La Carrière
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Description

"La Carrière" est le terme par excellence qui désigne la carrière diplomatique, dans le jargon des Affaires étrangères, et connote le prestige de la diplomatie d'antan. Ce livre de Mémoires évoque la transition entre la diplomatie d'hier et celle d'aujourd'hui. Pascal Carmont témoigne ici des caractères et situations qu'il a connus dans les divers postes où il a exercé son métier de diplomate, entre carrière dorée et intrigues cachées.

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Publié par
Date de parution 01 avril 2008
Nombre de lectures 264
EAN13 9782336252124

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296053670
EAN : 9782296053670
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Ouvrage du même auteur Dedicace PRÉFACE PRÉAMBULE I - UNE JOLIE ROMANCE II - L’ODYSSÉE DE L’ORIENT-EXPRESS III - PREMIERS PAS À SOFIA IV - L’AMBASSADEUR BALTHAZAR BATTAVAN V - LE BARON DE BEAUSSE VI - COMMUNISME ET RELIGION VII - JACQUES COIFFARD VIII - LES ORNIÈRES D’ADHÉMAR IX - LA DIPLOMATIE S’AMUSE X - HENRI-FRANCIS MAZOYER XI - ADHÉMAR PREND CONGÉ DE SA GRAND-MÈRE XII - FIN DU SÉJOUR DES LAMPRON EN BULGARIE XIII - TIRANA XIV - DRAME À L’AMBASSADE XV - CONFÉRENCE DES AMBASSADEURS XVI - LES INCARTADES DE BERNARD VANTARD XVII - LES AMIRAS, SEIGNEURS DE L’ARMENIE OTTOMANE XVIII - FIN DU SÉJOUR DES LAMPRON EN ALBANIE XIX - ANKARA XX - SÃO PAULO XXI - MAPUTO XXII - LA GRANDE ORNIÈRE XXIII - SUITE ET FIN DU SÉJOUR DES LAMPRON AU MOZAMBIQUE XXIV - JOHANNESBURG XXV - ALEXANDRIE ÉPILOGUE
La Carrière Ses ors et ses ornières

Pascal Carmont
Ouvrage du même auteur
Les Amiras, Seigneurs de l’Arménie ottomane, Salvator, 1999
À ma femme.
PRÉFACE
C’est la seconde fois que Pascal Carmont me demande de préfacer l’un de ses ouvrages.

Si j’ai accepté cet honneur avec joie, c’est d’abord parce que je le connais bien dans la mesure où, comme consul général à Johannesbourg, il a été l’un de mes principaux collaborateurs en Afrique du Sud et qu’il est resté depuis lors mon ami.

Pascal Carmont est avant tout un « homme de vérité ». Ce qu’il décrit dans son nouvel ouvrage correspond à des situations qu’il a vécues et qui l’ont marqué. C’est aussi un homme d’une très grande sensibilité, à l’opposé du cynisme que l’on reproche parfois aux diplomates de carrière. Enfin, sa modestie naturelle lui a fait choisir le prénom d’Adhémar pour se désigner lui-même car, à l’instar de nombreux écrivains, il estimait le « je » haïssable. Son récit n’en est pas moins une histoire vécue, et bien vécue avec l’aide précieuse et constante d’une épouse réellement charmante qui y occupe d’ailleurs une grande place.

La Carrière. Ses ors et ses ornières  : le titre du livre résume parfaitement la dualité fondamentale de la Carrière écrite avec un grand « C », discrète moquerie de ces diplomates qui pensent qu’il n’est de carrière que diplomatique ! Or la diversité, à la fois des pays où il a vécu et des fonctions qu’il a exercées, a permis à Pascal Carmont de brosser un tableau très vivant de la vie diplomatique, tant dans son aspect social que professionnel.

Certains lecteurs noteront sans doute dans le récit la grande place accordée aux anecdotes. Je pense pour ma part que cette place est amplement justifiée. En effet, une anecdote en dit souvent plus long sur la réalité d’une situation qu’elle aide à comprendre qu’une analyse qu’elle ne saurait d’ailleurs exclure. Par l’anecdote, le récit est rendu beaucoup plus vivant et je suis persuadé qu’il

captivera le lecteur. On dit parfois que tel ou tel ouvrage se lit « comme un roman ». C’est bien le cas de celui de Pascal Carmont car il s’agit précisément du « roman d’une vie ».

Les « ors et les ornières » maintenant : on aurait tort de penser que les ors appartiennent au passé et les ornières au présent. En fait, les deux ont toujours été étroitement imbriqués. Cependant, avec les nouveaux moyens de diffusion de la pensée et la facilité des communications, la diplomatie traditionnelle a connu de très importants changements qui, à mon sens et contrairement à ce que beaucoup pensent, loin de réduire son utilité, n’ont fait que l’accroître. L’auteur a été l’un des témoins privilégiés de cette mutation et il a su en rendre compte.

Enfin, ce qui m’a séduit à la lecture de l’ouvrage de Pascal Carmont, c’est l’accent d’absolue sincérité qui imprègne l’ensemble du récit. L’auteur répartit éloges et critiques en fonction de ce qu’il a vraiment ressenti et, à cet égard, le livre est un livre profondément humain, écrit par un homme non seulement intelligent et fin, mais libre. Et ce n’est pas là sa moindre qualité !
Bernard Dorin Ambassadeur de France
PRÉAMBULE
Richelieu, qui pesait toujours ses mots, avait coutume de définir la diplomatie comme « une science qui n’a jamais cessé d’être un art ». Le cardinal ne pouvait mieux dire. Par cette formule où la concision du style n’avait d’égale que la richesse de la pensée, il conférait une double vocation à la mission d’un ambassadeur. Celui-ci devait, en effet, posséder d’une part la « science » requise pour défendre avec compétence et brio la politique de son gouvernement et, d’autre part, l’« art » de représenter la France avec élégance et grandeur. Le monde de la diplomatie a longtemps été perçu, dans la conscience collective, comme une caste inaccessible, une élite sans partage et un pouvoir sans limites. Avant la création du télégraphe, l’ambassadeur avait non seulement le rang d’un grand seigneur, mais le profil d’un vice-roi. Le fait de mettre ses rentes à la disposition de l’État ajoutait encore à son autonomie et à son pouvoir. L’ambassadeur était le représentant fastueux du roi et l’informateur attentif du ministre par l’entremise de l’intouchable et célèbre valise diplomatique. En inaugurant une rapidité, inconnue jusqu’alors, dans la transmission des instructions du ministre à l’ambassadeur, le télégraphe porta un coup, certes, à la puissance du « vice-roi », mais cette évolution n’eut pas que des effets négatifs quant à l’amour-propre de l’intéressé. Les avantages du télégraphe ne se firent pas sentir qu’à sens unique. Si l’ambassadeur reçut dès lors plus vite les instructions du ministre, il put de son côté peser non moins vite sur les décisions de son gouvernement, compensant ainsi une perte de pouvoir par un gain d’influence.

Par ailleurs, l’apparition de ce mode de communication révolutionnaire ne réduisit en rien l’apparat des fonctions de l’ambassadeur ni le haut niveau social de son recrutement, qui était l’apanage non seulement du chef de mission, mais de ses principaux collaborateurs, tous choisis en vue de représenter dignement la France. Les diplomates d’alors étaient — tout comme ceux d’aujourd’hui, mais avec d’évidentes nuances — très imbus des devoirs de leur charge. Tel gentilhomme, représentant Louis XV auprès de la Sublime Porte, était l’objet, de la part d’un Moldave, de pressions vives autant qu’inopportunes, destinées à lui obtenir l’accès à la valise diplomatique pour l’envoi d’un courrier dont il prétendait taire la teneur à l’ambassadeur ! L’indélicat personnage finit par s’attirer une superbe réplique : « Cette maison, s’écria le gentilhomme en désignant sa résidence, n’est pas la mienne, elle est celle du roi mon maître dont je n’entends pour rien au monde violer la confiance ni ternir l’honneur . »

Tels étaient les commandements et les prérogatives de la diplomatie d’autrefois, qui s’engagea peu à peu dans la voie d’une démocratisation au regard de laquelle le chef de mission ne mit plus sa fortune à la disposition de l’État mais reçut de lui son salaire, quitte à l’arrondir le cas échéant pour ne pas amoindrir l’éclat de sa fonction.

Oscar Wilde a dit : « Un ambassadeur est un honnête homme qu’on envoie mentir à l’étranger pour le bien de son pays . » C’est là, plaisamment résumé, le rôle du « menteur diplomatique » qui, depuis des siècles, hante l’imagination des hommes, persuadés du manque de sincérité du diplomate soucieux de réussir sa mission. À la vérité, ce menteur, si tenace qu’en soit la réputation, appartient à la légende, à moins d’être un mauvais diplomate. Un négociateur reconnu pour sa franchise sera assurément mieux écouté qu’un négociateur affligé de la réputation contraire, et il n’en servira qu’avec plus de succès la politique de son gouvernement ainsi que les bonnes relations entre son pays de résidence et celui qu’il représente. Tout diplomate digne de ce nom n’ignore pas qu’une négociation, pour être sérieuse et valable, doit reposer sur la confiance, une confiance réciproque, en dehors de laquelle s’efface toute crédibilité. En un mot, les grands ambassadeurs n’étaient ni ne sont des menteurs, ni avec leurs interlocuteurs ni, à plus forte raison, avec leur ministre.

À ce propos, les ambassadeurs considéraient comme l’une de leurs prérogatives essentielles le fait d’être les informateurs dûment personnalisés du ministre, d’où les formules d’appel et de politesse qui accompagnaient leurs rapports. Ceux-ci comportaient dès lors les mentions « Monsieur le Ministre » et « Veuillez agréer, Morasieur le Ministre, les assurances de ma haute considération », qui se plaçaient respectivement au début et à la fin des rapports, dits « dépêches » dans le jargon de la Carrière. Cet usage a été aboli par le ministère dans les premiers jours du XX e siècle, ce qui lui valut les véhémentes protestations de deux illustres ambassadeurs, Paul Cambon à Londres et Camille Barrère à Rome, à la suite de quoi ce cérémonial épistolaire fut maintenu jusqu’à la Seconde Guerre mondiale en faveur des chefs de poste accrédités dans ces deux capitales.

Au nombre des diplomates éminents, il convient de ne pas omettre le très charismatique Wladimir d’Ormesson qui fut notamment ambassadeur auprès du Saint-Siège. « La grande intelligence , disait de lui l’un de ses collaborateurs à Rome, s’accompagne d’une grande bonté qui engendre une compréhension et une bienveillance propres à gagner au chef de poste les dévouements et les obéissances plus sûrement que la sécheresse ou la causticité de certains supérieurs hiérarchiques . » Il y a encore une cinquantaine d’années — serait-ce encore le cas de nos jours ? —, les lauréats du concours étaient réunis par le directeur du personnel (équivalent aujourd’hui des Ressources humaines, néologisme curieusement démagogique) qui leur tenait ce langage : « Messieurs, vous êtes désormais diplomates. Vous avez l’honneur de représenter la France. Sachez que vous devez le faire avec dignité, avec dévouement, avec le sens du service public, mais jamais avec zèle. Le zèle est pour les subalternes . » La paternité de cette boutade revient à Talleyrand, ce personnage incontournable de la diplomatie et de l’humour français.

Il est toutefois une idée très répandue, mais totalement fausse, selon laquelle les ambassadeurs et les diplomates en général ne servent plus à rien depuis que les hommes politiques passent leur temps à se rencontrer et à parlementer. En réalité, ces déplacements, loin de réduire les attributions des ambassadeurs, ne font qu’accroître leurs responsabilités dans la mesure où les diplomates, face à la fréquence de ces allées et venues, se trouvent plus que jamais sur le qui-vive. Aussi est-ce par euphémisme que certains ambassadeurs s’amusent à dire qu’ils dirigent non plus des ambassades, mais des « hôtels-restaurants » où ils accueillent les personnalités censées traiter à leur place des problèmes qui pourtant restent de leur ressort. Dans ces restaurants se dégustent, à la vérité, autant de bons mots que de bons mets, chaque ambassadeur se surpassant pour arbitrer, non sans afficher une feinte modestie, les discussions destinées à mettre au point notre politique étrangère. Dans cette tâche, l’ambassadeur est roi, un roi sans couronne mais un roi quand même. Il reste l’homme clé de la Carrière et par excellence l’informateur du ministère. Il reste le lien essentiel entre les postes et le centre. C’est à lui que revient, comme par le passé, le soin de coordonner, de concilier les préférences de Paris avec les réalités locales. C’est lui qui forge l’indispensable canevas de pourparlers gouvernementaux et ministériels. À lui appartient l’élaboration des éléments qui serviront de base à la négociation des conventions politiques, des décisions économiques, des programmes culturels. La genèse de la « grande diplomatie » reste son apanage. Et les ambassades, que l’on croit sur le déclin, voient leur influence grandir à mesure que s’accroît le nombre de leurs agents en provenance des ministères les plus divers, ce qui donne au chef de poste, le matin de la réunion hebdomadaire — la grand-messe pour les initiés —, le sentiment de présider un conseil des ministres en miniature. Le rôle des diplomates peut être d’une authentique efficacité dans des domaines totalement imprévus jadis, tel celui du fléau de notre temps qu’est le terrorisme. Sait-on l’importance des interventions en faveur d’hommes et de femmes pris en otage par les meneurs de la terreur ? Là s’impose, pour permettre aux négociations d’aboutir, l’observance du principe qui de tout temps a servi à la Carrière de commandement suprême, celui du secret.

Ce petit livre ne prétend pas se hisser au niveau de tels sommets. Il n’a l’ambition d’évoquer ni de grands épisodes de l’Histoire ni des moments de cauchemar. S’il ne manque pas, le cas échéant, de décrire quelque personnalité ou quelque situation singulière, il se contente généralement de faire revivre les à-côtés, plaisants ou pervers, de la diplomatie de toujours. Il s’inscrit dès lors dans le cadre, à vrai dire vénérable, d’une petite Histoire qui n’a pas peu contribué à la célébrité de la Carrière.
I
UNE JOLIE ROMANCE
Adhémar de Lampron, rattaché par la légende aux Lampron de la Cilicie médiévale, est né en France d’une famille arménienne, francophone depuis les environs de 1840. Il eut pour éducateurs, ou plutôt pour éducatrices, trois femmes qui furent attentives à faire de lui le digne continuateur des siens : sa mère, passionnée d’histoire, lui transmit sa passion ; sa tante, romantique et lettrée, lui donna le goût d’écrire ; enfin sa grand-mère, femme éminente de la défunte société arménienne de Constantinople, fut le personnage incontournable de son éducation. Vouant à son petit-fils une adoration partagée, elle lui enseigna l’art des belles manières ainsi que l’histoire et la langue de ses ancêtres.

Dûment marqué par cette triple empreinte féminine, Adhémar rêvait de servir la France dans la diplomatie, en d’autres termes dans la « Carrière ». Son directeur d’études, Paul Boyer, administrateur éclairé de l’École des langues orientales, avait été au lendemain de la Seconde Guerre mondiale l’un des promoteurs d’un corps spécial des Affaires étrangères, le secrétariat d’Orient, appelé à doter notre diplomatie d’hommes solidement formés à la connaissance des pays de l’Orient, auquel il destina son protégé qui, choisissant l’Europe orientale et l’apprentissage du russe, devint par la force des choses un fidèle des « Langues O 1 ». Après avoir fréquenté, outre la rue de Lille, la Sorbonne et la rue Saint-Guillaume, Adhémar était, à l’âge de 27 ans, mûr pour se porter candidat au secrétariat d’Orient et à la main de celle que le Ciel mit sur son chemin.

Dans le splendide collège que, depuis Louis-Philippe, les pères mékhitaristes de Venise — monastère arménien catholique remontant au XVIII e siècle — possédaient à Sèvres, une fête de charité était donnée le 7 novembre 1954 à l’intention d’étudiants arméniens peu fortunés, venus clore en France le cycle de leurs études. Le comité organisateur de cette manifestation était présidé par la tante d’Adhémar qui avait demandé à celui-ci de venir l’assister dans sa tâche. De son côté, la jeune Anna d’Anamour 2 , âgée de 19 ans, faisait partie d’un groupe folklorique scout invité à se produire pour la circonstance. C’est sur les instances d’une amie, Lucie Agopian, qu’elle avait accepté d’être présente. En un mot, Adhémar autant qu’Anna avaient répondu à l’appel, lui de sa tante et elle de son amie, moins par plaisir que par devoir. L’un et l’autre ignoraient que leur rencontre allait être marquée du sceau du destin.

Durant le spectacle, Adhémar, l’esprit ailleurs, ne remarqua point Anna qui évoluait gracieusement sur la scène au rythme d’une danse caucasienne. C’est seulement à l’entracte qu’il aperçut la ravissante danseuse croquant un petit-four. Ce fut, à l’instant même, le coup de foudre, l’émoi profond suscités par cette apparition. Adhémar regagna sa place en proie à une agitation intense. Avant de vouloir faire d’Anna la femme de sa vie, il lui restait, se dit-il, à entendre le timbre de sa voix qui, s’il s’accordait avec la splendeur de son visage, achèverait de conférer à sa personne les attraits de la perfection.

À la fin du ballet, spectateurs et acteurs se retrouvèrent dans le parc du collège. Adhémar, lancé à la recherche de la belle inconnue, la vit soudain, entourée d’une cour buvant ses paroles dont l’harmonie retentissait à ses oreilles comme la plus enchanteresse des mélodies. Adhémar, au summum de l’extase, était partagé entre l’ivresse d’entendre une telle voix et la détresse de ne pouvoir l’approcher. Alors se produisit un miracle : Adhémar vit s’éloigner les uns après les autres les admirateurs d’Anna qui, restée seule, prit à son tour, et seule toujours, le chemin de la sortie ! Adhémar, qui n’en croyait pas ses yeux, n’eut pas une seconde d’hésitation : certain de vivre un moment unique et décidé à saisir à bras-le-corps la chance qui s’offrait, il prit son courage à deux mains et ses jambes à son cou pour s’élancer sur les traces de la jeune fille, lui qui n’avait jamais couru après une femme dans la rue ! Parvenu à sa hauteur, il s’inclina galamment devant elle et lui dit un mensonge en guise de compliment : « Permettezmoi, mademoiselle, de vous féliciter . Votre talent m’a séduit durant toute la représentation. » Et elle, nullement effarouchée, de lui répondre par un sourire qui acheva de le ravir. Un courant de sympathie s’établit spontanément entre les deux jeunes gens. Il l’accompagna à son autobus. Avant de se séparer, ils se donnèrent, pas plus tard que pour le lendemain, un rendez-vous dont elle fixa elle-même l’endroit et le moment : Gibert Jeune à 17 heures.

À l’heure dite, Adhémar était présent au rendez-vous quand il s’aperçut avec effroi qu’il s’était trompé de lieu pour avoir, distrait comme toujours, confondu Gibert Jeune avec Gibert tout court. Prenant derechef ses jambes à son cou, il se lança éperdument dans une nouvelle et folle poursuite. Il courut à perdre haleine jusqu’au moment où il vit au loin, se découpant dans la brume de l’automne, l’adorable silhouette l’attendant avec une patience qui mit le comble à son bonheur et à son essoufflement. À dater de cet instant, il sut que leurs destins étaient noués. Il emmena Anna prendre une tasse de thé chez Albion qui était à la rue Soufflot ce qu’était Basile à la rue Saint-Guillaume. Ils échangèrent quelques confidences sur leurs études et sur leurs familles. Que d’affinités entre eux et peut-être même une lointaine parenté, la mère d’Anna étant originaire de Tokat comme l’était le grand-père d’Adhémar, de cette Tokat dont on disait les habitants tous cousins... Leurs rencontres se firent quotidiennes. Le tendre sentiment qu’inspirait la jeune fille à Adhémar ne faisait que grandir jour après jour. Mais Adhémar avait conscience qu’Anna éprouvait pour lui une amitié, vive sans doute, mais non véritablement de l’amour. Il résolut alors de la captiver par le panache dont il était capable, celui de son passé dont il était si fier. Il mobilisa son ardeur et son énergie pour mettre au point la première ébauche de ce qui allait devenir l’œuvre de sa vie mais qui, jusqu’alors, avait hanté son imaginaire plus qu’il n’avait nourri sa réflexion. Le coup de baguette magique qui transforma le rêve en réalité, il le dut à Anna. Il consacra aux Amiras 3 , ses ancêtres, une conférence qu’il donna dans un foyer d’étudiants arméniens qui découvrirent, en l’occurrence, un sujet dont ils ignoraient tout. Anna, à qui Adhémar avait dédicacé son texte, en fut émerveillée au point de paraphraser un mot fameux : « Amour, que ne fais-tu pas faire à ceux que tu tiens ! »

Après avoir conquis la fille, il fallait séduire le père. Là, Adhémar se heurta à un roc. Il dut inventer mille stratagèmes pour le surmonter. Sans être hostile à un mariage, M. d’Anamour en reculait perpétuellement la date à seule fin de retarder le départ de sa fille pour l’étranger. La première étape de la lutte que mena Adhémar contre l’obstruction de son futur beau-père reposa sur l’arme providentielle que constituait la conférence. Il la traduisit très consciencieusement en arménien et la prononça un soir de printemps devant l’arménité chevronnée de Paris buvant ses paroles. Quand il clôtura son intervention, il eut droit à une longue ovation marquée par une initiative spectaculaire de M. d’Anamour. Celui-ci, en effet, courut féliciter et même embrasser Adhémar qui crut la partie gagnée. Quelle candeur ! M. d’Anamour avait été charmé par le conférencier sans l’être pour autant par un éventuel gendre qui avait devant lui, se disait-il, tout le temps de prendre son mal en patience. Adhémar, de son côté, était loin de s’avouer battu. Il était prêt, le cas échéant, à opter pour un enlèvement ! Les chevaliers de Saint-Lazare de Jérusalem vinrent opportunément à sa rescousse, offrant à son combat l’occasion de marquer un second but. Placé au temps des croisades sous la grande maîtrise du patriarche arménien de Jérusalem, l’ordre de Saint-Lazare comptait dans ses rangs, à ce titre, quelques Français d’ancienne extraction arménienne. Il avait alors pour grand maître un Bourbon d’Espagne et pour grand prieur de France le duc de Brissac. L’Ordre donnait un bal dans un hôtel particulier du Ranelagh. Adhémar était décidé à s’y rendre avec Anna. Le prétexte ne pouvait être meilleur pour exiger des Anamour la célébration de fiançailles faute desquelles la présence d’Anna à cette soirée n’eût pas été pensable. Tel fut du moins l’argument invoqué et admis. C’est ainsi que le jeune couple fêta une « officialisation » de son existence obtenue à l’arraché.

Lorsque Adhémar, portant habit et cape noire de l’Ordre, présenta sa fiancée au duc de Brissac, celui-ci, la regardant droit dans les yeux, la félicita en ces termes : « Vous ne pouviez, mademoiselle, faire un meilleur choix. Votre fiancé possède toutes les qualités puisqu’il est chevalier de Saint-Lazare ! » Et de l’inviter à danser sous les yeux éblouis d’Adhémar qui vit ce grand seigneur et son grand uniforme emporter sa fiancée dans les sublimes dédales d’une valse ducale...

Le temps pressait. La convocation d’Adhémar au Quai d’Orsay et sa nomination à Sofia en qualité de stagiaire d’Europe orientale dans une Bulgarie devenue communiste depuis la fin de la guerre parvinrent sur ces entrefaites à l’intéressé, qui évidemment voulut conclure en priorité son mariage. Mais c’était sans compter, une fois de plus, avec l’obsessionnel barrage de M. d’Anamour. Excédé, Adhémar se décida à frapper un grand coup. Conscient de ce qu’un certain sens des responsabilités échappe parfois aux hommes, il pensait qu’il appartenait aux femmes, dans les circonstances décisives de la vie, d’infléchir le cours de l’Histoire. Voltaire n’a-t-il pas dit : « Tous les raisonnements des hommes ne valent pas un sentiment de femme » ? Aussi fit-il appel à sa future belle-mère, en qui il pressentait d’ailleurs une alliée et devant laquelle il n’hésita pas à dramatiser les choses : « Madame, déclara-t-il, vous n’ignorez pas que je vais partir, comme vous n’ignorez pas que je ne partirai pas sans Anna. Elle-même, d’ailleurs, ne me laisserait pas partir sans elle. Rien ne peut nous séparer, à plus forte raison lorsque la carrière qui nous attend l’honore autant que moi-même. Dès lors, Madame, je vous conjure d’intervertir auprès de votre mari et de lui faire entendre raison . »

Dès le lendemain matin, M. d’Anamour avait cédé, acceptant même, la mort dans l’âme, que les deux jeunes gens obtiennent une dispense de publication des bans pour leur permettre, en célébrant leur mariage civil trois semaines avant leur mariage religieux, de rejoindre leur poste dans les délais impartis, en règle avec l’État comme avec l’état-civil.

Ils choisirent pour parrain de mariage (témoin selon le rite arménien) un filleul des grands-parents d’Adhémar, homme d’un rayonnant charisme et d’une grande culture, qui se nommait Ohannès Kiatibian. C’est à lui qu’échut le devoir, propre à une émouvante tradition, de tenir pendant quelque temps une croix sur la tête des époux, réunis front contre front au cours d’une cérémonie nuptiale rehaussée par les chants admirables de la liturgie arménienne et par la présence des chevaliers de Saint-Lazare portant uniforme et cape, qui de leurs épées firent une haie d’honneur aux mariés à leur sortie de l’église.

Le soir même du mariage, le couple prit l’Orient-Express.
II
L’ODYSSÉE DE L’ORIENT-EXPRESS
Avant de relater le voyage, il convient de revenir en arrière pour rapporter un incident qui faillit tout remettre en cause.

Trois semaines avant son départ, un matin — celui même de son mariage civil —, Adhémar avait reçu du ministère une lettre courroucée lui demandant de venir, toutes affaires cessantes, s’expliquer sur son « mécontentement d’être affecté à Sofia »... Abasourdi, Adhémar avait couru au Quai où il fut mis en présence de M. de Pradelle de Latour-Dejean, organisateur du concours, qui lui réserva un accueil glacial et lui mit sous les yeux un télégramme reçu de notre ambassadeur 4 en Bulgarie, Balthazar Battavan, et ainsi conçu : « J’apprends que M. de Lampron n’est pas satisfait de sa nomination à Sofia et souhaiterait être envoyé ailleurs. Dans ces conditions, je suggère que ce candidat soit affecté dans un poste plus conforme à ses vœux et que l’on me renvoie en vue d’un nouveau stage M. Paul Raland dont j’ai apprécié les services . » La première stupeur passée, Adhémar n’eut aucun mal à dénouer la trame d’une machination peu glorieuse. Huit jours plus tôt, il avait, comme on l’a vu, reçu du ministère une lettre l’informant de sa nomination à Sofia en qualité de stagiaire 5 d’Europe orientale et le convoquant au Quai. Là il avait rencontré un certain nombre de jeunes gens, les uns partant comme lui en poste, les autres rentrés de stage et ayant échoué au concours. Parmi ces derniers, il retrouva un vieux camarade, Paul Ralant, qui était l’un de ceux que Paul Boyer aimait appeler ses « poulains » et que le « sourcier », comme il se désignait lui-même, avait arraché en Touraine à la modeste condition de fils d’agriculteur. Il revenait précisément de Sofia ! Adhémar lui dit son bonheur d’y être lui-même nommé, mais aussi sa surprise de l’être dans un pays dont il ignorait la langue, alors que le stage était censé avoir pour but de perfectionner des connaissances linguistiques déjà acquises (deux diplômes étaient nécessaires et Adhémar possédait ceux de russe et d’arménien). Il allait très vite apprendre à ses dépens que cette remarque maladroite était loin d’être tombée dans l’oreille d’un sourd car Paul Ralant s’empressa de faire part à l’ambassadeur Battavan de l’« amertume » ressentie par le nouveau stagiaire à l’idée de ne pas connaître le bulgare... Et l’ambassadeur de bondir, à l’instar de son collaborateur malchanceux, sur l’occasion de forger une calomnie.

Pour preuve de sa bonne foi, Adhémar fit valoir à son interlocuteur le fait qu’il se mariait le jour même pour procéder avec la diligence voulue aux formalités qui devaient lui permettre de prendre le chemin de la Bulgarie en compagnie de son épouse. M. de Latour-Dejean donna alors à Adhémar le conseil d’écrire à l’ambassadeur une lettre pour lui assurer que « cette nomination comble ses vœux », et lui-même lui télégraphia de « réserver bon accueil à Adhémar de Lampron, des services auquel il n’aura qu’à se louer et dont la présentation est excellente ». L’ambassadeur s’inclina. Quant à l’administrateur des « Langues O », auquel Adhémar rapporta l’incident, il lui adressa ce cuisant reproche : « Les Arméniens sont connus pour être diplomates. Là, mon cher Lampron, vous avez failli à la vertu première de votre race . » « Voilà qui commence bien », se dit le malheureux Adhémar, atterré par ce faux pas autant que par les traquenards tendus aux agents avant même qu’ils aient rejoint leur premier poste...


À peine installé dans l’Orient-Express, le jeune couple, ému et las, prit un dîner frugal avant d’être gagné par un sommeil profond, bercé par la marche du train et les sifflements de la locomotive. Tôt le matin, à l’arrêt de Milan, Adhémar et Anna furent réveillés par les bruyants échos d’une conversation qui semblait tenir du monologue et avait pour auteur un voyageur récemment monté dans le train et qui s’entretenait avec un parent ou un ami resté sur le quai. Il s’exprimait dans un très joli français, ensoleillé par le verbe chantant du Levant et plus particulièrement par les «r» roulés de ce que les connaisseurs appelaient l’accent « pérote », de Péra, quartier élégant de la Constantinople d’autrefois. Un peu plus tard, Adhémar découvrit le personnage dont la tenue ne pouvait passer inaperçue : polo blanc et pantalon de même couleur, bras nus et mains gantées, toujours de blanc. Il voyageait seul mais jeta vite son dévolu sur un compagnon de route qu’il ne quitta plus, se tenant assis à côté de lui et prenant ses repas avec lui dans le wagon-restaurant qui faisait alors tout le charme des déplacements en train. Ce compagnon était francophone comme lui mais il n’en avait ni la classe ni l’aisance, ni non plus l’accoutrement dont la couleur virginale résistait par miracle à la pollution dans laquelle baignaient les convois ferroviaires de l’époque. Si l’on excepte son compagnon de fortune, l’inconnu ignora durant tout le trajet les autres voyageurs, à commencer par Adhémar qu’il croisait souvent dans le couloir du wagon sans jamais l’honorer d’un regard, si ce n’est de froideur.

En gare de Venise, trois hommes de grande distinction vinrent saluer, en lui témoignant force marques de respect, l’inconnu de blanc vêtu et de blanc ganté. Quelle ne fut pas la surprise d’Adhémar d’entendre ces personnages s’exprimer en turc, et quel turc ! De l’osmanli 6  ! Dans leurs propos comme dans leurs gestes, ils évoquaient à s’y méprendre la cour ottomane. Le mystérieux voyageur était sans cesse gratifié du titre de « Büyük Eltchi Bay », équivalent de « Monsieur l’ambassadeur ». Les trois « Vénitiens », qui se tenaient visiblement selon la préséance du rang et de l’âge, ne pouvaient être, selon toute apparence, que le consul général de Turquie, assez âgé, le consul adjoint, qui l’était moins, et le jeune vice-consul. Très élégante et maniérée, la conversation ne se prolongea pas longtemps, le train s’apprêtant à repartir. Alors Adhémar crut vraiment l’Empire ottoman ressuscité lorsque les trois diplomates, s’inclinant devant leur illustre interlocuteur, portèrent dans un ensemble parfait leur main à leur front.

Resté seul, le Turc ambassadeur retrouva son compagnon de route et l’entretint des contraintes de son métier : « Nous devons être formés à avoir la bouche cadenassée (sic). Nous ne nous appartenans pas, nous appartenons à l’État que nous représeatans . » Adhémar n’allait pas tarder à apprendre qu’il s’agissait d’un ténor de la diplomatie turque qui regagnait Sofia pour prendre congé des autorités bulgares. Il s’apprêtait à occuper le poste d’ambassadeur de Turquie à Moscou. Son nom était Kémal Kavur.

Toujours dans le train, Adhémar et son épouse eurent rapidement l’occasion de faire la connaissance du « courrier de cabinet » français, Pierre Bossuge, convoyeur de la célèbre valise diplomatique. Cette rencontre fut une réelle aubaine pour les débutants qu’ils étaient. M. Bossuge était à l’époque le plus connu de ces « courriers ». Il était reçu à la table des ambassadeurs auxquels il remettait son précieux chargement. Avec les Lampron, il fut adorablement disert. Il leur raconta avec beaucoup d’esprit les Affaires étrangères dont il connaissait tous les secrets, tous les potins et tous les agents, des plus grands aux plus petits. Il passa le voyage à les initier aux us et coutumes de la Carrière, à ses particularités, à son cérémonial, à ses intrigues, en un mot à ses bons et ses moins bons côtés. Il donna à Adhémar un conseil dont celui-ci ne devait jamais oublier la pertinence et auquel il s’est félicité, par la suite, de s’être conformé à la lettre. « Aujourd’hui, lui dit-il, vous occupez au bas de la hiérarchie une place des plus modestes, mais vous devez vous y cramponner sans céder à aucune réception ni à aucun découragement, et vous verrez un jour que vous n’aurez pas à vous en repentir . » Avide de mondanités et d’apparat, Adhémar voulut savoir s’il était concevable pour un simple stagiaire d’inviter son ambassadeur. « Attendez quelques mois, fut la réponse, et si vous vous entendez bien avec lui, il se fera un plaisir d’accepter votre invitation . » « Sachez , dit-il également, qu’à Sofia l’ambassadeur et l’attaché militaire ne s’entendent pas, mais pas du tout, et il en résulte un climat cher à Peyrefitte dont toute l’ambassade pâtit. » Et de conter l’incroyable histoire de l’ambassadeur qui s’était entiché d’un petit âne dont il ne voulait pas se séparer, même en voyage. Actuellement en congé, il avait donné à l’animal, pour mode de transport, un fourgon de l’Orient-Express et avait chargé la gouvernante de ses enfants de l’en extraire aux arrêts du train. Ce voyageur à quatre pattes fut immobilisé à la frontière autrichienne pour manque de papiers en règle et il dut, en compagnie de la gouvernante, attendre deux jours avant de poursuivre sa route. Il trépassa à son arrivée dans la propriété savoyarde de l’ambassadeur. « Sachez , dit encore l’intarissable conteur, que nul ne lit les innombrables dépêches dont M. Battavan inonde les tiroirs du Quai d’Orsay . »

L’épopée de l’Orient-Express fut marquée par une troisième rencontre, celle d’un jeune diplomate bulgare nommé Alfred Kérémidarov qui prit un plaisir visible à montrer aux Lampron des photographies de Sofia. En bon communiste, il évita soigneusement le joli palais royal et plus encore la très belle cathédrale Alexandre Nevski pour ne proposer à leur admiration que la lourde et massive architecture stalinienne des bâtiments où siégeaient les maîtres du nouveau pouvoir.

Au terme de leur seconde nuit passée dans le train, Adhémar et Anna se réveillèrent dans un autre monde. L’Europe s’était évanouie. À sa place avait surgi l’Orient. Ils étaient arrêtés en gare de Belgrade dont les quais, qui leur parurent nombreux et sans fin, étaient envahis par une multitude bigarrée de paysans en tenue folklorique, les hommes coiffés d’une sorte de toque et les femmes entourées de leur basse-cour, ânes et mulets hennissant de toutes parts et croulant sous le poids de lourds paniers remplis de légumes et de fruits, le tout grouillant dans le plus grand bruit et le plus grand désordre.

Puis, à mesure que le train s’enfonçait dans les Balkans profonds, la civilisation se faisait de plus en plus discrète. Il ne subsistait de l’Orient-Express qu’un seul et unique wagon-lit rattaché aux tortillards locaux et s’arrêtant à tout moment pour ramasser sur son passage quelque villageois, les bras chargés de poules et de canards. Quel contraste avec ce qu’était, pareil à lui-même sur tout son parcours, l’Orient-Express d’avant le communisme ! Le train approchait de la frontière bulgare, le long de laquelle couraient d’épais barbelés, rideau de fer oblige. Immobilisé à la douane, le convoi se mua en tribunal et les douaniers en juges, examinant passeports et bagages avec une sorte de délectation morose. Seuls les diplomates étaient exemptés de la fouille. Une métamorphose de plus se produisit : l’ambassadeur turc, plus ganté que jamais, mais cette fois de gris, avait troqué son polo blanc contre un costume bleu marine sorti de chez le meilleur faiseur et couronné d’un nœud papillon très François-Poncet. Une somptueuse Mercedes noire était garée aux abords du train et son chauffeur à casquette s’affairait à caser dans le coffre du véhicule les nombreuses valises de son maître, toutes du plus beau cuir et du plus grand luxe.

Les formalités terminées, les douaniers, au nombre de cinq ou six, sanglés dans des uniformes à la prussienne, se rangèrent au pied du train et saluèrent militairement le « wagon venu de l’Ouest » et ses diplomates, auxquels il restait à franchir une centaine de kilomètres pour atteindre la capitale. Enfin, au terme de quarante-huit heures de voyage, l’Orient-Express entra en gare de Sofia, où les Lampron furent accueillis le soir du 1 er septembre 1955 par Joseph-Marie Bonavita, un Corse fort distingué, exubérant et poète, conseiller du poste, qui, en l’absence de l’ambassadeur, exerçait les fonctions de chargé d’affaires de France et qui fut surpris de voir le nouveau stagiaire « accompagné d’une femme ». Mais « c’est la sienne », lui glissa à l’oreille une secrétaire. M. Bonavita emmena le couple dîner chez lui avant de le conduire à l’hôtel Bulgaria, beau vestige d’un passé défunt, où l’attendait une chambre spacieuse. En prenant congé, il dit à Adhémar de se présenter à l’ambassade le lendemain matin à 10 heures.
III
PREMIERS PAS À SOFIA
Le premier contact d’Adhémar avec Sofia lui apparut prometteur. La ville était tout sourires avec ses massifs verts et ses demeures avenantes sous un ciel bleu. C’est surtout lui qui avait le cœur en fête. Il pensait vivre un rêve, un moment de grâce donnant vie à maints songes qui depuis longtemps peuplaient son imagination. Il se voyait déjà diplomate ! Et, du même coup, il se vit longeant une sorte de voie triomphale plantée de somptueux pavés rectangulaires, apparemment surgis de terre à force d’être taillés en hauteur dans un ensemble du plus bel ocre, provenant d’un présent à la Bulgarie de l’empereur François-Joseph d’Autriche.

Il s’agissait là de l’artère principale de la capitale, nommée comme il se doit boulevard de Russie, qu’Adhémar parcourut quelques minutes avant de déboucher sur une grande et belle place, tapissée des mêmes pavés, au centre de laquelle se dressait une statue équestre du Tsar libérateur 7 Alexandre II donnant à cette place une allure véritablement impériale. Obliquant vers la gauche pour traverser un parc et longer l’église Alexandre Nevski — dont la coupole avait été redorée avec de l’or offert par l’URSS (!) et dont la crypte abritait l’une des plus belles collections d’icônes du monde —, Adhémar ne fut pas long à découvrir l’ambassade qui se composait d’un hôtel particulier et d’une villa, le premier étant la résidence de l’ambassadeur — ancien hôtel particulier d’un magnat bulgare — et la seconde, de dimension plus réduite, abritant la chancellerie, en d’autres termes les bureaux. C’est là qu’Adhémar sonna, le cœur battant.

Un huissier, auquel il déclina son identité, l’accueillit par un déférent : « Bonjour, Monsieur l’attaché », dont il retint la consonnance flatteuse plus que le mauvais accent. Envahi d’une intense fierté, d’une jubilation débordante, il s’efforça de n’en rien montrer. Il suivit l’huissier qui le conduisit au premier étage dans le bureau du chargé d’affaires. Celui-ci, toujours très aimable, lui fit connaître la disposition des lieux et les agents de la maison à l’exception de l’attaché militaire, le colonel de Marsan, qui régnait sur le deuxième étage où il était, on le sait déjà, la bête noire de l’ambassadeur et dès lors la terreur de l’ambassade, qui le fuyait comme la peste par crainte des représailles du maître des lieux. Adhémar remarqua, parmi le personnel, une femme d’un certain âge qui exerçait les fonctions de « vice-consul chef de chancellerie ». Fille de préfet, petite et vive, Mlle Bonhoure avait le regard autoritaire et la démarche masculine, mais le cœur moins sec que le verbe.

M. Bonavita mit Adhémar au courant de ses attributions. Le nouveau stagiaire devait, en premier lieu, parcourir tous les matins la presse locale pour en signaler les informations au chef de poste et, le cas échéant, les nouvelles susceptibles de faire l’objet d’un télégramme au « Département 8 ». Malgré son ignorance de la langue, cette lecture des journaux n’effrayait pas outre mesure Adhémar que la connaissance du russe devait, pensait-il, aider à comprendre assez facilement le bulgare qui, sans être mélodieux et poétique comme la langue de Pouchkine, offrait le double avantage d’être proche du russe et en même temps plus accessible. Cependant, si Anna, plus douée que son mari sur le plan linguistique, put le parler rapidement, Adhémar l’apprit moins vite. Il avait apporté avec lui la docte grammaire de Léon Beaulieux dont les considérations trop savantes le déroutèrent. Il se morfondit dans cette lecture ingrate jusqu’au jour où, compatissant, un attaché militaire britannique lui mit sous les yeux un cours polycopié conçu dans l’anglais le plus limpide, où il découvrit un bulgare d’une clarté éblouissante et d’une concision remarquable qui lui permit enfin d’assimiler facilement cette langue. Les cartésiens ne se trouvent pas toujours là où l’on pense.

Le nouvel arrivant était d’autre part appelé à rédiger une revue de presse mi-mensuelle, cette période correspondant aux dates de la « valise » reliant Sofia à Paris tous les quinze jours, à bord évidemment de l’Orient-Express. Pour accomplir ce travail, il s’aiderait d’une analyse quotidienne des feuilles locales, sommairement écrite dans un français approximatif par un Bulgare haut en couleur, nommé Bojidar Stoitchkov, qui avait toujours le mot pour rire. « Dans les journaux bulgares, disait-il, il n’y a de vrai que la date ... » Cette boutade constitua pour les Lampron la meilleure introduction au communisme, à ses impostures et à ses ravages. Adhémar devait également collaborer au « Chiffre 9 », de la salle duquel il sortait un jour lorsqu’il entendit derrière lui un grand bruit. Revenant sur ses pas, il découvrit sa chaise couverte de gravats : une partie du plafond venait de s’effondrer.

Le premier contact précis du couple avec le régime qui sévissait à Sofia depuis plusieurs années fut nocturne. Un brouhaha d’outre-tombe surprit Adhémar et Anna dans leur sommeil. La nuit était transpercée de hurlements rauques ponctués de coups sourds alternant avec de sinistres bruits de botte. Il s’agissait d’exercices de l’armée bulgare procédant, au pied même de l’hôtel Bulgaria, aux répétitions de la revue militaire appelée à célébrer, à la date toute proche du 9 septembre, une fête nationale commémorant la prise de pouvoir du nouveau régime.
Ce cauchemar se renouvela les nuits suivantes avant d’aboutir, le matin du 9 septembre, à un défilé monstre auquel assistèrent les Lampron qui, à cette occasion, retrouvèrent le jeune Alfred Kérémidarov rencontré dans le train et veillant au protocole de la manifestation.
Le défilé se déroulait dans l’espace compris entre l’ancien palais royal, reconverti en musée de peinture, et le nouveau mausolée de marbre édifié juste en face et abritant le corps embaumé de Guéorgui Dimitrov, fondateur du communisme bulgare. La revue militaire, se voulant à la fois martiale et « pacifiste », était suivie d’un interminable défilé populaire censé illustrer le bonheur d’un peuple comblé par les bienfaits du marxisme-léninisme. Mais quoi de plus triste à voir qu’un peuple en marche parce qu’on le fait marcher ? Et les immenses portraits en étoffe, frappés à l’effigie de dirigeants plus disgracieux les uns que les autres et se balançant au-dessus des marcheurs qui les portaient à bout de bras, n’étaient guère faits pour rendre le spectacle plus attrayant... Quel crédit accorder à ces dirigeants qui ne cessaient, à la tribune ou dans la presse, de se réclamer du peuple, d’exalter le peuple, et qui ne craignaient pas d’afficher à l’égard de ce même peuple un colossal mépris, rien que par leur mode de déplacement ? Ne circulaient-ils pas à bord de puissantes voitures — les ZIM et autres ZIS — où d’épais rideaux les dérobaient à la vue de la foule et dont les chauffeurs n’éprouvaient aucun scrupule à foncer sur les passants assez distraits pour ne pas leur faire place avec l’effroi et la célérité de rigueur ? Cette situation était encore aggravée par le fait que lesdits passants, pour la plupart fraîchement amenés de leurs campagnes ou de leurs montagnes, ignoraient systématiquement la nécessité de regarder à gauche et à droite avant de traverser une artère citadine...

Les débuts sofiotes 10 des Lampron furent marqués par une rencontre qui éclipsa toutes les autres en la personne du comte Raymond de Miribel — auquel les avait recommandés son « cousin et ami » Louis de Bellecombe, condisciple d’Adhémar aux Langues O — qui, de tous les Français de Bulgarie, fut celui qui les reçut le mieux et les fêta le plus. Attaché commercial près l’ambassade, M. de Miribel était un homme hors du commun. Grand et fort, la carrure puissante et la voix conquérante, les traits plus racés que fins, le menton volontaire et le sourire tantôt hautain, tantôt charmeur, tout son personnage dégageait une autorité qu’il tenait, disait-on, du maréchal de Mac-Mahon dont il était le descendant. Presque tous les soirs, pendant plusieurs semaines, Miribel prodigua aux Lampron les marques d’une grande et fastueuse attention. Il les mena partout où il était encore possible, à Sofia, de connaître du bon temps et surtout de bons restaurants, devenus de plus en plus rares. Il variait savamment ses menus et ses vins, passant avec un égal bonheur du caviar au saumon et du homard aux côtelettes de Kiev. Il conduisit Adhémar et Anna au restaurant hongrois nouvellement ouvert et dont le cadre spacieux, les musiciens tsiganes et le vin de Tokay ne rachetaient pas la médiocrité de la chère. Le quartier général de Miribel se trouvait au Dobroudja ou Club russe, familièrement appelé « Le Rousski », seul endroit resté un lieu de bon goût, dont la cuisine encore savoureuse et les serveurs encore stylés en faisaient le refuge gastronomique du corps diplomatique. Là, sur la table de Miribel, caviar et vodka trônaient en majesté et se consommaient en abondance. Un soir, on servit au trio un caviar qui, tout en paraissant des plus acceptables, déplut à l’hôte qui le renvoya avec force éclats de voix. Le serveur, attentif comme toujours, paraissait au désespoir face à un Miribel qui était tout à la fois la providence et la terreur du restaurant. L’amphitryon savait accompagner les bons plats de bons mots. Il adorait conter, entre autres, une anecdote personnelle qui faisait pétiller ses yeux de malice. Il expliquait que le traitement reçu de l’État subvenait, à Sofia, à ses menus plaisirs, qu’il pouvait satisfaire sans toucher à son patrimoine et « rouler ainsi honnêtement la République ... ». Le panache déployé par Miribel procurait certes beaucoup d’agrément aux Lampron, mais il les berçait d’illusions en creusant davantage le fossé entre une Sofia révolue et une Sofia soviétisée.


Une semaine avant le retour de l’ambassadeur, M. Bonavita convia les Lampron à entendre à la salle Bulgaria — attenante à l’hôtel du même nom — un concert dirigé par Sacha Popov, chef d’orchestre de réputation internationale. À l’entracte, Adhémar se retrouva brusquement nez à nez avec l’ambassadeur turc de l’Orient-Express, auquel le présenta le chargé d’affaires. Et l’ambassadeur de toiser Adhémar en lui posant à brûle-pourpoint, tel un défi, la question de savoir s’il venait d’arriver. Adhémar était abasourdi. Comment pouvait-il être traité aussi cavalièrement par un homme qu’il avait croisé trois semaines plus tôt dans tous les recoins de l’Orient-Express ? Il savait les diplomates turcs d’une susceptibilité maladive, mais il savait aussi n’avoir rien fait pour s’attirer les foudres de Kémal Kavur, qui lui tourna aussitôt le dos pour s’absorber dans la contemplation du plafond.

Adhémar se souvint du grand orientaliste René Grousset qu’il avait fort bien connu lorsqu’il avait 20 ans et qui lui avait dédicacé son Histoire d’Arménie en des termes particulièrement flatteurs : « À Adhémar de Lampron, espoir de l’histoire arménienne de demain . » Or, précisément, M. Grousset avait, à la fin des années 1940, organisé une exposition d’art turc au musée Cernuschi dont il était le conservateur, et il avait à ce propos dit à Adhémar que « l’ambassadeur de Turquie — à l’époque Adnan Menemendjoglu — était le membre le plus ombrageux de tout le corps diplomatique accrédité à Paris ... » M. Bonavita essaya de réconforter Adhémar. Il attribua l’attitude du Turc au fait que le nouvel arrivant ne lui avait pas, selon l’usage, adressé sa carte de visite. Mais, pour ce faire, expliqua le chargé d’affaires, il faut être titulaire d’un passeport diplomatique « alors que vous ne possédez qu’un passeport de service ». C’est ainsi qu’Adhémar prit conscience d’être l’objet d’un certain nombre de mesures discriminatoires : son prédécesseur, tout stagiaire qu’il fût, avait bien un passeport diplomatique 11 et percevait de surcroît un traitement supérieur au sien alors qu’il était célibataire ! Et voilà qu’un Adhémar marié et beaucoup plus diplômé — il possédait une licence d’histoire qui rehaussait avantageusement ses titres des Langues O — était honteusement déprécié ! Toutes ces anomalies, il était bien décidé à les soumettre d’urgence à l’appréciation de l’ambassadeur en la personne duquel il s’apprêtait à affronter, ce qui n’arrangeait rien, l’homme qui avait voulu lui barrer la route de Sofia !
IV
L’AMBASSADEUR BALTHAZAR BATTAVAN
Sitôt arrivé, M. Battavan se montra bienveillant envers Adhémar, dans les doléances duquel il vit, de toute évidence, une bonne occasion d’effacer un mauvais souvenir. « Il n’est pas rare , déclara-t-il à son nouveau collaborateur, de voir le Département prendre à l’égard d’agents nommés de fraîche date, à plus forte raison quand ils sont jeunes, des mesures arbitraires qui ne sont jamais que des ballons d’essai. Il suffit alors de rappeder à l’ordre le ministère qui généralement fait machine arrière . » Et l’ambassadeur de prendre sa plus belle plume pour demander au Quai de « mettre M. de Lampron à même d’accomplir convenablement sa mission par l’octroi d’un passeport diplomatique et d’une rémunération décente ». Le Quai obtempéra sur-le-champ. Adhémar put enfin adresser ses cartes à ses collègues. Mais il n’était pas pour autant au bout de ses peines. En effet, les Lampron eurent soudain à faire face au plus inattendu des ressentiments, celui de Raymond de Miribel ! « Mais enfin , explosa le comte à l’adresse d’Adhémar, Pourquoi n’avez-vous pas fait une visite à l’attaché militaire,  ? » Devant le silence surpris et gêné d’Adhémar, Miribel reprit de plus belle : « Mais enfin, connaissez-vous l’existence des visites de courtoisie  ? » Adhémar dut admettre qu’il lui fallait apprendre le protocole de la Carrière, l’éducation reçue dans sa famille, si bonne qu’elle eût été, n’ayant pas porté sur les subtilités de la diplomatie. Il avait eu le tort, certes, de ne pas présenter ses devoirs au colonel, comme il avait eu celui de ne pas envoyer ses cartes à ses collègues... Mais, dans les deux cas, la véritable responsabilité incombait à autrui, au ministère qui l’avait privé du passeport qui lui était dû et au chargé d’affaires qui lui avait tu son devoir. « Mais encore, rugit Miribel devenu pourpre, c’est une question de bon sens, tout nouvel arrivant, surtout quand il est moins gradé, se doit de visiter les agents de rang supérieur . » Son interlocuteur s’abstint de le contredire, tout en faisant valoir que le bon sens ne supplée pas forcément à l’ignorance.

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