La Dame du Mont-Liban
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Description

Lady Hester Stanhope, nièce du premier ministre anglais William Pitt, est dans la lignée de ces aventurières du XIXe siècle. Cette femme hors du commun, conseillère de son oncle pour le gouvernement d'Angleterre, va s'exiler en Orient à la mort de celui-ci. Elle rencontrera d'audacieux personnages dont le vice-roi d'Egypte Méhémet Ali, le prince de la Montagne, le grand émir Béchir II, lord Byron. Certaine de son destin royal, elle sera nommée reine des Bédouins à Palmyre et vivra des situations périlleuses et étranges, accompagnée de son amant et de son médecin biographe.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2009
Nombre de lectures 188
EAN13 9782336274836
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0141€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296094734
EAN : 9782296082786
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Roman historique PREFACE Epigraphe Chapitre I - La jeunesse de Lady Stanhope. William Pitt. Le dandy George Brummel. Le général Moore. Chapitre II - L’appel de l’Orient. Michël Bruce. Lord Sligo. Lord Byron. Chapitre III - Constantinople. Le naufrage. L’Egypte de Méhémet-Ali. La Palestine. Chapitre IV - Politiques et religions du Mont-Liban. Le grand émir Béchir. Séjour à Damas. Chapitre V - Les Bédouins Anézé. La reine Zénobie. Lady Stanhope, reine de Palmyre. Chapitre VI - La peste. Le départ de Michaël Bruce. La maladie de lady Stanhope. Chapitre VII - Mar Elias. Voyage dans le Mont-Liban. Le trésor d’Ascalon. Chapitre VIII - William John Bankes. La cruelle vengeance de lady Stanhope. Le retour de miss Williams. Le départ de Meryon Chapitre IX - Le général Loustaunau. Le comte de Marcellus et la Vénus de Milo. Chapitre X - Le royaume de la niéce de William Pitt. L’étrange fils du général Loustaunau. Astrologie et religion de Lady Stanhope. Chapitre XI - Une journée à Joun. Lady Stanhope et l’émir Béchir. La guerre civile. Le retour de Meryon. Chapitre XII - Lady Stanhope et Alphonse de Lamartine. Chapitre XIII - La magicienne et les saint-simoniens. Chapitre XIV - Le dernier visiteur, le prince Pückler Muskau. La fin de lady Stanhope. BIBLIOGRAPHIE
La Dame du Mont-Liban

Bernard Jouve
Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions
Bernard BACHELOT, Raison d’État, 2009.
Marie-Hélène COTONI, Les Marionnettes de Sans-Souci, 2009.
Aloïs de SAINT-SAUVEUR, Philibert Vitry. Un bandit bressan au XVIII e siècle, 2009.
Tristan CHALON, Une esclave songhaï ou Gao, l’empire perdu, 2009.
OLOSUNTA, Le bataillon maudit, 2009.
Jean-Noël AZE, Cœur de chouan, 2008.
Jean-Christophe PARISOT, Ce mystérieux Monsieur Chopin, 2008.
Paule BECQUAERT, Troubles. Le labyrinthe des âmes, 2008.
Jean-François LE TEXIER, La dernière charge, 2008.
Robert DELAVAULT, Une destinée hors du commun. Marie-Anne Lavoisier (1758-1806), 2008.
Thierry AUBERNOIS, Le passage de l’Aurige. Combattre pour Apollon, 2008.
Tristan CHALON, L’Eunuque. Récit de la Perse ancienne au XVIII e siècle, 2008.
Tristan CHALON, Le Lion de la tribu de Juda ou un Destin de femme dans l’Ethiopie ancienne, 2008.
Dominique MARCHAL, La Porte du côté de l’Orient, 2008.
Chloé DUBREUIL, Le temps d’Uranie, 2008.
Gabriel REILLY, La Fin des Païens. Rome An 385, 2008.
Jean Gérard DUBOIS, Un jeune Français à Cadix (1775-1788), 2008.
Norbert ADAM, Alfred Maizières. Une jeunesse ardennaise à l’heure prussienne en 1870, 2008.
Walther ADRIAENSEN, La fille du Caire, 2008.
Hélène VERGONJEANNE, Un laboureur à Versailles, 2008.
Claude BEGAT, Au temps des Wisigoths, Quitterie l’insoumise, 2008.
Anne MÉZIN, Les Homberg du Havre de Grâce, 2007.
Paule BECQUAERT, Troubles : le chemin des abîmes An II - An III, 2007.
Arkan SIMAAN, L’écuyer d’Henri le Navigateur, 2007.
PREFACE
Cent soixante ans après Charles Meryon, auteur de deux ouvrages consacrés à Lady Stanhope, le docteur Bernard Jouve est, à notre connaissance, le second médecin à s’intéresser au sort de cette énigmatique autant que célèbre voyageuse anglaise. Il le fait en homme de l’art, mais surtout de l’art d’écrire. Au début du XIXème siècle, cette nièce excentrique de William Pitt, familière de la cour d’Angleterre, s’est fait couronner reine des Bédouins à Palmyre avant de s’immiscer dans les méandres de la politique ottomane au Mont-Liban. Après d’autres biographes souvent peu scrupuleux, le docteur Jouve s’est à son tour lancé à sa poursuite.
Puisée aux meilleurs sources, son information, solide, est mise au service d’un style brillant. Pour avoir accompagné au printemps 2006, avec nos épouses respectives et notre ami Moheb Chanezas, le docteur Jouve au Liban sur les traces de son héroïne, j’ai pu mesurer l’ampleur de son érudition. L’une des moindres surprises du voyage ne fut pas la rencontre, parfaitement fortuite et inattendue, avec un descendant de Pierre Marquise, l’un des secrétaires de Lady Stanhope, telle qu’elle est racontée dans le livre.
Interprétant en praticien confirmé les différents témoignages sur ce personnage hors du commun qui voulut jouer un rôle dans la politique méditerranéenne des grandes puissances du moment, il retrace, de l’enfance à la mort, son extraordinaire destin, mettant en lumière les différentes facettes d’une personnalité changeante en fonction des circonstances ou des interlocuteurs rencontrés. Dans son entreprise de démystification, le docteur Jouve rend plausible et cohérent un parcours que certains biographes avaient inutilement paré de mystère ou d’ésotérisme.
L’ouvrage vaut aussi par la galerie de portraits, particulièrement enlevés, des personnages qui ont, à un moment ou à un autre, croisé le chemin de Lady Stanhope.
Il se dégage de la lecture de l’ouvrage une fresque pleine de vie où évoluent ces nombreux Européens – car Lady Stanhope ne représentait pas un cas isolé – qui, attirés par l’Orient pour des raisons différentes, sillonnaient depuis longtemps, mais tout particulièrement au XIXème siècle, par voies de mer ou de terre, la Méditerranée et les pays qui la bordent. Le docteur Jouve a su donner de ce microcosme, où tout le monde se connaissait et se reconnaissait d’une étape à l’autre, une image à la fois précise et vivante. Il met bien en valeur l’originalité de Lady Stanhope qui, contrairement à la plupart de ces voyageurs retrouvant l’Europe une fois leur curiosité assouvie ou leur mission accomplie, s’était définitivement fixée dans cet Orient qui la fascinait au point d’y accomplir son destin.
Alors que Charles Meryon s’était contenté, tout en relatant son expérience auprès d’elle, de veiller sur la santé de Lady Hester Stanhope, on doit gré à son confrère le docteur Jouve d’avoir proprement ressuscité sa patiente.
Olivier Aurenche Ancien directeur de la Maison de l’Orient. CNRS.
« L’amazone arabe, qui sortit au galop de la civilisation européenne et des routines anglaises, ce vieux cirque où l’on tourne en rond, pour ranimer ses sensations dans le péril et l’indépendance du désert. »
Barbey d’Aurevilly
Chapitre I
La jeunesse de Lady Stanhope. William Pitt. Le dandy George Brummel. Le général Moore.
Lors d’un séjour familial sur la côte sud de l’Angleterre, Lucy Hester se rend sur la plage d’Hastings et vole une barque de pêcheurs. Trempée et tremblante de froid, elle rame vigoureusement et réussit à s’éloigner du rivage.
Elle a huit ans, mais posséde déjà une forte constitution. Bientôt, pense-t-elle, apparaîtront les rivages désirés de la France. Elle a été très impressionnée par l’ambassadeur français, le comte d’Adhémar qui a rendu visite à son père. Eblouie par le physique altier mais surtout par l’uniforme doré et emplumé du diplomate et par sa suite chamarrée, elle identifie ce faste et cette originalité magique à la France. Ce pays doit être un paradis pour son imaginaire enfantin.
La famille s’aperçoit assez rapidement de son absence et avec l’aide des pêcheurs propriétaires du canot une embarcation est affrétée. Lucy Hester sera rattrapée en pleine mer, sans remords, fière de son exploit. Cette première fugue d’Hester est le révélateur d’un trouble caractériel mais s’observe aussi chez les enfants qui ont le sentiment prégnant de leur solitude, de leur manque d’attache familiale. Ils veulent vivre une aventure qui affirme d’une manière forte leur personnalité et leur désir de liberté.

La mère d’Hester Lucy Stanhope est la sœur du chancelier de l’échiquier, William Pitt. Ce fait a une importance considérable dans le déroulement de la vie de la jeune aristocrate anglaise qui naît à Cheving, dans le Kent le 12 mars 1776.
Thomas Pitt, le père de son trisaïeul maternel doit sa célébrité à la vente qu’il fit à la couronne de France, pour deux millions d’écus, alors qu’il était gouverneur du fort Saint-Georges à Madras, de l’extraordinaire et lourd diamant que l’on nomme le « Régent » en France et le « Pitt » en Angleterre !
Si son trisaïeul Robert Pitt ne fut pas un homme politique mais un paisible gentleman campagnard, son fils William Pitt « l’Ancien » est au XVIIIéme siècle, l’artisan de la grandeur anglaise sur terre comme sur mer. Comme tous les Pitt, il est l’ennemi juré de la France. Anobli par le roi George III, il est fait vicomte de Burthon, comte de Chatham. Brillant en politique par son éloquence, sa diplomatie et son charisme, il est dans la vie privée un personnage introverti qui vit dans une quasi-obscurité, caché derrière une accumulation de meubles et de paravents. Il fait éconduire la plupart de ses visiteurs, cultive le mystère et entoure chaque acte de sa vie intime d’un halo plus ou moins ésotérique. Lucy Hester Stanhope éprise de sorcellerie et de magie sera sa digne petite fille.
Le fils cadet William Pitt « le jeune » a une sœur, Lady Hester, qui se marie avec Charles Stanhope.

Les ancêtres paternels de Lucy Hester, les Stanhope, n’ont rien à envier aux Chatham sur le plan de la renommée et de l’originalité.
Jacques Stanhope, chancelier de l’échiquier, est nommé par le roi George Ier baron Stanhope d’Evaston et vicomte de Mahon. Son fils Philippe, possesseur d’une grande fortune, passe son temps à l’étude des sciences et des lettres, néglige la politique et, bien que membre de la Chambre des Pairs en tant qu’aristocrate, ne se rend que peu aux séances.
Enfin, Charles Stanhope, le père de Lucy Hester, est un personnage complexe, à la fois amoureux de la politique et des sciences, réalisant ainsi la synthèse des dons de ses ancêtres. En 1771, Charles remporte à dix-huit ans le premier prix de l’Académie des Sciences de Stockholm pour un mémoire sur les vibrations du pendule. De nombreuses recherches sur les phénomènes atmosphériques, en particulier sur la foudre, l’amènent à étudier les principes de la protection des habitations contre le feu. Il soutient dans Les principes d’électricité la théorie de Franklin sur les paratonnerres et effectue des travaux pour expliquer « le choc en retour de l’électricité » dans son laboratoire aménagé à grands frais. Doté d’une faculté inventive exceptionnelle, il fait en plus preuve d’un rare éclectisme scientifique. L’invention qui l’a rendu célèbre est la réalisation d’une presse à vapeur en fonte (on utilisait le bois jusqu’à cette époque) destinée à l’imprimerie, presse qui porte toujours son nom. L’énergie due à la vapeur l’intéressait puisqu’il fut un des premiers à penser à l’utilisation de la vapeur pour les navires.
Il met au point deux machines à calculer, crée un système pour brûler la chaux et rendre ainsi le ciment plus résistant, invente un procédé pour couvrir les murs avec un composé de goudron, de craie et de sable, ce qui augmente l’isolation, perfectionne des instruments de musique.
C’est aussi un grand admirateur de la Révolution française, un aristocrate de gauche avant la lettre. Sa présidence de la Société de la Révolution à Londres est le début d’une âpre querelle avec son beau-frère William Pitt et ses propres fils. Membre de la Chambre des Communes, puis, à la mort de son père, membre de la Chambre des Pairs, sa vie politique est consacrée à l’étude de nombreuses réformes : libéralisation du fonctionnement parlementaire, abolition de la traite des Noirs, liberté de la presse et annonce du principe d’égalité pour les femmes, ce qui est exceptionnel pour l’Angleterre de la fin du XVIIIème siècle et du début du XIXème.
Enfin, c’est un défenseur de la paix, de l’alliance avec les Etats-Unis et un fervent partisan de l’unité britannique : il propose la rédaction d’un code unique pour les trois royaumes unis : l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande.Toujours dans l’opposition, ses idées utopiques ne sont guère partagées, mais il clame que la voix d’un seul est suffisante pour faire entendre une cause, d’où le surnom dont il est gratifié : « minorité d’un seul. »
De son union avec la descendante des Chatham, Hester, naîtront trois filles : Lucy Hester et ses deux sœurs Grisilda et Lucy Rachel. Lady Hester meurt quatre ans après la naissance de Lucy Hester. C’était « une femme comme on en rencontre rarement, amie très sûre, sage, modérée, prudente, d’un naturel enjoué » nous confie son cousin Harrington.
Charles Stanhope se trouve très éprouvé par cette disparition subite, mais soit par force de caractère, soit subjugué par le charme d’une délicieuse rencontre, il se console six mois plus tard en épousant Louise Grenville, femme superficielle ne vivant que pour les toilettes, les parures et l’opéra qu’elle aime passionnément. Sir Joshua Reynolds en a fait un portrait : elle offre une pose rêveuse, le visage soutenu par la main gauche, la chevelure claire très abondante se terminant par une natte. Elle est hautaine et précieuse. Si elle ne porte pas de bijoux, en revanche sa robe de soie blanche porte la marque du luxe avec ses plissés vaporeux, mettant en valeur l’extrême minceur de la taille. Elle lui donne trois garçons, les demi-frères très aimés de Lucy Hester : Philippe Henri, Charles et James Hamilton.
Pris par son immense activité de chercheur et de parlementaire, Charles Stanhope ne voit que très peu ses enfants et n’envisage pas pour les cadets un grand avenir puisqu’il met Charles en apprentissage chez un forgeron, James Hamilton chez un cordonnier et Lucy Hester devient gardeuse de dindons. Le titre de Mahon et l’héritage est destiné à l’aîné des garcons, Philippe-Henri, suivant la coutume des aristocrates anglais qui ne veulent pas du partage des biens à leur mort.
L’état se désintéresse des questions scolaires et abandonne aux particuliers, à l’église anglicane et aux différentes sectes protestantes le soin de donner aux enfants un minimum d’instruction. Comme dans bien des foyers de l’aristocratie anglais, les enfants, la plupart du temps négligés, ne connaissent les soins maternels que grace à leur nourrice et à leur bonne et leur savoir provient de précepteurs plus ou moins compétents réservés en priorité aux garçons.
Lucy Hester grandit ainsi entre un père bizarre et trop absent et une belle-mère totalement indifférente : « Je ne la reconnaîtrais pas si je la rencontrais dans la rue » nous dit sa belle-fille. Livrée à elle-même dès l’âge de quatre ans, elle échappe ainsi aux traitements éducatifs des jeunes anglais : fouet et fessée quotidienne. La principale récréation officielle dans l’Angleterre puritaine est la pratique des hymnes religieux et il faudra attendre Lewis Caroll pour que l’enchantement, le rêve et la féerie alimente l’imaginaire enfantin des jeunes britanniques.
Si son instruction est négligée, Lucy Hester acquiert cependant une culture générale de bon niveau, due à une grande soif de savoir et surtout à une insatiable curiosité. Elle passe des heures, seule, dans les bibliothèques de ses grands-pères, tous deux grands amateurs de livres. De la science à la poésie, de la littérature classique à l’ésotérisme, tout est présent dans les grandes salles sombres aux meubles et aux vitrines de bois exotiques, aux brillantes rampes de cuivre et au parfum de tabac d’Orient.
Lucy Hester hérite dès son enfance d’une taille et d’une force au-dessus de la moyenne. A douze ans, elle dépasse d’une tête toutes ses gouvernantes suisses et françaises. D’esprit frondeur et insolent, consciente de sa force physique, elle leur fait vivre un véritable calvaire par ses désobéissances, ses réparties hautaines et ses farces impertinentes. Elle n’écoute aucun conseil, ne se plie à aucun horaire et refuse même de se faire serrer la taille par un corset comme la mode l’exige.
Hester néglige la compagnie de ses sœurs et prèfére la compagnie des ses trois demi-frères dont elle est l’aînée et qu’elle gouverne à sa guise.
Passionnée par l’équitation, et bien avant de parcourir les étendues désolées et brûlantes du désert, elle fait de longues courses, toujours en tête, franchissant haies et barrières avec ses trois compagnons qu’elle invite dans la vaste et splendide propriété de sa grand-mère maternelle, Lady Chatham, à Pynsent Burton dans le Somerset.
En plus d’une austère bâtisse du XVIIème siècle à l’allure tudorienne, flanquée de deux domaines agricoles importants (ils rapportent quatorze mille livres de revenu annuel), Pymsent Burton offre un immense territoire avec forêts, collines, étangs, landes ; tout ce qu’il faut pour pratiquer des chevauchées intrépides. Ce vaste bien foncier était entré dans la famille d’une étrange manière, puisque Sir Edouard Pymsent l’avait offert gracieusement à Lord Chatham en reconnaissance des diverses actions politiques menées par le grand-père maternel de Lucy Hester.
Lorsque son père Charles Stanhope, admirateur de la Révolution et disciple des philosophes français, parmi lesquels Rousseau lui est particulièrement cher, décide de mettre en pratique ses principes égalitaires, il vend une partie de ses biens, surtout ceux qui constituent des signes extérieurs de richesse : voitures, équipages, vaisselle d’argent. Il fait enlever les fers forgés ornés de dorures des grilles de sa résidence de Chevening que l’on surnommera désormais « Democracy Hall » et fait effacer toutes ses armoiries. Il distribue alors l’argent récupéré aux plus déshérités !
Lucy Hester, informée de l’originalité charitable de son père, se rend à son domicile de Londres juchée sur des échasses qu’elle avait confectionnée elle-même pour garder ses dindons. Charles se montre fort surpris et perplexe. Elle lui explique calmement qu’elle s’exerce à circuler dans la boue des rues de la capitale puisqu’elle ne peut plus disposer des calèches paternelles. Elle demande cependant à son père d’acheter une voiture pour sa si jolie et coquette belle-mère qui ne peut décemment circuler dans les avenues londoniennes sur des échasses sans créer des attroupements de badauds ! Charles Stanhope, malgré ses principes et son avarice notoire acceptera d’offrir une calèche à son épouse, plus par admiration pour l’esprit ironique et inventif de sa progéniture que par amour pour sa chère Louise.
Lucy Hester vit à ce moment à Chevening, recluse par les ordres de son père et désespérément seule. En effet, sa sœur Lucy s’enfuit avec le pharmacien-barbier-chirurgien du village avec lequel elle se marie. Sa deuxième sœur, Grisalda, se marie en 1800 avec un officier John Tekell. Lucy Hester, devant l’incurie de sa belle-mère, doit la plupart du temps la remplacer dans ses devoirs de maîtresse de maison.
Lucy Hester s’ennuie tellement qu’elle part en cachette de la demeure paternelle pour se rendre, sans invitation, à une soirée donnée par Lord Romery, un proche voisin. Cette fête est honorée de la présence du roi George III. Elle rève de se tremper dans le monde du luxe, de fréquenter les bals et les brillantes réceptions que son père, farouche révolutionnaire, ne veut pas qu’elle connaisse.
Effrontée et sûre d’elle-même, elle se fait remarquer par son aplomb et sa drôlerie à tel point qu’elle attire l’attention du monarque. Ils passent une bonne partie de la soirée en discussions animées et George III pousse même l’audace jusqu’à vouloir la raccompagner à son domicile en la faisant monter dans son carrosse entre la reine et lui. La reine est habituée aux folles extravagances de son mari mais prend cependant ombrage de cette demande et refuse de la faire monter dans la voiture royale.
A cette fête, Lucy Hester a découvert un monde nouveau. Cette société lui paraît intéressante à connaître mais surtout à critiquer. D’autre part elle prend pour la première fois conscience de sa beauté rayonnante.
Si Lady Louise Stanhope, sa belle-mère, a fait appel à Reynolds pour la représenter, Lucy Hester ne veut pas de peintre officiel. Elle déteste poser et refuse toutes les propositions des artistes de la Cour d’Angleterre. Les portraits que l’on connaît d’elle sont de véritables portraits robots effectués d’après les renseignements et les témoi-gnages des personnages qui l’ont approchée : William Pitt, Meryon son médecin personnel, Lamartine, le saint-simonien Ismaël Urbain, Damoiseau, etc… Ces descriptions ont permis à des artistes comme Lemot, Rochard ou Hamerton de nous faire parvenir une image plus ou moins fidèle, les visiteurs témoins n’ayant pas eux-même exécuté de portraits.
Le seul portrait à l’huile est une oeuvre de Rochard. Elle nous montre une jeune fille à la chevelure auburn foncé séparée en son milieu par une raie et se terminant par de volumineuses boucles. C’est la seule fois où l’on peut admirer ses cheveux qui sont dans toutes les autres représentations enfouis sous un turban. Les yeux sont écartés, le nez est long, la bouche petite, finement ourlée. Vêtue d’une robe de bal au gracieux décolleté, aux manches bouffantes et aux nombreux rubans ornés de perles rondes et oblongues, elle affiche déjà une élégante recherche. Elle est pensive, la bouche moqueuse.
Les autres représentations sont des gravures qui la montrent le plus souvent à cheval en tenue orientale. Sa taille gigantesque pour l’époque est une certitude. Les Pitt sont tous très grands. Elle mesure plus de six pieds suivant l’ensemble des descriptions, ce qui lui donne une taille supérieure à un mètre quatre-vingt-trois.
Son visage est ovale, paraissant petit, pâle, nacré même. Brummel le compare à la tonalité des perles. Elle dit elle-même de ses yeux : « J’ ai les yeux gris de mon père. Son œil terne et pâle dans les moments ordinaires s’illumine comme le mien d’un éclat effrayant quand la passion le domine. » Un cerne bleuâtre les souligne.
Le front, comme celui de William Pitt, est élevé, les sourcils harmonieusement arqués, le nez fort est légèrement aquilin, la bouche est rouge sombre, sans fard, le dessin en est voluptueux avec des lèvres pulpeuses. Le corps est bien proportionné, les jambes longues, la poitrine opulente. Le pied est long mais très cambré ce qui lui donne une démarche silencieuse et féline. L’ensemble étonne mais subjugue : c’est un mélange de douceur et de violence contenue. Lucy Hester n’a pas l’esthétique d’une statue grecque mais présente une certaine beauté par sa gestuelle, son air altier et surtout par l’étrange sensualité qui se dégage de sa personne.
Nous possédons deux témoignages de françaises émigrées qui l’approchèrent : la comtesse de Boigne dans ses mémoires nous dit que c’est une belle fille, brillante et attirante, aimant le flirt ; la duchesse de Gontaud, plus critique, nous dit qu’elle est trop indépendante « pour être tout à fait comme il faut ! »
Sa solitude, son physique et un solide tempérament la prédispose aux aventures amoureuses, comme le découvrira son cousin Lord Camelford.
C’est un géant étrange. Il vient des Cornouailles, pays marin et aride où se trouvent les ruines du château de Tintagel, demeure du mythique roi Arthur et domaine des « naufrageurs» dont les feux trompeurs jetaient les navires sur les rochers déchiquetés et tranchants de la côte pour tuer les voyageurs et de s’emparer de leur cargaison. C’est aussi le lieu des étranges mégalithes de Stonehenge. Cet environnement a façonné la personnalité de Camelford, amoureux de la mer et du mystère. Lord Camelford, officier de marine, est le type même de l’aristocrate qui aime à s’encanailler. Le soir, déguisé en simple matelot il fréquente les tavernes et boit sans modération. Il distribue de l’argent aux pauvres diables qu’il rencontre dans les lieux les plus louches à condition qu’ils n’en parlent pas, sous peine de violentes représailles. Très généreux, il distribue environ cinq cents livres par mois aux plus déshérités. Mais il est aussi hautain, méprisant et sans pitié. Lors d’une mutinerie fomentée par son second et par l’équipage, il met fin au conflit en brûlant la cervelle de l’impertinent officier. Célèbre par ses réparties opportunes et par son arrogance, il défie William Pitt lui-même.
Séduite par cette personnalité hors du commun, Lucy Hester se sent si proche de lui, qu’elle l’aime d’emblée d’une violente passion et décide de l’épouser car dit-elle : « C’est un vrai Pitt.» Mais la famille s’oppose à cette orageuse union pour une sombre histoire de biens et de terres qui auraient échappé aux Chatham par ce mariage.
Camelford est sûrement déçu, mais était-il vraiment consentant à ce mariage ? Lucy Hester est surtout atteinte dans son orgueil par l’attitude peu convaincante de son amant devant cette rupture forcée.
Ce fut une époque de flirts dont certains frisèrent le scandale.
Autre déception : l’attitude de son père qui s’occupe trop de conspirations et d’intrigues, si bien que lui, le whig républicain, finit par faire de sa fille une aristocrate par dépit, et de ses fils des tories. L’harmonie ne peut régner entre le père et la fille, et à vingt-quatre ans, Lucy Hester décide de quitter Chevening pour s’installer définitivement en 1800 chez sa grand-mère à Pynsent Burton.
La vieille Lady Chatham va s’employer, avec componction, à transformer la sauvageonne en une véritable lady. La mère de William Pitt, aristocrate aux manières strictes et surannées, inculque à Lucy Hester toutes les bonnes manières de la haute société et le self-control caractéristique du comportement britannique. Cours de maintien, cours de diction, cours de danses se succèdent. Lucy Hester a conscience de l’utilité de cette éducation pour se faire une place à la cour mais aussi pour servir ses ambitions grandissantes.

Pour sacrifier à la mode anglaise de l’époque, un voyage en Europe est obligatoire. Il faut connaître les trois pays continentaux au passé historique et artistique prestigieux : la France, l’Italie et les Etats germaniques.
Une autre raison pousse Lady Chatham à éloigner sa petite fille : la maladie. Elle ne veut pas lui montrer une déchéance physique qui arrive à grands pas. Lady Hester ne devait jamais revoir la triste et fière lady qu’elle aimait.
Depuis un an William Pitt, après dix ans de lutte avec la France, a quitté la direction du gouvernement. Son successeur, Addington conclut la paix au grand soulagement de la majorité des Anglais. Rien n’interdit alors de se rendre en France et, en 1802, Lucy Hester flanquée des Egerton, couple banal mais « sûr » aux yeux de la vieille lady, traverse la Manche.
La visite de Paris constitue un spectacle un peu particulier, puisqu’une curiosité presque morbide s’est emparée des Anglais : ils accomplissent le pèlerinage sur les lieux de la Révolution. Lucy Hester et sa suite se rendent ainsi sur l’emplacement de la Bastille incomplètement détruite, visitent Versailles, en particulier la Salle des Menus Plaisirs où le 4 août 1789 tous les privilèges furent abolis. Les lieux fréquentés par les Conventionnels, par les membres du Comité du Salut Public avec à leur tête Robespierre, leur sont commentés.
Sur le Champ de Mars, où eut lieu la fête de la Fédération le 14 juillet 1789, on montre l’emplacement de l’autel de la Patrie où fut célébrée la messe révolutionnaire avec Talleyrand comme maître de cérémonie, de « l’arche de triomphe », de la galerie du roi et de l’Assemblée nationale. La place de la Concorde est le haut lieu touristique de l’époque. La statue équestre de Louis XV avait fait place à une figure colossale de la Liberté, faite de maçonnerie et de plâtre patiné couleur bronze, coiffée d’un bonnet phrygien et s’appuyant sur une pique. Enfin, elle se rend sur le lieu précis où se dressait la sombre guillotine qui le 21 janvier 1793 trancha la tête du descendant des Capétiens.
Lady Hester Stanhope est passionnée par cette page d’histoire et se demande ce que va être l’œuvre du nouveau premier consul auréolé de ses victoires et déjà devenu presque un héros mythique. C’est le début de son intérêt fait de curiosité et d’admiration pour le futur empereur.
Venant de Paris, puis de Lyon, elle traverse Chambéry, capitale de la Savoie, située dans une large vallée où sont plantés une multitude de mûriers et arrive à Lanslebourg au pied du Mont Cenis. Fascinée par l’épopée d’Hannibal qui traversa les Alpes avec ses éléphants, elle veut reprendre la même route. Cette voie est particulièrement dangereuse : de nombreux touristes trop aventureux y ont péri.
Lucy Hester n’a peur du danger ni pour elle ni pour les autres. Elle décide de prendre ce chemin sauvage au grand désespoir de ses chaperons et de sa suite. Elle traverse la forêt de Bramant, côtoie d’affreux abîmes. Elle longe les entrées des grottes qui servent de refuge aux nombreux ours qui habitent cette région inhospitalière déchirée par les torrents qui l’entaillent. Lucy, en plus des ours, aperçoit avec infiniment plus de plaisir des chamois, des faisans, des gélinottes, des coqs de bruyère…
La montée depuis Lanslebourg est d’environ une lieue et demie, mais on ne peut prendre le départ que s’il n’y a aucune menace de tourmente car dans ces conditions le voyage vers le sommet est impossible. Mais, quel que soit le temps, les voitures ne peuvent gravir les pentes. On doit les faire démonter et transporter à dos de mulet. Hester, à la force physique impressionnante, décide de monter à pied. Il n’en est par de même pour sa suite. Elle fait installer les Egletons et ses domestiques sur des chaises de paille fixées sur des brancards de sapin que six porteurs hâlent sur leurs épaules. Ces porteurs sont facilement recrutés car c’est pratiquement leur seul moyen d’existence. La pénible ascension les mène à deux mille six cent mètres.
On remonte les voitures au sommet puis on descend dans une plaine de deux lieues de longueur. Cette plaine très dangereuse lorsque les tourbillons de vent en rasent la surface est charmante lorsque le temps est calme et le ciel sans nuage. Hester la découvre couverte d’un fin gazon rappelant celui de la verte Albion et semée de renoncules, de narcisses, de violettes. Au milieu de cette plaine, à la douceur printanière qui contraste avec les vents glacés du sommet, se dresse la poste où l’on relaie les chevaux.
Lucy Hester et sa suite s’arrêtent à l’Hospice des Pèlerins bâti sur le bord d’un lac. Cet hospice fut, dit-on, fondé par Charlemagne. Les religieux y pratiquent un accueil et une hospitalité des plus nobles. Ce refuge douillet fait oublier les souffrances de l’ascension, surtout pour les Eddington terrorisés et exténués. Lucy Hester se moque de leur mine défaite et leur promet, provocante, bien d’autres épreuves, menaces d’ailleurs sans lendemain.
Les voyageurs admirent, au lever du jour, le ruisseau issu du lac, qui se précipite du côté italien en formant une cascade de seize mètres de hauteur. Puis c’est la descente vers le Piémont après une nuit passée à l’auberge de la Grand Croix. Les routes sont à nouveau praticables et le voyage se déroule sans encombre vers Lucques puis Florence. Il faut ensuite plus de trente heures de diligence pour aller de la patrie des Médicis à Rome.
Rome, ancien siège du maître du monde ne peut que faire rêver Lucy. Elle mesure l’inconstance et la fragilité de la condition humaine. La nature, comme un gouffre, engloutit les générations pour en produire d’autres destinées à disparaître à leur tour, ne laissant que quelques traces légères de leur fugitive existence. Hester sent monter en elle les prémisses d’un destin peut-être royal montrant ainsi le début d’une mégalomanie qui ne l’abandonnera jamais.
Elle désire surtout se rendre sur les pentes du Vésuve. C’est en 1755 que des paysans avaient découvert que sous les épaisses couches de cendres crachées par le volcan au cours des siècles, plusieurs cités avaient été ensevelies. A l’arrivée de Lucy Hester, les fouilles ont déjà commencé à Pompéi. On a dégagé une longue rue avec des habitations et surtout une villa bien conservée. Bien que sans toit, cette maison (vraisemblablement celle qui est dénommée maintenant la Villa des Mystères) est en bon état avec ses jardins, ses bassins. On vient d’y découvrir vingt-sept cadavres surpris par l’éruption. Hester déclare que les peintures murales, malgré la fraicheur des couleurs, sont assez médiocres mais intéressantes car elles donnent un aperçu des costumes et des parures du temps ce qui, pour elle, constitue leur principal intérêt.
La dernière éruption du Vésuve est récente puisqu’elle date de 1798. Sans peur, Lucy Hester descend dans le nouveau cratère qui s’est formé et assiste au spectacle « ravissant » du fond composé de laves bouillantes et sulfureuses. Elle s’imagine la terrible éruption de 79 après J.C. où la nuée ardente se déploya jusqu’à six lieues portant la mort et ensevelissant Pompéi, Herculanum et Stabia. Pline, le naturaliste trop curieux, fut étouffé par les vapeurs meurtrières.
Le retour par la Suisse et les bords du Rhin est écourté par l’annonce de la triste nouvelle de la mort de Lady Chatham.

A son retour d’Europe, Lucy Heter ne veut ni retourner chez son père à Chevening, ni retrouver la solitude de Pynsent Burton où elle n’entendra plus la voix autoritaire mais aimée de sa grand-mère.
William Pitt s’est pris d’amitié pour elle depuis longtemps. Célibataire, il lui propose de l’accueillir comme secrétaire et maîtresse de maison au château-fort de Walmer. Cette forteresse dressée sur une falaise vertigineuse dominant l’océan avait été donnée à Pitt lors de son premier mandat de Premier ministre.

En 1781, William Pitt le Jeune, oncle de Lucy Hester, débute dans la vie politique à vingt deux ans. Son ascension est météorique, puisqu’un an plus tard il est nommé chancelier de l’Echiquier, c’est à dire ministre des finances, sous le gouvernement Shelburn.
Sans être un esprit particulièrement original, il aura surtout une attitude très pragmatique en faisant preuve d’une connaissance sérieuse des affaires. Il est d’une rare activité comme financier et possède une éloquence sobre et lucide qui est la bienvenue dans ces temps troublés où se trouvait l’Angleterre. Adepte de l’économiste utopique du XVIIIème siècle Adam Smith qui prône la nécessité de l’union du capital et du travail, c’est un whig. Le mot désigne initialement les insurgés presbytériens d’Ecosse à la fin du XVIIIème siècle. Ce sont des protestants, farouches adversaires du Pape et surtout ennemis du régime monarchique. A l’opposé, les tories, rebelles catholiques d’Irlande, adoptent la religion anglicane dans son aspect le plus hiérarchique et sont des monarchistes fanatiques. On peut définir William Pitt comme un « whig très parlementaire qui penche vers un torysme monarchique libéral. »
En 1783, George III se débarrasse d’un gouvernement qu’il trouve peu efficace et nomme William Pitt Premier ministre. Il a vingt-quatre ans.
Son œuvre fut immense : remise en ordre des finances délabrées, réorganisation de la marine et du système colonial en particulier aux Indes, lutte contre l’esclavage. Bien que whig, pour lui, l’heure n’est pas venue d’abattre la monarchie. Il refuse l’avénement d’une régence à cause de la maladie mentale du roi dont les crises nerveuses étaient cependant de plus en plus fréquentes.
Lorsque la Révolution française éclate, William Pitt éprouve une aversion totale pour la France et surtout pour ce mouvement démocratique qui risque d’ « infecter » l’Angleterre à son tour. Il profite de la terreur que cette révolution inspire pour faire adopter par le Parlement des lois plus ou moins restrictives tels le Bill des étrangers et surtout la suspension de l’ Habeas Corpus , fleuron juridique anglais qui garantit la liberté individuelle contre les arrestations arbitraires. Sous son ministère, le pavillon de l’Union Jack flotte en dominateur sur tous les océans et dans de nombreuses colonies.
Devant la montée au pouvoir de Bonaparte qui fait courber la tête des puissances européennes, il organise vigoureusement la défense de son territoire insulaire contre la tentative de débarquement de Napoléon, dirige la dernière campagne de Nelson et prépare Trafalgar. Sa popularité est immense. La foule déchaînée le porte en triomphe au traditionnel banquet de la City. Il déclare alors modestement : « l’Angleterre s’est sauvée par ses propres efforts et l’Europe sera sauvée par son exemple ».

William Pitt est très grand. L’abus du vin de Porto n’a pas déformé sa longue silhouette rigide et mince. Très élégant et sans sacrifier aux canons de la mode, il porte fièrement la redingote à col cassé boutonnée très haut sur le col et la cravate de dentelles. Ses cheveux souples et prématurément blanchis coiffés en arrière et bouclés sur la nuque se terminent en une queue de cheval poudrée à laquelle il restera fidèle jusqu’à ses derniers jours. Le front est haut, le nez grand et pointu, ce qui ajoute à son air perpétuellement moqueur. Les yeux à peine colorés sont d’un gris très clair, la bouche bien dessinée avec la lèvre supérieure boudeuse. Le menton est lourd. Pitt porte en permanence la tête penchée en arrière ce qui lui confère une attitude hautaine.

William Pitt nomme ironiquement Lucy Hester sa « sous secrétaire d’état aux banquets » et « la lumière de sa maison », il pense aussi qu’elle est son « second Premier ministre ». Etonné du mélange de dissipation et de rigueur, de volonté et de bizarrerie de sa nièce, il en fait un portrait révélateur : « Hester bavarde comme une pie et ne dit que ce qu’elle veut ; elle babille en connaissance de cause. Bizarre enfant, quand donc les ailes vous pousseront-elles ? Le monde vous plaît pourvu que ce soit un tourbillon, la politique pourvu que ce soit un imbroglio, la solitude pourvu qu’elle soit profonde. Il vous faut un de ces trois éléments extrêmes ; je ne sais lequel vous convient le mieux. »
Elle devient non seulement la gouvernante, la secrétaire, mais aussi la conseillère agissante du Premier ministre. Lucy Hester dépouille le courrier, écrit des lettres, nomme officiers et fonctionnaires, contresigne les brevets sous l’œil bienveillant et confiant de son oncle.
Très rapidement, William Pitt voit en elle une vraie politique qui a le sens des hommes et de leur potentiel, et lui prête même une certaine science de la guerre !
Un nouvel empereur aux visées européennes est né en France. L’Angleterre est prête à le combattre. William Pitt, à ce sujet, rend un nouvel hommage à Lucy Hester : « j’ ai quantité de bons ministres, mais aucun d’eux n’entend rien aux choses de la guerre ; j’ai de même beaucoup de bons officiers, pas un ne vaut six pence dans un cabinet. Ah! Si vous étiez un homme, Hester, je vous enverrais sur le continent avec soixante mille soldats en vous donnant carte blanche et je suis sûr qu’aucun de mes plans n’échouerait, pas plus qu’on ne verrait un homme sans ses chaussures cirées ».
La haute société anglaise s’ennuyait. Sous les « Cent jours » de Pitt, Lady Lucy Hester va donner du lustre aux festivités par son entrain et son originalité. Dans les banquets, elle siège en bout de table et mène une conversation animée. Si elle en amuse certains, son ton souvent tranchant et ironique commence à lui faire de nombreux ennemis dont le moindre n’est pas le prince de Galles. Très recherchée dans tout le « Cant » de Londres pour son esprit et son charisme, Lucy Hester développe cependant une certaine haine du monde qui l’entoure, fait d’intrigues, de bassesses. Un autre élément apporte un sang nouveau aux divertissements et aux habitudes de la vieille Albion traditionnelle : les émigrés français encore très présents en Angleterre en ce début du XIXème siècle. Ils avaient apporté avec eux un certain parfum du « Siècle des Lumières » avec sa frivolité, ses grâces, son originalité, son élégance, ses manières courtoises, son extravagance très éloignée du savoir-vivre anglais.
Les Français ont toujours plu à Lucy Hester. Elle fréquente assidûment les plus nobles, comme le duc de Berry qui habite un petit et très modeste logement au-dessus d’une boutique de primeurs près de Montagu Square. Très galant homme, le duc la salue toujours d’un baiser. Elle aime également parler et flâner avec le duc d’Artois, futur Charles X.
Mais le grand personnage qui la met sur un piedestal est tout simplement le roi George III. Il aime follement son impertinence et sa gaîté. Les crises de rire de la jeune lady sont réputées. « Où est-elle ? S’enquiert le monarque, j’entends rire par-là » et il se dirigeait à grands pas vers elle. Il appréciait aussi ses compétences politiques. Ainsi, devant la Cour, il annonce un jour à William Pitt : « j’ai choisi un ministre pour vous remplacer… et un ministre meilleur que vous et bon général par surcroît. » Pitt est surpris et semble inquiet : « Je vous en prie, Sire, que votre majesté veuille bien me faire connaître ce remarquable personnage. » « Mais la voici » rétorque le roi en montrant Lady Stanhope :« Il n’y a pas un homme dans tout le royaume, qui soit meilleur politique que Lady Hester ; j’éprouve un grand plaisir à déclarer qu’il n’existe aucune femme qui fasse autant d’honneur à son sexe… Vous êtes en droit d’être fier d’elle, elle qui unit tout ce qui peut exister de grand dans l’homme et dans la femme ».
Après de telles déclarations les courtisans se précipitent autour d’elle, cherchent ses faveurs et l’entourent de mille attentions. Le duc de Buckingham, qui sera toujours un fidèle ami, lui apporte des sorbets ; l’amant du moment, Lord Grandville, redresse fièrement sa haute taille. Ce rôle plaît à Lucy Hester mais ne la satisfait pas pleinement. Elle rêve d’un destin bien plus prestigieux.
Les dames de la cour sont jalouses de Lucy Hester, en particulier la belle Georgina Spencer, artiste, raffinée, élégante, qui avait posé pour les plus grands peintres et avait découragé Gainsboroug qui avouait ne pas pouvoir la peindre : «Votre grâce est trop difficile pour moi ». Ses minauderies exaspéraient Lucy Hester au plus haut point. Toutes les dames de l’entourage du roi : la comtesse de Derby, ancienne actrice, l’aristocrate comtesse de Glandore, aux robes de mousseline des Indes si moulantes, toutes plus ravissantes les unes que les autres, supportaient mal la morgue de la fière Lady Stanhope.
Lucy Hester possède de multiples talents : en plus d’être une danseuse infatigable, amoureuse des menuets français mais aussi des « country dance » et des gigues endiablées, elle est une imitatrice de talent. Elle parodie à merveille les gestes et imite la voix de bon nombre de courtisans, rend ses spectateurs souvent mal à l’aise par des mimes réussis, mais toujours ironiques et grinçants : elle singe par exemple les tendres attitudes de récents jeunes mariés connus et parallèlement celles des maîtresses et amants abandonnés à cette occasion.

Lady Stanhope rencontre George Bryan Brummel lors d’un bal de la Cour. D’après le capitaine Jesse, biographe de Brummel, Lucy Hester fut très peu de temps son amante. Brummel ne désirait que de brèves liaisons, mais Lady Stanhope fut « la seule maîtresse qu’il ne méprisa pas. »
Bien que ne possèdant aucun titre de noblesse, Brummel devient cependant le despote redouté qui va exercer une véritable royauté sur la haute société londonienne pourtant si attachée à ses principes. Etudiant à Eton puis à Oxford, il obtient son titre de « bachelor » à seize ans. Bryan ne poursuit pas d’études pour lesquelles il n’a aucun penchant particulier et s’engage comme volontaire au 10 e Hussard commandé par le prince de Galles. Cette rencontre avec « Prinny » marque le début d’une grande amitié faite de curiosité mutuelle que certains ont qualifiée d’amoureuse. Le prince reconnaît en Brummel un autre lui-même, lymphatique, amoureux de la parure, féru de distinction. Il le nomme capitaine, lui permet de porter un uniforme de fantaisie, le reçoit dans sa résidence d’été de Carlton House, sur la terrasse féodale de Windsor et devient lui-même adepte du dandysme.
Le dandy se définit, pour Brummel, comme le réalisateur de l’alliance de l’élégance et de l’intelligence. Le lymphatisme est la base physiologique du dandy qui ne doit faire paraître aucun sentiment, sauf lorsque la vanité l’exige, car la vanité est la composante la plus importante de cette « philosophie ». Pour Brummel, la vanité est l’admiration de soi fondée sur l’admiration que l’on croit inspirer aux autres. Le dandy est hautain et méprisant, imbu de sa supériorité sur ce monde qui l’entoure, « souverain futile d’un monde futile, Brummel a son droit divin et sa raison d’être comme les autres rois » nous dit Barbey d’Aurevilly.
De taille moyenne, George Bryan Brummel n’est pas particulièrement beau. Son profil grec avait souffert d’une chute de cheval, mais cette cicatrice ajoutait une touche de virilité. Son visage est avant tout hautain, le nez est retroussé, les yeux sont obliques, énigmatiques, froids, de couleur changeante, le regard est d’une incroyable pénétration. La chevelure, rousse foncée, est artificiellement bouclée avec quelques accroche-cœurs sur le front, des favoris abondants cachent ses oreilles. Mais c’est l’expression impassible de son visage mêlée à une gestuelle souple et royale qui en fait un être unique. Brummel séduit les femmes tout en leur déplaisant. Celui que l’on appelle le « Beau », en référence à un mouvement quasi analogue qui a précédé le dandysme, se permet de railler les souverains et les princes et de mépriser les femmes de la même manière.
Celles-ci n’étaient pourtant pas insensibles à son attitude dédaigneuse. Sa conquête passait par les blessures d’amour-propre qu’il infligeait avec insensibilité.
Lorsque Georges Bryan apparaît au bal, toutes les ladies deviennent séduisantes, quémandant du regard une invite à la danse. Le « Beau » passait au milieu d’elles sans les voir et allait souvent inviter Lady Hester. Ils dansaient toute la nuit. Il disait qu’elle était la seule à suivre son rythme endiablé.
Le dandy ne pouvait que plaire à Lady Stanhope. Ils deviennent de véritables complices et échangent une longue correspondance.
Lors de grandes promenades à cheval dans Bound Street ou dans Hyde Park, il distille le poison du dandysme aux oreilles charmées de Lucy Hester : « Vous savez, chère Hester, que je ne vaux quelque chose que par ma folie. Si je ne toisais pas les duchesses et si je ne saluais pas les princesses d’un air protecteur, l’on m’aurait oublié au bout d’une semaine. Le monde est assez fou pour se pâmer devant mes absurdités, mais vous et moi savons ce qu’il en est de tout cela. Dans le monde, tout le temps que vous n’avez pas produit d’effet, restez, si l’effet est produit, allez vous en ! »
Brummel offre à Lucy Hester un parfum entièrement de sa composition, puis le refuse au prince de Galle futur George IV. Ses relations avec le prince sont le reflet de son attitude : il se moque de lui continuellement allant jusqu’à l’appeler « Big Ben » lorsque son tour de taille se met à croître.
Pour lui, la mode est une composante importante de sa doctrine. Il est proclamé par tous « roi de l’élégance. » Tout le Cant frémit à l’idée de subir la désaffection du « Beau. » Un seul de ses regards peut signifier l’excommunication des clubs de la jeunesse dorée de Londres, les Watier’s ou le White’s intimement liés au dandysme. Il se forme ainsi autour de sa personne une association tacite qui s’arroge, elle aussi, le droit exclusif de donner le ton et de diriger la mode.
Le matin, Georges Bryan Brummel porte des pantalons qui passent par-dessus des bottes allemandes ou une culotte de daim avec des bottes à revers. Le gilet est de couleur taupe. Le soir, il apparaît toujours en habit bleu moyen à boutons plats recouverts de tissus, en gilet blanc et pantalons noirs, bas de soie rayés et chapeau claque.
La grande nouveauté est la trouvaille fantaisiste de l’habit râpé. Le dandy fait râper ses vêtements jusqu’à ce que l’étoffe ne soit plus qu’une dentelle. Pour cette opération longue et délicate, il ne faut pas perforer le tissu, on utilise un morceau de verre cassé. L’habit n’est donc pas un vêtement en soi puisqu’il cesse presque d’exister, mais il apporte la différence qui sépare le dandy de l’élégant endimanché.
Les gants de Brummel sont quasi transparents afin de mouler parfaitement comme une seconde peau et ne celer en rien tous les détails de sa main. Les gants nécessitent le travail méticuleux de quatre artistes spécialisés trois pour la main, un pour le pouce !
Mais le véritable accessoire décoratif est la cravate que George Bryan Brummel met trois heures à nouer. On ne peut parler de maniaquerie, mais d’une façon de perdre sciemment et méthodiquement son temps. Le vrai dandy ne doit être ni trop ambitieux ni trop technique. Il ne doit rien faire trop bien (cela sentirait le professionnel), il ne doit pas exceller (cela sentirait le champion), il ne doit pas être à la recherche de l’absolu de tout le monde, mais à la recherche de son propre absolu. Une certaine élégance de bon ton lui interdit de devenir le commun des mortels dans la réalisation du moindre détail : « Care, never extreme care » dit Brummel en nouant sa cravate qui doit obligatoirement avoir son originalité dans sa façon. Il utilise chaque jour trois cravates. Tant qu’il n’est pas satisfait, il change de cravate afin qu’elle ne conserve pas la trace des essais infructueux. Mais la cravate n’est pas obligatoire : un autre dandy célèbre Lord Byron, ami de Brummel n’en porte pas estimant « que son cou est trop beau pour être caché ».
Cette mode vestimentaire très particulière, mélange de sobriété et d’exubérance, devient sublime si elle est portée avec faste et naturel. Les tailleurs disaient : « Il lui répugnait de penser que ses tailleurs étaient pour quoi que ce soit dans sa renommée, il ne se fiait qu’au charme exquis d’une aisance noble qu’il possédait à un très remarquable degré. » Ce n’est pas l’habit qui crée le dan-dy, mais la façon de le porter.
L’élégance, l’horreur de la vulgarité, la vanité, l’amour de l’apparence, de l’imprévu, l’esprit d’indépendance et de supériorité ne peuvent que séduire Lady Stanhope qui sera toute sa vie le prototype du dandy féminin.

En 1805, la santé de William Pitt commence à décliner. Les « cent jours de Pitt », deuxième exercice du Premier ministre à la tête du gouvernement, sera une période très active sur le plan politique mais aussi une marche inéluctable vers la mort.
Il mène une vie effrénée. Après un court mais dense sommeil alourdi par l’alcool, Pitt reçoit vingt ou trente personnes puis se rend à Windsor, où se déroulent les interminables séances de la Chambre qui se terminent fréquemment vers trois ou quatre heures du matin. Il oublie souvent de s’alimenter, mais il a toujours une bouteille de « cordial » dans la poche. D’après le docteur Meryon, qui accompagnera plus tard Lady Stanhope en Orient : « c’est assez pour tuer un homme, c’était de l’assassinat. »
A son retour au 10 Downing Street, il est accueilli par Lucy Hester qui lui a fait préparer un souper. Les soirées avec sa nièce, quand il rentre plus tôt, sont empreintes de chaleur et de cordialité. Devant le traditionnel feu de cheminée anglais, ils parlent de philosophie, de littérature mais surtout de politique avec verve et humour. William Pitt est attentif au jugement immédiat et sûr de sa nièce.
Sa haine de Napoléon, qui est le maître du continent, le soutient dans sa faiblesse. Même ses alliés ont baissé les bras, il se répète la phrase de Maeterlink : « la France exerce sur l’Europe continentale une influence impossible à détruire pour le moment. On ne peut s’opposer à un système fédératif de l’occident dont elle serait la tête ». William Pitt enrage, mais il est, grande consolation, l’artisan du retrait des troupes impériales de Boulogne et le destructeur de la marine française. Grâce à lui l’Angleterre ne sera pas envahie.

Le père de Lucy Hester, Lord Stanhope, a délaissé l’éducation de ses trois demi-frères. Devant cette situation, Lucy Hester avec la chaleureuse permission de son oncle les fait venir dans la demeure du Premier ministre et se charge de les faire instruire et éduquer avec une attention toute maternelle. Et tout le monde plaisante et joue dans la maison du vieux célibataire qui ne connaîssait pas les joies de la vie de famille. L’austère William Pitt se prête aux amusements de ses neveux lors de ses rares moments de repos. Il se laisse barbouiller le visage de noir de fumée, court avec eux dans la maison mais redevient, d’un instant à l’autre, après un bref apprêt, le personnage guindé lorsqu’un visiteur demande à être introduit.
Pendant ce temps heureux, Lucy Hester se livre à de nombreux flirts sans lendemain avant de connaître Lord Granville et le général John Moore. Pleine d’insouciance, toujours impertinente, elle se fait de nombreux ennemis parmi les ministres et les personnages importants du royaume.
Ainsi, lorsque Lord Mulgave qui vient d’être nommé par William Pitt secrétaire d’état, se permet de faire une remarque désobligeante sur la qualité de l’argenterie du Premier ministre, Lady Hester qui se sent responsable de la tenue de la maison a la réponse cinglante : « Mon oncle emploie parfois en effet des instruments défectueux ou mauvais pour arriver à ses fins. »
Toutes ces railleries vont nuire à Lady Stanhope mais elle en rit superbement : « Quoiqu’on dise de moi à Londres, je ne m’en soucie pas plus que de cela. Que m’importe ces esprits tordus et ces âmes rabougries ! Ils diront ce qui leur plaira. Toutes ces coutumes factices, dont on fait d’inviolables nécessités, je les exècre. Ils peuvent murmurer et bourdonner autour de moi autant qu’ils voudront, ce sont des moucherons sur la queue d’un cheval d’artillerie. Vient la grande explosion. Boum ! Et tout est dissipé. Quand je vois ces femmes si pâles, si faibles, si gourmandes qui se bourrent de petits gâteaux et ne peuvent faire un pas sans s’appuyer sur le bras d’un homme, ni descendre de voiture sans une main qui les soutienne, j’en ai pitié. Pour moi, quand on m’offrait de tels services, j’avais coutume de dire à ces messieurs : j’ai des jambes qui sont à moi, grâce à Dieu laissez les faire ! »

Lady Stanhope est le grand soutien du Premier ministre dont la santé est de plus en plus altérée. La consommation immodérée de vin de Porto, une arthrite goutteuse et une « maladie de langueur », euphémisme de l’époque pour une maladie incurable dont la nature précise est inconnue des historiens, l’obligent à prendre enfin des périodes de repos de plus en plus fréquentes dans son château de Walmer.
Pour distraire son oncle, grand amateur de jardins, Lucy Hester mobilise avant chaque séjour une armée de jardiniers pour transformer l’ordonnance du parc et des jardins. Elle dessine les plans, change la disposition des parterres, fait tracer de nouvelles allées, dispose des rocailles, arrache les arbres et les arbustes, en fait replanter de nouveaux. L’harmonie des couleurs est modifiée suivant les saisons, son goût et son humeur. William Pitt se promène avec délices dans ces lieux qu’il découvre chaque fois. Pour essayer d’oublier ses douleurs et sa faiblesse, il fait avec Lucy Hester de grandes promenades à cheval dans les landes et les vallées qui entourent Walmer ; inutile diversion qui l’épuise encore plus.
Sur l’insistance de Lady Stanhope et de ses médecins, William Pitt accepte d’effectuer une cure thermale à Bath. C’est là qu’il apprend la capitulation d’Ulm et la défaite d’Austerlitz. Le coup est fatal et le marque encore plus. William Pitt jusqu’à la fin de ses jours gardera un visage de spectre : « l’air d’Austerlitz. » « Rudes nouvelles en vérité » murmure-t-il en s’affaissant sur son siège. Il demande à Lucy Hester, omniprésente, du cognac, une carte d’Europe et s’enfonce dans sa solitude. Sa politique extérieure est condamnée. Il sait qu’il va devoir affronter ses ennemis au gouvernement.
Ils quittent Bath pour la maison qu’il a louée à Puttney, le « boulingrin » comme il le nomme. Le voyage dure trois jours, interrompus par de nombreux arrêts dus à des malaises.
Le 14 janvier 1806 il ordonne une promenade en voiture mais une violente crise de goutte, des douleurs gastriques ajoutées à son délabrement physique, l’obligent à revenir rapidement à sa résidence. Il s’entretient avec son vieil ami Wellesbey revenu récemment des Indes et perd subitement connaissance. Wellesbey, frère du futur duc de Wellington, nous dit: « j’ai vu que la main de la mort était sur lui. »
A partir de ce jour, William Pitt ne s’alimente plus et tombe dans une léthargie pré-comateuse ponctuée d’éveils véhéments. Le 22 janvier, son grand ami l’évêque Tombe lui administre les derniers sacrements.
Pitt, dans un sursaut de conscience, proclame sa foi, parle de « l’innocence de sa vie » et se confie à Dieu.
Très agitée, Lucy Hester presse de questions les docteurs Baillie et Reynolds qui se relaient au chevet du mourant. Ils lui affirment que son oncle est perdu et lui interdisent toute visite. Lady Stanhope passe outre. Eplorée, elle pénètre dans l’austère chambre aux meubles et tentures sombres. Son frère James Hamilton se tient aux cotés du malade. William Pitt reconnaît Lucy Hester et la bénit solennellement en manifestant une grande affection. James entend murmurer le moribond après le départ de sa nièce : « Chère amie, je sais qu’elle m’aime. Où est Hester ? Est-elle partie ? »
Dans un délire de plus en plus schizoïde, Pitt parle d’une mission imaginaire qu’il aurait confiée à un diplomate qui doit se rendre à la Cour de Berlin et demande la direction du vent. « De l’est ! Ah ! C’est bien cela l’amènera vite ! » Puis il quémande à grands cris le fameux pâté de veau, œuvre du cuisinier Bellamy qui présidait aux cuisines de la chambre des Communes et demande du vin de Champagne. Son confident, Sir Walter, lui fait avaler quelques gorgées qui lui brûlent atrocement la gorge. Puis c’est le silence qui précède souvent la mort, coupé par la dernière exclamation de celui qui fut un grand anglais : « Oh, mon pays, dans quel état je te laisse, oh mon pays ! »

Le 23 janvier 1806, l’oncle de Lucy Hester Stanhope expire à l’âge de quarante sept ans.
Il est inhumé dans l’abbaye de Westminster près du mausolée de son père, Lord Chathan : « La statue du père paraissait considérer avec consternation le caveau ouvert pour recevoir son fils favori. »

Dans son testament, William Pitt recommande sa nièce aux bons soins du roi George III et à la générosité de la nation. Le Parlement vote une rente de douze cents livres par an à Lady Stanhope et six cents livres livres à chacune de ses deux sœurs. Si son avenir est assuré, elle a hérité également de sa mère de la résidence de Pynsent Burton, ses revenus sont nettement insuffisants pour lui permettre de tenir son rang avec ostentation au milieu de l’aristocratie anglaise.
Le roi l’invite à venir habiter Windsor. Elle refuse, de même qu’elle rejette le soutien financier proposé par le nouveau Premier ministre Fox sous prétexte qu’il était l’ennemi personnel de Pitt
Tout le monde redoutait Lucy Hester avant la mort de son oncle. Elle dominait par son intelligence et sa superbe les courtisans qui sentaient mises au jour leur hypocrisie et leurs faiblesses. Maintenant, elle subit la vengeance de ses farouches adversaires. L’admiration respectueuse ou la crainte qu’elle inspirait disparaissent brutalement. « Les dames de la cour, dit-elle avec nostalgie, se mordaient les lèvres, les ambitieux sollicitaient mon approbation, les sots se tenaient à distance et tout le monde me respectait. » Lady Stanhope avait la conviction réelle qu’elle était la première dame d’Angleterre. Cette auréole de gloire satisfaisait sa vanité et apaisait sa soif de commandement. Elle était plus que Premier ministre et presque reine !

Terrassée par la mort de William Pitt, Lucy Hester reste un mois prostrée, sans larmes. Elle prend enfin conscience que son rôle politique et diplomatique est terminé. Victime de la curiosité générale, elle est poursuivie et soumise à un feu de questions. Mais, par orgueil, elle ne veut pas quitter Londres et tient tête fièrement à tous ses détracteurs. Elle loue une petite maison dans Montagu Square situé dans le quartier résidentiel de Westminster. C’est un lieu paisible avec un jardin ombreux et calme. Elle s’y installe avec deux de ses demi-frères, Charles et James Hamilton qui sont militaires. Lord Mahon, l’aîné, héritier de la fortune de son père, qui était leur protecteur jusqu’à une dispute avec Lucy Hester, n’est pas invité. Elle ne lui pardonne pas d’avoir dîné avec le sempiternel ennemi Fox chez Lord Holland pendant que William Pitt agonisait. Elle garde près d’elle ses deux frères préférés jusqu’à leur départ pour le Portugal et l’Espagne.
Se sentant épiée sans cesse, elle fait de nombreuses escapades vers le village de Builth au pays de Galles. Ce village est typiquement anglais. Traversé par la paisible rivière Irfon, il est surmonté d’une impressionnante motte féodale entourée de fossés. Lucy Hester flâne dans ce labyrinthe, curieuse et intéressée avant de se promener dans le village construit de briques et de fleurs.

Elle rêve au général John Moore, son dernier amant, avec qui elle s’est fiancée avant son départ vers le continent. Son nouveau destin, pense-t-elle, est d’être la femme d’un général célèbre.
Lucy Hester Stanhope aime les beaux hommes lorsqu’ils ont, en plus, les manières de dandys. John Moore est extrêmement séduisant. De haute stature, il est très élégant dans son uniforme au col délicatement ouvert. Ses traits expriment l’autorité atténuée par la douceur de son regard. Les cheveux sont blond cendré avec des mèches souples qui se continuent par des favoris frisés.
Son père, l’Ecossais John Moore, est non seulement chirurgien militaire puis praticien civil installé à Glasgow mais aussi un infatigable et érudit voyageur. Il parcourt pendant cinq ans la France, l’Italie, la Suisse et la Hollande. Lors de ces séjours il consigne ses observations dans des ouvrages sur la société et les mœurs de ces différents pays. Ces réflexions publiées obtiennent un vif succès. Il fait paraître « Fin des causes et des progrès de la Révolution Française » et l’ « Histoire d’une Française de qualité. » Cette opinion d’un médecin écossais sur une aristocrate française ne manque pas de saveur.
Son fils John, futur amant de Lady Stanhope, l’accompagne dans ces voyages continentaux. Il est peu attiré par la littérature mais passionnément par l’armée.
Lorsqu’il a treize ans : « C’est vraiment un joli garçon nous dit son père, il danse, monte à cheval, manie les armes avec une adresse extraordinaire, exécute des plans de batailles nous montre sans cesse comment Genève doit être prise. » Il dessine convenablement, parle et écrit très bien le français et posséde des notions sérieuses de géographie, d’arithmétique et de géométrie.
Né en 1761 lors de l’installation de son père en Ecosse, nommé enseigne d’infanterie à quinze ans, il participe à la guerre d’Amérique. Ce jeune âge n’est pas exceptionnel. Nombre de jeunes Européens munis de recommandations ou ayant acheté une charge d’officier se précipitent dans cette guerre lointaine mais enthousiasmante. Moore est réformé lors de la paix de 1783. Il quitte l’armée pour peu de temps car il est engagé dans l’expédition de Corse où il rejoint l’insurgé Paoli. Nommé général de brigade à vingt-quatre ans, il mène une carrière à la Bonaparte. En 1796, John Moore reçoit l’ordre de conduire une brigade aux Indes-Occidentales sous les ordres de Sir Abercrombie. Devant les aptitudes réelles de chef et de diplomate du jeune général, Abercrombie le recommande au roi qui le nomme lieutenant-gouverneur de l’Ile de Sainte-Lucie aux Antilles. Longtemps sujet de querelle entre la France et l’Angleterre, Sainte-Lucie offre à John Moore la possibilité d’être le maître quasi-absolu de vingt et un mille habitants dont une moitié est d’origine africaine, l’autre d’origine française ce qui permet au nouveau lieutenant-gouverneur d’utiliser une langue qu’il connaît bien. John Moore est totalement séduit par le paysage grandiose de l’île avec son volcan chauve près duquel s’élèvent deux pitons rocheux verdoyants et ses charmantes vallées arrosées par de nombreuses sources.
John Moore se plaît dans cette île de rêve lorsqu’une révolte de la population indigène vient troubler son bonheur. Il la réprime avec fermeté mais le climat malsain a raison de sa santé. Victime de fièvres tropicales, il est contraint de quitter cette terre dont il se sentait le roi pour rejoindre l’Irlande où une guerre civile nécessite son autorité. Comme à Sainte-Lucie, il mate avec brio cette petite révolution avant d’être envoyé en Hollande où il est blessé. Remis, John Moore part en Egypte pour combattre Bonaparte. A la deuxième bataille d’Aboukir, il est grièvement blessé à la tête d’un coup de sabre ce qui ne l’empêche nullement de reprendre le commandement de son régiment au siège du Caire peu après.
Sa malchance et ses blessures répétées lui valent le surnom d’ « Unluky ».
Après la victoire d’Alexandrie qui est l’aboutissement du conflit anglo-français, John Moore revient sur sa terre natale. Reçu avec les honneurs, ce général, qui commence à être touché par la gloire, est nommé Chevalier par le roi et décoré de l’ordre du Bain. Las de la guerre et souffrant de ses blessures, John Moore demande la direction d’un régiment basé en Angleterre.
Lors d’un bref séjour à Madère, le général avait fait la connaissance de Caroline, fille du général Henry Edouard Fox. Elle tombe sous le charme du beau militaire et lui parle sans plus tarder de mariage. John Moore fait preuve de scrupules inattendus. Agé de quarante-cinq ans, il allègue la grande différence d’âge et ne veut s’engager définitivement qu’avec la certitude absolue de l’amour profond de sa partenaire. Il pense que Caroline ne l’aime pas avec passion, mais qu’elle est seulement impressionnée par sa stature de guerrier prestigieux. Il rompt rapidement cette liaison.
De son côté Lady Hester Stanhope est presque fiancée avec Lord Granville Leveson Gower. Si ce n’est pas une grand passion réciproque, cette liaison est raisonnable ; Lucy Hester a trente ans et la bienséance recommande le mariage pour accéder à une positon sociale conforme aux règles de la haute société anglaise. Lord Granville hésite et on ne sait si sa nomination à Saint-Pétersbourg n’arrive pas au bon moment pour lui faire rompre son engagement. Bien que Lucy Hester avoue à ce moment que « son cœur, comme la boussole, était tourné vers le nord », elle se remet vite de cette rupture et ne garde que le souvenir d’un amour-propre blessé.

En 1806, Lucy Hester Stanhope rencontre John Moore au 10 Downing Street chez son oncle William Pitt. On peut parler d’un véritable coup de foudre. C’est la rencontre de deux êtres qui se ressemblent et qui croient à un destin supérieur. Ils sont beaux, grands, orgueilleux et intrépides. Elle est frappée par le charme viril de ce militaire qui a combattu sous tous les cieux et dont le nom est synonyme de bravoure dans toute l’Angleterre.
John Moore n’a plus de scrupules pour se fiancer car il est certain qu’une femme de la trempe de Lucy Hester ne se déclare pas sans certitude et qu’elle est réellement amoureuse de lui.
L’idylle est sérieuse, lorsqu’une nouvelle mission échoit au général : il doit conduire un corps de dix mille hommes en Suède au secours du roi Adolphe IV attaqué par la Russie, la France et le Danemark. A son arrivée à Gottembourg, une mésentente imprévue oppose le roi et le général. Les motivations de la mission de Moore sont mal perçues par le monarque qui décide de le faire arrêter. Prévenu, John Moore regagne l’Angleterre à toutes voiles.
Les fiancés préparent leur mariage, quand la politique extérieure de l’Angleterre oblige John Moore à appareiller pour le Portugal occupé par les Français avec à leur tête le général Junot. Le moment paraît favorable aux Anglais pour envoyer une armée car le Portugal sera un éventuel tremplin pour affronter Napoléon en Espagne.
Les Portugais s’insurgent dés qu’ils apprennent l’arrivée de Sir Wellesbey avec dix-huit mille hommes. Les Français matent cette rébellion facilement, mais Willesbey, qui vient de débarquer, est victorieux à Vinières. Junot avec son armée est obligé de quitter le territoire.
C’est le moment où survient John Moore. Nommé commandant en chef, il pense que les Espagnols, las de l’occupation française, sont dans de bonnes dispositions pour s’allier aux Anglais. Les habitants de Madrid se révoltent. Murat les châtie d’une manière particulièrement sanglante. C’est l’époque où le chef de brigade Maurice Dupin, père de George Sand, aide de camp de Murat, et son épouse qui l’avait rejoint avec leur fille Aurore, quittent Madrid sous les huées des combattants espagnols et regagnent Nohant dans le Berry à bride abattue dans d’atroces conditions.
La résistance espagnole se prépare. Les habitants de Séville forment une « junte suprême » qui fait appel à toutes les régions d’Espagne et à tous les pays européens hostiles aux Français. Les Anglais ont répondu à cet appel.
John Moore est persuadé que les Espagnols vont se rallier massivement à lui. Il entre en Espagne à Burgos et essuie une énorme déception. Les Espagnols ne lui portent pas assistance et il a des difficultés à réunir les différents corps de sa propre armée. Napoléon est à Madrid où les habitants non seulement se sont rendus mais acceptent de coopérer avec les Français.
Lady Stanhope, dans une missive à son fiancé, le prie de prendre ses deux demi-frères sous sa protection. John Moore fait venir en toute hâte du Portugal le major Charles Stanhope et lui donne le commandement en chef du 50 e bataillon. Avant que James Stanhope ne le rejoigne comme aide de camp, John Moore montre le début de sa désespérance en écrivant à Lucy Hester à propos de James : « Mais il arrivera trop tard : je serai déjà battu. Je campe à quatre étapes des Français avec seulement le tiers de mes forces et comme les Espagnols ont été dispersés, ma jonction avec les deux autres tiers est difficile. Et quand bien même nous arriverions à nous rejoindre, nous serions très inférieurs à l’ennemi. »
Trois jours plus tard, le 23 novembre 1808, il lui donne d’excellentes nouvelles de ses deux frères, mais le pressentiment d’un drame et une triste résignation lui font soupirer : « Adieu, ma chère Lucy Hester, si je me tire, et tous ceux qui sont avec moi, de nos difficultés actuelles et si je peux battre les Français, je retournerai vers vous avec joie, autrement il vaudra mieux que je ne quitte jamais l’Espagne. »
John Moore apprend alors que Napoléon en personne cherche à se placer entre lui et l’océan, coupant ainsi la retraite à l’armée anglaise. Il faut fuir vers la côte le plus vite possible pour sauver ses hommes. Il y a quatre cents kilomètres à parcourir en plein hiver. Ils marchent à raison de treize lieues par jour et Moore réussit à tromper Napoléon en installant des feux dans des directions différentes de sa route. Ils fuient vers la Corogne, seul port possible pour un embarquement massif. Napoléon ne peut lui couper la route, mais les rejoint sous les murs de la ville portuaire. Le six janvier 1809 une bataille sanglante se déroule. Les Anglais ont des difficultés à gagner les navires, le port n’étant pas préparé à cet effet. Il faut tenir le temps de faire embarquer les milliers d’hommes rescapés de cette sombre campagne. Les Français, sous les ordres du maréchal Soult, se dressent soudain sur les collines qui entourent la ville. Depuis les Forts San Amera et San Antonio situés sur les rochers et entourés de remparts, ils mitraillent les fuyards qui se trouvent dans la ville basse. Cependant le major Charles Stanhope réussit une percée dans les lignes françaises. Le général John Moore applaudit au succès de cette manœuvre, véritable prouesse, lorsqu’un boulet de canon lui fracasse l’épaule et une partie de la cage thoracique.
Au même instant Charles Stanhope tombe frappé d’une balle en plein cœur.
Emporté livide et sanglant hors du champ de bataille, accompagné de son aide de camp, Moore passe au milieu des troupes consternées. Il refuse les soins des deux chirurgiens accourus pour l’examiner et leur demande d’aller soigner les autres blessés de la ligne de combat. Arrivé aux lignes arrières, il refuse qu’on lui enlève son épée qui lui blesse le flanc, fier de mourir avec son arme à ses côtés.
Sans illusion sur son sort, il ne se préoccupe que de la bataille. Une pieuse coalition lui laisse croire que les Français sont en déroute : « Je suis bien content d’avoir battu les Français. J’ai peur d’être long à mourir, c’est une grande peine, un grand embarras. »
James Stanhope, qui venait d’apprendre la mort de son frère lui cache la nouvelle.
En décembre 1808, John Moore, qui avait toujours désiré mourir au combat, meurt en véritable anglais, gardant son self-control, sans émotion, toujours sobre et digne dans ses propos : « Stanhope, dit-il à James, rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de votre sœur ».
Qui pouvait lui rendre plus bel hommage funèbre que Napoléon lui-même : « Ses talents et son sang-froid ont seuls sauvé l’armée anglaise de la destruction. C’était un brave soldat, un excellent officier et un homme de valeur ». Napoléon dut par la suite dégarnir l’Espagne des troupes françaises. Les anglo-espagnols reprirent l’avantage sous les ordres du compagnon de John Moore, Wellesley, qui livra à Joseph Napoléon la bataille décisive de Talaveyra. Il reçut à cette occasion le titre de duc de Wellington. Le nouveau pair rendit hommage au fiancé de Lucy Hester Stanhope en déclarant que les méthodes de formation de l’infanterie britannique de John Moore furent décisives dans cette campagne victorieuse.
C’est une missive du gouvernement qui apprend officiellement à Lady Stanhope la mort simultanée de son demi-frère et de son fiancé. Elle est terrassée par les disparitions successives des trois êtres qui comptaient le plus pour elle : William Pitt, Charles Stanhope et John Moore.
Pour parfaire son désespoir, le Parlement et le gouvernement critiquent violemment la campagne d’Espagne et en particulier la marche de Moore vers Madrid. « Personne, dit-elle, n’a été plus maltraité par eux que le général, j’ai très peur qu’ils le persécutent au-delà de la tombe en déformant sa mémoire et lui enlevant les honneurs qu’il a si bien mérités de sa patrie. »
Elle attaque violemment le nouveau Premier ministre qui haïssait John Moore autant que William Pitt. Elle lui reproche de ne pas respecter « la mémoire d’un soldat tombé au champ d’honneur en essayant de réparer les erreurs les plus stupides du politicien. »
Cette opinion sur John Moore rejoint celle de Napoléon : « il a commis quelques erreurs qui étaient sans doute inséparables des difficultés, au milieu desquelles il se débattait et causées peut-être par les erreurs de son service de renseignement » nous dit le maître de l’Europe.
Il faudra de longues années, et Lady Stanhope n’en fut point témoin, pour que la mémoire du vaillant général soit réhabilitée. A cette occasion, les Ecossais élevèrent une magnifique statue de bronze représentant John Moore en tenue d’apparat au centre de la place Saint Georges à Glasgow.

Lucy Hester est seule, sa famille l’a abandonnée. Seul James Hamilton reste près d’elle. Ses sœurs et ses beaux-frères l’ont définitivement reniée, de même que son frère aîné Lord Mahon. Ils critiquent sans appel sa façon de vivre, sa liberté et jalousent encore son charisme.
Son père Charles Stanhope est conforté dans son indifférence par l’attitude méprisante de sa fille, dont les opinions politiques sont diamétralement opposées aux siennes. Elle désire retrouver la paix intérieure et quel lieu plus à l’abri de tout tumulte, des médisances et même des blasphèmes, est plus sûr que ce pays de Galles, où elle s’est déjà souvent réfugiée. Elle part s’installer dans un petit cottage typiquement britannique à Glen Irfon près de Builth. Elle aime cette charmante demeure lézardée mais si poètique avec ses arbustes et ses roses. A son arrivée, elle change totalement de mode de vie et abandonne ses pulsions dominatrices et vengeresses pour le jardinage et l’aménagement d’une petite chambre sous le toit, d’où elle contemple la rivière Irfon entourée de bocages rougis par l’automne.
La mondaine se transforme en fermière. Elle achète une vache qui lui fournit son lait. Elle la nomme bucoliquement Joli-Visage.
De tous les Européens, l’Anglais est sûrement le plus proche de la nature. Il possède le sens instinctif de ses lois, de ses rythmes. Pour Lucy Hester, plus la nature est simple, plus elle s’en rapproche. Elle aime les animaux, les plantes, la mer. Lucy conserve, malgré son déjà lourd passé, toute sa naïveté, sa fraîcheur d’expression lorsqu’elle parle de la nature. Elle joue avec Joli Visage, trouve pour elle des attentions touchantes, la taquine comme une camarade… Elle dessine un nouveau jardin avec des allées et des plantations qui lui rappellent celles qu’elle pratiquait au château de Walmer, il n’y a pas si longtemps. Mais rapidement elle retombe dans la mélancolie.
Chapitre II
L’appel de l’Orient. Michël Bruce. Lord Sligo. Lord Byron.
Le climat océanique de l’Angleterre, chargé de pluie et soumis quasi en permanence aux vents d’ouest lui apparaît soudain comme détestable. L’atmosphère humide la pénètre et la glace, même en automne. L’inaction rend ses journées moroses. Après avoir résisté, elle se laisse aller à la torpeur, au découragement, au manque d’envie, en un mot à la dépression la plus profonde.

Les longues promenades à cheval avec Thomas Price, le gentil fils du pasteur, la compagnie de la jolie fille de l’aubergiste Betsy Jones, les travaux des champs, la distribution d’argent aux pauvres, le don de flanelle aux villageoises, rien ne peut l’arracher à sa tristesse.
La perte de John Moore, si sentimentalement douloureuse, est en plus préjudiciable pour son avenir. Elle ne sera ni première dame d’Angleterre ni femme de général. Elle avait même rêvé, et cela aurait été une grande nouveauté, être Premier ministre.
Son besoin de commander ne pouvait être satisfait sous les cieux anglais. Elle doit absolument partir.
Ajoutons à cela l’atavisme insulaire pour les dépaysements.
C’est le début de la grande mode de l’Orient. Par sa campagne d’Egypte, Bonaparte et ses savants ont inauguré l’intérêt pour l’Orient qui se poursuivra tout au long du XIXème siècle. Chateaubriand écrira l’année suivante son voyage de Paris à Jérusalem . Des explorateurs de plus en plus nombreux se rendent en Egypte et parmi eux une majorité d’Anglais. L’Orient est le grand thème du romantisme naissant.
Au moment où sa soif d’un destin supérieur est devenu un mirage, se place la rencontre avec le « mage » Brothers.
Cet ancien officier de marine traverse une période religieuse et devient, après quelques études bibliques, envoûté par l’apocalypse au point de faire du livre de Saint-Jean un guide spirituel mêlant la fiction et la réalité.

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