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L'horizon lointain

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Description

André et Pépita sont les deux personnages centraux de cette nouvelle tragédie de Roméo et Juliette. Dans la Tunisie de la fin des années 50, c'est l'histoire d'amour impossible de deux adolescents que tout sépare : leur famille, leur origine ethnique, leur milieu social, la religion, les convictions politiques... Sur fond de crise d'indépendance, toute la société tunisienne est dépeinte dans sa diversité, dans ses drames et dans ses bonheurs quotidiens. L'histoire des Capulet et des Montaigu semble ici se répéter dans la variante des convictions religieuses, des difficultés à vivre ensemble entre communautés qui partagent une même ville, mais aussi un même destin. C'est  la vie qui est dépeinte dans ce roman, avec ses odeurs de jasmin et ses parfums de sang, avec les prières qui s'élèvent au ciel depuis tous les lieux de culte, avec la jeunesse qui défie sans cesse les tabous mais qui les subit quand même, avec cette quête incessante du bonheur et de l'amour... C'est la douceur de Tunis et sa violence, reflet du monde oriental qui se trouve à la porte de nos vies. Victor Maarek est né en 1945 à Tunis et y  a vécu son adolescence. Il vit à  Natanya près de Tel Aviv. L'auteur est né de mère francophone ; L'horizon lointain est son premier roman qu'il a écrit directement en français et l'éditeur a décidé de ne pas modifier le texte qui lui a été remis et de lui laisser toutes les imperfections d'un style où la langue de Voltaire n'est pas totalement académique, mais où s'exprime pleinement la pensée d'un homme dont le talent de conteur est indéniable. Ainsi, le lecteur peut aisément imaginer que c'est la voix de Victor Maarek qui déroule dans ses phrases cette saga, ce conte moderne, dont nous vous laissons découvrir la morale par vous-mêmes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 6
EAN13 9782359621433
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Victor Maarek
L’Horizon lointain
Roman
Dépôt légal février 2011
ISBN : 978-2-35962-141-9
©Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Éditions Ex Aequo
42 rue sainte Marguerite
51000 Châlons-en-Champagne
http://www.editions-exaequo.fr
Je dédie ce livre à :

Joseph Ben D'Ahan, mon cher ami ;
sa vie et sa jeunesse n’ont duré qu’un court temps.

À mes parents Rachel Maarek, et Simon Maarek ;
que Dieu bénisse leur souvenir !

Et à mes deux fils Chémi et Oren,
pour qu'ils sachent et portent avec fierté leurs racines
As-tu oublié le germe qui
donna naissance au bourgeon ?
Et de suivre le produit merveilleux
de sa naissance… ?
La vague qui au loin grossit sous
la poussée du courant naissant.
Ce vendredi soir de l’année décembre 1956, l’éclair gronde et craque, danse sa ronde macabre avec le tonnerre, au rythme des roulements de tambour.
Dans leur sombre demeure, des Hébreux humiliés et tremblants annoncent par des prières au monde le dernier jour de travail du créateur et l’histoire de son peuple.
Minuit passe, les gens dorment. Seuls les chats pleurent, leurs miaulements plaintifs montent au ciel et glacent les cœurs. C’est parfois des cris de colère, « on n'en sait rien » dira un homme de passage ; seules les bêtes aux aguets comprennent instinctivement la présence de Dieu descendu sur terre, dans un lieu ou personne ne bouge.
Le vent passe en hurlant dans les rues désertes sifflant sur les murs des maisons, galopant et fouettant avec rage les volets, giflant les crêtes des toits et écrasant la pluie sur les vitres.
Pour les poètes, la vision d’apocalypse est présente. C’était pourtant par cette nuit de décembre froide et pluvieuse que l’Ange messager jettera son dévolu sur une famille juive qui symbolisera, à nouveau, l’exode vers la terre promise. La terre d’Abraham le patriarche.
Au-dehors, il fait sombre et l’on peut remarquer la faible lumière qui éclaire encore la maison de la famille Cohen. On y voit les reflets qui dansent au rythme de la pluie. À l’intérieur, il y a des rires et des discussions qui s’affaiblissent. Il fait froid et il est tard, la fatigue se voit sur les visages heureux des membres du foyer. Les paupières sont lourdes, il faut dormir. Chacun souhaite à l’autre bonne nuit et bon Sabbat. Et ensemble, comme un scénario bien huilé, ils se rendent dans leur lit pour y coucher humblement. Le silence tombe, la lumière s’éteint, et seul l’éclat faiblissant des bougies sur la table perce encore la nuit.
L’obscurité passe, et termine son cycle en laissant place à l’aube qui naît doucement. Les yeux des innocents vont s’ouvrir sur d’atroces souffrances, de bonnes et de mauvaises nouvelles, les joies les plus extrêmes, aux hommes, aux femmes, aux nouveaux- nés, aux rois. Afin que s’accomplisse le merveilleux destin !

***

Décembre. Ce samedi matin naît avec un ciel limpide et soyeux, pas de turbulences. On dirait une gelée fluide et pourtant intouchable par son invraisemblable transparence, comme une immense et infinie toile bleue au visage réjoui. Pas de trace suspecte de ces nuages gris, ni de cet orage qui a fait hâter les gens vers leur logis ; seul un vent très doux et caressant effleure notre peau comme le fait si bien la main de la femme. Les toits des maisons flambent sous les cascades du soleil hivernal.
Sous le ciel effacé, l’étrange arc-en-ciel s’étale comme un outil mythologique et inflexible, signifiant au monde et aux hommes son alliance, pas encore perdue. Quand nos regards se lèvent vers ce magnifique déploiement, un sourire involontaire s’incruste sur nos lèvres. Voilà comment se présente ce matin Tunis « la ville verte » dira le chanteur Farid. Pour les passants avertis, il semble que la pluie qui a duré toute la nuit dernière ait nettoyé toutes les impuretés de la ville qui s’éveille, contrairement à ses habitudes, paisiblement. Étrange… où peuvent être les bruits qui marquent intensément les jours de semaine ? Le Sabbat, le jour du samedi comme toutes les fins de semaine, est une journée sainte pour les Hébreux. Tout est calme. Silencieux. Ils partent tranquillement et sans inquiétude vers les synagogues, pour y prier, larmes aux yeux, et demander humblement la santé, du travail, bonne vie et bonnes nouvelles.

Pendant ce temps-là, le reste de la Tunisie s’éveille bruyamment, à Djerba comme dans la capitale – Tunis-, et dans d’autres villes, les Juifs vont aux temples accomplir leur devoir sacerdotal sous les rires moqueurs et sarcastiques de certains musulmans fanatiques. Paradoxalement, des religieux arabes dans des poses d’humilité répètent mot par mot les litanies que leur profère leur mufti d’en haut de la tour de la mosquée.
« Qu’Allah est grand, que Mohamed est son disciple et son prophète et que tous les hommes de bonne volonté sont frères ». C’est une phrase qui fera rire ou pleurer les fils du temps.
Ah ! Qu’elle est belle la Tunisie ! Comme son nom féminin… contraire des haines jetées à la face ; où la jalousie fait des éclats, où l’on déteste catégoriquement son prochain et dans tout cela, un petit peu d’amour circule dans un feu qui ne se consume pas. C’est dans toute cette atmosphère de mélange, que notre histoire commence, ce matin-là, dans la grande Synagogue de Tunis, avenue de Paris. Aux alentours, très matinaux, quelques magasins ouvrent leurs portes. Il y a les deux marchands de chaussures qui se concurrencent et font ressortir au mieux dans leurs riches vitrines les tendances de la dernière mode italienne. La bijouterie n’est pas encore ouverte, mais on apprécie l’éclat de l’or exposé. Tout à fait à côté, dans un grand magasin de mode féminine, un vendeur renouvelle les grandes vitrines ; une nouvelle collection attire les yeux d’éventuelles acheteuses qui assistent impuissantes au brusque changement de style pour les robes de la nouvelle saison. Malgré l’heure matinale, après quelques débats et des invectives lancés de temps en temps en l’air, elles baissent la tête et pénètrent à l’intérieur… et ressortent avec de gros paquets, la mine hautaine, le train fier avec de coquets roulements de hanches. Et elles s’acheminent précipitamment vers leur maison, pour essayer et montrer à qui veut se rincer les yeux, leurs nouveaux achats. En face de la synagogue, un café notoire installe dehors ses chaises et ses tables. Et à côté, un marchand de tabac fait sentir ses horribles odeurs. Fastueusement, une mystérieuse résidence trône un peu plus loin dans la rue. Sur ses murs de marbre blanc, grimpent des tulipes rouges et sur le sol, des aubépines multicolores, parfument et renouvellent à chaque instant l’air pollué par les relents saumâtres du port de Tunis.

***

Les fidèles entrent à la synagogue, par groupe de trois ou de quatre personnes, parfois on aperçoit deux ou trois groupes de six à dix personnes, mais ceci est très rare puisque les Juifs ne se risquent presque jamais à être trop visibles et conservent de père en fils leur instinct de défense. Parmi toutes les personnes qui se présentent, soit silencieusement, soit en bavardant à voix basse, nous voyons deux visages aux multiples contrastes qu’un peintre voudrait bien saisir dans son chef-d'œuvre. Il y a là des figures tout sourire, des renfrognés et des mines sérieuses. Certains parlent seuls, certains ont un visage anxieux parcouru par des tics et d’autres le visage endurci, la bouche tordue par l’effort d’une conversation à bâtons rompus. Tout ce monde-là -marqué par la haine, les souffrances, terni par la pauvreté, endormi par la richesse- tout cela, représente la race glorieuse du peuple juif. Une race qui sollicite de nouveau auprès de Dieu et pour ce cycle-ci, sa protection, la santé et les moyens de survivre. Et pour ceux qui l’osent… pourquoi pas la richesse.
À l’extérieur du temple, rien ne semble indiquer que cet endroit est un lieu de prière. Mais quand on entre, il règne des brouhahas intenses, et parmi les litanies onduleuses des prières adressées au ciel, la politique est en vedette et les noms comme Bourguiba, Charles de Gaulle, Nixon, se mélangent mélodieusement avec les litanies. On y fait d’odieuses ou de bonnes comparaisons ; c’est à qui fait le plus de bien ou le plus de mal au peuple juif.
Parmi ces chuchotements d’assassinats, de vols, du cours des monnaies d’échange, souvent le mot dollar est lancé en l’air avec un tremblement dans la voix. Et bien souvent, le grand rabbin doit imposer le silence en tapant avec ses petites mains sur le pupitre ou sur son livre de Torah… des coups de mépris et de colère. Puis, tous les fidèles unanimement reprennent avec lui -mine de rien-, en frappant eux aussi sur leur livre tout en scandant avec des « chut ! » sévères pour montrer qu’ils veulent faire respecter le silence solennel et que ce n’est point eux-mêmes les fautifs. Bref, tout cela donne un aspect bruyant et vivant dans l’atmosphère chargée de la synagogue. Mais malgré ces inconvénients on se sentait en paix avec soit même et avec Dieu. Et c’est de cette façon que sur toute l’Afrique du Nord les Juifs pensent se faire pardonner les fautes commises au courant de la semaine. Parfois, la voix humble et pleureuse du rabbin servant la messe impose sans autre forme de procès le silence aux fidèles, qui écoutent enchantés l’ondulation embaumée entrant brusquement dans leur cœur.
Ce lieu de prière s’appelle la grande synagogue, non seulement à cause de sa taille, mais aussi par sa popularité du fait qu’elle est placée en plein centre de la ville au milieu de grands quartiers juifs et chrétiens. Le samedi, la salle est étroite pour tant de monde, qui s’entasse tant bien que mal dans l’espace qui reste. Dans ce temple, il y a deux parties bien distinctes : la grande salle pour les hommes et, le balcon pour les femmes qui ne sont parfois pas admises à s’exhiber dans la grande salle sauf évidemment dans les grandes occasions, comme la fête de Kippour, les mariages, les communions, etc.
Dans la première partie ou tous les hommes se tiennent, juste en face de l’entrée et tout au fond on aperçoit sortant du mur deux colonnes de marbre soutenant un toit étroit à tête de flèche, lui aussi en marbre blanc. Le tout est complété par deux grandes et lourdes tentures rouges brodées de fils d’or dessinant des lettres hébraïques. Les deux côtés externes sont cachés par les colonnes, les bords internes sont brodés sur toute la longueur par une frange de fils doré. Rien qu’en voyant la perspective, on estime la hauteur de cette bâtisse à trois mètres et sa largeur à un mètre et demi. Derrière cette décoration se cachent les rouleaux en parchemin de la Torah, qui sont enfermés eux aussi, dans tourelles en bois précieux de bouc ; c’est surtout vers ce lieu saint, que nos regards se fixent et vers lequel toutes les silhouettes des hommes se tournent pour adresser leurs prières ; cette petite construction est disposée, selon la tradition, en direction de Jérusalem.
À la droite de ce tabernacle se trouve un mur où plusieurs inscriptions hébraïques sont collées sur la façade par des bandes de papier ; puis il y a plusieurs veilleuses allumées où l’on voit écrit en lettre d’or :
Né le… décédé le… rappelant aux intéressés le souvenir si cher du moribond. Sur le mur de gauche se trouvent les mêmes objets qu’à l’opposé. Seul, un grand bac en zinc accroché par deux chaînes en fer blanc retient l’attention. Ce petit bassin rectangulaire est rempli d’huile, et dans ce liquide fluide nagent des cônes de coton huilé allumés par des fidèles, qui veulent soit faire un prescris, soit commémorer une grande occasion, un anniversaire, une communion ou bien pour remercier la garde de Dieu qui leur a permis d’échapper à un accident ou pour remercier Dieu d’avoir toute sorte de réussites. Toutes ces injonctions de coton s’accompagnent de cérémonies ou l’on sert des bonbons et des boissons alcoolisées -surtout comme l’eau de vie « Boukha »-. Tout est toujours rythmé et orchestré par des « hou hou ». C’est dans ces petites fêtes que la gaieté et la joie fusent, que les discussions sont permises, on y voit même des gens non habitués à fréquenter régulièrement la synagogue. Ils accourent, informés à l’avance par l’appât des gourmandises qu’on y distribue et par le liquide qui réchauffe le cœur et le fait revivre. En descendant du tabernacle auquel on accède par trois marches en marbre blanc, on parcourt cinq mètres vers la sortie et on trouve un grand pupitre rond posé sur une estrade. Il est ouvert sur le côté pour permettre d’y monter. C’est là que sont disposés les livres de prières pour les hommes, les enfants, ou bien ceux qui dédaignent d’en acheter malgré leurs moyens. Mais c’est surtout pour les indigents. Le pupitre est assez grand pour y poser tous les rouleaux de la Torah. C’est aussi dans ce pupitre que le rabbin servant la messe prie. Ce pupitre, deuxième de par son importance, est fait de bois de chêne, recouvert par des tapis de velours rouge brodé avec des motifs de fleurs et de poissons. C’est ainsi, que le jeune garçon de treize ans -l’âge de la communion- monte à l’estrade, et que devant les rouleaux de loi ouverts devant ses yeux, il signe son alliance d’homme avec l’Éternel, pour le meilleur et pour le pire. Derrière le pupitre, l’espace restant correspondant à la moitié de la salle ; y sont disposés des bancs de bois peint en blanc permettant aux fidèles de s’asseoir quand ils ne sont pas obligés de se mettre debout comme la coutume le veut dans certaines prières.
Les balcons intérieurs sont retenus par de solides colonnes recouvertes de stuc. Ils sont presque toujours remplis le samedi par les pratiquantes les plus ferventes et les plus religieuses… souvent plus que les hommes. Les jours de mariage, les femmes sont remplacées par des chœurs, de jolis petits angelots accompagnent la messe de leurs voix fines et mélodieuses. Évidemment, c’est toujours ordonné suivant le budget de la famille ; si elle est pauvre, pas de chœurs, seulement la plus simple cérémonie. Si c’est un riche, alors tout le bataclan est en marche. L’entrée des couples est solennellement annoncée par la marche de Mendelssohn que tonitrue un disque par des haut-parleurs cachés ingénieusement. Puis c’est la chorale qui attaque sa petite chansonnette, suivie de la messe du rabbin. Après cinq minutes de prières, martelé par des amen fermes, un silence, des murmures, on se passe les anneaux d’alliance réciproquement aux doigts, puis le rabbin reprend sa prière pendant près de dix minutes. Un silence, puis soudain on entend : crac ! C’est le verre que casse le marié sous ses pieds. C’est le signe. Des clameurs et des brouhahas vibrent et se mélangent par des « hou hou » orientaux cassant les oreilles. Des cris de joie raniment la salle, les invités viennent féliciter à la queue leu leu les nouveaux mariés, sous la mélodie entonnée par la chorale. Les félicitations achevées, le couple, solennellement et lentement sort de la synagogue au rythme de la marche nuptiale qui résonne à nouveau. C’est fini. Tout le monde est satisfait ce jour- là… les invités et les gens friands de spectacles… pourvu que leur poche se remplisse de dragées. Bref, ce sont là les mêmes gestes mécaniques que nous impose la tradition remontant loin par les temps passés et que nos pères nous offrent, de génération en génération… mais un peu modernisée par les micros et les haut-parleurs.
Voici donc ce temple où ce petit peuple de la bible au cou raide -le monde dirait la pire espèce - discute, murmure et s’entretient des mêmes événements de la vie quotidienne. Ici pas de barrières sociales, les riches comme les pauvres se mélangent dans un imbroglio de tissus noir et blanc. On peut remarquer que les plus riches portent des costumes en Tergal anglais très cher. Et ceux qui n’ont pas les moyens portent simplement un costume de cotonnade propre, celui qu’on doit porter toujours le samedi. Ainsi tout le monde, sans aucune exception, s’habille avec le costume des jours de fête, avec chemise blanche, cravate gris fantaisie, souliers noirs classiques, et toute la ligne.
Parmi toute cette foule au teint unique qui prie, nous remarquons sans conteste les noyaux de la conversation, les chefs de file spirituellement et moralement- de la petite communauté tunisienne juive. Ils sont cinq personnes, reconnaissables par leurs gesticulations sans fin… et coléreuses. Troublant l’air sans façon, ils forment un cercle très serré et uniforme de têtes rapprochées, et chuchotent pendant un bout de temps avec leurs mines de comploteurs. Tout ce groupe-là est bien différent de tous les autres. Car il s’y trouve des intellectuels, un docteur, et pour le reste, des hommes d’affaires. Ils sont imbattables dans leurs conversations avec leur connaissance de la politique actuelle, des sciences et des affaires sociales... essayant de résoudre des tragédies humaines. Bref, des meneurs de jeu capables de diriger la communauté et de répondre à toute sorte de crises.
Parfois abusant de leur savoir sur la psychologie humaine et la naïveté de certaines personnes, il se plaisent à les exciter et à les asservir par des paroles mielleuses, les faire se révolter par des phrases ironiques et cyniques, tout en leur faisant croire qu’on a porté atteinte à leur honneur, que leur amour propre a été mis à sac et jeté dans la boue. Et puis pour calmer la confusion haineuse, ils les apaisaient par des paroles comme une manne tombant du ciel. Un jeu assez cruel d’ailleurs, dirigé de bouche en bouche, par les six hommes influents. Reniflant un quelconque indice dans l’air, favorable ou défavorable pour eux, pour finalement faire tourner la situation à leur profit sans sourciller. Des personnes importantes comme on dirait ; qui sont ces hommes ?... Pour faire ces tours d’illusions ? Des yogis ? Des dictateurs, des hommes aux cœurs tendres, des froideurs de sang, ou bien des simples primates ? Comment et par quels chemins tortueux, cette poignée d’hommes a, malgré toutes les barrières élevées devant eux, régné pour son profit sur les esprits humains et exploité par je ne sais quel tour, l’homme par l’homme. Ils pouvaient ordonner des grèves, des interdits, sans qu’aucun ne remarque comment ils influençaient le monde, tout en restant toujours dans leur auréole d’impunité. Ce peuple et ses dirigeants aux visages multiples, changeaient à n’importe quelle occasion leur nature. Tellement habitué aux coups irréversibles de la vie, que leurs gestes deviennent mécaniques, obéissant automatiquement à toutes sortes de nouvelles, à leur profit. Et parmi eux, comme pour signifier leur insignifiante grandeur, jetant des regards curieux dans ce cercle bruyant, on ne pouvait pas ne pas remarquer trois vieillards aux têtes si chauves qu’on les aurait dites polies par des frottoirs, reluisant sous les lumières blafardes des lustres anciens suspendus par des chaînes d’or au plafond.

Leurs visages sont d’une pâleur mortelle, et ils se tiennent à peine sur leurs pieds, pressant avec force, de temps en temps leurs mains fines sur leur crâne blanc, pour pouvoir dresser leur corps avant de retomber à l’état de protoplasme. L’un de ces vieillards, enorgueilli par sa longue barbe blanche de patriarche et par son titre de rabbin, donne sa bénédiction ou offre l’un de ses regards bienveillants. Souvent, très silencieusement, les croyants lui baisent la main. Et, quand il s’aperçoit que quelqu’un a fauté, il débite à un rythme infernal des mots tempétueux et incompréhensibles pour celui qui est concerné… Des mots sages pour le vieillard, où l’on y perçoit beaucoup de vérités qu’on ne veut pas s’avouer. Alors, le pauvre gars se fait tout petit, essayant de boucher ses oreilles. Mais que pourrait-il faire devant ce flot de paroles le sermonnant ? Il voudrait s’enfuir, mais il ne bougera pas... Hypnotisé et résigné dans sa pénitence. On le dirait clouer sur place.
Tandis que les deux autres vieux font penser à une vieille sorcière édentée et acariâtre, dont leurs âmes nous dévoilent des êtres blasés, de ceux dont les cœurs ont depuis longtemps, par habitude, désappris à être sensibles aux émotions, aux vexations et aux situations étranges. Ils sont là, sans statut officiel ni pouvoir ; mais surtout, ils sont des amis de longue date, de la même école, du même vieil âge, et ils sont les aides de camp du noble rabbin à barbe blanche. Ils écoutent ensemble comme une antenne ouverte, les six élèves du Kateb », et hochent la tête mécaniquement pour approuver certaines de leurs parades, un sourire ironique aux coins des lèvres, disant amèrement et en silence « il faut que jeunesse se passe ». Et tout autour, s’entasse en large demi-cercle, tant bien que mal, la population de moindre importance. La majorité possède des cheveux bruns ou noirs ; certains, en minorité, ont des cheveux blonds comme les blés. La plupart ont ce teint charbonneux des montagnards du pays méditerranéen, d’autres ont le teint olivâtre et le nez courbé typiquement juif. Certaines mines laissent deviner qu’il y a des réprouvés, des désœuvrées, silencieux, immobiles. D’autres sont très attentifs, attendant je ne sais quel miracle. Vu d’en haut, tout cela a l’aspect d’une onde qui se propage comme si une pierre était jetée dans l’eau. Au milieu, les chefs communautaires bavardent, accoudés au pupitre. Toute cette foule frotte un parquet usé, mais propre. Seuls les murs qui ont la hauteur de presque trois étages, peints en beige genre chocolat au lait, offrent une image qui rafraîchit l’âme. L'antithèse humaine qui se découvre partout est présente dans cette salle : l’ambitieux rêve au sommet du pouvoir, tout en se résignant à la servilité en homme impuissant dans les actes de sa vie, et qui n’est ni tout à fait heureux, ni réellement misérable.
Nous sommes dans un temple, avec son peuple inséparable, divergent et contradictoire. Surtout, il ne faut pas oublier malgré tout que son influence philosophique, économique et politique, agira irrémédiablement, sur tous les actes, tous les problèmes, et tous les aléas qui régentent notre vie.

***

Maintenant, essayez d’entrer dans la scène de ce théâtre et jetez-y l’œil du peintre ; vous conviendrez avec moi, qu’il faut deviner les rôles, caractériser les V .I. P de cette sublime matinée. Tout d’abord, vous n’y verrez rien que le chaos épouvantable d’une assemblée ; puis, si vous êtes un bon observateur, vous comprendrez que tout ceci n’est qu’un blindage qui entoure le véritable cœur qui palpite, le grand cerveau. Figurez-vous que celui que nous remarquerons en premier, s’exprimant avec une hâte nerveuse, le bras droit replié posé sur le pupitre et le gauche s’animant de gestes brusques accompagnant des flots de phrases, est une drôle d’apparition : comme un fantôme sortant du sarcophage. Une singulière jeunesse anime ses yeux verts et immobiles, qui gardent leur éclat d’acier malgré son âge un peu avancé. Court de taille et maigre, il est vêtu d’un costume noir très sobre, d’une chemise blanche rayée avec le col fermé par une cravate noire dont le nœud est gros et bien appliqué juste au milieu. Tout son habillement est propre et bien tenu. Sur sa tête est posé un calot de velours rouge brodé au sommet de fils d’or traçant signe de l’étoile de David. De chaque côté de son crâne, les longues mèches de ses cheveux blancs retombent rigidement sur ses oreilles et encadrent un front large et pâle. Son costume qui cache son corps ne permet pas de rien voir d’autre qu’un visage oblong d’une pâleur de cardiaque. Ses longs bras maigres déchirent l’air et ondulent comme un serpent à chaque mouvement ; il semble qu’ils sont collés au corps et non pas qu’ils font partie intégrante de son être ; les manches de sa veste se sont pas suffisamment longues pour les recouvrir. Un petit bouc gris taillé à la Tarascon, cache le menton de cet homme un peu bizarre ; sa tête a une apparence judaïque, un véritable modèle représentant la tête de Moïse. Des bouffissures se devinent sous ses yeux et peuvent être dues au manque de sommeil. Son nez bien placé au milieu symétrise son visage aquilin. Ses joues sont blêmes et creuses, donnant l’aspect émacié d’une face d’inquisiteur. Tout cela montre que l’on est devant un homme qui a accumulé au fil des ans une science profonde des choses de la vie. Il est impossible de le tromper ; il a le don de surprendre les pensées d’autrui, même de ceux qui restent les plus discrets.
Les mœurs des races du monde, leur sagesse et leur histoire se résument sur sa face froide et profonde, comme si elle thésaurisait la production d’une grande industrie. Sa tranquillité lucide et sa force orgueilleuse prouvent que c’est un homme qui a tout vu dans sa vie. Fort de sa puissance suprême, il a des sinistres espiègleries à la bouche. Il faut frémir en pensant que ce génie habite une sphère à part où il vit sans jouissances et sans douleur, parce qu’il a connu tous les plaisirs, toutes les souffrances, toutes les joies et qu’il ne se fait plus d’illusions. Il se tient là, debout, de temps en temps parlant, de temps en temps immobile comme une statue inébranlable, comme une étoile au milieu d’un ciel constellé. Ses yeux pleins de malice, calmes et lumineux, semblent éclairer ce théâtre d’un feu incandescent. Ses lèvres sont si minces, qu’il faut ouvrir grand les paupières pour deviner la ligne incertaine tracée sur sa bouche. En deux expressions et deux coups de pinceau, on peut immobiliser sur la toile le diable et le Bon Dieu.

Voici que cet homme digne d’éloges va entrer en scène et animer une épopée émouvante de l’histoire de la diaspora juive. Tout d’abord, un résumé de sa propre histoire : tout un passé et tout un présent ; avec toutes les explications pour comprendre le mécanisme de ses mouvements dans les rouages grinçants de la vie. Et comme vous pourriez le deviner, c’est le chef de la famille Cohen… Sylvain c’est son nom. Il ne commença vraiment à démarrer dans la vie qu’à l’âge de vingt ans. Son enfance s’est passée souvent avec des soucis d’argent et matériels. Né de parents pauvres, il dut travailler dès l’âge de treize ans après avoir eu son certificat d’études primaires, lequel fut acquis brillamment grâce à sa forte volonté et, surtout à son ambition démesurée. Il disait souvent « mes parents ont trop souffert pour moi et si Dieu le veut, il arrivera un jour où je leur ferais voir les beautés et les joies du monde. Ils n’auront pas à se faire du souci, pour le pain du lendemain et le souper du soir ». Il se rappelle toujours qu’il ne mangea des fruits qu’une fois par semaine et de la viande que le vendredi soir. Il s’était juré que son père n’aurait plus besoin de travailler ni sa mère de faire la boniche chez les gens pour faire des économies et lui acheter des habits et des souliers pour les fêtes. Il avait promis : « Il viendra ce jour où je dirai, papa, maman venez avec moi on ira conquérir le monde et avoir la meilleure table dans les meilleurs restaurants. Nous fréquenterons la haute société, toutes les portes nous seront ouvertes ». Il était très content de son certificat reçu après tant d’efforts ; il se disait, dans les vapeurs enivrantes de ses rêves lointains : « je terminerai mes études secondaires et je deviendrai professeur de mathématiques. Non ! Ça ne gagne pas suffisamment, il vaut mieux peut être, docteur… peut être archéologue pour les aventures… enfin nous verrons bien ». Et, plus le temps passait, plus il visait plus haut, se renseignant par-ci, par-là, quelle était la profession où il pouvait gagner le plus d’argent possible, remplir ses poches et réaliser ses rêves. Hélas, la réalité avait d’autres projets et fut vraiment cruelle et amère. Car, le jour d’après sa communion une date que de sa vie il ne l’oubliera jamais, car pour longtemps elle marquera sa vie comme une empreinte au fer rouge- déterminera sa volonté qui ne sera que plus forte pour réussir dans la vie.
Il ne pourra jamais oublier le jour ou ses parents l'ont convoqué, bien à regret, dans leur logis. Il n’y avait rien que deux pièces. Une chambre à coucher pauvrement meublée avec une armoire à glace trapue et un lit à deux places tout au fond. Une table de nuit et au milieu un lampadaire cossu. La deuxième chambre était pour faire la cuisine et y manger. Tout était antique, mais aussi bien ordonné et propre. On y voyait la main d’une mère soigneuse. Après un long silence qui semblait éternel, le père et la mère se regardaient intensément. Leurs yeux brillaient de larmes, ils ne savaient par quoi commencer. Soudain, le père se retourne brusquement et vrille ses yeux dans ceux de son fils. D’une voix grave et douce qui se nouait parfois dans sa gorge par l’émotion du moment.
« Mon fils, tout d’abord je te demande de pardonner à ta mère et à ton père, nous regrettons beaucoup ce que nous allons te dire à présent ».
Sylvain ne resta ahuri qu’un instant. Il ne comprenait pas ce que voulait son père. Mais petit à petit, la lumière se faisait jour en lui, mais ne voulait pas savoir qu’il commençait à voir clair, par la terrible vérité qu’allait lui assener son père. Il attendait retenant à peine ses larmes amères qui ruisselaient le long de ses joues roses. La tension dans la pièce monta et coupa l’atmosphère comme un couteau. Il comprenait que son père allait irrémédiablement déchirer le voile de la catastrophe qui s’avançant inexorablement vers lui. Fini les rêves d’antan, la vie est bien présente, l’accepter comme elle vient même si c'est à contrecœur.
« Mon fils répétera son père, mon cher fils (puis changeant sa position jambes arquées et tête baissée, les bras ballants, il prononça les mots fatidiques : Jusqu’ici, tu as représenté fièrement et brillamment le nom de tes pères. Malheureusement, les faits sont bien présents et je ne peux pas me faire d’illusions. Tu sais bien que nous sommes pauvres, et maintenant que tu dois aller dans les hautes classes, nous ne pouvons plus avoir la charge de tes études. Nos dettes sont trop élevées. C’est, à contrecœur crois moi, après bien des hésitations et d’interminables querelles (d’un geste il désigne sa femme) tu dois arrêter tes études et commencer à travailler. Tu pourras ainsi aider tes pauvres parents à liquider leurs dettes. Et par là, tu pourras faire des économies pour te marier plus tard, avoir une famille à toi et être heureux comme nous l’avons été ta mère et moi ».
Un insupportable silence se répandit dans la pièce. On ne percevait que le souffle rauque et court retenant à peine les larmes qui remplissaient la gorge des trois personnages. Le silence soudain fut interrompu par le faible gémissement involontaire qui s’échappait des lèvres de Sylvain recevant le choc stoïquement, car il s’y attendait un peu. Tout d’abord, la colère empourpra ses joues blêmes. Se jetant littéralement dans les bras de sa mère en essayant de l’étouffer. Dans la détresse inoffensive de son enfance, un cri au secours retentit dans l’espace.
« Oh ! Maman ». Puis il pleura longtemps en se serrant encore plus fortement.
Le père se sentant monter les larmes aux yeux se détourna de cette pénible scène. Se dirigeant vers la fenêtre de la chambre, il contemplait pensivement le ciel qui s’étalait sous ses regards embués. Comment oser décrire les sentiments qui avaient envahi ces trois personnes à ce moment ? Ces gens de rien qui ont tant de peine dans leur âme bouleversée, ces gens dont les mots inexprimables sont plus féconds que les plus riches poèmes. Aucun langage de la pensée humaine ne saurait rendre à l’aide des mots, des sons ou des couleurs, la vérité, le fini, la soudaineté de l’âme en agitation. Et comment la reproduire alors que les paroles nous manquent pour peindre ces sentiments visibles ? Et combien de temps restèrent-ils dans cette extase douloureuse, ne changeant pas d’un pouce la scène ?
La mère et le fils dans les bras l’un de l’autre essayant de sécher leurs larmes. Le père continua à contempler le ciel. Tout se déroula dans une éternité imperceptible. Puis Sylvain se sépara des bras consolants de sa mère, sécha ses larmes avec un mouchoir qu’elle lui tendait. Parlant faiblement, les mots sortaient difficilement de sa bouche, interrompus souvent par des sanglots étouffés.
« Ouï papa (Sniff ! Sniff !) Vous avez raison (sniff !) Nous sommes pauvres ; je sais que vous n’avez pas les moyens de payer mes études, mais j’espérais et attendais des miracles. (Et il débita ceci d’un seul trait presque en criant. Oui, je travaillerai et je m’arrangerai. Oh ! papa ! Papa ! Que c’est pénible ! Il se jeta brusquement dans les bras de son père, enfouit sa tête dans les larges épaules en sanglotant papa ! Papa !
Son père lève la main large et caresse délicatement les cheveux de son fils en psalmodiant des phrases qu’il ne devra jamais oublier et regrettés.
Fiston écoute-moi bien (il prit une pause en cherchant les mots qu’il allait prononcer) crois-moi bien, il ne s’agit pas d’être docteur, savant ou archéologue pour atteindre le point culminant de l’ambition. C’est en travaillant dur, d'arrache-pied, en souffrant de mille douleurs, en forçant d’infranchissables obstacles, en bravant courageusement mille dangers et risques et en ayant surtout la volonté de faire quelque chose de concret, c’est par là que tu dois passer pour atteindre le sommet d’un but envieux. Moi, mon fils, je n’ai pas eu cette force, j’ai toujours rêvé d’être riche, mais rapidement j’ai abandonné, et aujourd’hui voilà ou nous en sommes. Je ne me plains pas, tu me diras que je suis un père égoïste, mais pas dans mon cas, je me sens bien. Un homme qu’il soit pauvre ou riche doit tout d’abord savoir être heureux et le penser. Rares sont ceux qui y parviennent. Mon fils tu as choisi d’être riche, tu sais ce que tu veux, mais avant tout apprends à être heureux. Pour cela, emmagasine moralement et physiquement une formidable énergie pour vaincre les énormes obstacles de la vie, du précipice social qui essayera de t’engloutir. Un précipice qui souvent parvient à sa fin. Méfie-toi de cet ami, qui se dit être ton ami et qui à la moindre occasion favorable te trahira. Sache mon fils que tu vis dans un bas monde ou règne l’homme qui exploite l’homme. Mon fils, rends œil pour œil, dent pour dent. Ne te laisse jamais faire, garde toujours ta fierté. Sois compatissant avec les souffrances humaines, car c’est ton salut. Ne jette pas un regard de mépris envers le mendiant de la rue, tu te ridiculises, car c’est toi l’être méprisable. Garde ton meilleur atout pour la fin. Ne laisse pas filtrer tes sentiments, car ils pourront te trahir. Sois un miroir ou aucune image ne se reflète. Sois dur envers toi-même avant d’être dur envers ton prochain. Discerne toujours le bien du mal, car il est souvent mélangé. Choisis celui qui te plaît, mais rien qu’un seul ! Jamais ne choisis les deux, car tu entraîneras dans le gouffre insondable de ta stupidité tes intimes. Bien sûr, je te conseille de choisir le bien. Plusieurs personnes ne le font pas parce qu’ils aiment les choses faciles. Le bien est semé d’embûches parfois infranchissables. Ta personnalité doit s’inspirer à la fois du bûcheron au travail et de la magnificence d’un sage. D’innombrables qualités que je ne peux te citer, car tu dois les apprendre seul, elles gravitent autour du monde ainsi que les défauts. Il faut savoir choisir ce qui te convient suivant ta situation. Les défauts comme les qualités seront tes compagnons jusqu'à la fin. Il faut s’y habituer et vivre avec, ne pas les renier, car c’est par eux que tu te construiras et arriveras à être un homme. En gros être un homme méritant et qui aime ce qu’il fait. Que ce soit si tu as choisi le bien ou le mal, mais pas les deux. Je te demande d’être un homme dont les parents seront fiers de prononcer son nom et son titre à qui veut l’entendre. Et soudain, il s’arrête un instant le souffle coupé. Prends deux bouffées d’air et continue sa réplique :
Digère mon fils tout ce que je t’ai dit. Grave-toi bien mes paroles dans ta mémoire, ils te consoleront dans ta détresse, ils te conseilleront quand tu seras dans une mauvaise passe quand ta mère et moi nous ne serons plus de ce monde et quand tu seras seul. Tu saisis, nous avons fait tout notre possible pour que tu sois éduquée dans la meilleure école, maintenant c’est à toi de t’éduquer tout seul, de braver courageusement la tempête et l’orage qui envahira ta jeunesse. Va mon fils lance-toi dans la tourmente et lutte comme pas un ; tu y arriveras. Maintenant, je pense que je t’ai tout dit, il est temps d’embrasser ta mère qui a ouvert ses bras quand tu pleurais, en pleurant avec toi.
Baissant sa tête, Sylvain soudain timide et confus partit embrasser sa mère qui attendait impatiemment.
Puis le père parla encore une fois.
Très bien, demain je parlerai avec une de mes connaissances qui veulent mettre à jour certains livres de comptes pour aider son comptable. Et j’espère si Dieu le veut que tu commenceras dès demain matin à travailler. Surtout, donne bonne impression à ton patron, montre que tu as la volonté de t’attaquer à n’importe quel problème si ardu qu’il soit. Voilà je pense que ça sera un bon début et je te souhaite bonne réussite et bonne chance, je n’aie pas de soucis et je suis sûr que tu réussiras. Souviens-toi des mots de la Fontaine « aide toi et le ciel t’aidera ».

***

C’est ainsi que Sylvain se mit à travailler pendant un an, comme aide-comptable, tout en faisant des économies. Son but était de faire le plus rapidement possible des affaires qui pouvaient lui rapporter encore de l’argent. Ce n’est qu’à l’âge de vingt ans, ayant entendu dire par un ami qu’un jeune homme cherchait un faible capital pour vendre des objets ménagers, que la chance commença à tourner. La rencontre eux lieu et les deux jeunes hommes se rencontrèrent dans un drugstore. Il ne fallut que quelques minutes pour que Sylvain fasse sortir de sa cachette ses économies et en se serrant la main ils scellèrent leur association. Pas pour longtemps d’ailleurs, après deux ans de réussite il se sépara de son congénère. Ayant su par une tierce personne qu'une boutique était à vendre, il l’acheta en y mettant tous ses avoirs et en ajoutant des emprunts que des connaissances lui accordèrent. Et de fil en aiguille, suivant le système que l’argent rapporte de l’argent, il s’acheta d’autres magasins pour en faire des succursales. Il s’acheta aussi un grand dépôt. Il va sans dire que les banques lui prêtèrent avec plaisir pour qu’il puisse acquérir la marchandise et les boutiques. Désormais, sa firme portait le titre de « Sylvain et fils Confections » au capital limité.
L’argent vint à lui comme il en avait tant rêvé. Il arrangea la maison de ses parents comme il l’avait promis… bref, il devint un homme respecté devant lequel on doit tirer le chapeau. Il a su faire de l’argent avec sa propre volonté, sans être le fils d’un riche. Il va sans dire que les filles ne lui manquèrent pas, grâce à son tempérament et aussi à ses jolis yeux verts. Il ne se maria qu’à l’âge de vingt-sept ans avec une femme de bonne famille qui s’appelait Margot Atlan. Il eut deux garçons, donnant à l’aîné le nom d’André et le deuxième Guy. Le premier ressemblait comme une copie au père de Sylvain, tandis que Guy était le mélange du charme de sa mère et de la beauté de son père. Un garçon étrange en vérité, il se mettait toujours en colère pour un rien, ou bien ne parlait à personne. Mais c’était le préféré de la mère. André était un enfant sage, un peu fermé apparemment si l’on peut dire. Tout le temps, il s’appliquait à réfléchir, avant de prononcer un mot. Ils eurent ces deux garçons à trois ans d’intervalles, l’aîné était né au courant de l’année du mariage. Ce n’est qu’à l’âge de trente-neuf ans que Sylvain eut sa fille Nicole, un joli petit poupon tout potelé, tout rose et avec des cheveux d’un roux de cuivre brillant.

Cette famille vous l’avez deviné est celle que le sort a désignée pour être le héros de l’histoire. Mais continuons à décrire brièvement nos quatre autres personnages, qui eux aussi ont un rôle important et influant de ce petit monde. Commençons, par l’ami intime et proche de Sylvain, ce sont deux camarades des classes primaires qui ont fait toujours les devoirs ensemble. La différence, c’est que Sylvain dut quitter ces études à la fin des classes primaires. Tandis que son compagnon Benjamin Chemla, au nom court de Benji, continua les classes secondaires et supérieures. Il réussit dans sa profession de docteur en chirurgie. La clientèle ne lui manquer pas, sa réputation de bon chirurgien était sans conteste.
Ses études ont été sans accrocs, même s’il n’était pas le premier de sa classe, il obtenait toujours sa moyenne. Il passait de classe en classe toujours tranquille et sans redoubler. Le docteur est né de parents riches d’origine livournaise, il n’avait jamais de soucis du manque de livres ou de cahiers, comme l’ont la plupart des élèves de nos temps, qui doivent recourir à l’aide de plusieurs institutions juives. Ayant réussi à ses examens, Benjamin eut la surprise d’avoir reçu son diplôme avec la mention bien. Il ne s’y attendait d’ailleurs pas, d’après ses comptes et ses pronostics, rien que juste au-dessus de la moyenne. Mais il éprouva une grande fierté pour lui et ses parents qui jubilaient de contentement, quant le proviseur avait annoncé dans le silence martial : « docteur Chemla benjamin, reçu avec mention bien ». Cette mention ne lui a pas beaucoup servi dans l’exercice de ses fonctions. C’est surtout par sa forte volonté de devenir un bon chirurgien qu’il a obtenu une grande part de sa clientèle aisée. Mais la basse classe et les pauvres n’ont jamais été délaissés par lui, vu qu’étant chirurgien, il était aussi un des membres du conseil du directoire de la communauté juive.

Le docteur Chemla est un homme aux larges épaules musclées. Des cheveux bruns impeccables coupés à la brosse couronnent son visage carré latin et halé. Des yeux bleus bridés, épaissis par des lunettes blanches, s’incrustent profondément dans leurs orbites. Son front large est toujours soucieux et ridé. Ses petites oreilles s’écartent sensiblement de la boîte crânienne. Ses mains larges et noueuses se ferment convulsivement comme s’il voulait attraper fermement un bistouri que lui tend un imaginaire infirmier. On se demande comment ses pieds courts ressemblant à ceux d’un joueur de football peuvent supporter son tronc musclé qu’entoure une veste au tissu fin. Les gens se disent entre eux, le docteur est un homme heureux, puisque rien ne lui manquait, ni l’argent, ni l’influence et ni la popularité. Il possède une belle maison, une belle femme enviée, une grosse voiture, bref pas de soucis matériels. Mais ne vous y fiez pas aux apparences, ce cher docteur était bien malheureux, un homme très ennuyé, son nez couperosé indique clairement que c’est un buveur invétéré. Au commencement, tout allait bien, il prenait goût à son métier. Mais au fur et à mesure, il se dégoûta de cette chair qu’il coupait des heures entières par jour, il se dégoûtait de ces corps rigides en putréfaction sur la table opératoire. Des morceaux de viande, des cadavres, il en voyait partout même pendant la nuit et surtout ils remplissaient ses rêves, par des cauchemars horribles et pour dormir il prenait souvent des cachets. Sa femme lui reprochait sans cesse, mais malheureusement c’était une maladie sans remède. Devant la véhémence de son hyménée, il attaqua l’alcool, une chose qu’il redoutait le plus. Il prit en peu au début, et au fur et à mesure le débit augmenta, jusqu’au moment où il ne put plus s’en passer. Souvent, le docteur pleurait comme un enfant, de rage et de dépit. Il ne pouvait rien faire contre cette morphine. Son cœur était las et meurtri. C’était un coriace, de ceux qui résistent dans les plus grandes peines. Mais il sentait que le temps était plus fort que lui, une chose dont il ne pouvait faire grande chose. La nature peu à peu, faisait de lui une loque humaine. Et avant l’éclatement final, il voulait rassurer sa femme Madeleine et son fils. Mais les deux faisant semblant de ne rien savoir et pleuraient intérieurement de même. La femme et le fils essayaient de consoler le docteur, sachant que rien ne pourrait arrêter la déchéance. Tout le temps, ils le présentaient aux voisins sous le meilleur jour. Quelle tristesse… quelle était l’issue qui pourrait le sauver ? Hélas, il n’y a presque jamais d’espoir pour un homme qui se condamne lui-même. Un homme qui doit payer pour son dévouement aux malades et à la communauté insatiable. À une communauté qui doit au docteur des guérisons innombrables, à des opérations qui ont été impraticables et qu’il faisait sans trembler. C’est ainsi que le docteur a acquis la réputation méritoire d’être un bon chirurgien. Paradoxalement, cette réputation le menait en même temps à la décadence. Hélas, les revers de la vie sont bien amers, d’un côté ce sont les plateaux argentés et de l’autre côté c’est l’abîme sans fond. Ces inconvénients pouvaient faire se séparer Sylvain de son ami le docteur. Qui voudrait avoir un ami alcoolique ? C’est difficile à accepter pour la plupart des gens sophistiqués. Un soûlard c’est un être répugnant, disgracieux, qui n’est pas à fréquenter. Tandis que pour le docteur, son ami avait un comportement contraire à sa philosophie, car il croyait qu’il gagnait sa vie en faisant les poches de ses clients et non comme lui qui gagnait sa vie en exerçant un noble métier. Il y avait d’ailleurs entre eux d’interminables discussions sur ce sujet. Parfois, le ton montait et la colère échauffait l’atmosphère, mais peu après, elle disparaissait aussi brusquement qu’elle était venue. Sylvain et Benjamin restèrent toujours les meilleurs amis du monde. Depuis qu’ils se connurent dans les petites classes, ils décidèrent d’habiter pas loin l’un de l’autre quand ils devraient se marier. Maintenant, nous pouvons voir dans un des immeubles cossus du Boulevard de France, deux familles très unies. Ils sortent souvent ensemble pour les fêtes, les foires, le cinéma, etc.…Si la moindre difficulté surgit à un détour de leur chemin, c’est ensemble qu’ils résolvent le problème.

En Vis-à-vis du docteur et du commerçant se trouvent les deux frères Hassan, qui eux aussi ont une considérable influence sur la majorité de la jeunesse israélite. Née de parents riches, et profondément religieux, la famille possédait plusieurs garages à Tunis et dans la banlieue. La femme du docteur, Madeleine, était leur jeune sœur. Ce sont deux grands idéalistes, des sionistes ardents. Ils étaient aussi les deux principaux moniteurs du club de scoutisme israélien de la « chômer ha tsahir », dont l’établissement se trouvait à l’impasse de la rue Goya.
Ayant fait de brillantes études les deux frères ont réussi tour à tour à décrocher le diplôme honorable de professeur de mathématiques. Ils exercent leur profession à l’école de l’alliance Israélite en classes secondaires. Le plus grand, Robert Hassan s’est marié tout récemment par amour avec une jeune et jolie femme qui sûrement fait des jaloux. Ils sont un des plus beaux couples de la ville de Tunis. Robert est long et maigre. Ces cheveux noirs long et soyeux flottent à la moindre brise. Il a toujours la manie de les faire remonter sur son crâne. On ne sait jamais quelle est la couleur de ses yeux. Parfois, ils semblent être marron, parfois noirs, et parfois gris. Un sourire étrange berce toujours ses lèvres. Et quand il rit franchement, ses yeux se mettent eux aussi du concert, ils pétillent malicieusement, et on a l’impression de malaise d’être inférieur devant ce géant maigriot. Mais on ne doit pas lui en vouloir, car on reste souvent enchanté devant le charme envoûtant qui se dégage de son visage rose. On ne peut qu’aimer et payer son tribut d’admiration à cet homme rayonnant de virilité et imposant de par sa nature vivifiante. Quand il parle, il a cette éloquence des diplomates graves et nobles. Tandis que pour son jeune frère Juda célibataire, ce n’est qu’au début de l’année scolaire qu’il a commencé à exercer son métier, après avoir était reçu avec succès au séminaire de l’université de Tunis.
Il est aussi long que son frère, mais plus jeune que lui. Il n’a pas la maigreur délicieuse de son aîné. Il était plutôt du genre costaud, un parfait géant des universités américaines. Ses cheveux d’un roux brun brillent comme de petites étincelles sous les mille points du candélabre. Ses yeux bruns d’hypnotiseurs fascinent ses interlocuteurs. Ses lunettes carrées soulignent puissamment la sévérité de son visage. Sa bouche a des lèvres épaisses et très sensuelles. Son petit nez est bien droit. Il hume l’air comme un aspirateur. Il porte le collier très en vogue des étudiants, épais et touffu, qui cache son menton... ça lui va d’ailleurs très bien. Il passe souvent et amoureusement, et d’un air appréciateur, sa main velue sur sa barbe. On peut apercevoir à travers sa chemise de soie blanche les contours de son puissant torse poilu.
Contrairement à son frère, Juda était facilement irritable, et coléreux. D’une nature très sensible à la normale, la moindre insinuation sournoise venant d’un tel peut faire brusquement grimper sa tension en flèche. Sa démarche est rapide comme celle des fantassins à l’entraînement, il semble toujours pressé. S’il a la parole, on a du mal à comprendre le flot des phrases rapides qui se déversent de sa bouche grinçante. On se demande à quel moment il devra reprendre son souffle. Il ne faut pas perdre patience, des réserves d’air ça ne lui manque pas. Chose bizarre, en classe il explique lentement la leçon à ses élèves, et s’il le faut plusieurs fois… pour cela, il a beaucoup de patience. Le directeur ne peut que s’en féliciter, l’ayant déjà vu à l’œuvre. Car dès que Juda est entré dans ses fonctions à l’école, il est devenu brusquement doux et calme avec ses élèves. Et quand il le faut, il punit le malotru qui n’a pas fait ses devoirs. À l'étude Juda devient radicalement un autre homme, comme la métamorphose du docteur Jekyll en M. « Hyde et vice versa. Il admire et aime beaucoup son frère, peut-être parce qu’il est le complément qui manque à sa personne, à la fois vif et lent à la réaction. Pourtant, il y a un point commun entre eux, sûrement un héritage de leur père qui avait la réputation d’être un grand moraliste. Qui ne connaissait pas Habib Hassan dans la ville de par sa richesse, sa gentillesse, et sa générosité ? Il n’y avait pas à dire, la famille Hassan était très respectée. On ne chuchotait qu’à voix basse quand un de ses membres se promenait dans la rue.
Robert et Juda philosophent beaucoup. Ils sont toujours là quand quelqu’un a besoin d’un conseil utile ou inutile. Et, même quand il n’y a personne ayant besoin de leur sagesse pécuniaire, ils en attrapent un n’importe où, et n’importe comment, et lui font rigoureusement la morale. Le pauvre homme doit leur fausser compagnie ou bien rester bouche bée pour ne pas les offenser.

Pour le cinquième personnage, qui n’est autre que le grand rabbin de Tunis Nathan. Je vous ai parlé de lui dans les pages précédentes, c’est un grand vieillard avec sa barbe blanche taillée en pointe. Ses yeux sont noir chardonneret comme ceux d’un prince du désert. Son visage dur comme un roc, au teint énergique rayonnant. Ses cheveux grisonnants retombent sur les côtés de son crâne. Et, au milieu de sa tête, se trouve un énorme calot oriental. Ses mains blanches et crayonneuses disparaissent sous son large burnous. Un grand taleth sur lequel sont inscrits des signes cabalistiques recouvre son corps tout entier, de la tête jusqu’aux genoux. Il porte aussi son habituel pantalon typiquement arabe avec un large renflement à l’arrière. Vous ne pouvez oser regarder le rabbin. Quand il vous fixe de ses yeux fascinants, immédiatement vous baissez vos regards jusqu’à terre, avec l’impression étourdissante que vous êtes assommé,
car quand ses yeux se plantent dans les vôtres, ne les lâchant plus, ils fouillent dans le plus profond de votre passé et préviennent à coup sûr vos gestes et vos paroles. Quel savoir, et quelle science, cet homme a emmagasine dans sa mémoire durant sa vie religieuse ? Questionnez-le, mais dans n’importe quel domaine, il vous répondra avec précision et nombreux détails. Il connaît profondément l’astronomie, l’agronomie, les maladies, la littérature, le Talmud, les mathématiques. Il résout les épineux problèmes religieux, que ce soit dans la théologie juive ou chrétienne. Il aime surtout raconter des petites histoires aux enfants qu’il rencontre dans la rue ou bien dans le "Kateb" qui se trouve dans une partie de sa maison, et qui s'appelle « Yechivat Sion ». Et, parmi celles-ci, on peut en retenir une qu’il répète volontiers tant et tant de fois. Un fait divers qui est arrivé à son oncle, grand cabaliste, dans sa jeunesse.
Aux temps anciens, son oncle travaillait dans une boutique de cordonnerie, et son patron lui payait cinq sous par semaine. Le boutiquier d’à côté était jaloux, parce qu’il n’avait pas un bon apprenti comme l’oncle. Un jour, il lui proposa de lui payer dix sous par semaine s’il quittait son patron et venait travailler pour lui. Le cabaliste refusa ne voulant pas trahir la confiance de son employeur. Mis en rage par ce refus le cicérone mercantile voulut se venger. Voici ce qu’il fit : il prit tout l’argent de sa caisse, et le mit dans la veste de l’apprenti, quand celui-ci se détourna un instant des réalités présentes. Puis il appela la police, leur résumant les faits, et leur indiquant qu’il soupçonnait un certain jeune homme qui travaillait dans la boutique d’à côté. Les policiers fouillèrent ledit suspect, et trouvèrent la somme indiquée dans sa veste. Et fort de leur preuve ils le mirent en prison. Ce n’est qu’après un an, faute de preuve, que les autorités le feront sortir de la cellule. Découragé et meurtri, les larmes envahissant son visage ravagé, il courut vers le cimetière juif de la ville. Tout émotionné, il se dirigea vers une tombe qu’on disait celle de Rabbi Meyer. Et, s’accroupissant sur elle il pleura toute une journée et toute une nuit, il en versa tellement de larmes amères, qu’il en resta abasourdi. Puis il s’en retourna à la maison, très las. Ce n’est que le lendemain qu’il apprit de la bouche du calomnieux ce qui s’était passé. Celui-ci lui demandait pardon de toutes les fautes qu’il avait commises envers sa personne. Voici les faits. Après que le cabaliste eut pleuré sur la tombe, le magasin de celui que l’avait fait emprisonner fut complètement détruit par un incendie. Dans le même temps, sa femme tomba gravement malade et ses deux enfants contractèrent une mystérieuse fièvre. Vite, il courut vers le grand rabbin de ce temps, lui exposa ses graves ennuis. Le rabbin lui conseilla d’aller se faire pardonner envers la personne à laquelle il avait nui, sinon le pire pourrait arriver. Promptement, il fit ce qu'on lui conseillait et se repentit auprès du cabaliste, qui très touché pardonna. Et, c’est ainsi que le fléau cessa.
Les histoires, il en avait plein le grand rabbin Nathan, on l’écoutait suspendu à ses lèvres. Toutes ses légendes et ses vraies histoires étaient différentes les unes des autres. Il les puisait dans d’insondables archives !
Une antique paire de lunettes rondes s’accroche à ses yeux à mi-chemin de son nez, et lui sert à suivre les lignes écrites sur le livre de Torah. Sur son front, se trouve toujours un lacet noir, qui l’enserre. Et, en son milieu se trouve une petite boîte noire jaunie par le temps. Dans cette boîte fermée hermétiquement se trouve un parchemin ou sont écrits les dix commandements. Et quand il fait ressortir son bras gauche du burnous, on distingue des lanières de cuir, qui entourent fortement sa chair molle. Sa bouche cachée par les broussailles de sa barbe s’agite constamment et en cadence. On aime s’engourdir sous sa chaleur humaine. Voici, cet important vieillard, qui fait partie de cette armée de vieux érudits. Si minime soit-elle, elle compatie, elle justifie, et ennoblie, l’humanité souffrante. Elle oppose un fantastique barrage mémorial, une immense sagesse, aux projets et actions corrosives des gens vides qui peuplent la majorité de notre planète. Ces gens qui emploient leur immense force bestiale, insatiable, désordonnée et illogique, pour précipiter leurs voisins et la nature dans le chaos terrifiant de la catastrophe. Souvent, ces sages souffrent, humiliés et oubliés parce que leur façon de penser ou de créer échappe à la compréhension du public. Et beaucoup d’entre eux meurent anonymes et rejetés. Mais satisfaits, ils se rappelleront toujours qu’ils ont contribué à écarter l’agonie ou se plonge notre monde. Ils sont nés pour stopper sa décadence.
Mais n’anticipons pas, nous nous écarterons du sujet qui nous préoccupe dans ce livre. Je vous ai présenté tour à tour les principaux intéressés qui vont définir et influencer symboliquement par leur qualité intellectuelle, les tragédies et les comportements dans les menus événements de la vie quotidienne.
Il est maintenant neuf heures quarante-cinq du matin, la prière sabbatique va dans un instant terminer sa randonnée finale. Déjà, quelques-uns s’empressent de plier leur taleth, sachant que dans quelques secondes les dernières phrases de la dernière prière retentiront. Vrai. C’est la fin, les gens se souhaitent mutuellement un bon sabbat, on s’embrasse, on se donne des rendez-vous, on se dit au revoir avec des poignées de main. Par-ci et par-là naissent des mêlées confuses, puis comme l’éclair elles s’effritent puis disparaissent. La synagogue se vide peu à peu, tandis que le gardien « achamach » accoudé devant les portes lourdes attend impatiemment de fermer pour rejoindre sa famille. Dehors des brouhahas confus se propagent, comme une traînée de poudre, on peut entendre des « Eh ! Tu viens par la ! Jacob attend un peu Bon Dieu, je suis en train de te parler, et tu courre… Robert, laisse tomber et viens boire chez moi un coup !
Je ne peux pas répliqua son copain, j’ai un encart avec Pauline, tu connais la sœur de Jacques.
Alors c’est sérieux.
Bah ! Je ne sais pas, nous verrons. »
Les phrases qui s’échangeaient diminuent peu à peu d’ampleur, chacun s’éloigne ayant choisi son groupe, son but et, parfois seul.
La journée du sabbat vient de commencer, il est maintenant dix heures et vingt minutes sur l’horloge accrochée au mur d’un immeuble de la rue.

***

Dehors la ville s’est déjà complètement réveillée, les klaxons des voitures hurlent de tout leur régime et, assourdissent désagréablement nos oreilles. Les motos pétaradent furieusement et font trembler les trottoirs. Certaines gens marchent nonchalamment, d’autres semblent avoir le feu dans l’arrière-train. Des bébés dans leur poussette crient et trépignent sous l’effet de leur appétit souverain. Leurs mères essayent, mais en vain, de les contenter en leur offrant leur habituelle sucette. Les femmes font balancer lourdement leur châssis, sous les sifflets peu trop admirateurs, des jeunes qui s’égarent dans tous les azimuts.
Les cafés ont déjà ouvert leurs portes, et les garçons installent les chaises, et les tables sur l’esplanade, avec un fracas épouvantable. Certains marchands de pépins, et de cacahuètes, leur panier d’osier sur les bras, en criant à tue-tête, cinq sous le verre de cacahuète ! Glibètes ! Qui veut acheter de bonnes Glibètes ? À propos les Glibètes ce sont les pépins, c’est ainsi qu’on les appelle à Tunis. L’explication, il vaut mieux ne pas en parler dans ce livre. Sur les deux trottoirs, l’un en face de l’autre, deux mendiants, sûrement d’origine espagnole bohémienne, implorent d’un air suppliant leur aumône aux passants.
"El caridad signor por favor"!
Deux chiens courent après un chat, qui a eu le malheur de tomber sur leur chemin. La poursuite follement s’engage, tout en renversant tous les objets sur leur passage. Soudain, brusquement les deux chiens s’arrêtèrent en apercevant un os qui mijotait devant une poubelle. Ils sautèrent en même temps sur leur trouvaille, un était de trop, furieusement la bataille s’engagea. Malheureusement pour eux la voiture de la poubelle, justement passa, et ramassa l’os et la poubelle qui encombrait inutilement la rue. Les deux compères dépitent s’en retournèrent bredouilles, à la recherche d’une éventuelle chasse au chat ou à l’os.
Tunis s’animait, sous un ciel d’orient qui versait ses cendres, d’un bleu d’azur sur cette matinée ensoleillée. Mais nous pouvions aussi sentir, à travers notre peau, la brise délicieuse du mois de décembre, qui nous frôlait agréablement. Faisant contraste avec la population européenne, des Kabyles à la mine patibulaire, avec des djellabas pouffant et grises se promenaient presser dans la rue boueuse. Ils avaient un corps félin, ils traînaient comme une savate leurs babouches poussiéreuses. Chacun portait une chéchia rouge sur leur crâne. Leurs yeux brillaient de malice, furetaient, léchant les canines, avec leur éternelle allure de comploteur. Il ne fallait pas se demander ce qu’ils faisaient là, trafic de drogue, contrebandes ? Vous pouviez acheter chez eux toutes les choses que vous désiriez, du minuscule sifflet a ultra son, jusqu’aux armes d’artilleries lourdes, tout en passant évidemment, par le « hassich », les montres suisses, russes, les dollars, et les objets luxueux américains.
Pendant ce temps la, quelques chardonnays sortis de leur état d’hivernation, chantonnaient sous les branches de quelques arbres, dépouilles de leur ramage printanier. D’autres étaient posés de ci et de la, en bordure des trottoirs de la rue.

***


Nonchalamment, marchant côte à côte, André Cohen et Robert Hassan étaient en train de s’invectiver.
Dis-moi mon pote (André) nous avons ce soir une réunion au local, surtout n’oublie de venir.
Oui, mais je ne sais pas, si (il prit un instant de réflexion), ça dépend à quelle heure ça doit commencer ?
Robert, en réfléchissant un peu :
voyons, voyons, disons que nous commencerons vers huit heures maximum, vu que nous ouvrons le local a six heures et demie. Le temps de préparer aussi le programme, que les gens s’amènent, oui c’est ça, à huit heures, d’accord !
Mais c’est impossible ! S’exclama son ami, je dois chercher ma môme, puis nous irons danser au Marivaux, comme nous l’avons décidé le jeudi dernier. Tu vois que c’est impossible termina-t-il d’un ton sans réplique. André a voulu donner l’air d’être ferme. C'est-à-dire qu’il ne devrait pas retourner sur ce qu’il a dit. Mais c’est mal connaître le malin Robert qui était fermement décidé à le faire participer à la réunion, et qui était un des meilleurs élèves.
Allons, allons lui répliqua Robert, ne me dis pas que c’est impossible, amènent avec toi ta jeune amie, elle se sentira très bien en notre compagnie, nous finirons notre réunion, et puis tu iras danser ou faire ce que tu veux.
Hum ! Hum !
Allez mon vieux, décide-toi, c’est d’accord hein !
Ça va ! Ça va, je viendrai, mais ce n’est pas très sûr (au fond de soi même, ah ! quel emmerdeur mon copain)
Bon alors c’est d’accord (Robert ne voulut pas ajouter autre chose, parce qu’il connaissait son ami, et il savait qu’il viendrait.) À propos, dis à ton frère de venir aussi, c’est une tête dure celui-là, il ne veut pas s’inscrire à notre mouvement.
Hé ! Hé ! Monsieur le Professeur, tu as trouvé en moi une victime, hein ! Mais, mon frère ça c’est une autre affaire, je me demande s’il m’écoutera, tu la bien dit c’est une tête dure. Aller mon pote laisse tomber.
Robert était un entêté, il insista.
Amène-le, et tu verras si je ne la lui ramollis pas sa tête. Je ferais de lui un ardent sioniste, un idéaliste.
Un sourire ironique apparu sur les lèvres d’André.
Tu veux parier que tu ne réussiras pas.
Je suis d’accord, combien ?
Disons si tu perds, tu me payeras une bière, et une place de cinéma, et réciproquement.
Tope la (et Robert lui tendit la main, ils scellèrent ainsi leur pari.)
Où vas-tu maintenant ? Demanda Robert.
Il est maintenant (il jeta un coup d’œil sur sa montre) dix et demie, le temps de faire un saut chez moi, et de prendre le goûter, puis j’irai rejoindre les copains au billard palace, ils y sont sûrement.
Alors je te laisse (il leva la main et salua militairement, comme il avait l’habitude de le faire). Au revoir.
Ciao !, répliqua André, qui se détourna de Robert, et partit d’un chemin opposé à lui.
Le soleil continuait de briller, mais malgré cela. On entendait au lointain, le hurlement, et le ressac des vagues de la mer, qui se brisait sur les rochers du port de Tunis

***

Tout en obliquant vers la droite de la fin de l’avenue de Londres, il s’engagea ainsi dans la rue de Goya. Des questions et des réflexions commençaient à envahir le cerveau d’André qui accusait le coup par un front soucieux et plein de rides. Il se demandait : "Quel motif je pourrais invoquer à Pépita, pour lui dire qu’au lieu d’aller danser, ils devraient passer par le local, qu’en vérité elle n’aimait pas beaucoup". Ah quelle déveine ! Surtout que cette fille n’était pas juive. Que va-t-elle croire, que va-t-elle penser, en voyant mes copains dans cette salle ? Surtout que certains parlent l’hébreu... Et par-ci et par-là des signes hébraïques étaient inscrits sur les murs. Qu’est-ce que vont penser mes copains en sachant que ma môme est une fille chrétienne ! Ah ! Quelle épine ce Robert ! Mes copains diront, André dédaigne les filles de notre race maintenant, hein ! Où va notre époque ? Non, je lui dirais simplement que nous irons danser plus tard, je lui dirais que je viendrais vers neuf heures au lieu de six heures pour la chercher. Il n’est pas question de lui dire ou je dois être avant. Mais oh ! Mon Dieu, quelle excuse lui donnerais-je ? Suis-je obligé d’aller à cette réunion ? Ah ! Cet enquiquineur de Robert, il sait que je viendrais. Je ne vois pas d’autre solution, il faudra que je trouve une raison auprès de Pépita, car il n’est pas question de l’emmener avec moi à la réunion.
Sans qu’il s’en aperçoive, André se dirigeait vers la" Haras" le quartier réservé aux pauvres, et aux juifs qui n’étaient pas des granas. Il se disait en lui-même. Et pourquoi pas, il y a longtemps que je n’ai pas visité ma grand-mère, Meyha, j'irai une autre fois au billard palace. C’était un grand immeuble bâti en longueur, qui fut construit avec l’aide de la communauté juive pour permettre aux pauvres d’avoir un toit où habiter.
Il grimpa vite les marches et arriva au troisième étage. Il longea un long couloir sombre et une faible lumière éclaira la porte de l’appartement de sa grand-mère. C’était une maison de deux pièces, d’à peux près de dix mètres carrés chacune, a l’entrée il avait la cuisine. En face de la porte après un couloir court, se trouvait la chambre de maman Meyha. L’oncle d’André et sa femme Ninette habitaient dans l’autre pièce. André aimait venir tout le temps chez sa grand-mère pour lui raconter un peu ces ennuis, et entendre ses histoires qui tout le temps le fascinaient.
Ah ! André, comment ça va « ya ni coupara lik », et embrassa son petit-fils.
Ça va bien mémé.
Va dans la cuisine, je t’ai fait des beignets au miel. Je te remercie d’être venue voir ta vieille grand-mère.
L’envie emplit sa bouche, et en courant il partit vers la cuisine.
Ou sons les beignets ?
Dans la grande casserole qui se trouve dans l’armoire, ya bni !
Je trouvai la bonne aubaine, j’en pris une, ma bouche engouffra presque la moitié, tout en serrant l’autre part. Et de cette façon, je m’en retournai vers ma grand-mère, qui était couchée sur son grand lit. La vieillesse n’a pas effacé les jolis traits de son visage, malgré les rides profondes. Elle avait tout le temps le sourire dans la bouche. Elle me demanda de l’aider à s'asseoir sur le lit. Je l’ai prise par les épaules, et l’ai tirée en arrière vers les coussins qui étaient en appui sur le mur. Ce n’était pas terrible, ma grand-mère était une femme légère.
Ya "amri" comment vont tes parents et tes frères raconte un peu.
Tu sais, d’après ce que j’ai entendu, les deux magasins de souvenirs ne marchent pas terriblement ces temps derniers. Surtout les tapis de Kairouan... les soldats français qui ont la quille et doivent retourner en France n’achètent en ce moment que des petites bricoles.
Et le magasin d’habits, avec l’atelier.
À part ça, tout va bien.
Dis à ton père qu’il ne se fasse pas de souci parce qu’il y a la possibilité d’une mauvaise santé. Dis-lui aussi qu’il doit travailler moins, et se reposer à la Goulette.
Tu as raison, je lui dirai.
Un sourire apparu aux lèvres d’André, en pensant que l’été approche, et que la Goulette avec ses belles plages, faisait monter la tension de son contentement. Ah ! La goulette. Rien qu’en y pensant la sécheresse apparut sur ses lèvres.
Mémé est-ce que tu as de l’eau froide.
Si ya amri, « presque tous les deux mots la grand-mère introduisait des phrases en judéo-arabe Tunisien » j’ai de la gazoze dans le glacier.
Non je préfère de l’eau si la gargoulette est remplie.
La gargoulette était un vase en argile sèche qui permettait de garder une fraîcheur exceptionnelle à l’eau.
Tu en trouveras sous l’évier répondit la vielle.
Il se dirigea vers l’évier, prit la gargoulette, qui était fermée avec des tissus, et en versa le contenu dans un grand verre. Il but doucement et avec délice l’eau pure, comme si c’était un sabayon.
Tu sais mon père pense aller chez la dégaza pour vérifier s’il doit changer la marchandise et vendre d’autres produits.
Dis à ton père que Maurice m'a envoyé un ticket de voyage pour que j’aille le voir à Paris, et rester chez lui pour un mois. Mon départ aura lieu le vingt-sept janvier. Je partirai par bateau sur le Ville de Tunis.
Mais c’est bientôt… on peu dire dans trois semaines.
Mon oncle Maurice était un tailleur renommé, un spécialiste de costume sur mesure. Il avait un magasin pas loin de la place république.
Ça ne sera pas dur pour toi Mémé ? Surtout que là-bas l'hiver est difficile.
Non y a amri, rien qu’en pensant au voyage, ça m’excite, et rempli mon corps d’énergie.
OK je te laisse, je dois retourner à la maison pour ne pas inquiéter maman.
André embrassa sa grand-mère, et se dirigea vers la sortie. Il descendit les quatre étages presque en courant. Il était pressé d’arriver à la maison, il avait pour ça une bonne raison : la rencontre qu’il devait avoir avec sa copine. Tout en marchant, il ne s’aperçut même pas qu’il passait devant le local de la « chômer ha tsahir », qui n’était pas loin du ghetto de la "Haras".
Il fut soudain interrompu dans le cours de ses pensées, par la voix irritante de Juda Cohen, qui se trouvait devant la porte d’entrée de la salle en compagnie de deux filles.
Eh ! André, André ! Non de Dieu tu réponds, oui ou non, mais qu'est qu’il te prend ces temps derniers interpella le deuxième professeur de mathématiques.
André se retourna, et le salua d’un geste nerveux.
N’oublie pas de venir ce soir à la réunion
Ça va, ça va, ton frère me l’a déjà dit, lui rétorqua-t-il.
Mais qu’est-ce que t’as ? L’interrogea Juda.
Rien, laisse-moi tranquille, je n’ai pas le temps, ce n’est rien. Allez salut.
Mais ma parole, en voilà des façons. C’est comme ça que tu nous quittes.
Mais déjà André avait repris sa route, et les mots de Juda partirent en l’air inutilement.
Mais qu'est-ce que qui lui prend ? se demanda-t-il en s’adressant aux filles qui répondirent par un signe de dénégation.
André s’engagea machinalement sur l'avenue de France qui se trouvait juste à gauche au carrefour principal de la rue El Djazira. Et tout en marchant, mille pensées envahirent sa mémoire qui le tourmentait sans cesse. … Et dire que mes parents ne savant pas que je sors avec une fille qui n’est pas de notre religion. Et quand ils le sauront, je m’imagine déjà la douche qui s’abattra sur moi.
Et pourtant je l’aime, elle est entrée dans ma vie comme un tourbillon de feu, je ne peux pas me passer d’elle. Je sens encore la douceur enivrante de sa chair soyeuse en contact avec ma peau. Ah ! Quelle sensation, j’ai besoin d’elle de sa chair qui laisse sa trace de feu, ineffaçable sur ma peau. Oh ! Mon Dieu ! Que dois-je faire ! Éclaire-moi… dis-moi où se trouve la solution. André avait maintenant quinze ans et deux mois, vu qu’il était né en octobre mille neuf cent quarante et un, quatre ans avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il subissait en ce moment les tourments de son premier amour de jeunesse. Que cette fille soit chrétienne rendait encore plus difficile sa tâche de vouloir l’épouser !

***

Comment l’a-t-il connue ? Il n’a pas oublié ce moment, tellement la rencontre a vraiment été étrange. C’était un lundi soir juste après les études, il s’en souvenait très bien. Ce jour-là, il devait acheter le fascicule supplémentaire de son livre de mathématiques, chez la grande librairie de « l’indépendance ». Pépita, c’était la belle vendeuse d’origine sicilienne, timide et aux yeux bleus très doux. Sa description était celle d’une actrice : elle avait des cheveux bleu noir et profonds, qui descendaient librement jusqu'à ses épaules. Elle était faite comme une déesse, avec une taille svelte et élancée. Son visage de chat siamois toujours souriant semblait sculpté dans l’ébène. Ses lèvres étaient toutes gonflées de sèvres et deux fossettes profondes se trouvaient juste à un centimètre des deux coins de sa bouche fine. Sa voix chaude et envoûtante chantait les mots comme le font les chanteuses de flamenco espagnol.
André se rendit au bureau de la demoiselle, et lui demanda.
S'il vous plaît Madame est-ce que vous pouvez me dire si vous avez le fascicule d’exercice de la géométrie analytique d’Alfred Tarski
Attendez un instant ! Répliqua Pépita en se dirigeant vers un gros cahier… et tout en cherchant page par page, sa fine main s’attarda sur un nom. Oui Monsieur nous l’avons. Est-ce que vous voulez l’acquérir ?
Oui, merci, pouvez-vous me l’apporter.
Pépita se dirigea d’un pas sûr dans le dédale d’étagères de la librairie, grimpa sur une échelle et en tira un livre. André ne cessait de s’étonner de cette belle femme qui marchait vers son but dans un tourbillon de hanches.
Tenez, Monsieur, voici le livre. Ça fera 8 francs.
Elle le lui tendit sans qu'André fasse le moindre signe. Elle le regarda, remarquant que son visage était tout rouge.
Mais qu’est-ce que vous avez Monsieur, vous sembler un peu pâle, vous ne vous sentez pas bien ?
André ne put pas lui dire qu’il était rouge d’admiration et ému.
Non, ce n’est rien, Madame, je pensais à autre chose.
Je ne suis pas madame, mais mademoiselle. Par cette réponse instinctive, André sentit qu’il arriverait à trouver le cœur de cette belle femme.
Dites-moi, si j’ose dire, que fait une femme comme vous en vendeuse dans une librairie ?
Je travaille pour pouvoir continuer à me payer les hautes études qui coûtent cher. Mon père a les moyens, mais je ne veux dépendre de personne. Et puis, j’aime farfouiller dans les livres.
Je savais que vous étiez une intellectuelle… dans quelle faculté si ce n’est pas indiscret ?
La biologie moléculaire. Je vois que d’après le livre que vous avez acheté, vous êtes très avancé dans les mathématiques
Je suis obligé, car pour être reçu dans l’électricité je devrai obtenir au moins dans les 80 dans les deux matières : la physique et les mathématiques.
Bonne chance !
J’espère, mais je voudrais, et j’aimerais continuer à discuter avec vous. Ça me ferait plaisir si vous acceptiez de boire un café avec moi.
Un silence lourd pesa entre eux. André se surprit en lui-même, de son audace. Il demanda humblement.
Je vous en prie s'il vous plaît ?
Pépita, malgré sa surprise qui ne dura qu’un instant, répondit oui sans s’en apercevoir, un oui qui sortit du cœur involontairement. La joie d’André n’avait plus de limite, et il proposa tout en bégayant.
Qu’est-ce que vous en pensez ? On ira au café chez Bébert qui n’est pas loin d’ici ! OK ça va, mais rien qu’après mon travail le mardi, c’est le jour ou je n’apprends pas.
Mardi, c’est demain, alors à demain.
Entendu, à demain. Ils se serrèrent la main et André prit son livre, paya, et se dirigea vers la porte, difficilement, car une force inconnue essayait de le clouer sur place.
Dès qu’il sortit dans la rue, André sentit son âme exploser de joie. Sans le vouloir et involontairement, ses pieds scandaient une danse inconnue. Il s’engagea machinalement sur le boulevard de France qui venait juste à gauche du carrefour principal de la rue Goya. Et tout en marchant il pensait machinalement aux habits qu’il devrait porter pour le rendez-vous, et quels seraient les mots qui devraient influencer la fille pour que le premier rendez-vous ne soit pas le dernier. Il entra dans l’immeuble de sa maison qui se trouvait à cinquante mètres du carrefour, saluant d’un air vague le concierge. Il se dirigea vers la cage d’ascenseur et ouvrit la porte de fer rouillé avec la clé que possédait chaque habitant de la demeure. Il grimpa ainsi jusqu’au quatrième étage, sortit de la cabine et marcha droit vers l’appartement A22. Il sonna, et ce fut sa mère qui lui ouvrit. Elle le laissa passer, puis elle le suivit jusqu’à la cuisine. Machinalement, il ouvrit le frigidaire, sortit le beurre et la confiture, referma la porte, s’assit sur une chaise, posa les condiments sur la table et commença à se faire des tartines. André attaqua goulûment ce qu’il avait préparé, sans s’apercevoir de la présence de sa mère. Physiquement, il était à la maison, mais mentalement il était vraiment ailleurs. Elle le laissa faire en silence pendant cinq minutes, comme une éternité… mais cela en était trop.
Mais qu’est-ce que tu as mon fils, ces derniers temps tu me sembles préoccupé.
Ah ! Maman comment ça va ? Je ne sais pas ce qui me prend, je m’excuse. André se leva et embrassa sa mère.
Margot était une femme humble, malgré sa beauté et son intelligence. Elle ne se faisait jamais remarquer dans son voisinage. C’était une femme très instruite, qui jusqu’à l’année précédente enseignait aux classes secondaires de l’Alliance israélite de Tunis.
Je vois, je vois, j’espère que tout s’arrangera… Avec un sourire aux lèvres, on pouvait se douter qu’elle savait des choses, suspecta André. Dis-moi mon fils, est-ce que tu as vu papa et ton frère Guy, interrogea sa mère ?
Ouai, maman. Papa m'a dit qu’il ne tardera pas quand je l’ai rencontré au café Bahri prendre un kémia avec ses copains. Tandis que Guy, son copain l’attendait à la sortie de la synagogue, et ils sont partis ensemble, je ne sais où.
Alors si je comprends, tu vas sortir maintenant ? lui demanda-t-elle.
Oui maman. Confessa-t-il.
Tu iras chez ton père, et dis-lui qu’il doit rappliquer à la maison très vite parce qu’il se fait tard et que nous sommes tous invités chez les Chemla à dîner. Pour ton frère j’espère qu’il arrivera à temps… en tout cas, essaye de l’attraper parce qu’il doit manger avec nous. Dis-lui aussi qu’il doit nous acheter des places de cinéma pour ce soir. Tu as bien compris hein !
André abrutit par ce flot de paroles, répondit après un grand moment
Ouai ! Ouais. Mais est-ce que je pourrais me passer de venir avec vous ?
Pas moyen mon fils. Toute la famille doit être complète. Aujourd’hui, c’est samedi.
Ça me prendra une heure, ça va ? Mais où est Nicole ?
Elle est en train de jouer sur le balcon répondit-elle.
Il se dirigea vers le balcon, et contempla sa sœur tendrement, qui n’avait seulement qu’un an et demi. Puis il la prit dans ses bras, et l’embrassa tendrement sur les deux joues. Il la regarda longuement. Sa sœur tout d’abord surprise, battit ensuite de ses petites mains, toute joyeuse en reconnaissant son grand frère, qu’elle aimait bien, fortement gâtée par lui. Elle entoura de ses petits bras potelés le cou d’André, et, dans un élan de tendresse irrésistible, elle l’embrassa.
Son frère toujours ému, quand il serrait dans ses bras sa petite sœur, s’interrogea sur sa santé.
Alors ça va, ma petite Nicole ?
Oui je m’amuse bien, zézaya-t-elle.
Est-ce que tu as besoin de quelque chose, petit trésor, demanda André ?
Oui, je veux du mastic (après un instant d’hésitation, elle lui demanda) donne-moi z’il te plaît cinq centimes.
Pour les mastics, je t’en achèterai, mais que vas tu- faire avec les cinq centimes ?
Donne-moi cinq centimes répéta-t-elle en pleurnichant.
Ça va. Ne commence pas à grogner, allez tiens ! Tout en cherchant dans ses poches.
Nicole lui fit signe qu’elle avait envie de lui chuchoter quelque chose à l’oreille. André approcha son ouïe de la bouche de sa sœur qui lui confia dans un grand mystère :
Sais-tu ce que je fais avec l’argent que tu me donnes, minauda-t-elle les yeux ronds.
Et comment je pourrais le savoir ?
Eh ! Bien, ne le dis surtout à personne hein ! Promis hein ! Jure en levant la main.
Promis ! Affirma André en levant sa main droite.
Bon, et bien, je ramasse tout l’argent que tu me donnes-toi, papa et maman, et, je le cache dans une petite boîte.
Ah ! Ah ! Rit André.
Puis il posa sa sœur en douceur sur le sol, et il lui dit qu’il allait partir.
Au revoir, petite sœur, et amuse-toi bien
Au revoir, répliqua Nicole. N’oublie surtout pas mon mastic.
André se dirigea vers la sortie et embrassa sa mère qui l’attendait sur le pas de la porte, et lui promit de lui faire ses commissions.
Au revoir, maman. S’exclama André
Au revoir, mon fils, et ne tarde pas pour manger.
Il hocha la tête tout en posant sa main droite sur la poignée, et s’en alla.
Le silence habituel retomba dans la maison, un instant interrompu agréablement par l’arrivée d’André ; on entendait seulement le gazouillement de Nicole qui chantonnait ravie et insouciante un air appris à la radio.
Nicole ! Appela sa mère, Nicole ! Réponds-moi Bon DIEU !
Nicole était plongée dans ses rêves, tout en jouant avec ses trains, son ours, et ses soldats de plomb. Elle souriait béatement. Mais que se passait-il donc dans sa petite caboche ? Pensait-elle à l’argent qu’elle cachait ? Ou bien au mastic que son frère allait sûrement lui apporter, qui sait ? Nous les grandes personnes, nous ne pouvons jamais savoir sur quoi réfléchissaient ces petits enfants… Sur quels mystères qui nous échappent planent-ils ? Peut-être qu’ils ont encore les images et les souvenirs de leur pré-naissance, et que d’après les cabalistes chaque enfant porte en lui avant d’être né, et avant qu'il goutte les difficiles réalités de la vie humaine. À quoi pensent-ils en écrivant ou en dessinant des traits ou des courbes bilingues sur des feuilles de papier ?
On se demande parfois, le sourire aux lèvres, ou bien avec des grimaces sur le visage, quels sont leurs rêves, leur philosophie sur la vie, sur les choses, sur la nature et les personnes qui les entourent. Parfois, des paroles incohérentes sortent de leur bouche. On est frappé des vérités qui brutalement nous percent les oreilles, et, qu'on voudrait bien entendre. Dans quel monde vivent-ils ? Sûrement pas le notre, ils vivent dans un monde, dont nous ne faisions pas partie. C'est un monde qui leur est propre, celui de l'enchanteur merlin, d'Alice au pays des merveilles, des fantastiques voyages de Jules Verne. C'est un lieu où on est admis jusqu’à l’adolescence et dont on sort dès que l'insouciance nous quitte. Et c'est alors qu'on oublie tout, l'enchantement, les voyages fantastiques, le pays des merveilles. Vous, les grandes personnes, pouvez-vous vous rappeler les délicieux épisodes qui ont enchanté votre âge de bébé ? Non, je ne le crois pas… peut-être ici et là des nuages. Car les soucis nous ont lavé nos cerveaux de ces images de notre enfance. Il le fallait pour que nous, l'âge de l'après-adolescence nous puissions nous adapter à notre nouvelle situation, aux réalités des souffrances terrestres de ce monde, de notre vie et de notre vanité. Il nous arrive souvent en soupirant de chuchoter « Ah ! Où est mon enfance », et quand un souvenir vient effleurer notre visage nous regrettons ces journées passées avec nous même, dans la folle insouciance de notre liberté individuelle. Une liberté qui n'était brutalisée par personne, une liberté qui n'était pour les personnes âgées qu'un balbutiement incompréhensible.
Nicole ! Cria cette fois-ci sa mère, veux-tu venir ici ! Tu m'écoutes oui ou non ? Un silence. Ni…. Cole...!
La petite se réveilla brusquement de sa rêverie en secouant la tète et en se demandant en fronçant ses sourcils qui venait interrompre le cours de ses pensées. Ce n'est qu'après un instant, en reconnaissant la voix de sa mère, qu'elle répondit toute joyeuse.
Oui mamy, qu'elle répéta en levant ses petits yeux pleins de malice vers sa tendre maman.
Hum ! Hum ! Je vois que tu as sali ton tablier et ta culotte est noire de poussière, la gronda-t-elle affectueusement.
Tout d'abord, Nicole regarda sa mère d'un de reproche, puis n'insistant plus elle mit un doigt d'un air pensif dans sa bouche, puis baissa la tète honteusement. Ses cheveux soyeux flottaient sur ses épaules, sa mère les lui caressa doucement. Nicole s'assit sur une chaise, et sa mère, avec le même rituel, commença à lui peigner ses cheveux par-derrière. Margot aimait beaucoup les cheveux de sa fille et c'était avec une grande satisfaction qu'elle les arrangeait, un genre de thérapie.
Juste à ce moment-là, la sonnette retentit. Margot fit mine de se tirer les cheveux, et se précipita vers la porte en faisant cette réflexion comique : « Hou ! Hou ! C'est sûrement ton père et, dire qu'on n'est pas prêtes ».

***

C'était en effet le père, et le mari, qui apparut sur le seuil de la porte en promenant un regard interrogateur et étonné vers sa femme, et vers sa fille qui n'avait pas encore relevé la tête.
Mais ce n'est pas possible, s'exclama-t-il les yeux étincelants, André m'a dit d'accourir à la maison (André toujours savait ou se trouvait son père). Moi je croyais, que vous étiez prêtes et que c'était moi qui étais en retard.
Mais que vois-je ? Ma femme a toujours sa robe de cuisine, et ma très chère fille se promène en culotte, termina-t-il ironiquement.
Mais la réplique de sa femme ne devait pas se faire attendre.
Comme toujours, tu as des remarques à faire, le chameau qui se moque du bossu, rétorqua-t-elle furieusement les mains sur les hanches. Moi au moins j'ai fait ma toilette et ma manucure.
La manucure pour les femmes, ça passe avant tout ironisa-t-il.
Tais-toi, et laisse-moi continuer… bon je disais j'ai fait ma manucure, je me suis fait la mise en plis. Mais toi bon Dieu, tu ne t'es pas vu dans le miroir. Ton costume est délabré et poussiéreux, ta cravate est ouverte, tes souliers sont mats, tes cheveux en bataille, et c'est dans cette tenue affreuse que tu voulais dîner chez tes voisins ? Allez ! Allez va te laver, et dire que tu ne m'as pas embrassée encore ! Lui reprocha-t-elle les yeux doux.
Du coup, la colère de Sylvain s’éteignit aussi brusquement qu'elle était née. Il serra fortement sa femme, et l'embrassa tendrement tout en cachant son anxiété provenant de la discussion qu'il avait eue avec ses copains précédemment.
Ah ! Vous les femmes vous avez toujours le dernier mot pensa-t-il à voix haute. Tu sais j'étais simplement allé boire un apéritif au café Bahri , et du coup les copains ont voulu jouer avec moi une partie de shkouba. Et c'est pour ça que je me suis attardé. Ah ce café ! S’imagea Sylvain qui aimait toujours passer du temps là-bas. C'était une grande place d'à peu près un hectare en terre battue et en asphalte. La droite de cette place était en mitoyenneté avec le second grand marché de Tunis. Et à gauche, le café bordait à angle droit la rue Auguste Compte. Et tout au bout du marché se trouvait la rue du Voile, ou les trolleybus partaient pour Mutuel ville, et le belvédère. C'était un café très cosmopolite et populaire, où les juifs pauvres, mélangés avec les juifs granas, les Arabes, les Siciliens, venaient jouer à la shkouba, à la belotte, prendre l’apéritif, et bavarder sur l'actualité.
Pour Sylvain et ses meilleurs amis, l'actualité était vraiment chaude…
Tu sais, le marchand de charbon, qui était si sympathique… eh bien hier, je lui ai acheté un kilo de charbon qui m'a coûté cinq centimes… et quand je lui ai demandé la monnaie, il m'a traité d'avare et de sale juif. Tu sais… moi j'ai eu peur, j'ai fermé ma bouche, et je suis parti sans demander mon reste.
Sylvain répondit : on est en ce moment témoins d’attaques verbales envers presque tous les juifs depuis que le pouvoir est passé sous gouvernement arabe. Et malgré l'avertissement donné par Bourguiba contre ceux qui oseront toucher à un seul cheveu d'une tête juive, je crains que ces invectives se transforment en attaques physiques.
Je pense qu'il faut faire quelque chose, répliqua Félix sans avoir aucune idée sur la solution à appliquer en en remettant la responsabilité à Sylvain. Les trois joueurs attendirent qu'il donne des idées, ou quelque chose de concret.
Voilà ce que je pense qu'il faut faire : tout d'abord, ne pas s'exciter. Bien que vous receviez une gifle, tendez l'autre joue. Secundo, et en silence, il faut convaincre notre peuple de quitter Tunis et de partir en France. À ce propos, je parlerai à l'ambassadeur Français. Je compte sur vous pour propager les propositions en silence, surtout auprès de nos jeunes dans les clubs.
Et pourquoi pas en Israël répliqua Félix.
Israël en ce moment n'est pas assez développé, pas de travail. Les gens là-bas souffriront.
Avec les bruits tout autour, personne ne pouvait entendre ce genre de complot en train de se tramer.
Les affaires marchaient bien pour les vendeurs de glaces qui passaient entre les tables proposant leurs marchandises. Tout était plein de couleurs diverses et bruyant et dans tout ce brouhaha, vous entendiez la forte voix du marchand de Glibètes. Glibètes ! Glibètes ! Qui veut des Glibètes toutes chaudes. Ce marchand en effet, vendait des pois chiches, des amandes, des pistaches, et surtout des grains de courge grillés, ce sont ces grains qu'on appelle des Glibètes. Pourquoi Glibètes, et va savoir pourquoi… la rumeur disait que c'était le nom donné aux Anglais entrés à Tunis pendant la Deuxième Guerre mondiale « anglais bêtes ». Tout était accompagné par des chants de Farid el Atrache ou de Houm Coltoum, qui sortaient en hurlements par des haut-parleurs. Ces mélodies enfiévraient toute cette populace assise, famille par famille, autour des tables bancales. On voyait sur chaque table les gazoze ruisselantes, et des tas d'épluchures sur la surface. Tout ça était très beau à voir pour nos yeux, réchauffant nos cœurs spirituellement.
Brusquement, Sylvain se réveilla de son épopée imaginaire au café Bahri , et appela sa fille.
Nicole, viens voir ce que je t'ai apporté.
Nicole se jeta dans les bras de son père, lui donna un baiser claquant sur ses deux joues, leva ses yeux vers lui, et demanda avec un de ses regards expressifs.
Papa ou est la chose que tu m'as apportée.
Sylvain lui donna d'un geste théâtral une petite jeep et un paquet de zen. En disant :
Qu'est-ce qu'on dit ?...
Merci papa répliqua-t-elle toute joyeuse.
Nicole se détacha des bras de son père, et partit avec sa mère s'habiller, Sylvain faisant de même.
Une demi-heure plus tard, ils étaient prêts, ils ouvrirent la porte tout en remarquant qu'en bas des escaliers, Guy, leur deuxième fils, grimpait le feu au derrière. La mère cria.
Mais bon Dieu regardez moi ça, c'est maintenant que tu viens, tu es tout le temps en retard !
Ça me prendra une seconde, allez-y, je vous rejoindrai. Ah ! Maman André m'a demandé de vous dire qu'il arriverait directement au repas. Et, ne l'attendez pas, s'il s’attarde. Ah ! Tu sais maman, le lendemain il y a la communion de Moulid, il m’a invité. C’est à l’église. Dis à papa de me donner quelques sous pour lui donner comme cadeau. Je me suis renseigné, on m’a dit que la coutume veut qu’on donne une pièce d’argent et en échange je reçois une carte sainte.
Nous le savons mon fils. Tu seras notre délégué. On ne pourra pas arriver, d’autres obligations de la part de ton père nous attendent. Dis-moi, est-ce qu’il a appris comme toi, les prières de sa religion ?
Oui comme moi, chez eux on appelle ca apprendre le catéchisme. Une fois par semaine il allait faire des cours à l’église. Ok maman, je cours m’habiller.
Guy d'un seul trait s'engouffra dans la maison. Très actif, cet enfant-là… il n'avait que douze ans, et tout le temps occupé. Les copains… il n’en manquait pas, il était très populaire et charmant. Tous les enfants de son âge cherchaient sa compagnie et les jeux. Ils étaient variés et Guy ne manquait jamais l'occasion d'être avec ses amis, après qu'il eut terminé ses devoirs. En effet, avant d'arriver, il avait joué avec ses copains aux quilles, pas tellement loin de la maison. Un petit morceau de bois d'à peu près quinze centimètres de long aux deux côtés taillés en pointe était posé sur le sol. Un des gars avec un autre morceau de bois plus long et plus costaud frappait fort sur la quille posée sur le sol au niveau de la pointe, qui par la force du coup s'élevait rapidement en l'air… et avec le même bâton, le même joueur frappait une deuxième fois sur la quille pour l'envoyer le plus loin possible vers le but qui était éloigné de cinq cents mètres de la zone d'envoi. Et ainsi de suite… au joueur suivant. Le gars qui parvenait à faire atteindre la quille le premier au but était le gagnant. Chaque jeu avait sa saison. Par exemple les noyaux d'abricot se jouaient en été. Les échanges de photos d'animaux, les billes, tout ce qui pouvait se jouer était joué.

***

André arriva très rapidement chez sa copine. Et, devant le portail de la villa il plongea dans un rêve chimérique et délicieux. Il se rappela du merveilleux moment du premier rendez-vous.

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