La boîte à écriture
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La boîte à écriture

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Description

Le roman s’inspire des boîtes marines datant du 19ème siècle.

Ces boîtes, que l’on trouvait sur les bateaux, servaient à conserver pistolets, objets précieux, boussoles et journal de bord. L’auteur qui à la fin du XXe siècle en achète une à un « garçon de café » de Buda au sourire énigmatique, utilise cette boîte comme un petit coffre pour y déposer ses histoires. Dans chaque tiroir se trouve un chapitre.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782371001312
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Chaque fois que l’Europe tombe malade, elle cherche à soigner les Balkans.
Copyright

 
 
 
 
 
 
 
 
© Milorad Pavić, 1984 ; Jasmina Mihajlovic, 2011 pour le texte.
© Le nouvel Attila pour la traduction, la maquette et la couverture.
© Quentin Faucompré pour les dessins
© Anaëlle Vanel pour la photographie, Sans titre
 
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Ce livre a été composé en typographie Univers
 
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Le nouvel Attila, 127 avenue Parmentier, 75011 Paris
www.lenouvelattila.fr
 
 
 
 
 
 
 
DESCRIPTION DE LA BOÎTE A ÉCRITURE
Moi, l’actuel propriétaire de la boîte à écriture, je me la suis procurée au cours de l’avant-dernière année du xx e siècle pour mille deutschmarks auprès du serveur d’un restaurant de Budva avec en prime le sourire énigmatique arboré par le dit serveur au-dessus de l’assiette de kastradine 1 préparées ce soir-là pour les clients de l’hôtel.
– Monsieur, voulez-vous acheter une boîte exceptionnelle ? Une boîte marine à écrire, pour y ranger des cartes de navigation, des longues-vues et d’autres objets de ce genre, dit le serveur à mi-voix en me servant ce mardi-là.
– Peut-on la voir ?
– Je pourrais vous la montrer au petit-déjeuner. Je l’ai ici, à l’hôtel.
– Apporte-la, lui dis-je tout en pensant que de nos jours un jeune homme comme lui avait le temps d’être sage, alors que moi je ne l’avais plus.
La boîte à écriture était plus grande que je ne l’imaginais, elle m’a plu et c’est ainsi qu’elle s’est retrouvée entre mes mains.
Tout porte à croire qu’elle avait servi à la famille Dabinovic de Dobrota de petite boîte marine avant de se retrouver dans un vieux palais de Kotor où on l’avait utilisée pour y ranger d’autres objets plus modernes. Enfin, selon le serveur, la boîte était encore une fois repartie au large, plus récemment, mais ce voyage s’était mal terminé pour son propriétaire.
– Je ne me suis pas beaucoup intéressé à ce qui s’était passé – ajouta le serveur – car, si tu découvres le secret, tu deviens partie de ce secret. Je n’ai pas besoin de cela. D’ailleurs, tout ce qu’on sait sur le propriétaire de la boîte peut se nicher dans une dent creuse. Il ne voulait pas en parler et il ne sentait rien. Même sa sueur n’avait pas d’odeur… Il n’est pas revenu de la mer. C’est pourquoi la boîte est à vendre…
Elle est en acajou et sertie de cuivre. Vide, elle pèse un peu moins de quatre kilogrammes ou, comme le précisa le serveur, autant qu’un petit chien. Ses dimensions sont les suivantes : 51 x 27 cm, et 17,5 cm de hauteur. La relative imprécision de ces mesures vient du fait qu’à l’époque, et à l’endroit où elle a été fabriquée, d’autres unités de mesure étaient en vigueur, comme le pouce, le pied…
– Maintenant, si vous voulez couper les cheveux en quatre, dit le serveur, il y avait aussi, comme pour les centimètres, des unités de mesure pour la quantité d’âme ou d’amour…
 
Sur chacun de ses côtés la boîte comporte une plaque métallique munie d’un anneau. Bien qu’identiques, les anneaux n’ont pas la même fonction. L’anneau droit (quand on regarde la serrure) peut être extrait de son logement et permet de porter la boîte comme une valise. L’anneau gauche ne peut pas être tiré tant que la boîte est fermée. Lorsqu’elle est ouverte, cet anneau devient une poignée permettant d’ouvrir le tiroir extérieur latéral.
Une fois la boîte ouverte, on y distingue trois niveaux, comme les étages d’une maison. Il y a quinze compartiments dont cinq secrets, au niveau supérieur , au niveau médian et au niveau inférieur. Au fond, est dissimulée une sorte de boîte à musique. On pourrait dire que la boîte à écriture est gravide.
*
La boîte possède au total six serrures. L’une d’elles est extérieure et visible sur la face avant quand la boîte est fermée. Production L.H.M.GR Patent Thompson . Elle s’ouvre avec une petite clé que le propriétaire porte sur lui. Qui oserait lécher la serrure extérieure constaterait qu’elle est salée. Voilà la preuve certaine, parmi d’autres signes, que la boîte avait passé un petit moment dans l’eau de mer, mais, de toute évidence, l’intérieur n’avait pas été mouillé. Rien d’étonnant, car les boîtes marines sont fabriquées de façon à rester étanches. Les autres serrures sont à l’intérieur. Leur utilisation est différente. Certaines n’ont de serrure que l’apparence.
En ce qui me concerne, la boîte m’a donné plus de travail que de profit, car il m’a fallu découvrir et ouvrir toutes ses cloisons secrètes. Ouvrir toutes ses serrures. Mon flair m’a été de grande utilité car les compartiments cachés du coffre en bois longtemps fermés possèdent tous une odeur particulière, différente l’une de l’autre. Il n’est pas exclu qu’il y ait, en plus des quinze dénombrés, d’autres compartiments que je n’ai pas réussi à découvrir, laissant ainsi à un futur propriétaire de cet objet trapu la possibilité de le faire…
Au moment où la boîte à écriture s’est retrouvée entre mes mains, elle n’était pas vide. Elle contenait divers objets sans grande valeur qui appartenaient en partie à son premier propriétaire au xix e siècle, et en partie, de toute évidence, à celui qui l’avait emportée au large vers la fin du xx e siècle.
Voilà ce que j’ai trouvé et inventorié dans la boîte à écriture et ce qu’on peut dire sur son contenu :

1 – côtes de bœuf fumées.
 
 
Première partie : Le niveau supérieur de la boîte à écriture

Le niveau supérieur de la boîte à écriture est composé d’un couvercle rabattable (1) et de cinq petits casiers ( 2 -3)
l. Le couvercle avec un soleil en laiton
Le couvercle de la boîte à écriture (1) est incliné de telle façon que lorsqu’il est complètement relevé il forme avec la boîte une surface pour écrire composée de deux panneaux recouverts de feutre, d’une surface deux fois plus grande que la boîte (elle fait environ 54 centimètres de long).
Le couvercle de la boîte à écriture possède à l’extérieur une petite plaque en laiton qui a la forme d’un soleil ellipsoïde sur lequel sont inscrites en lettres gothiques les chiffres 1852 et les initiales T.A.R. Sur le feutre pâli du panneau on remarque des taches de rhum et de vin ainsi qu’une inscription. Cette dernière est en italien et dit :
« Chaque fois que l’Europe tombe malade, elle cherche à soigner les Balkans. »
Lorsqu’on relève le panneau à écrire, on découvre un espace qui sent la cannelle éventée. L’artisan qui avait fabriqué la boîte avait sans doute estimé que l’on y placerait les cartes et les instruments de mesure pour calculer la position du bateau. Au lieu de cela, cet endroit est aujourd’hui parsemé de tabac à priser et contient quarante-huit cartes postales entourées d’un ruban bleu. Elles sont toutes adressées à une certaine demoiselle Henriette Deauville à Pérouges, France, mais n’ont jamais été expédiées. Elles ne portent pas de tampon de la poste et elles représentent toutes, sauf une, la même image. L’Arc de triomphe à Paris. Seule la dernière est différente, avec l’image des chevaux de Venise. Elles sont rédigées en français, d’une élégante écriture féminine renversée avec une petite croix à la place de la lettre «I». Au fond du couvercle on trouve un cure-dent en plume de canard, et un gant en dentelle de Boka Kotorska 2 retourné côté doublure, parfumé à la fragrance Rose de Chypre.
Si l’on dispose les cartes postales d’une manière adéquate on constatera qu’il en manque une ou deux, mais on obtient quand même la totalité du message que la jeune parisienne inconnue voulait adresser à son amie à Pérouges. Voici ce message jamais envoyé figurant sur les cartes postales rangées dans la boîte à écriture.

2 – Bouches de Kotor.
2. Les quarante huit cartes postales
J’ai encore menti ce matin dans mon rêve. Et le mensonge a une odeur, il sent le contour de l’œil de Dior. Son parfum m’a réveillée.
Me levant, j’ai bu la valeur de deux verres à saké d’eau, enfilé une bague forgée au iii e  siècle de notre ère pour la main gauche d’une femme, et mis la chaînette de la montre Tissot autour de ma cheville.
Quand la sonnette s’est fait entendre, j’ai reniflé à travers la porte :
– « Calèche » de Hermès, en spray.
C’était ma sœur Eva.
– Tu devrais changer de look, lui dis-je.
Nous nous sommes dirigées vers le centre-ville. Dans la première boutique je lui ai acheté « Amarige » de Givenchy en boîte de conserve, et une robe du soir en papier doré, à usage unique, conçue sur le dessin d’un célèbre créateur de parfums. Eva était ravie ; moi, reniflant la femme qui empaquetait nos achats, je chuchotais à l’oreille de ma sœur :
– C’est son troisième jour.
Ensuite nous nous sommes rendues dans un luxueux magasin de fourrure dissimulé derrière les espaces verts de l’avenue Montaigne.L’intérieur sentait la violette artificielle émanant de diffuseurs électriques. Le magasin était traversé en son milieu par un tapis destiné à la présentation des modèles, et nous fûmes accueillies par un jeune homme avec un petit catogan sur la nuque. Je jonglais comme à mon habitude avec un citron que je humais de temps en temps. Alors que le citron était en l’air, je chuchotais à ma sœur :
– Celui-ci est sain dans la réalité, mais malade en rêve.
À croire qu’il m’avait entendue. Il murmura dans sa barbe :
– La maladie est toujours plus vieille que la santé ! Puis il s’adressa à nous :
– Bonjour Mesdames ! Que puis-je pour vous ?
– L’Innommable. Donne-moi des ailes, rétorquai-je avec la rapidité d’un boulet de canon.
– Pardon ?
– J’ai rêvé cette nuit que nous étions assis dans le foyer d’une grande cheminée et que nous dînions en écoutant le crépitement du feu. Te souviens-tu ?
– Madame est aimable, mais en dépit de toute ma bonne volonté, je ne…
– Oublie… Quel est ton nom, mon petit ange ?
– Snglf 3 .
Nous éclatâmes de rire.
– Il avale les voyelles.
– Es-tu rassasié, Snglf ?… Tu dois tout de même savoir ce que cherchent deux dames dans un magasin de fourrures en début d’après-midi lorsque le monde masculin vient de reprendre le travail.
– Madame désirerait un manteau de fourrure ?
– Oui, et le plus cher…
– Asseyez-vous, je vous prie, je vais vous montrer des pièces exceptionnelles.
Deux jeunes filles somnolentes apparurent. La musique se fit entendre et nous fûmes baignées par une vague de« Globe » de Rochas, déodorant traversant la matinale sueur féminine.Elles nous présentèrent différents modèles de fourrures pendant que Snglf s’efforçait d’entendre nos bavardages.
– Tu veux vraiment acheter...

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