La chair et le néant
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La chair et le néant , livre ebook

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Description

Suite à une rupture sentimentale Sylvain peine à se remettre en selle. Sa rencontre avec Laetitia, une étudiante, ne l’aide pas vraiment : il persiste à tout passer au crible de l’analyse, surtout lorsqu’il partage son lit, alors que ces moments devraient lui redonner goût à la vie. L’amour physique lui apparaît désormais comme un tour de magie à l’astuce éventée.
S’ajoutent à cela des hallucinations et des colères violentes contre le système d’aliénation médiatique qui le décident peu à peu à passer à l’action.
N’aspirant plus à mener une vie rangée dans les cases standards de l’accession à la propriété et de la conjugalité, il se rend à Paris pour y éliminer Merlin, animateur autoproclamé « le plus débile de la télé ». Un des pires responsables selon Sylvain de la tyrannie économique que nous subissons. Mais tel le Feu follet de Drieu La Rochelle, il perdra toutes ses illusions au cours de cet ultime tour de piste.
Au terme d’un périple qui le mènera entre autres au planétarium et entre les bras d’une fille perdue, il découvrira la nature du principe qui nous conduit tous, de la chair, au néant.
Sylvain Lapo est professeur de philosophie à Amiens. Il collabore au journal Fakir depuis sa création. La chair et le néant est son premier roman.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2015
Nombre de lectures 39
EAN13 9782359626896
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Résumé
Suite à une rupture sentimentale Sylvain peine à se remettre en selle. Sa rencontre avec Laetitia, une étudiante, ne l’aide pas vraiment : il persiste à tout passer au crible de l’analyse, surtout lorsqu’il partage son lit, alors que ces moments devraient lui redonner goût à la vie. L’amour physique lui apparaît désormais comme un tour de magie à l’astuce éventée.
S’ajoutent à cela des hallucinations et des colères violentes contre le système d’aliénation médiatique qui le décident peu à peu à passer à l’action.
N’aspirant plus à mener une vie rangée dans les cases standards de l’accession à la propriété et de la conjugalité, il se rend à Paris pour y éliminer Merlin , animateur autoproclamé « le plus débile de la télé ». Un des pires responsables selon Sylvain de la tyrannie économique que nous subissons. Mais tel le Feu follet de Drieu La Rochelle, il perdra toutes ses illusions au cours de cet ultime tour de piste.
Au terme d’un périple qui le mènera entre autres au planétarium et entre les bras d’une fille perdue, il découvrira la nature du principe qui nous conduit tous, de la chair, au néant.

Sylvain Lapo est professeur de philosophie à Amiens. Il collabore au journal Fakir depuis sa création. La chair et le néant est son premier roman.
Sylvain Lapo

LA CHAIR ET LE NÉANT

Roman



ISBN : 978-2-35962-689-6
Collection Blanche
ISSN : 2416-4259


Dépôt légal Février 2015
©couverture Ex Aequo
©2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.





Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr
À mes parents,
qui m’ont fait chair
et sorti du néant.
« Tous les sentiments puisent leur absolu
dans la misère des glandes ».

Cioran
1



J’ai rendez-vous avec un copain, Marc, l’archétype même du beau brun aux yeux bleus. Il a promis de me donner le téléphone d’une fille disponible et peu farouche. D’après lui elle me distraira « à coup sûr » de mon récent célibat. Rendez-vous a été pris chez son employeur : La brasserie Jules, un restaurant guindé où on sert des cadavres de mollusques sur de vastes plateaux en faisant des manières. Serveur, séducteur, il a eu de nombreuses occasions d’emprunter des canaux vaginaux. Son portable dégouline de numéros aux cheveux longs. Me refiler celui d’une sirène qu’il a déjà harponnée n’est donc pas de la générosité de sa part, plutôt une façon d’entretenir notre amitié à moindres frais.
Tiens, me fait-il, je suis pressé, c’est le service.
Je glisse le papier dans ma poche sans même le regarder. Marc m’épargne bien des efforts. Nous devons aujourd’hui pour « aimer » nous déplacer vers d’autres corps en traversant des distances relationnelles considérables, des océans d’indifférence. C’est du moins ce que m’ont appris mes quelques tentatives dans ce domaine. Et puis, après ce que je viens d’endurer, peu m’importe les aspects psychologiques du moment que le corps en question soit joli. On assouplit volontiers son caractère pour des compensations fessières ou mammaires.
Je m’attarde un moment pour considérer à mon aise mon proche entourage : les convives sont attablés et s’apprêtent à interpréter pour la énième fois la comédie du repas gastronomique. Approbation du vin par le client feignant l’expertise mais se délectant avant tout d’être placé en position de connaisseur. Service chichiteux des plats. Grandiloquence de la carte. Près de moi, deux vieilles poules au goitre ridé picorent à bons coups de bec dans la conversation. Assis près de l’une d’elles, un jeune homme qui, au vu de leur ressemblance, doit être son fils. Ainsi elle a prévu une assurance sur le néant. Il a hérité de quelques-uns de ses gènes en échange de quoi, après sa décomposition, il continuera à la faire subsister sous forme de traces chimiques résiduelles sur des neurones mnésiques dans un coin de son esprit.
Je m’assois à une table laissée libre près de la fenêtre et commande un apéritif. Marc, l’air enthousiaste, me l’apporte fissa.
Tu n’as pas l’air pressé aujourd’hui ?
Contrairement à toi j’ai pas tout un harem à combler.
Console-toi, tu vas bientôt t’amuser.
Au cas où tu l’aurais oublié tu me parles d’une fille là, pas d’un jeu.
Appelle-la tout de suite. Je te coache si tu veux.
Tu crois pas que t’abuses ? Allez, lâche-moi maintenant, c’est bon.
Marc s’éloigne en mâchonnant son envie de m’en répliquer une. Je crois l’entendre marmonner :
Eh bien mange-le si c’est bon ! Mais visiblement il n’a pas le temps pour une dispute.
Qu’est-ce qui m’a pris au juste ? Est-ce parce que j’ai décelé dans son intonation la pointe de condescendance de l’expérimenté désireux de se mettre en valeur ? Ou alors l’insupportable terme qu’il a utilisé « coaché » promu par Télé.1, énième coup d’État du lexique médiatique qui s’impose à la subjectivité du public. Je dois être à cran en tout cas parce qu’il n’y a quand même pas de quoi s’énerver.
À ma gauche, un taureau aux yeux noirs et au front court crache sa fumée par les naseaux en murmurant des bisous et autres sucreries à son portable. Curieusement il ne cesse de froncer ses sourcils broussailleux en prodiguant ses douceurs. Impossible de paraître content avec des sourcils pareils. Devant moi un couple. Lui porte un toast à elle, « à tes vingt ans », au jugé, elle a déjà du plomb oxydatif dans l’aile et doit plutôt en avoir trente-cinq ou quarante.
Je me dis qu’il y a aussi « une femme qui aime le bordeaux ne peut pas être complètement mauvaise », peut-être même lui souffle-t-il dans l’intimité « de quoi remplir la main d’un honnête homme », toutes ces expressions qui traînent dans les familles, les séries, les lieux de travail, qu’on ramasse « histoire de dire » et dont on va se servir parce qu’on n’a plus rien à dire ou plus le courage de se dire.


***


Assez vu et entendu, j’achète la paix à Marc avec deux euros de pourboire et sors rapidement sans même être attendri par les plaintes du vent que lacèrent les arêtes vertes et métalliques des lettres Jules de la devanture.
2



Un seul être vous manque…
Vous connaissez la suite.

Je traverse des rues désertes. C’est l’heure du repas. Aux façades de briques décrépies succèdent des immeubles gris. Pour ranger sa vie on a le choix entre les maisons individuelles et les appartements locatifs. Les premières m’effraient : les maisons sont des pyramides pour prolétaires cadres ou employés, pharaons d’un royaume domestique. On y fixe son existence. On y anticipe sa retraite. C’est là, à l’ombre de murs bien à soi que l’on va continuer à baiser, bouffer et déféquer jusqu’au terme de sa vie dans les mêmes m². C’est cela faire partie des choses moyennes : avoir une maison à soi et puis mourir. Certaines d’entre elles s’appellent Phénix, on s’y enterre de son vivant.
Mais l’appartement c’est pas mal non plus : une boîte aux murs si fins qu’ils vous condamnent à la misère sonore. Les offices HLM nourrissent une passion immodérée pour le placoplâtre, retour rapide sur investissement oblige. Grâce à quoi on peut entendre les pas, les éclats de voix les plus aigus et la pisse des voisins qui coule au-dessus de votre tête en baptêmes multiples et humiliants. De temps à autre un déménagement, soulagement inespéré pour une vacance acoustique toujours trop brève. Puis vient quelqu’un d’autre. Changer de voisin c’est changer de bourreau.
Depuis que Sandra m’a quitté, moi qui suis déjà d’un naturel taciturne, sans grande surface sociale, j’ai assisté presque en spectateur à un origami psychologique d’un genre particulier : je me suis replié sur moi-même jusqu’à limiter mes contacts sociaux au strict nécessaire. J’ai décidé de ne pas recourir aux antidépresseurs, autant par conviction (hors de question de me camer pour engraisser les labos pharmaceutiques tout en modifiant par des prises standard, à savoir prescrites à l’aveuglette par un généraliste, mon délicat équilibre neuro-chimique) que par curiosité : l’état dans lequel je me trouve, est-ce de la dépression post-conjugale ou une lucidité retrouvée ? Ce qui est sûr c’est que je considère depuis la réalité d’un regard neuf.
Les immeubles et maisons que je longe pour rentrer m’apparaissent comme de longs rubans ininterrompus et cimentés. Une succession de cubes de béton remplis d’égoïsmes humains. C’est là que les vies résident pour faire face aux images cathodiques. Dans la rue les corps se déplacent dans de la tôle posée sur du caoutchouc rond et noir vers un « domicile » c’est-à-dire la place qu’ils ont conquise grâce à leurs efforts salariés et que le hasard et les circonstances leur ont assignée.
Je sens que je suis à la veille de faire de grandes découvertes.
En arrivant j’ouvre ma boîte aux lettres, modèle réduit du rectangle où j’abrite ma vie. Des annonces de catalogue – 30, – 40 % sont censées me convaincre que je suis l’objet d’une sollicitude toute particulière de la part des sociétés de VPC. Elles devraient titiller mon sens des affaires et m’inciter à bénéficier sans vergogne de l’absence de droit du travail dans des contrées lointaines mais je n’ai besoin de rien. La plupart des tissus et objets vendus dans ces catalogues sont en effet fabriqués par des esclaves, je l’ai vu dans Capital en dégustant mes habituels ris de veau du dimanche. Comme la plupart de mes co-téléspectateurs cela ne m’empêche nullement de passer commande de temps à autre sans toujours penser aux jeunes Thaïlandais exploités, histoire de sacrifier juste le minimum au rituel des apparences c’est-à-dire au renouvellement périodique des textiles dont nous revêtons notre corps. C’est là la règle tacite sans l’observance de laquelle, quiconque, selon son métier, risque de la simple désapprobation à la disqualification sociale.
Je referme ma porte blindée et tire le papier froissé de ma poche. Laetitia… Comment faut-il faire pour l’aborder, la convaincre au moins pour un café ? Je suis resté trop longtemps avec Sandra, une relation aux rouages huilés par l’habitude. Ça ne sert à rien de tergiverser.
Allô, Laetitia ?
Oui ?
On ne se connaît pas, c’est Marc qui m’a donné ton tel.
Et alors, qu’est-ce que tu veux ?
Son timbre de voix profond et sensuel me cloue sur place et m’empêche de masquer mes intentions.
Eh bien je vais y aller direct. Je suis seul en ce moment et puisque Marc m’a appris que c’était ton cas aussi, je me disais qu’on pourrait peut-être faire connaissance.
Putain t’es gonflé, et qui te dit que j’ai pas déjà trouvé un remplaçant ? Désolé t’arrives… trop tard. Enfin… Bon… ça ne doit pas nous empêcher de nous rencontrer. Si t’es un ami de Marc t’es forcément quelqu’un d’intéressant.
Diastole et systole s’emballent brusquement, elle a des intonations si sexualisées et féminines qu’on a l’impression de s’entretenir directement avec ses hormones.
À 17 heures j’ai un trou si ça te dit.
OK.
Pas très spirituelle mais dénuée de scrupules, après tout c’est ce que je recherche non ? Un contact avec son épiderme et peut-être quelques muqueuses auxquelles, avec un peu de chance, elle me donnera accès. En ai-je si envie pourtant ? Tout d’un coup je n’en suis plus si sûr. Et puis même si elle a l’air plutôt bien disposée il faudra encore la convaincre, lui parler.
La semaine dernière j’ai vu une pub pour les Pages Jaunes avec une bonnasse brune incroyable comme on peut seulement en trouver dans ce genre de spot. Je m’étais demandé alors ce qu’il aurait fallu pour pouvoir approcher une fille pareille. Du matériel lexical bas de gamme truffé de slogans de la dictature médiatique : « c’est d’la balle », « c’est chaud », « truc de ouf ». Les mots, je l’ai remarqué, jouent de moins en moins un rôle décisif dans l’annulation de la distance entre les corps. En revanche un matériel corporel et vestimentaire de qualité est indispensable. Je suspends donc mon cynisme désenchanté au cintre et en décroche ma veste préférée du genre borsalino. Poussé par une curiosité morbide, je consulte avant ma douche la page d’accueil e-baudet de mon portable pour y découvrir les résumés des nouveaux films proposés au téléchargement. L’Internet haut débit est devenu un lien de contention supplémentaire avec la télévision et la téléphonie pour que les vies débordent le moins souvent possible hors de leur case. Tous les disques et films sont à disposition « d’un simple clic ». Pourquoi donc sortir si on vit en couple ? Et pour ceux qui vivent seuls et qui éprouvent le besoin des autres, il y a les deux membres de l’alternative, aventureuse : la boîte de nuit, ou lâche : les sites de rencontre ou le porno, à voir dans sa boîte, de nuit comme de jour : son chez soi.
Le porno : une mauvaise réponse à une question insoluble, celle du désir. Chaque jour une « nouveauté » se propose d’éponger les libidos solitaires qui ne peuvent plus se contenir. Je lis le descriptif de la dernière en date dont le romantisme raffiné, digne d’un Lamartine, se présente comme une synthèse hardie de plusieurs siècles de littérature amoureuse :
« Tout ce qu’il faut pour passer un bon moment. La jeune salope est brune. Elle se fait tout d’abord barbouiller la gueule de salive pendant qu’elle se caresse la chatte. Il la brutalise ensuite et enfonce sa petite culotte en dentelles dans le fond de son vagin… ». Je n’ai pas très envie d’aller plus loin. Comment en est-on arrivé là ? En tout cas ce qui est sûr c’est que j’ai du mal à souscrire pleinement à la conclusion du résumé : « bref une vidéo à ne pas manquer ». Je pense au contraire qu’on peut aisément se passer de cette espèce de saloperie.
Voilà quelles sortes de propositions sont formulées quotidiennement aux imaginaires connectés à l’ADSL. Ces vidéos détériorent-elles le tissu social ou est-ce parce qu’il devient difficile de nouer des relations sociales que l’on recourt à ces vidéos ? Je sais en effet pour avoir lu des enquêtes à ce sujet qu’un nombre croissant de mes congénères préfère l’abstinence ou la masturbation aux déceptions et à l’échec programmé des relations amoureuses. Mais est-ce vraiment un choix, car quand le virtuel te pompe le dard, quel élan te reste-t-il pour la réalité ? De telles images peuvent peut-être servir de palliatifs au désir mais sûrement pas à la solitude.
Dans mes classes, quoi qu’il en soit, j’ai constaté qu’elles sont largement préférées à Flaubert en guise d’éducation sentimentale. Cette mise en scène des corps dans une esthétique de plombier ou de garagiste avec les sempiternels mouvements de bielles et de pistons qui coulissent constitue l’unique viatique pour de nombreux adolescents dont les cartes du Tendre, à force, doivent sûrement prendre la forme de cartes de France…
Je baisse le store. Depuis la fenêtre je peux voir Caty Mouss offrant ses seins en dentelle pour Pavot sous un abribus. Je suis gêné par cette intrusion de l’érotisme dans l’espace public. Certes, ça reste soft sous les vitrines Decoin, mais cette omniprésence des corps offerts, en banalisant la nudité, conduit à rechercher les émois qu’ils suscitaient quand ils s’affichaient moins justement dans la pornographie. Résultat celle-ci remplit désormais les mémoires cybernétiques des ordinateurs individuels, elle voyage dans les airs dématérialisée en ondes pour s’incarner pixellisée sur les écrans des téléphones portables, elle s’étale dans les « chats » MSN ou sur les « libres antennes » des radios pour ados. À l’intérieur des boîtes crâniennes, les hémisphères cérébraux doivent finir par se galber comme des culs.
Au fond ce n’est pas tant sa diffusion tous azimuts que la pornographie elle-même qui me met mal à l’aise. Peut-être parce que je devine confusément derrière cette imagerie de la mécanique biologique, dépouillée de paroles et de sentimentalisme, une vérité que je me refuse encore à admettre.
Je me regarde dans la glace. Quelques taches de rousseur, une tristesse indélébile dans le regard qui date d’avant Sandra et pratiquement aucune ride. Non, mon portrait de Dorian Gray à moi, ce serait plutôt la calvitie temporale qui progresse au moindre de mes écarts de conduite. Aujourd’hui on s’entretient plus volontiers avec son miroir qu’avec son voisin, et le miroir répond vieillissement ou niveau de comestibilité sexuelle. La salle de bains est le lieu où s’opère la transformation du corps privé, toujours en sursis d’une odeur, d’une saleté, en corps socialisé par le savon et le shampooing. On y apprend surtout à jeter un regard distancié sur soi : celui d’un étranger sans complaisance.
En débarrassant, à l’aide de mon jetable, mes parties mandibulaires des poils apparus ces derniers jours sous l’effet de la testostérone, je repense aux quelques « praïmes » qui ont meublé mes soirées récemment : « J’ai décidé de maigrir… d’être belle » etc… L’introspection et la confession c’est fini, place au coaching et au relooking comme nouvelles sotériologies. Je me lave donc le corps et les cheveux. Une fois relevé de mes cendres séborrhéiques et sudoripares, je jauge mon potentiel de séduction en interrogeant le miroir. Mettrons-nous bientôt nos organes sexuels en contact comme ses sous-entendus prometteurs le laissent présager ? Pas si vite, elle ne m’a pas encore vu, c’est là que je découvre un obstacle propre à contrecarrer mes projets d’orgasmes futurs : un bouton sur la joue. Fort heureusement toutes sortes de molécules ont été isolées par les industriels de la cosmétique afin de mettre à l’abri nos visages de tels accidents cutanés.
Sous nos étranges contrées, un simple bouton est perçu comme une disgrâce majeure, probablement l’équivalent d’un péché d’il y a plusieurs siècles. Tout en asséchant ma faute à l’aide d’un stick, je considère l’échelle des gravités occidentales : il y a d’abord le bouton, puis loin derrière viennent le Darfour ou le Libéria. Est-ce d’ailleurs si différent pour moi ?
Mes ablutions finies, je peux à nouveau donner le change. Chacun met de plus en plus de soin à dissimuler ses défauts, ses sécrétions, sa condition corporelle. Et on sort dans la rue comme si de rien n’était en reprenant à l’occasion des idées à la platitude toute cathodique. Individus appartenant à une espèce grégaire, nous parlons volontiers le « on », nous parlons cinéma.
Je lui parlerai cinéma.
3



Il est 17 h 10 et les rues sont déjà encombrées par des actifs pressés de troquer leur condition d’esclave salarié contre celle d’esclave consumériste. Je vais être en retard. De nombreux corps s’énervent dans leur carcasse métallique pare-chocs contre pare-chocs devant des feux éternellement au rouge. Tous ces corps sont sortis de bureaux, d’usines où ils ont passé la journée à remuer diverses choses : de l’acier, de la nourriture, du plastique, mais le plus souvent du papier ou comme nous autres les profs, des mots et du vent, en échange de quoi un chiffre leur sera attribué à la fin du mois déterminant le montant de ce qu’ils pourront acheter dans des hangars à bouffe ou à chiffons. Tout en pressant le pas je me plais à observer chez certains d’entre eux les signes du relâchement de la comédie sociale qu’ils viennent d’interpréter. Ils sont sortis de scène. Un cadre à mallette qui leur a fait le coup de l’élégance anthracite au bureau s’est un peu dépenaillé, le col de chemise ouvert sur une cravate desserrée. On devine la présence de miasmes produits par ses aisselles après une journée de chauffage climatisé. Les gestes sont plus lents, plus confus, moins arrogants. Les maquillages et les poses commencent à se défaire, les cheveux à graisser.
Je pousse la porte du café, Marc me l’ayant maintes fois décrite, je n’ai aucun mal à la reconnaître. Laetitia est « à la mode » c’est-à-dire qu’elle sait se parer des derniers tissus et accessoires pour rendre sa chair sexuellement désirable. Elle correspond à l’image que je m’en étais faite : belle, rousse et creuse. Elle porte un large ceinturon de cuir marron qui, par contraste, souligne la blancheur de sa carnation abdominale, découverte, conformément aux usages en vigueur. Son chemisier à lacets laisse entrevoir par de petits losanges la naissance d’une poitrine généreuse. Qui dira enfin que l’attrait exercé par une jolie paire de seins est aussi irrésistible que celui de la force gravitationnelle ? Il me faut jeter une passerelle entre nos deux corps à l’aide de mots et d’expressions reçues.
« Ton look c’est pompé ou perso ? »
Son « Tu kiffes ? » situe d’emblée le niveau des débats. Je risque donc un « Grave » en espérant ne pas me faire démasquer par excès de zèle. Mais ça passe comme un SMS dans sa carte SIM.
Et tu branches toujours comme ça les ex de tes amis ?
Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Si tu t’es pointée c’est que t’as sûrement aussi une idée en tête du genre tringle à rideau ou trombone à coulisses. Je réponds calmement :
Non, j’te promets que c’est la première fois. Mais Marc m’a si souvent parlé de toi dans la série, elle déchire, c’est la plus canon du campus, que pour ne rien te cacher j’avais trop envie de te connaître.
Faut dire que j’me donne du mal, la cosméto c’est vraiment mon truc, là je suis en psycho mais je me galère sévère aussi bien en amphi qu’en TD. Je pense que je vais me réorienter vers un taf d’esthéticienne, tu vois, un diplôme comme ça.
Je songe à son éventuel « taf » d’esthéticienne qui la mettra directement aux prises avec les mystères de la Nature et de la Création lors des séances « d’épilation du maillot ». À ma modeste mesure, j’ai compris, comme Courbet, qu’il y a des poils qui poussent autour du sens de la vie. La misogynie de Marc dont elle a dû souvent faire les frais me revient en mémoire. Il m’avait encouragé, l’air goguenard, à la complimenter avec un « tu verras, avec elle plus c’est gros mieux ça passe », expression du probable seul second degré auquel il ait accès. Sur le moment ça m’avait choqué, qu’est-ce qu’il a pu foutre avec une fille qu’il méprisait. Était-ce seulement pour la baiser ? Pourtant il me faut bien admettre qu’en ce moment les raisons qui me poussent à lui faire la causette sont sensiblement du même ordre. Il faudra que je réfléchisse un jour une fois pour toutes à l’emprise de mes gonades sur le cours de mon existence, mais là le moment est mal choisi, aussi je continue d’en rajouter :
Tu peux pas taffer dans un salon, tu vas refiler des complexes aux vioques dont tu t’occuperas. Pourquoi tu tenterais pas un truc dans le cinéma ? Tu vaux largement une… je cherche le nom d’une pouffiasse hollywoodienne que je n’ai jamais vue mais dont je sais qu’elle est « ciblée » jeune public, une Krystal Atilara.
Waouh, arrête là, tu deviens lourd.
Quoiqu’elle s’en défende, je l’ai touchée.
Sinon c’est quoi ton prénom déjà ? Alors Sylvain tu fais quoi dans la vie ?
Mon physique ne lui a pas déplu, sinon elle m’aurait déjà « Téj ». Je devine en outre que la révélation de mon petit pouvoir d’achat qui suivra, attisera davantage encore son intérêt.
Je suis prof.
Elle, méfiante, sans doute des réminiscences d’humiliations subies dans un contexte scolaire.
De quoi ?
De philo.
Ah trop cool, j’avais une prof de philo en terme qui m’adorait, j’étais une des seules à l’écouter. C’était chouette mais quel souk ! La pauvre, elle avait pas l’air de s’éclater
Ce qu’elle me raconte là ne m’étonne guère. Au fil des années j’ai dû apprendre moi aussi à composer avec un public qui est passé d’une indifférence résignée à une franche hostilité. Ainsi dans des séries dites technologiques, certains élèves conscients du chômage qui s’offre à eux comme principal débouché m’obligent même à réduire le contenu de mon enseignement à un seul et unique cri poussé de septembre à juin : Silence !
Je la questionne sur son nouveau « copain » afin de jauger ses intentions.
Et ton mec, il fait quoi ?
Elle prend l’air renfrogné.
Tu sais je sèche pas mal la fac à vrai dire, il fait rien alors il m’empêche souvent d’y aller. La plupart du temps on regarde des films, surtout d’horreur ou bien on traîne en ville. Y’a des moments j’en ai un peu marre de tout ça, en plus il m’a refilé un herpès.
Qu’est-ce qui me vaut ces confidences ? Me signifie-t-elle que je suis un remplaçant possible ou notre différence d’âge l’a-t-elle amenée à projeter « direct » sur moi un schéma œdipien ? Son aveu médical me laisse perplexe également. J’ai peut-être envie de ses muqueuses génitales mais certainement pas des souches virales ou bactériennes qui ont pu les coloniser. Cependant elle est foutrement jolie, et puisqu’elle aime le cinéma d’horreur j’entreprends un résumé de L’Antre de la folie de John Carpenter en sacrifiant l’émotion esthétique pure et désintéressée que j’avais éprouvée face à ce film sur l’autel de mes stratégies d’accouplement. C’est ainsi. Carpenter ou Kubrick, même Mozart et Mendelssohn en leur temps finissent tous par devenir des passeports pour le pénis. C’est d’autant plus paradoxal que leurs œuvres, par un travail de sublimation, reposent sur des triomphes provisoires sur l’instinct, sur des efforts renouvelés pour s’arracher à l’attraction des parties génitales. Ainsi en un retournement dialectique de la catharsis, pour le séducteur, les produits artistiques de la sublimation servent à assouvir l’instinct auquel précisément ceux-ci se sont arrachés.
Tel est bien le but inavoué des visites de musées ou des concerts, lors des phases d’approche ou de consolidation. Bach ou Velázquez finissent par être ravalés au rang d’outils dérisoires d’une parade nuptiale. Des phases de médiation entre les culottes.


***


Mon récit du film de Carpenter l’a « scotchée » surtout une scène caractéristique de l’univers de psychotique du réalisateur, où le héros, pour échapper au lynchage d’une foule de zombies parcourt quelques centaines de mètres après de spectaculaires demi-tours pour se retrouver, malgré ses efforts, toujours au milieu d’eux. Finalement les pires histoires peuvent très bien servir de matériel d’excitation. Elle enchaîne :
Qu’est-ce qui te plaît chez moi ?
Elle est bien sûre d’elle, il est vrai que je l’ai comparée cinq minutes plus tôt à une pouffe connue et que je ne me serais pas donné tant de peine avec mon histoire si j’étais resté insensible. Je l’imagine bien cette Laetitia, lassée de contempler dans les vitrines le reflet de son auto-satisfaction narcissique. Elle a sûrement envie pour changer que je lui lustre l’ego verbalement. Selon toute vraisemblance ni Marc, ni son actuel, ne sont du genre à jouer les troubadours. Mû avant tout par un souci d’efficacité, je m’inspire de l’argumentaire excessivement laudatif pour des savons et des antirides matraqués par les spots pour lui servir cette élogieuse bouillie : « Je trouve que ta chevelure est d’une brillance sans pareille. Ta peau est lumineuse et sous cet éclairage son éclat est encore ravivé. Ton ovale parfaitement dessiné, le galbe rebondi de tes pommettes, tout cela te donne une allure folle. Bref, si après tant de mecs je m’intéresse à toi, c’est sûrement parce que tu le vaux bien. »
Une vascularisation excessive de ses joues y dessine des plaques de rougeur diffuses. Quoique plus âgée Laetitia est assez représentative de la majorité des adolescentes que j’ai pu accueillir dans mes classes : tout dans l’apparaître et rien dans l’arrière-boutique. Lorsqu’il m’arrive de découvrir leur personnalité, comme c’est maintenant, le cas je reste stupéfié de son manque d’épaisseur. Chacun passe à présent si longtemps, se conformant aux injonctions marketing, à cultiver les apparences qu’on assiste à une migration de l’être vers la peau. La subjectivité sommée d’être expulsée vers l’extérieur est rendue visible. C’est effrayant, mais aujourd’hui voir quelqu’un c’est le voir presque en entier. Pour Laetitia cela ne fait pas un pli : sa surface c’est sa profondeur. Elle me sert un babillage où surnagent quelques grumeaux de la sous-culture médiatique : une galerie de chanteurs, de films et d’émissions télé pour esprits pubères prêts pour la standardisation consumériste. J’ai l’impression que même en secouant sa tête dans tous les sens comme une tirelire, je ne pourrais au mieux en extraire que des fragments de magazine. Je ne suis pas indifférent à son sort, elle fait partie d’une cohorte d’enveloppes corporelles presque vides, ballottées au gré des situations, qui n’ont plus d’idées mais des appétits déclenchés par des cabinets comme Havas ou Publicis. Je devrais peut-être m’investir auprès d’elle, l’aider à acquérir quelques rudiments d’un système immunitaire critique dont je me suis moi-même péniblement doté pour éviter que ses derniers vestiges de subjectivité intacts ne s’évaporent sous les verrières commerciales. Seulement là, je suis incapable d’un tel désintéressement. Je la désire.
Je ne me doutais pas que le pire était à venir. Soudain le fond sonore du café, une radio qui diffuse jusqu’à la nausée la même play-list depuis quinze ans composée de « golds » des années 70-80 déverse une pollution d’une puissance ravageuse qui s’impose aux conversations. La semaine d’avant, dans une boutique, un gamin conscient confusément de la charge toxique de cette même scie musicale, abusant de l’impunité de son âge et de la trompeuse innocuité de la situation, se dandina de manière obscène face à moi, la fredonnant tout en me scrutant d’un œil torve. Il devinait que son « Alphonse Green, mon nom est Alphonse Green », aux sonorités hypnotiques et écœurantes qui entrent dans la mémoire comme un scalpel dans le cervelet pouvait malmener les sensibilités. Il avait dû sans doute lui-même subir cette violence acoustique qu’il dépassait en se l’appropriant. Relayant le mal jusqu’à s’en rendre complice, il s’était servi de ce qui l’avait sadisé pour sadiser à son tour. C’est sans doute ainsi que dans une dynamique sado-masochiste se propagent dans les foules les gimmicks, scansions rap et autres jingles qui composent le torrent médiatique odieux qui emporte nos vies. Laetitia aussi se met à fredonner Alphonse Green, mais doucement, discrètement, sans atténuer toutefois malgré son timbre sensuel les effets délétères de cette bombe neuro-acoustique.
Deux tables plus loin un dadais à casquette reprend le refrain l’air ravi. Il y aura toujours des milliers de victimes consentantes pour dodeliner immédiatement du chef à la sortie du nouveau tube, du dernier jingle et Laetitia en fait partie.
J’ai envie de te revoir, Bastien est jaloux mais je le calcule comme je veux. Demain il sera à Paris. Je crois qu’il ne rentrera pas le soir.
Elle me donne son adresse contre deux bises qui sentent bon la peau à la vanille.
Tu n’as qu’à passer chez moi, je te ferai goûter une spécialité.


***


Dépourvue d’arrière-pensées, Laetitia parle certainement à l’unisson de son inconscient.
4



Je sors dans le noir, prudent avec le nouveau revêtement piétonnier qui présente le double avantage d’aveugler par réverbération l’été et de glisser par temps humide. Forcément il faut qu’il se mette à pleuvoir avec bourrasques et froid. Je m’abrite sous une devanture où quelques trempés ont également trouvé refuge. Je crois que sans nous l’avouer nous apprécions tous ces moments de solidarité pluviale arrachés à l’hostilité coutumière qui créent des complicités éphémères sous ces arches improvisées.
Ce n’est qu’au bout d’un moment que je remarque la charmante aux cheveux bruns sur ma droite, le nez fourré dans le col de sa veste. Un regard d’une fraction de seconde me suffit à la trouver jolie. Le vent se calme, les passants pressés de retrouver leurs murs désertent un à un l’endroit. Deux beautés coup sur coup, c’est la loi des séries me dis-je. J’interprète son assiduité alors que la pluie se fait bruine comme un encouragement.
Bonjour, je vous ai déjà croisée à plusieurs reprises.
Elle me jette un regard noir suffisamment éloquent pour se dispenser d’une parole redondante. Mais en même temps on ne sait jamais, je décide donc, au cas où, de continuer :
Vous êtes étudiante ?
Est-ce que je suis obligée de vous répondre ?
Non bien sûr, rien ne vous oblige à quoi que ce soit.
Eh bien voilà, je ne vous réponds pas. Pourquoi vous me parlez d’abord, je ne vous connais pas vous.
Elle s’éloigne d’un pas décidé me laissant comme un con avec une rapide explication de texte que je mène jusqu’à l’hémorragie narcissique. Je ne vous connais pas = je n’ai pas envie de vous connaître = tu n’es porteur d’aucun caractère physique qui pourrait m’en donner l’envie. Jeté = déchet.
Je sais bien que s’il est difficile d’aborder ce n’est pas par crainte d’essuyer un refus, l’enjeu est même loin de se résumer seulement au gain ou à la perte d’une relation, source éventuelle de plaisirs relationnels, plus rarement physiques à venir. L’enjeu c’est surtout d’être reconnu ou bien nié par l’autre. Dans cette situation les paroles ont moins une valeur signifiante qu’une fonction phatique. C’est avant tout son corps, son visage et pas soi que l’on présente. Prendre un vent sévère comme celui qu’elle vient de m’infliger cela revient à me débouter, me refuser dans mon intimité la plus viscérale.
Dans mon ADN même, me suis-je exclamé, conscient d’avoir saisi au vol la fraction d’une vérité dont la totalité vient une fois encore de m’échapper.
Ce discrédit express jeté sur ma personne m’a coûté quelques points de capital confiance. Il faut que je les retrouve au plus vite avec une jouvence musicale : un disque des Smiths ou en appelant mon frère d’amitié, Benji, qui voue au groupe de Manchester la même admiration.


***


En ville les trois ou quatre mêmes scènes vespérales se rejouent : l’habitué qui fait la fermeture du Kent où il croit à tort être infidèle à sa solitude, un jogger enrobé qui court après une image idéale de lui-même, des adolescents s’apprêtant à avaler les promesses carnées de futures tumeurs, accompagnées de frites aux exhausteurs de goût, préludes à des images américaines de situations débiles où un monde qui n’en vaut pas la peine sera une nouvelle fois sauvé. Plus loin un couple de sortie ne sait pas encore qu’ils ne vieilliront pas ensemble. Tout en les relevant je devine que de semblables stéréotypes se jouent au même instant, dans d’autres villes, dans d’autres régions, dans le pays tout entier. Chacun interprète grosso-modo la même partition avec les mêmes mots, moi y compris dans ma position du « promeneur-au-regard-lucide-qui-prend-des-notes ». Vouloir échapper à la conformité des comportements est pratiquement impossible et puis du reste, à quoi bon ?
Les modèles de printemps qui ornent depuis quelques jours les mannequins plastiques de la plus grande vitrine amiénoise de prêt-à-porter ne m’apportent aucune consolation. Les couleurs sont vives, et les textures portent sûrement des noms complexes : élasthanne, polyamide synthétique, résultats d’assemblages moléculaires élaborés qui ont dû réclamer des efforts considérables. Toute la tragédie de notre espèce se trouve résumée là : nous avons étendu notre emprise technologique sur l’ensemble du réel, isolé des polymères à partir de dérivés d’hydrocarbures afin de créer de nouveaux tissus. Et tout cela pourquoi ? Pour fabriquer en quantités industrielles des moule-seins et des moule-fesses aux motifs chatoyants, des moule-burnes seyants également qui inciteront ceux qui les porteront à s’accoupler. De cette façon surviendra demain une nouvelle génération d’humains qui étendra davantage encore dans l’espace et le temps son travail de transformation de la matière tout en se suscitant entre eux de nouvelles envies de copulation. Ainsi, cette expression admirable de l’intelligence qu’est l’industrie chimique se met-elle au service des instincts les plus primaires.


***


Je trouve une formule pour en parler à Ben dès mon retour : le génie humain au service de la baise sur fond d’agonie des 2/3 du Tiers-monde. Je te leur aurais bien pourri, moi, s’ils me l’avaient confié, leur budget pub de merde.
5



Les chants les plus désespérés…
Sont aussi les plus vrais.

En rentrant je trouve mon affiche de THX 1 138 pliée en deux sur le sol. Je jette un coup d’œil inquiet aux alentours mais je rationalise vite en découvrant sur le mur des taches d’humidité. En la recollant, des images de ce film me reviennent, une histoire de dictature high-tech avec des rues et des habitations virginales, le contrôle des pulsions étant assuré par les téléviseurs et les calmants. Une sorte d’épure à peine caricaturée, me semble-t-il, de ce qu’on vit maintenant. Une scène surtout m’avait marqué, celle du confessionnal informatique débitant à contretemps d’une voix faussement compassionnelle des « c’est pas grave », « ça va passer » à des pénitents déprimés. Une fonction pas si éloignée, en somme, de celle d’un téléphone qui sert aussi à s’épancher de ses peines dans des oreilles plus ou moins attentives… Seulement à la différence de la machine de ce film, l’écoute de mon ami est d’une toute autre nature, complice et bienveillante.
Ça va Ben ?
Ouais ça fait plaisir de t’entendre. Je suis sur un nuage, j’ai tiré le frère de Maurad de taule, tu sais pour l’histoire du casse à Épinay. Tu te rends compte du pouvoir des mots. Il était en cabane, j’arrive, j’avais bien troussé ma plaidoirie je dis pas, et il repart libre comme l’air. Mais attends, le plus fort c’est qu’ils vont devoir lui verser des indems.
Le braquage c’était lui ou pas ?
Ça, c’est pas ma partie. J’ai un client, je le défends du mieux possible.
Décidément, les rouages d’une justice où on ne s’applique pas à mobiliser tous les moyens pour établir les faits, où surtout la nature de la peine infligée dépend des qualités oratoires et par conséquent aussi de la forme, du sommeil et probablement même de l’alimentation du gladiateur juridique qu’on s’est choisi m’échapperont toujours. Pourtant, malgré toutes ces préventions, je continue de vouer une admiration sans bornes aux personnels des tribunaux, plus spécialement aux juges du pôle financier. Certes, je sais qu’avec les moyens qu’on leur alloue leur utilité est plus symbolique que réelle, mais leur persévérance dans leur combat perdu d’avance me bouleverse littéralement. Enfant déjà j’adorais regarder les Incorruptibles
Si tu m’appelles au boulot c’est que ça ne doit pas aller. Vas-y, j’ai une dizaine de minutes. Fais-moi un pitch.
Je m’en veux de le déranger en pleine journée, malheureusement, pour le moment, c’est tout ce que j’ai trouvé pour aller mieux.
J’aimerais te donner une idée de l’étendue de mon désarroi.
C’est facile, il suffit que je pense à celle de ma patience avec toi.
Merde alors, tu veux que je raccroche ?
Mais non voyons. Comme si tu ne savais pas que te taquiner c’est la meilleure façon de t’aider à reprendre pied. Vas-y je t’écoute.
Peut-être mais par où commencer ? Tout se bouscule d’un coup dans ma tête. À défaut d’autre chose je lui balance en vrac quelques-unes des horreurs que j’ai trouvées récemment dans les journaux, et dont je comprends de moins en moins comment il est possible de faire avec.
Tu savais que les chercheurs des grandes marques de cosmétique continuent de verser de l’acide chlorhydrique dans les yeux des lapins pour mesurer la bonne tenue d’un rimmel, que les généticiens font pousser des oreilles humaines sur le dos des souris ou créent des espèces de saumons et de porcs plus gros que leurs congénères sauvages, certes rentables pour l’industrie, mais dont les organes modifiés transforment leur existence en calvaire, qu’on estime à deux milliards le nombre de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté pendant que dans le même temps la fraude fiscale qu’organisent les multinationales est en constante augmentation. Des centaines de milliards qui échappent comme ça aux caisses des États. Dire qu’avec cet argent on pourrait bâtir des sociétés plus solidaires, pacifiées. J’ai parfois l’impression que tout ceci n’est pas réel, que pour être aussi imparfaite la réalité est une sorte de construction, un jeu conçu non par un malin génie comme l’écrivait si joliment Descartes mais par une espèce d’enfoiré parfaitement vicieux Et puis comme à chaque fois je me demande comment tu fais pour t’arranger avec ça.
Je m’arrête net, la pression est brusquement retombée
Bon, et c’est quoi ton programme, nous rejouer le Feu follet ? Le monde est comme il est et on n’y changera rien. De toute façon c’est un peu tard pour te prendre pour Che Guevara tu crois pas ? Dis-moi plutôt ce que tu comptes faire ce soir.
Comme d’hab au risque de te décevoir, ma revue de presse pour alimenter mes déceptions. Certains sont philatélistes, moi je classe les saloperies par genre : Criminalité financière – Inégalités des richesses – Corruption – Atteintes à l’environnement – Conditionnement médiatique. De quoi te permettre d’instruire un dossier à charge contre l’humanité entière. J’ai bien conscience que c’est se complaire dans l’impuissance, qu’avec mes découpages je suis à peine plus actif qu’un téléspectateur qui avale ses nouvelles sans broncher, mais tu sais bien que je ne le fais pas par besoin de distraction, ou pire encore, pour m’estimer au final satisfait de mon sort. Classer toute cette boue puisqu’il m’est impossible de l’ignorer ça me permet de ne pas me laisser engloutir par elle, et puis j’ai toujours mon projet de composer un jour une esthétique du mal. Il peut prendre des formes si étonnantes, si variées. Tant que la curiosité l’emporte sur le dégoût, c’est que mon instinct de conservation n’est pas si entamé, non ? À ce propos j’ai rencontré une fille.
Eh ben voilà… quand tu veux… Raconte un peu.
Rousse, les cheveux longs et lisses. La peau laiteuse évidemment avec des taches de son à craquer sur ses joues et autour de son nez pointu. Mais tu sais Ben, je pressens clairement que ça ne sera pas toujours une compensation suffisante de pousser ma vie d’éjaculation en éjaculation. Depuis le départ de Sandra, j’ai l’impression que quelque chose s’est détraqué avec le sexe. Je me sens moins dupe de l’excitation, moins concerné.
Laisse-moi rire, tu verras ça lorsqu’elle sera désapée et qu’elle posera ses bras d’Ondine sur tes épaules.
Ouais, tu as sans doute raison. J’ai rendez-vous demain chez elle. Pour une première intervention sous anesthésie sentimentale, qui sait.
Je vois. Tu me tiens au courant et n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit…
Justement. Je sais pas si tu pourrais me trouver une photo de Van Ruymbeke, j’ai eu beau chercher dans mes papiers. J’en ferai un agrandissement pour l’accrocher au mur. Ça me changera de toutes ces tronches de cake que je découpe à longueur d’année pour mes dossiers. Pouvoir poser les yeux sur le visage d’un chevalier blanc, par les temps qui courent, ça me réconfortera.
C’est comme si c’était fait. Hasta luego amigo.
À bientôt Ben.


***


Là si je m’écoutais c’est le coup de blues assuré, alors pour m’occuper je fais le tri dans mes prospectus qui, en ce début février, célèbrent déjà Pâques en une kermesse chocolatée écoeurante. Si elle avait été là, pour aérer notre couple, on serait sortis : c’était soit le cinéma ou alors chez des amis avec la part de médisance et d’hypocrisie que comportent ces soirées où on se congratule ostensiblement tout en tenant les comptes des défauts de ses hôtes.
Il faut bien admettre que ce retour au calme a parfois du bon.


***


Avant de fermer les volets, j’observe un instant la voisine de la maison d’en face qui frappe son paillasson contre sa façade, violemment, bien au-delà du nécessaire. En plus ce n’est pas la première fois que je la vois s’acharner comme ça. C’est sûr que c’est un exutoire sans danger. Chacun se venge comme il peut.
6



La télé… Ces temps-ci j’en ai soupé mais à défaut d’autre chose… C’est la fin du journal, cette série de clips qu’on regarde pour savoir soi-disant « ce qu’il en est ». Je déteste le principe de ce qu’on appelle « la grand-messe », expression qui révèle comment la supposée finalité informative du programme est subordonnée à une communion autour d’un même contenu. La famille médiatique française partagée entre Télé.1 et TV.2 dîne ensemble au-delà des séparations murées des cités HLM ou pavillonnaires. Combien de charognards parmi elle se délectent-ils de l’exposé rapide, spectaculaire et donc distrayant des catastrophes de ce jour, baumes hypocrites de leurs propres souffrances ?
Je scrute le visage de la reine du vingt-heures pour plagier les titres d’une presse magazine toujours prompte à désigner nos maîtres. Elle est revêtue d’une obscénité Chanel, poudrée et maquillée par une équipe de pros qui parvient avec talent à combler ses rides. Venir lire un prompteur sur lequel défile le résumé de quelques-unes des plaies les plus récentes infligées au genre humain, en tailleur griffé, affectant de temps à autre par une chorégraphie faciale millimétrée quelques signes discrets de compassion m’a toujours paru immonde, mais là, sous mes yeux, pour la première fois, un évènement d’une importance extraordinaire : le masque, lentement, commence à se défaire. Décomposée, d’une voix blanche et chevrotante, elle nous lit une dépêche qui apparemment la bouleverse au point d’en retenir ses larmes. Une navette spatiale s’est écrasée et ses occupants ont tous péri dans le crash. Quel lien a-t-elle avec ces hommes ? Pourquoi cette sensibilité trempée aux dures atrocités d’un monde sans pitié, dégluties presque sans ciller lors de son mi-temps de luxe, a-t-elle craqué précisément face à cette tragédie ? Est-ce lié aux répercussions probablement désastreuses de l’accident sur la poursuite du programme spatial américain ? J’apprendrai quelques temps plus tard qu’on l’avait informé au cours de ce direct du limogeage de son ami d’alors de la direction d’une chaîne concurrente, licenciement accompagné, cela va de soi, d’un golden parachute de plusieurs centaines de milliers d’euros.
À chacun ses peines.
Encore sous l’effet de surprise, je reste captif des spots qui suivent alors qu’en temps normal j’évite soigneusement ce dressage. Une actrice américaine à la fortune estimée proche d’un PNB d’Etat africain tente de me persuader, vainement, des vertus lissantes et raffermissantes d’une crème antiride. La dédaignant, je songe avec nostalgie à la télé de mon enfance, trois chaînes mais infiniment plus riches que toutes celles d’aujourd’hui. J’ai eu la chance précoce de voir des Capra, Bresson, Antonioni à 20 h 30. La gravité des Dossiers de l’écran, la liberté de ton de Droit de réponse. Je me souviens d’une des premières retransmissions en différé de Télé.1 depuis le théâtre d’Epidaure d’un Œdipe roi en sous-titré. C’était un mardi de 1977.
Je consulte la page des programmes de ce jour : Les 102 dalmatiens avec une interprétation hystérique de Sarah Gloss et Gérard Parlesable entraperçus dans une annonce. Du foot sur TV.2. TV.3, un téléfilm estampillé service public avec en photo un kiné presque aussi crédible que moi en haltérophile. La 6 propose un concours de danse entre sous-célébrités. Les chaînes ont dépolitisé leur grille.
Malgré l’augmentation habituelle du son lors des « pauses » publicitaires, j’entends nettement la voisine du dessus arpenter son living. Elle ne quitte jamais ses talons. Entre deux âges, blonde et grande, elle a dû être belle mais elle compense ses contrariétés sur le plan alimentaire et dissimule l’état de son embonpoint sous des tenues toujours renouvelées.
Entre locataires du bloc nous évitons soigneusement de nous croiser. D’abord parce qu’il faut bien reconnaître que toute convivialité est morte désormais, mais aussi parce que nous souhaitons entretenir l’illusion d’occuper un espace privatif malgré la finesse des cloisons, nos rares « bonjour » ayant alors valeur de signatures répétées d’un pacte de non-agression.
C’est dans ces circonstances fugaces que je l’ai quelquefois surprise prélevant des colis de sa boîte. Je suppose qu’elle doit en recevoir souvent. Colis après colis, les années passeront pendant qu’elle courra après l’espoir d’une rédemption textile qui restaurerait une beauté, une sveltesse, s’éloignant sans cesse davantage.
Affligé par la durée du tunnel publicitaire, j’en conclus que l’augmentation de la distance entre la fin du journal et le bulletin météo qui lui était auparavant intégré est un bon outil de mesure de la résistance des masses au pouvoir économique.
Autant dire qu’on est mal barré.
Des enseignes de la grande distribution, des pollueurs industriels notoires, interdits de spots et soucieux de s’acheter malgré tout une visibilité ont pris l’habitude de s’offrir des chevaux de Troie pour s’afficher dans nos esprits sous forme de pastilles à l’alibi artistique, culinaire ou humoristique absolument consternants.
« Du soleil en matinée » répète toute guillerette une cruche s’agitant devant un hexagone couvert de ronds jaunes. C’est aussi à cela qu’elle sert la télé : livrer à domicile du visage attirant, capteur libidinal, à ceux qui n’ont plus les moyens financiers, psychologiques et génétiques d’un adultère ou pire encore, simplement d’une personne à aimer. Après un zapping dépité je décide finalement de m’attarder sur une cérémonie cathodique qui promet d’atteindre des sommets d’aliénation. Des panneaux aux couleurs flashy ont été disposés en fond de plateau dans l’intention manifeste d’attirer les téléspectateurs comme des loupiotes pour les insectes. Défilé des invités dans, comment disent-ils déjà ? Un tonnerre d’applaudissements. Sur le moment je me demande sans doute naïvement pourquoi on n’acclame jamais dans ces shows des artisans, des infirmiers, ou des ouvriers à la chaîne. Pour que cela aille mieux il faudrait sans doute casser ces monopoles des « bravos, hourras », réservés à une clique idolâtrée et les réinjecter dans l’espace social. Evidemment, c’est impossible.
Outre leurs revendications salariales, ô combien légitimes, la plupart des corporations souffre pourtant d’un déficit d’estime qui peut aller jusqu’à l’autodénigrement. Pourquoi par exemple Mme Dechilly, l’infirmière de mes parents, qui pendant plus de trente ans a lavé des ulcères variqueux et désinfecté des escarres ne sera-t-elle jamais invitée sur un plateau pour y être acclamée d’office ? Seuls les acteurs, chanteurs, quand bien même assurent-ils la promotion d’un album faiblard, d’un film mauvais, raflent une adhésion sans partage. Ils fédèrent d’immenses réserves de plébiscites, sont adorés parce que pourvoyeurs d’une came musicale soft, d’anesthésiants cinématographiques aussi, devenus indispensables aux classes laborieuses et chômeuses pour qu’elles supportent leur condition.
Autant de marionnettes vénales pour nous détourner de la violence des rapports de classes, ai-je sifflé les dents serrées.
Helena Denfer affublée d’une tenue hippie chic raccord avec son plan média, le poing levé, tente ridiculement de se démarquer comme rebelle alors qu’elle est une des meilleures faire- valoir de la tyrannie commerciale que nous subissons. Elle a été lancée il y a une quinzaine d’années sous l’étiquette lolita dans l’espace public en y attisant un désir trouble et vaguement incestueux. Dire que cette pouffe a reçu il y a quelques mois de ça, l’insigne de Chevalier des Arts et Lettres. Traitée comme une diva, des questions d’une complaisance à vomir lui sont posées avec d’infinies précautions notamment pour savoir si elle parvient à concilier ses tournages avec sa vie de famille. Sont-ils demeurés au point d’ignorer qu’elle dispose comme toute millionnaire en euros d’une armée de domestiques ou nous prennent-ils réellement pour des cons ? L’animateur intègre qui, à juste titre, s’inquièterait plutôt du nombre de places en crèche, ou de la segmentation du temps de travail associé au harcèlement comme nouvelles méthodes de management a dû être limogé. Ah oui, j’oublie qu’il s’agit précisément là des sujets que l’icône Denfer est chargée d’occulter…
Diana Labrose présente la soirée. La structure osseuse de son visage, ses pommettes et ses arcades sourcilières saillantes lui ont dessiné des orbites à l’intérieur desquelles ses globes oculaires s’épanouissent en amande. Cela sans doute fait-il partie des qualités décisives qui lui ont permis d’évincer ses rivales. Le principe du divertissement est simple : des quidams dociles aux faciès télégéniques, sélectionnés parmi des centaines d’impétrants, doivent identifier le titre d’une chanson ainsi que son interprète après en avoir entendu un court extrait. Le toutou le plus rapide remportera un voyage dans un pays où la douceur du climat console la population locale d’une absence totale de protection sociale.
Belle démonstration de la puissance pavlovienne des ritournelles radiophoniques, ai-je murmuré en enfonçant mes ongles dans mes paumes. Les petits croissants rouges que j’y imprime se mettent à saigner.
Le loto en une combinaison de six chiffres quasiment impossible à déterminer enrichit de très rares gagnants, exceptions d’une règle qui garantit à la Nationale du Hasard des rentes immenses collectées sur les rêves du Tiers-état. Une carotte jamais croquée en somme qui fera avancer des millions de pauvres, l’espoir vissé au ventre, jusqu’à la tombe, bien sagement. La combinaison de quelques mots d’une chanson, extrêmement facile à assembler à partir d’un lexique de 150 vocables, offre des perspectives de gains autrement plus accessibles. Il suffit à peu de choses près de faire rimer amour avec toujours ou regret avec jamais comme en atteste le texte de la fille de Céline Devieille. Après s’être médiocrement illustrée au cinéma, voici tout naturellement que la pâlichonne chantonne. L’air emprunté elle s’avance pour interpréter d’une voix atone ce refrain :



« Si je me rappelle, la promenade était bien,
si je me rappelle, c’était au mois de mai,
doux mois de mai. »

Un vibrant hommage au CM1.
Lors de mes vacances précédentes, j’avais rencontré la mère du batteur d’un groupe éphémère : Elmer chicken, qui, le temps d’un été, avait connu un succès foudroyant pour avoir eu le culot d’interpréter une chanson effrontément obscène. Le titre de cette pochade d’une concision ironique parodiait les rengaines romantiques des sixties : « Diana ». La mère enthousiaste me confia qu’il avait pu grâce aux droits d’auteur de cet unique tube acquérir en Lozère la maison de ses rêves, à 27 ans. Les doigts crispés sur mes poignets, j’extrapole :
« Emmène-moi dîner ce soir » = un mas avec piscine.
« Les yeux dans les yeux, tu t’en iras, à mille encablures de moi » = une villa au Canada.
« Fendi, dis-moi oui » = le montant de centaines de soirées déjantées aux Bains ou à la Loco pour leurs auteurs. Avec la chanson, nous entrons dans la zone de rentabilité maximale, loin des usines où la détérioration corporelle se monnaie en misérables smics. Évidemment je ne suis pas naïf, je sais qu’il ne suffit pas d’aligner quelques paroles à la portée d’un enfant du primaire pour échapper à l’usure salariale. Ce que cette caste d’ultra nantis ne révèlera jamais, c’est qu’ils se transmettent leur droit d’occuper les ondes par héritage ou cooptation, en fonction dans ce dernier cas de l’arrivisme ou de l’excellence génétique des prétendants, avec cependant une consigne commune : des textes gentillets qui ne remettent pas en cause l’ordre établi.
Si je pouvais pénétrer sur un de ces plateaux me dis-je, j’accomplirais un geste définitif qui dessillerait les consciences. Seulement comme je ne suis pas vraiment sûr d’avoir l’étoffe d’un Taxi Driver, et qu’il est déjà tard, je préfère éteindre et sortir les poubelles. Quelques pas jusqu’au container où quelques délinquants du tri sélectif ont trouvé un moyen hardi de jouer les contestataires : en mélangeant les verres et les plastiques.
Mes voisins d’à côté viennent tout juste de rentrer, la porte claque derrière eux. D’ici je peux parfaitement distinguer le cliché qui s’abaisse frénétiquement à plusieurs reprises. Vérification insistante que ne mérite sans doute pas le bric-à-brac Maisonrama, Pire Export, autour duquel nous organisons nos vies.
Il est 23 h 30 et le grand soir n’aura pas lieu. Il faut se rendre à l’évidence désormais, chacun tremble beaucoup trop pour son petit tas de misères.
7



En sortant de chez moi je remarque tout de suite qu’il fait anormalement doux. Les premiers bras et dos nus attirent les regards des hommes, même, ou plutôt surtout de ceux qui sont en couple. Le soleil en multipliant de manière exponentielle le nombre de femmes désirables agit comme un dissolvant du lien amoureux. Sur ce plan-là, au moins, je suis tranquille. Pour moi, c’est déjà fait. Comme d’habitude des passants pressés toisent du coin de l’œil les clients installés à la terrasse du café de la gare, et, sitôt qu’ils leur tournent le dos ils se font à leur tour chosifier. Un bellâtre en marinière a déjà sorti ses lunettes de soleil pour faire discrètement son marché.
J’ai l’habitude d’acheter mon journal au Station H, un de ces postes avancés de la normalisation des esprits. Comme à l’accoutumée, je trouve le mot sexe en une. Le cul reste le seul sujet qui soit toujours d’actualité. Je m’approche des couvs pour découvrir la sélection mensuelle des visages frais et des corps pimpants. De la chair à canon. Des cuisses et des glandes mammaires photographiées et exhibées sur linéaires moins pour satisfaire les appétits que pour les aiguiser. Ça ne me fait ni chaud ni froid. Depuis le temps j’ai compris comment le contrôle social s’exerce surtout par le bas. En France, il y a quelques rares publications indépendantes pour des dizaines de « féminins » à vocation conso. Autant de pièges à éviter. Des courroies de transmission pour entretenir la sujétion de la majorité exploitée à la minorité médiatique. Je m’oblige néanmoins à en consulter régulièrement quelques-uns comme autant de baromètres fiables du niveau de décomposition éthique de la société. Cette fois j’apprends dans une rubrique intitulée « l’air du temps » que parrainer un enfant pauvre et bichonner son vélo avec des accessoires beaux et pratiques (sur www.sonnettes.com) figurent parmi les tendances en hausse, mais qu’en revanche utiliser des ronds de serviette en bois pyrogravés et oublier les animations du commerce équitable sont classés ce mois-ci « comportements en baisse ». Ça peut toujours servir. Il faut que je me tienne au courant. Déjà que dans mon métier nous traînons la réputation d’être déphasé. Je me promets de redoubler d’assiduité dans ces lectures. Puisque je vis seul désormais, je trouve que c’est plutôt un bon moyen pour savoir quelle est la meilleure conduite à tenir. Un peu plus loin je m’attarde sur un papier richement illustré : Céline Devieille conviée au Festival de cinéma de Marrakech, occasion d’un publi-reportage qui nous ressert les salades : « forme – beauté – bien-être » que des « journalistes » assaisonnent à toutes les sauces pour nous en faire brouter. Hammam et bains bouillonnants pour les invités précise-t-on, puis pour faire passer la pilule « il y aura des retombées pour les Marocains » : la place du pauvre. Comment leur en vouloir, puisque c’est bon pour l’économie… Les noms et prix des produits supposément utilisés par nos stars pendant leur séjour sont dûment référencés dans un bel encart bleuté.
Sous couvert d’alibi informatif les magazines organisent la transhumance des foules vers les centres commerciaux. Sont-ils objectifs ? Assurément, à voir les couloirs de leur rédaction encombrés de cartons de mets, parfums et cosmétiques expédiés gracieusement par les multinationales pour le compte desquels ils communiquent. Ça aussi, je l’ai vu dans Capital. Dans leurs pages, photos et légendes tapinent le client pour le compte de cartels concoctant de méchantes mixtures à l’usage du corps et du visage. Cette fois, il semblerait que ce soit plutôt l’ours qui ait vendu notre peau…
Un cri perçant me tire de mes réflexions.
Ouaouh ! T’as vu j’ai les mêmes que Sidney : des muggs ! !
Sur ma droite deux petites oies décortiquent un mag people. Tout le monde a le droit de rêver, surtout à cet âge. L’âge où on croit l’amitié éternelle et le monde peuplé par quantités de copains à venir.
Tu viens chez Jenifer ?
Attends ! Tu trouves pas qu’elle est coiffée comme moi ?
Ce n’est qu’à la fac et surtout adultes qu’elles découvriront le monde réel, celui des atomes sociaux où il devient problématique de s’agréger, même provisoirement, à une autre solitude.
Là, me dis pas que tu vois pas, là.
On retrouve dans ces pages les photos de nos familles de substitution : celles censées pallier le déficit relationnel structurel de nos sociétés. Elles entretiennent aussi très tôt l’illusion chez un lectorat jeune, et donc plus crédule, d’une participation à l’univers du luxe par des actes de consommation métonymique. Acheter les mêmes bottes que Sidney pour être comme elle. Oui, ma petite. C’est sûr. Avec son jet, ses huit propriétés et ses comptes qui dégueulent de devises dans des paradis fiscaux, je trouve que tu lui ressembles vraiment beaucoup avec tes nouvelles muggs à la Sidney.
Simple hasard ou signe des temps, serais-je au mauvais endroit au mauvais moment, mais ce qu’échangent les quelques adultes présents autour de moi n’est pas plus rassurant. Un babillage où abondent quantités de formules tocs et clichées : « Son make-up, il déchire », « Un slim ! Trop fun ton idée… »
Mais qui sont ces gens ? J’analyse rapidement les caractéristiques de ce mode langagier qui semble être en voie de s’imposer : creux, reprenant docilement les tournures du moment, ne dépassant guère le périmètre des besoins à combler. Sans doute est-ce ainsi qu’il faut parler pour s’intégrer…
Quelques secondes de concentration me suffisent pour en faire abstraction.
Après un examen attentif de plusieurs revues, deux conclusions s’imposent rapidement à moi : d’abord, comme à la radio, il y a le nom d’un best-seller qui revient tout le temps : Da Vinechi Cot à prononcer très vite, et à l’anglaise, sous peine de passer pour un con, et ce, quand bien même on continue de dire la Joconde de Léonard de Vinci ce qui prouve bien qu’il y a certains usages à respecter. Ensuite les médias nous demandent de retenir cette fois Hélèna Bruno et Jean-Hugues Cornichac, il y a comme ça deux, trois noms à retenir chaque mois.
Je répète mentalement Hélèna Bruno, Hélèna Bruno, Hélèna Bruno, puis après je m’entraîne intérieurement à trouver le ton juste, détaché et naturel pour interroger : « As-tu vu le dernier Jean-Hugues Cornichac ? » Ça me servira sûrement un jour ou l’autre.


***


Plus tard dans la journée j’apprendrai d’un talk-show télévisé une information capitale, une révolution épistémologique du même ordre que le passage de la mécanique newtonienne au schéma relativiste d’Einstein, qui me laissera littéralement pantois, décomposé. Un séisme théorique d’une ampleur considérable et dont les multiples implications pratiques, telles les retombées filandreuses et colorées des flammèches d’un feu d’artifice, devraient allumer dans nos pupilles dilatées par une joie enfantine, une lueur fraternelle, fragile mais persistante, ciment d’un nouveau pacte social. Une nouvelle qui, à coup sûr, abolira l’antagonisme entre les classes, permettra une avancée décisive dans l’organisation des rapports de production, et rendra caduc le clivage gauche/droite en jetant les bases d’une réforme culturelle définitive, grâce à laquelle le modèle libéral fondé sur la compétitivité et la rivalité rejoindra dans les manuels scolaires d’autres épouvantails de l’histoire comme la monarchie ou la féodalité.
Une révélation définitive donc, sans appel, un choc à même d’ébranler 2 500 ans de culture occidentale jusqu’à ses fondations les plus anciennes, depuis les premières réflexions d’Hérodote et de Parménide et qui méritait, à ce titre, une large diffusion sur une chaîne à forte audience et à un horaire pour une fois décent (contrairement à ces documentaires d’investigation programmés après 23 heures et sur des chaînes cryptées), ceci afin que des millions de personnes puissent méditer toute la profondeur de cette découverte, que dis-je, de cet enseignement : Jean-Hugues Cornichac, le matin, préfère prendre des biscottes avec son thé, au petit-déjeuner ! ! !
Juste après ça j’ai pensé à mes 22 000 congénères morts ce jour même d’un accès insuffisant à l’eau potable, tout comme la veille, l’avant-veille et tous les autres jours. À cause des juntes militaires, du poids de la dette, des directives économiques imposées par la Finance internationale et de beaucoup d’autres choses encore, et que tout ça elles ne pourront pas nous le cacher éternellement les biscottes de Jean-Hugues Cornichac. Dans la foulée je me suis demandé s’il me sera possible un jour de faire comme tout le monde, ceux qui ne peuvent pas porter « toute la misère du monde sur leurs épaules », zappent les sujets sur les pauvres aux actualités, car tellement imbibés d’idéologie cosmétique que la seule peau qu’ils aient envie de sauver c’est la leur, et au sens propre encore. Et après une courte délibération je conclurai que non, pour de bon.
Pourtant quelques heures plus tôt, au Station H, j’y étais presque disposé. J’avais eu l’idée d’une sorte d’entraînement et je m’y étais mis tout de suite : Jean-Hugues Cornichac est sympathique, Jean-Hugues Cornichac est fantastique, Jean-Hugues Cornichac est sympathique… Mais ça n’a pas marché. Pour être tout à fait franc, je crois que dès le départ je n’y croyais qu’à moitié. C’était pourtant une bonne idée, seulement dès que j’ai commencé à enchaîner les noms je me suis laissé distraire par un rêve stupide : moi en grand reporter enquêtant sur une série de sujets impossibles : L’argent de… Céline Devieille… L’argent de… Laetitia Costaud, de Laurent Panin ou d’Emmanuelle Bécot, jusqu’à épuisement de cette sordide foire aux vanités. Que font-ils de leurs millions ? À quels caprices se livrent-ils ? Intéressant aussi d’étudier le ratio de leurs dépenses en soins et vêtements pour des montants culminant jusqu’à la déification narcissique d’un côté et leurs dons photographiés, ostentatoires, à des associations de l’autre ce qui reste toujours, de toute manière, une façon de soigner son image. Leurs comptes blindés, le minimum qu’on serait en droit d’attendre c’est qu’ils la ferment enfin. Nous n’aurons pas cette chance. Ils la ramènent encore régulièrement avec une prétendue charité dont la cause et les piteux montants sont définis par média-plan.


***


Enfin voilà, même si ce n’est pas évident de mettre le doigt sur le moment précis où les choses ont commencé à déraper, le premier instant avant que tout ne bascule vers l’irrémédiable, je crois bien que ça remonte à là. Pourtant il ne s’était rien passé de spécial. Je sortais tranquillement de la gare, mon journal à la main. Il devait être une heure et demie environ. Seulement était-ce à cause du soleil qui tapait si fort ou d’autre chose encore, mais je n’arrivais plus du tout à voir où pouvaient se trouver mes dernières lueurs d’espoir.

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