La corde raide
246 pages
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La corde raide , livre ebook

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Description

Nina accompagne Sloan, son amant, pour un déplacement professionnel dans le sud de la France. Ils font halte dans une station-service d’autoroute. Lorsque, après être allée aux toilettes, Nina veut rejoindre la voiture, celle-ci a disparu. Tout comme Sloan.
C’est le début d’une spirale infernale, dans laquelle Nina est happée, submergée progressivement : toutes ses recherches pour retrouver son compagnon n’aboutissent à rien et, peu à peu, ses proches commencent à douter de sa santé mentale.
Les choses se compliquent quand un mystérieux anonyme se met à pirater ses comptes, envoyer des messages fielleux à ses amis, détruire sa réputation professionnelle… Ou bien est-ce Nina elle-même qui sabote sa propre existence ?
Est-elle victime d’un harceleur ou en train de basculer dans la folie ?
Dépouillée de tout, elle va être très vite confrontée à un choix : se battre ou se laisser engloutir.
Et, quand on est sur la corde raide, on trouve parfois d’incroyables ressources…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 décembre 2021
Nombre de lectures 18
EAN13 9782370117144
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA CORDE RAIDE

Marie-Pierre BARDOU


© Éditions Hélène Jacob, 2021. Collection Mystère/Enquête . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-714-4
1 - Une pause
- Tu dors ?
J’ouvre un œil. Le soleil m’éblouit, illuminant violemment l’habitacle de la voiture, et je referme illico ma paupière.
- Oui, pourquoi ?
- Non, tu ne dors pas…
- Tu es trop intelligent, mon choupinet.
Je bâille, m’étire, me tortillant autant que je le peux sous la pression de ma ceinture de sécurité, et finis par écarquiller les mirettes sur l’intense lumière du matin qui me fait larmoyer.
- Salut, ma marmotte.
Je tourne la tête vers mon compagnon. Sloan semble en pleine forme, les yeux protégés par ses lunettes noires, ses deux mains posées tranquillement sur le volant. Il adore conduire et ne se plaint jamais d’être fatigué, d’avaler des kilomètres de bitume pendant des heures et des heures. Heureusement, vu son taf. Il est informaticien et intervient régulièrement dans les locaux des clients de la boîte qui l’emploie, pour résoudre de mystérieuses difficultés techniques. Je ne me souviens pas du nom de l’entreprise avec laquelle il a rendez-vous en début d’après-midi. Mais ça n’a pas beaucoup d’importance : je ne l’accompagnerai pas, de toute façon. Je ne suis pas censée être là, dans cette voiture de fonction, en train de traverser la France du nord au sud. J’aime bien cette sensation, passagère clandestine, vie secrète. Je fais descendre un peu la vitre de mon côté, juste pour reprendre contact avec la réalité : le vent qui s’engouffre dans le véhicule a ce parfum unique - du thym ? Du romarin ? L’iode de la mer toute proche ? - qui me transporte instantanément dans mes années d’enfance, les vacances, la brûlure du soleil, les jours nonchalants qui s’étirent à l’infini. Et le chant des cigales, bien sûr : même avec le vacarme des moteurs, on l’entend. Oui, ça y est, on est dans le Sud.
- Tu n’es pas trop fatigué ?
Sloan secoue la tête sans quitter la route des yeux :
- Non, ça va. Mais je boirais quand même bien un café.
- Ouiiiiiii ! Un caféééééé !
J’agrippe son épaule comme une moule trouvant son rocher et il rigole.
- J’ai vu un panneau il y a quelques minutes. Il y a une station-service pas loin.
- Pissotière ou vraie de vraie ?
Sloan déteste les modestes aires d’autoroute, là où on ne nous met à disposition qu’un pauvre abri pour permettre aux usagers une pause technique indispensable. Moi, je les aime bien. Elles ont un côté suranné, on y trouve souvent des tables et des bancs sous les arbres, pour les pique-niques, et c’est beaucoup plus tranquille que ces bâtiments hyper modernes où on croise des cars de touristes, des hordes de mioches en goguette et des personnes âgées derrière lesquels on piétine. Mais il n’y a pas de machines à boissons dans les petites aires d’autoroute, ce que Sloan ne manque pas de me rappeler :
- J’ai parlé de café, je te signale.
- Oh, ça va, mon chou grincheux ! Tu n’as pas eu ta dose de caféine, hein ?
Il se contente de se marrer, mais, quand je jette un œil à l’écran digital de la voiture, je me rends compte qu’il est déjà presque 10 heures du matin et que mon compagnon roule depuis au moins quatre plombes.
Il m’a fait lever aux aurores, ce que je déteste plus que tout au monde. Je peux supporter beaucoup de choses - inconfort, stress, vociférations, cheveux tentant de converser en braille -, mais mettre mon réveil avant 9 h 30 est un supplice. C’est l’une des raisons qui m’ont poussée à quitter mon travail de salariée et à devenir indépendante. À part quand je dois animer des formations, je peux organiser mon emploi du temps comme je le veux et c’est un luxe qui n’a pas de prix. Enfin, si, il en a un. Mais bref. Ce matin, mon téléphone portable m’a susurré à l’oreille ses gazouillis d’oiseaux à 5 heures, et même si c’est pour la bonne cause, je n’ai pas posé le pied par terre avec beaucoup d’enthousiasme.
J’avais, évidemment, tout préparé la veille et, moins d’une heure plus tard, Sloan passait me chercher devant le portail de ma résidence, avec mon sac à mes pieds et ma première cigarette aux lèvres. Que j’ai consommée jusqu’au filtre, avant de jeter le mégot dans une grille d’égout et de me coller une pastille à la menthe ultra-forte pour avoir droit à mon baiser. Beurk, a été son premier mot de la journée. Mon haleine au goût de nicotine n’est pas son parfum préféré, mais je ne renonce pas au secret espoir qu’il se remette un jour à fumer et que nous voguions, ensemble, sur les mers océanes des pestilences de boucaniers… Non, non, il faut vraiment que j’arrête la cigarette, c’est mal.
- Là !
Son ton triomphant m’arrache à mes rêveries de capacités pulmonaires en plein dévergondage, et je lève le nez pour apercevoir, juste avant qu’on le dépasse, le panneau indicateur proclamant l’imminence d’une station Esso, avec toutes les petites icônes rigolotes qui, depuis que je suis enfant, m’entraînent dans des suppositions abracadabrantes. Un lit, une tasse de café fumante, une pompe à essence, un restaurant… Avec Thomas, quand on était gosses et que nous rendions chèvres nos parents à l’arrière de la Volvo de mon père, nous nous racontions toujours des histoires sur les aventures de Simon le cafard, qui s’arrête à une aire d’autoroute. Et que peut faire Simon, dans cette station ? Grimper sur un matelas et terrifier un touriste, se glisser sous une assiette pour provoquer la panique des clients… On continuait jusqu’à ce que maman pète un plomb et nous menace de nous y abandonner tous les deux, sur cette aire. Mais elle nous lançait tellement souvent cet ultimatum que nous nous en fichions royalement.
Sloan met son clignotant et s’engage sur l’accès prévu, ralentissant tandis que j’ouvre grand la vitre, laissant l’air chaud, sec et odorant me gifler le visage. Vite, mes lunettes de soleil, mon sac à main, j’ai déjà les doigts agrippés à la poignée de la portière, alors que la voiture n’est pas encore garée. Sloan ricane :
- Une petite crise de manque ?
Il m’agace, avec sa supériorité d’ex-fumeur. Oui, j’ai besoin de ma dose, et alors ? Mais, avant la cigarette, l’obligation d’un arrêt pipi me tenaille - sous peine d’un désastre imminent -, et ensuite d’un café, évidemment. Et, avant tout ça, avant la catastrophe et le réconfort de la caféine, il me faut un baiser. Là, maintenant, tout de suite. Ou presque. Mon compagnon se gare un peu à l’écart de la station, à côté d’un énorme camion dont les vitres de l’habitacle sont occultées par un épais rideau sombre, et se penche vers moi. M’embrasse longuement. L’un comme l’autre n’avons pas une haleine très fraîche, mais tant pis.
- Je te rejoins à la machine à café !
Je m’éjecte aussitôt du véhicule de société de Sloan, dont les ailes s’ornent d’un superbe logo rouge qu’on remarque à cinq cents mètres, et je me mets presque à courir vers le petit bâtiment, lieu de délices tels que des cabinets de toilette et des distributeurs de boissons miraculeuses. Pourquoi faut-il toujours que Sloan se gare à pétaouchnok ? Toutes ces aires d’autoroute se ressemblent, avec leurs maigres buissons d’arbres offrant quelques ombres rabougries à des voyageurs avalant en vitesse de vilains sandwiches, les poubelles qui débordent, les pompes à essence, le va-et-vient continu des touristes, camionneurs, hommes d’affaires et familles braillardes. Mais j’aime bien, malgré l’aspect monocorde, ça a un petit air d’aventure - modeste, certes, mais en tout cas de changement, de déplacement, de pérégrinations… Je respire à fond l’odeur du thym mêlé à celle des pots d’échappement et m’engouffre, telle la furie moyenne, dans le bâtiment. Les cabinets, dans ces trucs, sont toujours au même endroit : au fond, avec un parcours fléché pour ceux qui disposent d’un sens de l’orientation vraiment catastrophique, et marqué des logos habituels : dames et enfants d’un côté, messieurs de l’autre. Joli ersatz de machisme : bien sûr, un homme ne peut pas emmener un bébé aux waters.
Je passe presque en courant devant les machines à café, je traverse le magasin qui offre ses sandwiches caoutchouteux - que j’adore -, ses chips et ses sodas, et je fonce dans les toilettes pour femmes, sous le regard morne d’une dame pipi assise sur une chaise bancale, face à une petite table et une coupelle remplie de pièces. Merde, est-ce que j’ai de la monnaie ?
Je lui souris vaguement et prends place, sagement, dans la file d’attente. Toutes les cabines sont occupées, il y a une vieille dame devant moi en plus de deux ados dont les jambes interminables, dans leurs jeans troués, me donnent envie de leur tirer les cheveux. Est-ce que j’ai des jambes interminables, moi ?
L’une des filles se retourne vers moi et pouffe en donnant un coup de coude à sa copine. La mamie me lance un regard profondément offensé. Mais quoi ? Je tourne la tête et, dans la glace, mon reflet me fait sursauter. Je ne me suis même pas rendu compte que j’avais déjà mis une cigarette dans ma bouche. Comme les scouts, je suis toujours prête.
2 - Nulle part
Elle avait mal aux fesses, à force de rester assise sur cette chaise en plastique moche qui semblait avoir fait la guerre. Et au dos, aussi. Elle n’était plus toute jeune, faut dire. Elle pourrait en toucher un mot au gérant, même si elle connaissait déjà sa réponse : si t’es pas contente, ma fille…
Ouais, c’était comme ça. Elle avait quand même rêvé d’autre chose pour ses vieux jours, que d’être dame pipi sur une aire d’autoroute. Mais elle n’avait pas bossé pendant assez de trimestres pour avoir une retraite complète et puis complète, ça signifiait pas forcément vivable , hein ? Alors, René s’occupait des jardins des proprios friqués qui avaient décidé de s’offrir des bosquets bien taillés et des pelouses à provoquer la jalousie de leurs voisins, et elle faisait le guet devant les chiottes de la station pour vérifier… quoi ? Ben elle en savait fichtrement rien, en fait. Le gérant disait que ça faisait bien, d’avoir une employée qui surveillait les cabinets. Mais elle avait jamais compris ce qu’elle devait contrôler… C’étaient que des gens de passage, des commerciaux, des mères de famille stressées, des petites vieilles encore plus vieilles qu’elle, des gamins qui gloussaient et se chuchotaient leurs trucs à l’oreille. On était loin de hordes de drogués venus se faire des shoots en catimini, ou de gangsters en fuite. Juste une station avec un magasin tout neuf, où les voyageurs allaient payer leur essence et leurs sandwiches sous emballage plastique. Son estomac grogna comme un animal et elle pensa aux chips. En plus de son misérable salaire, le gérant la laissait garder les pourboires et elle avait droit à un paquet de chips à midi. Ça, c’était bon. Elle essaya d’ignorer les grondements de fauve de son ventre et regarda d’un œil fatigué la file d’usagers qui s’amenuisait devant les toilettes pour dames. Pour les hommes, ça allait nettement plus vite.
Elle guettait surtout une odeur de cigarette. Parce que la fille brune qui était entrée quelques minutes avant avait la clope au bec, pas gênée. Bon, elle l’avait rangée dans son paquet quand elle s’était rendu compte qu’on l’observait, mais quand même. Il aurait fallu être un peu conne pour en griller une dans les cabinets alors qu’elle était qu’à quelques pas de l’extérieur, mais les gens sont débiles, parfois. Et puis, elle aurait bien aimé avoir un truc à faire avant les chips de midi. Pour un peu, elle s’imaginait frapper à la porte de la cabine dans laquelle la gamine s’était enfermée, pour l’accuser de contrevenir à la législation en vigueur et la menacer d’appeler le gérant pour…
Oh, merde, elle sortait déjà des toilettes, et aucune odeur suspecte dans le pif. Ou pas plus que de coutume, hein ? Mignonne, mince, un cul bien moulé dans son jean, des cheveux longs et sombres… Ouais, elle aussi avait été jeune et jolie, en son temps. Enfin, jeune, en tout cas. Elle observa la fille qui se lavait les mains, puis les secouait sous le souffleur anémique pour finir, comme tout le monde, par les essuyer sur son pantalon. En passant devant elle, la brunette jeta un œil fautif à la coupelle remplie de pièces de monnaie qui trônait sur la table et ralentit le pas. Elle prit l’air atone - pas difficile, ça - en sachant que c’était le sentiment de culpabilité qui poussait les gens à lui lancer quelques sous.
Encore une fois, ça marcha impec. La fille ouvrit son sac, en extirpa son portefeuille et déposa un euro dans la sous-tasse avec un sourire gêné. Elle la regarda partir avec un soupir, les longs cheveux noirs se balançant dans son dos, comme animés d’une vie propre.
* * *
Lorsque je sors des toilettes, je constate que mon homme n’est pas installé devant l’une des petites tables hautes face aux distributeurs de boissons. Bizarre, ça. D’habitude, je le trouve immanquablement planté là, sirotant son café, la moitié d’une fesse posée sur le tabouret de comptoir. Je jette un œil à la modeste file de clients qui attend pour payer à la caisse du magasin, en pensant que, peut-être… Mais non. Sloan n’est pourtant pas difficile à repérer : il est plus grand que la moyenne, et sa belle gueule le fait remarquer immédiatement. J’hésite. Bon, il est sans doute allé aux toilettes, lui aussi. Je choisis un expresso sans sucre et, mon gobelet en plastique en main, je m’installe à une table libre. Bien sûr, le café est immonde, mais je ne lui demande pas d’être goûtu, juste de me réveiller. Je me sens comme déphasée après ces heures de demi-sommeil dans la voiture. Et puis, passer de la grisaille parisienne aux cigales de Provence, comme ça, sans transition, ça fait un choc. Il faut un sas de décompression.
Je rêvasse en avalant ma boisson magique à petites gorgées, observant sans vraiment les voir une bande de gamins qui examine les tee-shirts proposés à l’entrée du magasin. Ils se poussent du coude en ricanant, jettent des regards méfiants autour d’eux… Bref, c’est comme s’ils avaient une pancarte annonçant « Je suis en train de faire une connerie » sur le front. D’ailleurs, un type dans un costard qui a connu des jours meilleurs s’approche des délinquants en herbe, et les gosses s’éparpillent aussitôt comme une volée de moineaux, rejoignant sans doute leurs parents sur les aires de repos.
Bon, il est tombé dans le trou des toilettes, ou quoi ? Nous ne partageons, Sloan et moi, qu’une intimité relative. Je dirai à éclipses. Il est en pleine séparation d’avec sa compagne actuelle, ce qui fait que je n’ai jamais mis les pieds à son domicile, histoire de ne pas jeter de l’huile sur le feu… Leur divorce a l’air compliqué, même s’il ne m’a pas donné de détails. Et que je n’en ai pas demandé non plus. Il vient chez moi trois ou quatre nuits par semaine et, lorsqu’il part en intervention à l’extérieur de la région parisienne, je l’accompagne, si mon propre planning de boulot le permet. Sa boîte paie ses frais de déplacement et ses chambres d’hôtel ; du coup, je n’ai pas grand-chose à débourser, et puis je fais du tourisme en prime. Du tourisme sexuel, ricané-je bêtement dans ma tasse à café presque finie.
Il est passé où, bon sang ? Je balance ma tasse vide dans la poubelle et je me résous à revenir vers les toilettes, où la dame pipi avachie sur sa chaise me voit approcher avec un regard bovin. Bon, considérant son taf, on ne va pas s’attendre non plus à ce qu’elle exécute une petite danse de la joie à chaque nouvel usager…
Me penchant vers la section « messieurs » et ne remarquant personne devant les lavabos ou les pissotières, je demande à la femme entre deux âges :
- Excusez-moi, est-ce que vous avez aperçu mon ami ? Il est grand… comme ça… Très brun, beau gosse… Des yeux bleus… Une chemise beige, un jean…
Elle se contente de me dévisager comme si je lui parlais en chinois et j’envisage un instant un handicap genre surdité, mais elle finit par secouer la tête :
- Pas vu.
- Vous êtes certaine ? Parce qu’il n’est pas à la machine à café et…
- Un beau brun en chemise beige, me répond la dame pipi, j’en ai pas aperçu un seul de la matinée.
Comme elle semble très sûre d’elle et que, bon, je ne comprendrais pas l’intérêt qu’elle aurait à me mentir, je la remercie et, en soupirant, je sors du bâtiment en inspectant - vainement - l’intérieur, au cas où Sloan se serait matérialisé quelque part. Tant pis, je peux l’attendre à la voiture. De toute façon, l’appel de la nicotine se fait tellement strident que si je ne m’offre pas une clope tout de suite, je vais mordre quelqu’un dans peu de temps.
Une lumière vibrante et éclatante me cueille dès que je pousse les portes et je mets machinalement mes lunettes de soleil. Je sors une cigarette, l’allume, avalant la fumée avec une délectation perverse. Ça fait du bien de se faire du mal, parfois… Droguée, va ! La chaleur est déjà intense et, même avec seulement un jean et un tee-shirt, je commence à transpirer. D’un pas tranquille, savourant ma clope, je m’écarte du bâtiment en direction des stationnements plus isolés, sous les arbres, là où Sloan a garé sa voiture de fonction. Il était peut-être fatigué, finalement, et a choisi de s’offrir un petit somme ?
Je suis perdue dans mes pensées et, d’un coup, je comprends que je suis allée trop loin, que j’ai marché jusqu’à la sortie du parking, vers la bretelle d’accès permettant de rejoindre l’autoroute. Bizarre, je n’ai pas vu le véhicule de fonction au logo criard ? Je fais demi-tour et je repère aussitôt le camion, celui aux vitres occultées par des rideaux, à côté duquel Sloan s’est garé.
Mais il n’y a plus sa voiture. Les yeux rivés sur l’emplacement vide, comme si j’étais victime d’une hallucination, je continue d’avancer, jusqu’à ce que je me retrouve à côté du fameux trois tonnes. Est-ce que je me suis trompée ? Ce n’est peut-être pas le bon fourgon, après tout ? Beaucoup de routiers occultent leurs vitres pour dormir pendant leurs pauses. Mais ce véhicule-là… Non, c’est bien celui que j’avais repéré en arrivant.
Pourquoi Sloan aurait-il déplacé sa voiture ? Pour se rapprocher du bâtiment ? Ça n’a pas vraiment de sens, mais je ne vois que cette explication. Ou alors, il a finalement décidé de prendre du carburant, et il est aux pompes. Je rebrousse chemin, revenant sur mes pas, fouillant du regard véhicules et passants, inspectant la station essence. Mais non, il n’y est pas.
Il n’est pas non plus garé devant le magasin. Il n’est nulle part.
3 - Larmes vocales
Il cuisait littéralement dans sa cabine en plexiglas. Sous la visière de sa casquette réglementaire, son front trempé de sueur le démangeait et, régulièrement, il devait s’éponger pour éviter que ça coule dans ses yeux. Et son budget déo avait explosé… Pauline le charriait tout le temps en disant qu’elle bénissait l’enfoiré de patron de son époux, qui refusait de mettre la clim dans le minuscule bocal où il encaissait les clients des pompes à essence, qui obligeait son employé à garder son uniforme sur le dos même en période de canicule : effet sauna garanti, il perdait des litres et des litres d’eau toute la journée. « Et mon mari reste svelte, » chantonnait-elle avec allégresse. Ça le fit marrer rien qu’à y penser. Qu’est-ce qu’elle était en train de faire, là ? Bientôt midi, elle devait sûrement patienter devant les portes de la maternelle. Tout en tendant machinalement la main vers le terminal de carte bleue pour le filer au type qui venait payer, il imagina sa femme, son adorable et pimpante moitié, avec ses courts cheveux auburn et son éternel sourire, plantée sur les marches de l’école à papoter avec ses copines, attendant que leur fils surgisse comme un petit diable en rugissant. Dorian avait 3 ans. Un âge difficile, ronchonnait sa mère. Ouaip. Remuant, on va dire. Une boule d’énergie, tout le temps à crapahuter partout, à poser des questions existentielles, à tester des trucs, à courir… Mais Pauline ne se plaignait jamais. C’était pas le genre. Non, Pauline c’était le genre à voir toujours le bon côté des choses, le verre à moitié plein, tout ça, quoi. Impossible d’être malheureux plus de quelques minutes quand on vivait auprès d’elle. Elle répétait que rien n’était grave, que tout ne cessait d’évoluer et qu’on n’avait qu’une seule vie, alors, autant la saisir et en tirer le meilleur parti. Il se demandait souvent comment il avait fait pour mériter un pareil rayon de soleil dans son existence.
Et en parlant de soleil… Derrière ses lunettes noires, ses yeux larmoyaient sous la réverbération intense contre la vitre qui le séparait des clients. Ce n’était toujours pas la grande affluence des vacances scolaires, mais il y avait quand même du monde. Il arracha le ticket de caisse pour le tendre au bonhomme massif qui venait de régler son gazole et attendit le prochain. Une nana assez craquante, avec une queue-de-cheval, surgit devant son nez. Elle semblait paniquée :
- Un problème, Madame ?
Encore une qui s’est plantée de carburant… Ça arrivait tous les jours et il se demandait souvent pourquoi les femmes, qui étaient pourtant dotées d’un cerveau, en général, étaient parfois tellement gourdes dès qu’il s’agissait de trucs un peu techniques. Pas les mêmes priorités, sans doute.
- Est-ce que vous avez vu un grand type brun tout à l’heure, avec une voiture de fonction, une Volvo blanche portant un gros logo rouge ?
Il réfléchit en essuyant son front avec son kleenex, secoua la tête :
- Nan, Madame, aucune Volvo ce matin.
- Vous êtes sûr ?
La fille semblait complètement paumée et il se demanda si elle avait toutes ses cases en place.
- Ben oui, désolé.
Les yeux noisette s’embuèrent et il eut envie de la sauver, regrettant qu’elle ne se soit pas juste plantée de carburant. Mais, déjà, elle tournait les talons et il la vit s’éloigner en hâte vers le magasin. La sueur se remit à dégouliner sous sa casquette et il reprit un kleenex. Svelte, ouais !
* * *
J’ai fouillé le magasin, les pompes à essence, les toilettes, les aires de stationnement des plus proches aux plus éloignées… J’ai interrogé le gérant, le préposé aux caisses, la dame pipi, des familles en train de pique-niquer sous les arbres, des clients sortant du bâtiment, des routiers… J’ai même réveillé le type qui ronflait dans son camion, celui qui était garé à côté de la voiture de Sloan, et il a pas trop aimé que je l’emmerde avec mes questions ; surtout qu’évidemment, il dormait déjà quand on est arrivés.
Bref. Personne n’a vu Sloan ni son véhicule. Absolument personne. Comme s’il n’était jamais venu là, comme si je m’étais propulsée par je ne sais quelle énergie quantique de mon appartement à cette aire d’autoroute à des milliers de kilomètres de chez moi. Et franchement, après avoir mené mon enquête hystérique, je me suis même demandé si je n’étais pas devenue dingue. Si je n’avais pas inventé mon escapade amoureuse pour émerger de mes chimères ici, dans le Sud. Mais non, bon sang, j’avais encore la main de Sloan posée sur ma cuisse à peine une heure avant ! Incrédule, je tourne en rond près de l’aire de pique-nique, sous les arbres qui dispensent leurs larges ombres. Il y a pas mal de monde, c’est presque l’heure du déjeuner, toutes les tables et tous les bancs sont occupés : familles, couples, quelques solos… Au milieu des emballages de sandwiches, de sodas et de chips, ça mâchonne sec, les gosses se poursuivent en braillant entre les troncs d’acacias, le soleil tape de plus en plus fort et… Et je fais quoi, maintenant ?
Merde, mon téléphone ! Bizarre, je n’y avais même pas pensé pendant que je cherchais mon compagnon. L’affolement, sans doute. Fébrilement, j’extirpe mon portable de mon sac à main. Sloan m’a sûrement adressé un message vocal, un texto, pour m’expliquer qu’il a dû partir en urgence et… et me laisser en plan, toute seule et sans véhicule, à l’autre bout de la France ? Avec mes bagages dans son coffre ?
Évidemment que non. D’ailleurs, mon smartphone n’affiche aucune alerte. Je m’éloigne un peu de la marmaille, du vacarme, et je trouve un coin à l’ombre, un petit banc oublié sous un grand pin parasol. J’allume une cigarette et j’interroge mon répondeur - on ne sait jamais. Il est vide, hormis une vieille proposition de ma mère, datant d’il y a cinq jours, et dans laquelle elle m’invite à déjeuner avec mon frère et ma belle-sœur. J’appelle Sloan, portable collé à l’oreille, et j’écoute la sonnerie, interminable. Je tombe sur la boîte vocale, son annonce d’accueil qu’il n’a même pas personnalisée. Le robot m’enjoint de laisser mon message, ce que je fais, essayant de maîtriser l’hystérie de mon ton : « Sloan, merde, qu’est-ce que tu fous ? Je ne te trouve nulle part sur cette putain d’aire d’autoroute, tu es où ? Si c’est une blague, elle est franchement mauvaise ! Rappelle-moi, rapplique en vitesse, je commence sérieusement à m’inquiéter, là ! »
Je raccroche nerveusement. J’allume une autre clope. Tous les scénarios possibles défilent dans ma tête : sa copine, enfin son ex l’a appelé, elle a appris que j’étais avec lui, elle l’a menacé de… de quoi ? Bon, c’est nul, il ne m’aurait pas plantée comme ça sans me prévenir. Son client, c’est ça ! Le client avec qui il a rendez-vous cet après-midi a voulu avancer l’intervention et… Nul et renul, il ne m’aurait pas plantée comme ça sans me prévenir.
L’hypothèse de la blague n’est pas plus crédible. Franchement, ça ne lui ressemble pas, et puis il faudrait vraiment être un enfoiré de première pour s’amuser comme ça.
Un enlèvement. Oui, un kidnapping ! Sloan a été victime d’une agression, et le ou les types ont pris sa voiture et l’ont emmené. Bien sûr. Un homme athlétique, tout à fait capable de se défendre, sans aucun objet de valeur sur lui ? S’il avait été attaqué, à la limite on lui aurait volé sa caisse, mais il serait encore là, quelque part. Et, blessé ou en pleine forme, il n’y est pas. Ça, j’en suis certaine.
J’allume une troisième cigarette au mégot de la dernière, que j’écrase sous mon talon. Je vais devenir folle. Non, je suis folle. Tout ça est un rêve, ou plutôt un cauchemar. Je peux me réveiller et… Aïe ! Je me suis pincée, mais ça n’a pas marché. Je suis toujours là, le cul posé sur ce banc en pierre inconfortable, avec les cigales qui font un boucan infernal et, au loin, les cris surexcités des gamins qui ont avalé trop de sucres rapides et de graisses saturées.
Je rappelle Sloan. À nouveau, ça sonne dans le vide, jusqu’à ce que je tombe sur l’annonce de sa boîte vocale. Je laisse un second message, beaucoup plus sobre : « Rappelle-moi dès que tu as mon message, s’il te plaît. »
Peut-être que… Je vérifie que je capte bien le réseau, que mon mobile n’a pas de problèmes. Je m’envoie un texto pour être sûre, puis je me lève et, avec une assurance qui me stupéfie moi-même, je m’approche d’une famille qui bâfre sa malbouffe - une quadra aux cheveux en bataille avec de larges cernes sous les yeux, un type avec des joues de hamster et un gosse d’une dizaine d’années qui jette des regards envieux aux mioches qui s’amusent autour de lui - pour leur demander de m’appeler. Oui, s’il vous plaît, je veux juste vérifier quelque chose. La femme hésite, trois plombes pour accepter, elle semble envisager que j’essaie de pirater son téléphone par je ne sais quelle technologie hyper avancée, mais je ne compte pas lui lâcher la grappe. Quand elle lance la communication, mon portable sonne joyeusement, ce salopard.
Je les remercie et, d’un pas nettement moins énergique, je reviens à ma place. J’allume une quatrième cigarette et je me mets à pleurer.
4 - Une histoire de dingues
Les mains crispées sur le volant, Solène essayait d’ignorer le véhicule juste derrière elle, dans la rue, et dont le conducteur devait fulminer en attendant qu’elle ait fait son créneau. Elle pouvait deviner ce qu’il était en train de penser, ce type dont elle apercevait la silhouette immobile dans l’habitacle. Ces gonzesses… incapables de faire une manœuvre… On devrait leur faire passer un permis spécial… Plus elle imaginait les mots doux dont il l’abreuvait, plus elle stressait. Immanquable. Merde ! Le crissement douloureux du pneu avant raclant contre le trottoir lui apprit qu’elle s’était encore plantée. Respire, ma fille. Les mains tremblantes, elle recula, se replaça correctement, parallèlement au bas-côté. Jeta un œil dans son rétro et serra les dents. Le bonhomme se marrait comme une baleine. Il aurait une histoire sympa - banale, mais sympa - à raconter à ses copains ou à sa femme au déjeuner. « Tu sais quoi ? Je suis encore tombé sur une handicapée du volant… La nana a mis un quart d’heure à faire sa manœuvre et… »
Ah, ça suffit ! Je le ferai, ce créneau, même si je dois y passer une heure ! Enfin non, Agathe l’attendait et elle ne manquerait pas leur entretien. Tant pis, si je rate ce coup-ci, je lâche l’affaire et je vais au parking souterrain. Mais, honnêtement, la place qui lui faisait de l’œil aurait convenu à un semi-remorque et elle avait réussi des créneaux bien plus serrés finger in the nose ! C’est à cause de Nina, c’est sa faute, elle m’a stressée… Le hurlement de la gomme contre le bitume arracha une grimace à Solène qui, de guerre lasse, abandonna la lutte et s’engouffra dans la rampe menant aux boxes payants.
Lorsqu’elle émergea des entrailles du parc de stationnement, Solène hâta le pas vers l’immeuble cossu dans lequel étaient situés les bureaux de « My wedding day », l’entreprise spécialisée dans les mariages haut de gamme. Les hauts talons de ses sandales claquaient sur le goudron et elle glissa ses lunettes de soleil sur son nez. Elle serrait nerveusement les lanières de son sac contre elle et ruminait la conversation téléphonique qu’elle venait d’avoir avec sa meilleure amie.
- Mais enfin, Nina, c’est à plus de mille kilomètres ! Je ne peux pas tout planter pour aller te chercher ! Il n’y a pas… je ne sais pas, moi, des bus, des trains ?
- Je suis sur une aire d’autoroute, pas dans une gare ! avait répliqué Nina. Désolée, si je t’appelle c’est que je suis dans la merde !
Quelle histoire de dingues ! Franchement, Solène avait du mal à croire à cette mystérieuse disparition de l’amant au milieu d’une station essence. Elle n’avait jamais rencontré Sloan et ne l’avait vu qu’en photo, et elle commençait à se demander si… peut-être… Non, quand même pas. Mais c’était une histoire de dingues. Et la solliciter, elle, sa meilleure amie, exiger qu’elle plante là son coach marital pour se précipiter à l’autre bout de la France, c’était franchement gonflé ! Elle ralentit le pas en approchant du porche de l’immeuble. Haussmannien, élégant, classe. Une merveilleuse pénombre, fraîche et silencieuse, l’enveloppa alors qu’elle appelait l’ascenseur. Une espèce de tube de plexiglas, hyper moderne, descendit jusqu’à elle et s’arrêta avec un cling feutré. En pénétrant dans la cabine de verre, admirant le jardin qui agrémentait la cour intérieure du bâtiment, Solène se sentit soudain tout à fait misérable. Nina était sa sœur de cœur depuis plus de vingt ans. Elles s’étaient rencontrées sur les bancs de l’école primaire et, depuis, ne s’étaient plus jamais réellement quittées. Solène avait essuyé les larmes intarissables de son amie lors de sa douloureuse séparation d’avec David, et Nina avait accompagné chacun des échecs amoureux de Solène, sans jamais lui reprocher de commettre, encore et encore, les mêmes erreurs. Elle serait son témoin à son mariage, évidemment, et Solène se demanda soudain si ce n’étaient que des mots, ces belles déclarations qu’elles s’étaient faites, ces dernières années : je serai là pour toi… Tu pourras toujours compter sur moi, quoi qu’il arrive… Je suis nulle ! Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent dans leur chuintement guindé, Solène était décidée à faire demi-tour et courir reprendre sa voiture, se frapper plus de mille kilomètres pour aller chercher sa complice d’enfance et…
- Bonjour, Solène ! Prête pour le grand jour ?
Agathe, toute pimpante dans son tailleur crème, lui tendait une main enthousiaste et Solène oublia Nina, l’aire d’autoroute, cette histoire de dingues.
- Fin prête, oui !
* * *
En raccrochant, je suis presque heureuse. La colère a remplacé le chagrin et c’est beaucoup plus facile à gérer.
- Mais enfin, Nina, c’est à plus de mille kilomètres ! Je ne peux pas tout planter pour venir te chercher ! Il n’y a pas… je ne sais pas, moi, des bus, des trains ?
Les mots de Solène m’ont fait comprendre que ma mère avait raison, en fin de compte. Quand elle me serinait sa maxime favorite, soit « Dans la vie, on ne peut jamais compter que sur soi-même ». Ça m’a toujours hérissé le poil, de l’entendre répéter ça comme un mantra, mais il faut croire qu’elle a plus d’expérience que moi en la matière : oui, dans les coups durs, on ne trouve plus personne. Très bien. D’accord, le fait que ce soit ma meilleure amie me reste en travers de la gorge, mais elle va se marier dans quelques semaines et elle est littéralement obnubilée par cet événement. Depuis qu’elle a 15 ans, Solène se sépare et se rabiboche avec Ethan et cette fois, enfin, ça y est. Il l’épouse, et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Mouais. En attendant, moi, je suis comme une cruche, assise sur mon banc, fumant ma quinzième clope d’affilée et triturant mon mobile en me demandant ce que je peux bien faire, maintenant.
Rentre chez toi. Oublie tout ça.
Aussi dingue que ça paraisse, mon mec m’a plantée ici toute seule et n’a répondu à aucun de mes messages. Pendant un instant, je caresse l’idée de me rendre dans ce gîte que nous avons sélectionné pour la nuit, près du petit village où se trouve le client chez qui il doit intervenir. À chaque occasion où je l’accompagne dans ses déplacements professionnels, Sloan s’occupe des réservations et m’envoie, par email, les liens vers les hôtels ou les auberges que la politique de sa boîte peut prendre en charge. C’est un moment chouette, pour nous : choisir le meilleur endroit, le plus romantique, le plus pratique aussi puisque je n’ai pas de voiture… Cette fois, parmi sa sélection il y avait un adorable mas provençal, perdu dans les vignes et les restanques où poussent des oliviers et de la lavande, une vraie carte postale. J’ai craqué aussitôt et, plusieurs jours avant le départ j’ai passé des heures à admirer les photos des chambres, de la cour fleurie où nous allions prendre le petit-déjeuner, de la piscine, de la garrigue…
Oui, je pourrais m’y faire conduire et attendre là-bas le retour de Sloan. Lui demander des comptes. Le mettre au pied du mur.
Mais je suis en colère, plus que ça, d’ailleurs : je suis furieuse. Je ne veux rien lui dire, il n’existe aucune justification qui tiendra face à ce qu’il m’a fait. Une part de moi-même aurait quand même aimé comprendre… Tout se passait à merveille, entre nous. Nos étreintes, nos rendez-vous, nos… Bon, ça suffit. Pas d’explications, pas d’excuses. Je m’en fous.
Il est temps que je mette les voiles. Comme je l’ai déclaré à Solène, aucun bus et encore moins de trains ne sont accessibles sur la station essence, évidemment, mais il y a des voitures partout, non ? Je vais bien en trouver une qui monte à Paris. Après tout, on est sur une aire d’autoroute.
Pleine de résolution, j’écrase mon mégot, range mon téléphone dans mon sac et je me lève enfin de ce banc. Comment on fait de l’auto-stop ? Je n’ai jamais fait ça, moi. Mon père a tenu à ce que je passe mon permis dès que j’ai eu l’âge légal, en me répétant qu’une fille devait avant tout être indépendante - mais c’était surtout pour ne plus être obligé de me trimballer partout, évidemment.
Est-ce que je me colle sur la bretelle d’accès à l’autoroute en levant le pouce ? Des histoires sordides d’agressions, vols, viols et autres joyeusetés me font frissonner. Mais on est en plein jour, il y a un soleil radieux. Je ne risque rien. Si ?
Et soudain, j’envisage une femme installée à l’ombre, à l’une des tables de pique-nique, tout près d’une voiture garée et dont les portières ont été laissées ouvertes, sans doute pour aérer l’habitacle. Une Mercedes, récente, immatriculée dans le 75. Pas de gamin braillard pour nous casser les oreilles durant le trajet. La femme est au téléphone et finit un sandwich tout en parlant. Elle a la cinquantaine, des cheveux parfaitement coupés au carré, un tailleur-pantalon impeccable. Ça devrait faire l’affaire.
Je prends l’air engageant en m’approchant de ma future pilote, qui vient de mettre un terme à sa conversation et lève des yeux gris, interrogateurs et circonspects, sur ma petite personne tandis que je babille en souriant :
- Bonjour, Madame. Est-ce que vous allez à Paris, par hasard ?
5 - Point mort
Est-ce qu’elle allait arriver à temps ? Il ne lui restait plus que trois heures avant son rendez-vous et elle appréhendait les inévitables bouchons sur la rocade. Certes, ce n’était pas encore la période des vacances scolaires, mais quand même. De toute façon, la saturation des périphériques parisiens était une institution, congés ou pas, heures de pointe ou non. Des heures entières de son existence à trépigner et à stresser, dans les concerts de klaxons et les crissements des freins. Déprimant, quand on y songeait.
N’y pense pas, c’est tout. Son psy le lui avait seriné et répété, de cette voix lénifiante qui l’exaspérait si souvent : ce que vous ne pouvez pas maîtriser, acceptez-le. Facile à dire. Il y avait tellement de choses qu’elle ne pouvait pas contrôler… Est-ce que Sylvain m’aime toujours ? Est-ce que Judith est encore partie à l’école sans ses lunettes, qu’elle ne supporte pas ? Est-ce que je vais être à l’heure à mon rendez-vous ? Est-ce que j’ai un cancer ?
Sylvain ne tiendrait pas le choc si elle était vraiment malade. C’est elle qui s’occupait de tout, à la maison, de leurs trois enfants, des courses, des lessives, de la cuisine, du ménage, des déplacements des uns et des autres, de l’organisation… Elle avait une belle carrière devant elle lorsqu’elle était tombée enceinte de Judith, mais, face à l’incapacité de son époux à prendre en charge ne serait-ce qu’une partie des tâches quotidiennes, elle avait préféré renoncer à son avenir professionnel. Ce n’était pas grave. Elle aimait son mari, elle se dévouait sincèrement à ses proches. De temps en temps, oui, elle songeait à ce qu’aurait pu être sa vie si…
Mais non, inutile de penser à ça. Ce que vous ne pouvez pas maîtriser… etc.
À côté d’elle, la fille brune pianotait sur son téléphone portable avec un visage morose. C’était bien la première fois qu’elle prenait quelqu’un en auto-stop. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de s’arrêter, quand elle croisait ces individus avec leur pouce levé et leur air blasé. On ne savait jamais à qui on avait affaire, n’est-ce pas ? Et la plupart semblaient crasseux, sans doute des fumeurs de joints, ou pire. Elle ne comprenait plus pourquoi elle avait accepté de l’emmener jusqu’à la capitale lorsque la jeune femme l’avait abordée sur l’aire de pique-nique de la station, tandis qu’elle finissait son sandwich tout en confirmant à la secrétaire du docteur Duteil qu’elle serait bien présente à 16 heures, au cabinet. En fait, elle avait été prise de court. Impuissante à trouver un argument pour refuser, tout simplement.
Maintenant qu’elle roulait depuis plus d’une heure sur l’autoroute, elle en découvrait plein, des arguments. Elle pouvait aussi bien ne pas aller à Paris, hein ? Et puis elle n’avait même pas besoin de se justifier, après tout, elle aurait juste pu répondre « non ». Mais c’était une chose qu’elle avait toujours été incapable de faire. À ses proches, et parfois aux étrangers : face à une demande directe, mise au pied du mur, elle ne pouvait qu’accepter. Ça faisait partie des sujets abordés avec son psy. Elle avait ainsi appris que c’était sa peur d’être rejetée qui l’empêchait de dire « non ». Ce qui lui faisait une belle jambe, en fait. Le savoir ne changeait rien à son incapacité.
Mais la fille, heureusement, était silencieuse et ne cherchait pas à entretenir la conversation. Depuis qu’elles roulaient, elle se contentait d’envoyer des textos, avec un air sombre sur le visage qui laissait présager une situation difficile. La sienne étant peu enviable, elle n’avait aucune intention de s’encombrer, en plus, des problèmes des autres.
Ce n’est sans doute qu’une fausse alerte. Les résultats du labo, qui avaient poussé son médecin traitant à prendre rendez-vous avec un spécialiste, n’étaient pas si mauvais que ça, après tout. Juste un peu trop de globules blancs. N’ayant aucune idée du rôle de ses globules, blancs ou rouges, elle n’avait même pas interrogé son docteur, demandé des précisions. Parce qu’au fond, elle n’avait aucune envie d’entendre la réponse. Et…
- Merde !
Elle sursauta, jetant un coup d’œil à sa passagère jusque-là merveilleusement muette. Malgré elle, les mots franchirent ses lèvres, des années de bonne éducation et de politesse lui interdisant de ne pas poser la question :
- Un problème ?
- Mon portable n’a plus de batterie !
Et la fille lui tendait son mobile, avec un air outré, comme si elle pouvait le lui recharger par la seule force de son regard.
* * *
- Mon portable n’a plus de batterie !
C’est le pompon. Je brandis mon cellulaire sous le nez de ma conductrice, la prenant à témoin de ma déconfiture. Non, mais quelle journée de merde ! Je viens de rédiger à peu près trente-cinq textos - incendiaires, larmoyants, injurieux, affolés - à Sloan et je les ai tous effacés sans en envoyer un seul. Qu’il aille se faire foutre. Oui, carrément.
Ma batterie s’apprête à rendre l’âme alors que mon chargeur, évidemment, se trouve en ce moment même bien sagement rangé dans l’une des pochettes de mon bagage. Dans le coffre de Sloan qui, pour ce que j’en sais, est peut-être dans le Morbihan ou en Haute-Savoie. Ou de retour à Paris. Enfin bref, il n’est pas là - mon chargeur, ou mon sac, ou Sloan d’ailleurs - et je n’ai plus aucun moyen de communication.
Pour ce que ça t’a servi, de toute façon… Solène est davantage intéressée par son rendez-vous avec son coach que par mes petits problèmes, et je n’ai pas envie de contacter mes parents. Ma mère prendrait aussitôt l’air supérieur et me ferait comprendre que oui, ma fille, comme on fait son lit on se couche, à quoi tu t’attendais à te mettre dans une relation pareille ? Il n’est même pas encore séparé de sa compagne et hop ? Il en colle une autre entre ses draps ? Franchement, si Sloan avait été marié depuis vingt ans - bon, comme il en a 35, ce n’est guère possible, passons - j’aurais quand même plongé. Mais ça, il n’existe aucun mot pour l’expliquer à ma génitrice. Lorsque j’ai rencontré Sloan, j’ai su qu’il serait à moi. Il faisait partie d’un groupe de stagiaires venus acquérir les techniques de la relation client ; il était envoyé par son entreprise, comme tous les autres auditeurs. J’aime beaucoup animer des sessions de formation, même sur des sujets qui ne m’emballent pas. Il se passe toujours quelque chose - une énergie, un courant - entre les élèves et moi. Jusqu’à ceux qui arrivent aux cours à reculons et en sortent ravis. Je suis douée dans ma branche. Au moins dans ça…
Sloan avait participé activement à la séance, mais, même s’il était resté muet, je serais tout de même tombée sous le charme. À la fin de la formation, il m’avait invitée à boire un café. Simple, direct. Parfait.
Depuis plus de six mois, nous menions donc une relation en pointillé, dont je me contentais plus ou moins. J’aurais bien aimé qu’il soit davantage disponible - entre son ex, qu’il devait ménager pour de mystérieuses raisons, et son boulot, nos rendez-vous étaient assez aléatoires. Je ne l’avais encore présenté à personne, ni à mes amis ni à ma famille. « Attends que je sois officiellement séparé, ma douce », me répétait-il. Maintenant, je me demande si…
Non, je ne me demande rien du tout. Qu’il aille se faire foutre.
Tout ça pour dire que je n’ai aucune envie d’entendre un sermon de ma mère. Quant à mon père, à part hausser un sourcil perplexe, je ne pense pas obtenir de lui davantage de réactions. Bien sûr, il y a Thomas, mon frère, et d’autres amis qui pourraient… Non, c’est trop tard. Nous serons à Paris dans une heure environ, j’ai demandé à la femme à la Mercedes de me laisser dans une station de RER. Mon appartement est juste à côté d’un arrêt de bus.
Tant pis pour mon mobile, de toute façon je n’ai envie d’appeler personne. Ni besoin. Alors que la voiture, silencieuse, confortable, avale les kilomètres de bitume comme un gros animal parfaitement entraîné, tandis que l’éclat du soleil décline peu à peu, je m’imagine rentrer chez moi. Pousser ma porte et me retrouver dans ces cinquante mètres carrés de béton austère, et… Je frissonne. Non, ce soir, je ne peux pas rester toute seule. Thérèse, ma grand-mère, vit dans un adorable pavillon à quelques rues de mon immeuble et elle est toujours ravie de me voir. Elle sera surprise, mais elle m’hébergera cette nuit. Et, à elle, je pourrai tout dire.
Ma grand-mère - du côté maternel - a heureusement contrebalancé l’incapacité de Nadège à exprimer son amour. Si tant est qu’elle en éprouve réellement, ce dont je doute régulièrement. Depuis que je suis toute petite, c’est auprès de mon aïeule que je me réfugie au moindre coup dur, que je vais me faire consoler, dorloter. Dans les semaines qui ont suivi ma séparation d’avec David, je suis restée chez elle, dans la chambre d’enfant qu’elle a gardé pour moi.
Savoir que, dans deux heures au maximum, je serai dans ses bras bienveillants, respirant son parfum de lavande et de talc, m’apaise instantanément. Je ferme les yeux et m’endors.
6 - Comme une fleur
À force, elle avait fini par intégrer la lenteur, la prudence dans ses mouvements. Mais à chaque fois qu’elle ouvrait les yeux, au matin, Tess avait oublié. Qu’elle était vieille. Il lui fallait toujours plusieurs minutes pour se rappeler que son corps souffrait, qu’elle ne serait plus jamais étreinte, caressée entre ces draps, que son temps était quasiment terminé.
Durant ces quelques minutes, elle se rebellait. Puis, elle se disait qu’elle avait profité de chaque jour de sa jeunesse et que, maintenant, elle avait droit à une sorte de bonus. Oui, à part ces moments de reprise de conscience, Tess acceptait plutôt bien sa situation.
Alors que le soir tombait et allongeait ses ombres langoureuses dans le petit jardin, derrière sa maison, elle en fit le tour tranquillement, se baissant prudemment pour arracher une mauvaise herbe, se penchant pour respirer le parfum de ses roses sauvages, dont un bosquet explosait d’ardeur et de couleurs près des marches du perron. Son terrain n’était pas très grand, mais il lui suffisait. Un horticulteur venait s’en occuper toutes les semaines. Tess posa ses mains contre le tronc noueux du figuier dont les fruits étaient encore verts ; elle adorait le contact de l’écorce sur ses doigts, contre sa paume. Nina, sa petite-fille, faisait la même chose depuis qu’elle était haute comme trois pommes. Elle se reconnaissait tellement dans la jeune femme ! Oh, l’époque était différente, et Tess était aussi bien plus audacieuse. Mais elle appréciait la flamme qui brillait dans les yeux couleur caramel de sa descendante, et sa gentillesse. Elle devait être avec son amant, ce soir. Dans le sud de la France, dans cet adorable petit gîte dont elle avait vu les photos.
Qu’elle en profite. La vie n’était pas si brève que ça, en définitive, même si elle accélérait bigrement sur sa fin. Mais, longue ou courte, c’était un fait : mieux vaut faire des folies, quitte à s’en mordre les doigts, que de vivre confiné dans les regrets et les frustrations. Sa fille, Nadège, ne serait sûrement pas d’accord. Mais elle était si… conventionnelle ! À se demander comment elle avait fait pour donner naissance à une femme pareille. Elle a tout pris de son géniteur, c’est tout… Le père de Nadège était l’un de ses amants et, s’il avait reconnu l’enfant, il n’était guère intervenu dans son éducation.
Tess remonta, lentement, les marches du perron qui menaient à sa cuisine, en s’aidant de la rambarde en fer forgé. Il faisait si doux, ce soir ! Si elle avait été plus jeune, elle aurait passé la nuit dans le hamac, là-bas, tendu entre les deux platanes. Mais elle ne pouvait plus se permettre de telles acrobaties… En poussant la cloison, Tess s’imagina, coincée dans le hamac, attendant que Clotilde, son aide ménagère, vienne la délivrer… Elle gloussa comme une petite fille en tournant la clef.
Nadège lui avait fait la leçon et elle en avait ras le bol d’écouter ses diatribes, aussi s’obligea-t-elle à faire l’inspection du rez-de-chaussée, pièce après pièce, pour vérifier que chaque volet était bien fermé, la porte de devant verrouillée. Une vieille dame qui vit seule chez elle… Tu devrais faire plus attention, maman… Peut-être que tu devrais envisager de vendre ton pavillon ? Avec l’argent, on peut te mettre dans une maison de retraite sympa …
Quand je serai crevée, oui, vous me placerez dans ce que vous voulez. Elle en avait, des amis - surtout des femmes, puisque les hommes semblaient partir bien plus vite - qu’elle allait voir dans leur maison de retraite « sympa » ! Même en y consacrant une fortune, un mouroir reste un mouroir. Ça pue la pisse et la javel et on vous colle des couches pour éviter d’avoir à vous amener aux petits coins, vous pouvez dire adieu à votre intimité, à vos rêves, à votre silence. Thérèse espérait bien finir ses jours ici, et tant pis si c’était sous la lame de couteau d’un voyou venu la cambrioler.
Mais elle se forçait quand même à tout verrouiller avant de monter se mettre au lit. Sa fille était tout à fait capable - elle l’avait déjà fait - de lui faire une visite éclair pour contrôler. En soupirant, Tess commença à grimper les marches qui menaient au premier étage, lorsqu’un coup de sonnette la fit se figer. Quand on parle du loup…
Avec un grognement, elle redescendit, se dirigea vers la porte d’entrée.
- J’arrive, Nadège, j’arrive !
Mais, lorsqu’elle ouvrit le battant, ce fut pour découvrir le petit minois de Nina, ses doigts crispés sur la lanière de son sac à main.
* * *
- J’arrive, Nadège, j’arrive !
La voix de ma grand-mère, un peu agacée, me parvient à travers la cloison. J’ai beau savoir que, chez elle, je serai toujours accueillie à bras béants, je me sens un peu coupable, quand même. C’est l’heure à laquelle elle va se coucher et, moi, je débarque comme une fleur, sans prévenir… Il fait presque nuit, mais on est restées coincées dans les bouchons du périph’ en arrivant sur Paris et, le temps que je prenne ma correspondance, que je m’arrête dans une boutique de téléphones mobiles encore ouverte pour acheter un nouveau chargeur… Il est beaucoup plus tard que ce que j’avais prévu.
- Ma chérie ! s’exclame Tess. Mais qu’est-ce que tu fais là ? Entre, entre donc !
Elle me saisit par l’épaule, m’attire contre elle. Et, soudain, je me transforme en petite fille de 5 ans qui vient de casser son jouet préféré. Le nez dans son cou, je sanglote et hoquette tandis qu’elle me serre contre elle de toute la force de ses muscles flétris. Ma grand-mère n’est pas comme tous ces gens qui vous tapotent le dos et vous gardent à distance. Non, quand elle prend quelqu’un dans ses bras, c’est franchement, sans nuance, sans fausse pudeur.
Pendant de longues minutes, je me lamente tout mon saoul et trempe son chemisier de mes pleurs de crocodile, jusqu’à ce qu’elle m’écarte gentiment et, son œil perçant fixé sur moi, me demande avec férocité :
- Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Quelques instants plus tard, nous sommes dans sa cuisine. Tess a refusé obstinément d’aller dormir, même s’il est plus de 23 heures maintenant. Elle me prépare à manger et j’avoue que je me suis laissé faire. J’ai l’estomac dans les talons, je n’ai rien avalé depuis ce café de 11 heures, quand je croyais encore que Sloan… Enfin bref. Je me suis changée et c’est dans mon pyjashort préféré que je suis assise à table, en train d’étaler de la cancoillotte sur des tranches de pain grillées. Je laisse toujours quelques affaires chez Tess et il y a Minnie qui papillonne des cils sur mon débardeur. Je mords dans ma tartine avec délectation, tandis que Tess glisse dans mon assiette le contenu fumant et odorant de sa poêle : des œufs brouillés aux champignons, miam.
Je m’empiffre goulûment et ma grand-mère s’installe face à moi, en me couvant d’un regard attendri. Je sais pourquoi elle refuse obstinément de quitter sa maison, malgré ses presque 80 printemps : s’enfermer dans un EHPAD, c’est ne plus être utile à personne et ne plus avoir d’existence propre. Renoncer à son jardin, à son piano sur lequel elle continue bon an mal an de faire ses gammes, à mes visites impromptues et à son intimité. Elle résiste vaillamment aux tentatives de ma mère pour l’y placer, cette dernière étant pétrie de bonnes intentions, évidemment.
Mon portable est en train de se recharger dans ma chambre, je n’ai pas répondu aux multiples messages laissés par Solène qui, sans doute bourrelée de remords, s’inquiète et veut savoir où je suis, si j’ai réussi à rentrer, etc. Qu’elle marine un peu dans son jus. C’est mesquin, j’en ai conscience, mais je ne suis pas un cœur pur.
- Alors, tu ne vas pas le joindre ? me demande Tess alors que j’avale ma dernière bouchée.
Je secoue la tête, tendant la main vers mon verre et rétorquant avant de boire :
- Nan, pas question. Et s’il m’appelle, demain, je ne répondrai pas.
- Et tes affaires ? insiste ma grand-mère, sourcils froncés. Ton sac de voyage ? C’est moi qui te l’ai offert… Tu veux vraiment que ce salaud le garde pour lui ? Enfin, ma chérie, tu ne vas pas lui faire de cadeaux, en plus ? Sans même compter qu’il te doit une explication… Non, non !
Elle m’interrompt, car j’ai ouvert la bouche pour répliquer crânement, et poursuit sévèrement :
- Tu ne dois pas le laisser s’en tirer comme ça, ma belle. Pas question. Une femme ne doit jamais admettre de se faire humilier ou marcher dessus. Il n’a aucune excuse pour t’avoir plantée de cette manière, mais tu dois exiger un éclaircissement. Pas pour lui, pour toi. Et il faut que tu récupères ton sac.
Je croise les bras sur ma poitrine. Soudain, malgré la douceur de l’air, j’ai froid dans mon minuscule pyjama. Mon sac… À part mon chargeur de téléphone et un polar, qu’est-ce que j’ai emporté pour mon escapade amoureuse ? De la lingerie, bien sûr. Le délicieux bikini que je me suis offert pour l’occasion. Deux jolies robes, des sandales, un chandail. Les menottes agrémentées de fourrure léopard qui… Malgré moi, je rougis un peu, puis je hoche la tête, lui répondant en l’appelant par le terme que j’utilise depuis que je suis toute gamine, Nonna. En italien, ça signifie grand-mère, et la similitude avec Nina nous a toujours ravies. En réalité, Nonna déteste son prénom, Thérèse, et exige de son entourage qu’il la nomme Tess. Sauf moi.
- Tu as raison, Nonna. Je vais récupérer mes affaires et avoir une petite conversation avec cet enfoiré.
Ma grand-mère se lève pour faire la vaisselle, mais je l’envoie aussi sec se coucher. Je ne dormirai pas de la nuit, de toute façon.
Erreur ! Dès que je m’allonge, vingt minutes plus tard, dans mon lit festonné de jeune fille, le sommeil me cueille comme une fleur.
7 - Gestion du stress
- Voici les consignes de l’exercice. Je vais vous distribuer une feuille, sur laquelle figure une série d’interrogations. Vous avez exactement trois minutes pour y répondre. Au bout de ce laps de temps, je récupère les copies, que vous ayez fini ou non. Des questions ?
Un exercice… Ben voyons, manquait plus que ça… Furieux, il fourragea dans sa besace, parce que le stylo qu’il avait choisi pour prendre des notes venait de le lâcher. Évidemment. Autour de lui, la vingtaine de stagiaires se préparait joyeusement à l’épreuve, tendant la main pour recevoir la liste que la formatrice leur fournissait en répétant avec un demi-sourire pervers :
- Merci de retourner le texte sur la table, vous n’en prendrez connaissance que quand tout le monde sera prêt et que je vous aurai donné le top, d’accord ?
Et si je ne suis pas d’accord, hein ? Il posa son stylo tout neuf à côté de lui et attendit que la femme aux longs cheveux bruns, qui passait tranquillement entre les bureaux s’alignant devant son pupitre, s’approche de lui et lui remette l’objet du supplice. Ses yeux croisèrent les siens quelques secondes et elle sourit gentiment. Il la détesta d’autant plus en marmonnant un remerciement, retournant sagement la feuille et patientant pour qu’elle ait fait le tour de la salle afin d’achever la distribution. En fait, elle était jolie, dynamique, attentive. Il n’avait strictement rien à lui reprocher, si ce n’était qu’il ne voulait pas être là. Lorsqu’il était entré, la veille, dans le bureau de son boss pour lui annoncer qu’il n’assisterait pas à la formation, ce dernier avait été on ne peut plus clair :
- Ce n’est pas optionnel, Thierry. Vous y allez, ou on met un terme à votre contrat. Vous rendez tout le monde dingue dans l’équipe, ça ne peut plus durer.
Il le savait bien, qu’il rendait tout le monde dingue ; il le devenait lui-même ! Mais est-ce que deux jours de cours théoriques sur la gestion du stress pourraient y changer quelque chose, hein ? Il suivait une thérapie comportementale depuis des mois, il faisait de la méditation, de la relaxation, du yoga, il avalait des comprimés aux plantes et envisageait de se tourner vers l’herbe ou n’importe quoi qui puisse apaiser son angoisse permanente. OK, OK, il rendait chèvres ses collègues à force de grincer des dents, de s’affoler pour un rien, de courir partout en « faisant du vent » comme disait son boss, qui avait conclu :
- On ne sait jamais, ça peut vous aider.
On ne sait jamais, c’est ça… Il soupira, en essayant de calmer les battements de son cœur qui s’emballait dans sa cage thoracique. À la simple idée d’un exercice à la con qui n’aurait aucune conséquence. Irrécupérable… Tendu comme un string, il serrait les mâchoires et crispait ses doigts jusqu’à ce qu’il entende la voix horriblement joyeuse de Nina lancer un :
- C’est parti !
Il se jeta sur sa feuille et sur son stylo, s’écriant aussitôt :
- Mais y en a trop, des questions ! Trois minutes, c’est pas possible !
- Deux minutes cinquante-huit, lui répondit la formatrice avec une grimace complice.
Et elle commença à déambuler entre les tables, le regard rivé à son portable sur lequel elle avait mis le chrono, claironnant gaiement :
- Deux minutes trente-trois !
Il tremblait, les mots sous ses yeux n’avaient plus aucune signification, hiéroglyphes abscons qui le narguaient tandis qu’il voyait le visage épuisé de sa compagne, ce matin, lorsqu’il s’acharnait sur la machine à café en panne - elle n’était pas en panne, elle n’avait juste plus d’eau dans le réservoir. La voix de son père dans sa tête, tu n’arriveras jamais à rien, qu’est-ce que tu peux être nul, mais putain tu n’es même pas capable de planter un clou correctement, tu…
- Terminé !
Il lança un regard tragique à la jolie brune qui tendait sa main vers lui, rechignant à lui rendre sa copie presque vierge. Il était au bord des larmes.
- Mais Thierry, ce n’est qu’un jeu ! Écoute…
Elle se pencha vers lui et lui désigna la première phrase de la liste en épelant à voix haute :
- Lisez toutes les questions avant de commencer à répondre. Et la dernière ? Là… Inscrivez seulement votre nom et retournez la feuille. Vous avez terminé.
En se redressant, elle lui adressa un sourire éblouissant :
- Ce n’est qu’un jeu, répéta-t-elle. Ça illustre le premier effet du stress : on perd les pédales et on ne suit pas les consignes.
- Il est nul, ton jeu.
* * *
- Il est nul, ton jeu.
Je hoche la tête, car le gus a raison. J’adore ce test, justement parce qu’il est nul. Il doit y avoir, tout au fond de moi, une perverse narcissique qui prend son pied à torturer les gens. Chaque session, c’est pareil : il y a toujours, dans le groupe, un élève qui râle comme un putois, qui conteste, qui s’insurge… Quoique, celui-là me semble plus près de la dépression nerveuse qu’autre chose.
- C’est l’heure de la pause ! Je vous retrouve dans quinze minutes.
Mon annonce provoque un soupir d’aise dans la petite salle de cours, et le raclement des chaises que l’on pousse, les exclamations des stagiaires se précipitant illico vers la machine à café m’accompagnent tandis que je sors dans le couloir et me dirige vers les bureaux.
Il y a presque cinq ans maintenant, je me suis plus ou moins associée avec cinq autres pédagogues indépendants pour louer ces mètres carrés en centre-ville : une pièce bien équipée pour les formations, un open space , des sanitaires et une cuisine aménagée avec, cerise sur le gâteau, une jolie terrasse couverte qui me permet de griller mes clopes sans avoir à descendre dans la rue. Je suis seule dans les locaux, ce matin, mes propres stagiaires mis à part : Randy and co sont tous en intervention à l’extérieur, la plupart de nos cours étant donnés dans les sièges des entreprises qui nous missionnent, ou encore au conseil régional.
Dans le petit coin repas - une table haute, cinq tabourets de comptoir autour, un évier surmonté d’un micro-ondes, un frigo et un modeste plan de travail sur lequel trône l’indétrônable machine à expresso -, je me fais couler un café et sors mon mobile de ma poche. Au saut du lit, je suis partie directement de chez Tess pour me rendre au bureau, et je n’ai pas oublié notre conversation de la veille. Nonna a raison : je n’ai pas de cadeau à faire à Sloan et je veux récupérer mes affaires. Au moins ça. Même si l’avoir en ligne provoque en moi une montée de stress immédiate et massive, que j’essaie de minimiser en me moquant de moi-même : une formatrice sur la gestion du stress qui stresse à mort, c’est rigolo, non ?
Non.
Je prends le temps de boire mon café en me brûlant la langue, retardant l’instant fatidique. Mais enfin, la tasse est vide et… et je me rends sur la terrasse, allumant une clope avant de trouver, dans mon répertoire, le contact enregistré sous « chou ». Avec sa belle gueule en icône. Dès que j’aurai réglé cette affaire, cet enfoiré va gicler illico de mon téléphone, et de ma mémoire en prime.
En aspirant la fumée de ma cigarette, je m’installe confortablement sur le petit banc, au soleil, et c’est d’un doigt tremblant que je lance la communication. Il ne peut pas ignorer tous ses appels, hein ? Il sera bien obligé de répondre… Au pire, si ça ne décroche pas, je retenterai en numéro masqué et…
- Allô ?
Mon cœur rate un battement. Je déglutis, m’étouffe avec ma clope, et c’est une affreuse quinte de toux de vieux tubard que mon interlocuteur écoute - je n’ai pas reconnu la voix de l’enfoiré.
- Sloan ? croassé-je, tout en sachant très bien que ce n’est pas Sloan que j’ai en ligne.
Ou alors, il a pris trente ans dans les dents depuis la veille. C’est un homme âgé qui répond, méfiant, circonspect :
- Heu… Non, vous vous êtes trompée de numéro, Madame.
Je jette un œil accusateur à mon portable, comme si le contact affiché à l’écran s’était soudainement transformé en une photo de retraité grisonnant.
- Excusez-moi, Monsieur, mais cette ligne est bien attribuée à mon… compagnon, du moins il l’était jusqu’à hier matin.
Un silence. Je me doute déjà de ce qu’il s’apprête à me répondre. Je le sens.
- Eh bien ma petite dame, je suis désolé, mais le 0625859636 est à mon nom depuis plus de quinze ans. Vous avez dû… je ne sais pas, moi, inverser des chiffres ?
C’est ta tronche que je vais inverser, oui ! Bien sûr, je ne prononce pas ces mots doux, mais j’insiste un peu, après avoir vérifié par acquit de conscience les nombres que mon interlocuteur vient de me réciter :
- Mais comment c’est possible ? J’appelle ce contact depuis plus de six mois pour joindre mon… ami ! Je ne…
- Écoutez, ma petite dame, si c’est une plaisanterie elle n’est pas de très bon goût.
- Vous êtes sur Paris ? Vous habitez où, dans quel quartier ? Vous…
- Vous voulez mon numéro de carte bancaire, aussi ? Laissez-moi tranquille, ou je préviens les flics !
Il raccroche. Et je reste comme une conne, le regard rivé sur ce portable maléfique, jusqu’à ce qu’une voix venue du couloir me fasse faire un saut de carpe sur mon banc :
- Nina ? On reprend ? On est prêts à gérer notre stress !
Et mon groupe de ricaner comme un troupeau de hyènes.
8 - L’ombre d’un doute
En quelques minutes, le calme bienheureux de la maison s’était transformé en chaos infernal. Mégane y était pour beaucoup, évidemment, et Nadège se demanda encore une fois comment une unique petite fille pouvait faire autant de vacarme à elle toute seule. Elle poussait des espèces de cris aigus en poursuivant Laskine dans le jardin, le pauvre chat se réfugiant en hâte entre les pieds des chaises ou, en désespoir de cause, dans les arbres. À chaque fois, c’était pareil : comme la minette ne savait pas en descendre, c’était toujours une véritable épopée pour l’en déloger, une fois tout le monde parti. Pour le moment, Laskine n’en était pas arrivée à cette extrémité et se faufilait entre les jambes des invités.
Nadège soupira en posant le pichet de limonade maison sur le plateau. Les fenêtres de la cuisine étaient grandes ouvertes sur la terrasse, où la famille s’était installée, et le brouhaha des voix, des rires, les cris de Mégane parvenaient jusqu’à elle et lui donnaient mal à la tête. Elle aimait les siens, certes. Mais elle les préférait nettement lorsqu’ils étaient chez eux.
Il fallait pourtant bien, de temps à autre, sacrifier au rite des déjeuners dominicaux. Il faisait un temps magnifique, une belle journée de début d’été, chaude sans être étouffante, et le chèvrefeuille exhalait son parfum entêtant - qui ajoutait à sa migraine. Empoignant le plateau chargé de la carafe et des verres, Nadège passa le seuil de la porte-fenêtre, qui donnait directement sur la terrasse carrelée.
Au bout de la grande table en fer forgé trônait sa mère, Thérèse, silhouette frêle, mais bien droite dans sa robe de coton bleue, ses cheveux de neige coiffés dans un chignon impeccable. Nadège regrettait souvent que sa génitrice ne soit pas davantage conforme à ce qu’on attendait d’une grand-mère - le genre qui tricotait au coin du feu et cuisinait de délicieux desserts -, mais elle devait bien avouer qu’elle en était la parfaite représentation, ce qui était déjà pas mal. À sa gauche, Thomas était penché vers Nina assise en face de lui et tous deux discutaient âprement de politique, exprimant leurs désaccords à grand renfort d’éclats de voix et force gestes des bras. Tamisé par le grand parasol au-dessus de la terrasse, le soleil venait caresser leurs cheveux noirs, leur donnant des reflets presque bleutés. Ils se ressemblaient beaucoup, physiquement du moins. Et tous deux tenaient d’elle leurs yeux d’une teinte mordorée, leur carnation méditerranéenne et leur silhouette fine. Thomas avait tout de même hérité des traits plus acérés de Lionel, leur père.
Lequel lui sourit distraitement quand elle déposa le plateau sur la table. Son mari n’ouvrait que rarement la bouche lors des réunions de famille, installé à l’autre bout de l’assemblée, face à sa belle-mère. Il était dans son monde, fait de théories et d’équations mathématiques ésotériques. Le seul sujet qui pouvait le faire sortir de son mutisme était le sport. Rien qui l’intéressât, elle…
- Merci, maman.
Nina récupéra son verre de limonade avec un sourire automatique. Elle semblait fatiguée et, soudain, Nadège se souvint qu’elle n’était pas censée être là aujourd’hui. En distribuant la boisson à la ronde, elle essaya de se rappeler pourquoi… Ne devait-elle pas passer le week-end avec son nouvel ami ?
- Tu ne devais pas passer le week-end avec ton ami ? demanda-t-elle en s’asseyant à son tour à côté de son mari.
Nina se rembrunit en haussant les épaules :
- On a eu… J’ai préféré rester ici, finalement.
- Une querelle d’amoureux ?
Soudain intéressée, Mélanie intervenait, se tournant vers sa belle-sœur avec un sourire qui manquait de bienveillance. Nadège commença à boire sa limonade à petites gorgées, grimaçant un peu, car elle l’avait trop sucrée, comme d’habitude. Nina essaya de se débarrasser de l’attention de Mélanie en se penchant brusquement, récupérant Laskine, qui avait trouvé refuge sous sa chaise.
- Oh, mais qui voilà ? Salut, toi !
Le chat feula, se tortilla dans tous les sens et, après un coup de patte bien placé, sauta au sol et disparut dans les fourrés, aussitôt coursé par Mégane.
* * *
Saleté de bestiole. Les griffes du monstre ont laissé un sillon rouge sur mon avant-bras, peut-être m’a-t-il refilé la myxomatose ou je ne sais quelle maladie. Je reprends mon verre, en jetant un œil à l’arrière-train du matou qui disparaît dans un buisson. Ma nièce se précipite sur lui avec un cri aigu. Bien fait.
J’aime bien les animaux - chez les autres, s’entend - mais le chat de ma génitrice est une espèce à lui tout seul. Il n’apprécie personne, pas plus sa maîtresse que quiconque d’ailleurs, et déteste tout ce qui fait apparemment le bonheur des félins ordinaires : papouilles et chatouilles, très peu pour lui.
- Eh bien, quoi ? insiste Mélanie sans me quitter du regard. Tu ne nous racontes rien ?
- Ça t’intéresse, maintenant ? rétorqué-je avec une certaine hargne. Tu m’as toujours accusée d’avoir inventé ce type, alors pourquoi tu me poses des questions, aujourd’hui ?
- Les filles, les filles…
Ma mère intervient mollement. Je ne suis pas vraiment sûre qu’elle ait suivi le motif de la dispute, de toute façon, elle n’écoute jamais rien. Mes deux parents n’écoutent jamais rien, en fait. Chacun est dans son monde, bien hermétique, bien clos. Nadège, c’est la musique, la harpe, son art. Mon père, ce sont les maths et le sport. Au-delà de ces domaines, il n’existe rien pour eux. Pas même leurs proches, si on va par là : Nadège nous convie régulièrement à des déjeuners familiaux pour sacrifier aux convenances et pour que l’on ne dise pas d’elle que c’est une mauvaise mère au foyer. Mais, si on essaie d’avoir une vraie conversation avec elle, le genre où on met son cœur à nu et tout ça, on se retrouve devant un vide abyssal. Ou plutôt, une indifférence abyssale.
- Justement, tu devrais être contente que je m’y intéresse, non ?
Mélanie ne lâche pas l’affaire. C’est un roquet, cette fille, et je me demande encore une fois ce que mon frère peut bien lui trouver. Sans doute a-t-elle des qualités cachées, puisqu’il l’a quand même épousée et lui a fait un gamin. Heureusement, Mégane est adorable et ne ressemble pas du tout à sa mère, ni physiquement ni par son caractère. Je regarde le petit visage triangulaire de ma belle-sœur, ses yeux un peu trop rapprochés d’une teinte indéfinissable - de la boue, peut-être ? - et je me contente de hausser les épaules, sans répondre.
Je n’ai aucune envie de m’étendre sur le sujet. Depuis la veille, je suis sous le choc. Je n’arrive pas à digérer l’information que m’a donnée le monsieur âgé au téléphone, hier. Ni à la comprendre. Pendant plus de six mois, j’ai correspondu activement avec Sloan via ce numéro de mobile… Bon sang, j’ai des centaines de textos qui l’attestent, merde ! Or, il s’avère qu’il appartient à un vieillard depuis quinze ans. Est-ce que je suis folle ? Cette nuit, j’ai à peine fermé l’œil. J’ai lu et relu nos messages, j’ai regardé les photos que j’avais prises de Sloan, et les selfies de nous deux, surtout lors des déplacements professionnels auxquels je l’accompagnais.
Sloan existe. On a fait l’amour, on a dîné ensemble, ri, discuté, marché main dans la main, nous nous sommes dévorés de baisers… Il existe ! J’avais envie de hurler cette affirmation, plus pour me convaincre moi-même qu’autre chose. Je ne suis pas folle.
En racontant ma découverte à Tess, hier soir, je n’ai pas pu ignorer l’ombre d’un doute que j’ai aperçu dans les yeux clairs de ma grand-mère. Plus que tout le reste, peut-être, ça m’a assommée. Si même elle commence à s’interroger… Nonna s’est vite reprise, a cherché des explications. Sloan a payé quelqu’un, une connaissance, pour lui faire dire que ce numéro lui appartient. Voilà, c’est ça… Mais si c’est vrai, alors tout a été manigancé depuis le début ? Il avait tout planifié ? Comment justifier une telle organisation ? Qu’est-ce que je lui ai fait pour qu’il se venge de cette manière ?
Imaginer Sloan en train de programmer une hypothétique punition - pour une faute qui m’échappe totalement - est aussi peu crédible que de penser que je suis une mytho ayant besoin urgemment d’une aide psychologique.
Tess m’a convaincue de reprendre l’offensive dès lundi. Tu dois lui remettre la main dessus, ma chérie… Oui, mais comment ? Tu sais où il travaille, n’est-ce pas ? Et où il habite ? Vas-y, ne te dégonfle pas !
Elle a raison, bien sûr. Mais une part de moi est totalement terrifiée. Et si… Non, non, ne pense pas à ça. Tu n’es pas folle.
- Hé ! Tu m’écoutes, Nina ?
Ma belle-sœur a continué de soliloquer dans son coin sans que j’en entende un seul mot. Il commence à faire chaud, une abeille bourdonne autour d’une rose dont les pétales d’un rouge éclatant lui cachent son trésor, ses monts et merveilles. Mon père se lève en annonçant qu’il va allumer le barbecue, Thomas l’accompagne pour l’aider.
Je me tourne enfin vers Mélanie, qui attend toujours que je lui réponde. Ce que je fais :
- Non.
9 - Entre potiches
Elle ruminait, le nez sur son écran. Une potiche, il a dit, ce con. De quoi tu te mêles ? Tu n’es qu’une potiche, ici. Souris et ferme-la. La réunion hebdomadaire interservices ne s’était pas super bien déroulée, du moins pour elle. C’était la première fois qu’elle y était conviée et elle avait fait beaucoup d’efforts pour y être à son avantage : tailleur à la fois sobre et sexy, chignon impeccable, maquillage discret. Lorsqu’elle était partie au travail ce matin, son reflet dans le miroir de l’entrée l’avait satisfaite. C’était sa chance, ce boulot. Elle avait été embauchée comme réceptionniste trois mois plus tôt, avec la promesse implicite de pouvoir gravir rapidement les échelons si elle se débrouillait bien. Plus d’un an qu’elle cherchait un emploi, elle aurait accepté n’importe quel poste. Une année à s’entendre dire qu’elle était surdiplômée, qu’elle n’avait pas assez d’expérience, qu’elle était trop jeune, trop vieille, trop blonde, trop… Ah non, pas trop blonde, personne n’aurait osé.
Mais lui, il oserait… Armand Delacour était ingénieur technico-commercial pour l’entreprise depuis cinq ou six ans, et ses dents rayaient le parquet. Pendant la réunion, qui était l’occasion pour chacun des services de la boîte de faire un état des lieux et de partager ses propositions, elle avait eu le courage d’ouvrir la bouche. Si elle voulait les gravir, ces échelons, ce n’est pas en restant muette qu’elle y parviendrait, non ? Alors, elle s’était lancée et avait soumis quelques améliorations pour le département administratif. Rien de transcendant, mais elle avait fait entendre sa voix. À laquelle Delacour avait répondu, sans chercher à cacher son mépris :
- De quoi tu te mêles ? Tu n’es qu’une potiche, ici. Souris et ferme-la.
Un silence gêné avait suivi, même les responsables n’avaient pas protesté, juste marmonné que l’idée était intéressante et qu’ils allaient y réfléchir. Elle était tellement estomaquée qu’elle n’avait pas songé à se rebeller.
Et voilà. Une potiche. Immobile devant son écran d’ordinateur, elle avait envie de pleurer. Mieux encore, de se lever et de se casser d’ici. Elle avait un master en économie internationale, un QI qui crevait le plafond… et aucune expérience. Elle avait besoin de ce salaire. Est-ce que ça serait ça, sa vie, dorénavant ? Devoir courber l’échine devant des types arrogants qui ne lui arrivaient pas à la cheville et jouer les potiches ? Tout ça pour ça ?
- Excusez-moi.
Elle leva le nez, découvrant la fille brune qu’elle n’avait pas entendu entrer et qui s’était avancée jusqu’à son comptoir de potiche. Posa un sourire de commande sur son visage :
- Je peux vous aider ?
- Je l’espère… Je cherche Sloan Armont, il travaille chez vous comme ingénieur informatique.
Sloan Armont ? Ça ne lui disait rien du tout. Elle n’avait beau être ici que depuis trois mois, la boîte n’était pas si grande, on en avait vite fait le tour. Elle secoua la tête :
- Vous avez dû vous tromper d’entreprise, Madame, il n’y a personne de ce nom chez nous.
Les yeux couleur de café brûlé ne la quittaient pas, presque suppliants. Encore une qui s’est fait mener en bateau. Sans connaître l’histoire, elle devinait une peine de cœur là-dessous. Elle-même était abonnée aux peines de cœur et elle se sentit une affinité certaine avec cette jolie brune qui paraissait perdue. Elle lui sourit :
- Mais je vais quand même vérifier. Ne bougez pas.
Elle se tourna vers son ordinateur, ouvrant les fichiers du personnel. Est-ce qu’elle avait le droit de faire ça ? Sans doute pas… Mais pouvait-on vraiment reprocher à une potiche de ne pas bien comprendre les consignes, n’est-ce pas ?
Le regard toujours rivé sur son écran, elle chercha, bien sûr en vain, jusque dans les dossiers des anciens collaborateurs.
- Non, définitivement non…, marmonna-t-elle en passant ses fiches en revue. Personne de ce nom-là, je suis désolée…
Elle releva la tête et il n’y avait plus personne. La brune avait disparu.
* * *
La blonde me semble vraiment sympa, mais je ne peux pas me contenter d’un simple « non », aussi je m’éclipse dès que je la vois farfouiller en vain dans les entrailles de son terminal, en secouant la tête pour m’annoncer que mon compagnon n’a jamais mis les pieds dans cette boîte. Prenant l’air naturel de celle qui a tous les droits d’être là, je grimpe l’escalier et m’arrête au premier étage : un grand open space, moderne et lumineux, abrite une vingtaine de collaborateurs, tous installés derrière leur écran et qui ne m’accordent aucune attention. Je repère rapidement le service administratif, relégué comme de coutume au fond du local : que des femmes, évidemment. C’est drôle comme le machisme est omniprésent, même au XXI e siècle. Les nanas aux Ressources humaines, à la compta, à l’accueil ou au secrétariat, et le reste aux mâles. Il y a quelques exceptions, bien sûr, mais ça ressemble davantage à des accidents de parcours ou des erreurs de casting qu’autre chose, le genre d’entretien d’embauche fait par un patron toujours bourré de la veille ou, encore, plein de velléités de transformations de son entreprise, vite regrettées. J’exagère, c’est vrai, mais pas tant que ça. Du moins dans les sociétés « classiques ». Il existe sûrement des boîtes où les situations sont plus riantes, notamment celles dirigées par des femmes, justement, mais je n’ai jamais eu ce type d’expérience… Même dans les grands groupes, le fameux « plafond de verre » a de beaux jours devant lui.
C’est l’une des raisons qui m’ont convaincue de devenir indépendante, malgré le manque de stabilité d’un tel statut : où que je bosse, j’étais considérée comme une potiche. Peut-être que si j’étais moche, ça aurait été différent ? Non, j’aurais simplement été une potiche moche.
Ah, un vrai bureau, avec un écriteau engageant : « service des ressources humaines ». Jusqu’ici, personne ne m’a demandé qui j’étais ; la sécurité, ici, ça ne rigole pas. Une antiphrase par excellence… J’hésite quelques secondes, mais, à part être jetée dehors comme une malpropre, qu’est-ce que je risque ? Au point où j’en suis, apprendre de la bouche de la blonde à l’accueil qu’il n’y a jamais eu de Sloan Armont dans la boîte ne m’a pas surprise. Je nage en plein dans une réalité parallèle ; ou bien je suis victime d’une machination compliquée et d’un genre particulièrement pervers.
Mais je dois en avoir le cœur net. Je respire un grand coup et pousse la porte du bureau susnommé, un large sourire aux lèvres. Je ne ressemble pas à une terroriste en puissance, c’est déjà ça… Une femme au visage tout fripé et au chignon fou - ses cheveux semblent avoir décidé d’aller voir ailleurs à la moindre occasion - lève sur moi un regard morne et je prends ma voix la plus douce pour lui dire :
- Je suis désolée de vous déranger, mais j’ai besoin de votre aide. Vous comprenez, je…
Et je me mets à pleurer. Comme ça, sans crier gare, sans l’avoir voulu. Moi qui ne verse quasiment jamais de larmes, ça fait trois fois en quelques jours que ça m’arrive. À la station-service, chez Nonna, maintenant ici… Inquiétant ! J’ai toujours admiré les femmes qui sanglotent sur commande, c’est une arme de destruction massive. Les hommes résistent mal aux dames en détresse et c’est nettement plus facile d’obtenir ce que l’on désire quand on a l’œil humide - si, en plus, il est langoureux, alors c’est la cerise sur le gâteau. Mais moi, j’ai beau penser à des trucs très très tristes, ça ne donne rien. Jusqu’à maintenant, du moins.
En attendant d’analyser cet étonnant processus, il s’avère très utile : la femme au chignon fou se précipite pour me consoler, son instinct maternel prend le dessus et, pendant qu’elle me fait asseoir, me tapote le dos, je lui déballe toute l’histoire entre deux sanglots. Résultat : elle se met en quatre pour m’aider, elle fouille dans les archives de l’entreprise, elle appelle une ancienne collègue partie à la retraite… Pour me confirmer, au bout d’un bon quart d’heure de recherches, que Sloan Armont, ou d’ailleurs n’importe quel Sloan, n’a jamais fait partie de la société. À tout hasard, je lui montre des photos - après tout, s’il a pu mentir sur son numéro de téléphone, il a aussi pu le faire sur son nom -, mais elle m’assure « qu’un beau gosse comme ça », elle s’en serait souvenue.
Et voilà. Je fais un arrêt dans les toilettes pour essayer de réparer les dégâts, car je ressemble à un panda dépressif avec mon rimmel dégoulinant sur mes joues. Je me mouche, efface les traces noirâtres, me recoiffe et mets un peu de rouge à lèvres.
Ayant repris plus ou moins figure humaine, je redescends et passe devant le bureau de l’accueil avec la jolie blonde qui, la première, m’a renseignée. Je m’attends à ce qu’elle m’intercepte au passage et me demande des comptes pour avoir pénétré dans les locaux sans permission.
Mais non. Ses yeux clairs me suivent pensivement, tristement, tandis que je marche vers la porte de sortie. Après tout, entre potiches, on se comprend.
10 - Aucun sens
- Et ton bouquin ? Il avance ?
Au regard que Nina lui lança, David comprit qu’elle n’était pas dupe de son soudain intérêt pour son activité artistique. Oui, d’accord, débarquer chez elle sans crier gare, c’était louche. Il lui avait déjà fait le coup et ce n’était jamais pour s’enquérir de ses progrès littéraires.

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