalement aucun des rôles en question. Une vie de couple durable, n’allant pas vers une destruction ou une déception, impliquerait donc que l’homme joue le plus de rôles possibles pour sa femme et vice-versa. Qu’en est-il donc lors de relations de violence conjugale?
Le masculin . L’identité sexuelle se modèle en éduquant l’individu à se référer à sa propre classe sexuelle et à juger en fonction des représentations de la masculinité ou de la féminité. Mais l’éducation n’est pas le seul fait des parents. Elle est culturelle dans le sens où elle n’est pas un donné ou un état achevé, mais elle se construit et se reconstruit quotidiennement à travers les interactions avec l’environnement social, tel que les autres individus, les groupes ou les structures sociales, et bien évidemment le conjoint. Les modèles occidentaux ont voulu qu’«être un homme dans la société patriarcale signifie sembler être maître de la situation» (French). Mais il est un lieu commun aujourd’hui fondé pour la majeure partie qui consiste à dire que le pouvoir mâle et la société patriarcale n’ont plus cours. Les revendications féminines ont bousculé les repères masculins. Selon E. Badinter, les hommes ont été en quelque sorte victimes de la révolution entre les sexes qu’ils ont vécue comme le vol de leur virilité. La division des sexes est reléguée au profit de l’interchangeabilité des rôles, de l’égalité. Dès lors, il n’y a plus de domaines réservés, plus de rôles fixés une fois pour toutes, plus de séparation stricte entre le masculin et le féminin. Par conséquent, l’homme découvre le droit à la coquetterie et aux larmes, le partage des tâches et de nouvelles formes de batailles conjugales. Le masculin n’est plus le Surmoi de l’homme occidental 2 et «Les femmes peuvent commencer à se sentir puissantes et les hommes fragiles» (Christen).
Il est donc fondé de dire que nous nous trouvons dans une période transition, bousculés justement. Mais l’être humain n’est pas une mécanique. Tous les comportements ne changent pas à la même vitesse, toutes les idées et les réflexions émises par la raison, la conscience et la volonté n’ont pas un pouvoir immédiat sur les schémas ancestraux, inconscients et irraisonnés. Au sein du couple et de la société comme au sein de l’individu, il en résulte des dissonances avant des consonances, des conflits de rôles avant l’avènement de leurs interchangeabilités. Pour De Singly, par exemple, l’homme est loin d’avoir perdu le pouvoir même s’il a abandonné les attributs les plus marqués de sa masculinité, le nouveau masque de la domination masculine résidant dans le glissement vers des valeurs neutres qu’elle valorise en se les appropriant. Pour Frischer aussi, le pouvoir mâle reste inentamé malgré une apparence de concessions. Dans un tel contexte orageux théorique et effectif des rapports sociaux, il nous semble pertinent d’avancer la thèse selon laquelle ce qui est atteint chez le conjoint de la femme violente est son identité masculine.
Que la victime soit une femme ou un homme, la violence vise l’individu dans son identité et dans ses rôles. Mais les rôles attribués à l’homme diffèrent de ceux attribués à la femme. Ce sont ces fonctions propres au masculin qui modifient l’expression de la violence sur trois plans: les formes, la cible et les conséquences.
Les formes de violence envers l’homme sont regroupées selon le critère de la visibilité. D’un côté, il y a les violences psychologiques, plus subjectives puisqu’il s’agit de tout un ensemble de manipulations, de comportements ayant l’intention de blesser l’homme dans son intégrité psychique. Les domaines de mise en oeuvre de ces violences psychologiques sont variés. Il s’agit de la sexualité, du travail domestique, de l’éducation des enfants et du travail professionnel. D’un autre côté, il y a les violences physiques qui se traduisent par des gestes concrets, des actes repérables par autrui, donc facilement observables. Ces actes laissent parfois des traces, visibles elles aussi.
Le masculin violenté . Par la violence subie, l’homme devient porteur d’une identité qui lui pose un double problème. Vis-à-vis de lui-même , il ne sait pas comment intégrer sa nouvelle identité à sa biographie, comment relier l’identité masculine qu’il s’est construite avant l’apparition de la violence et celle qui se présente à lui sous l’expression générique d’homme battu. C’est ainsi que, vis-à-vis d’autrui , il doit gérer le stigmate d’homme battu. Il est amené à des réajustements continuels pour s’assurer le sentiment d’une certaine continuité identitaire dans le temps.
Mais il se peut que l’individu soit dans l’impossibilité de trouver cet équilibre entre ses différents aspects identitaires. Dans cette situation, on parle d’écart, de fracture entre les différentes dimensions identitaires ou de «dissonance identitaire» (selon le mot de Dubar). La dissonance identitaire entraîne un état de tension désagréable puisque l’identité pour soi est en contradiction avec l’identité pour autrui.
Que fait alors le sujet: Il tente de réduire ce malaise à travers différentes «transformations et stratégies identitaires» (également selon Dubar). Il recherche un équilibre. Lipiansky, Taboada-Leonetti et Vasquez définissent les stratégies identitaires comme des «procédures mises en oeuvre (…) par un acteur (…) pour atteindre une, ou des finalités qui sont définies explicitement ou qui se situent au plan de l’inconscient. Ces procédures sont élaborées en fonction de la situation d’interaction, c’est-à-dire en fonction des différentes déterminations (socio-historiques, historiques, culturelles et psychologiques) de cette situation». A notre tour, nous voulons considérer l’homme (au sens large et particulier) comme un être capable d’agir sur son identité en développant de nouvelles capacités qui lui permettent de s’adapter à une situation et de réaliser ses désirs. Nous inscrivons en cela notre démarche dans le paradigme théorique de l’actionnisme qui appréhende l’individu comme un acteur social ou sujet. Pour Touraine notamment, l’individu a un rôle primordial dans la construction de son identité. Il a «la volonté de s’affirmer et de se choisir soi-même». Ce paradigme s’intéresse aux intentions des acteurs et à leurs stratégies. Il existe diverses variantes de ce modèle explicatif. Certaines mettent plutôt l’accent sur l’acteur et ses interactions, c’est-à-dire sur le contexte dans lequel l’acteur est situé; d’autres soulignent l’importance des motifs, appelés aussi mobiles, c’est-à-dire des raisons qui poussent l’individu à agir dans telle ou telle direction. Notre démarche s’imprègne de ces deux variantes explicatives.
Car, face à la blessure, l’homme reste un acteur social qui va chercher à conserver une unité, une image recevable de lui-même et développer des stratégies pour survivre au sein de la relation de violence et pour gérer le stigmate vis-à-vis de l’extérieur.
Les stratégies . Ainsi nous dirons qu’en tant qu’homme battu, l’individu développe deux stratégies:
L’une consiste en la gestion du stigmate. L’identité dépendant aussi du regard d’autrui sur soi, il importe de considérer comment l’environnement social réagit au vécu de violence subie par l’homme et quelles sont les conséquences d’une situation de stigmate caché ou de stigmate dévoilé sur sa cohérence identitaire.
L’autre vise la survie au sein de la relation de violence, les moyens mis en place par l’homme pour «tenir le coup» dans une telle situation, ses manières de percevoir la réalité pour rester au sein du couple et accepter la violence.
Mais toutes ces stratégies s’élaborent dans une perspective de poursuite de la relation conjugale. À un moment donné, l’homme va pouvoir envisager de briser la relation, et pourra le faire. Il s’agit alors de considérer l’équilibre précaire dans lequel se trouve l’homme battu et les facteurs suscitant l’intention de rompre ou de rester qui, selon leur pondération propre, conduiront l’homme à opter pour l’une ou l’autre voie, après diverses hésitations et jugements de sa situation.
Quand l’homme quitte enfin la relation conjugale, il doit effectuer deux processus, celui de la rupture qui correspond à la séparation conjugale ou au divorce, et celui de la victimisation, où il se déclare victime et est reconnu comme tel par la société. La réalisation de ces processus lui permet de redevenir pleinement sujet. Mais cela sous-tend toutefois qu’il ait les moyens internes et externes nécessaires à cette déclaration.
La majeure partie de cette étude met l’accent sur les interactions puisque, comme l’exprime clairement Sibony dans Violences traversées , «il n’y a de violence que d’un rapport à l’autre, ou aux autres, ou à soi-même comme «autre» spécialement insupportable. (…) Mais il y a toujours de l’autre, donc il y a violence car le choc est possible entre l’un et l’autre corps». Si nous nous sommes focalisés sur la violence subie par l’homme, pour pouvoir lui «donner la parole», nous avons tenté de garder une grille de lecture selon laquelle chacun des deux termes du couple participe à la relation, même si c’est seulement un seul des conjoints qui manifeste une forme de violence. En effet, chaque personne est responsable à 100% de se protéger de la violence d'abord, et ensuite de ne pas émettre de la violence sous toutes ses formes. De plus, la relation conjugale qui met en jeu deux individus, s’inscrit dans un environnement social qui interagit avec chaque personne. Enfin, tout questionnement autour de l’identité doit être envisagé dans l’interaction, car cette notion est «liée à son rapport social avec l’homme, à un moment donné de l’histoire, dans une situation déterminée au sein de l’espace social et dans l’exercice de rôles bien définis.

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