La Mémoire de l’aile
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Description

Angéline, Lilith, Mélusine. Trois prénoms, un seul personnage énigmatique, assoiffé d’envol et de créativité, qui vit au cœur d’une forêt, en symbiose avec la nature. C’est en suivant une confrérie de corneilles en pleine tempête de neige que Beltran Aguilar, hybrideur de roses et ancien pianiste, rencontre la mystérieuse femme aux pas ailés, résurgence de la Mélusine mythique. Au fil de la fascinante révélation de leurs origines, s’amorce entre ces deux solitudes aimantées une relation aussi improbable qu’espérée.
Artiste marginale, victime de préjugés, Mélusine est internée à la suite d’un délit étrange. Forte des pouvoirs de l’imaginaire, cette femme-oiseau, ivre de liberté, tentera de transformer les barreaux de sa cage en labyrinthe salvateur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 octobre 2011
Nombre de lectures 10
EAN13 9782895972181
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA MÉMOIRE DE L’AILE
DE LA MÊME AUTEURE
Poésie
Le châtiment d’Orphée, Ottawa, Éditions du Vermillon, 1990. Prix de poésie de l’Alliance française d’Ottawa-Hull 1991.
Lèvres d’aube. Suivi de l’Ange au Corps, Ottawa, Éditions du Vermillon, 1992. Prix de poésie de l’Alliance française d’Ottawa-Hull 1993.
Pavane pour la naissance d’une infante défunte (collage dramatique), Ottawa, Éditions du Nordir, 1993.
Noces d’ailleurs, Ottawa, Éditions du Vermillon, 1993. Prix du livre d’Ottawa-Carleton 1995.
La femme sauvage. Livre I de la trilogie Miroir de la sorcière, Ottawa, Éditions du Nordir, 1996.
Sacra privata. Livre II de la trilogie Miroir de la sorcière, Ottawa, Éditions du Nordir, 1997. Grand Prix du Salon du livre de Toronto 1997.
Les visions d’Isis. Mystères alchimiques en vingt-quatre heures, Ottawa, Éditions du Vermillon, 1997.
Le livre des ombres. Livre III de la trilogie Miroir de la sorcière (poésie accompagnée de cinq collages de l’auteure), Ottawa, Éditions du Nordir, 1998.
Lithochronos ou le premier vol de la pierre (poésie écrite avec Jacques Flamand et illustrée de 15 photographies de l’auteure), Ottawa, Éditions du Vermillon, 1999. Prix Trillium 2000. Traduit en anglais.
Que l’apocalypse soit! Chants nouveaux de la Sibylle (poème dramatique coécrit avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions David, 2000. Traduit en roumain.
Cigale d’avant-poème (illustrations de Christine Palmiéri), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2003.
Géologie de l’intime (poésie écrite avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2009.
Prose
Le livre des sept voiles (récit), Ottawa, Éditions du Nordir, 2001. Traduit en roumain.
Roman
Depuis toujours, j’entendais la mer, Ottawa, Éditions David, 2007. Prix Christine Dumitriu-Van-Saanen 2007; Prix du livre d’Ottawa 2008; Prix Émile-Ollivier 2008; Prix LeDroit 2007. Traduit en roumain.
Catalogue d’exposition
Regard de la main / In the Hand’s Eye. Catalogue d’exposition solo à la Galerie d’Art de l’Alliance Française d’Ottawa, du 3 au 27 novembre 2009. Brochure couleur de 34 pages, textes en français et en anglais.
Traductions littéraires
Levenson, Christopher. Belvédère (poèmes choisis et traduits avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2001.
Rosenblatt, Joe. Le perroquet fâcheux/Parrot Fever (fable surréaliste traduite avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2002.
Burnett, Virgil. Leonora (poèmes et dessins, textes traduits avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2003.
McInnis, Nadine. Ce feu qui dévore/First Fire (poésie traduite avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2005.
Lampman, Archibald. A Gift of the Sun/Le don du soleil (poésie traduite avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2006.
Crozier, Lorna. Apocryphe de la lumière (poésie traduite avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2007.
Ferguson, Heather. Le lapidaire/The Lapidary (poésie traduite avec Jacques Flamand), Ottawa, Éditions du Vermillon, 2009.
Andrée Christensen
La mémoire de l’aile
ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Christensen, Andrée
La mémoire de l’aile/Andrée Christensen.
(Voix narratives) ISBN 978-2-89597-152-8
I. Titre. II. Collection : Voix narratives
PS8555.H677M45 2010 C843’.54 C2010-906540-9

ISBN format ePub : 978-2-89597-218-1

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario et la Ville d’Ottawa. En outre, nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.

L’auteure remercie la ville d’Ottawa et le Conseil des arts de l’Ontario pour l’aide financière accordée à l’écriture de ce roman.

Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3
www.editionsdavid.com
Téléphone : 613-830-3336
Télécopieur : 613-830-2819
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Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2010
Prologue
Homme-oiseau / Femme-oiseau

Au fil du temps, dans l’orfèvrerie précolombienne, les représentations de chaman-oiseau devinrent des icônes en forme de cœur.
Gerardo R eichel- D olmatoff, Goldwork and Shamanism
Il faut du cœur pour devenir un chaman-oiseau, ou pour en devenir une, le courage d’être, d’accepter la séparation de la vie que l’on avait choisi de vivre; le soi encore incomplet, le soi jamais totalement présent, le soi aujourd’hui prêt à une transformation en pur esprit de l’air. Mais auparavant, au faîte de la solitude qui constitue la première épreuve, il y a le soi choisi pour supporter la forteresse du froid, la fournaise ardente; le soi qui doit jeûner jusqu’au seuil de la mort; le soi qui doit se gorger de jus de tabac sacré, jour après jour, jusqu’à ce que les visions se manifestent naturellement; le soi qui doit accepter le don terrifiant de la voyance, prix de l’extase; le soi qui, à grand risque, doit reconnaître intuitivement son esprit gardien et l’apprivoiser; créer à partir de cris d’oiseaux et de calebasses, de plumes et de crachats, les instruments de sa vocation secrète; le soi qui prête sa voix aux animaux qui la lui renvoient, grossière, mais infiniment plus souple et polyvalente; le soi qui doit, neuf jours durant, rester pendu à un arbre. À la fin de toutes ces souffrances, vous retrouvez l’esprit de la Mort, seul à venir vous ravir. Mais soyez sans crainte. Purifié, un jour vous ressusciterez en un être nouveau, destiné à servir, à guérir, à récupérer des âmes perdues. Poète, destiné à chanter. Mais d’abord, âme voyageuse, vous avez encore une épreuve à surmonter. Le vol, comme unique façon de rentrer chez soi. Venez. Première leçon : comment faire du repliement de vos ailes, un battement du cœur.
Olive S enior (Traduction de l’auteure)
PREMIÈRE PARTIE
L’effet papillon

Le battement des ailes d’un papillon au Brésil déclenche-t-il une tornade au Texas?
Edward Lorenz, climatologue, auteur de la Théorie du chaos
Dans cette forêt ancienne, où se dressent des troncs gigantesques, imposantes colonnes d’un temple à ciel ouvert, règne une atmosphère de sacré. Au dire de certains, c’est au cœur de cette forêt profonde que tout commença. Bien avant l’arrivée des humains, les dieux auraient habité ce lieu ancestral et nommé les arbres, gardiens de la terre. L’histoire du monde hante chaque branche, chaque tronc, chaque racine plongée dans la poussière de ses morts.
On s’avance en forêt comme en soi-même, avec une impression d’ambivalence, livré à la plénitude de son insondable mystère. Tour à tour, nous sommes rassurés par sa fluidité féminine, son intimité enveloppante et maternelle ou alors, menacés par son espace sans limites, sa terrifiante gueule de ténèbres, si semblable aux angoisses de la nuit des temps et aux révélations de l’inconscient. Qui, sinon le rêveur au cœur pur, peut dévoiler la véritable dimension de la forêt? Ne sait-il pas, par intuition, qu’elle est un nid immense, à la grandeur de l’âme humaine?
Au loin, le martèlement régulier d’une hache. Emmaillotée de conifères enneigés, une chaumière de bois aux yeux clos respire d’un souffle paisible. Dans la cour arrière, une jeune femme appuyée à la margelle du puits fait descendre un seau. Elle enlève un de ses gants de laine. Sa main a la rugosité de l’écorce, comme les mains de tous les gens du pays.
Elle tend l’oreille vers la maison. Dans sa préoccupation maternelle, elle croit entendre son bébé appeler, gazouiller, se retourner dans son berceau. À distance, elle veille tendrement au-dessus de lui. Puis, ses yeux glissent vers la forêt, son regard se perd très loin au-delà de la pinède, là où elle a accouché, il y a à peine plus d’un mois.
* * *
Ce jour-là, elle s’était aventurée en forêt pour porter un goûter à son mari qui fendait du bois quand, soudain, le vent se leva et une neige abondante se mit à tomber, effaçant toute trace de pas. Son pied heurta une pierre dissimulée sous la fine couche de neige. Elle culbuta, s’étala de tout son long. Elle se releva avec peine, palpa son ventre rebondi, en proie aux premières contractions du travail. Son enfant était sur le point de naître, et elle se trouvait à plus d’un kilomètre de la maison. Elle se cuirassa contre la douleur de plus en plus envahissante, diffusant jusque dans les reins. Même en courant, elle n’aurait pas eu le temps de se rendre chez elle. De toute façon, ses jambes flageolantes ne la portaient plus. Elle ne put retenir un cri que seul le noroît entendit. Les contractions s’accélérèrent et des sécrétions marron-beige coulèrent le long de ses cuisses, signalant la rupture du bouchon muqueux. Elle se mit à l’abri sous un pin centenaire, se laissa tomber au sol. Ses jupes relevées au-dessus de sa tête, elle arracha sa culotte de laine puis, à quatre pattes, commença à pousser en invoquant le nom de tous les saints du calendrier liturgique. Elle retenait ses hurlements, de peur d’attirer les loups. Un gant entre les dents, elle mordit de toutes ses forces, puis agrippa une branche, la secouant sans relâche.
Petit à petit, une tête se dégagea de sa vulve dilatée. Vinrent les épaules. Enfin, visqueux de sang, tout le corps apparut. L’enfant rouge tomba dans la neige. Le choc du froid provoqua un premier vagissement, dépliant les alvéoles pulmonaires qui s’emplirent d’air glacé. L’enfant toussa, râla. « Il faut faire vite », pensa la mère. Aussitôt, elle trancha le cordon ombilical avec le poignard encore attaché à sa taille et blottit l’enfant contre la chaleur de sa poitrine, sous son manteau de peau. « Une fille, ma fille! » s’exclama-t-elle, en découvrant son sexe.
Encore tremblante, elle appela au secours. À peine quelques instants plus tard, une voix familière lui répondit. « Sylvana, me voici ». Hrafn, son mari, surgit de derrière un buisson. Il vit la neige rougie et la trace que sa femme laissait derrière elle. Il ne put réprimer un cri de joie et déposa un baiser délicat sur la tête presque chauve de sa fille, un autre sur la joue de sa femme. Sourire radieux aux lèvres, il les transporta toutes deux dans ses bras vers la maison.
La jeune mère entendit un froissement d’ailes. Tourna la tête un instant. Derrière elle, poussant des croassements de satisfaction, une corneille dévorait à plein bec le placenta de la nouveau-née, dernière matière du temps où mère et fille ne faisaient qu’une. Dans cette région du pays, la masse sanglante expulsée après l’enfant signifiait « mon second, celui qui me suit». Un frisson d’horreur lui parcourut l’échiné mais, superstitieuse, elle n’osa pas signaler l’incident à son mari.
* * *
Toujours devant la margelle du puits, Sylvana remet son gant puis, d’une main tremblante, fait remonter le seau d’eau. Une plume de corneille flotte sur la surface. Les muscles de son visage se crispent. Elle saisit la plume, la jette derrière son épaule gauche, en se signant, et retourne, titubante, vers la maison.
Il fait bon à l’intérieur. Elle enlève son manteau et le dépose sur une chaise, met une bûche dans le poêle. Elle secoue ses longues tresses sombres saupoudrées de neige. En étirant le bras pour prendre une bouteille de whisky, elle fait tomber un missel. Un vieux missel poussiéreux aux pages jaunies et recouvert d’une peau tachée. Elle se signe de nouveau, s’offre une longue rasade pour chasser les derniers frissons de froid. Prise d’un léger vertige, elle se cramponne à la chaise devant elle, jette un coup d’œil dehors, tend l’oreille vers la fenêtre. Le martèlement continu de la hache la rassure. Elle regarde l’horloge. Son mari en a encore pour au moins une heure.
Des pleurs aigus attirent son attention. Essayant tant bien que mal de maintenir son équilibre, Sylvana glisse la bouteille d’alcool dans la poche de son tablier, se dirige vers la chambre du fond. Fondante d’admiration devant sa progéniture, elle prononce plusieurs fois son nom d’un air chantant, l’orne de nombreux glissandos, sa voix chaude et roucoulante grimpant de plusieurs octaves. Elle détache les mots, les répète lentement avec, chaque fois, des embellissements hyperboliques, des onomatopées et des accents de surprise.
Aux cris stridents succèdent des gazouillis. « Voilà, ma petite sirène, tu vas bien dormir maintenant; quelques gouttes d’alcool n’ont jamais fait de mal à un bébé. » La jeune femme revient dans la pièce principale, son poupon emmailloté dans les bras. Elle le dépose dans un porte-bébé de daim qu’elle ajuste sur son dos au moyen de courroies. Lampe à huile dans une main, elle se penche, ouvre une trappe grinçante, s’engage dans le grand trou noir de la cave, obscur et clos comme le sein d’une mère. Par prudence, son mari lui en avait déconseillé l’accès, craignant qu’elle prenne peur des rats et des souris et qu’elle ne se blesse. Il se méfiait aussi de l’escalier glissant, surtout quand elle avait trop bu.
Une nuit trouble aspire Sylvana. Sa lampe éclaire la noirceur animale, sournoise. Que de fantômes grouillent autour d’elle, en elle! À chaque mouvement, une descente en profondeur dans un passé tellement lointain, qu’il échappe à sa mémoire.
Raide et étroit, l’escalier gémit sous ses pas incertains. Sa botte écrase un nid de perce-oreilles sans le voir. Elle sent les minces exosquelettes craquer sous son talon, imagine la substance gluante qui s’en échappe. Ses boyaux se tordent. Elle n’a pas l’habitude de tuer. Même les mouches qui entrent dans la maison sont patiemment escortées à l’extérieur. « Il faut respecter les plus petits que soi, protéger les faibles», lui avait-on inculqué à un jeune âge. Elle prend une autre gorgée de whisky pour oublier son geste infortuné.
Do, do, l’enfant do, l’enfant dormira bien vite. Do, do, l’enfant do, Angéline dormira bientôt, chantonne la mère au bébé confiant qui ne tarde pas à fermer les yeux. Dans cette nuit de la terre, les murs glaiseux sont noirs et suintants et dégagent une odeur de moisissure. Malgré le froid, des gouttes de sueur perlent sur son front. Elle pose la lampe sur une table de bois. La flamme geint, soupire. Elle entend le malaise de la lumière, regarde avec inquiétude ses reflets fiévreux éclairant des toiles d’araignées. Une petite mite touche la flamme, se consume dans une mort soyeuse. Sylvana détourne aussitôt le regard. Elle dépose avec soin le nourrisson, admire ses joues roses et rebondies, le duvet blond et follet qui orne son crâne. Elle caresse ses petits pieds, bien au chaud dans les chaussons de laine qu’elle lui a amoureusement tricotés, plusieurs mois auparavant.
Le visage de la mère s’enflamme. Au calme succède l’agitation. Ses traits se durcissent, ses yeux se troublent. Elle fouille nerveusement parmi les outils de son mari. Un couteau de chasse! La lumière rebondit sur la lame, allume son regard d’un éclat diabolique. Ses yeux roulent dans leurs orbites, sa bouche se tord en prononçant des mots d’une voix gutturale et caverneuse, si loin de ses habituelles intonations, pures et légères : « Seigneur, pourquoi exigez-vous de moi ce sacrifice? Ne vous ai-je pas déjà donné mes deux premières-nées? N’est-ce pas là une preuve suffisante de ma soumission à votre volonté?» Ses yeux se posent douloureusement sur l’enfant. «Angéline, pardonne-moi. Tu sais combien je t’aime. »
Une force au-delà d’elle-même l’envahit. Sa respiration s’accélère. Le manche du couteau lui brûle la paume. D’un geste ferme et décidé, elle lève le bras, brandit l’arme au-dessus de l’enfant qui se réveille brusquement, pousse un cri à fendre l’âme.
Plus haut, la trappe grince, s’ouvre. Un rayon de lumière éclaire la descente de l’escalier.
* * *
Le même jour, à des centaines de kilomètres au sud-ouest de cette forêt, un autre paysage. Une même saison, pourtant si différente. Dans ce coin de pays, la forêt est une mer végétale immense, toujours verte. À perte de vue, de violents roulis et tangages de chlorophylle. Dans une transfusion alchimique de ténèbres et de lumière, la lente respiration d’oxygène et d’oxyde de carbone des fossiles verdoyants, à la mémoire centenaire. Des cimes puissantes ouvrent grand les yeux au-dessus de l’écume brumeuse de la forêt.
Ici et là, où sont tombés quelques vieux géants, des clairières ensoleillées où bouleaux et frênes s’étirent pour se gorger de soleil. Une combustion irrépressible fait exploser le creuset des bourgeons, embrase les ramures d’un vert acide et lumineux. Émergeant des limbes frais et humides, aux lueurs de vitrail, des colonies de fougères déroulent leurs crosses tendres au-dessus de lichens jaunes ou gris pâle, ces acolytes veloutés de la pierre. Lourd, riche d’humus, le terreau noir exhale des parfums de sacré.
La plupart entendent un silence où seules les pensées font du bruit. Or, pour qui sait écouter, la nature n’est jamais muette. Il suffit de tendre l’oreille et le rideau se lève sur le murmure d’invisibles présences qui fourmillent dans les chemins secrets de l’ombre. À tout moment, la forêt tremble, frissonne, animée de mille vies.
En cette journée de printemps, au sommet d’un majestueux pin parasol, se déroule un drame invisible aux yeux des humains. Dissimulé dans les branches de la cime, irrégulière et étalée, au feuillage vert sombre, un nid de corneilles, emmêlement de branches et de brindilles. Au centre, un plancher de terre séchée, tapissé d’herbe, de mousse, de feuilles et de lambeaux d’écorce. Trois oisillons affamés, cou tendu, bec déployé, réclament la becquée. Les parents s’affairent, vont et viennent, à la recherche de graines, de fruits blets et de larves d’insectes qu’ils enfoncent au fond de deux gorges impatientes, ignorant un troisième corbillat, malgré ses cris percutants.
Au lieu du plumage brun noir de ses frères, le malheureux oisillon est couvert de plumes blanches, phénomène rarissime chez les oiseaux. Est-ce à cause de cette aberration pigmentaire que les parents l’ignorent et que les deux autres oisillons l’assaillent sans relâche, lui picorant cruellement la tête, arrachant les reliquats de son mince duvet? Plus faible que les autres, il n’a pas la force de résister aux attaques répétées.
Pourtant, il y a à peine quelques semaines, blotti dans la tiédeur douillette de sa coquille de calcaire, il sommeillait, comme les deux autres, soumis aux douces lois de la rêverie. Yeux fermés, il survolait déjà avec confiance les crêtes bleutées des montagnes; de ses plumes, il effleurait la tête des bouquetins, dont les panaches caressent les nuages. Puis un jour, une force supérieure l’interpella, le contraignit à se retourner, l’incita à frapper de son bec les murs de son logement. Malgré sa fatigue, il s’enhardit, cogna, tapa. Enfin, la coquille se fêla. Le salaire de son labeur, la liberté.
Un cri de détresse. L’oisillon dominant vient de projeter le malheureux albinos par-dessus bord. Les parents reviennent au nid, ne semblent même pas s’apercevoir de l’absence de leur troisième rejeton et continuent de donner la becquée aux deux gloutons.
Au pied de l’arbre, épargné par les branches qui ont amorti sa chute vertigineuse, l’oisillon blessé, terrifié et affamé, continue de pousser des cris que les parents ignorent. Combatif, il dresse sa tête chauve, continue en vain d’appeler. Ses faibles pattes le supportent à peine, pourtant, il mouline des ailes, se déplace courageusement par petits bonds.
Un bruit soudain l’inquiète. Au sol, à quelques mètres de lui, des craquements de branches, puis des fracas de feuilles sèches bousculées se rapprochent. Un cri guttural glace l’air. Le cri d’alarme d’un faisan qui s’envole. Des geais bleus le relaient d’une série de notes râpeuses et discordantes, enroulées et répétées. Des mésanges à tête noire et des sittelles inquiètes volent en nuée, lancent des appels à tous ceux qui sauront les entendre. Au loin, l’écho de gloussements, de glapissements aigus. La forêt entière est en alerte. Paralysé de frayeur, l’oisillon n’a plus la force d’avancer, ni même d’émettre un son. Ses petites plumes se hérissent. Une ombre géante s’approche avec précaution, s’abat sur lui. Une main. Une main verte et bleue.
* * *
Le même jour, sur un autre continent, dans une somptueuse roseraie regorgeant de rosiers thé, de rosiers du Bengale, de Perse, de Syrie, de Chine. Des fleurs blanches, au velouté distingué, au cœur délicat et doré; des roses abricot, à la tête ébouriffée des pavots, au parfum puissant et voluptueux; des roses jaunes, nuancées de carmin, touffues comme des têtes de dahlia. Dans ce labyrinthe qui colore l’air de ses enivrants parfums, une vie florale triomphante de roses à cinq pétales dont l’expression et la symétrie ont le charme d’un visage à la Botticelli, de roses aux cent pétales, aux coupes rondes et si profondes qu’on y boirait son âme. Tonnelles et treillis ploient sous le poids de l’explosion parfumée de rosiers grimpants, de rosiers lianes, de rosiers fontaines. Des noms à faire rêver : Cuisse de Nymphe émue, rougissant d’un rose soutenu au centre, pâlissant sur les bords; Boule de neige, une rose Bourbon aux fleurs de camélia; Centenaire de Lourdes, au rosé très tendre à grand onglet blanc; La Sylphide, inspirée du ballet dont la musique du même nom fut écrite par Chopin, et rendit célèbre le danseur russe Nijinski; La noisette Étendard de Jeanne d’Arc; Souvenirs de la Malmaison, nommée d’après la roseraie de Joséphine de Beauharnais. Soutenant le chatoiement de couleurs, les tiges lisses ou hérissées d’épines féroces, garnies de feuillage aux mille nuances de vert, du vert pomme au vert émeraude, du vert de mer au vert-dragon; des sépales lisses, velus ou frangés, qui permettent de retracer la lignée de la plante; des boutons pulpeux, plus appétissants que bouches de courtisanes, d’autres qui rappellent le bicorne de Napoléon.
Toutes ces roses font l’objet de l’attention passionnée d’une seule femme, Albarosa qui, depuis dix ans, de l’aube au crépuscule, plante, taille, sarcle, arrose, ébourgeonne, engraisse, écussonne. Elle connaît le nom des deux cent cinquante variétés qu’elle cultive et se vante de pouvoir les reconnaître les yeux fermés, rien qu’à leur parfum. La rosiériste a peu de temps à consacrer à son mari et à son fils. Elle n’a d’yeux que pour cette reine des fleurs qui rivalise avec les rosaces des plus belles cathédrales et qui, depuis plus de huit cents ans, inspire peintres et poètes, chorégraphes et musiciens, orfèvres et joailliers. Dans ce véritable musée de roses, une absence étonne. En effet, dans les haies et massifs, autour des colonnes et des arcades, sur les murs et les clôtures, il n’y a aucune rose rouge.
Sous le chapeau de paille qui la protège du soleil cuisant, le visage d’Albarosa a les traits durs, la bouche crispée d’une grande blessée de l’âme. Pourtant, dans ses yeux bleu gris, au regard toujours brumeux et mouillé, une sensibilité à fleur de peau.
Surplombant le jardin enchanteur, une somptueuse maison blanche, aux murs recouverts de glycines, regorgeant de bougainvillées. Du côté est s’élève une tour ronde, au toit recouvert de tuiles rouges. De la fenêtre ouverte s’échappent les premières notes de La jeune fille et le rossignol, une Goyescas d’Enrique Granados. Le jeu de son fils est si troublant que la jardinière s’arrête, dépose son sécateur, tend une oreille inquiète.
Soudain, un croassement trouble l’air. Le piano s’arrête brusquement. Beltran, un jeune adolescent, apparaît au balcon. Il a le même regard mélancolique que la jardinière, sa mère. « Tais-toi, va faire du bruit ailleurs », lance-t-il à la corneille, ses grands yeux bleu noir en colère. Il retourne à l’intérieur, claquant les portes derrière lui.
Un autre graillement rauque et discordant se fait entendre. L’adolescent poursuit son jeu en dépit des appels insistants du corvidé. Albarosa prend son râteau, tente de chasser l’oiseau qui vient de s’installer sur une tonnelle de roses blanches. «Va-t-en, sale bête, ne sais-tu pas que tu troubles la concentration d’un prodige? » crie-t-elle, agitant l’instrument aratoire en direction de l’oiseau qui s’envole et se perche sur un poirier voisin. Le vacarme recommence de plus belle. Beltran revient sur le balcon, menace l’oiseau du poing. La corneille se tait. Soudain, elle se met à roucouler comme une tourterelle triste, puis à émettre des sons semblables à des murmures humains. Le jeune musicien retourne au piano. Avant même une première note, les croassements reprennent.
Quelques minutes plus tard, Beltran sort du bâtiment central de la maison, muni d’un arc, superbe arme en bois de pêcher offert en cadeau par sa mère à l’occasion de ses treize ans, et d’un carquois regorgeant de flèches accroché à l’épaule. Avec la confiance calme d’un archer zen, il s’agenouille dans le sentier de gravier, tend son arc, pouce placé autour de la corde, immédiatement sous la flèche, et bien rentré. Les premiers doigts tiennent fermement la corde, retenant ainsi la flèche en place. Il vise l’oiseau qui sautille sur sa branche, portant dans son bec une touffe de fleurs de poirier et qui ne songe même pas à s’envoler devant le danger imminent. Lorsque la corde est tendue au maximum, le jeune homme ouvre les doigts qui retiennent le pouce. La corde bruit, la flèche vole avec la précision fulgurante de la foudre. La corneille perd l’équilibre. Le petit bouquet de fleurs tombe au sol, suivi de la corneille, flèche en travers du corps. Immobile derrière un massif, la mère, qui observait la scène de loin, se réjouit de la démonstration de l’évidente habileté de son fils. «Enfin, Beltran est devenu un homme», pense-t-elle naïvement avant de reprendre son travail.
«Tu as ce que tu mérites», dit à haute voix le jeune archer, bombant le torse en se dirigeant vers l’oiseau foudroyé pour récupérer sa flèche. Arrivé à l’endroit où, selon ses calculs, l’oiseau aurait dû chuter, la bête n’y est pas. Il fouille parmi les buissons, mais n’aperçoit aucune trace de la corneille. Soudain, un cri aigu et lancinant lui glace les veines. Il se précipite vers une plate-bande de lavandes. L’oiseau gît sur le dos et se débat vigoureusement. La flèche qui traverse son scapulaire est restée coincée entre deux branches de l’arbrisseau aux feuilles linéaires. Impuissant, il se fige aux pieds de l’agresseur.
Beltran est un jeune homme arrogant, mais il n’est pas cruel et ne laisserait pas souffrir un animal en détresse. Il retire une autre flèche de son carquois et se prépare à tirer. Les yeux de la corneille le fixent avec intensité. La main de l’adolescent vacille. Les pupilles noires de l’oiseau le happent tout entier. Le paysage autour de lui s’efface. Fait-il jour, fait-il nuit? Il n’y a que le noir de l’œil, chaos englobant, un noir de commencement du monde.
Puis, une voix étrange, d’une octave au-dessus de la voix humaine, se fait entendre. L’œil parle-t-il? Une voix calme, sans terreur, ni haine contre l’agresseur, semble émaner de l’animal blessé.
« Maintenant, ma vie est en ton pouvoir. À toi d’agir. »
DEUXIÈME PARTIE
Le feu sous la neige

Chacun recèle en lui une forêt vierge, une étendue de neige où nul oiseau n’a laissé son empreinte.
Virginia Woolf
Quelle naïveté de croire qu’une voie, parce qu’elle paraît la plus droite, saura aboutir?
Michaël L a C hance
Le hasard est désir.
Maurice B lanchot
Rencontre de hasard objectif 1
Une toile de neige vierge attend un premier trait de pinceau. À l’aube, noir sur blanc, la silhouette floue d’un homme et de son chien, tache éphémère qui apparaît, s’évanouit du tableau, puis réapparaît quelques mètres plus loin. Une tempête fait rage et un vent déchaîné souffle la neige poudreuse qui tombe depuis la veille. Dans ce climat nordique, la neige a la mémoire courte et ne garde pas longtemps l’empreinte des pas. Devant eux, le chemin s’estompe. Derrière, le temps d’un regard, et leurs traces effacées ne sont que souvenirs.
Vers quels lieux indistincts vont-ils, ces deux êtres fantomatiques? Tout autour, le paysage se déconstruit. À peine quelques lignes émergent entre les rafales de plus en plus opaques qui dissolvent la couleur; ici, on croit encore discerner la grisaille de la pente d’un toit, là-bas, très haut, deux lignes noires se croisent pour former une croix; à l’arrière-plan, la courbe délavée d’un dôme. Droit devant, des silhouettes de branches zèbrent un instant les derniers vestiges de couleur. De couche en couche, le blanc pur, immémorial.
Renfonçant son chapeau, remontant le col de son anorak, Beltran Aguilar s’engage avec Boléro, son berger belge, sur le sentier de randonnée pédestre, maintenant invisible, qu’il fréquente quotidiennement depuis son arrivée dans ce pays de glace et de neige. En ce trente novembre, et à cette heure matinale, pas âme qui vive n’ose s’aventurer dehors. L’homme et son chien sont les premiers à sortir et se dirigent là où, dès le lever du jour, les propriétaires des maisons environnantes viennent marcher, tenant en laisse bouviers des Flandres, bichons frisés, caniches et golden retrievers. Les gens se saluent amicalement, échangent des banalités d’usage, tandis que les chiens se reniflent, heureux de se retrouver.
Beltran aime, plus que tout, la neige de son pays d’adoption qui incarne le vent et sculpte des formes si évocatrices. Beltran et Boléro sont maintenant entièrement blancs. Toute trace de noir effacée, ils se fondent dans le paysage. Deviennent neige, au silence épais, habité.
Un carrefour. Homme aux habitudes rigides que le changement rend mal à l’aise, Beltran fait un pas dans le sentier de droite. Hésite. Une force mystérieuse l’appelle, le tire dans la direction opposée. Il résiste encore, saisi d’un sentiment qu’il n’arrive pas à s’expliquer. Boléro qui, depuis cinq ans, tourne au même endroit, regarde son maître d’un air inquiet et se met à aboyer en tirant sur sa laisse, l’entraînant avec vigueur sur le sentier de gauche. Surpris, Beltran suit néanmoins l’instinct de son fidèle compagnon et fait courageusement un premier pas vers la gauche.
Depuis des années, comme la plupart de ses voisins, il évite d’emprunter ce sentier, plus densément boisé, qui longe le cimetière et mène jusqu’au terrain de l’hôpital psychiatrique de la ville, établissement qui en trouble plus d’un. C’est aussi le dortoir de plusieurs centaines de bruyantes corneilles qui, chaque après-midi, quittent leurs garde-manger respectifs, qu’elles protègent jalousement de tout intrus, pour se rassembler en une confrérie vespérale, obéissant aux lois de l’Un.
À maintes reprises, les citoyens du quartier ont pris en grippe ces noirs «oiseaux de malheur» dont les croassements cacophoniques persistants, à l’aube et au crépuscule, perturbent leur sommeil et leurs brefs moments de détente. La campagne anti-corneille remonte au Déluge des temps bibliques, lorsque Noé envoya une corneille et une colombe en éclaireurs à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil. On soupçonna la corneille, qui négligea de revenir à l’Arche, de s’être plutôt gavée de charognes flottant sur les eaux. Elle fut maudite et depuis persécutée pour sa déloyauté. Or elle ne se dément pas, la réputation gloutonne de ces mangeurs de cadavres qui dévorent les carcasses d’animaux tués sur la route, fouillent dans les déchets ménagers à la recherche de nourriture.
«Les corneilles dévorent sans pitié œufs et oisillons, réduisent la population de nos oiseaux chanteurs », affirment certains. Ils ignorent sûrement que les corneilles viennent aussi au secours des plus petits qu’eux, en donnant le signal d’alarme dès qu’elles aperçoivent l’ombre d’un prédateur qui n’en ferait qu’une bouchée. Ces mêmes braves gens, insoucieux des pesticides ou herbicides qu’ils épandent religieusement, deux fois l’an, sur leurs pelouses vert golf, sont sûrement plus à blâmer que les présumés coupables, les corvidés. Ces créatures mal-aimées qui nous épient du perchoir des réverbères ou des pylônes, qui nous narguent du sommet des plus hauts conifères, ne laissent aucun d’entre nous indifférent.
Depuis des siècles, ces oiseaux fascinants, ne serait-ce que par leur intelligence supérieure et leur proverbiale longévité, font l’objet d’observations et d’études dans le monde entier.
D’innombrables mythes et légendes portent sur corbeaux et corneilles qui fréquentent sorcières, cimetières et champs de bataille. Tour à tour adulés, admirés et persécutés, ils sont représentés dans des armoiries et des dénominations communales et font l’objet de nombreux dictons populaires de toutes les époques. On va même jusqu’à leur attribuer des capacités de clairvoyance et l’on affirme que, sur les champs de bataille, ils font des yeux leur premier festin.
Aveuglé par la neige et le vent qui lui fouettent le visage, Beltran avance lentement, regard fixé au sol. Un pas devant l’autre, il s’enfonce jusqu’aux chevilles. Soudain, son sang se glace. Une vague de noir, surréelle, sonore, s’élève des augustes sapins, plus fantômes qu’arbres, la neige les ayant affublés d’épais linceuls. Des dizaines, des centaines de corneilles quittent leurs perchoirs, protestant contre l’intrusion de Beltran et de son chien sur leur territoire puis, comme des fleurs trop lourdes, se posent sur les branches qu’elles viennent de quitter, peu auparavant.
Au lieu d’aboyer et de s’élancer à la poursuite des oiseaux, comme il l’aurait fait d’habitude, queue entre les jambes, Boléro se cache piteusement derrière son maître, émet de faibles geignements de crainte. Beltran a du mal à s’expliquer le malaise qui l’envahit. Résolu à ne pas se laisser impressionner par le caractère troublant de la scène, ni à y voir de message particulier, il continue d’avancer, ignorant que chacun de ses pas communique avec les zones obscures de son inconscient.
Une deuxième fois, en un seul chœur, les oiseaux s’envolent avec une grâce lugubre pour se poser sur les branches, à des dizaines de mètres plus loin. Beltran s’arrête pour regarder ces mystérieux cauchemars volants qui le toisent avec une curiosité méfiante. Il reprend son chemin, escorté de la sombre confrérie.
Au moment où Beltran se retourne pour encourager son chien à le suivre, dans un silence sépulcral et comme en réponse à un appel irrésistible, les corneilles s’envolent, puis disparaissent derrière une pinède. Il lève les yeux, étonné de constater que la source de son angoisse a disparu.
« Pourquoi se sont-elles envolées et par où ont-elles bien pu passer? » se demande-t-il, intrigué. Mû par la curiosité, il accélère le pas, à la recherche des mystérieux volatiles.
La tempête diminue peu à peu, puis se dissipe comme un mauvais rêve au petit matin. Le vent continue toutefois de souffler et de balayer les nuages sur son passage, exposant, çà et là, des parcelles de ciel bleu. L’imagination de Beltran ne peut anticiper ce qu’il aperçoit plus loin, de l’autre côté des pins.
Au milieu de la clairière, entourée d’arbres semblables à des momies enveloppées de bandelettes, les corneilles qui l’ont accompagné jusque-là. Au milieu d’elles, une silhouette humaine, à la longue chevelure noire, un oiseau perché sur chaque épaule, d’autres sautillant à ses pieds ou voltigeant à côté d’elle, comme des phalènes autour d’une lampe. Elles sont légion perchées dans les arbres, tête oscillant de bas en haut, animées d’une fébrilité jubilatoire.
Une fois de plus, Boléro se réfugie derrière son maître. Une sentinelle aperçoit les intrus et lance une série de kraak rauques et aigus, signal d’alarme invitant ses congénères à se joindre à sa protestation. En un rien de temps, un matraquage de croassements envahit l’air. Plumes hérissées, dans des postures d’agression, les oiseaux poussent des cris furieux.
La femme se retourne, dévisage Beltran. Un visage lunaire, plus blanc que la neige. Des sourcils, comme des ailes d’oiseau, dessinent une ligne ininterrompue au-dessus de ses yeux noirs et perçants qui pénètrent jusqu’au plus profond de l’âme.
« Les femmes aux yeux noirs ont le regard bleu », dit le poète. En un battement de paupières, Beltran reçoit toute la déclinaison du bleu, la plus profonde et immatérielle des couleurs. Sans rencontrer d’obstacle, son propre regard se noie, s’évanouit, à l’image de l’oiseau qui disparaît dans la transparence du ciel. Il vient d’entrer dans un bleu profond qui n’est pas de ce monde, mais un irrésistible chemin de l’infini qui éveille une soif d’absolu, et où l’imaginaire est réalité.
Rapidement, l’inconnue détourne le regard, laisse tomber son sac de graines et de maïs séché à ses pieds, virevolte et s’enfuit. La neige glisse de son vêtement, révélant une longue pèlerine noire. Elle court tellement vite malgré l’épaisseur de la neige qu’on lui imagine des pieds ailés. Les corneilles poursuivent leur tumulte. Deux oiseaux se détachent du groupe, suivent la mystérieuse silhouette qui, au tournant du sentier, disparaît comme une tache d’encre effacée d’une feuille de papier vierge.
Les corneilles restées derrière se calment. Certaines se dispersent, d’autres, ignorant dorénavant la présence de Beltran et de son chien, poussent leur audace jusqu’à se poser à quelques mètres d’eux pour dévorer les restes du festin de graines.
Au sol, tels des hiéroglyphes, l’empreinte de centaines de pattes d’oiseaux attire le regard de Beltran. S’il avait été poète, il y aurait lu des haïkus en braille. S’il avait été peintre, il y aurait reconnu une calligraphie ésotérique. Esprit scientifique, il y voit plutôt la finesse d’équations mathématiques, à ses yeux de la pure poésie. Adepte de l’esthétique des raisonnements, il trouve une réelle élégance dans les schématisations, les énoncés, la formulation des résultats et des conclusions. Équations et théorèmes sont un art envoûtant pratiqué pour leur beauté presque éthérée et même «diabolique», comme l’a écrit Fénelon. L’infini ne révèle-t-il pas ses mystères à celui qui réussit à décrypter l’énigmatique grammaire des chiffres et des signes?
Le vent est maintenant tombé et on n’entend que le silence. Fasciné, Beltran met ses pas dans ceux de la femme aux semelles de vent et son cœur s’emballe. Lentement, pour faire durer le plaisir, tout autant que pour s’approprier sa présence, il s’avance jusqu’à l’endroit où elle a disparu.
« Ses empreintes sont tellement légères! À peine celles d’une ombre, pense Beltran. Pourtant, elle a fait fondre la neige. Aurait-elle une âme de feu? »
Beltran s’engage sur le sentier, suit les traces de pas qui se font de moins en moins appuyées puis, d’un coup, s’arrêtent. «Comment cette femme a-t-elle pu disparaître ainsi? Se serait-elle envolée? Elle n’a quand même pas d’ailes? »
Au moment de sa fuite, la femme a laissé tomber un gant. Un long gant noir. Comme s’il s’agissait d’un objet précieux, Beltran le ramasse, caressant la laine douce. Il prend le temps d’en respirer profondément le parfum, avant de le plier avec soin et de le placer dans la poche de son anorak. « Qui peut-elle bien être, cette femme sauvage qui semble venir de l’au-delà du réel? » se demande Beltran, en réfléchissant à la mystérieuse apparition qui a laissé dans son cœur des traces plus profondes que dans le paysage de ce matin d’hiver.

1. L’expression est d’André Breton. Le hasard objectif constitue l’ensemble de phénomènes qui manifestent l’invasion du merveilleux dans la vie quotidienne. Ce ne sont pas des faits aléatoires comme on pourrait penser, mais des épisodes dictés par une loi supérieure qui nous échappe.
Neige de minuit
À l’abri dans sa grande serre de verre, œil scintillant dans la nuit, Beltran s’affaire au milieu de ses roses. Autour de lui, ses créations, des centaines de rosiers, tous garnis de somptueuses fleurs, blanches comme l’écume de la mer ou l’ivoire du clair de lune, certaines teintées d’or rappelant la chevelure des sirènes de la mer du Nord. Célèbre botaniste, hybrideur de roses blanches, il a produit une catégorie de rosiers très rustiques même dans les régions de grand froid, qu’il a baptisée Roses des neiges; tous ces rosiers peuvent, sans soins particuliers, résister à des froids de moins trente-cinq degrés. Beltran est aussi mélomane. C’est pourquoi la plupart de ses séries portent des noms liés à la musique, à des compositeurs ou à des titres de pièces connues. Inspiré du jardin musical de Gabriel Fauré, il a présenté au monde des cultivars tels que L’heure exquise ou Chanson d’Ève. Puis, sont venues les roses inspirées de la neige — Finlandia, Nymphéa de neige, Avalanche bleue. La neige-élément travaille l’imagination de Beltran qui sait en écouter le silence fécond. Non seulement la voit-il, mais il en entend les notes d’ivoire, les folâtres portées d’une partition inaudible.
Dans la serre, règne une quiétude qui va au-delà de l’absence de bruit. C’est l’univers sonore que seul Beltran entend et qu’il couve en lui. Silence d’une forêt de chiffres et d’équations, porteuse de découvertes, qu’il métamorphose en sonates, passacailles et sérénades végétales.
Dans ce lieu fortement éclairé, à l’atmosphère chaude et humide, les pétales dégagent des effluves sensuels et pénétrants, typiques des fleurs blanches. Chaque variété a son parfum unique. Beltran a passé des années à croiser des rosiers anciens, fortement parfumés, avec les hybrides rustiques modernes, presque tous privés d’odeur.
Ce soir, sa plus récente création, Neige de minuit, ouvre ses premiers pétales. De ses longs doigts fins de pianiste, il en caresse le velours, d’un blanc plus blanc que les neiges éternelles, que les cheveux du plus vieil homme de la terre. « Plus doux qu’un sexe de femme », pense-t-il. Il plonge son visage dans l’âme de la fleur, en aspire le parfum subtil.
Tout ce qui entoure Beltran est d’un raffinement extrême. Une maison à son image où aucun détail n’a échappé à son œil d’esthète, à sa sensibilité affinée. Dans le salon, éclairé par des puits de lumière, rien que du blanc : cloisons, divans, fauteuils, tapis. De pièce en pièce, appareils ménagers, baignoire, cuvette, serviettes et gant de toilette, couette, literie, nappes, encore du blanc, rien que du blanc. Une seule exception, le piano à queue, un Steinway & Sons noir que personne ne touche, sauf la femme de ménage qui, toutes les semaines, l’enduit de cire et le fait étinceler comme une étoile. Malgré sa beauté, le piano est toujours fermé, muet, mort. On dirait un sarcophage reposant dans une plaine enneigée.
Entre ces murs austères règne une atmosphère si éloignée de l’humain que nul son n’y parvient. Il y tombe un silence d’infini, infranchissable muraille, une froideur de l’époque glaciaire, la blancheur du rien avant tout commencement. Pourtant, ce blanc mat, ce silence suspendu entre absence et présence, ne seraient-ils pas dans l’attente de la couleur, de la musique de toute chose?
La Walkyrie
Ce matin, sa voiture au garage pour des réparations, Beltran prend l’autobus pour se rendre au centre-ville. Nez plongé dans le journal local, il ne s’attarde pas aux allées et venues des travailleurs, des commis de magasin, des employés de bureau, des écoliers, tous plus ou moins réveillés, à cette heure matinale. Il est insensible aux bâillements, aux toux, aux éternuements, aux impatientes bousculades qui animent l’autobus.
«Septième Avenue», crie le chauffeur. Sans lever les yeux, Beltran plie son journal, le range dans sa serviette, se lève. Devant lui, une femme au port altier; sa longue chevelure sombre se déverse sur une pèlerine noire. Le cœur de Beltran bondit. Son sang ne fait qu’un tour. «C’est elle! » se dit-il, plongeant la main dans sa poche, serrant le gant de laine échappé par l’inconnue, quelques semaines auparavant. Il est très attaché au gant qu’elle a porté, objet fétiche devenu la véritable métonymie de cette femme dont il est obsédé. «C’est le moment de lui rendre son gant», pense-t-il spontanément, en allongeant le bras pour lui taper sur l’épaule. Il se retient. «Non, pas encore. Elle risque simplement de me remercier et de s’esquiver à nouveau. Si je la suivais discrètement? »
L’autobus s’arrête.
— Bonne journée, Lilith, dit le chauffeur à la femme, au moment où celle-ci s’apprête à descendre.
— Bonne journée à vous et à demain, même heure, répond-elle.
«Tiens, elle s’appelle Lilith, se dit Beltran. Quel nom curieux!» Il regarde sa montre. Huit heures dix. Oubliant tout du garage et de sa voiture, il suit la mystérieuse inconnue. Fasciné, il ne la quitte pas des yeux, son regard plongé dans les reflets irisés de sa voluptueuse toison. Il a du mal à la suivre dans la foule de plus en plus dense de l’heure de pointe, véritable labyrinthe humain. Elle accélère le pas, disparaît derrière un immeuble de verre. Beltran est essoufflé. Quatre personnes le séparent de Lilith. Il craint de la perdre de vue. Elle longe un autre immeuble de verre. S’arrête. Se penche pour ramasser quelque chose qu’elle met dans son grand sac de toile. Les passants la regardent d’un air curieux qu’elle semble ignorer, poursuivant sa course avec un majestueux détachement. Elle fait quelques pas, se penche de nouveau.
— Ah, encore la Folle-aux-oiseaux! s’exclame une jeune femme au sein d’un petit groupe fumant au coin de la rue.
— Qu’est-ce qu’elle peut bien faire de tous ces oiseaux? lance l’un d’eux.
— Peut-être qu’elle les mange. Un ragoût de moineaux et d’étourneaux, ça ne doit pas être mauvais, ricane cruellement un autre.
— Dommage qu’elle soit folle! Vous avouerez qu’elle n’est pas laide à regarder. Rien qu’à sa démarche, on imagine assez bien ses belles grandes jambes et ses fesses rebondies, en ajoute un troisième, qu’on fait rapidement taire d’un coup de coude.
Lilith se relève, se remet à marcher droit devant elle, traverse la rue, ignorant le feu rouge. On klaxonne. Beltran bouscule deux passants pour se rapprocher d’elle. « Hé, vous, vous êtes bien pressé!» proteste l’un d’eux.
Il continue de la fixer pour ne pas la perdre de vue. Dans son dos, Lilith sent le regard de Beltran, comme une onde bleue. Elle reconnaît le regard qui se pose sur elle, se retourne, dévisage le poursuiveur, accélère le pas, tourne à droite et disparaît.
Beltran essaie de la rattraper dans le dédale de cafés, de parfumeries et de bijouteries, s’égare dans des couloirs de béton. Il a la nausée, le vertige. Les murs, qui semblent se resserrer, l’oppriment. Les ruelles se transforment en tunnels, les carrefours en caveaux. Il ne sait plus où il est. Malgré le froid intense, il transpire abondamment. Il a le souffle court. Comme en rêve, il court sans pouvoir avancer, arrive à une intersection. «Maudits carrefours», se dit Beltran. Droite ou gauche? Il prend la droite, se remet au pas de course, arrive à un cul-de-sac. Lilith lui a de nouveau échappé. Frustré, il donne un coup de pied au réverbère et essaie de retrouver le chemin du garage.
* * *
Lilith a toujours senti dans son sang une filiation généalogique avec le monde de la forêt. Son monde, c’est celui des arbres et des ruisseaux, des herbes folles, des pierres moussues et des fougères. Sa famille, c’est celle des hirondelles et des pinsons, des lièvres et des loups. Son parfum, celui du serpolet et de la menthe aquatique, du gingembre sauvage et de la verveine officinale. Née de la forêt, la forêt l’habite. De la sève coule dans ses veines et son âme est faite de plumes d’oiseaux.
Lilith n’a pas de voiture et évite à tout prix l’agression sonore de la ville et son enfer de béton. Le bruit intolérable et répété des crissements de pneus, des vrombissements de moteurs, des gémissements de freins, des klaxons tonitruants des milliers de voitures qui sillonnent les routes, l’intensité sonore des marteaux-piqueurs, tout ce tintamarre écorche sa sensibilité à fleur de peau. Les émanations nauséabondes des moteurs diesel qui noircissent le ciel, des cheminées industrielles qui crachent des gaz toxiques, l’oppressent. Néanmoins, tous les matins, à la même heure, elle quitte la maison, brave la nausée et les éternuements, les maux de tête et les bourdonnements d’oreilles qui l’assaillent dès son arrivée dans les rues ronflantes du centre-ville, à vélo durant la belle saison, et en autobus par temps froid. Lilith a une mission.
En effet, dans les champs de bataille de béton, le long des grandes tours à bureaux, elle ramasse les cadavres de pics bois, de cardinaux, de gros-becs, de sittelles et de mésanges qui se fracassent contre les vitres, puis tombent foudroyés, certains mourant sur le coup, d’autres, pire encore, s’accrochant à la vie, malgré des ailes brisées ou des plaies béantes. Heureusement, aujourd’hui, la récolte est maigre. Il y a à peine un mois, au moment de la migration automnale, chaque soir, oiseaux-mouches, fauvettes et pinsons tombaient par centaines, attirés comme des papillons de nuit par les gratte-ciel trop éclairés dont la lumière intrusive salit tant le ciel.
Combien de fois Lilith a déposé son sac de cadavres d’oiseaux sur les pupitres de fonctionnaires municipaux, exigeant une lutte contre la pollution lumineuse? « Nous sommes en train de perdre la nuit. Nous avons besoin de l’obscurité», clame-t-elle.
Combien de fois l’a-t-on ignorée, traitée de rêveuse égarée parce qu’elle cherche à protéger des êtres insignifiants; rabrouée, même lorsqu’elle a cité des études qui démontrent, hors de tout doute, que la pollution lumineuse peut aussi influer sur les rythmes biologiques des humains, en déréglant les horloges internes ou certains processus hormonaux? Ne suffit-il pas de voir la fréquence des troubles de sommeil associés aux grandes villes pour comprendre que ce n’est pas un problème bénin?
Or, qui écoutera cette pythie aux antennes hypersensibles, cette sombre Cassandre qui prêche dans le vide?
Histoire de Lilith
Lilith. Intrigné par le prénom étrange, Beltran se rend à la bibliothèque municipale et fouille dans dictionnaires et encyclopédies pour tenter de découvrir l’étymologie et l’histoire de cette créature mythique. Un premier livre associe les origines de Lilith à des temps immémoriaux, au démon femelle (Lilitû), qui signifie «esprit du vent»; un second l’identifie à la Lillaka du récit de Gilgamesh. Séduisante démone de la nuit, dotée d’ailes puissantes, elle traverse la mythologie sumérienne, babylonienne, assyrienne, persane, juive, arabe et teutonne. Dans différentes versions de la Bible, le terme désigne un être nocturne, mais le thème de Lilith est absent de la Bible canonique. Beltran est surpris de constater que, dans la tradition kabbalistique, Lilith serait, dans le paradis terrestre, la première femme et la première compagne d’Adam avant Ève, née non pas de la côte de celui-ci, mais directement de la terre et en même temps que lui. «Nous sommes tous les deux égaux, puisque nous venons de la terre, aurait-elle dit à Adam. Pourquoi devrais-je être toujours allongée sous toi lorsque nous faisons l’amour?» Là-dessus, ils se disputèrent. Lilith, en colère, prononça en vain le nom de Dieu et s’enfuit dans les airs pour s’exiler dans des terres désolées, imbibées de sang, repaires de scorpions, de corbeaux et de hiboux, envahies par des orties et des buissons épineux, parsemées de tanières d’hyènes et de chacals. Là, elle commença sa carrière de concubine du diable, de succube et de dévoreuse d’enfants.
En ouvrant le Zohar, ouvrage kabbalistique du treizième siècle et méditation sur l’Ancien Testament, une photo d’un relief en terra-cotta attire l’attention de Beltran. Elle représente Lilith, la Dame des bêtes, fille du ciel et du vent, mince et belle, portant dans son dos de longues ailes qui font l’effet d’un voile. Sur sa tête, une tiare de cornes. À ses pieds, un hibou et des corneilles. Il examine attentivement le visage de la divinité et constate une ressemblance frappante avec l’objet de son admiration. « Voilà, se dit Beltran, c’est elle! »
Il poursuit sa lecture sur cette Dame des bêtes qui vit en communion avec la nature et apprend qu’elle possède, entre autres, le don de la métamorphose et celui de l’ubiquité, qu’elle est sujette à des visions prophétiques, ressenties comme des formes de possession. «Je me demande si cette femme étrange connaît la signification de son nom et sa ressemblance à la Lilith des mythes anciens? » se demande Beltran.
Lilith lui rappelle les sujets féminins des toiles préraphaélites, aux yeux couleur de rêve, aux longues et épaisses tignasses, aux visages d’une pâleur lunaire. Pour le peu qu’il a entendu, sa voix a le doux son des choses qu’un seul souffle suffirait à briser en mille éclats; tous ses gestes lui semblent aussi tendres que des lissements de plumes. Il en est convaincu, la Lilith qu’il a rencontrée appartient à un autre monde que le sien.
Les Ménades
Le lendemain matin, huit heures. Lilith monte dans l’autobus déjà bondé. Tapi sur la banquette arrière, Beltran se dissimule derrière son journal. Huit heures trente, Lilith sort par la porte avant et salue le chauffeur, comme elle le fait tous les matins. Beltran emprunte la sortie arrière.
Prudemment, il suit de loin la mystérieuse Walkyrie en hardes noires, déterminé à ne pas la perdre de vue. Dix heures vingt. Son sac rempli de malheureuses victimes, Lilith reprend l’autobus. Le cœur de Beltran bat très fort. « Cette fois-ci, je la tiens, pense-t-il. Peut-être rentre-t-elle à la maison. Je vais la suivre. »
* * *
Elle nous hèle de loin, la maison de Lilith, perchée sur le haut d’une colline verdoyante. De près, c’est une humble maisonnette délabrée que les promoteurs immobiliers essayaient en vain de s’approprier pour construire des appartements en copropriété, avec vue imprenable sur la ville. Malgré les offres alléchantes qui feraient d’elle une femme prospère, Lilith refuse de vendre sa maison et la précieuse forêt qui l’entoure, dernier grand espace vert à la périphérie de la ville, hôte de nombreuses plantes rares, et qui offre à des dizaines d’espèces d’oiseaux chanteurs migrateurs des aires de reproduction accueillantes et protégées.
— Quel bouge qui défigure notre quartier! affirme, à la sortie du supermarché, une femme accompagnée de ses deux amies, indiquant la maison de Lilith. Ni cette bicoque, ni sa propriétaire n’ont leur place dans ce quartier. Et cet immense terrain dont elle a supposément hérité et qu’elle n’entretient même pas, pourquoi refuse-t-elle de le vendre? Vous imaginez-vous les logements qu’on pourrait y bâtir? Nos maris n’auraient plus à aller pointer au chômage. Je ne sais pas ce que la ville attend pour l’exproprier.
— Moi, elle me donne la chair de poule, affirme la seconde femme. Ça ne m’étonnerait pas qu’elle s’adonne à des cultes bizarres. Le facteur m’a dit qu’il l’a surprise plus d’une fois dehors, par des temps où il gelait à pierre fendre, en robe de nuit et en pantoufles, croassant pour appeler ses vermines volantes et leur offrir, vous ne devinerez pas quoi? De la nourriture pour chats! C’est pas normal de vouloir nourrir ces affreuses bêtes qu’on essaie par tous les moyens d’éliminer, sans succès, depuis des années. Elle le fait probablement rien que pour nous narguer.
Les comportements excentriques de Lilith et ses préoccupations marginales en désarçonnent plus d’un. Sa présence irréelle et insaisissable, son extrême discrétion, son regard trop clair ont quelque chose de terriblement louche. Si elle avait été infirme, si elle avait eu un physique monstrueux, si elle avait été sourde ou aveugle, on l’aurait accueillie volontiers. Mais son mystère et son originalité leur sont intolérables. Elles jugent anormale sa solitude, inacceptable, son mutisme en leur présence.
— Moi, je trouve plutôt qu’elle fait pitié, dit une des femmes, enceinte de plusieurs mois, ses mains posées sur son ventre protubérant. Mon aînée l’a vue la semaine dernière, ses bras entourant le tronc d’un érable, son oreille posée tout contre l’écorce, murmurant «mère, mère».
«Qu’est-ce que vous écoutez, Madame?» lui a-t-elle demandé. Elle l’a fait venir près d’elle, l’invitant à poser sa tête contre l’arbre : «N’entends-tu pas la musique des vagues?» lui aurait-elle répondu, presque en transe. Ma fille est rentrée, impatiente de me dire qu’elle avait entendu la mer mugir dans un tronc. Pensez-y, une femme qui caresse des arbres, va pour un enfant, mais pour une adulte, quel ridicule!
— Personnellement, je soupçonne qu’elle n’est pas tout à fait saine d’esprit, interrompt la troisième. Je devrais en parler à mon frère qui est gardien de sécurité à l’hôpital psychiatrique. Il doit connaître ça, lui, les symptômes de la folie. Je ne dormirai pas sur mes deux oreilles tant qu’elle ne sera pas derrière des murs capitonnés. On ne peut jamais prendre assez de précautions. Si on surveillait ses allées et venues? Un jour ou l’autre, nous trouverons bien un moyen de la prendre en faute.
En réalité, ces mauvaises langues se heurtent à l’esprit libre de Lilith, à son innocence et à sa pureté. Même discrète, sa présence rend inconfortables ces cœurs étroits qui ont enfoui le goût de la liberté et la soif d’envol dont elles avaient eu un aperçu dans leur jeunesse, mais qu’elles avaient dû mettre de côté pour devenir des adultes raisonnables, pratiques et responsables. Au fond, la colère qu’elles éprouvent envers cette femme qui refuse la servitude ne masque-t-elle pas une forme de jalousie? Ne répriment-elles pas le regret d’avoir choisi d’étouffer un besoin fondamental? Certes, elles avaient eu le choix, mais peut-être n’avaient-elles pas eu le courage de s’interroger sur la vie qui s’imposait à elles. Elles éprouvaient parfois le sentiment diffus d’être passé à côté de l’essentiel, mais combien plus simple de ne pas se poser de questions, de croire que les idées toutes faites imposées par la société sont les meilleures pour tous. Elles offrent confort et paix d’esprit, un semblant de normalité.
Toutes ces femmes frustrées, ces conspiratrices assoiffées de vengeance, sont envieuses de la beauté naturelle de leur rivale, bien dans sa peau, inconsciente des passions qu’elle déchaîne autour d’elle, ignorante du pouvoir de séduction qu’elle exerce surtout sur leurs maris, qui ne manquent pas de la reluquer lorsqu’elle se trouve sur leur passage. Sa silhouette svelte et élancée de sylphide, sa longue chevelure noire balayant des hanches lascives, ses yeux noirs à la Frida Kahlo, ses jambes longues et fines, sa poitrine haute et épanouie donneraient des frissons, même à un saint homme. Ses tenues de bohémienne, ses longues boucles d’oreilles font rêver les maris qui la soupçonnent d’être nue sous ses jupes. Agacées, les femmes n’y voient que pure provocation.
L’épreuve initiatique
Après avoir quitté des rangées de maisons, au même revêtement de vinyle beige, aux volets verts identiques, Beltran essaie, tant bien que mal, de suivre Lilith qui quitte rapidement un sentier pour en traverser un autre. Elle saute dans la neige vierge qui lui arrive à mi-jambe, avance sans effort comme dans de la ouate, disparaît derrière un buisson sans laisser de traces.
Beltran a maintenant de la neige jusqu’aux genoux. Il tente d’accélérer son rythme mais, à chaque pas, il doit soulever la jambe, l’enfoncer sans perdre l’équilibre, pousser contre des masses qui lui semblent de plus en plus lourdes. Prisonnier de la neige, il se sent soudain oppressé. Comme il serait facile de se laisser tomber, de laisser le froid l’engourdir. Ses bottes sont trop basses pour ce genre de sport; il a maintenant les pieds mouillés et glacés.
À chaque dizaine de pas, un nouvel obstacle, de la végétation de plus en plus dense. Il écarte les buissons touffus, recouverts de neige, qui l’empêchent de passer et, pour se frayer un passage, plie ou casse les branches qui lui fouettent le visage. Son foulard reste accroché dans des entrelacs séchés de vignes vierges; il s’en retrouve presque étouffé. Son anorak se déchire aux ronces, et il évite de justesse de s’éborgner lorsqu’il se heurte à des broussailles épineuses.
Il s’arrête, regarde au sol et ne voit pas les traces de pas de Lilith. Il a soudain l’impression que la nature, consciente de son pouvoir, devient hostile à sa présence et cherche à le chasser, lui l’intrus qui transgresse l’interdit des lieux. Frustré, il rebrousse chemin.
Pourtant, Beltran n’est pas près d’abandonner. Tel un chasseur irrité par une proie qui réussit sans cesse à le déjouer, chaque jour il poursuit, avec fureur, sa recherche qui prend presque des proportions d’expédition. De plus en plus déterminé à atteindre son but, il repart, chaussé de raquettes, boussole en main. Il prend des notes, tombe et se relève, accroche des rubans rouges aux arbres pour s’assurer qu’il ne tourne pas en rond. Chaque jour, au crépuscule, au paroxysme de la frustration, il rentre chez lui, bredouille.
Un soir, bien calé dans son fauteuil moelleux, Boléro sagement couché à ses pieds, rembruni après un autre cuisant échec, Beltran réfléchit à haute voix, s’adressant à son chien. «Tu le comprends, toi, mon vieux, pourquoi je n’arrive pas à trouver le chemin qui mène à la maison de cette femme? Je ne suis quand même pas idiot à ce point. À peine quelques kilomètres séparent sa maison de la route. Comment peut-on se perdre dans un espace aussi restreint? On dirait un labyrinthe. Les mystères d’une équation mathématique sont tellement plus simples à résoudre. » Oreilles dressées, Boléro répond à son maître avec le même geignement craintif qu’il avait émis lors de l’étrange rencontre de la femme aux corneilles, quelques mois auparavant.
Envahi par un sentiment d’impuissance, Beltran cherche une explication logique à ses difficultés. Il est loin de se douter qu’à suivre uniquement la raison, il fait fausse route. Il désire si passionnément trouver le chemin qui mène à l’objet de son obsession, qu’il le traverse jour après jour sans même le voir.
Le jour d’une énième tentative, au pied du sentier abrupt que Beltran s’apprête à gravir, nerveux et irritable, en raison des nombreuses nuits blanches passées au milieu de ses cartes d’état-major, une compagnie de bruyants oiseaux noirs traverse le ciel en flèche. Tout près, derrière lui, un bruissement d’ailes. Il se retourne brusquement. Rien. Un souffle chaud caresse sa joue. Il reste saisi.
Ses nerfs à fleur de peau se calment. Il perd de vue un instant l’objet de sa mission, se laisse séduire par la beauté solennelle du paysage, le ciel aux touches bleu ténébreux, au noir outremer qui enrobe la cime des arbres, les jeux d’ombre et de lumière des branches sur la neige.
Beltran sait qu’il doit traverser plusieurs forêts avant d’atteindre Lilith. Apprivoiser leur intimité inquiétante, désamorcer leur regard maléfique. Il a toujours redouté la forêt, à ses yeux, enfer vert, grouillant de mauvais esprits, lieu menaçant, périlleux et chargé de toutes les hantises de son enfance. Dès qu’il en franchit le seuil, une angoisse inexplicable, venue de très loin lui serre la gorge.
Aujourd’hui, plus qu’à l’habitude, il a conscience du danger que recèle la forêt et ses moindres exhalaisons font rejaillir en lui des souvenirs refoulés au fond de son cœur de bambin de cinq ans. Néanmoins, il admet la nécessité d’assumer les risques de la traversée qu’il se prépare à entreprendre, premiers pas vers sa libération.
* * *
Exaspérée par les demandes constantes d’attention du petit Beltran, Albarosa, sa mère, le gifle, le tire par le bras. «Aïe! Tu me fais mal, lâche-moi, pleurniche l’enfant. » Elle serre de plus belle. Ils marchent, courent des kilomètres. Les petites jambes de l’enfant ne le portent plus. Il se raidit, refuse d’avancer. D’un geste brusque, la mère le prend dans ses bras, accélère le pas. Quelques minutes plus tard, ils se retrouvent au milieu d’un bois. Au-dessus, la cime des arbres forme une voûte tellement épaisse qu’on ne voit même plus le bleu du ciel.
— Tu t’assois au pied de cet arbre et tu ne bouges pas, compris? lui ordonne-t-elle, en lui attachant la cheville au tronc d’un mélèze.
Beltran se met à crier :
— J’ai peur, maman, ne me laisse pas ici tout seul.
— À toi de décider. Si tu veux rentrer à la maison avec moi plus tard, tu restes ici sagement, sans broncher, jusqu’à ce que je revienne te prendre. Sinon, je te laisserai dans la forêt toute la nuit et les bêtes sauvages viendront te manger.
Dans cet antre surnaturel, arbres et pierres deviennent des monstres grimaçants qui guettent le petit Beltran, se font cornes, griffes, bouches dévoreuses. Tout autour, pins, ifs et genévriers se métamorphosent en formes menaçantes comme les arbres des tableaux de Bosch, créations sinistres, noueuses et rabougries qui le fixent, prêtes à bondir sur leur proie vulnérable.
Albarosa n’entend déjà plus les cris de son enfant. Son cœur bat très fort. Elle court, écrase sur son passage les fougères et les plantes de sous-bois. La lumière se fait de plus en plus faible, l’humidité ruisselle sur les pierres habillées de mousse.
« Par ici, mon amour ». Une ombre apparaît derrière un arbre. Albarosa se retourne. Un sourire illumine son visage. Main dans la main, les deux amants disparaissent dans les profondeurs feutrées et accueillantes de la forêt.
* * *
Malgré le froid cinglant, des gouttes de sueur perlent sur le front de Beltran. Il croit se réveiller d’un cauchemar. Un grand courant d’air le traverse, le balaye, expose une part de lui-même qu’il a longtemps préféré ignorer, redoutant le souvenir d’expériences douloureuses, l’inconfort de découvertes parfois inquiétantes, la perspective angoissante du changement. L’esprit des lieux trouve en lui un écho, l’invite à marcher dans la forêt, comme au sein de sa propre vie.
Au loin, un éclat de rire dément, suivi de battements semblables à des roulements de tambour. C’est le grand pic à tête rouge. Son tambourinage, une série de coups de bec rapides frappés sur un tronc ou une branche creuse, sert à proclamer le territoire. Au début de cette saison des amours, Beltran ressent ce tapage comme un appel, un désir qui lui martèle le cœur.
Il est prêt. Convaincu que le moment est venu de renoncer au sentier battu, d’abandonner cartes et boussoles, il choisit le chemin de l’intuition. Une neige légère tombe depuis un moment, poudre d’os qui efface bientôt la silhouette lugubre des conifères. Devant Beltran, la forêt figée dans une lumière minérale, un silence, lourd de pressentiments, vibration des commencements. Il éprouve une sorte d’ivresse au fond de lui, vacille dans son corps et dans son cœur, habité par une délicieuse et troublante angoisse, à l’orée d’un chemin vierge qui attend ses premiers pas. À chaque trace qu’il laisse dans la neige, son monde intérieur, jusqu’à ce jour si sûr et prévisible, se défait, une maille à la fois. Il ne se retourne pas pour voir les fantômes qu’il laisse derrière lui. Il n’y a que l’absence de chemin, à perte de vue, qui exige d’aller toujours plus avant. Il se demande s’il rêve ou si, toute sa vie, il a rêvé et qu’il vient de se réveiller pour la première fois. En lui, l’immensité de toutes les forêts du monde.
Au bout d’un moment, inquiet, Beltran s’arrête. Depuis près d’une demi-heure, il a l’impression d’être suivi, mais repousse l’idée saugrenue. Néanmoins, il se retourne. Rien. Personne. Puis, un énorme bruit d’ailes, un puissant croassement de corneille. Il lève les yeux vers la voûte des arbres. Encore rien. Seul le frottement, le glissement de plumes de ses pensées. Il sent néanmoins une douce chaleur qui rayonne jusqu’au plexus solaire. N’a-t-il pas entendu dire que la forêt est une femme amoureuse? Cela le trouble un peu, mais le rassure aussi. Dans chaque arbre, il entend battre le cœur de Lilith. Guidé par un instinct aveugle, il poursuit son chemin.
* * *
Lilith voue un réel culte aux arbres et aux espaces qui les abritent. Dans la structure de l’arbre, elle voit les mystères de son propre corps, s’émerveille devant la nature cyclique des feuillus qui, chaque année, se revêtent et se dépouillent, à l’image des métamorphoses de l’être humain.
Loin d’elle l’idée d’abattre les arbres morts sur son terrain. « Les arbres sont des créatures sacrées et leur passage sur terre doit être souligné avec respect », croit-elle. L’année où la maladie des ormes et les tempêtes de verglas ont fait des ravages, chaque arbre fauché a eu droit à son linceul de couleur. Ainsi, Lilith a enroulé des bandes de tissu autour d’une dizaine d’arbres. Sa plus belle création, un vieux charme qui a succombé à une infestation d’insectes rongeurs, qu’elle a baptisé «Séraphin à l’épée de feu». Pour créer son œuvre, Lilith a grimpé jusqu’au sommet, comme elle le fait depuis son enfance, puis drapé, de mètre en mètre, le triste tronc d’un exubérant voile de coton rouge. Aujourd’hui, des arbres bleus, des arbres jaunes, des arbres violets se dressent, çà et là, dans sa forêt, chaque couleur correspondant à la «voix» particulière de l’arbre.
Les arbres sont l’équilibre de Lilith, son axe. Ils la mettent en communication avec tous les aspects de son être. Les racines pénètrent dans les profondeurs de la terre, fouillent l’invisible; leurs radicelles sont si fines, qu’elles atteignent les couches les plus secrètes de la Terre-Mère. Les troncs et les premières branches ont un contact avec la surface; les rameaux supérieurs et la cime palpent le ciel, frôlent l’incommensurable. L’arbre réunit tous les éléments. L’eau circule dans ses veines, ses racines dévorent la terre, l’air nourrit ses feuilles, le feu jaillit de son frottement.
* * *
Soudain, dans l’air glacial, un parfum troublant, éveilleur de désir, chatouille les narines de Beltran. Un frisson voluptueux court sur sa peau. Il est sur le point d’atteindre son but, il le sent jusque dans ses os et se laisse volontiers entraîner par l’odeur difficilement identifiable, néanmoins irrésistible.
La neige a cessé. Deux corneilles se posent sur une branche, à quelques mètres de lui. L’une s’envole derrière une haie de thuyas. L’autre l’encourage à la suivre par de bruyants croassements. À quelques dizaines de mètres, un ruban de fumée folâtre au-dessus des arbres. La cheminée de Mélusine! L’espoir lui fouette le sang. Comme le coureur à qui il ne reste que quelques enjambées avant de franchir la ligne d’arrivée, il accélère le pas, secoué par une poussée d’adrénaline.
Mission accomplie, les deux corneilles s’élèvent, suivent Beltran du regard, leurs yeux, vifs comme des gouttes de mercure. L’une ouvre le bec, laisse échapper un curieux jacassement. Il voudrait les remercier, mais ne parvient pas à se laisser aller à un geste aussi spontané. Deux paires d’ailes s’appuient sur le vent, s’élèvent. Elles ont vite fait de s’éloigner, petits points sombres engloutis dans la profondeur du bleu.
Beltran va bientôt atteindre la sortie du labyrinthe. Il écarte sur son passage les vestiges desséchés d’une végétation folle, débouche enfin sur une clairière nimbée d’une lumière brumeuse. Puis, soudain, la maison de Lilith apparaît, blottie au milieu d’une cathédrale de silence. Il se dégage de sa frêle structure une émouvante solitude, pourtant prête à ouvrir son cœur et son âme. Basse et petite, on dirait un nid. Un nid chaud et habité.
À la fenêtre, une lampe allumée veille, surveille, attend. Beltran a l’impression d’un œil perçant qui le fixe, l’invite à s’approcher. Il regarde sa montre. « Déjà seize heures! Comment ce trajet a-t-il pu me prendre autant de temps? » s’étonne-t-il. En réalité, il est passé plusieurs fois, à son insu, à côté de la maison de Lilith, dissimulée derrière une haie, et s’est enfoncé dans la forêt dense dont il a fait plusieurs fois le tour.
Beltran hésite devant la porte. Derrière cette porte de bois, une vie nouvelle l’attend, il en est persuadé. D’un poing tremblant, il frappe. Un chien aboie. Un jappement profond, suivi d’un grognement; puis un jappement aigu, semblable à un glapissement de renard ou de chacal.
« Maldoror, Prospéro, calmez-vous! » ordonne une voix de femme.
Lilith ouvre d’un geste assuré, sans même demander à Beltran de s’identifier. Il a l’impression de se tenir devant son ombre. Lilith l’accueille comme celui qu’elle attendait depuis toujours.
Le seuil
La jeune femme lui tend la main, une infinie douceur dans la voix :
— Bonjour. Je m’appelle Mélusine. Je vous espérais.
— Mélusine? vous voulez dire Lilith? hésite-t-il.
— Non, mon nom est Mélusine.
— Ah bon, je croyais… mais enfin, moi, c’est Beltran, ajoute-t-il, troublé par la réponse inattendue.
— Oui, je sais. Il fait froid dehors, Beltran. Voulez-vous entrer? Déposez votre manteau sur la chaise. Une tasse de thé vous réchaufferait, n’est-ce pas?
Beltran hoche la tête, néanmoins surpris qu’une femme à la réputation sauvage et méfiante laisse pénétrer chez elle un parfait étranger. Il entre, jambes soudainement tremblantes, conscient de l’importance du seuil qu’il vient de franchir et du monde dans lequel il s’apprête à pénétrer. Interdit, il oublie d’enlever son manteau, regarde autour de lui, tandis que Mélusine met l’eau à bouillir.
Son regard balaie la pièce et il aperçoit d’abord les taches d’eau, immenses pavots qui fleurissent dans le haut des murs. « Son toit doit couler, se dit-il. Je vais lui envoyer mon ouvrier». Un coup de vent fait trembler les fenêtres, recouvertes d’une épaisse couche de glace. « Il faut qu’elle sorte de ce taudis insalubre, avant qu’elle ne tombe malade. »
— Sucre et lait? lui crie Mélusine de la cuisine.
Rarement à court de paroles, Beltran parle toujours posément, ponctuant son discours de gestes calculés, l’ornant de références savantes. Pourtant, pas un son ne sort de sa gorge. Il essuie la sueur qui perle à son front.
— Vous prenez du sucre et du lait dans votre thé? répète Mélusine.
Beltran veut dire, pour l’impressionner, ce qu’il a cent fois répondu à cette même question : le lait bloque l’action des polyphénols du thé réputés protéger l’organisme contre les maladies cardiovasculaires. Il ne réussit qu’à bafouiller pathétiquement :
— Il faut chasser… euh… chasser le nuage de lait de la tasse de thé.
— Pardon? répond Mélusine, souriant à elle-même.
— Sans sucre ni lait, se contente de répondre Beltran, embarrassé par sa nervosité et son manque de maîtrise.
Sur une petite table de bois, aux pattes vacillantes, repose un missel, sa couverture portant des marques de doigts profondément incrustées dans le cuir. Beltran en feuillette les pages élimées et jaunies. Une photographie tombe sur le tapis. Une jeune femme aux longues tresses noires tenant un bébé, aux cheveux tellement blonds et au teint si pâle qu’on dirait un albinos. Le visage de la femme a été éliminé et on n’en distingue plus les traits. Il remet furtivement la photo dans le livre de prières qu’il replace exactement au même endroit sur la surface poussiéreuse, afin que l’hôtesse ne s’aperçoive pas de sa curiosité.
— C’est le missel de ma mère que je n’ai jamais connue. Elle est morte peu de temps après ma naissance, dit Mélusine, posant sur la table les tasses de porcelaine ébréchées qui s’entrechoquent sur le plateau. On l’a retrouvée sans vie, son missel en main. C’est le seul objet que j’ai hérité d’elle.
Beltran rougit jusqu’aux racines des cheveux. Il feint un air de détachement, prend une gorgée du thé que vient de lui verser Mélusine.
— Ce n’est pas du thé. Quelle est cette boisson au goût inhabituel?
— C’est du thé des bois, un couvre-sol bien adapté au terreau acide de la forêt. Je le récolte chaque année dans les sous-bois, derrière la maison. Ce sont les tiges et les feuilles qui donnent à l’infusion son arôme subtil de vanille. Quant aux fruits rouges, au goût de menthe, ils servent de nourriture aux gélinottes et aux perdrix. Ça vous plaît?
— Il est encore un peu trop chaud, se contente-t-il de répondre.
— Voulez-vous alors faire le tour de la maison? demande-t-elle.
— Avec plaisir. Mais d’abord, pourquoi, à mon arrivée m’avez-vous dit que vous m’attendiez?
— En effet. La nuit dernière, j’ai rêvé à un papillon lune. Vous connaissez?
— Bien sûr, répond-il, sautant sur l’occasion d’impressionner Mélusine, en faisant étalage de ses connaissances, presque livresques. C’est un de nos plus beaux papillons de nuit, aux antennes plumeuses, qui se distingue par sa longue traîne vert pâle. Ses ailes énormes, de plus de dix centimètres d’envergure, en font une espèce très convoitée par les collectionneurs. Il est rare aussi. J’en ai aperçu un seul dans mon grand jardin, et il y a de cela plusieurs années.
— Paraît-il que le mâle peut sentir l’odeur d’une femelle à plus d’un kilomètre, ajoute Mélusine, sourire en coin.
— Vous en connaissez des choses insolites, répond Beltran, titillé par la sensualité du détail. Parlez-moi de votre rêve.
— J’ai rêvé qu’en marchant dans la forêt, j’ai vu une main saillir de la neige. En dégageant un peu, j’ai découvert un homme. Un vieillard à longue barbe et aux cheveux en broussaille. Il était encore vivant et semblait dormir. Il respirait à peine. Je le secouai délicatement, lui demandai si je pouvais le secourir. Il me répondit : «Je suis vieux et il est trop tard pour me sauver. J’agonise depuis des années et je dois me débarrasser de mon corps, mais n’en ai plus la force ni le désir.» «Je vous aiderai, lui dis-je.» À ces mots, l’homme ouvrit la bouche. En fuyant de sa gorge, un immense papillon lune déplia ses ailes. Il avait une tête de feu et ses yeux brillaient comme des pierres précieuses. Le bourdonnement de ses ailes me faisait penser au son d’une cornemuse. J’ai cru entendre le même son, cet après-midi, avant votre arrivée.
— Et moi, j’ai cru percevoir un parfum subtil émanant de votre forêt.
Mélusine s’aperçoit rapidement de la mine inquiète de son visiteur.
— Je devrais cesser de vous ennuyer avec ces propos. Poursuivons la visite. Comme vous verrez, ce sera vite fait. C’est très petit ici, mais nous n’avons besoin que de l’essentiel, un toit au-dessus de la tête et de quoi manger. Nous nous y trouvons bien, les animaux et moi. De toute façon, la forêt entière est ma demeure.
Mélusine invite Beltran à découvrir sa maison, indifférente à tous ses défauts, avec l’enthousiasme de quelqu’un qui ferait faire la visite d’un somptueux château de la Loire.
Dans le salon, un ameublement austère, dépareillé : un divan de velours rouge, usé jusqu’à la corde; une chaise branlante; une petite table de bois recouverte d’une dentelle écrue, défraîchie et d’un vase garni, non pas de fleurs fraîches ou séchées, mais d’un bouquet de plumes. Des plumes d’oiseaux de toutes les couleurs.

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