La petite fille au ballon rouge
149 pages
Français

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Description

Devenue artiste-peintre, Marie a tout fait pour enterrer à jamais une enfance violée et truffée de mensonges. Jusqu'au jour où elle rencontre Godfrey. Elle croit au prince charmant. En réalité, c'est un imposteur de la pire espèce. Marie replonge dans le passé et ramène à la surface des fragments de vérité. De rebondissements en coups de théâtre, les pièces du puzzle petit à petit retrouvent leur place.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 septembre 2012
Nombre de lectures 1
EAN13 9782312004877
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La petite fille au ballon rouge
Eveline Gaille
La petite fille
au ballon rouge











Les éditions du net 70, quai Dion Bouton 92800 Puteaux
Du même auteur

Une femme inventée
À tire d’elles
Au creux de la main (sur iBooks)














© Les Éditions du Net, 2012 ISBN : 978-2-312-00487-7
Chapitre N° 1
Le pire à venir ?
- Suivez-moi !
Au-dessus de ma tête, l’ordre a claqué.
Il ne faut pas que je bouge d’ici. Surtout pas. Je me visse encore plus serré à mon siège, l’agrippant des deux mains telle une noyée. Mon chemisier à fleurs bleues me colle à la peau. Mais je suis glacée. À bout. Pourvu que ça ne se voie pas.
J’ai pourtant passé la douane sans faute. Les contrôles de sécurité aussi. Puis je me suis, sur une petite chaise en plastique rouge, assise près de la porte d’embarquement qui donne sur le tarmac. Et j’ai, à travers la vitre, gardé les yeux rivés sur l’avion qui allait me ramener à mon existence d’avant. Quand je ne faisais encore que peindre les jolies choses de la vie, couleurs pastelles ou vives, sans trop m’impliquer…
Ça sent l’uniforme, là, à ma droite. Mon corps se met à trembler. Bêtement.
Je déglutis, pousse enfin d’une voix rauque :
- Pardon ?
Histoire de gagner du temps.
Au-dessus de ma tête, la voix répète, à la lettre :
- Suivez-moi !
Mon sixième sens tente de m’avertir de la gravité de la situation. Mais tout m’échappe. Depuis le départ. Depuis que j’ai atterri ici à Dakar dont je n’ai vu que les murs ocre de mon hôtel. Plongée en pleine confusion, je n’allais pas, de surcroît, piquer une tête dans la piscine. Mes journées, cinq en tout, je les ai passées roulée en pelote sur le lit à me retenir de hurler. La peur : sale, bestiale. Qui tord les tripes.
Impossible de m’éterniser ainsi sur pause dans un aéroport qui ne m’est pas familier.
Je me barde de courage. Me redresse. Je lève les yeux et juxtapose mon regard à celui du flic qui se tient là, à ma droite. Noir, imposant, immobile. Prêt à bondir et à m’embarquer. Dans un ultime élan de révolte, je m’affronte : « Et d’abord, suis-je obligée d’obéir ? Si je refuse de coopérer, va-t-il m’emmener de force ? … » Cramponnée à mon siège, la gorge sèche, je cherche une tirade pour ma parade. Désespérément. Ne pas me laisser impressionner. Sinon, je suis foutue. C’est vite vu.
- J’ai un vol à prendre si vous voulez me parler faites-le ici et maintenant je vous écoute, me suis-je entendue déclamer d’une traite, sans point ni virgule, ayant, à la dernière minute, décidé que le Boeing vis-à-vis ne décollerait pas sans moi à bord.
L’homme, impeccable dans son uniforme kaki, a subitement l’air décontenancé. Il doit même se pencher un peu, le visage froissé, pour mieux voir à quel drôle d’oiseau il a affaire. Le regard dur, il me scrute, me transperce. C’est son rôle. Je ne bronche pas. Droite, tête haute, bien que mon cœur saute comme un fou puis oublie de battre son coup. Ce qui, d’ailleurs, lui arrive de plus en plus souvent. Depuis que j’essaye de sauver ma peau. De survivre, je crois.
Puis, comme il craint ainsi penché d’attraper un tour de reins, le policier, avec précaution, se remet droit. Je jette en catimini un œil à la ronde, étonnée tout de même de ne pas apercevoir dans la cohue des voyageurs bariolés le type qui a juré de me talonner jusqu’au bout du monde. Bon sang, mais où se planque-t-il ? Sans prévenir, une vague de nausée m’assaille. Indigestion d’événements trop crus servis les uns sur les autres.
Enfin debout très haut sans un pli, l’homme dans son uniforme me toise. Changeant de tactique, il ne m’ordonne plus de le suivre, mais il veut savoir.
- Connaissez-vous cette personne ?
Il me tend une photo. Regard qui propose et sourire exploité à fond, nez cassé, menton carré. J’ai un haut-le-corps. Le gars que je cherche, ne serait-ce que pour en avoir le cœur net, se trouve là, sous mes yeux.
- C’est mon mari !
Ma réponse cingle. Sans faire exprès. Le passé est encore trop neuf. Pas eu le temps de l’user. Tout est arrivé si vite, presque d’un seul déclic.
- Oui, mon mari, éprouvé-je le besoin de confirmer d’un ton amer.
M’en imprégner par tous les pores, jusqu’au plus profond de mon être. Me blesser. Me punir d’y avoir cru.
- Depuis le dix avril ! tonitrué-je.
Just married .
Et là, sans préavis, ça cale. Un amalgame de colère, dépit, peur, coincé salé dans la gorge. Ma poitrine brûle. Gémir, crier, cogner. Supplier.
À peine une semaine s’était écoulée depuis le jour où on avait écrit noir sur blanc : mari et femme …
Le mois n’était pas même terminé.
Et maintenant ?
Forcée de suivre pour le pire ?
Chapitre N° 2
Avant
Godfrey.
Une rencontre.
Par hasard.
Genève, place Cornavin. Debout sous la pluie l’un près de l’autre, sans rien savoir de nous. Juste un regard. Et son sourire, qui en disait long. Disons, il m’a longuement souri. Nous chassions chacun un taxi et moi, parfaite nunuche de dimanche assoiffée de romance à peine extirpée d’une séance de Pretty Woman au cinéma d’à côté, je me suis mise à prolonger le regard de cet inconnu, tandis qu’un chauffeur empestant l’ail et la transpiration me ramenait au bercail.
Sitôt grimpée chez moi, je me suis ruée dans mon atelier.
Jamais, je ne reverrai cet étranger.
Mais ses yeux m’avaient littéralement happée. À la fois sombres et dorés. Joueurs. Et cet éclat, inattendu, insolite. Aussi intense que fugitif. Il fallait m’en libérer. Je m’obstinais à vouloir transposer sur le papier cette brève lueur que j’avais eu le temps de capter mais pas d’interpréter, juste avant de m’engouffrer dans la voiture. J’espérais que ma mémoire allait me la restituer. M’expliquer aussi cette espèce de malaise que j’avais ressenti, comme avant de fondre, incapable de dire non. Enervée, je labourais de mon crayon les pages que j’arrachais au fur et à mesure de mon bloc. Plus je m’acharnais, moins je parvenais à décrypter cet instant sûrement saisi au flash de mon imagination.
J’ai finalement haussé les épaules, rassemblé les feuillets épars. Je les ai glissés dans le tiroir où je rangeais des ébauches de portraits. Je me suis étirée, j’ai bâillé, d’un coup de pied j’ai refermé le tiroir et je me suis levée.
Tout cela était d’une banalité. Après tout, les regards, c’est fait pour s’échanger. Inutile d’en rajouter. À trop vouloir accrocher l’âme à l’œil, je finissais par tout mélanger.
En passant dans le vestibule, le miroir en pied m’apprend que je suis toujours la même : pas très grande, presque un peu boulotte, vraie blonde tout en boucles et visage parfois angélique à force de naïveté.
Avec un soupir agacé, je m’extrais enfin de mon duffle coat humide et de mes bottes.

Trois jours plus tard, nos chemins à nouveau se sont croisés.
Par hasard ?
Je me promenais au bord de l’eau, il est arrivé comme surgi de nulle part.
- J’aime l’eau, a-t-il dit.
J’ai relevé la tête, je lui ai souri. Grand, large, noir de peau et de manteau. Carrément une minute trente d’éclipse du soleil. Avec intrigue muette subrepticement tissée entre quatre yeux.
Puis, d’un même mouvement, sans épiloguer, nous nous sommes assis sur la berge, près des vagues. Jusqu’à frôler l’écume.
C’était une magnifique après-midi d’hiver. Le soleil rutilait. Et on ne sentait presque pas le froid. J’espérais en douce qu’il entoure ma taille ou mes épaules d’un bras puissant…
Il s’est mis à raconter : là-bas, l’Afrique, Dakar. Son enfance. Ses racines. Un long monologue. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
Besoin de tout de suite planter le décor ?
Je l’écoutais, l’oreille basse, les yeux au fond du lac.
Qu’est-ce que je foutais là avec ce bonhomme bien plus âgé que moi en train d’évoquer une tranche de sa vie franchement périmée ?
Il aurait pu s’abstenir.
Cet étalage de bonheur familial qui dégoulinait, sirupeux et collant, me donnait la nausée. J’avais intérêt à prendre mes jambes à mon cou avant que ça ne déborde. Inventer une excuse. J’avais oublié le lait sur le feu. Ou un rendez-vous urgent. Mais la tristesse m’envahissait. Je sentais mon corps devenir lourd. Abattue, j’étais. Et il continuait, à l’instar de ces représentantes d’eaux de toilette qui polluent les grandes surfaces, il m’aspergeait du coulis d’amour maternel dont il avait fait l’objet, tout bébé rieur et potelé qu’il était alors… « Tout le monde m’adorait ! Vraiment tout le monde m’adorait ! », répétait-il avec un sourire béat.
Satisfait, il s’est enfin tourné vers moi.
Il s’attendait sans doute à une réaction de ma part. Mais, les années aidant, j’étais devenue allergique tant au parfum qu’aux marques d’affection qui ne m’étaient pas directement attribuées. Et en ce moment, je ne voyais qu’un vieux guignol mielleux aux cheveux crépus qui, à défaut de me faire une cour assidue, s’attendrissait sur son enfance.
Cet excès de silence dans lequel je m’étais moulée a dû lui sembler incongru en pareille circonstance. Mon visage fermé, que je gardais tendu vers une ligne d’horizon imaginaire, a fini par l’alerter. Entre son pouce et son index, il m’a emprisonné le menton et a fait pivoter ma tête d’un quart de tour jusqu’à ce que mes yeux rencontrent les siens. Il y a planté son regard comme s’il était le propriétaire de mon jardin secret. Loin, très loin au fond. J’ai reculé. Il cherchait une aspérité, une fissure. De quoi assurer sa prise ? Je me suis dépêchée de vider mon regard.
- Et vous ? a-t-il finalement questionné. À propos, je m’appelle Godfrey.
- Moi ? Moi aussi, j’aime l’eau…
Prudente, je me suis tue. Je n’avais pas d’enfance à lui dire. Aucune racine à extirper ni à faire pousser. À la place, un volcan de souffrance au milieu d’un désert de mensonges. Il ne servait à rien de tout déployer.
Alors, d’un même mouvement, sans épiloguer, nous nous sommes levés. Le soleil s’était éclipsé de lui-même. Nous avons fait quelques pas pour nous réchauffer. Godfrey m’a prise par la main. Comme s’il voulait m’offrir un peu d’innocence. Je me suis tout de suite sentie mieux.
- Je m’appelle Marie, lui ai-je joyeusement annoncé.
Du coup, il s’est arrêté devant un kiosque qui vendait des ballons arrimés au bout de tiges métalliques.
- Rouge ou bleu ? a-t-il proposé, enjoué.
Je préférais le rouge, mais j’ai choisi le bleu.

Nous nous sommes revus le lendemain. Puis le surlendemain. Je comptais déjà trois ballons bleus. Je ne me posais pas trop de questions. Il s’en chargeait, distillait à petites doses. Il avait compris que ma vie c’était ma peinture. Et mes émotions, il les débusquerait dans mes toiles plutôt qu’en moi. Nous passions l’après-midi à musarder. J’ignorais ce qu’il traficotait pour ainsi disposer de son temps et afficher une telle nonchalance. Je ne voulais pas tout connaître à la fois. Le coup de la famille brossée et lubrifiée m’avait suffi. J’avais envie de garder un peu du mystère qui m’avait fait rêver.
Assis très droit sur l’unique tabouret de ma cuisine, jambes croisées, Godfrey buvait son thé à la menthe, petit doigt levé. Il m’avait laissé la chaise, plus confortable. En somme, il avait contracté pas mal de belles manières et ça lui donnait des airs par-dessus ce qu’il semblait être.
- Le café ne me convient pas, disait-il en me regardant avaler mon deuxième bol de Nescafé. Tu devrais également te mettre au thé, Marie, c’est plus sain, tu sais ?
Depuis la veille, il avait remarqué, qu’en plus, je me nourrissais mal.
Il était venu à la maison. Il voulait admirer mes tableaux : tout un panégyrique qu’il m’a débité. Ça ruisselait de mélasse. Et il me scrutait en même temps. Je me sentais gênée. Il guettait chacune de mes réactions qu’il soulevait en chaîne avec maestria, tandis qu’il traduisait allègrement tout ce qui frisottait sous les poils en martre de mes pinceaux : « Mon Dieu ! Quelle délicatesse, et ces fleurs comme des papillons… Marie, toute ta sensibilité vibre dans ce bouquet pastel… En revanche, ce paysage là-haut renferme beaucoup de colère et ici… tout ce chagrin, cette souffrance… Oh, Marie !… Quelle belle tristesse tu as su exprimer… » Sourire, rictus, paupière qui tressaute, caillou dans la gorge, front plissé, menton qui tremblote, rien ne lui échappait.
J’avais failli me fâcher : je n’aime pas qu’on sèche au soleil les larmes que je cache. Je n’ai pas eu le temps d’ouvrir la bouche. Sans transition, il avait mis le cap sur ma cuisine, tout en se frottant les mains et en déclarant que j’étais une grande artiste. Du coup, je me suis ramollie et je l’ai suivi comme s’il était chez lui. Il a aussitôt ouvert le robinet et laissé couler l’eau froide dans l’évier. Puis il a plongé sa tête dans mon réfrigérateur pour se servir de glaçons et voir s’il y avait des citrons.
- Toujours, avec l’eau, c’est meilleur, tu sais. Ah, tu n’as pas de citron, Marie ?
- Non.
Je me sentais blessée. Qu’il inspecte ainsi mon frigo après avoir foutu le bordel dans mes sentiments les plus privés, cela me dépassait. D’ailleurs, il n’avait rien à faire dans mon frigo !
Mais il énumérait déjà, l’air effaré :
- Pizzas, fromages, yogourts… glaces… Tu ne manges donc rien d’autre ? Pas de viande, pas de légumes, pas de fruits ? Marie…
Il a hoché la tête, il paraissait soucieux. J’ai pensé que ça lui posait un problème de boire son verre d’eau sans citron.
- Il va falloir que je veille sur l’artiste ! a-t-il établi en toute simplicité.
Et ça, ça m’a remuée hors normes. Je n’ai rien répondu. Il avait trouvé la faille. À partir de là, il pouvait improviser. Jouer. Et moi, me laisser guider, faire semblant d’être aveugle.

Très vite, il a voulu tout savoir de mon corps.
Je me suis braquée. Pas comme ça. Pas de cette manière. Trop direct, brutal. Et je voulais d’abord connaître ses intentions, ses projets. Et n’étions-nous pas censé utiliser un préservatif aussi ? Quelque chose clochait. Je m’en rendais vaguement compte.
Bouleversé, il s’est redressé, le front luisant, les yeux presque blancs.
- Tu dois savoir que ce n’est pas une aventure que je cherche là, Marie ! s’est-il récrié, mortifié à l’idée que je ne l’aie pas deviné. Ça ne m’intéresse pas ce genre d’histoire, a-t-il précisé d’un ton dédaigneux, avant de conclure avec emphase : « Ce que je ressens pour toi, Marie, c’est pour l’éternité ! Tu es ma Princesse… »
Et là, il a laissé un temps mort, pour que je sente bien que c’était pour l’éternité et avec une majuscule qu’il m’appelait Princesse.
- Je t’aime, ma chérie, a-t-il repris avec passion, debout, torse nu sans un poil, au milieu de mon living surchauffé. Tu es tout pour moi. Tu es mon univers. Je veux consacrer ma vie à te rendre heureuse. Je n’ai jamais rien éprouvé de semblable auparavant. Tu dois me croire, Marie !
Il se tenait là, bras écartés, l’âme chavirée au bord des yeux, boule de feu.
Subjuguée, je ne voyais que la flamme. Ne me suis pas demandée dans quelle eau de rose ce beau Noir était allé pêcher ses perles… Mes rêves les plus fous prenaient de drôles de formes. Evidemment, suite à une déclaration de pareille envergure, penser à se protéger semblait soudain dérisoire, déplacé, presque indécent. Comme une insulte à l’infini de cet amour et à tant de bonne volonté. Et puisqu’on prenait un ticket ensemble pour l’éternité…
Un peu perdue et confuse, ne sachant plus quoi faire dans l’immédiat, je me suis pendue à son cou.
J’avais rudement bien fait.
Il n’en avait encore pas fini de ces promesses vertigineuses qui vous dérobent le sol sous les pieds .
- Je veux te donner quelque chose qui t’appartient, Marie, poursuivait-il comme s’il était le rédempteur en chef. Qui t’est dû, mais que tu n’as jamais reçu…
Il me repousse un petit coup, en douceur, recule à son tour d’un pas, puis revient à la charge avec tant de miel au fond du regard que ça fait presque mal. Délicatement, comme si c’était un pétale de rose, il caresse mon oreille gauche et susurre ces quelques mots qui ont raison de moi. M’achèvent :
- Je veux te donner ton enfance, Marie.
Comment diable a-t-il pu savoir après seulement trois ballons bleus ?
Je ferme les yeux. Me sens si fragile. Nue. Quand bien même un immense chandail à col roulé m’enveloppe des genoux à la pointe du nez. Quelque chose en moi se hérisse. Se brise. Je fonds. Incapable de dire non.
Triturant entre mes doigts le col roulé de mon gros pull, j’ai balbutié, d’une autre voix, comme si ce n’était plus moi, que cela venait d’ailleurs :
- Mais… est-ce que tu veux m’épouser alors ?
Je ne saurai jamais quelle mouche m’a piquée, ni qui m’a soufflé pareille idée, ça j’en suis sûre, inutile d’en revendiquer la responsabilité, mais il a répondu sans bavure. Oui ! C’était exactement ce qu’il voulait : m’épouser ! Il allait justement me le proposer.
« Oh, Marie, comme je suis heureux ! Comme je suis heureux ! » chantait-il en refrain en me broyant dans ses bras.
Devant la joie communicative de cet homme, je ne pouvais plus reculer. J’avais taquiné le destin. Il m’a sorti le grand jeu. Sans réfléchir, j’ai pris la carte forcée. L’as de cœur, bien entendu. Et maintenant, je me sentais presque obligée d’y croire pour ne pas déranger l’histoire.
C’était donc lui, mon Prince charmant : Godfrey. Il m’avait à peine trouvée, déjà il voulait me sauver.
Il allait vite en besogne.
Certes, dans mon conte de fée inédit que je me récitais chaque soir depuis toujours et parfois même en plein jour, quand la vie n’en finissait pas de me ressembler, vide et froide, mon Prince attitré me paraissait jeune encore. Je le faisais à peine vieillir au fil des années que je prenais, pour qu’il n’y ait pas trop de décalage. En revanche, je n’aurais jamais eu l’idée de lui teindre la peau en noir. Mais bon. Et par-dessus tout, le prince de mon histoire était drôle. Farci d’un humour aigre-doux, cornichon-bonbon, il me faisait pleurer de rire. Quand je ris, je crois que ça secoue du chagrin dessous. Qu’importe, rire ou pleurer, c’était quelque chose de trop qui devait s’en aller de toute façon…
Pour tout de même marquer la différence, Godfrey, je l’ai surnommé « mon Prince noir ».
Il était là, grand, fort, assez bel homme dans l’ensemble, un rien démesuré, surtout ses mains et ses pieds qu’il avait extra-longs et larges. Le front légèrement bombé, le nez cassé à point nommé pour rehausser un visage un peu banal, la bouche divisée en deux coussinets moelleux et le menton carré. Ah, ses yeux bien sûr : noirs, sans fond. La petite lueur insolite que j’avais cru déceler lors de notre première rencontre sur la place Cornavin n’apparaissait plus. Godfrey ne me faisait pas vraiment rire, ni pleurer, d’ailleurs. Tant mieux. Sérieux, même un peu vieux, « À peine cinquante ans !… » avait-il soufflé comme si c’était un détail, il faisait très « Monsieur ». Il me prenait dans ses bras avec une extrême gentillesse depuis qu’il avait diagnostiqué mon manque d’enfance et d’assurance par la même occasion.
J’espérais ne pas trop régresser.
Chapitre N° 3
Pour un conte de fée
Au bout de quelques semaines idylliques, promenades, ballons bleus, infusions, petits présents, tendres câlins… il est venu, très solennel, à dix heures tapantes du matin, avec un drôle de paquet emballé style cadeau de fête maison et deux énormes valises. Une rouge et une verte. Posées de guingois sur le palier et lui au milieu sur le paillasson.
- Trente ans, ça se fête ! a-t-il décrété d’entrée de jeu, le sourire relevé jusqu’aux oreilles.
Trop tôt, trop vite ! aurais-je voulu protester, oppressée à la vue des encombrantes valises.
Bouche bée je suis restée.
Et quand il m’a tendu un somptueux bouquet de roses blanches qu’il tenait caché derrière son dos, j’ai ouvert grand les yeux, les bras, les armoires. Je me suis empressée de faire de la place. Sans broncher, j’ai entassé mes affaires et il a étalé les siennes. En sifflotant Now, I’m here des Queens.
Il a ensuite lui-même défait son paquet cadeau maison, arrachant la ficelle, écartant une à une des couches et des couches de papier de soie rose pâle que je n’arrêtais pas de lorgner d’un air extasié et, tout excité, il a ordonné :
- Regarde, ma Princesse !
D’une vulgaire housse en plastique rouge, il extrayait enfin…
- Une cocotte-minute !
Il l’a annoncé comme si je venais de décrocher la timbale.
Yeux exorbités, mâchoire pendante, bras à terre, je me suis encore une fois retrouvée sans voix. Le visage fendu d’un sourire éclatant, Godfrey a pris le temps de savourer l’état de stupéfaction dans lequel il venait de me plonger, avant de préciser :
- Et le cuisinier, c’est moi !
Il triomphait.
Tandis que je recouvrais peu à peu mon sens de l’orientation dans la réalité. Il est vrai qu’après le coup des roses, si doux, si flatteur à mon ego et si romantique, je m’étais, avec cette montagne de papier de soie, attendue à une débauche de petites choses soyeuses glissant dans un délicieux chuintement de-ci de-là sur la moquette bleu ciel de mon living…
Le sadique !
En sifflotant Play the game des Queens pour donner le change, j’ai trottiné jusqu’à la cuisine avec le but bien précis de caser l’infernale machine quelque part au fond d’un placard. Sur mes talons, Godfrey me l’a aussitôt reprise des mains, impatient qu’il était d’étrenner son cadeau. Il a posé l’engin bien en vue sur le plan de travail, avec l’intention de nous mitonner, séance tenante, un succulent repas d’anniversaire à l’africaine.
- Tu vas adorer, ma Princesse ! salivait-il déjà en caressant amoureusement sa cocotte.
« Et la soirée resto que nous avions prévue ? » aurais-je voulu opposer.
Je me suis tue, stupide, ou magnanime, va t’en savoir dans ces cas-là.
L’exubérance enfantine de ce grand bougre m’attendrissait.
Pourtant, il y a quelques semaines encore, j’évoluais, libre, tranquille, parfaitement encastrée dans ma vie de célibataire, agencée sur mesure, compartimentée, exempte de place pour tout excédent de bagages et d’humanité. Et voilà que cette même vie prenait soudain l’aspect d’un chantier avec arrivage de ballast et de gravier, joies, peines, grincements de dents, et cédait le pas à une ridicule cocotte-minute, grâce à laquelle nous avions soi-disant tout à la maison pour bien faire et fêter dignement l’événement.
Ou presque.
Manquaient quelques sous.
- Oh, pas grand chose en vérité… a commencé mon Prince noir en m’enlaçant tout doux tout tendre. Tu peux me croire…
Juste de quoi acheter la nourriture, plus, le dépanner, lui, « le temps de percevoir les dividendes, des sommes très importantes », a-t-il souligné en relâchant son étreinte. Et il a expliqué, pour que je réalise bien l’inconfort de la situation dans laquelle il se trouvait momentanément, que son neveu Moussa tardait à effectuer les divers virements sur son compte bancaire ici à Genève… « Quel coquin, ce Moussa ! » a-t-il plaisanté avec un sourire indulgent.
Godfrey semblait donc à la tête d’une multinationale familiale - pas certaine d’avoir vraiment bien compris - qu’il gérait de près ou de loin, selon l’endroit où il se trouvait, bien sûr. Ou quelque chose dans le genre…
En résumé, et pour simplifier, mon Prince charmant s’avérait aussi riche qu’un roi du pétrole, mais sans un sou vaillant dans l’immédiat.
Et j’allais gober tout le texte ? Les sous-titres avec ?
Je considérais cet homme d’un certain âge, qui faisait dérailler mon train-train quotidien. Complété et cravaté chaque jour de la semaine, toujours souriant. Seigneur ou imposteur ? Il devait bien y avoir une faille dans l’histoire, non ?
Sous mon regard inquisiteur, Godfrey avait emprunté un air très malheureux. Assis sur son tabouret, le front bas, il me lorgnait par en-dessous. Il paraissait si humble… Démuni. Ça, c’était le cas de le dire. Mais puisque de toute façon on allait se marier bientôt, je n’allais pas couper les cheveux en quatre. Inutile de trop réfléchir. Je saurai me montrer solidaire avant l’heure, m’étais-je vite convaincue. Besoin d’y croire à tout prix ? Cette chimère qui me tombait du ciel, je m’y agrippais pire qu’une chienne qui refuse de lâcher son os. Mon propre comportement me stupéfiait. J’assistais, effarée, au combat inégal que remportait l’insouciance fringante contre la raison devenue mollusque. Je me sentais comme grisée, entraînée dans une folle danse. À la fois euphorique et macabre. Dédoublée ? À peine méfiante, j’ai glissé dans le creux de sa main presque tout l’argent du mois. Mon Prince a aussitôt déplié une page A4 quadrillée sortie comme par magie de son mince portefeuille.
- J’ai écrit là une liste de tout ce qui m’est nécessaire, m’a-t-il appris dans la foulée d’un ton docte avant de s’éclipser, le sourire aux lèvres et mes billets dans la poche.
À mon tour debout sur le paillasson, j’ai attendu, je ne sais quoi. Que Godfrey revienne sur ses pas, me rassure ? Il se tenait devant l’ascenseur, le nez dans sa liste, il ne semblait pas remarquer ma présence. Je me dandinais d’un pied sur l’autre, les bras ballants. Un petit mot de rien du tout, un baiser, une caresse… Je ressentais comme un vide tout à coup, et pas seulement dans mon porte-monnaie.
Au moment de s’engouffrer dans la cabine, Godfrey s’est retourné, surpris de me voir encore sur le palier. J’ai cru discerner à nouveau cette drôle de lueur dans son regard. On s’est adressé un signe de la main. J’ai songé à un éclat métallique. J’ai frissonné. Je me suis dépêchée de refermer la porte. Et, dans le clair-obscur de mon vestibule, d’une toute petite voix plaintive, j’ai murmuré : « Son écriture est si grande… » en pensant à la feuille recouverte de hiéroglyphes.
Désœuvrée, je me suis agenouillée près du vase en cristal que Godfrey avait posé à même la moquette du living et je me suis mise à compter les roses. Il y en avait trente. J’ai poussé un soupir de soulagement. Et quand bien même en aurait-il manqué une, aurais-je permis au doute de s’insinuer dans mon rêve ?

Godfrey mettait le paquet pour que tout ait l’air vrai. Il se donnait à fond. Emplissait mon intérieur de bibelots, de babioles, de fleurs. Me décorait de bijoux rutilants avec toute l’intention qui compte. Me chérissait tendrement. Et lorsque tant d’amour me surprenait, mon Prince me rassurait : c’était pour l’éternité qu’il m’aimait.
J’avais tout le temps, loin devant.
Est-ce pour cette raison que je me suis mise à regarder en arrière ?
Mon enfance était un fouillis de pistes brouillées. Comme les pièces d’un vieux puzzle dont je n’avais aucune image et que je m’efforçais d’assembler.
Et c’est surtout quelqu’un, qui me manquait, que je cherchais, malgré moi. Rien à voir avec le Prince charmant. C’était autre chose : ça venait de plus profond, peut-être un souvenir qui avait eu ses racines, même si on les avait coupées… Depuis quelque temps, lorsque je fixais mon reflet dans la glace, j’apercevais en filigrane une femme de mon âge qui me ressemblait.
Toute gamine déjà, j’avais conscience de cette femme. Je m’efforçais de conserver les traits de son visage gravés en moi. À présent, j’avais la certitude qu’un jour j’allais la rencontrer et la reconnaître. Comme si elle avait su attendre que j’aie enfin l’âge de comprendre pour se révéler à moi.
Dans mes cauchemars de petite fille, éperdue, je l’appelais tout bas :
« Maman… »

Le soir avant d’éteindre les lumières, mère me crie :
- Anna ! Monte voir ton père et sois gentille avec lui !
Ou bien :
- Anna ! Dépêche-toi d’aller vers ton père, obéis et fais ce qu’il te dit !
Je n’y vais jamais.
Rasant les murs, je me glisse furtivement dans le réduit sans porte au fond du couloir qui me sert de chambre. À peine la place pour un lit. Je me couche tout habillée et serre très fort les couvertures autour de mon corps.
J’ai le cœur comme un chaton qui frémit.
Je guette les pas.
Quand ils viennent, je sais que c’est lui. Mère reste toujours en bas à cause de sa jambe de bois. J’essaie de m’envoler. Mais il me force à regarder. Et je vois son visage au-dessus du mien, ses yeux noirs, étranges, parce qu’ils s’allument soudain. La folie à jour, sans détour : crue, brute, qui brûle, dévore.
Quelquefois, c’est différent.
Il me laisse m’envoler ailleurs, où courir dans le sable mouillé tout près des vagues. Où ma mère n’a pas de jambe de bois et semble voler vers moi. Je la contemple, je suis son ange blond qui rit toujours. Elle a l’expression d’une vraie maman : un peu grave, pour s’assurer que je comprenne bien et, dans le regard, une promesse de tendresse quoi qu’il advienne.
Main dans la main, nous nous dirigeons vers le marchand de ballons de toutes les couleurs. J’en choisis toujours un rouge. « Tiens bien la ficelle, petiote ! » me recommande à chaque fois le vieux bonhomme. « Sinon il va faire le tour du monde », plaisante-t-il encore. Je cours de toutes mes forces droit devant moi. Mon ballon rouge me suit haut dans le ciel en se dandinant. Je ris aux éclats…
Je n’entends plus maman.
Un sursaut de douleur me fait lâcher mon ballon…
Transie. Je claque des dents. Mal au ventre. Ça ne va quand même pas recommencer ! Ce morceau de passé, disparate, qu’est-ce qu’il fout là à trembler devant mes yeux ? Pourquoi cette brutale remontée ? Je tiens ma tête à deux mains : une bulle d’azote se ballade dans mon cerveau. Mon crâne explose. Le monstre , je l’avais enterré vivant. Renié. Tout comme mon prénom d’alors : Anna . Caché dans les décombres sous des couches et des couches de peinture, épaisses. Et je m’étais forgée un caractère de fer, dur, sauvage, blindé, avec des chaînes et des cadenas…
Foutaises !…
Et si c’était à cause de Godfrey, tout ça ?
Une seule fois, nous avions fait l’amour. Cela avait bien démarré, tout se déroulait dans les règles de l’art et selon le protocole, les gestes, les manières, la capote, tout y était. Sans prévenir, je me suis retrouvée claquemurée dans un bloc de pierre. Tétanisée : son visage au-dessus du mien, ses yeux noirs, étranges, parce qu’ils s’allument soudain… Cette lueur dans le regard de Godfrey… Décalcomanie exacte du regard de l’autre. Du monstre . Il eût été plus simple de demander à Godfrey d’arrêter, de lui expliquer la situation, lui confier ce que ce fâcheux concours de circonstance réveillait de sordide en moi, après tout, en tant que futur époux, il avait le droit de savoir, non ? Je me suppliais : « Allez, sois honnête, fais-lui confiance, accouche enfin ! » Mais aucun son ne voulait sortir de mes lèvres scellées. Pas même un cri d’horreur ou de détresse. Incapable d’articuler quoi que ce soit, j’étais anéantie. Presque morte sans doute.
Il n’a rien dit, rien demandé.
Il s’est recouché à mon côté. Il m’a prise dans ses bras, il m’a bercée, doucement, longtemps, très longtemps. Il fallait d’abord recoller les morceaux. Recoudre une enfance trop tôt déchirée.
Dans le silence…
J’avais honte. Lâche, j’en voulais à Godfrey. Pourquoi ne m’interrogeait-il pas ? Pourquoi ne crevait-il jamais la surface ? Toute la fange agglutinée, collée derrière la toile, tel un chewing-gum sous la table. Il s’en foutait ? J’étais la championne du trompe-l’œil ! Et lui, du trompe-cœur ? L’immense vide qu’il appréhendait en moi, Godfrey le comblait de cadeaux, de broutilles, de mots doux, comme s’il emplissait de paille un sac qu’il refermait avec des promesses mirobolantes quant à son contenu…

Trois heures déjà, qu’il était parti faire les courses.
Je me suis tout à coup demandée, comme ça, en catimini, le moins haut possible, tout en redressant une rose dans le vase près duquel j’étais demeurée agenouillée, si je ne figurais pas moi aussi sur la liste préparée à l’avance de tout ce dont il avait besoin, mon Prince…
Et s’il ne revenait plus ?
Une goutte de sang.
J’avais fourré un doigt dans les épines.
Chapitre N° 4
Et la fête continue
Comme si elle avait perçu mon désarroi, Pauline a appelé.
C’est l’amie qui m’a tirée dans la vie et qui veille à ce que j’y reste, pieds sur terre avec la tête si possible dans les parages. Elle sent juste, même quand je fais semblant. Agrippée au téléphone comme si je lui tenais le bras, je lui ai tout raconté. Ou presque. J’ai eu un léger blanc quant à l’argent prêté et la liste. Si elle avait su, elle aurait sauté dans le premier avion en partance de Londres pour Genève.
Déjà, elle me faisait remarquer que mon soi-disant prince avait tout du macho envahissant.
- On ne s’installe pas ainsi chez une copine sans la prévenir un tant soit peu à l’avance, enfin ! s’est-elle exclamée, d’un ton offusqué. Il aurait pu demander ton avis, tout de même !
- Mais on s’aime ! ai-je riposté. Et puisqu’on va se marier…
J’avais les joues en feu, le pouls en accéléré et les mains moites. Aucun doute : je disais la vérité. Mais j’avais répondu trop vite, trop fort, pour ne vouloir m’adresser qu’à une seule personne. Il y avait surcharge d’emphase et de conviction, à faire sauter les fusibles tant ça vibrait. Cela devait donc m’inclure. J’essayais encore une fois de me rouler à mon insu. Occulter le tiraillement que provoquait en moi l’indignation de mon amie. Agacée, un peu gênée aussi, qu’elle crache à mon oreille les mots même que j’avais, depuis l’installation impromptue de Godfrey et de sa cocotte à mon domicile, tus, retenus, puis tassés au fond de moi avec triple écran noir par-dessus. Surtout : macho envahissant.
- Vous marier ? Mais tu es folle ! s’insurgeait Pauline, consternée. Vous vous connaissez à peine ! Et d’abord, d’où il débarque, ce bonhomme ? Que sais-tu de lui ?
- Ben…
- Tu vois, tu ignores tout de son passé…
- Ce n’est pas vrai ! Il m’a bassiné avec son enfance. Et sa mère : une femme très douce, très gentille, pleine de sagesse. Il me l’a encore répété hier. Alors !
Je m’énervais. Mauvais signe. Et Pauline s’inquiétait.
- Méfie-toi, honey ! En somme, il n’a évoqué que son enfance et le fric que lui rapporte son business… Quel genre d’affaires au fait ?
- Je ne sais pas, moi, peut-être de l’artisanat… Ecoute, tu te tracasses pour rien, Pauline. Je t’assure, c’est quelqu’un de bien. Tu devrais le voir. Il en impose vraiment…
Je n’aimais pas devoir le défendre. Surenchérir. J’aurais voulu que mon Prince tienne la route tout seul, telle une évidence.
- Bon, bon, d’accord. C’est ton anniversaire après tout. Je ne veux pas gâcher ta journée. Mais creuse quand même, Marie, on ne sait jamais…
Et Pauline a raccroché, un peu sèche.

Pas eu le temps, ni l’envie de creuser.
Godfrey, une nouvelle fois, s’était encadré dans mon entrée, très debout sur le paillasson, avec des sacs de toutes sortes et couleurs pleins les bras.
Il était rayonnant. Ça lui allait comme un gant de faire les courses. Avec sérénité, il avait dû dépenser la totalité des futurs dividendes que son neveu Moussa… bref, quasi tout mon pognon.
Sur la table de la cuisine, pêle-mêle autour de la cocotte, s’étalait maintenant tout ce dont mon Prince avait besoin : trois pull-overs en cachemire : jaune, rouge et vert, six chemises en soie par lots de deux : bleu, rose et beige, avec cravates Hermès assorties, des chaussettes, au moins douze paires, en cachemire itou…
« J’ai la peau très très sensible » m’apprenait dans la foulée cet inconscient tout droit sorti d’une boutique de luxe. Et pour couronner le tout, il avait oublié l’essentiel : la bouffe !
Estomaquée, j’ai émis un drôle de couac en avalant ma salive sur la pellée de jurons qui montait. À demi-étouffée, je suis restée muette. La colère, le jour où j’arriverai à l’aérer, ce sera vraiment ma fête ! Du bout des lèvres, j’ai fait :
- Il reste de quoi se payer un MacDo ?
Ma question a déclenché l’hilarité du Prince.
Sans daigner me répondre, il s’est accroupi auprès d’un panier que je n’avais dans mon indignation pas remarqué.
Du coup, je m’en veux. Tous les noms dont je viens de l’affubler en cachette : « Profiteur ! Salaud ! Traître ! Bousilleur d’anniversaire !… » je les retire. Je me mets à quatre pattes, impatiente de découvrir à ses côtés la merveilleuse dînette-surprise qu’il nous aura composée dans sa jolie corbeille de pique-nique.
Le geste lent, la mine grave à nouveau, Godfrey, véritable saltimbanque, d’une main experte soulève le couvercle et de l’autre, s’apprête à retenir… « la mousse du champagne ? » L’unique pensée émoustillée qui m’aura traversé l’esprit avant de constater, amère, que c’était juste la coupe qui débordait comme on dit.
Godfrey, sourire extra-large, empli de contentement, tenait par les oreilles un pauvre lapin prêt à détaler.
- Ma Princesse, voici Jeannette !
La bête a fait un bond, lui a échappé et s’est sauvée dans ma chambre à coucher. Planquée sous mon lit.
- Par tous les ouistitis ! me suis-je écriée, rouge de colère.
Godfrey, ravi, a pensé que je plaisantais, que j’appréciais sa trouvaille. Il a voulu cavaler après l’animal pour me le ramener.
J’ai enfin hurlé :
- Stop !
L’air navré, Godfrey semblait ne pas comprendre pourquoi je ne jouais plus. Alors, tout de suite, je m’accuse de manquer de romantisme, d’originalité. Le brave homme qui s’ingéniait à rendre cette journée mémorable, et moi qui ne pense qu’à me goinfrer. Peut-être qu’il va nous le rôtir, son lapin ?…
Mon Prince extravagant finissait de déballer et de ranger ses emplettes. Les nerfs en pelote, je l’ai regardé un moment qui s’affairait sans bruit, l’air satisfait. Puis nous nous sommes retrouvés au salon, côte à côte engoncés dans le canapé en cuir écru, contemplant tour à tour la brassée de roses blanches près de la fenêtre et les miettes de gâteau sur la table basse. J’avais trente ans, j’avais faim et j’étais fatiguée.
Godfrey s’est emparé de ma main, posée sur mon estomac qui gargouillait. Il a appuyé mon index contre sa tempe en le faisant tournoyer sur place et en roulant des yeux comme un fou.
- C’est ce que tu penses, non ? Que je suis complètement fou ! Avoue !
Il riait. Je me taisais.
- Fâchée ?
- Moi ? Mais pas du tout !
Trop bouleversée pour entrer en matière, je joue la faraude. Je pressentais comme un divorce imminent entre l’homme et le Prince charmant pour incompatibilité d’humeur. Une facette insaisissable du personnage me déstabilisait. Et c’était de ma faute aussi : ce conte de fée, maintenant qu’il avait commencé, je voulais qu’il continue. Curieuse de voir jusqu’où ça pouvait aller ? Encore en train de me saborder, après tant d’années ?
Godfrey essaye de m’embrasser. Je garde le visage tourné. Il ne lui reste que mon oreille gauche à mordiller. Il n’insiste pas.
- Attends, a-t-il démarré dans un mouvement confus. Ne nous emballons pas. Je te demande juste un peu de patience, ma chérie. Je vais tout t’expliquer. Mais d’abord, aujourd’hui, c’est ton anniversaire…
Ça, je n’en doutais plus.
- Et un anniversaire sans surprise…
Le timbre de la sonnette retentit comme une joyeuse clochette qu’on agite pour annoncer…
- Grands dieux ! m’exclamé-je en ouvrant la porte.
Une gigantesque corbeille tressée, perchée sur un ventre proéminent soutenu par de courtes jambes, déborde de fleurs de toutes les couleurs : roses, œillets, tulipes, iris, lupins peut-être aussi, et des tas que je ne connais pas…
Une voix chantonne au milieu de ce jardin suspendu :
- Pour vous, M’âm !
Je tends les bras, je prends, je repose. Trop lourd. En me redressant, je découvre un visage tout rond tout noir qui me sourit plus blanc que blanc. Moussa, le neveu ? Non. Un simple coursier en attente du pourboire.
Godfrey, qui décidément pense à tout, ou presque, nous rejoint avec une pièce de cinq francs. Il saisit la corbeille et entonne à la Ray Charles un tonitruant : « Happy birthday to you, ma Princesse pour l’éternité… »
Et me voilà remontée en flèche de l’entresol au septième !
Je me jette au cou de ce foutu bonhomme dont j’ignorais à peu près tout, si ce n’est qu’il me choyait, et qu’il avait le don de… Un don, quoi. En tout cas, de me faire oublier que c’était avec mes sous qu’il s’offrait le beau rôle, style Richard Gere dans Pretty Woman …
Mon drôle de Prince en a profité pour récupérer son lapin et, sans transition, il s’est lancé dans une histoire abracadabrante à propos d’une coutume ancestrale qui se déroulait quelque part dans son village natal. Pour vérifier si je suivais bien, il a demandé :
- Dans mon village, la coutume veut que l’on offre aux futurs époux… devine quoi ?
J’aurais volontiers répondu « une lune de miel à Venise ou à Londres », comme ça, au hasard, mais je sentais bien que cela aurait semblé incongru, ou décalé, alors j’ai agité ma tignasse dans tous les sens pour compenser le manque de sens que suscitait en moi sa question.
- Tu ne sais pas ? a-t-il fait, amusé et ravi de reprendre son récit depuis le début rien que pour aboutir à la conclusion que Jeannette était une femelle.
- Et alors ? ai-je fait. Bien sûr, sinon la bestiole s’appellerait Jeannot, non ?
- Et alors, a-t-il rétorqué sans se démonter, normalement, on offre toujours un lapin blanc aux futurs époux. Je n’ai pas trouvé de mâle, mais ça ne fait rien. Il est blanc, c’est l’essentiel. C’est un présent en hommage à la pureté de la femme mais surtout à la virilité de l’homme et si, par malchance, il venait à en manquer, eh bien, le lapin l’encouragera et lui en redonnera. Tu saisis, ma Princesse ? On dit bien : « Un chaud lapin, non ? » a-t-il ajouté d’un air entendu, torse bombé.
J’ai sursauté. La chute de son histoire m’inquiétait. Je n’envisageais pas de passer au lit la majeure partie de mon temps libre…
Mais il m’a embrassée, très doux, très tendre, rien d’autre. Il saurait attendre. Il a installé la boule blanche sur mes genoux. Enchanté de la farce qu’il nous faisait, Godfrey souriait, détendu, content de lui, les jambes allongées et à un mètre cinquante de nous, ses gros orteils prenaient l’air sur la moquette. Sûr qu’il avait besoin de chaussettes. Mais pas quand même en cachemire, si ?
J’ai dû m’assoupir un instant, car je n’ai rien senti. C’est lorsque mes doigts ont caressé une forme soyeuse, lisse, dépourvue de poil, que j’ai compris que quelque chose s’était passé à mon insu. Prudente, j’ai ouvert un œil. Un petit paquet emballé très féminin reposait dans mon giron, à la place du lapin.
Godfrey, accroupi à mes pieds, l’air malicieux et l’innocente bête dans ses bras, m’encourageait :
- Allez, ma Princesse ! Ouvre-le donc !
Je l’observais, à la fois intriguée et méfiante.
- Il ne va pas te mordre ! s’impatientait Godfrey.
J’ai tout de même palpé à travers le papier. Assurément, il n’y avait pas de hérisson caché là-dessous. J’ai défait le nœud. S’échappant de la masse de papier de soie rose pâle et glissant sur la moquette bleu ciel de mon living dans un délicieux chuintement, une chemise de nuit toute de satin blanc et de dentelle couleur menthe à l’eau…
- Comme tes yeux le matin quand tu t’éveilles, a précisé mon Prince noir.
Chapitre N° 5
Brutal retour dans le passé
J’hésitais à sortir. M’aérer. Détortiller mes pensées.
Godfrey était reparti échanger le reste de mes sous contre deux Cheese Burgers et une portion de frites à partager.
J’ai regardé par la fenêtre. Tout en aquarelle, une de ces journées d’hiver floconneuses. Douce à rêver. Douce à pleurer.
Jesse a appelé. De Los Angeles.
- Bonne fête, vieille branche ! a-t-elle hurlé dans le combiné sans autre préambule.
- Oh, merci, Jessie ! Hé ! Tu es tombée du lit ou quoi ?
- Avec grand fracas ! Avant de me coucher hier soir j’ai consciencieusement remonté une demi-douzaine de réveille-matins. Je voulais être sûre de t’attraper avant que tu ne partes faire la fête. Bon, là, je crois que c’est bon, je suis tout ouïe. Comment vas-tu ? Raconte-moi !
C’était avec Jesse, qu’on montait en mayonnaise nos rêves. Je lui ai donc narré la version conte de fées : émerveillée, elle en rajoutait.
- Et vous n’aviez pas même pris un taxi ensemble, tu te rends compte, Marie ? Il t’a retrouvée, comme ça. Waouh ! La force du destin ! Crois-moi, c’était sûrement écrit en grosses lettres quelque part tout là-haut…
- Ouais, ai-je acquiescé avec un sourire béat.
Après avoir reposé le combiné sur son socle, j’ai soudain eu envie de peindre.
Depuis que Godfrey s’était incrusté dans ma vie, j’avais cessé de créer. Comme au spectacle, je me laissais aller. Me laissais faire. Puisque mon Prince s’occupait de tout, même de mes sous…
Lorsque j’ai entrouvert la porte de mon atelier, le charme a tout de suite opéré : la lumière m’a happée et tirée vers mon chevalet. Emue de retrouver intact ce bonheur, je préparais déjà ma palette, quand la sonnerie du téléphone a retenti, gaie et pimpante. Encore une amie ! Nat, cette fois-ci, sûrement. De Rome.
Je me suis annoncée, toute joyeuse, sourire et fossettes à l’appui.
Mon visage s’est mis à l’envers.
Cette voix qui modulait à mon oreille :
- Bonjour, Anna. Alors comme ça, notre fugitive est devenue célèbre ! Avec photo dans le journal. Très facile de te retrouver. Qui expose, s’expose ! Mais, joyeux anniversaire, Anna ! Ou Marie, devrais-je dire ? Peu importe. Ça te fait trente ans aujourd’hui, n’est-ce pas ?…
Pétrifiée, j’ai raccroché.
Arraché la prise.
Assise sur le tapis, j’ai remonté mes genoux, collé mon menton dessus, et j’ai fait un cerceau de mes bras autour. Je me balance d’avant en arrière. Un gémissement rauque déchire mon ventre, monte dans la pièce, sans fin. L’imprévisibilité et la rapidité avec laquelle je suis jetée dans le passé rendent le choc brutal, sans équivoque. En dépit du fragment de glace qui s’était détaché de la banquise, quelque temps plus tôt, comme pour me prévenir que le reste allait m’assaillir bientôt.
Douze ans que je n’avais plus entendu la voix de cet homme…

Un autre anniversaire.
Hiver gelé, sans tache, nu. Etal.
Assise sur un tabouret dans la cuisine, le dos rond, j’ai l’air de faire semblant d’attendre. Mais je sais d’avance : aucune bougie à souffler, pas de quoi fabriquer un vœu, ni un gâteau. Rien. Le même vide à chaque année déployé.
Depuis si longtemps que ça paraît depuis toujours.
Je me redresse, secoue la tête, fais voltiger mes boucles blondes et, pour ne pas sombrer une fois encore dans ce marasme intemporel, je me cramponne, plus fort que jamais, à cette illusion de bonheur sans doute piratée par atavisme, qui a, je veux y croire quitte à la mijoter encore, un jour illuminé l’orée de mon enfance.
Avant.
Ailleurs.
Bien avant que je ne devienne cette petite fille triste et solitaire au milieu de nulle part.
Mais j’avais beau démonter ma mémoire, retourner chaque image, je ne tombais que sur des scènes de gamine apeurée, au corps tendu, ses bras coincés sur son torse maigre et qui part en rêve comme d’autres iraient acheter des caramels. Pour se consoler, rafistoler à sa manière un univers qui s’effilochait, s’émiettait. Pas même un nounours râpé, aucun bibelot sur une étagère, que des traces de doigts dans la poussière.
Ce n’était décemment pas possible une vie pareille.
Il fallait bien que j’aie connu autre chose : une main douce à mon front, un regard sans hargne dans lequel me retrouver, apaisée, des petits mots lisses qui filaient droit au cœur, des friandises peut-être aussi, pour me constituer ce bas de laine comme un fond d’amour inconditionnel où puiser le courage de me relever chaque matin. C’était ça mon raisonnement. Ma béquille.
Ma folie ?
Car ce passé très antérieur et hypothétique, qui jetait pour moi une passerelle ténue dans un futur encore vierge, jusque-là, je m’en étais contentée. J’arpentais cette plage irréelle ou virtuelle sans risquer de m’aventurer au-delà.
Ainsi, je n’étais pas morte.
C’était déjà ça.
Le tic-tac de la pendule carrée, qui penche sur son clou au mur, m’irrite soudain. Bientôt midi. Dans quelques minutes, le monstre s’engagera dans l’escalier. Je dois préparer le repas. Du bouilli réchauffé et des patates. La vieille , comme je l’appelle depuis des années, n’en voudra pas. Elle ronfle dans la chambre d’à côté.
Je passe un doigt machinal sur la toile cirée, poisseuse et trouée par endroits. Je pousse la bouteille de vin, à moitié vide, tâte le cercle bordeaux qui s’incruste dans la nappe. Je n’arrête pas de répéter les mêmes gestes.
Je pousse un soupir, me force à me lever. Je colle mon nez à la vitre. Il fait si blanc, dehors. Presque doux. Mon regard patine de-ci de-là puis glisse au loin par-dessus les sapins, sans effort quelque part dans l’infini trouve enfin le chemin.
Aujourd’hui, n’être pas morte ne me suffit plus.
Alors ? Pourquoi je reste là plantée sans un mouvement ? À espérer toujours ce minuscule frémissement de l’intérieur qui me pousserait un petit coup ? Me réveillerait. Me donnerait le souffle nécessaire pour me réintégrer et partir de zéro…
Pour voir, je me dis : Marche ou crève ! Mais rien ne se produit.
Appuyée contre la fenêtre, je ne sens que le froid. Je me tiens raide comme une morte qu’on aurait congelée pour emprisonner l’âme.
Mais j’essaye encore. De nouveau, je porte mon regard au loin, le soulève par-dessus les cimes, devine l’horizon : là-bas, tout là-bas… Qui m’attire soudain.
Je me dresse sur la pointe des pieds. Mon cœur s’agite.
Le destin, pour mes dix-huit ans, a tracé sa ligne de démarcation.
À moi de la franchir.
Mon passé en cet endroit, de toute façon, je ne saurai jamais où le ranger. Les mensonges ont pris toute la place. Une vie sans amour, ça ne peut être la vérité. Le monstre et l’horrible femme qui ne pouvait pas bien marcher à cause de sa jambe de bois ne me remarquaient que pour m’injurier, me blesser, m’ôter le droit même de respirer tant ils m’effrayaient…
Trop longtemps que je croupis dans cette maison. Qui n’en est même pas une. Le toit fuit, il fait sombre à cause du soleil qui n’entre pas. Et les étoiles, je dois les inventer. Les arbres, les sapins, immenses, bouffent tout.
Et puis ma chambre, à peine assez grande pour contenir un lit, n’a pas de porte.
Pour me protéger, je m’étais mise à empiler des briques. Plein de briques imaginaires. Au fil du temps, j’avais appris comment ériger un rempart. Une porte que je pouvais fermer. Derrière laquelle cacher les larmes, retenir la vie.
Aussi, je ne parle presque pas. Interdiction de frayer avec les autres enfants : « Tu rentres tout de suite après la classe ! Tu ne traînes pas ! C’est compris ? » Je courais à en perdre haleine. Le monstre guettait mon retour montre en main.
Mais l’école, j’aimais bien. Le dessin surtout. Je crayonnais, puis je gommais. Entre ces quatre murs, je pouvais effacer. Oublier. Je n’avais plus mal au ventre. Toujours cette faculté de soigner mes plaies à l’instant présent dès que le danger s’écartait. L’institutrice, puis plus tard les professeurs, déploraient juste mon côté sauvage. La Mouette qu’on me surnommait gentiment. Au lieu de dire la Muette.
Je me suis détachée de la fenêtre. L’hiver cherchait à m’aspirer dans son paysage d’ouate, où me confondre, me dissoudre… Et renaître ailleurs ?
Bientôt six mois que j’ai dû lâcher l’école : obligée de m’occuper du ménage, de la lessive et de la vieille. Elle passe son temps couchée, un magazine froissé sur son édredon. Refuse de se rendre chez un médecin ou à l’hôpital. Elle dépérit. Ne s’alimente presque plus. Et j’en ai marre de l’autre qui aboie que c’est de ma faute. En plus, il m’empêche de sortir faire les courses. Il ramène lui-même chaque vendredi, sur sa mobylette, toute la nourriture que je dois préparer durant la semaine. Il me laisse tranquille, en revanche . Depuis la fois où j’ai eu l’idée de suspendre une vieille couverture à carreaux rouge et vert dans l’embrasure, à la place de la porte. Quand j’ai eu mes premières règles. Treize ans et demi. À peine quelques gouttes de sang. Mais c’était déjà ça. Mon corps, autour de la blessure, s’engourdissait. Comme le balisage avec du ruban plastique jaune qui cerne le lieu d’un crime. Circulez, y a rien à voir !
Aussi, j’avais pris l’habitude de me raconter des tas d’histoires, les unes après les autres, afin de garnir mon quotidien de jolies choses. Dans le fond, j’étais devenue pareille que la vieille : je vivais couchée dans ma tête.
Il y a eu comme un bruissement. Je pointe une oreille. Seul le tic-tac infernal de la pendule. Les aiguilles à l’équerre comme des ciseaux ouverts : midi et quart.
Mais qu’est-ce que je fous là ?
Je pivote sur mes talons.
Fébrile, tout à coup, je noue les lacets de mes baskets, assure avec un double-nœud. Puis je me rue sur mon anorak rouge, l’arrache à son crochet, glisse mes bras à l’intérieur des manches trop courtes. Par-dessous, je tire celles de mon pull pour au moins couvrir mes poignets, à défaut de gants. Et, saisie d’une brusque impulsion, je retourne mes poches. Bouts de papier, crayons cassés, élastiques, bonbons à la menthe chipés… Je balance tout à la poubelle. Je coince mes boucles sous mon bonnet de laine jaune. Je soulève mon capuchon.
Et, comme dans un livre, je m’en vais les mains vides.
Mes dix-huit ans me suffisent.
Chapitre N° 6
Pauline
Une nuée de petits flocons serrés chatouillent mon visage que je tends au ciel. C’est une caresse. Je ferme les yeux. Des cristaux s’accrochent à mes cils. Je resterais bien ainsi…
Je me rappelle brusquement que je dois me sauver.
Je tourne la tête dans tous les sens. Attentive au moindre bruit je braque des regards méfiants derrière chaque tronc. J’hume l’air, je renifle… Mais qu’est-ce que je fiche ? J’attends quoi pour déguerpir ? Que le monstre me donne le feu vert ? Je bouge un pied. Puis l’autre. Qui dérape sur une plaque de verglas. Je me rattrape de justesse. Je secoue la neige sur mon anorak. Me frotte les mains. Tête baissée, je reste là plantée comme un vieux sapin.
À quoi ça sert de briser la chaîne si je n’ose quitter la niche ?
Je contemple la baraque vermoulue où j’ai vécu. En rondins presque noir, assortie de trois fenêtres, et une lucarne sous le toit. En reculant, je heurte le tonneau rouillé sous la gouttière. Un bruit de gong. Le choc me catapulte.
Je décolle enfin.
Je m’élance entre les conifères, m’engage dans l’étroit sentier que j’empruntais pour me rendre à l’école. « Fais attention Anna ! Il y a plein de loups dans la forêt qui dévorent les petites filles comme toi si elles n’obéissent pas !

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