La Lumière de nos ombres
61 pages
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La Lumière de nos ombres , livre ebook

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Description

Après un burn-out et une rupture amoureuse, Romain décide d’écrire une nouvelle page blanche à sa vie. En quête du deuil de son passé, le jeune homme va devoir se confronter à sa part d’ombre. Sa vie est l’assemblage des pièces d’un puzzle qu’il va tenter de reconstituer.
Romain l’amoureux de la vie, le passionné, va-t-il devenir écrivain ? Que va devenir sa rencontre avec Lucie ?
Ce roman est en quelque sorte une prise de conscience sur la façon dont les autres peuvent nous influencer dans nos prises de décisions.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 octobre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312084718
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Lumière de nos ombres
Jessy Vallet
La Lumière de nos ombres
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2021
ISBN : 978-2-312-08471-8
Avant -propos
La lumière de nos ombres,
La joie, la tristesse, la vie, la mort, l’espoir, le deuil, la colère, l’incompréhension, la peur, la honte, le pardon, l’acceptation, vivre avec, en nous. Des tout petits riens qui deviennent un tout que l’on range dans l’ombre jusqu’à ce que ressorte au jour notre côté sombre.
À travers les pages de ce livre, prenez ce qui vous fait du bien. Libérez-vous pour accepter la défaite, le regret, la tristesse, et tant d’autres choses, pour devenir libre de vos propres ombres.
N’oublions pas de remercier ceux qui croisent notre chemin pour le rendre meilleur, merci aux autres aussi qui, dans notre malheur, nous font grandir.
Quoiqu’il en soit, prenez soin de vous, et chaque jour rayonnez un peu plus.
Bonne lecture.
Ce soir c’était il y a des jours
La page blanche. Le corps, l’âme et l’esprit. L’état de conscience et d’inconscience. L’être pur et l’être impur. Ce que l’on croit, ce que l’on sait et ce que l’on pense. Être un tout et à la fois un assemblage de tout petits riens, des bouts d’histoire. Cette page blanche, je l’imagine vide et pleine à la fois. Je l’imagine végétale, minérale aussi. Lisse et parfaite.
Dans ma tête, dans ma réalité bien à moi. J’imagine tout nouveau départ comme une page blanche. J’ai cru un temps que toute nouvelle aventure me ferait oublier mon passé. C’est quand même plus facile de partir sans se retourner. Mais j’ai compris avec les années qu’une nouvelle page se tourne, uniquement si on accepte son passé, d’être soi-même et d’assumer ses erreurs. À cet instant-là, tourner la page prend tout son sens.
Avant d’être moi-même, ou avant quand j’étais celui qui voulait plaire aux autres, dirons-nous. Lorsque je me regardais dans un miroir, je m’arrêtais sur certains détails physiques, superficiels. Mes cheveux que je coiffais chaque matin soigneusement. Mon look, toujours soigné aussi. Une allure, de la tête au pied, impeccable, presque irréprochable. Je mettais des costumes bien taillés mais pas forcément les plus onéreux, une cravate, plutôt sobre et des belles chaussures de ville. Petit à petit, comme si je basculais mon être d’un quart de tour. Mais avec le temps, mes changements d’humeur, le chômage, je me suis laissé vivre façon hippie. Mes jambes déambulent et se traînent autant que mes cheveux poussent en bataille. J’ai laissé de côté mes costumes trop petits. J’en ai même donné, pensant ne plus jamais rentrer dedans. J’ai mis des jeans et des t-shirts. J’ai fini par grossir encore, alors j’ai mis des joggings et mes t-shirts, usés, sont passés de mode. Tout comme moi. Ma gueule est aussi vide que mon corps, que mon cœur.
Devant le miroir, aujourd’hui, je constate que tout s’est dégradé, bien plus que je ne l’aurais cru. Ce reflet traduit une image, le portrait de ce que je suis, à cet instant précis. Je me déteste, je déteste ce que je suis devenu. Je me dégoûte, et j’ai de la peine pour celui que je représente. Est-ce vraiment moi dans cette glace ? Je repose sur le sol ce grand miroir aux bordures dorées, chiné dans un vide-grenier et, d’un coup d’œil, je fais le tour de mon salon. Mes cartons empilés n’ont pas encore pris possession des lieux. Les murs sont froids, tristes. Ils sont blancs. Et ce n’est pas une nouvelle page blanche que je vois, mais le vide, la peur du nouveau départ. Je reste dans le silence. Sans finalement savoir qui je suis, ni où je vais.
Depuis une heure, écoutant d’une oreille un vieux film avec Michel Blanc, assis sur mon canapé, je divague. Les verres de rhum se remplissent puis se vident, ils s’enchaînent. Je m’arrête à temps pour ne pas sombrer dans l’ivresse et comprendre qu’il est temps que je reprenne ma vie en main. Comme un déclic dans ma tête.
Au petit matin, je me retrouve dans des vêtements qui sentent le sale, une maison en bazar et je manque d’ oxyg ène. Devant ma tasse de café, je repense à mon bel appartement qui vient de se vendre. Il était propre, refait quasi à neuf, dans un super quartier. Cet appartement, c’était ma vie d’avant, c’était moi sans être moi-même. Les potes, les soirées, ma vie avec Sonia . Bref , le quotidien et le boulot. Avec une goutte de café dans la bouche, une pointe de nostalgie dans mon cœur, je me sens soulagé de tourner cette page. J’avais besoin de couper la corde, de respirer un autre air, avoir un autre souffle. Je ne pouvais pas rester seul plus longtemps entre ces quatre murs. Sonia était déjà prête à refaire sa vie, alors je me devais d’avancer moi aussi. Comme si j’étais à un tournant de ma vie, et que ce logement représentait trop de choses à lui tout seul : mon passé, mon présent et ce futur qui était tout tracé. Je souffrais de cette vie de télé-conseiller qui était tout sauf du conseil. J’étais le punching ball des clients. Mais aussi des banquiers qui blâment les collègues et se renvoient les clients comme on se renvoie une balle, au lieu d’avouer leur incomp étence . En arrivant dans le monde du travail, je pensais que je grimperais facilement les échelons, je pensais qu’avoir des bonnes notes à l’école et obtenir brillamment des diplômes ferait de moi un bon élément pour une grande entreprise. Ai -je rêvé trop grand ? Il est vrai que je n’ai pas su m’adapter à ce monde bureaucratique qui n’est pas moi. Je n’ai pas compris les codes de cette vie professionnelle, qui d’ailleurs n’a rien à voir avec la vie. Le monde du travail est régi par des lois, des ordres et contre-ordres, parfois injustes et inégalitaires. On est des chiffres, des numéros, des N + 1 N – 1. Ça ne ressemble pas à grand-chose. Enfin c’est mon avis. Mais j’ai vite compris que mon avis, tout le monde s’en fout. Une chose est sûre, je n’ai pas su rentrer dans le moule et plaire aux bonnes personnes qui accordent bons salaires et bons postes.
BURN OUT . Le mot à la « mode ». Le mot qui parle à tout le monde et à personne. Parce que j’ai compris aussi que dans la vie, les gens savent, tout le monde a un avis sur tout. Et personne ne fait la différence entre savoir et croire et penser. Bref , dans mon cas. Il y a les anciens qui ne comprennent pas, parce qu’un métier, c’est fait pour faire rentrer de l’argent, pour vivre, et il faut bien vivre donc peu importe le métier et puis, un métier, c’est pour la vie, c’est ainsi. Il y a les autres qui jugent, sans que je sache pourquoi, sans me poser de question, qui ne voient en moi qu’un fainéant, un dépressif. Et la troisiè me cat égorie de personnes, celles qui en savent plus que les savants. « Ma coll ègue aussi en a fait un, mais ce n’est pas ça que tu as. Elle , elle arrivait au boulot, ne se souvenait plus de rien. Tu vois, c’est ç a, un burn out ! Toi , ce que tu vis, ce n’est pas ça »… À l’heure où les médecins et la sécu ont eux-mêmes de la difficulté à en donner une définition précise. Toi qui bosses depuis 30 ans au même poste et au même endroit. Toi qui pars depuis 20 ans au même endroit en vacances. Toi qui… Bref je ne vais pas rentrer dans ton jeu. Juste , toi qui crois savoir, ne me dis rien, je préfère. Voilà , ce que je n’ai pas le courage de dire aux gens : « Ta gueule ! ». Et pourtant, lever mon majeur et leur faire un gros doigt d’honneur, je crois que c’est ça dont j’ai besoin.
Romain Delormes, un homme au visage fermé, un homme fantôme depuis quelques mois déjà. La déprime, la dépression, la tristesse, les pleurs, la colère, les hallucinations, l’affabulation, la paranoïa, être là à entendre des mots, des jugements que les autres ne prononcent pas. Voilà ce que je suis devenu. Je suis désormais Romain l’incapable. Tout est confus. Ce soir, c’était il y a quelques jours. Le temps s’est arrêté devant ce miroir qui orne aujourd’hui mon nouveau salon.
– Romain, c’est fini. Tu pourras dire ce que tu veux, mais je suis désolée. Tout est fini. Je ne peux pas attendre éternellement que tu te décides à être heureux. Je ne peux pas conditionner mon bonheur au tien. Tu m’écoutes quand je te parle ???!!!
Non, je n’entendais pas. Il y avait bien une voix comme une musique de fond, mais ma tête était déjà ailleurs. Elle n’avait plus besoin de moi. Elle ne voulait plus de moi. On n’avait plus rien, plus d’amour, plus de bonheur, tout était fini. Et moi je subissais son choix, incapable de dire un mot pour me défendre. Bien sûr que j’aurais voulu qu’elle reste encore un peu, mais je ne pouvais pas lui imposer mon mal-être. Je plongeais dans la dépression comme on coule au fond de la mer. Et aujourd’hui, les choses n’ont pas beaucoup changé, à l’exception que depuis la vente de notre appartement, je n’ai plus de lien avec Sonia. Parfois, sa présence me manque un peu.
Je passe mon temps dans le noir, dans mon lit, dans ma tête. Je tourne en rond sur moi-même, avec pour seul guide mes pensé es. J ’ ai l ’impression que mes nuits conditionnent mes journées et que mes rêves se substituent à ma r éalité. Je ressens tout un tas de choses et son contraire. Je chasse sans cesse les idées noires qui me viennent à l’esprit. Je mets un peu de lumière dessus pour les transformer en idé es blanches. Rien n ’y fait, je vis dans le flou, dans l’ombre. Dans l’ombre de moi-même et de mon passé.
La fratrie est allongée dos au sol, les yeux face au ciel. Trois paires d’yeux pour des regards différents. Les nuages défilent les uns après les autres, poussés par le vent, avec cette sensation de liberté et d’ immensit é. Non , le ciel n’a pas de limite. D’ailleurs, la vie d’une manière générale n’en a pas. Mais ces limites, nous nous les créons nous-mêmes ou nous laissons les autres nous les imposer. Ce jour-là, Louis , Paul et moi avions pour seule limite notre imagination. C’était un après-midi de juillet où la contemplation des nuages était soudain devenue le sujet d’un débat houleux. Je voyais de la barbe à papa en l évitation, Paul quant à lui distinguait des animaux et Louis nous trouvait des personnages et nous en contait leur histoire. Paul et Louis se disputaient presque sur la vie de ce pirate et de ces poissons qui nageaient soi-disant entre deux cumulus. Ils essayaient tant bien que mal d’imposer leur réalité des choses, leur vision, qui n’était qu’imagination. Ils voulaient chacun avec exactitude percevoir quelque chose de réel. Mais nous étions petits, trop petits pour comprendre que la réalité n’est qu’une vision personnelle du monde et qu’il est impossible de demander à l’autre de regarder avec nos yeux. La vie me prouvait que, tout comme l’imagination, l’interprétation n’avait pas de limite non plus. Ces trois enfants qu’on était, âgés de 5, 8 et 12 ans, eux, démontraient à la vie que voir avec son cœur était plus beau parfois qu’avec ses yeux. On pouvait rester allongés comme ça des après-midis entiers, on adorait aller dans le champ quand les vaches étaient parties dans les stabulations. Ces instants-là, c’est ce que signifiait pour nous un bel été. Il ne nous en fallait pas plus pour être heureux. On était des gosses, on était soudés. Et puis aujourd’hui nos chemins se sont séparés. Les discours sont remplacés par des silences et nos regards, fuyants parfois, voient bien plus avec nos é gos et nos croyances qu ’avec nos cœ urs.
Un architecte et un avocat, voilà ce que sont devenus mes deux frères. Et comme souvent les dimanches midi, ils tentent de me rappeler que nous sommes un statut, une profession aux yeux de la société. Et par la même occasion, que je ne suis plus banquier, mais chômeur. Je ne sais pas qui a inventé les repas de famille du dimanche midi, mais je le maudis. Comme si on avait toute la semaine pour vivre une aventure extraordinaire qu’on racontera le dimanche suivant. Comme si la semaine était une épreuve et le dimanche l’examen final. Ça me stresse et m’angoisse. J’en arrive presque à comprendre et envier ceux qui s’inventent une vie, au moins, ils ont toujours un truc à raconter. Parce que rester dans le silence, c’est bien plus compliqué qu’on ne le pense. Comment dit-on déjà ? « Un silence vaut mieux qu’un long discours ». Peut-être pour les autres, mais pas pour moi. Lorsque je reste dans le silence, les autres inventent des réponses à leurs propres questions.
– As-tu des nouvelles de Sonia ? De toute façon, elle fait sa vie, c’est normal.
Comme si ma mère avait toujours besoin de parler des mêmes sujets. Elle en rajoute une couche en me demandant tous les dimanches midi ce que je vais faire de ma vie. Et systématiquement, elle finit tous ses monologues de la même manière : « Et qu’est-ce que vont dire les autres ? »
Mon père, quant à lui, a adopté le célèbre : « Tu devrais, mais c’est toi qui vois, mais à ta place, peut-être tu devrais. » Tout ça avec des silences ponctués de sous-entendus. Il dit toujours qu’il n’a pas de conseil à me donner, mais il le fait quand même. Lui , il a le droit d’être gros parce qu’il est âgé. Moi , si je suis gros, à mon âge, ce n’est pas normal. Et sans que je lui demande, il continue encore sur des sujets tout aussi sensibles pour moi. J’ ai l ’impression que quand mes parents me parlent, ils discutent entre eux de moi, sur moi. Je suis tellement mal à l’aise que je ne sais pas quoi répondre et surtout, je ne sais pas si je dois me défendre ou les croire sur parole . Avec le temps, j’ai fini par leur donner raison.
C’est comme si j’avais peur de les revoir chaque dimanche. J’ai tenté pourtant de décliner l’invitation, mais on m’a fait culpabiliser de ne pas venir aussi souvent qu’avant. Le problème, c’est que je commence à comprendre que j’ai peut-être un problème. Ce n’est pas normal que j’aie peur de mes parents, de leurs mots.
Avec mes frères, c’est pire, c’est comme si j’avais perdu un grade à leurs yeux. Paul dit me comprendre un peu, mais étrangement commence certaines de ses phrases par : « Je ne comprends pas pourquoi. » Il me dit que c’est mieux de vivre de sa passion, de se lever le matin pour quelque chose que l’on aime. Pourtant, il me répète que je dois bien subvenir moi-même à mes besoins et que ce n’est plus à mes parents de me faire deux, trois courses par-ci, par-là. Donc, d’après lui, je dois trouver un travail rapidement sans être exigeant et qui me passionne. Soit Paul croit au miracle, soit il est chanceux, et tout lui réussit.
Louis, qui est notre frère aîné, ne me comprend pas et ne se gêne pas pour me le dire. Être banquier, c’est avoir une situation stable. J’ai fait des études dans ce domaine, il n’y a donc aucune raison que je change mon parcours. En plus, c’est bien payé, donc je ne devrais pas me plaindre. Pour accentuer mon mal-être, je suis comparé au fils du voisin :
– Non, mais tu ne veux pas finir comme Rémy qui travaille en usine et qui compte le moindre de ses sous ! Regarde, il roule dans une vieille voiture qui pollue et qui lui coûte plus cher en travaux que le prix de la voiture !! Dans la vie, si on veut s’émanciper un peu, il faut se bouger. Ça n’est pas en regardant le ciel et en faisant des petits boulots qu’on construit quelque chose de stable.
Et comme si Louis voulait systématiquement me mettre le nez dans ma merde, il a le même comportement tous les dimanches.
Le dimanche midi, c’est vraiment une épreuve qui se finit toujours avec les mêmes sanglots. Je pleure en chemin jusqu’à mon nouveau domicile. Et pendant le trajet, c’est comme si je ramenais avec moi la honte, la culpabilité et la peur.
Ce soir, je n’ai envie de rien, je crois que c’est le dimanche de trop. Je vide dans l’évier le peu de rhum Chamarel qu’il me reste et, devant un verre de soda, je repense à Sonia. Elle est partie un lundi soir de janvier. On s’était fait tout un tas de promesses d’avenir à deux, qu’on n’a pas pu tenir. J’allais au boulot à reculons, j’étais bien un jour sur deux, elle n’a pas supporté de me voir sombrer. Et comme je la comprends. Je ne me supportais pas non plus. J’allais d’arrêt en arrêt, je ne riais plus, je me goinfrais de chocolat. J’étais négatif, je ne voulais plus sortir, j’ai même fait de l’agoraphobie. Ces maux traduisaient un trop plein. Comme si ma tête s’était levée un matin et qu’elle ne supportait plus cette vie métro-boulot-dodo qui n’était pas moi. Ensuite il y a eu le chômage, j’ai tout quitté pour aller mieux. Ce fut un échec. Je tournais en rond, je cherchais en vain ce que j’allais faire de ma vie. Pour Sonia, c’était trop, je ne sombrais plus, j’étais déjà mort par noyade. Qu’elle parte m’a fait l’effet d’un électrochoc. J’avais envie de tout quitter pour tourner la page. Je voulais la campagne, du vert, du frais. J’en avais marre du béton. Je rêvais d’espace, de liberté, d’avoir le temps de prendre mon temps.
Avec un peu de recul, je pense qu’on ne se correspondait pas. On n’avait pas les mêmes envies au même moment. Finalement, je ne lui en veux pas, et je ne m’en veux pas non plus. Nous ne voulions pas la même chose. Elle voulait des enfants, nous n’en avons pas eu.
La danse est mélodieuse, mon imagination est imperturbable
À la radio, j’entends que Sophie Luciani présente une exposition de ses photos. Je saisis photo et macro. Je retiens eau et goutte de pluie. J’ imagine d éjà une goutte d’eau bien transparente sur un fond marron foncé ou noir. Avec sous-jacente l’idé e qu ’une flaque d’eau va la recueillir. Je ne sais pas qui est Sophie et je ne sais pas pourquoi, mais ces quelques détails me donnent envie d’en savoir plus. Il est 6 h 30 du matin quand le réveil sonne et cet événement me revient presque comme une obsession. Mes yeux endormis ne s’ouvrent absolument pas. Mes oreilles et le reste de mon corps retombent dans le sommeil jusqu’à 9 heures.
Je m’impose la sonnerie du réveil depuis un mois. Cette incitation du conseiller Pôle Emploi m’aide beaucoup. Si ce n’était que moi, je vivrais plus la nuit que le jour. Mais la vie ne se vit pas la nuit, m’a-t-on dit. Depuis que je suis revenu à la campagne, non loin de là où j’ai grandi finalement, je m’attelle à trouver du boulot, mais ça n’est pas évident. Surtout quand vous êtes titulaire d’un bac + 3 et que vous êtes sur-diplômé pour à peu près tout ce qu’on vous propose.
Ce matin, le ciel ne comporte aucun nuage et le soleil est radieux. Ça fait du bien au moral, car l’hiver m’a un peu mis à plat. Un coup de fil pour connaître les horaires d’ouverture de l’expo, ensuite une bonne douche, un verre de jus et une pomme. Me voilà en route : pour atteindre mon but, il me faudra quelques kilomètres en voiture. C’est ça vivre à la campagne, tout est loin et il faut savoir prendre de l’avance au cas où tu tomberais sur un troupeau de vache s égarées, un tracteur, ou que sais-je encore.
J’ai été surpris d’apprendre qu’à dix minutes de chez moi, un lieu accueille des expositions d’artistes amateurs et confirmés. Un immeuble plutôt simple d’extérieur, n o 6 inscrit en gros. J’avance et j’entre dans ce que j’imagine le hall d’ entr ée. Personne . J’avance encore, dans la perspective d’une salle rectangulaire, un espace blanc, des photos légendées sur les murs , et surtout bien en vue le titre de l’exposition. À l’image des musées. Au lieu de quoi, je vois une table haute très longue avec des chaises à hauteur. Une grande salle de réunion. Un magnifique bar au fond à droite. J’avance et j’emprunte le couloir à gauche. Trop tard. L’ expo était devant mes yeux et je l’ai loupée. Je salue un homme dans son bureau et je fais demi-tour. Je recommence. Depuis le dé but. Le d ébut ? Y a-t-il un sens ? Un ordre logique et chronologique ? Je suis mon instinct.
Du rose, des bourgeons, un brin de soleil, un fond de ciel bleu. Le printemps. Le printemps s’est installé depuis quinze jours et le voilà immortalisé, suspendu entre ces murs comme si les autres saisons n’avaient jamais existé. Un tour sur moi-même. Un, deux, dix-sept tableaux. Je les compte, rayonnant autour de moi. Les fleurs roses à peine sorties de terre, à peine écloses semblent en mouvement. Le flou autour d’elles. Mi-jaune, mi-orange effaçant presque le vert des brindilles d’herbe. Ce tableau me rappelle la campagne où j’ai grandi et celle où je vis désormais, je crois deviner en arrière-plan un champ de blé. On dirait le champ du père Michel, là où on jouait avec mes frères. Et dire qu’on s’entendait si bien avant. Un peu comme dans toutes les familles, il y aura eu des hauts et des bas, mais maintenant, c’est le chaos. La guerre froide. On se fait passer des messages par notre mère et il faut dire qu’elle nourrit le truc. La concurrence, le regard des autres, ça a toujours été son moteur. Mais je commence à me rendre compte que tout ça m’a détruit. Comparé à Paul et Louis, je dérange. Eux ont des boulots convenables et, visiblement, ils sont parfaits en tous points. Moi, je ne suis pas comme tout le monde, je suis un gros. Et plus encore avec la dépression. De plus, je m’intéresse à l’art, oui j’aime la peinture, l’écriture et les spectacles. Je ne m’intéresse pas au sport et d’après eux, c’est pour ça que je suis gros. Je ne mange pas bien, parce que je vis comme je peux avec les moyens que j’ai. Ça me ronge de devoir justifier mes refus pour des postes en agence bancaire au profit de CDD en tout genre. Parce qu’au fond de moi j’aime cette vie où je découvre de nouveaux boulots. Et lorsque je me confie sur mon souhait de me former à autre chose, on me contrarie en m’expliquant : « Tu fais bien comme tu veux, c’est ta vie. » Alors que moi, je voudrais juste un peu de soutien, je cherche une solution pour avancer.
J’essaie d’oublier ma famille et je me replonge dans l’expo de Sophie . À chaque tableau sa fleur, son détail. Sur la photo de droite, les pistils semblent mener une danse. Les pétales jouent une douce musique. Ils s’arrondissent d’ un rose sucr é. J’en savoure l’instant. Et soudain, je me souviens du jour où mon ami Thomas m’a annoncé qu ’il voulait être danseur. Il n’a pas vraiment réussi comme il le voulait, alors il a monté sa propre troupe. Il a fini par créer une école de danse. Il a bossé comme un dingue et il mérite sa réussite. Mais parfois je suis envieux. Il a assumé ce qu’il est et ce qu’il aime, je crois que je suis jaloux de ce qu’il arrive à être lui-même. Je ne lui ai jamais parlé de ce que je ressens, parce que ce n’est pas sa faute si je n’ai pas encore trouvé ce qui me passionne, ce qui m’anime.
… Première série, dernier tableau. Tout y est vert, hormis l’intérieur des pétales et le pistil. Un bleu discret capte un instant mon attention. Mais les pistils, eux, m’interrogent, comme deux grains de café accrochés d’une façon étrange. Je me rapproche. J’ai envie de percer le mystère. En penchant légèrement ma tête vers la droite, le reste disparaît. Les « grains de café » deviennent des pieds et les tiges du dessus, des jambes. Comme si un corps était enfoui sous les pétales, les feuilles et la tige. Cette photo m’emporte dans un film d’ animation. J ’en oublie l’exposition, je suis attiré par ce personnage inventé par mon imagination. Je lui invente une vie, une aventure. J’avais commencé un roman, il y a quelques temps maintenant. Et ce que je vois ici pourrait appartenir à l’univers de mon personnage qui se prénomme Tam . Mon roman a déjà son titre, Les Aventures de Tam Nouille . Ou l’histoire d’un petit garçon qui se fait moquer pour son nom, ses origines asiatiques, ses idées d’aventures.

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