La septième vague
177 pages
Français

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Description

Madeleine, qui s'était identifié à son prénom diola, va s'interroger tout à coup sur sa présence dans une société qui l'a généreusement accueillie mais qui lui reste étrangère. Ce roman est un hymne à la Casamance, un hommage aux femmes, avec son foisonnement de personnages féminins. Un roman d'amour et d'amitié, sur la perte d'identité et l'assimilation.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 60
EAN13 9782296697485
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0096€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L A S EPTIÈME V AGUE
Ecrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen


Dernières parutions

Mamadou SOW, Mineur, étranger, isolé. Destin d’un petit Sierra-Léonais, 2010.
Yvon NKOUKA DIENITA, Africain : honteux et heureux de l’être, 2010.
Anne-Carole SALCES Y NEDEO, Ces années assassines, 2010.
Armand HAMOUA BAKA, La girouette, ou l’impossible mariage, 2010.
Aimé Mathurin MOUSSY, Le sorcier d’Obala, 2010.
Telemine Kiongo ING-WELDY, Rire est mon aventure, 2010. Bernard MOULENES, Du pétrole à la solidarité. Un itinéraire africain, 2009.
Roger SIDOKPOHOU, Nuit de mémoire, 2009.
Minkot Mi Ndong, Les Tribulations d’un jeune séminariste, 2009.
Emilie EFINDA, Grands Lacs : sur les routes malgré nous !, 2009.
Chloé Aïcha BORO et Claude Nicolas LETERRIER, Paroles d’orphelines, 2009.
Alban Désiré AFENE, Essola, 2009.
Daniel GRODOS, Les perles noires de Gorée, 2009.
Ilyas Ahmed Ali, Le miroir déformant, histoires extraordinaires, 2009.
Boika TEDANGA Ipota Bembela, Le Destin d’Esisi, 2009. Patrick-Serge BOUTSINDI, L’homme qui avait trahi Moungali, 2009.
Ludovic FALANDRY, Sawaba. Une vie volée, 2009.
Jimmy LOVE, Les Émigrants, 2009.
Mamadou Dramane TRAORE, Les soupirs du baobab, 2009. Abdoul Goudoussi DLALLO, Un Africain en Laponie, 2009. Simplice IBOUANGA, Au pays des tyrans, 2009.
Oumar Sivory DOUMBOUYA, Chronique d’un retour en Guinée, 2009.
Anne Piette


LA SEPTIÈME VAGUE


L’Harmattan
Du même auteur


La Morsure du serpent et autres nouvelles du Sénégal , L’Harmattan, 1998
Les Mésaventures de Mor Kassé , roman, NEI, 1999
Le Retour et Le Réprouvé, nouvelles, dans La Nouvelle sénégalaise, texte et contexte , James Gaasch, Xamal, 2000
Les Songes et les mensonges , nouvelles, Xamal, 2001
L’Ile d’Amina , roman, Xamal, 2002 (Préface d’Aminata Sow Fall)
Au-delà de la mangrove , nouvelles, (Akintomiña, 2007)
Commandos insolites, dans Neuf Nouvelles, Hommage aux femmes sénégalaises , M. Kathleen Madigan, ENE Academic Press, 2008


© L’H ARMTTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11653-5
EAN : 9782296116535

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Prologue
L’avion atterrit à Orly à six heures du matin. J’ai récupéré mes bagages. Personne ne m’attendait. Il faisait froid, ma cape était trop légère. L’appartement non chauffé pendant deux mois aurait une odeur de renfermé et d’humidité. Je me suis souvenue tout à coup qu’avant mon départ, j’avais vidé le réfrigérateur, défait mon lit, débranché les appareils. Il n’y aurait pas d’eau chaude. Y avait-il seulement quelques provisions dans le placard ? Le dimanche, la supérette, au coin de la rue, était fermée.

Je ne pourrais pas récupérer la chatte non plus, Françoise ne passait jamais le week-end chez elle. J’ai eu envie de repartir. Pourquoi étais-je rentrée ? Quel esprit malin m’avait incitée à effectuer ce retour en plein hiver ? Je m’étais pourtant préparée cette fois à rester plus longtemps à Dakar. Les autres années, j’étais toujours heureuse de retrouver mon chez-moi, de renouer avec mes habitudes, après un séjour « au pays du cœur » comme j’avais coutume de dire.
Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis mon premier voyage, depuis ma fuite. Presque un quart de siècle, toute une existence. J’avais sans doute acquis une certaine maîtrise de moi-même et donné à ma vie une autre dimension grâce à la connaissance d’autres cultures. Cependant, de la jeune fille désemparée qui avait un jour fugué sur un paquebot de ligne, que restait-il tant d’années plus tard ? La vulnérabilité peut-être, sous une apparence de sérénité et de maturité.

Autrefois, dans mes délires oniriques, la voyante avait évoqué la septième vague. J’avais exécuté ses directives sans vraiment comprendre à quoi menait la prophétie.

« Tu te baigneras dans la septième vague.
Tu laisseras passer les autres ».
J’en ai enfin saisi le sens. La septième vague était celle qu’il fallait attendre pour ne pas agir de manière impulsive. Ce n’était pas à prendre à la lettre. C’était le temps qu’il fallait laisser couler avant toute action. Je n’avais pas eu la patience, cette fois encore, d’attendre la septième vague.
1
Les bruits de l’extérieur me parvenaient assourdis, comme enrobés d’ouate. Le brouillard, sans doute. Je n’aimais pas trop cela. De mon petit séjour aux volets mi-clos, j’ai vainement essayé d’apercevoir le ciel. Il faisait déjà sombre. J’ai frissonné. La chatte vint plus près de moi, s’étira et se mit à ronronner. Elle aussi avait senti la fraîcheur. Cependant, dans la cheminée, le bois crépitait et les flammes léchaient toujours les chenets. J’ai rajouté quelques bûches. Bientôt, envahie d’une douce chaleur, je me suis laissé gagner par une sorte d’engourdissement que j’ai secoué peu après pour poser mon livre, Un Tramway nommé désir , sur le guéridon, et me suis servi un autre verre de porto. Attention, Mado…
Faisant fi de la petite voix qui voulait m’inciter à la prudence, je n’ai pas résisté au liquide rougeâtre, chatoyant, qui m’apportait réconfort et relaxation. Allait-il aussi faire resurgir mes souvenirs ? J’en ai pris le risque.
Les autres années, je ne ressentais pas l’absence, le manque, de la même manière, car je devais m’occuper activement de préparer un Noël joyeux pour Christophe. Depuis qu’il allait à l’université, il organisait sa vie à sa façon. Il était allé faire du ski avec des amis. Il faudrait que je m’y habitue. Les vacances ensemble, c’était fini. C’était le lot de tous les parents et je ne lui en voulais pas.
Je n’ai pas repris mon livre parce que la pièce de Tennessee Williams me bouleversait et me déprimait à chaque fois que je la relisais. Je devais être un peu masochiste pour y revenir indéfiniment. Je la connaissais par cœur. La personnalité de Blanche m’émouvait, je m’identifiais à elle, devenais Blanche et souffrais comme elle, avec elle.
Continuer ma lecture, l’effet de l’alcool aidant, n’aurait qu’augmenté ma solitude et mon vague à l’âme. J’ai préféré mettre ma correspondance à jour.

Bien chère Betty, j’aurais voulu t’écrire plus tôt, mais tu sais comment c’est… J’ai été très prise par le déménagement et la traduction d’un recueil de poésie d’un jeune inconnu plein de talent, un Américain d’origine arménienne dont l’œuvre, dans le genre philosophie orientale, rappelle un peu celle de Khalil Gibran.
J’ai beaucoup aimé les descriptions de ce pays mythique que tu m’as envoyées. J’ai été fascinée par la manière dont tu le dépeins. Sais-tu que tu as de grands talents d’écrivain ? En lisant tes lettres, j’avais l’impression d’y être.
Dans trois jours, je m’envole pour le Sénégal. Tu imagines quelle fébrilité s’empare de moi, de quelle impatience je suis saisie avant chaque départ vers Dakar.
Mes dépressions ont repris ces temps-ci. Je ne sais que faire. Je ne veux plus retomber dans le cycle infernal des barbituriques et cures de sommeil. Cependant, je ne dors pas assez, ou alors je fais des cauchemars ; je tombe dans un puits, comme autrefois. Il n’y a rien à quoi me raccrocher. Les parois sont lisses. Je vais tomber dans l’eau froide et curieusement, ce n’est pas la chute qui me terrifie, mais la peur d’avoir froid, la crainte de l’eau glacée. Tu m’avais conseillé de faire une psychanalyse, je ne l’ai pas fait. Je me réveille toujours lorsque j’arrive en bas ; en fait, je ne plonge jamais dans l’eau froide, parce que c’est un puits sans fond.
Tu ne me dis pas dans ta lettre si tu comptes repartir, mais je te sens si enthousiaste que je serais étonnée si tu restais longtemps à Denver où je sais que tu t’ennuies un peu.
De mon côté, rien de bien nouveau, ma vie est une longue errance, sans port d’attache ni pôle de stabilité. Longue errance sentimentale aussi. Voilà trois ans que Charles m’a quittée. Il ne supportait pas que je vive avec des fantômes, disait-il. Je reconnais qu’il a eu une bonne dose de patience. Il serait d’ailleurs plus juste de dire que nous nous sommes quittés, car nous avons longuement discuté de nos problèmes – de mes problèmes ! Avant de prendre cette décision j’avais eu une période très difficile. Toi, tu te plaignais que je ne te donne pas de nouvelles. C’est vrai, cette année-là, je n’écrivais pas, j’étais au creux de la vague.
Te souviens-tu du puits sacré, dans ce village où Adama nous avait emmenées, avec Christophe, lorsque tu m’avais accompagnée au Sénégal ? Il nous avait expliqué qu’une fois l’an les jeunes gens y descendaient pour le nettoyer et déposer des offrandes aux pythons qui hantaient ses galeries souterraines. Ah, ce puits, qui n’avait pas de parapet ! Betty, je ne te l’ai jamais dit, mais lorsque nous étions au bord de ce puits, j’ai été prise d’une envie subite de m’y jeter, et à ce moment-là mon regard a croisé celui de Christophe. Ce que j’ai lu dans son regard, vois-tu, c’était une telle panique, une telle détresse, que je me suis sauvée en courant.
Je suis persuadée que Christophe a compris ce jour-là, car il ne m’a plus quittée tout au long du séjour… Bien que très jeune, il se sentait responsable de moi, il a toujours été très mûr. En vérité, il n’a pas eu vraiment d’enfance. Adama, lui, n’avait pas compris pourquoi je ne voulais plus m’approcher du puits, « Tu n’as rien à craindre », disait-il, « regarde au fond, je vais te tenir ». Toutefois, me voyant si pâle et à l’écart, il n’avait pas insisté et m’avait regardée bizarrement. Ensuite, il s’était occupé de son neveu avec plus de sollicitude que d’habitude.
Ce qui me perturbe en ce moment, c’est que je suis constamment projetée dans mon passé, non pas vers la période où j’ai connu Issa, mais une année plus tôt, lorsque j’ai largué les amarres, que j’ai fui en Casamance, après mon échec au bac. Je croyais avoir « digéré » toute cette période. Serait-ce le choc du décès de ma mère qui m’oblige à faire ce retour sur moi-même ? C’est comme si tout ce non-dit, toute cette souffrance enfouie dans une fuite en avant perpétuelle avait besoin de s’exprimer.
Je ne sais pas combien de temps je vais rester au Sénégal. Pourquoi ne m’y rejoindrais-tu pas dans quelques mois ? Je te montrerais la Basse Casamance, le pays des rivières et des rizières.
Ecris-moi chez Rose, comme d’habitude. Elle saura toujours où me trouver. Passe de bonnes fêtes, chère Betty, et transmets mes salutations à tes parents.

Mado

Betty avait passé trois mois au Yémen avec une équipe d’archéologues. Comme elle une possédait aucune compétence en archéologie, elle avait accepté avec gratitude la place de cuisinière restée vacante jusqu’au moment du départ.
C’est ainsi qu’elle avait pu vivre une aventure prestigieuse dans un pays riche d’une culture millénaire.
Les flammes avaient de nouveau faibli et Minnie se rapprocha encore de moi. Elle prenait de l’âge et sa fourrure était moins brillante depuis quelque temps. Voyons, cela lui faisait… presque quatorze ans. Elle n’était plus joueuse, n’aspirait qu’à sa tranquillité et à beaucoup de chaleur.

La sonnerie du téléphone me fit sursauter. C’était une erreur, cela arrivait souvent, cependant le fait de me lever m’avait rendu un peu d’énergie. Il me restait encore beaucoup de lettres à écrire avant mon départ. Ces prétendues fêtes étaient au moins l’occasion de resserrer des liens parfois relâchés par simple négligence, ou de renouer avec des personnes perdues de vue depuis quelque temps. Je n’aimais pas les cartes de vœux sur lesquelles on n’inscrivait que des formules stéréotypées, les mêmes pour tout le monde. J’aimais la vraie correspondance, les lettres qui informent, décrivent, racontent. Je voulais que chaque page fût une page de vie. Alors, je n’allais pas déroger à mes habitudes.

Yvonne, ma chère sœur !
Vous devez trouver, Jean-François et toi, que je vous abandonne. Sans parler de mon neveu à qui j’avais presque promis d’être là pour son anniversaire. Une fois de plus, j’ai reculé, c’est de la lâcheté, je le sais. Je ne suis pas capable d’« affronter » un Noël en famille, cela remue trop de choses au fond de moi.
Te rappelles-tu ce vingt-quatre décembre que nous avions passé chez toi avec Béatrice et Jacques qui venaient de se marier ? Tu te souviens comme nous sanglotions toutes les deux sur ton lit où ta belle-sœur s’était allongée parce qu’elle ne se sentait pas bien, juste avant la messe de minuit ? Pour moi c’était normal pourrais-je dire, avec moi c’était toujours les grandes eaux, je pleurais beaucoup, j’avais les larmes à fleur de cils. (Je n’ai pas beaucoup changé !) Mais toi sœurette, j’ignorais alors à quel point tu avais été marquée par la tragédie de notre jeunesse.

J’ai dû m’interrompre. Des décennies s’étaient écoulées. Des décennies, et c’était hier. La sirène avait averti le village qu’il s’était passé quelque chose. Ou peut-être la sirène était-elle là pour prévenir les pompiers, informant par la même occasion les habitants du village.
Je faisais la vaisselle avec ma mère. Jérôme avait quitté la maison très vite après le déjeuner, sans dire où il allait. C’était le premier jour de soleil après des semaines de pluie et de ciel triste. Moi, je savais ; Jérôme, mon frère, mon ami, mon complice, m’avait fait un clin d’œil avant de partir en murmurant : « Je vais ramer, tu viendras me rejoindre ».
La sirène sonna deux coups. Alors, ce n’était pas un incendie ; c’était un accident. Nous continuâmes la vaisselle. Ma mère lavait, j’essuyais avec un torchon. Je posais chaque pièce sur la table, avec précaution. Un peu plus tard, j’irais tout ranger dans le placard. Ce jour-là, personne ne travaillait, c’était le lundi de Pâques. La cité dans laquelle nous vivions semblait s’éveiller tout à coup et les gens sortaient sur le pas de la porte, se saluaient, se regroupaient. Pourquoi regardaient-ils vers chez nous ? Je commençais à me sentir mal à l’aise. Finalement mes parents s’avancèrent aussi dans l’allée, je restai en retrait, j’avais peur, je ne voulais pas savoir. J’entendais quand même : « C’est une barque qui s’est renversée au-dessus du barrage. Il y avait un jeune homme avec une chemise bleue. C’est le Marcel qui l’a vu, il a appelé les pompiers parce que lui, il ne pouvait rien faire ».

Vois-tu, Yvonne, lorsque j’étais plus jeune et que toute la famille se rendait au cimetière le dimanche, je cherchais toujours un prétexte pour y échapper et je passais pour un monstre aux yeux de notre mère. Je ne comprenais pas ce que l’on cherchait devant ce monticule de terre. Je me disais qu’au-dessous il y avait un corps en décomposition et rien d’autre. Toi, tu avançais allègrement, c’était une petite promenade comme une autre et tu avais plaisir à préparer les bouquets de fleurs pour décorer la tombe. Je n’avais pas appris à trouver du réconfort dans des gestes simples. Ma peine ne s’exprimait pas, elle était en moi, je ne parlais pas.
Maintenant, avec les années, je me dis parfois que ce sont les gestes simples que l’on accomplit quotidiennement, qui rendent la vie supportable.
Allons, je ne veux pas t’attrister en ces périodes de fête ! Tu as la chance que Jean-François soit compréhensif, et si tu as gardé de la tragédie de nos jeunes années une sensibilité douloureuse et exacerbée, ton mari, qui lui, a eu une enfance heureuse, a permis d’éviter que tu ne transmettes ton anxiété à votre fils et à vos deux filles. Sans doute aurais-je pu aussi, si Issa n’était pas mort, – oui, je veux t’en parler aujourd’hui – retrouver mon équilibre avec le temps.

Je n’ai pas pu poursuivre. Les souvenirs se bousculaient, affluaient tous en même temps. Je n’aurais pas dû boire d’alcool. Je pleurais, écrivais, ce que j’écrivais appelait d’autres souvenirs qui amplifiaient ma détresse, nourrissant mon chagrin des chagrins antérieurs. Alors, je lâchais ma plume et sombrais dans l’angoisse, songeant à ma mère, ma mère qui souffrait au plus profond d’elle-même d’avoir perdu un fils, mais était dans l’incapacité absolue de puiser la moindre once de réconfort auprès de ses autres enfants.
2
Elle fit encore quelques pas. Elle était bien dans le port. Derrière le hangar, le paquebot surgit tout à coup, comme tombé du ciel, gigantesque, fier sans arrogance, baleine blanche énigmatique et superbe. « Encore plus beau que sur le poster » se dit-elle.
Si tout se déroulait comme elle l’espérait, elle passerait une semaine à bord de ce monstre séduisant.
D’après le dépliant de l’agence, il ne devait lever l’ancre que le soir. Elle pourrait embarquer comme elle l’avait vu faire maintes fois dans des films. Il lui suffirait de se mêler à la foule des passagers. La plupart d’entre eux seraient accompagnés de parents et amis désireux de visiter le paquebot ou de veiller à l’installation des leurs ; d’autres s’offriraient le plaisir d’une consommation au bar des premières classes. Lorsque, pour les visiteurs, approcherait le moment de regagner la terre ferme, la sirène retentirait, accompagnée d’une voix annonçant le retrait imminent de la passerelle. Elle, elle n’en descendrait point. C’était aussi simple que cela. Les complications commenceraient plus tard, mais pour l’heure, elle s’interdisait d’y songer.
Immobile, elle contempla longuement le vaisseau. Enfin, elle s’en approcha. Des hommes y transportaient des caisses de différentes dimensions, aux coins renforcés parfois, certaines cerclées de métal, d’autres simplement cloutées et portant des inscriptions en noir ou rouge. Près de la passerelle des pancartes donnaient des consignes aux voyageurs : « Les chiens doivent être entrés au chenil avant dix-huit heures ; il est interdit de les laisser circuler à bord », « Les passagers peuvent embarquer à partir de dix-neuf heures ». « Les visiteurs devront impérativement quitter le bateau au dernier appel de la sirène. » Elle ne s’attarda pas à lire le reste.
Des wagonnets sur rails débordant d’énormes malles destinées à la cale défilaient devant elle, conduits par des hommes en bleus de travail. Des mécaniciens, du moins c’est ce qu’elle supposa, des outils à la main, passaient et repassaient : l’ultime révision du navire avant qu’il ne reprît la mer, probablement. Des dizaines de curieux aussi, venus admirer le bateau. Certains, peut-être en quête d’une part de rêve, semblaient être des habitués ; ils dirigeaient leurs regards vers l’autre rive. Oseraient-ils jamais franchir les limites étroites de leur vie tranquille ?
Il n’était que treize heures. La première étape de son plan avait réussi. L’idée avait germé le jour où sa mère avait déclaré : « J’ai parlé à la couturière, elle est d’accord pour te prendre comme apprentie. Tu commences en septembre » « Je me tuerais plutôt », avait-elle répondu par bravade, en y mettant toute l’emphase dont elle était capable. « Et vous ne retrouverez jamais mon cadavre ». « Balivernes ! » avait crié le père et il l’avait giflée si violemment qu’elle avait été projetée contre le mur.
Elle s’était terrée pendant plusieurs jours, lionne domptée – pour quelque temps – à l’abri des regards, pour cacher l’énorme bosse, bientôt transformée en hématome violacé virant au jaune, que le choc avait fait surgir de son front meurtri. Elle avait ressassé sa rancune pendant plusieurs semaines. La douleur était plus morale que physique. Elle aurait voulu comprendre. Pourquoi cette cruauté qui s’acharnait contre elle ? Pourquoi ce rejet ? Quel crime avait-elle commis qui empêchait qu’on la considérât comme membre à part entière de la famille ?
Elle le haïssait, elle les haïssait tous deux et avait la couture en horreur. Elle avait besoin de grand air, de liberté ; elle aimait s’allonger sur la mousse, respirer l’odeur de l’herbe ou du sous-bois, courir parmi les plantes et les oiseaux, rêvasser en se laissant bercer par le murmure du ruisseau. Jamais elle n’aurait pu vivre enfermée.
C’était en juillet. Elle aurait dix-huit ans sept mois plus tard et pourrait alors partir. L’année précédente, la majorité était passée de vingt et un à dix-huit ans. Toutefois, elle ne voulait pas patienter encore sept mois. Ce jour-là, elle décida qu’elle n’attendrait pas sa majorité. Sept mois suffiraient à la faire sombrer dans la neurasthénie.

Pendant plus d’un mois, elle avait dissimulé la rage qui bouillonnait en elle. Jamais auparavant elle n’avait réussi à se contrôler à ce point. Elle avait accompli avec plus d’entrain que d’habitude les multiples tâches dont on la chargeait. Lorsqu’elle rencontrait une camarade de classe qui voulait savoir ce qu’elle ferait à la rentrée, elle répondait sans ciller qu’elle allait apprendre la couture. « Elle a besoin d’être dressée » avait dit la mère. « Depuis qu’elle a été corrigée par son père, elle file droit ».
Pour ne rien laisser filtrer de ses projets à qui que ce fût, elle avait puisé en elle une force de caractère qu’elle ignorait posséder, tout en simulant la résignation. Même sa sœur s’y était trompée. « Aie de la patience, disait-elle, tu pourras toujours faire autre chose après ; apprendre la couture te servira dans la vie ». Yvonne, à qui pourtant rien n’échappait, n’avait pas vu la petite lueur sardonique dans l’œil de sa cadette.
Un jour, elle s’était rendue à Bergerac, à quelques kilomètres, et était entrée dans une agence de voyage. Une immense affiche vantait les avantages du voyage par bateau ; une semaine de détente, d’abord sur la Méditerranée puis sur l’Atlantique, des escales prestigieuses, et l’on arrivait à destination, en l’occurrence Dakar, frais et dispos.
Dakar, Sénégal ! Le jeune homme qui sortait avec Magali l’année précédente, venait de là-bas. Etudiant, à Bordeaux, il passait les fins de semaine à Bergerac. Comment s’appelait-il déjà ? Ah oui, Diatta, Victor Diatta. Eh bien, elle partirait pour le pays de Diatta. Elle avait eu plusieurs occasions de discuter avec lui. Il avait été élevé dans la forêt, dans le sud du pays. Chez lui, il faisait chaud toute l’année, bien qu’il y eût une longue saison des pluies.

Le jeune homme était reparti. Peut-être Magali avait-elle son adresse. Toutefois, Madeleine n’avait pas voulu la lui demander. Certes, elle avait confiance en son amie, mais celle-ci essayait toujours de la dissuader lorsqu’elle mentionnait sa soif d’autres horizons ; elle l’adjurait de patienter, d’apprendre un métier :
« Le temps passe vite, disait-elle. L’indépendance viendra automatiquement le jour où tu seras capable de subvenir à tes besoins ».
Elle ne voulait rien entendre. Comme le temps lui durait ! Elle se morfondait dans ce village. Les mois, les années semblaient stagner. Les journées, même, lui parurent interminables lorsqu’elle commença à ne plus s’intéresser à l’école. Sa silhouette n’était pas attrayante – grosse, maladroite, mal fagotée, en butte aux railleries des enfants du quartier qui la surnommaient « la patate », elle affectait de s’en moquer, tout en en souffrant secrètement.

Un dimanche matin, à la croisée des sentiers menant à la carrière qu’elle explorait souvent en quête de roches intéressantes, elle avait fait la connaissance de Magali. Elle avait pressenti que sa vie pouvait en être changée. Pour la première fois, elle avait en face d’elle une femme libre, qui vivait comme elle l’entendait, avait des rapports sereins et affectueux avec sa mère ; une femme heureuse de vivre, une femme enfin à laquelle, instinctivement, elle aurait voulu ressembler, quelqu’un qui n’avait pas peur, qui assumait ses choix. Des portes venaient de s’ouvrir pour l’adolescente malheureuse et chagrine, bien qu’elle ne le sentît que confusément à ce moment-là.
C’était la jeune femme qui l’avait saluée la première. Elles allaient dans la même direction et avaient tout naturellement engagé la conversation. « Je continue la collection de roches de mon frère parce qu’il est mort ; je suis sûre que c’est ce qu’il aurait aimé que je fasse ». Déjà elle avait les larmes aux yeux en évoquant Jérôme et Magali tenta une diversion en lui proposant de passer la voir à son salon de soins esthétiques. Elle lui en donna l’adresse. Elle la tutoya en lui disant d’en faire autant et la jeune fille fut à la fois flattée et heureuse qu’une « grande » s’intéressât ainsi à elle.
Magali, esthéticienne de vingt-six ans, avait ouvert ce salon de beauté avec l’argent hérité à la mort de sa marraine qui avait vécu à Bergerac et y possédait une petite maison. Elle s’était installée là et travaillait seule avec une employée alors que sa famille vivait quelque part dans le Midi. Les voisins avaient beaucoup jasé lorsqu’elle avait commencé à s’afficher avec un étudiant africain et encore plus d’ailleurs quand on n’avait plus revu le jeune homme.

Après avoir fait la connaissance de Magali, elle s’était peu à peu rendue compte que l’on pouvait vivre autrement que ne l’avait fait sa mère, et sans doute, avant elle, sa grand-mère, qu’elle n’avait pas connue.
Finalement, elles étaient convenues de faire de la marche ensemble tous les dimanches matin puisqu’elles étaient seules et elle pourrait ainsi compléter sa collection de roches. « Mon copain préfère dormir le matin, car il travaille toujours très tard. Moi, j’ai besoin de cette marche pour être en forme. Je le réveille quand je reviens », avait déclaré Magali devant une Madeleine admirative. « Ma mère va venir à Pâques et nous partirons toutes les deux pour une randonnée. Je serais surprise que Victor veuille nous accompagner ! »
Que Magali pût parler à sa mère comme à une amie l’avait laissée perplexe. Elle, elle ne confiait jamais rien à la sienne. Rien de ce qu’elle faisait ne trouvait grâce aux yeux de sa mère dont le caractère s’était encore aigri après la noyade de son fils. Enfant, Madeleine avait peur d’elle. Elle devait avoir neuf ou dix ans lorsqu’une camarade de classe avait commencé à lui prêter Lisette, un magazine pour fillettes. Une sombre histoire d’épicière criminelle l’avait passionnée et tenue en haleine pendant des semaines. L’histoire avait déclenché une série de cauchemars venus peupler ses nuits en la terrorisant. Dans ses délires, l’épicière félonne avait les traits de sa mère.
Des années plus tard, elle en avait parlé à Jérôme. « Il faut que tu aies eu vraiment peur d’elle » avait-il simplement commenté. Et en effet, à cette époque-là, elle avait commencé à avoir peur de sa mère la nuit. Lorsqu’elle était entrée dans l’adolescence, ce n’était plus vraiment de la peur, c’était plutôt la crainte de lui déplaire, le besoin de s’éviter une réflexion cinglante, une humiliation qui la ferait se sentir encore plus nulle, inepte, incapable.
Elles ne se parlaient presque jamais. La mère ne s’adressait à elle que pour lui donner des ordres, lui faire des remontrances ou se plaindre à elle de la brutalité du père. Elle la prenait alors à témoin et réussissait encore à faire qu’elle se sentît confusément coupable, comme si elle avait été responsable de la situation. Leurs échanges n’allaient pas plus loin.
Depuis que son frère préféré était mort elle ne parlait plus qu’à Yvonne. Leurs échanges restaient pauvres, l’une étant réservée par nature, apparemment satisfaite de son sort, l’autre ensevelie dans un chagrin qu’elle croyait être seule à éprouver.

Peu à peu, elle s’était laissée aller aux confidences. Magali Vécoutait avec bienveillance et c’était déjà un réconfort. Elle s’ennuyait dans leur petite ville, avec une famille « pas possible » comme elle disait. Le seul qui était bien, c’était Jérôme, son frère. Elle pleurait tout le temps quand elle pensait à lui.
Les autres frères n’avaient aucune compassion et se sentaient bien dans une situation qui les privilégiait, eux. On trouvait normal que les filles soient chargées de toutes les tâches ménagères.
Les garçons, pendant ce temps, avaient tout le loisir d’étudier, sauf, de temps à autre, quand le père les réquisitionnait pour quelque tâche jardinière. Dans la maison ils se faisaient servir en tout, prenant exemple sur le père. Ils en profitaient sans vergogne lorsque Jérôme n’était pas là pour prendre sa défense.
Deux ans auparavant, lorsqu’il était mort, on l’avait habillée de noir. Grotesque ! Pourquoi clamer ainsi sa peine à la face du monde ? Chaque dimanche, tous les membres de la famille, après avoir revêtu les habits de cérémonie qu’ils ne sortaient de la garde-robe qu’en cette occasion, se rendaient au cimetière, à la sortie du village.
Elle, elle restait en arrière, à bonne distance du groupe familial. Cela enrageait ses parents qu’elle fît bande à part. Elle ne pressait le pas que lorsque tout le monde arrivait près du portail et ensemble, ils entraient en silence. Ils restaient debout quelques minutes face à la tombe, quelqu’un ôtait les fleurs fanées, lavait les vases, y plaçait les fleurs fraîches.
Ces minutes où chacun retenait son souffle lui étaient odieuses. Elle ne le cachait pas et passait pour ne pas avoir de cœur alors que sa sensibilité maladive la plongeait dans une angoisse indicible.
Pour elle, il n’y avait qu’un cadavre dans son cercueil. Jérôme, ce n’était pas cela. Elle lui parlait la nuit, sans jamais obtenir de réponse. Il était mort, mort. Elle n’avait plus personne. Comment trouver du réconfort dans quelques fleurs que l’on déposait sur une tombe ?

Elle ne s’était pas fait d’amies au lycée. Elle trouvait les filles de sa classe infantiles, leurs conversations superficielles. Leurs préoccupations étaient aux antipodes des siennes.
Elle n’avait jamais d’argent sur elle et, dans son entourage, on disait qu’elle était pingre. Elle n’en avait cure. Elle ne dépensait pas ce qu’elle gagnait parfois à garder des enfants, la mode ne l’intéressait pas, elle n’achetait rien. Elle gardait soigneusement le petit billet que les oncles et tantes de passage lui remettaient comme aux autres enfants de la famille, pour les fêtes, les anniversaires ou en d’autres circonstances.
Convaincue que l’argent pourrait la sauver un jour, elle avait économisé sou à sou un petit pécule, bien dissimulé dans le haut de l’armoire à glace qu’elle partageait avec sa sœur. De temps à autre, elle le comptait, échangeait les pièces contre des billets lorsque c’était possible, essayait de calculer combien de jours elle pourrait se nourrir avec cet argent si elle partait ou quelle distance en train elle pourrait parcourir.

Elle avait longuement, minutieusement, préparé son départ. Le billet de chemin de fer engloutirait forcément une bonne part de sa modeste épargne. Il lui fallait arriver jusqu’à Marseille. C’était très loin. Il ne lui resterait pas grand-chose pour après.
Certes, faire de l’auto-stop lui aurait permis de réaliser une belle économie, cependant elle ne s’y serait point risquée. Mieux valait ne pas se faire repérer. Dans son grand sac à main, elle avait emporté le porte-cartes de Jérôme qu’elle gardait soigneusement dans ses affaires depuis le jour de l’enterrement. Elle se l’était approprié en revenant du cimetière. Il lui semblait qu’en emmenant un objet qu’il avait touché, tenu entre ses mains, elle serait moins seule. Elle y avait placé une photo du jeune homme sur sa bicyclette, prise peu de temps avant sa mort. Sa carte d’identité occupait une autre loge transparente et elle avait réparti ses billets de cent nouveaux francs dans les espaces restants.
Elle avait aussi plusieurs tranches de pain. Le grand pain de campagne rond acheté la veille était assez rassis pour ne pas trop s’effriter. Dans un sachet elle avait placé quelques provisions, fromage et charcuterie.
Avec ce maigre viatique, elle se sentait libre. Comme elle avait une demi-journée à passer à Marseille, elle quitta les alentours du bateau et s’installa à la terrasse d’un café dans le Vieux Port. Il faisait chaud, il n’y avait pas de vent et elle resta longtemps à observer les promeneurs, les photographes qui voulaient les convaincre de faire la photo du souvenir.
Des groupes de jeunes, cheveux longs et shorts effilochés, robes indiennes à fleurs, déambulaient sur les quais. A un moment donné, un joyeux couple de hippies se tenant par la main passa devant elle. Le garçon l’interpella : « Regarde ! Regarde donc ! C’est beau ôôô ! ». Elle leva la tête, interloquée. « Regarde comme c’est beau, beau, beau, » insista-t-il. Elle sourit. La compagne du garçon parla à son tour « Il ne faut pas oublier de regarder ».
Sans doute son visage mélancolique avait-il attiré l’attention de ces jeunes gens heureux. Elle jeta sur le Vieux Port un autre regard et découvrit qu’il était vraiment beau. Ces jeunes avaient raison. Il ne fallait pas oublier de regarder. Elle n’avait jamais pris conscience de la beauté des lieux où elle vivait. Elle ne la remarquait pas. Ce contact fugace avec des inconnus lui ouvrait un monde nouveau, libérait des capacités qui, sans doute, avaient toujours été en elle mais que ses préoccupations quotidiennes l’empêchaient de faire éclore. Elle découvrait à la vie comme une autre ampleur.
Un moment plus tard, elle paya son café et alla flâner longuement sur la Canebiére. Ensuite, elle retourna vers la gare. Elle s’y sentirait bien, parmi les nombreux jeunes, hippies ou artistes, assis sur les marches. Certains peignaient, d’autres dormaient ou pique-niquaient, d’autres encore immobiles, observaient simplement ce qui se passait autour d’eux.
Elle s’assit près de deux jeunes filles qui avaient déposé sur le sol des sacs à dos plus lourds qu’elles. Elle leur adressa un sourire et l’une d’elles lui demanda quelque chose en anglais qu’elle ne comprit pas tout de suite, à cause du fort accent américain. Se sentant en confiance, elle leur expliqua tant bien que mal, après que l’autre eut reformulé sa question plus lentement, qu’elle n’était pas de Marseille et qu’elle prenait le bateau le soir même pour le Sénégal.
Elle dut répéter plusieurs fois le nom de sa destination. Les Américaines n’avaient jamais entendu ce mot. « Sinigoll », articulaient-elles à tour de rôle, where’s that ? Lentement, en cherchant ses mots, elle leur fit comprendre que c’était en Afrique et elle traça avec son pied les grandes lignes de la carte du continent africain sur le sol en leur montrant approximativement où elle allait.
L’après-midi passa ainsi très vite et bientôt il fut temps de retourner vers le port. Elle prit congé des voyageuses. Cette amitié éphémère lui avait donné du courage. Elle eut alors une pensée fugitive pour la maison familiale qu’elle avait quittée depuis vingt-quatre heures.
Elle entra dans une cabine téléphonique. Si ce n’était pas sa sœur elle raccrocherait immédiatement. Par chance ce fut bien Yvonne qui décrocha. « Ne t’inquiète pas, tout va bien, je m’en vais. » Elle entendit le père qui criait : « Bon sang, c’est elle ; passe-moi ce téléphone ». Elle raccrocha immédiatement.
Sa mère serait furieuse et pleine d’amertume. Très soumise à son mari, elle ne supportait pas que sa fille aspirât à une certaine liberté. Inconsciemment, elle en était jalouse. Comment, d’ailleurs, aurait-elle pu approuver Madeleine, sans s’interroger sur sa propre vie, sans que s’effondrât son univers ? Elle préférait faire semblant de croire – peut-être le croyait-elle – que le lot des femmes était de se plier à la loi des hommes, à la loi du plus fort, et de se résigner à des mariages insatisfaisants. Madeleine, elle, appartenait à une autre génération, qui déroutait parfois les aînés par ses excès, sa soif de renouveau, son besoin de changer le monde, ses tendances iconoclastes qui n’étaient que la réaction au poids exercé par la société sur la jeunesse.
Son père ne s’inquiétait pas, de cela elle était certaine. Il était seulement furieux et vexé que quelqu’un échappât à son autorité. Sa sœur recevait rarement des coups, malgré tout, car elle disait toujours oui, s’arrangeait pour ne jamais provoquer sa colère. Yvonne était douce et timide, quelque peu renfermée. Elle parvenait toujours à passer inaperçue. Madeleine aurait bien aimé pouvoir lire le journal secret que sa sœur enfermait jalousement. Si Yvonne gardait sa sérénité en toutes circonstances, n’était-ce pas grâce à ce journal, qu’elle remplissait avec application et longuement tous les soirs ?
Madeleine avait essayé d’écrire, elle aussi, à plusieurs reprises, mais au bout de deux ou trois jours, immanquablement, elle abandonnait, puis oubliait totalement l’existence du cahier. Quelques semaines ou quelques mois plus tard, elle le reprenait. En deux ans, elle n’avait guère écrit que cinq pages et noté peu de faits intéressants. Comment aurait-il pu en être autrement ? Sa vie se déroulait sans joies, sans événements d’aucune sorte, sans sorties, presque sans amies. Certes, elle aurait pu y transcrire son ennui, mais elle n’avait pas encore de rêves d’évasion.

Il était encore très tôt lorsqu’elle se trouva de nouveau face au paquebot. Après une nuit dans le train, cette longue journée d’errance dans Marseille, sans vrai repas, avait usé ses forces.
Les voyageurs commençaient à monter avec de lourds bagages.
Elle attendit encore un peu , puis emboîta le pas à une bande de garçons et filles qui riaient et plaisantaient, se bousculaient, chahutaient. Son cœur battait à tout rompre tandis qu’elle franchissait le seuil de la nouvelle étape de sa vie, étape encore inconnue qui serait sans doute dure et semée d’embûches, mais pas morne et sans intérêt, pas limitée par la volonté arbitraire d’un père tyrannique.
Elle se promena dans tout le navire ; la plupart des portes des cabines étaient ouvertes et laissaient apercevoir des gens s’affairant auprès de leurs bagages ou assis sur les couchettes. On se bousculait sur le pont. Chaque passager semblait avoir amené quatre ou cinq accompagnateurs. La porte du restaurant était fermée, mais juste avant il y avait un bar d’où provenaient des discussions très animées.
Elle découvrit le chenil. Il y avait huit chiens de toutes tailles qui cohabitaient dans un espace restreint, mais bien aéré et qui aboyaient dès qu’ils se rendaient compte que l’on s’intéressait à l’un d’eux. Leurs compagnons – les enfants surtout – venaient les voir, restaient quelques instants derrière la barricade, leur parlaient gentiment et repartaient. Elle resta un bon moment près d’eux, puis continua son exploration.
Le premier coup de sirène retentit alors qu’elle était accoudée à la rambarde, le regard fixé sur les vaguelettes de la Méditerranée qui avait pris une teinte sombre avec des reflets brillants dans le port puissamment éclairé. Elle reprit sa marche exploratrice, observant les passagers.

Malgré sa détermination inébranlable, elle éprouva une sorte d’angoisse lorsque l’on annonça que c’était le dernier appel. Le paquebot levait l’ancre.
3
Issa me rappelait mon frère ; comme lui, il savait écouter, avait de la patience et de l’humour, s’intéressait à tout. Passionné de théâtre, il était le moteur de la petite troupe dans laquelle j’étais entrée moi aussi par la suite.
Dès notre première rencontre, nous avions éprouvé l’un envers l’autre une formidable attirance ; le coup de foudre en somme ! J’avais su tout de suite que je voulais traverser la vie avec lui. Notre entente se nourrissait de goûts communs, recherches littéraires, échanges, découvertes pour chacun de la culture de l’autre. Lorsque nous avions fait connaissance, je venais de passer une année-refuge au Sénégal, dont plusieurs mois en Casamance. J’étais encore très ignorante, il me fît découvrir l’âme de son pays.
Cette année-là, je me partageais entre Thiès, où je travaillais à temps partiel, et mes cours à Dakar, où je retrouvais Issa. Il allait aussi me voir à Thiès chez Claire ; en fait, nous étions presque toujours ensemble.

Pour la première fois depuis la mort de Jérôme j’avais trouvé un certain équilibre. Je ne faisais plus de cauchemars, n’avais plus peur de la vie. Pendant nos loisirs, nous nous promenions sur la corniche ou nous baignions dans l’Atlantique.
Parfois, nous allions au cinéma ; nous avions vibré à l’unisson à la projection du Docteur Jivago. Nous ne savions pas alors – comment l’aurions-nous deviné – que c’était le dernier film qu’il nous serait donné de voir ensemble.
Jour après jour, il me racontait l’histoire de son pays, et de grandes figures du Cayor m’étaient devenues tout aussi familières que Louis XIV ou Napoléon. Issa connaissait mille anecdotes qui lui avaient été transmises par sa grand-mère.
Parmi ses héros préférés, une place de choix revenait à Lat Dior Ngoné Latir Diop qui vécut au dix-neuvième siècle et conquit le Cayor avant de s’illustrer comme l’un des plus farouches résistants à la pénétration étrangère. J’aimais la chanson des griots célébrant le patriotisme de Maalaw, le cheval de Lat Dior, qui disait-on, à l’instar de son maître, refusait la présence française, et se laissa mourir plutôt que de traverser les rails, qui en étaient le symbole.
Si, pour moi, il savait faire revivre cette grande figure, il n’en était pas moins capable de retracer les destins héroïques ou tragiques des anciens rois du Diolof qui avaient exercé une domination – parfois tyrannique – sur les autres dynasties du centre et du nord, les hauts faits des guerriers qui avaient forgé le pays de ses ancêtres, son pays. Son aïeule lui avait rapporté des anecdotes étranges, des faits insolites qu’il se plaisait à me conter, tels que la remise au roi de tas de sable de chez eux par les représentants des lointaines contrées qu’il dominait et qui n’avaient pas de quoi payer l’impôt, afin qu’il y eût au moins un paiement symbolique.

Et puis il y a eu ce soir de juillet.

Pourquoi écrire tout cela à ma sœur ? Tant d’années s’étaient écoulées, au cours desquelles j’avais fait mille choses, vécu de nouvelles amours et maintes expériences. L’alcool faisait de l’effet, de manière insidieuse, sournoise, comme toujours, les souvenirs affluaient, je ne pouvais les chasser, ils étaient là, m’assaillaient. Il fallait que j’aille jusqu’au bout cette fois, que je regarde mon passé en face. Tout à coup, c’était très important. Je ne l’avais jamais fait, j’étais toujours allée de l’avant, j’avais toujours fui, au propre et au figuré. Cependant, là, devant mon feu de cheminée, seule avec la chatte qui ronronnait et la bouteille de porto se dressant près de moi comme une invite, je ne craignais plus de me livrer à mes souvenirs.
D’habitude, lorsque j’évoquais ce mois de juillet où Issa avait pris le taxi collectif pour aller voir ses parents au village, je m’efforçais de faire dévier mes souvenirs, de sauter comme à pieds joints par-dessus cette période. Jamais je n’avais réussi à raconter ce qui s’était passé, ni même à l’écrire. Mes sanglots m’empêchaient de m’exprimer, ils étaient la barrière au-delà de laquelle on n’avait plus accès à moi.

J’étais à table avec Henriette et quelques amis. Je croyais Issa arrivé depuis longtemps au village. J’avais beaucoup insisté pour qu’il parte tôt le matin : « Comme ça tu es sûr de trouver une place dans l’un des premiers véhicules. Avec la chaleur qu’il fait ces jours-ci… ».
A un moment, quelqu’un a dit : « Au fait, on peut allumer la radio ? pour les infos ». Henriette s’est levée, est allée chercher le poste, l’a posé sur la table. Le présentateur a lu la dépêche d’une voix monocorde : « Grave accident ce matin sur la route entre Bargny et Diamniadio ; dans un virage, un véhicule de transport en commun roulant à vive allure, a quitté la route et s’est écrasé contre un arbre. D’après les premiers renseignements, il y aurait plusieurs victimes. »

Si Issa se trouvait dans ce véhicule, c’était parce que je l’avais poussé à partir tôt. A ma douleur s’ajoutait le désespoir de me sentir responsable de sa mort. Tu as soupçonné quelque chose comme ça, je l’ai senti. Ou peut-être en avais-tu parlé avec Christophe, vous étiez très proches lorsqu’il était plus jeune. Il t’appelait maman deux, t’en souviens-tu ? Je n’aimais pas trop cela j’étais un peu jalouse, je crois. Cependant, j’étais quand même heureuse de l’affection que tu lui portais, à lui, qui avait ce handicap de démarrer dans la vie sans père et avec une mère dépressive.

La chatte s’agita sur mes genoux ; elle manifestait son malaise, il faisait de nouveau frais. A l’extérieur, la température avait beaucoup baissé depuis le matin et le ciel était devenu pâle et lumineux. Tout portait à croire qu’il allait neiger. Ma sœur, qui ne rêvait que d’un Noël blanc, serait satisfaite.
Moi, au contraire, j’allais m’envoler vers le soleil, comme chaque année. Cela aussi nous avait divisés, Charles et moi. Noël, c’était sa part de rêve, de souvenirs d’enfance, de souvenirs de famille. Il aurait aimé avoir un sapin décoré, beaucoup de bougies et des chants de circonstance. Je n’avais jamais vraiment réussi à lui faire comprendre que les souvenirs, justement, c’était ce que je fuyais. Il trouvait que je ne faisais pas suffisamment d’efforts. Lorsque j’avais commencé à passer Noël au Sénégal il en avait été profondément irrité. « Comment peux-tu prétendre que tu ne supportes pas Noël à cause des souvenirs alors que tu vas volontairement te replonger dans un passé qui te brise ? ».
Nous avions parfois des scènes pénibles. Charles souffrait de son incapacité à me rendre heureuse, tandis que je souffrais encore plus de le voir malheureux, sans pour autant pouvoir changer quoi que ce soit à ma manière d’être. Et puis, je pensais que pour Christophe ce séjour annuel était bon.
Maintenant il retournait rarement au Sénégal, car avec les années, il avait peu d’affinités avec ses cousins qui n’avaient pas quitté le village. Bien sûr, il restait l’amitié et les bons souvenirs de ses séjours, mais il vivait dans un univers trop éloigné des préoccupations des villageois pour se sentir vraiment proche d’eux.

Chaque année, jusqu’à présent, je passais quelques jours au village. Mais l’an dernier, le père d’Issa, qui s’était rendu dans la localité où il y a eu le raz-de-marée, a été emporté par une vague de trente mètres de hauteur. Toutes les cases qui se trouvaient trop près de la mer ont été fauchées par les flots et il y a eu plusieurs victimes – tu en as peut-être entendu parler, la presse a longuement relaté les faits.
Cette catastrophe a affecté toute la région et des dizaines de personnes se sont retrouvées sans abri. A quelque temps de là, sa femme a été emportée à son tour, par la maladie ; je n’ai donc plus les mêmes liens avec le village.
Il se fait tard, ma douce, je veux terminer mon courrier de nouvel an pour le poster avant mon départ. Cela fait partie des gestes simples dont je te parlais plus haut, qui nous maintiennent en vie et que je découvre au fil des ans. Je t’embrasse fort. Mado.

J’ai ravivé le feu dans l’âtre. De grandes flammes illuminèrent la pièce et j’ai diminué un peu l’aération. Il y manquait une crémaillère. J’en ferais installer une si je passais encore un hiver dans cette maison. La crémaillère, n’était-ce pas ce qui faisait « habité » ?
Le téléphone sonna de nouveau. C’était mon fils qui m’appelait du chalet où il était hébergé avec un groupe d’amis. Je l’entendais mal. Il y avait une tempête de neige, disait-il, et il ne pouvait skier. J’ai essayé encore une fois, sans trop y croire, de le convaincre de me rejoindre au Sénégal ; il se mit à rire, déclarant que, décidément, j’avais de la suite dans les idées. Moi aussi, j’ai ri. Il ajouta que la tempête n’allait certainement pas durer et qu’ils étaient tous bien au chaud devant un bon feu de cheminée.
La communication n’étant pas très claire nous dûmes l’interrompre. A peine avais-je raccroché que la sonnerie retentit de nouveau. C’était Charles qui voulait me souhaiter bon voyage. Sa solitude lui pesait. Ses enfants et petits-enfants étaient tous allés aux sports d’hiver et il s’apprêtait à passer un Noël en solitaire, ce qu’il détestait.
Il me demanda des nouvelles de Christophe, de mon travail, voulut savoir ce que j’avais fait de la chatte. Lui, il avait un chien, qui avait dû être soulagé de retrouver toute l’affection de son maître lorsque j’étais partie. « Prends bien soin de toi » lui ai-je dit, avant de raccrocher.
Deux minutes plus tard, il appela encore pour s’assurer que j’avais toujours la même adresse à Dakar. Un rien étonnée, j’ai confirmé que je recevais toujours mon courrier chez Rosie et lui ai même donné le numéro de téléphone. Enfin ce fut le silence. Je n’ai pas ranimé le feu dans la cheminée où les dernières braises achevaient leur combustion.
4
La cabine numéro trois était occupée par deux jeunes femmes d’une trentaine d’années toutes deux enseignantes. Elles partageaient une petite maison dans un quartier périphérique de Dakar avec une troisième personne qui, elle, travaillait dans un laboratoire pharmaceutique.
Simone était pyrénéenne. Petite et mince, brune, d’apparence plus réservée que sa collègue, elle portait de grandes lunettes à monture noire qui lui donnaient un air sévère.
Henriette, qui venait de la région d’Orléans, était plutôt boulotte, de taille moyenne, et sa peau blonde parsemée de taches de rousseur souffrait d’être exposée au soleil tropical, parfois sans retenue. Elle avait beau s’enduire d’une épaisse couche de crème solaire la plus filtrante qui fût, elle avait toujours un coin d’épiderme qui pelait, car elle résistait difficilement au bonheur de s’allonger sur le sable fin et chaud des plages l’après-midi lorsqu’elle n’avait pas cours.

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