LA Famille du lac, tome 3
143 pages
Français

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LA Famille du lac, tome 3

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Description

La Tuque, 1941. Après l’onde de choc causée par l’arrivée de Fabi au mariage de sa sœur Yvonne, Héléna essaie de se dépêtrer dans ses mensonges. Contre toute attente, Héléna retrouve Edmond qui finira par lui faire la grande demande. De leur union naîtra Jean, cet enfant qu’on espérait plus, mais qui sème la joie dans le clan Martel.
Héléna croyait enfin à une vie rangée, mais les démons du passé ne tardent pas à refaire surface, rendant la vie de la famille insoutenable. Elle seule peut changer la donne. En a-t-elle vraiment la volonté ? Existe-t-il des solutions honorables ou devra-t-elle céder à ses pulsions meurtrières ?
En 2002, le temps presse à la résidence Clair de lune. Jean se joint à Huguette, la lectrice attitrée du manuscrit d’Héléna dont la vie s’achève, pour entendre à contrecœur toute la vérité sur les agissements de sa mère alors qu’il n’était pas en âge de comprendre le mystérieux monde des adultes…
Voici la conclusion magistrale de cette série, dans laquelle tous les secrets sont enfin dévoilés. Et la vérité est parfois plus choquante que ce que l’on peut imaginer…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 septembre 2017
Nombre de lectures 22
EAN13 9782897583620
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La famille du lac
Tome 3 - H l na
Guy Saint-Jean diteur
4490, rue Garand
Laval (Qu bec) Canada H7L 5Z6
450 663-1777
info@saint-jeanediteur.com
saint-jeanediteur.com

Donn es de catalogage avant publication disponibles Biblioth que et Archives nationales du Qu bec et Biblioth que et Archives Canada

Nous reconnaissons l aide financi re du gouvernement du Canada par l entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) ainsi que celle de la SODEC pour nos activit s d dition. Nous remercions le Conseil des arts du Canada de l aide accord e notre programme de publication.

Gouvernement du Qu bec - Programme de cr dit d imp t pour l dition de livres - Gestion SODEC
Guy Saint-Jean diteur inc., 2017
dition: Isabelle Longpr
R vision: Isabelle Pauz
Correction d preuves: Johanne Hamel
Conception graphique de la page couverture: Olivier Lasser
Mise en pages: Christiane S guin
Photographie de la page couverture: depositphotos/jeneva86
D p t l gal - Biblioth que et Archives nationales du Qu bec, Biblioth que et Archives Canada, 2017
ISBN: 978-2-89758-361-3
ISBN EPUB: 978-2-89758-362-0
ISBN PDF: 978-2-89758-363-7
Tous droits de traduction et d adaptation r serv s. Toute reproduction d un extrait de ce livre, par quelque proc d que ce soit, est strictement interdite sans l autorisation crite de l diteur. Toute reproduction ou exploitation d un extrait du fichier EPUB ou PDF de ce livre autre qu un t l chargement l gal constitue une infraction au droit d auteur et est passible de poursuites l gales ou civiles pouvant entra ner des p nalit s ou le paiement de dommages et int r ts.
Imprim et reli au Canada
1 re impression, septembre 2017

Guy Saint-Jean diteur est membre de l Association nationale des diteurs de livres (ANEL).
GILLES C TES
La famille du lac
Tome 3 - H l na
"Ceux qui changent des secrets doivent prendre garde la pes e.
R OBERT S ABATIER
Po te et crivain (1923-2012)
A t directeur litt raire aux ditions Albin Michel
Les lieux et les poques dans lesquels se d ploie La famille du lac ont fait l objet d une recherche attentive qui avait pour but de cr er l ambiance, mais non l exactitude absolue. Parfois, l auteur a pris des libert s de lieux et de temps qui servaient le d roulement romanesque.
Quant aux personnages, ils ont t emprunt s une r alit imaginaire qui n existe que dans la t te des crivains. Faite de souvenirs, de r ves, d motions, de lectures, de paroles entendues, de gens crois s dans une vie et de sentiers emprunt s par notre destin, elle donne vie des Fabi, H l na, Yvonne, Francis et bien d autres que l on finit par aimer, comme s ils taient faits de chair et de sang.
Arbre g n alogique
LA FAMILLE MARTEL
Aristide - Marie-Jeanne
(1892-1940) (1890- )
Table des mati res
CHAPITRE 1 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 2 H tel Delta, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 3 La Tuque, hiver 1942
CHAPITRE 4 La Tuque, novembre 1949
CHAPITRE 5 La Tuque, automne 1954
CHAPITRE 6 La Tuque, automne 1954
CHAPITRE 7 La Tuque, automne 1954
CHAPITRE 8 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 9 La Tuque, automne 1954
CHAPITRE 10 La Tuque, automne 1954
CHAPITRE 11 La Tuque, automne 1954
CHAPITRE 12 La Tuque, hiver 1954
CHAPITRE 13 La Tuque, hiver 1954
CHAPITRE 14 La Tuque, t 1955
CHAPITRE 15 La Tuque, t 1955
CHAPITRE 16 La Tuque, t 1955
CHAPITRE 17 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 18 La Tuque, t 1956
CHAPITRE 19 La Tuque, hiver 1957
CHAPITRE 20 La Tuque, printemps 1957
CHAPITRE 21 La Tuque, printemps 1957
CHAPITRE 22 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 23 La Tuque, t 1958
CHAPITRE 24 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 25 La Tuque, t 1958
CHAPITRE 26 La Tuque, automne 1958
CHAPITRE 27 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 28 Wayagamac, printemps 1959
CHAPITRE 29 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 30 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 31 R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
CHAPITRE 32 La Tuque, ao t 1979
CHAPITRE 33 Wayagamac, fin juillet 2002
LISTE DES PERSONNAGES
REMERCIEMENTS
CHAPITRE 1
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
H l na regarde son amie d poser le manuscrit. Elle lui est reconnaissante de faire une pause. Le retour de Fabi avait t un choc intense pour elle. Elle s en souvient avec amertume. " mesure que sa s ur avan ait dans l all e de l glise Saint-Z phyrin, La Tuque, elle se recroquevillait sur son banc, cras e par la culpabilit . Marie-Jeanne pleurait et s agitait ses c t s. Son fr re, Francis, avait pris place dans le banc, derri re eux. Elle voyait que ses mains tremblaient en s appuyant sur le dossier. Il regardait sans cesse vers l arri re de l glise, au-del de Fabi. Celle-ci s immobilisa au milieu de l all e en m me temps que r sonnaient les derni res notes de l orgue. Quand H l na y repense, sa s ur rayonnait dans son manteau fatigu . On aurait dit une sainte apparition. Ses joues taient rosies par le froid de ce 21 d cembre 1941. Ses cheveux d faits avaient l air d avoir t sculpt s par les anges. On oubliait la boiteuse pour ne voir que l ic ne. Le silence tait pesant et lourd de sens. Ceux qui ne la reconnaissaient pas se taisaient par respect. Ils voyaient bien que la mari e et sa proche famille taient sous le choc. La foule se retourna d un bloc vers l autel quand Yvonne poussa un cri et s vanouit dans les bras de son futur poux. Le bruit des voix enfla dans l glise. Une m l e confuse s ensuivit. H l na aurait voulu tre ailleurs.
- Veux-tu que je continue? demande Huguette Lafreni re.
- C est aussi ben. Comme a, a va tre fait! Reprends quand Yvonne s vanouit.
- Tu veux pas qu on attende ton gars? Asteure qu y revenu
- Jean, c est une t te de cochon, comme son grand-p re!
- Je peux essayer de lui parler, si tu veux.
- Au point o j en suis. T as ben beau. Mais avant, finis la journ e de la noce.
Huguette positionne ses lunettes avant de poursuivre.
La Tuque, hiver 1941
La c r monie fut d cal e. Antoine transporta Yvonne dans ses bras et disparut par une porte derri re l autel, suivi du cur , de Georges et des parents d Antoine. Sans ma tre pour officier, la foule des invit s se retira, dans le plus grand d sordre, l arri re de l glise, pour commenter l v nement. Marie-Jeanne tait fig e, ne sachant vers laquelle de ses filles diriger son soutien. Elle se leva finalement pour serrer Fabi dans ses bras. Elle r p tait "Ma p tite fille! et ne trouvait rien d autre dire, d chir e par ses motions. Francis tait inquiet par toute cette agitation. Moi, je n arrivais pas me dessouder de mon banc. J avais l impression que le ciel s tait croul sur la nef et que la chute du toit n avait pargn personne. Quand ma m re retraita vers l autel, Matthew se leva sans un mot et partit rejoindre Fabi. Je les vis s asseoir, l un pr s de l autre, au milieu de l glise d sert e. J tais redevenue la petite s ur fragile condamn e pier les autres. Sauf que je n avais aucune envie d entendre les retrouvailles de Fabi et de son amoureux. J avais l impression de vivre un cauchemar. Ce retour impromptu allait sonner le glas de mes mensonges. Marie-Jeanne comprendrait que c tait moi la personne qui portait le mal dans son entourage, comme l avait devin le gu risseur de Saint-Prosper. Je devrais avouer mes fautes, concernant le vicaire, Josette et Jeffrey. Je me sentais mourir de honte, seule sur mon banc.
Apr s ce qui me parut une ternit , Fabi vint me rejoindre. Elle me toucha l paule et j acceptai l ouverture de ses bras. Je pleurai dans son cou. Elle attendit que j puise mon affolement avant de me parler.
- J t en veux pas, H l na. Les p tites religieuses m ont appris le pardon. Apr s tout, c est un peu de ma faute, tout a. T as fait ce que je t ai demand de faire. J ai dit Matthew que je retournerais Qu bec. Emmanch e comme j le suis, j ai d cid de rester avec la congr gation. Inqui te-to pas, j prends pas le voile! J veux rester libre, mais j veux les aider dans leurs bonnes uvres autant qu elles m ont aid e me remettre.
- Fabi, j me sens tellement mal. Je t ai menti plusieurs fois
- Arr te, la p tite s ur. Tu m apprends rien sur tes d fauts. J suis pas venue mettre le trouble. Il fallait juste que je revoie ma famille. J suis contente d avoir vu le petit atelier de Francis, mais mon fr re a l air fatigu . On a jas un peu en s en venant l glise. On a fait a vite, on tait en retard. Asteure, j vais aller parler Yvonne pour y dire comment qu elle est belle. Elle va l avoir, sa c r monie. On le sait toutes les deux qu elle r vait juste de a.
- Et Matthew?
- Il m a dit qu il pr f rait s en retourner. Faut le comprendre, y pensait pas me revoir. Il est un peu sonn . J aurais d pr venir, mais j me suis d cid e la derni re minute. C est un adon qu une des s urs de la congr gation soit venue La Tuque. Elle m a inform e du mariage d Yvonne. Elle me l a dit hier matin. Elle m a rapport une copie du journal o les bans sont publi s. J ai vu aussi qu il y avait une petite publicit pour la bijouterie de Francis. J me suis dit que c tait le temps que j arr te de me cacher. S il faut que je paye pour ce que j ai fait, ben j payerai. a fait que j ai pris le premier train pour La Tuque, pis me v l ! Un peu plus, j tais en retard! Pour Matthew, tu y parleras un autre jour. Y va comprendre. C est un bon gars. Mo , j ai tourn la page avec lui, pis avec tout le reste. J t en veux pas de m avoir rien dit pour le mariage. Asteure, j vais aller voir ma m re avant qu elle fasse une syncope. J y ai dit de s occuper d Yvonne, c est sa journ e elle. Inqui te-to pas, j vais leur dire que j suis all e au nord, avec les Indiens, pis que c est l que j ai perdu des morceaux.
J tais sid r e. mes yeux, je ne m ritais pas une telle compassion de la part de Fabi. Je m attendais des coups de griffes, recevoir des blessures profondes qui me laisseraient d chiquet e sur le parvis de l glise. Je le m ritais. Dans la seconde, j tais pr te tout avouer. J tais deux doigts de me d barrasser de l autre. Mais hormis le d part de Matthew, rien ne me tombait sur la t te. Comme toujours, Fabi me prot geait. Tout se remettait en place. Personne ne me traiterait de menteuse, part Matthew, que j avais d u.
Le cur vint annoncer que la c r monie reprendrait. Les invit s r int gr rent leurs places. L organiste marqua le mouvement d une m lodie joyeuse.
Quand Marie-Jeanne revint pr s de moi, elle s empressa d grener son chapelet tout en s pongeant les yeux. J vitai de croiser son regard. Fabi rempla a Matthew mes c t s, pendant qu Yvonne et Antoine se rejoignaient nouveau devant le pr tre. Le mariage se d roula au ralenti. On aurait dit que chacun avait peur de trop en faire, d tre l origine d un autre tracas pour les mari s.
Apr s les d clarations de fid lit , Antoine passa le jonc au doigt de sa femme et ils s embrass rent. Quand le cort ge se mit en branle, Yvonne avait retrouv son aplomb. Je ne pouvais pas en dire autant, avec Fabi qui boitillait mes c t s. Il me semblait que nous tions le principal objet de curiosit . L absence de Matthew tait une gifle qui me rougissait les joues et appesantissait mon pas. De triomphante, l entr e, j tais devenue une triste perdante, la sortie. Tout le monde s installa sur les marches ext rieures devant l glise, pour la photo traditionnelle. J tais en premi re ligne, la droite du couple de mari s. Le photographe mit de longues minutes donner ses consignes et repositionner les invit s. Quand finalement le flash nous blouit, quelques flocons tourbillonnaient au-dessus des t tes. L un d eux fut captur par la lumi re et me fit une larme scintillante. Curieusement, le temps a terni le clich , mais n est jamais venu bout de ce d tail.
La noce eut l air de se d rouler normalement, mais au ras des tables, les cancans prenaient vie et les regards la d rob e se multipliaient. Yvonne ex cuta les gestes de circonstance. Elle coupa le g teau, embrassa cent fois son Antoine, lan a sa jarreti re, valsa avec son fr re Georges et le p re de son mari, but le champagne et m apparut heureuse. Et je crois qu elle l tait. Plus que moi, en tout cas.
Francis quitta la salle t t apr s le repas. Il ne se sentait pas bien. J expliquai bri vement Fabi les probl mes qu il prouvait, car il n tait pas facile d avoir une conversation avec l orchestre et le brouhaha des invit s. Elle m couta sans trop poser de questions. Il faut dire que Marie-Jeanne ne la l chait pas d un poil, comme si elle avait peur qu elle se volatilise nouveau. Le retour de Fabi lui causait un m lange d motions qui la d tournaient du mariage d Yvonne. Je savais qu elle t tait de la main les grains de son chapelet dans sa sacoche. la fois pour remercier le ciel, mais aussi pour demander de nouvelles indulgences pour les mutilations de sa fille.
J acceptai sans entrain quelques demandes pour la piste de danse. Personne n invita Fabi. Son handicap rendait mal l aise. On la saluait en passant, certains risquaient une question banale et s enfuyaient d s la r ponse obtenue. J tais triste pour elle, mais heureuse en m me temps qu elle soit revenue.
Je me souviens vaguement de mon d part, un peu avant minuit. J avais trop bu. Ce n tait pas dans mes habitudes. L alcool est un mauvais diluant pour les peines d amour. Dans le taxi, Marie-Jeanne se frottait le foie et moi, j avais la t te qui tournait. Fabi nous avait pr c d es depuis deux bonnes heures et avait accept l invitation coucher de G raldine. Les mari s occupaient une chambre l h tel et partiraient en voyage de noces Qu bec d s le lendemain apr s-midi. Pour une fois, Yvonne raterait notre rassemblement de famille pour la f te de No l. J tais certaine qu elle en tait aussi chagrin e que moi, mais je me consolais en pensant qu elle serait avec nous pour le jour de l An. De toute fa on, son nuage de bonheur tait affr t et le tra neau du P re No l n y pouvait pas grand-chose!
Arriv e dans ma chambre, je pleurai tout mon so l, la t te enfouie dans l oreiller. J avais perdu mon bel amoureux et mon pi destal de princesse, en moins de temps qu il n en faut pour le dire. Toute la soir e, j avais menti sur l absence de Matthew: une urgence l usine l avait oblig manquer la noce. Certains n taient pas dupes et riaient sous cape. J avais senti en moi monter l envie d ouvrir ma porte int rieure et de lib rer mon double. Je m tais content e de boire plus qu il ne fallait. Mon d sir de m enfuir tait revenu, plus intense que jamais. Ma peine l tait autant. Je combattis jusqu l puisement. Sans r ver, je traversai une nuit noire et profonde.
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
H l na a le visage crisp . Ses l vres s ches bougent comme si elle r p tait les mots en cholalie. Huguette interrompt nouveau sa lecture. Par la fen tre, une neige fondante tombe gros flocons. Le printemps s tire. moins que ce ne soit le temps qui, dans cette chambre, a ralenti. Comme s il voulait que la fin puisse s inscrire comme dans les films, en grosses lettres bien visibles. Mais il restait encore bien des mots venir.
- T as d avoir de la peine sans bon sens cette nuit-l .
- Approche. Serre-mo dans tes bras.
Huguette baisse la ridelle du lit et se couche demi contre son amie. Son invite lui va droit au c ur. Elle attendait un moment semblable depuis des jours. Ses joues se colorent et ses yeux se brouillent. La proximit est d routante. Elle r veille le souvenir de l amour perdu. Quelque part au fond d elle, des gestes r sistent l oubli. Sa main caresse les cheveux, son visage fr le la joue rid e. Elle lui fredonne un air ancien l oreille. Elle sait qu H l na est au fond de son lit, loin en 1941, et qu elle grelotte du froid de l abandon. Son corps amaigri est semblable celui de B atrice, un peu avant qu elle ne meure du cancer. Son besoin d amour est le m me. Huguette ferme les yeux pour retrouver sa conjointe. Elle existe nouveau.
- Dis-mo que tu vas tre l quand j vais mourir, Huguette.
- Ben s r que j vais tre l . Ton fils aussi va y tre.
- J aimerais a te croire!
CHAPITRE 2
H tel Delta, Trois-Rivi res, printemps 2002
La r ceptionniste l ve les yeux au-dessus du comptoir. Elle discute l aide d un minuscule micro suspendu au bout d une tige accroch e son oreille. De ses deux mains, elle trie une pile de factures. Huguette r pond ses mimiques sans savoir si elle en est la destinataire. Elle vient de traverser Trois-Rivi res en autobus, de franchir deux p t s de maisons pied, parce qu elle a manqu l arr t, et de gravir une vingtaine de marches. Son attention est perturb e par des lancements arthritiques au niveau des genoux et par le fait qu elle ne sait pas comment Jean Fournier va l accueillir.
- Que puis-je faire pour vous, madame?
- C est moi que vous parlez?
- Oui. Allez-y!
- Il y a un monsieur Jean Fournier qui a pris une chambre ici.
- Attendez un instant, SVP. Je vous reviens! chantonne-t-elle dans son micro, en largissant son sourire.
- Y a pas de probl me, dit Huguette.
- Je vous coute.
Devant le mutisme d Huguette, la jeune femme fait une grimace invitante.
- Allez-y, madame. Je vous coute.
- qui vous parlez?
- Mais vous. Vous disiez Jean ?
- Je voudrais voir monsieur Jean Fournier.
- Vous avez le num ro de la chambre?
- Non. C est pour a que je vous le demande.
- Ne quittez pas, je suis vous dans la minute, reprend la r ceptionniste en s adressant, cette fois, son interlocuteur en attente.
- D cidez-vous! J vais pas m en aller, j viens d arriver, s impatiente Huguette.
- Jean Fournier, vous dites. Oui, il a bien une chambre ici. C est la 327. L ascenseur est au fond.
- C est quel tage?
- Au troisi me. Voulez-vous avec vue sur le fleuve? Vous restez combien de nuits? Je v rifie ce qu on a.
- J viens pas coucher. J ai ma place la r sidence, l interrompt Huguette, irrit e par ce m li-m lo.
- Vous voulez autre chose, madame?
- Coudonc, faites-vous toujours deux affaires en m me temps? On sait pas qui vous parlez!
- D sol e, ma coll gue est pas rentr e de son d ner. a fait expr s, j ai un autre appel. Excusez-moi.
Huguette la laisse son travail schizophr nique et va s asseoir dans le hall. Elle se cale dans un fauteuil immense et se frotte les genoux. Que va-t-elle bien pouvoir dire au fils d H l na? Il avait plut t l air cran en rapportant la derni re partie du manuscrit sa m re. Pendant qu elle essaye de trouver un d roulement acceptable leur rencontre, Jean Fournier p n tre dans le hall et gravit les escaliers en face d elle. Elle merge de son fauteuil en agrippant les accoudoirs, non sans difficult .
- Monsieur Fournier?
- Ouais.
- Vous me reconnaissez pas?
- Ah! C tait vous avec ma m re.
- C est a. J suis sa liseuse. J peux-tu vous parler?
- J vous coute.
- Assoyez-vous, ce sera pas long.
- C est elle qui vous envoie?
- Non, c est mo qui s est offerte.
- J arrive de chez le notaire. Y m a dit que, comme j tais l unique h ritier, j avais pas le choix d tre l ex cuteur du testament.
- Fait que vous allez rester? demande Huguette, trop fi re de s en tirer si facilement.
- J suis pas oblig . Il peut s en occuper ma place, pis me tenir au courant. C est a que j ai choisi.
- Ah! Vous savez qu H l na votre m re, s est donn beaucoup de mal pour crire
- C est son affaire!
- Votre m re va mourir.
- Pis? On va tous passer par l ! Vous comme mo ! C est juste une question de temps.
- J vous connais pas, monsieur Fournier, mais je connais un peu H l na. Pas mal plus depuis que je lis son livre. J le sais pas ce qui s est pass , la fois du feu. On est pas encore rendues l dans la lecture. Mais j pense que a vaut la peine que vous entendiez ce qu elle a dire. Votre m re tait peut- tre pas la femme que vous pensez.
- Pour a, il faudrait savoir ce que j en pense.
- Avec ce que j ai lu jusqu maintenant, j ai mon id e l -dessus.
- Mo non plus, j vous connais pas, madame. Mais je sais qu y faut pas croire tout ce qu on nous raconte.
- C est vrai. Mais faut d abord couter l histoire avant de d cider qu on y croit pas. Venez donc soir sept heures avant de juger.
- soir, j peux pas. J ai rendez-vous avec un client sur l heure du souper.
- Vous faites quoi dans la vie?
- Je suis b niste. Je fais des meubles sur mesure.
- D une certaine fa on, vous tes un artiste. Vous utilisez le bois pour fabriquer des choses utiles. Comme votre m re utilise les mots pour faire un livre, dit Huguette en pleine inspiration.
- la diff rence que la chaise que je fabrique a rien d invent . On peut se mettre le cul dessus sans tomber terre!
Huguette cherche la r partie qui pourrait branler la conviction du barbu. Elle reconna t, dans ce franc-parler, un h ritage venu tout droit d H l na.
- Mais faut toujours ben l essayer, votre chaise, pour savoir si elle est solide.
- J suis pus un enfant pour me faire lire des histoires. Pis j ai pas rien que a faire.
- Pourquoi vous avez pris une chambre, d abord?
- Je vais en profiter pour voir des clients Trois-Rivi res pis dans les environs.
- Y en reste pus beaucoup lire. Je peux aller plus vite. M me que ce serait mieux, parce qu H l na en a pus pour longtemps.
- J vais y penser, r pond le fils comme s il venait d accepter un contrat d b nisterie particuli rement difficile.
- Bon, on se verra demain! Essayez d tre l dix heures.
Apr s lui avoir serr la main trop fermement, Jean l abandonne dans le hall. Huguette avait pens qu il lui offrirait de la reconduire. Elle doit mettre un gros b mol sur sa galanterie. L envie est forte de prendre un taxi, mais l id e de retourner vers la t l phoniste, qui converse dans son micro tout en agrafant des papiers, la d courage de ce projet. Vaillamment, elle se dirige vers la sortie et le lointain arr t d autobus.
La Tuque, hiver 1941
Je me r veillai, au matin du 22 d cembre, avec l impression d avoir couch sur le perron. Mes muscles refusaient de collaborer. Les images de la noce s entrem laient celles de ma s ur s vanouissant dans l glise. Dans mon r ve, demi veill e, je confondais Matthew et Francis. La marche nuptiale faussait la note sur un boogie-woogie h sitant. Des bribes de conversations enflaient puis se r duisaient au murmure. Des clats de rire une table m incommodaient. Pourtant, j y tais et riais plus fort que les autres. J avais envie de m arr ter, car tous se moquaient de Fabi et de sa jambe de bois. Elle dansait avec Francis en clopinant. Lui avait de gros pieds griffus qui raflaient le sol couvert de planches de bois brut. Une femme se pencha mon oreille et dit qu une promesse est une promesse. J approuvais de la t te, mais mon rire se transforma en naus e.
J eus peine le temps de me rendre jusqu aux toilettes. Le contenu de mon estomac me br la les l vres. Je tirai la chasse d eau pour effacer l odeur de vomi. Marie-Jeanne me tenait par l paule et me plaignait. J avais envie de la repousser. Il fallait que je m explique aupr s de Fabi.
- Tiens, essuie-to avec la d barbouillette, me dit-elle avec autorit .
- Fabi est o ?
- Elle a couch chez G raldine. Elle a appel tout l heure pour dire qu elle s en allait au lac avec Francis. Il para t qu ils s taient promis de se retrouver l , sur le quai, quand il reviendrait de l autre bord. Une id e de fou! Il fait frette en pas pour rire. Des plans pour pogner une maladie. Heureusement qu y a pas gros de neige au sol. Ils auront pas besoin de raquettes. Fabi va passer nous voir avant de repartir Qu bec.
- Elle est partie comment? interrogeai-je en crachant les derni res particules de vomissures accroch es mes dents.
- Elle a dit que Francis allait avoir un speeder . Il para t que le chef de gare lui doit de l argent pour des bijoux.
- Faut que j y aille! dis-je, soudainement inqui te.
- Ben voyons, prends le temps de d jeuner. T es bl me comme un cadavre!
- Pas le temps!
- H l na! Arr te de me jouer dans le dos!
- J sais pas de quoi vous parlez.
- Prends-mo pas pour une dinde qu on farcit. Fabi qui nous revient comme un cheveu sur la soupe, pis infirme en plus! T tais-tu au courant?
- Ben non! Elle vous l a dit elle-m me ce qui tait arriv .
- Ta s ur t a toujours prot g e. Es-tu vraiment all e dans le nord avec les Indiens?
- J le sais-tu, mo . Demandez-y!
- C est to , la derni re qui l a vue au lac Saint-Jean.
- Pis j vous l ai d j cont ! J sais rien de plus. Vous devriez tre contente qu elle soit l au lieu de me questionner comme la police.
- Pourquoi j ai le sentiment qu y a quelque chose qui cloche avec to ?
- Parce que vous vous en faites trop pour rien.
- Le vieux bonhomme de Saint-Prosper me l avait dit que le mal r dait autour de mo .
- Y a aussi dit qu y gu rirait votre foie avec vot pipi. Regardez ce que a donne aujourd hui! Vous tes malade r p tition!
Derri re ses lunettes, Marie-Jeanne me sondait de la m me fa on qu elle le faisait quand j avais dix ans. tout coup, je savais qu elle savait. Rien ne lui chappait. Mais la protection de sa couv e restait sa priorit . Elle aimait chacun de nous pour ce que nous tions: ses enfants. Rien n avait autant de valeur ses yeux que notre bonheur. Elle acceptait nos diff rences sans se priver de chicaner, mais jamais elle ne nous aurait livr s l opprobre. Nous tions une part d elle-m me et rien ne pouvait entamer ce lien.
- Habille-to comme il faut, ma fille. J voudrais pas que t attrapes plus de mal, dit-elle en adoptant le ton nigmatique qu elle prenait pour conclure ses histoires de peur.
Je retournai dans ma chambre pour enfiler des v tements chauds. J avais plus urgent r gler que les appr hensions de ma m re. J aurais d tre plus pr cise quand j avais parl de Francis Fabi la veille. L ambiance bruyante de la salle de r ception et ma morosit m avaient d tourn e d une explication n cessaire. S tait-elle rendu compte de la fragilit de son fr re? Ma s ur avait-elle mentionn cette promesse de retrouver Francis sur le quai de notre ancienne maison? J avais beau me triturer les m ninges, je n en avais aucun souvenir.
Je claquai la porte au nez de Marie-Jeanne, qui ronchonnait que j allais mourir d une pneumonie. Le froid tait mon dernier souci. Ma seule chance de rejoindre Fabi tait Matthew. Il pourrait utiliser la voiture sur rail appartenant l usine. J aurais pu le joindre au t l phone, mais j avais peur qu il me raccroche au nez. Je courus comme une folle jusqu la rue des Anglais. J tais bout de souffle quand je cognai la porte de sa maison. Il m ouvrit et nous rest mes un moment nous d visager, lui avec un visage impassible, moi en essayant de reprendre mon souffle, que je projetais en nuages blancs devant moi.
- Ma s ur
- Je pr f rerais qu on en parle une autre fois, me coupa-t-il avec froideur.
- C est pas a faut que j aille la rejoindre!
- H l na, tu dois
- Tu comprends pas! Elle est au lac avec mon fr re.
- Au Wayagamac?
- Oui, au lac. Ils sont all s sur le quai Pour une promesse!
- Je comprends rien, H l na.
- T as pas besoin de comprendre Am ne-mo l -bas! Mon fr re est malade Ma s ur sait pas jusqu quel point. Ils sont partis en speeder ! Si tu le fais pas pour mo fais-le pour elle!
ces mots, Matthew sembla se secouer. Il courut prendre une veste de cuir, mit ses bottes et m emmena l usine. Il mobilisa un m canicien, qui mit en marche le v hicule. Tout cela prenait trop de temps mes yeux. Le moteur tait lent se r chauffer. Pendant de longues minutes, nous avan mes sur la voie ferr e pas de tortue. Puis la for t d fila de chaque c t . Une mince couche de neige tait au sol. En d autres circonstances, j aurais trouv la lumi re particuli rement belle pour un matin de d cembre. Crisp e par le froid intense et par mon estomac brouill , je n avais en t te que les yeux inquiets de mon fr re fixant la porte de l glise. Ni Matthew ni moi n osions entreprendre une conversation. Elle aurait fatalement d vi sur nous deux et il tait clair que nous n y tions pas dispos s.
Le speeder tait bien l . Matthew rangea le n tre juste derri re, sur la courte voie d vitement. Sit t mon pied pos sur le sol, un coup de feu retentit et ricocha en cho dans la montagne. Je me pr cipitai dans le sentier. Je le connaissais par c ur et je sautillais sur les obstacles. Mais en ce matin de d cembre, tout tait gel et je devais me m fier pour ne pas tomber.
mesure que j approchais de la dam , je sentais qu une partie de moi se r jouissait de ma d tresse. Cette motion me souleva le c ur et je vomis un restant de bile contre un arbre. tais-je aussi folle que les intern s de l h pital de Saint-Michel-Archange? Il s agissait de Fabi. La s ur que j idol trais. Celle qui m avait pardonn la veille sans m me un reproche. Jamais je ne lui aurais souhait le moindre mal. Aimer le m me homme n est pas un crime, c est un mauvais coup du destin. En fin de compte, la d cision appartenait Matthew.
C est en brassant ces id es que j aboutis devant notre ancienne maison. Je vis imm diatement le nouveau gardien qui retraitait l int rieur, le fusil l paule. Une perdrix, la t te d chiquet e, pendait au bout de son bras. J en conclus que c tait lui le responsable du coup de feu. Sans h siter, je courus vers le lac. Notre vieille chaloupe tait retourn e sur des tr teaux pour l hiver. Sur des plaques de neige, je vis quelques traces de pas, mais le quai tait d sert. Sans m me mettre le pied dessus, je revins vers la maison. Matthew parlait avec le gardien. Quand il me vit, il s avan a dans ma direction.
- H l na, il para t que ton fr re est parti en courant dans le chemin qui m ne au pavillon. Tout juste avant qu on arrive. Il avait l air d avoir vu le diable. Le gardien a essay de lui parler, mais il s est pas arr t . Je vais aller le chercher.
- Et Fabi?
- Il m a dit qu il y avait personne avec lui.
- On y va!
Je me souviens d avoir couru aupr s de Matthew. Mon c ur cognait dans ma poitrine comme s il voulait s en chapper. Nous suivions les traces de pas qui apparaissaient sur la mince couche de neige. La progression tait erratique. Francis zigzaguait d un c t l autre du chemin. Parfois, il semblait pi tiner, puis s approcher de la lisi re du bois, comme s il cherchait quelque chose. On le rejoignit finalement au pied d une petite pente. Il serrait ses bras autour de lui et semblait parler quelqu un. Quand il nous vit, il se recroquevilla et nous implora de ne pas faire mal son ami. Il avait les larmes aux yeux et il fixait une souche sur le bas-c t . Nous nous approch mes avec pr caution.
- C est mo , Francis. J suis ta s ur, H l na.
- H l na? interrogea-t-il en vitant mon regard.
- Oui. J suis venue te chercher. On va vous ramener, to pis Fabi. Elle est o ?
- Elle voulait me sauver. Demandez mon ami le Chinois. Il tait l , affirma-t-il en se tournant vers la for t et la souche.
- Francis, y a personne d autre que nous trois. Reprends-to . Regarde comme il faut, tu connais Matthew?
- C est pas de ma faute!
- Reprends tes esprits, Francis. L ve-to , puis dis-nous o est Fabi.
Matthew s avan a pour l aider, mais Francis se d gagea.
- Il a perdu la t te, dit Matthew en reculant d un pas.
- Francis, je t en prie, dis-nous o elle est?
Cette fois, j avais hurl ma demande. Je voulais faire taire le ricanement de l autre qui r sonnait dans ma t te. Comment tait-ce possible d tre morte d inqui tude et, en m me temps, tre satisfaite de voir mon uvre accomplie? Parce que c tait moi qui avais ramen mon fr re La Tuque. J aurais pu le laisser Saint-Michel-Archange. Les s urs ne s y seraient pas oppos es. J avais insist , malgr ce que j avais sous les yeux. Je connaissais sa maladie et j avais lib r une bombe qui ne pouvait qu exploser. J avais beau essayer de me convaincre du contraire, mais le regard effray de Francis voyait jusqu en moi. Il se reconnaissait dans la femme que je portais. Ils taient faits des m mes atomes qu on nous avait l gu s la naissance. Les miens s activaient dans ma t te, les siens prenaient forme autour de lui.
- La guerre! J ai entendu tirer.
- C tait le gardien. Il chassait. Il a tu une perdrix, dis-je pour lui faire entendre raison.
- J me suis sauv , j ai eu peur. J ai couru sur le lac. J suis tomb . Licao, mon ami chinois, courait en avant de mo . Quand elle a cri , j me suis retourn . Une bombe avait crev la glace. Elle tait dans le trou. On a vir de bord pour la sauver. C tait trop tard. a p tait partout, jusque dans ma t te. J ai couru pour me mettre l abri. J ai couru. Il est o , Licao?
Je sentis mon visage s enflammer puis se vider de son sang. Ils taient all s sur le lac. L eau revenait me hanter. J avais un mauvais pressentiment. Les yeux hagards, je me mis courir en sens inverse. Matthew me cria quelque chose. Je lui r pondis de s occuper de mon fr re. trois reprises, je chutai sur le chemin du retour. Autant de fois que Pierre avait reni J sus, apr s lui avoir assur sa fid lit . Je me revoyais sur les bancs d cole, quand la religieuse nous lisait ce passage de la Bible en nous regardant droit dans les yeux. J tais terroris e d tre coupable de quelque chose. Comme pr sent, alors que mes jambes avaient la pesanteur du cauchemar. J arrivai au quai, pli e en deux. Cette fois, je m avan ai jusqu au bord du lac et je vis ce qui m avait chapp la premi re fois dans mon d sir de trouver Fabi et Francis enlac s. J avais dans la t te le fr re et la s ur qui riaient au bout du quai et que j piais entre les branches d un sapin. Je souhaitais les retrouver dans la m me position, avec le vent du large jouant dans les cheveux de ma s ur.
Sur la glace du Wayagamac, des traces se dirigeaient vers le milieu de l embouchure du lac, l o une bou e balisait la prise de l aqueduc. Une fuite que le mince couvert de neige appuyait de z brures. Deux s ries de pas qui confirmaient le r cit de mon fr re. Je vis la glace fendill e, puis soulev e sous la pression et, enfin, le trou noir. Le m me qui s ouvrit dans mon c ur. Un trou sombre qui m avala mon tour.
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
Huguette Lafreni re jette un il au t l viseur. Ce t moin muet de leur lecture est le vasistas qui ouvre sur la r alit . Il lui permet de s chapper de l emprise des mots en offrant des images rassurantes et interchangeables du bout des doigts. Le com dien rit et embrasse la com dienne. Suit une publicit de couches jetables et de piles longue dur e. Les ailes de poulet du colonel sont en rabais et le papier hygi nique du cygne immacul est en velours. Le lait est chant sur tous les tons avec des airs nostalgiques et l insignifiante gomme m cher promet une haleine fra che qui s duira coup s r votre entourage. H l na est pourtant prostr e et son corps amaigri est debout sur le quai. Huguette craint de s effondrer ses c t s. Le trou est trop noir. Il attire toute la lumi re. Le vasistas devient futile. Le Wayagamac est dans la chambre. H l na continue de raconter ce qui n est plus crit. Sa voix n est qu un souffle.
- J ai beau dire que c est pas de ma faute, que c est la maladie de mon fr re qui a tu ma s ur, mais c est pas si simple. On enl ve pas une tache sur un v tement en le revirant de bord! Quand on l a rep ch e, on a constat qu elle s tait noy e. Elle avait aucune trace de violence sur le corps. Francis avait dit vrai. Les traces sur le lac en t moignaient. Le coup de feu avait tout d clench . On a pens que Fabi avait voulu contr ler son fr re en crise et qu il se serait enfui sur le lac. Son passage a pu fragiliser un endroit o la glace tait plus mince. Fabi, en voulant le rattraper, aurait coul pic Francis est retourn l h pital pour y tre soign . Il tait pas le premier soldat prouver des probl mes au retour des combats. J me suis renseign e l -dessus. On nommait a "l obusite apr s la Premi re Guerre, cause du bruit des bombes qui rendait fou. Avec le temps, y ont appel a la n vrose de guerre, pis le choc post-traumatique. Me semble qu au lieu de trouver des noms de maladies, a aurait t mieux de faire la paix.
- T as ben raison! Pis Matthew, lui? demande madame Lafreni re.
- Matthew? Apr s la mort de Fabi, il est parti de La Tuque. J ai su, plus tard, qu il avait combattu en Europe. Son bataillon s est fait coincer dans un village au nord de la France. Il s en est sauv . Le p tit journal de l usine a dit que le patron avait combattu en h ros. Il est revenu couvert de m dailles. J tais fi re de lui. ce moment-l , je pensais qu il tait sorti de ma vie pour toujours.
- Comment t as fait pour passer au travers de tout a?
H l na redresse la t te. Elle regarde la liasse de papiers sur les genoux de son amie. Puis elle t te le moignon de son genou et frotte sa cuisse. Elle grimace avant de r pondre.
- En fait, c est tout a qui est pass au travers de mo . Comme une ponge, j suis toujours ressortie ben s che, mais jamais propre. M aimes-tu pareil, Huguette?
Un coup d il au vasistas est n cessaire avant de r pondre.
- J te laisserai pas tomber, H l na. Veux-tu qu on arr te pour aujourd hui?
- C est aussi ben. Sors-mo une autre couverture, j ai froid.
CHAPITRE 3
La Tuque, hiver 1942
Les fun railles de Fabi nous plong rent tous dans une profonde affliction. La p riode des F tes fut d une tristesse sans nom.
la messe de minuit, Yvonne prit place mes c t s. Je serrai sa main durant toute la c r monie. Le ch ur des enfants r sonnait dans l glise. Ma s ur n arr tait pas de s ponger les yeux. La vue de tous ces bambins, chantant haut et fort, affubl s de leur aube immacul e, r veillait son instinct maternel. La perte de Fabi ouvrait nos mes dans leurs cicatrices les plus tenaces. Moi-m me, je cherchais sur le dos des fid les la carrure de Matthew. Il me semblait que certains avaient celle de mon p re, quand il conduisait la charrette, droit comme un ch ne, pendant que je chevauchais Ti-Gars en respirant la for t. Le Minuit, chr tiens , contest par le clerg , mais ch ri par notre cur , acheva l uvre du moment. Ma s ur et moi formions un trio fantomatique, o l esprit de Fabi s envola sur les hautes notes en nous abandonnant la d rive de nos souvenirs.
G raldine organisa un r veillon en s effor ant d tre une h tesse exemplaire. Sa dinde tait r tie la perfection, les tartes au sucre avaient la couleur du caramel et les sandwichs pas de cro tes semblaient avoir t taill s par un orf vre. Malgr l abondance, mon estomac refusait de festoyer.
Durant le repas, les conversations taient pareilles ces bandes d oiseaux qui, l automne, virevoltent dans le ciel, sans savoir o se poser. Je r pondais vaguement aux invites plus par politesse que par int r t. Le trou dans la glace du lac Wayagamac tait trop frais ma m moire. La f te se termina dans les accolades, les souhaits chang s du bout des l vres et les remerciements chaleureux. M me si personne n avait prononc le nom de Fabi, elle tait l , au milieu de nous, provoquant le m me atermoiement que son apparition l glise Saint-Z phyrin au mariage de ma s ur.
Le passage en 1942 fut chaotique. Yvonne, atterr e, avait d reporter son voyage de noces l t . La pr sence d Antoine lui fut d un grand secours. Sans lui, elle aurait peut- tre cru que la mal diction la poursuivait. Elle reprit son travail de t l phoniste la mort dans l me. Marie-Jeanne passa des heures jongler dans sa ber ante, le chapelet sur les genoux. Elle fixait le mur en marmonnant des pri res, o le mot famille revenait comme un mantra. De temps autre, elle tirait de la poche de son tablier un morceau de carton repr sentant la Vierge Marie. Elle en frottait l image de son pouce et dodelinait de la t te en lui faisant la conversation. Mais elle ne revint jamais sur la proph tie du gu risseur de Saint-Prosper-de-Champlain. Elle n avait aucune envie de provoquer le malheur, qui semblait s acharner sur elle.
Quant Francis, il s tait repli sur lui-m me, luttant cette fois contre une d pression s v re, comme s il n avait pas assez de ses fant mes. Moi, je tentais d oublier en m occupant les mains du matin jusqu au soir. Je frottais, r curais, r parais, pelletais la neige, pr parais les repas, cousais et recommen ais en boucle, jusqu ce que je tombe puis e dans mon lit. J tais un bourreau pour moi-m me. J expiais ma fa on. Je savais ce que les autres ignoraient. Je connaissais la gen se du trou dans le lac. Il avait commenc Qu bec, quand mon autre moi avait d cid de ramener Francis. Je n avais pas r sist ; pourtant, je voyais le danger. Mon fr re tait trop fragile. Il tait un arbre priv de sa s ve. Il ne pouvait que tomber.
J avais maintenant une montre mon poignet et un sachet de petites pierres rondes suspendu mon cou: les perles de lac de Fabi. Celles que je lui avais offertes alors qu elle tait Chicoutimi. L un comme l autre ne m apportaient plus de r confort. La r alit avait an anti les talismans. Je les gardais pour me rappeler que je n tais plus seule avec moi-m me. Pour que leurs pr sences agissent comme un fouet sur ma peau.
la fin de f vrier, je m occupai de liquider la bijouterie de mon fr re. Je gardai ses outils et vendis le reste de la marchandise un autre bijoutier. Je fis exp dier son bien et le maigre profit dans le compte de Francis, Trois-Rivi res. On l avait transf r dans un h pital o on exp rimentait une r habilitation en utilisant le travail manuel. Combin e aux m dicaments, cette m thode avait de bonnes chances de r ussite. C est du moins ce qu on nous disait.
Quand je tournai la clef dans la porte pour la derni re fois, j eus la surprise d entendre Maximilien m apostropher dans mon dos.
- Coudonc, la p tite, qu est-ce qui arrive avec mon ami Francis?
Je restai sur la plus haute des trois marches pour le dominer. Il avait toujours la m me allure. Frondeur, il m chouillait un cure-dent qu il d pla ait de gauche droite dans sa bouche. Je soutins son regard sans d vier.
- Mon fr re a jamais t votre ami. D ailleurs, vous devez pas en avoir beaucoup, d amis.
- Y rendu o ?
- C est pas de vos oignons. La bijouterie est vide. Allez vous trouver un autre pigeon!
- Toujours aussi baveuse! J vois que t as pas chang . J m en vais faire des affaires ailleurs qu La Tuque. Avant de partir, j voulais r cup rer ce qu y me restait de stock
- Oubliez a! On vous a r gl . D barrassez la place ou je vais voir la police!
Jamais je n aurais os faire une chose semblable. Il n tait pas question d attirer l attention sur moi encore une fois. Mais lui n en savait rien. Je le vis h siter. Sans doute qu il n avait pas bonne presse aupr s des forces de l ordre.
- De toute fa on, a valait pas grand-chose, marmonna-t-il entre ses dents serr es.
- Venant de vous, c est pas surprenant!
- H l na!
Une femme s avan ait sur le trottoir en levant le bras dans ma direction. Maximilien en profita pour s clipser. Je reconnus Mikona. Elle portait un manteau en lainage chin de couleur marron. Elle avait troqu ses mocassins pour des bottes lac es. Ses cheveux taient enfouis sous un bonnet feutr .
- Mikona! C est ben to . Wow! On te reconna t pus!
- Arr te! Tu vas me g ner.
Lui tomber dans les bras tait s rement la meilleure chose qui me soit arriv e depuis des semaines. D un coup, je retrouvai un peu de bonheur.
- T as chang . Qu est-ce qui t arrive? demandai-je avec curiosit .
- Je m en vais pour quelques mois Trois-Rivi res. Dans la grande ville. Mon p re a parl avec des chefs de bandes, pis ils voudraient que les enfants aillent l cole. Y parlent d ouvrir quelque chose La Tuque dans les prochaines ann es. Comme j ai d j une partance, je pourrais peut- tre m occuper des petits. Mon p re m a montr lire, gr ce madame McCormick qui nous refilait des livres! C est elle qui a convaincu une de ses amies, une enseignante retrait e, de me prendre comme servante. En change, je suis log e et nourrie et elle va me donner des cours priv s.
- Tu parles d une nouvelle! Tu vas pas t ennuyer du bois?
- Un peu. Mais mon p re a toujours voulu que je fasse autre chose. J pense que c est madame McCormick qui lui a mis a dans la t te. En tout cas, c est juste pour un temps. Apr s a, on devrait s installer pr s de la Petite rivi re Bostonnais, pas loin du pont. Depuis que ma m re s est bless e la jambe, c est moins facile pour elle de trapper. Pis to , comment a va?
- Pas fort. a va prendre du temps.
- J l ai su trop tard pour Fabi. C est pour a que j tais pas aux fun railles.
- C est pas grave. J suis tellement contente de te voir.
- Pis mo donc! C est ferm ? demanda-t-elle en pointant la bijouterie.
J opinai de la t te et lui expliquai pour mon fr re. Elle promit de passer le voir Trois-Rivi res et m enjoignit de faire confiance aux manitous.
- Tu pars quand?
- Tant t, par le train. Mes bagages sont d j la gare. As-tu le temps de m accompagner?
J en tais ravie. Cette rencontre fut pour moi un grain de lumi re sur ma noirceur. J enviais Mikona pour son changement de cap. Je n avais pas ce pouvoir. J tais attach e Marie-Jeanne, que je ne pouvais pas abandonner. Nous vivions dans la pauvret . Je faisais des m nages pour nous aider tenir le coup. J avais perdu ma s ur, mon fr re et Matthew. La guerre tait sur toutes les l vres. Que pouvais-je esp rer de ma vie?

Une r ponse se manifesta la fin de l hiver. J avais d nich un petit boulot la salle de quilles sur la rue Saint-Joseph. Je servais au comptoir pour remplacer une employ e trois heures par semaine. Mon exp rience la cantine de l usine avait jou en ma faveur.
J aimais l ambiance de cet endroit. Le bruit des boules roulant sur les all es, les clats de rire ou de d ception quand les quilles s entrem laient ou s ent taient rester debout. Les changes avec les clients, dont les conversations l g res me faisaient du bien. Les amoureux qui se b cotaient la moindre r ussite. L odeur des hot-dogs et des frites qui impr gnait mon uniforme. Tout me rappelait que la vie avait une consistance r elle en dehors de mes malheurs. J attendais ce travail hebdomadaire comme une bouff e d air frais.
- Ah ben! Si c est pas la belle H l na!
Je levai la t te devant la voix famili re. Je retournai plus d une ann e en arri re, quand Edmond se pr sentait la cantine de l usine pour r clamer son caf sans sucre. Je ne l avais pas revu depuis les fun railles de Fabi. Il me semblait plus s r de lui et je rougis malgr moi.
- On dirait qu y fait plus chaud de ton bord du comptoir. T as les joues en feu!
- J peux-tu te servir quelque chose?
- a fait-tu longtemps que tu travailles icitte? C est la premi re fois que je te vois.
- C est parce que tu viens jamais quand je travaille. J suis l toutes les semaines la m me heure.
- Je le saurai pour la semaine prochaine.
Sa remarque me fit sourire. Il s installa sur un tabouret et commanda un caf sans sucre.
- Tu joues-tu de temps en temps? demanda-t-il en tournant la t te vers les all es.
Je frottais le comptoir avec ma guenille en vitant de le regarder.
- Non, jamais.
- Faut que t essayes a. C est pas difficile. T enlignes ta boule pis paf!
- Je suis pas s re d tre bonne.
- Si tu veux, je peux te montrer, apr s ton shift .
- J sais m me pas comment compter les points.
- Si t as jamais jou , a sera pas dur calculer!
Je souris devant son impertinence enj leuse. J aurais pu dire non. J ai acquiesc . Edmond me d sirait toujours. Je le voyais dans ses yeux. Il aurait pu me ha r. Il en avait le droit, apr s tous mes affronts. Au lieu de a, il me tendait nouveau la main. J en tais flatt e. J avais besoin d amour et de divertissements pour me gu rir de mes blessures, et d aide pour reprendre le dessus. Matthew tait maintenant trop loin pour me faire h siter. Tandis qu Edmond tait l , assis sur son tabouret, fier de sa r partie et pr t m aimer.
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
La jeune femme a des gestes d licats. Elle fredonne une chanson la mode, o le mot love revient r p tition. H l na observe son profil et le grain de sa peau immacul e. De temps autre, leurs regards se croisent et elle lui sourit. Elle porte le nom d une fleur, Jacinthe. Elle est amoureuse. Sinon comment pourrait-elle tre si heureuse laver les fesses d une vieille femme, amput e de surcro t?
- Il s appelle comment? demande H l na.
- Quoi? r plique la pr pos e avec l air de quelqu un qui revient de loin.
- Ton amoureux, il s appelle comment?
- Ma grand-m re est comme vous. Je peux rien lui cacher. Elle a des rayons X la place des yeux. Il s appelle Mathieu.
H l na regrette d avoir demand . Trop proche de Matthew. La machine souvenirs est facile d marrer. Elle se voit, par un froid avant-midi de janvier 1942, pench e la porti re de l automobile gar e devant chez elle. V tue la va-vite d une longue veste de laine, elle frissonnait. Quelles ont t les derni res paroles de Matthew? "Je suis d sol pour ce qui est arriv Fabi. Prends soin de toi et de ta m re. Je vais r gler quelques affaires l usine, pis je m en retourne aux tats. Je voulais te dire bonjour avant de partir. Je dois me pr senter une base militaire. Je H l na se souvient qu un train est pass en beuglant sur la voie ferr e, juch sur la butte, de l autre c t de la rue Roy. Elle lui a jet un il torve, car il emportait les derniers mots de son amoureux dans le n ant. L auto a avanc , puis tourn sur le coin en direction de l usine. Elle est rentr e boire une tasse de th chaud. Marie-Jeanne lisait dans sa chaise en serrant les grains de son chapelet. H l na n avait plus de larmes. L enterrement de sa s ur Fabi et l internement de son fr re Francis les avaient taries.
- Et vous, il s appelait comment?
H l na fixe les l vres entrouvertes de la jeune femme. Pourrait-on croire que les siennes avaient t recouvertes du m me velours? Que leur forme parfaite avait suscit le d sir des hommes? Que ses mains taient aussi agiles que les siennes?
- Il faut que je le rappelle, tant t. On est suppos s d ner ensemble midi. a va tre cool ! dit Jacinthe, sans forcer la r ponse d H l na. Il tudie en sociologie, au c gep. a fait presque un an qu on est ensemble.
- Matthew.
- Hein?
- Rien. Je pensais haute voix.
- J ai fini, madame Martel. Vous allez pouvoir vous reposer.
- Merci. T es ben fine.
- Pourquoi vous allez pas la conf rence en bas? a commence dans une demi-heure. Je peux vous pr parer le fauteuil roulant si vous voulez.
- Bah! De la parlotte.
- J ai crois votre amie, madame Lafreni re. Elle m a dit qu elle y allait. La conf renci re va parler de la fa on de "maximiser nos forces int rieures en vieillissant , ou quelque chose d approchant.
- Ben, qu a vienne prendre ma place! On verra ben si elle va maximiser autant.
- Vous tes dr le, madame Martel.
- Non, j suis vieille!
Pendant que Jacinthe se retire, H l na pose les yeux sur la derni re partie de son manuscrit, que son fils lui a apport e. Huguette va pouvoir finir sa lecture. Depuis son arriv e impromptue, deux jours auparavant, il n a pas donn signe de vie. Jean est ainsi, incontr lable et secret. Adolescent, il entrait parfois dans un tat de r verie dont il fallait le sortir en le secouant comme un pommier. H l na s est souvent inqui t e de ces absences. Elle les percevait comme une fuite du quotidien, une fa on de se couper de ses parents et de leurs querelles incessantes. Pourtant, elles n ont pas disparu la mort de son p re. Elles sont devenues un mur d indiff rence sur lequel H l na se brisait les dents. L incendie a t le moment d cisif qui l a loign pour de bon. Quand il a jet la montre calcin e sur la table, c tait comme s il avait crach une vip re qui lui rongeait le c ur. Il a claqu la porte et toutes ses tentatives pour le revoir avaient chou .
En attendant, la mort approche. Elle le sait. Son accalmie aura t de courte dur e. Une douleur est apparue dans sa hanche droite et une autre hauteur du foie. Comme un Petit Poucet, son cancer s me sur son passage. Pas pour retrouver son chemin, mais pour l effacer jamais.
CHAPITRE 4
La Tuque, novembre 1949
Mon ventre portait la vie pour la troisi me fois. Je savais maintenant en reconna tre la pr sence, comme si les deux premi res, bien qu elles ne se soient pas rendues terme, avaient assoupli le chemin. Je percevais la pression qui ferait bient t gonfler mes seins et en foncer les ar oles. Je t tais mon abdomen arrondi. J avais le c ur qui chavirait au lever chaque matin. tre enceinte me consternait. J avais peur que l autre femme en profite pour se mat rialiser dans le corps d un enfant. C tait insens , car depuis mon mariage avec Edmond, je me sentais lib r e. J tais devenue une femme de mon temps. Les photos de la noce en t moignaient. Je les montrais avec fiert . J tais superbe, envelopp e de dentelle et de tulle. Le bonheur tait l invit de marque. Il tait sur tous les visages.
Ce jour fut un beau moment de ma vie. l t 1943, je sortis de l glise Saint-Z phyrin et je descendis les marches au bras d un homme rayonnant. Nous formions un beau couple. Le soleil s clatait et une Cadillac d capotable, garnie de rubans, nous attendait pour nous emmener l h tel. Edmond me fit valser comme une princesse de cin ma. Je bus le champagne et dansai le charleston avec Yvonne, en relevant ma robe jusqu aux genoux. Marie-Jeanne en oublia son foie et son chapelet. Elle mangea avec app tit et s amusa des cabrioles de tout le monde sur la piste de danse. G raldine, champagne la main, nous fit un court hommage mouvant, en glissant des regards de tourterelle prise son Paul intimid . Francis avait la larme l il, mais le moral l ordre du jour. Sa joie tait visible et son motion m tait destin e. Je sentais chacun d eux heureux et fier pour moi. Ce jour-l , rien ne vint entacher le bonheur des Martel. Je m endormis toute nue dans les bras de mon homme et il me sembla que j avais laiss derri re moi les ann es les plus sombres.
Je tombai enceinte pour la premi re fois en 1947. Je m en rendis compte alors que je soulevais un li vre touff dans un pi ge. En desserrant le collet de laiton autour de son cou, son odeur de gibier s engouffra dans mes narines avec une violence que je ne connaissais pas. Je vomis d un coup tout le contenu de mon estomac. Edmond m entendit et rebroussa chemin.
- T es-tu correcte, H l na?
- Ben oui. J pense que mes sandwichs ont pas pass .
- Veux-tu qu on s en retourne?
- a va aller. J suis correcte, l .
Mais je savais que quelque chose avait chang dans mon corps. Je n avais pas de mots pour le d crire. Il me fallut quelques jours pour me rendre l vidence. La plus jeune des Martel portait un b b . Cela me causa une anxi t qui me poussa une agitation excessive. Je passais sans transition d une joie intense une peur irr pressible. S il fallait que le destin s vertue encore une fois d jouer mon bonheur!
Mon hyperactivit me mena tout droit une fausse couche. En l absence de ma m re, alors que je travaillais au jardin, je sentis un liquide chaud me couler entre les cuisses. Je me lavai rapidement, puis je r veillai Edmond pour qu il m emm ne l h pital. Il apprit de la bouche du m decin que j tais enceinte. Il r agit en me prodiguant plus d amour. Je voyais dans ses yeux son d sir d tre p re. Je le suppliai de ne pas informer Marie-Jeanne ni personne de la famille concernant ma fausse couche. Tout le monde avait v cu suffisamment de d ceptions depuis notre d part du Wayagamac.
Il fallut plusieurs mois avant que je sente nouveau les signes d un d but de grossesse. M me si je n en tais pas certaine, j avais envie, cette fois, de partager la nouvelle. Je n en eus pas l occasion. Mon corps me prit de vitesse et se lib ra en une journ e. J eus des saignements puis un arr t des sympt mes. Je ne pris pas la peine d aller l h pital ni d en aviser mon mari. J avais l impression que je serais comme mes fr res et s urs: incapable d enfanter.
Je me trompais. l t 1950, durant une canicule m morable, j accouchai d un beau gros gar on, apr s trente heures de travail. L effort en valut la chandelle. Mon enfant tait parfait. Beau comme le p tit J sus, aux dires de ma m re et de ma s ur Yvonne, plus tonitruante que jamais. Edmond avait la fiert d un paon en distribuant des cigares la ronde. Toute la famille exultait.
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
- a a d tre tout un v nement! s exclame Huguette, tout sourire.
- Mets-en, on aurait dit que je venais d accoucher des jumelles Dionne!
- J comprends. Apr s tout ce qui s tait pass dans votre famille.
- Tout le monde tait fier! Mon p tit Jean avait l air d un ange dans sa tunique blanche.
- Laisse-mo deviner! C est Yvonne qui a t la marraine.
- Pis son Antoine, le parrain! Si tu les avais vus! On aurait dit que c tait leur propre enfant.
- a a d tre des beaux moments!
- Ouais, c est vrai que j ai t heureuse dans ces ann es-l . Edmond tait pas encore tann de l usine, Marie-Jeanne avait retrouv des couleurs, malgr son foie qui faisait des siennes de temps en temps.
- Pis Francis?
- Y tait toujours l h pital Trois-Rivi res, mais il sortait de plus en plus souvent. Dans son cas, le temps avait l air d arranger les choses.
- J ai jamais connu a, avoir un enfant, murmure Huguette, songeuse.
- Mais t as l air d avoir connu le vrai amour, par exemple.
- a, oui! Deux fois plut t qu une!
- Continue donc lire au lieu de t exciter.
La Tuque, t 1950
Apr s le bapt me, une r ception se d roula dans l arri re-cour de la maison de G raldine. Ma tante avait dress une table sur laquelle les invit s posaient leurs cadeaux et une deuxi me pour les sandwichs, le g teau et les boissons. Il y avait du bleu et du blanc partout. Des rubans accroch s la cl ture, des ballons attach s aux chaises, des nappes brod es et des bouquets de fleurs compos s de marguerites et de campanules.
Mon fils passait de mains en mains et on s extasiait, sans m nager les superlatifs. Georges me fit la surprise de s amener en portant un berceau de bois.
- Tiens, la s ur! Ton gars va tre ben l -dedans. C est notre p re qui l avait fabriqu . On y a tous dormi. Je l ai fait r parer par un menuisier. Y ben fonctionnel.
- O tu l as trouv ? demandai-je avec motion.
- C tait dans le haut de la grange quand on vivait sur la terre. Quand on est partis, je l ai apport avec mo . Pas besoin de te dire qu il a pas servi.
- Oh! Georges, t es donc ben fin!
Je caressai le bois lisse, qui portait par endroits quelques cicatrices de son pass . la t te du berceau, du c t int rieur, mon p re avait sculpt un ours endormi, le museau entre les pattes. Il avait aussi enjoliv le pourtour de feuilles de ch ne et de petits fruits entrelac s qui cr aient une frise du plus bel effet. Je sentis mon c ur se serrer au souvenir de ses derniers jours. Malgr son caract re acari tre, Aristide avait une sensibilit qui fleurissait dans ses sculptures. La t te de cheval trouv e dans l tau de son hangar m apparaissait aujourd hui comme un geste d amour mon gard.
- Ton p tit Jean va ben dormir l -dedans!
- Francis! Je t ai pas vu arriver! dis-je en lui faisant l accolade.
- C est s r! Asteure que t as un b b , va falloir que je fasse la file!
- Arr te donc de te plaindre, tu l sais que j serai toujours l pour to . Comment a va?
- Pas pire. J fais des jobs pour un bijoutier Trois-Rivi res. J prends mes m dicaments. Mon docteur s occupe ben de mo . Mais des fois, les nuits sont dures. J peux pas m emp cher de penser Fabi, avouat-il en baissant la voix.
- Tu l sais que c tait pas de ta faute, Francis. J suis s re que Fabi est ben o c est qu a l est, pis qu elle est ben contente de voir qu on f te, toute la famille ensemble.
- Ouais pis quand est-ce que tu vas te d cider faire r parer ma montre? demanda-t-il d un air moqueur, en me touchant le poignet.
- Quand tu te repartiras une bijouterie ton nom!
Notre conversation fut interrompue par Yvonne qui essayait de calmer Jean, r veill par le brouhaha.
- FAIS DODO, MON P TIT ANGE! MA TANTE YVONNE VA TE BERCER!
- Pas si fort! clama Marie-Jeanne. Tu vas le mettre sur les nerfs, c t enfant-l .
- Ben non, MAMAN. Il sait QUE SA MARRAINE, A L AIME BEN GROS. PIS QU ELLE A DES GROS COUSSINS POUR L ENDORMIR!
- Ben comme c est l , y dort pas fort, parce qu elle a aussi un gros haut-parleur! Passe-mo -le, j suis habitu e. J en ai lev des braillards!
Sous les protestations de Georges et d Yvonne, Marie-Jeanne s empara avec d licatesse du b b et le balan a dans ses bras en lui chantant une berceuse. Autour d elle, le ton des conversations s apaisa et plusieurs la regard rent avec l il humide. Ma m re tait redevenue celle de notre enfance, quand elle nous consolait de nos peines d un regard tendre et d une chanson douce. Jean se calma aussit t et je pr parai le berceau qu on avait pos sur la galerie. Edmond vint me prendre par l paule quand Marie-Jeanne y d posa notre fils endormi. Je pressai la montre mon poignet pour qu elle arr te le temps. J avais l impression, pour une fois, que la magie op rait.
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, printemps 2002
- C est de valeur que ton gars ait pas entendu ce bout-l . Y m avait pourtant dit qu y viendrait.
- Y pareil comme Aristide quand il disait Marie-Jeanne qu y rentrerait avant la noirceur. C tait immanquable, a prenait un fanal pour le voir arriver. J pense qu il faisait par expr s pour la faire enrager!
- N emp che que ton fils a eu une belle entr e dans le monde.
- a, c est vrai, Huguette. Pis l ann e qui a suivi tait parfaite. C tait pas un b b difficile. Y faisait ses nuits, y pleurait pas pour rien, pis il tait presque jamais malade.
- a t a pas donn le go t d en avoir un autre?
- a me passait par la t te. J me disais que le destin allait d cider, mais c est pas a qu il y avait au menu. La vie, c est comme rouler sur une route qu on conna t pas. On a beau vouloir maintenir la direction, y a des virages qui sont pas mal secs.
- Dans ces ann es-l , ton chemin avait l air ben drette!
- Oui, il l tait. Je filais dessus sans m fiance, comme Isadora Duncan, sans savoir que moi aussi, j avais un bout de foulard qui se pognerait dans la roue!
CHAPITRE 5
La Tuque, automne 1954
- T es ben fou, Edmond! Une t l vision! m exclamai-je en portant la main ma bouche.
- Ouais, pis on va tre les premiers sur la rue l avoir. Mettez-la dans le coin du salon.
En cet apr s-midi de septembre, les deux livreurs avan aient avec pr caution sous l il mi-amus , mi-inquiet de ma m re. Jean avait tout juste quatre ans et sautillait autour du meuble impressionnant. Malgr mon enthousiasme, j essayais de comprendre comment nous allions payer cette folie. L un des deux hommes la brancha la prise lectrique et tourna un bouton pour la mettre sous tension. Puis il se recula, les mains sur les hanches.
- Faut laisser le temps aux lampes de se r chauffer, non a-t-il sur le ton d un scientifique pr sentant la d couverte du si cle.
- Veux voir, m man!
- Ben oui, Jeannot. Le monsieur a dit d attendre. Faut tre patient.
Je n aurais pas cru si bien dire. La t l de cette poque exigeait de l utilisateur une grande ma trise de soi. D abord, pour obtenir une image acceptable, malgr la neige et le gr sillement: c tait une t che incompr hensible que d orienter les oreilles de lapin qui tr naient en permanence sur le poste. Puis, il fallait de la patience pour endurer la mire et la t te d Indien qu un insoutenable et continu timbre sonore accompagnait quand il n y avait pas d missions. N emp che, nous entrions dans la modernit . D sormais, nous pourrions esp rer entrevoir la derni re p riode de certains matchs des Canadiens de Montr al, les combats de lutte d douard Carpentier et suivre le Survenant la voix chaude comme un pain qui sort du four. Un peu plus tard, P pinot et Capucine se chargeraient de divertir mon fils. Quant Marie-Jeanne, rien ne pourrait lui faire abandonner Le chapelet en famille la radio. Jusqu sa mort, la voix de monseigneur L ger entra dans notre cuisine et pr c da nos soir es de t l vision. C tait ce moment pr cis qu Edmond se trouvait un pr texte pour fuir dans son garage.
Nous vivions quatre dans un certain quilibre. Edmond gagnait notre cro te en travaillant au moulin papier, moi je m occupais de notre maison de la rue Roy et de tout ce qui concernait Jean. Je recevais un montant d argent pour la nourriture, les v tements et pour payer les comptes. Si je voulais un extra, je devais le demander. Marie-Jeanne me donnait un coup de main pour les t ches de la maison et pour temp rer les exc s d Edmond. Depuis quelques mois, il buvait de plus en plus fr quemment et son caract re changeait. L usine commen ait roder son amour-propre. Elle le cantonnait dans un r le d ouvrier avec la perspective d y passer sa vie. Edmond n avait pas de grandes ambitions, mais il avait besoin d air et de nature. Le m tier de garde-chasse lui aurait convenu merveille. Je sentais que, parfois, il se glorifiait de ma pr sence. J tais une femme qui attirait les regards. Petit petit, il en vint jalouser tout un chacun et me construire un crin inconfortable.
Quant Jean, il ne fr quentait pas encore l cole. Il passait de bons moments jouer en compagnie de Marie-Jeanne. Je les revois, assis la table de la cuisine, alors qu elle tentait de lui apprendre la valeur des cartes jouer. quatre ans, mon fils s exprimait plut t bien.
" a, mon Jeannot, c est la plus forte. C est un as.
"Pourquoi c est pas le monsieur avec la couronne?
"Parce qu il est le mari de la reine.
"Comme papa avec maman?
Marie-Jeanne me jeta un il de travers. Je voyais qu elle h sitait approuver tout lien entre Edmond et un roi.
"Pas tout fait
"Et lui, c est qui? , demanda Jean en soulevant un valet de pique.
"C est le serviteur. Le valet. Celui qui aide le roi et la reine.
"Comme to , grand-maman!
Marie-Jeanne d cida sur-le-champ que l apprentissage des couleurs et des quatre enseignes (pique, c ur, tr fle et carreau) serait suffisant pour cette fois!

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