La traque blanche
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Description

Le maître-chien ne répondit pas tout de suite, puis avec un timbre plus pâle que d’habitude murmura : « Ils n’ont pas froid Lieutenant, pas du tout : ils ont senti quelque chose qui les inquiète ». Il regarda Marine dans les yeux et ajouta d’une voix d’outre tombe : « En fait ils sont morts de trouille ». Méribel 21 janvier : la saison touristique bat son plein, mais lorsqu’un conducteur de dameuse disparaît en pleine nuit Marine Lansec, jeune Lieutenant de gendarmerie, découvre avec effroi que la montagne abrite peut-être un redoutable secret. Théo de Roncevaux, gloire de la Crim, ne s’attend pas non plus à réveiller les instincts meurtriers d’un moine lorsqu’il décide d’aider une fillette surdouée à retrouver son père. Personnages attachants, intrigue haletante, rebondissements permanents, ce thriller ne laisse aucun répit et vous entraîne dans l’aventure sur grand écran.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 janvier 2012
Nombre de lectures 6
EAN13 9782312007526
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La traque blanche
Dominique Alba


La traque blanche
LES ÉDITIONS DU NET 70, quai Dion Bouton 92800 Puteaux
© Les Éditions du Net 2012 ISBN : 978-2-312-00752-6
1
Henri Duval bailla pour la troisième fois en moins de sept minutes. Dehors la neige tombait drue et seules les bourrasques de vent interrompaient les lignes verticales et régulières des fl ocons.
La dameuse progressait difficilement sur la pente Nord du Mont Vallon, l’une des nombreuses pistes de Méribel et ni les phares ni l’essuie glace ne permettaient à son conducteur d’avoir une visibilité supérieure à quelques mètres.
Duval n’en avait cure. Il connaissait les pistes par cœur pour les avoir pratiquées depuis plus de dix ans.
Son collègue Pierre Pasquier devait être à quatre cents mètres en contrebas, décalé sur la droite afin de couvrir le plus de piste possible.
Henri Duval regarda le tableau de bord et la montre qui indiquait 3 h 34. Il travaillait depuis deux heures.
La radio se mit à clignoter puis à crachoter :
« 315 ici contrôle. Ca va Henri ? »
« Contrôle de 315. R.A.S. Travail difficile et visibilité nulle. Le vent ne nous gène pas trop. N’hésites pas à nous amener des croissants et du café chaud si tu n’as rien à faire ».
« J’y penserai. Terminé ».
Au cœur de la station, Georges Sarron surveillait la progression de son parc de dameuses. Il n’aimait pas ce temps chargé. Ses conducteurs connaissaient parfaitement la station mais cela n’avait pas empêché l’un d’eux de verser dans un ravin il y a quelques années. Il consulta pour la deuxième fois la prévision météo. Le vent devait se calmer et les chutes de neige devenir éparses à partir de 5 heures du matin.
Trente ans de vie en montagne lui chuchotaient que les prévisions de Météo France ne seraient pas tenues aujourd’hui et qu’au contraire le temps allait encore se dégrader.
Il hésitait à appeler le directeur de l’exploitation pour proposer d’ajourner la nuit de travail et faire rentrer ses équipes. Puis il décida de se donner encore une heure de réfl exion.
700 mètres plus haut Henri Duval continuait inlassablement à travailler la piste; Le moteur de la dameuse envahissait la cabine de son grondement sourd et rageur.
Depuis quelques minutes Duval avait l’impression qu’un autre bruit s’ajoutait à celui de son moteur.
Il regarda successivement tous les cadrans de son tableau de bord et demanda à l’ordinateur une vérification complète. La dameuse paraissait en parfait état.
Le deuxième bruit sembla se répéter, devenir plus audible. Il semblait venir de l’extérieur. Une autre dameuse ?
« 316 ici 315. Pierre tu m’entends ? »
« Salut Henri ! Tu m’offres un café ? »
« Où es tu ? »
« A quelques mètres du pylône quatre. Il y a un problème ? »
« Je croyais que tu étais près de moi. J’ai cru entendre quelque chose. Tu n’entends rien ? »
« Comment veux tu que j’entende quelque chose avec tout ce boucan ! Déjà le moteur alors avec le vent en plus … »
« Ouais ! OK désolé. »
« Si tu entends des voix tu peux toujours aller à Lourdes, ils recrutent. »
« Tu sais bien que je ne sais que piloter des dameuses. »
« Dameuses ou chaises roulantes quelle différence. Certaines sont à moteur. »
Henri commençait à rire quand il entendit et cette fois plus distinctement une sorte de râle.
Ce n’était absolument pas un bruit habituel et encore moins en haut d’une montagne sous les bourrasques de neige. Il eut la tentation de rappeler Pierre mais la peur d’être ridicule pour la deuxième fois lui fi t renoncer à sa pulsion première.
Il voulait en avoir le cœur net et coupa le moteur de son engin. L’impression de silence fut saisissante. Puis rapidement le bruit du vent en rafales occupa l’espace. Duval se demandait bien ce qu’il pouvait espérer voir ou entendre avec une météo pareille.
Il tendit l’oreille. Pour la deuxième fois mais cette fois moins distinctement il eut l’impression d’entendre à nouveau ce bruit, non pas un râle mais plus une sorte de souffle saccadé, paradoxalement plus éloigné. Comme si le fait d’avoir coupé son moteur le rendait moins perceptible. Il se demanda si son imagination lui jouait des tours mais c’était bien la première fois qu’il entendait un bruit de la sorte dans la station.
La neige tombait un peu moins à présent et la visibilité s’était légèrement améliorée. Duval y voyait maintenant à 20 mètres environ, mal mais il voyait.
Il redémarra le moteur de la dameuse et repris son travail. Il avait beau essayer de se raisonner, son cœur battait la chamade : il avait peur. Il se surprit à jeter des coups d’œil à droite et à gauche, à regarder dans son rétroviseur.
Il arrivait maintenant en haut de la combe. Il pouvait deviner le poste qui marquait l’arrivée des bennes, un peu plus loin sur la droite. De loin la bâtisse semblait floue, bougeant au gré des rafales de neige.
Duval s’apprêtait à faire demi-tour pour attaquer la piste dans l’autre sens mais il n’arrivait pas à détacher son regard du poste d’arrivée des bennes. Le hangar semblait légèrement déformé, sur la droite. Comme si on avait rajouté quelque chose. Il arrêta la dameuse pour prendre les jumelles dans la boîte à gants.
Au début, à cause du temps il eût un peu de mal à faire le point. L’absence totale de lune ne permettait pas de voir beaucoup mieux d’ailleurs et la dameuse n’était pas idéalement placée pour que ses phares éclairent la scène. Il lui sembla distinguer quand même une sorte de grosse boule, foncée. Chose étonnante la neige ne semblait pas y adhérer et c’est la différence de couleur qui attirait l’œil.
La radio se mit à crachoter et le fit sursauter sur son siège :
« 315 ici contrôle. Que se passe t –il Henri ? Cela fait 5 mn que tu ne bouges plus. »
Chaque dameuse possédait un boîtier qui permettait au contrôle de la station, via un système GPS, de suivre ses allées et venues.
« Contrôle ici 315. Non pas de problème. Désolé, j’ai renversé du café dans la cabine et je suis en train de nettoyer. Je repars, j’attaque la descente. »
C’est pas le moment de délirer, pensa Duval. Ils vont me prendre pour un fou et penser que je ne supporte plus la solitude. Il termina son demi-tour et engagea la dameuse dans la descente
Les phares de l’autre dameuse qui remontait la pente le ramenèrent à la réalité et le rassurèrent. Pour le coup il avait envie d’un café et prit la Thermos sur son siège.
Il était déjà en retard sur le programme et entreprit donc de se servir tout en conduisant.
Un choc sourd à l’arrière de la dameuse le fit bondir de son siège et la tasse lui échappa des mains. Le café lui brûla la cuisse le faisant hurler de douleur.
Il bloqua la dameuse et se retourna pour voir ce qu’il se passait quand un deuxième choc, cette fois à l’avant le prit à nouveau par surprise.
Il regarda cette fois à travers le pare brise. Il y avait quelque chose sur la dameuse et cette vision déclencha une vague de terreur qui le liquéfia. Il se mit à hurler lorsque le pare brise vola en éclat. Il eut à peine le temps de sentir une odeur putride, son visage se déchira et il s’évanouit au moment ou les premières gouttes de sang aspergeaient la cabine.
2
Le Lieutenant Marine Lansec de la gendarmerie nationale regardait le périmètre de la scène de l’accident avec désolation. Certes la zone avait été balisée mais les autres dameuses alertées par le PC opération étaient arrivées bien avant et tous les conducteurs s’étaient déjà approchés plusieurs fois laissant des centaines de traces sur la neige ainsi que sur la dameuse accidentée.
Pour comble de malchance la neige continuait à tomber en abondance et le vent se chargeait d’effacer le reste.
Marine se demandait aussi pourquoi la Gendarmerie nationale se plaisait à affecter une Bretonne dans un endroit aussi peu hospitalier et surtout aussi loin de la mer !
Elle avait examiné l’intérieur de la dameuse. Il était couvert de sang mais on ne trouvait pas de trace de corps.
Le pare brise avait explosé mais il semblait avoir explosé vers l’extérieur et non vers l’intérieur du véhicule. Comme si le conducteur lui-même s’était jeté au travers de son pare brise. Possible mais dans ce cas où était ce foutu corps et pourquoi l’intérieur était-il couvert de sang ?
Marine se tourna vers le gendarme le plus proche :
« J’ai demandé les chiens ! Où sont-ils ? »
« Ils arrivent Lieutenant, 5 minutes pas plus »
« Et la brigade scientifique que fait-elle ? Elle devrait être là depuis 1 heure ! »
« Elle est apparemment bloquée sur la route, ils viennent d’Annecy avec une berline classique. On vient de leur envoyer un 4x4 »
Marine remercia tandis qu’un groupe de conducteurs s’approchait.
« On n’aime pas ça du tout Lieutenant, tout cela sent la merde jeta le premier d’entre eux
« On devrait retrouver le corps d’Henri vu le sang qu’il a perdu il est forcément pas loin
« Et avec ce temps seules les dameuses peuvent se déplacer fi t un troisième y’a forcément un loup. Enfin un problème je veux dire » comme si le mot loup donnait des frissons à tout le monde.
Marine essaya son masque. Putain de temps, putain de région pensa t-elle et dire que je viens d’arriver depuis 6 mois à peine.
« Messieurs je vous demande tout d’abord de rester maître de vos émotions. Vous êtes des conducteurs professionnels, aguerris et même si les circonstances sont exceptionnelles vous vous devez de vous contrôler. » Marine les regarda à tour de rôle dans les yeux et vit que son petit discours fonctionnait. Parle aux couilles des mecs, disait ma grand-mère, c’est là qu’ils ont les oreilles !
« Nous attendons les chiens d’avalanche et aussi la brigade scientifique. De plus j’ai demandé que la zone soit patrouillée par un hélicoptère dès que la masse nuageuse le permettra.
Quand à vous laisser faire une battue ce n’est pas acceptable. Nous avons déjà perdu un de vos amis ce n’est pas le moment de jouer vos vies. »
Le premier conducteur la regarda :
« Vous pensez qu’il y a toujours du danger et que nous risquons nos vies ! On dirait que vous en savez beaucoup plus que vous dites !! »
« Je ne sais rien du tout et c’est justement pour cela que je ne veux pas prendre de risque. Donc les gars vous allez retourner sagement dans vos tondeuses et vous me laissez faire mon travail. Quand j’aurai besoin de savoir comment on dame une piste, je vous ferai signe » lâcha Marine en s’éloignant du groupe pour se rapprocher de l’équipe radio.
« J’adore ce genre de nana » fit le premier conducteur « au moins dans un lit, je suis sûr qu’elle mène le bal !» Déclenchant le rire gras de toute la troupe.
« Où sont mes chiens ? Tassaud ! Où sont mes chiens ? »
« Ils arrivent Lieutenant, regardez, on voit les lumières de la dameuse qui les transporte »
Marine plissa des yeux et aperçut en effet les contours fl ous des phares de l’engin.
La porte s’ouvrit et trois chiens de montagne dont un berger allemand splendide s’ébrouèrent dans la neige.
Les trois maîtres-chiens se portèrent au devant de Marine :
« Nous devons retrouver le corps du conducteur de la dameuse. Logiquement vu la quantité de sang qu’il a perdu, il n’a pas pu faire plus de 100 mètres par ce temps et avec cette couche de neige meule. Vous rayonnez donc de la dameuse sur 100 mètres chacun prenant un tiers de la zone. OK ? » Marine s’assura que chacun avait compris puis d’un mouvement de tête lança la recherche.
Elle se tourna à nouveau vers Tassaud :
« Bon et la Scientifi que maintenant ??? »
Tassaud parla à la radio. Marine n’entendit pas la réponse à cause du vent.
« Ils sont à Moutiers ! »
« Putain Moutiers ! » jura Marine « si ça continue il fera bientôt jour. »
Les chiens s’étaient avancés vers la dameuse et portés par leurs maîtres avaient reniflé l’intérieur puis poussant des aboiements d’excitation commençaient à faire le tour de l’engin
Apparemment la piste n’était pas facile à prendre car les trois chiens tournaient en rond depuis un moment. A 100 mètres de la dameuse toujours pas de trace, les maîtres-chiens faisant pourtant le maximum pour que les chiens gardent leur concentration.
Marine décida de se porter à la limite des 100 mètres et interrogea le premier maître-chien :
« Vous n’avez rien ? »
« Non »
« Peut-être que le corps a été projeté à plus de 100 mètres ? »
« Faudrait un sacré impact et en plus l’avant de la dameuse n’a pas une égratignure »
« Oui je sais. On ratisse quand même sur trois cents mètres. »
« Ok c’est vous le patron »
Le maître-chien fit signe à ses collègues de continuer. Mais il fallut se rendre à l’évidence : toujours rien.
Marine était près d’eux.
« Pas la peine de s’acharner. De toute façon, il n’a pas pu se déplacer seul de plus de trois cents mètres. Attendez moi ici je vais voir la Scientifique qui vient d’arriver »
Les hommes de la gendarmerie scientifique commençaient à déballer le matériel.
Leur chef, Jason Pollock, que tout le monde surnommait le British, à cause de son nom, émettait un sifflement admiratif et surpris en regardant l’intérieur de la cabine.
« Bonjour Lieutenant cela fait plaisir de voir un visage charmant dans ce paysage austère »
« Bonjour Jason, je ne sais pas comment vous pouvez voir mon visage sous cette capuche et derrière ce masque. »
« Vous connaissez l’élégance britannique ma chère, je devrais dire la galanterie n’est-il pas ? »
« Comme vous voulez Sherlock mais si vous me donniez une piste cela m’aiderait. Cela fait plusieurs heures que nous nous gelons à essayer de retrouver le corps d’un homme qui ne semble nulle part »
« Vous voyez ma chère » dit Jason en montrant l’intérieur de la cabine » il y a là probablement les trois cinquième du sang de notre ami. »
« Oui et alors ? »
« Alors soit il est sorti tout seul et, dans ce cas, il n’aurait pas fait un mètre soit quelqu’un l’a sorti et dans ce cas cela m’étonnerait qu’il soit encore dans les parages »
« Vous êtes en train de me dire que c’est un meurtre ? »
« C’est un peu tôt pour l’affirmer. Disons que j’ai un doute »
« Merci cela m’aide beaucoup »
« De rien » répondit Jason sans paraître le moins du monde affecté par l’ironie de Marine. « De toute façon il va falloir transporter cette dameuse au labo pour effectuer tous les tests. Mais en attendant je vous suggère de laisser un petit cordon de sécurité et de faire rentrer votre équipe. »
Marine opina et s’éloigna vers les autres conducteurs.
« Messieurs on remballe, je vous demande simplement de ne pas passer près de la dameuse accidentée et d’être disponibles dans la station dès demain. Bonne nuit »
Puis elle fit signe au reste de l’équipe de ranger le matériel. Les maîtres-chiens s’étaient rapprochés de la gare des télécabines pour s’abriter de la neige et du vent.
Marine les rejoignit pour leur commander de rentrer aussi. Mais pendant qu’elle parlait, les chiens tournaient en rond en se collant contre leurs maîtres, la queue entre les jambes et tremblant de tous leurs membres.
« Pour des chiens d’avalanche ils ne sont pas très résistants au froid vos artistes ! »
Le premier maître-chien ne répondit pas tout de suite puis avec un timbre plus pâle que d’habitude murmura :
« Ils n’ont pas froid Lieutenant, pas du tout, ils ont senti quelque chose qui les inquiète.
Il regarda Marine dans les yeux et ajouta d’une voix d’outre tombe :
« En fait ils sont morts de trouille. »
3
Après avoir ouvert les yeux Théo de Roncevaux se décida à regarder le réveil : 4H20
Et merde se dit-il conscient que cette nuit comme toutes les autres depuis plusieurs mois ne serait pas une nuit noire mais plutôt blanche.
Il repoussa les draps, sortit de sa chambre et se dirigea vers la cuisine. L’eau fraîche le détendit pendant quelques secondes puis la chape de plomb qu’il avait sur les épaules retomba aussitôt.
Six mois. Cela faisait six mois qu’il se traînait la journée, qu’il restait les yeux grands ouverts la nuit.
Six mois que Blanche l’avait quitté.
Théo ne s’était pas vraiment intéressé aux affaires de ses parents, sa vie se partageant entre la maison de Corse et le chalet de Courchevel. C’était cependant un étudiant très brillant, bac à 16 ans, prépa HEC et la réussite du concours à la douzième place.
Il était sur le point de terminer sa première année lorsque ses parents avaient disparu.
L’avion était neuf, la météo excellente et le pilote chevronné. La thèse de l’accident fut cependant retenue sans que l’on comprenne réellement ce qui avait pu arriver.
Théo renforça rapidement le comité de direction puis retourna comme si de rien n’était sur les bancs d’HEC
L’histoire fit bien entendu la une de tous les magazines internationaux. C’est un journaliste américain, ayant fait ses études en France, qui surnomma Théo : Le Cid reprenant à son compte le célèbre vers de Corneille : la valeur n’attend point le nombre des années .
Théo termina son cursus d’HEC puis enchaîna avec un MBA aux USA.
La perte de ses parents et l’ombre qui planait autour de l’accident ne cessait cependant de le hanter.
Compte tenu de son carnet d’adresses, il lui fut très facile de rencontrer le patron de la police criminelle de Paris.
Les deux hommes n’avaient rien en commun mais ce jeune homme plein d’audace et de volonté, plut rapidement au vieux lion. Théo n’avait qu’une idée : que l’on ouvre à nouveau le dossier du crash et que l’on reprenne l’enquête à zéro.
« Bien entendu Monsieur le Divisionnaire, les frais de cette réouverture seront entièrement à ma charge ! »
Le Divisionnaire partit d’un tel fou rire que ses adjoints alertés par le bruit se pressèrent tous à la porte de son bureau. Voir le patron plié en quatre était un spectacle rare.
« Monsieur de Roncevaux, nos bureaux ne sont certes pas luxueux mais sachez que nous travaillons avec des fonds publics et uniquement des fonds publics »
« Oui bien sûr » bredouilla Théo devant la mine à la fois réjouie du Divisionnaire Antoine Quesnel et les airs ahuris de ses adjoints.
Le Divisionnaire regarda sa montre :
« Que quelqu’un aille me chercher le dossier Roncevaux et soyez assez aimable pour que ce jeune homme puisse le consulter »
En quelques semaines Théo devint l’ami, le confident, le disciple des femmes et des hommes de la Crim.
Il passait des heures à lire et relire le dossier, en vain.
Il allait régulièrement retrouver Quesnel dans son bureau pour lui poser des questions ou lui soumettre une hypothèse, et à chaque fois, le Divisionnaire douchait ses espoirs.
« Théo, l’enquête n’a rien donné et les équipes qui s’y sont collées sont de vrais pros. Je les connais bien. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien mais en l’état nous ne pouvons pas rouvrir le dossier. Il nous faut un élément nouveau et cet élément tu ne l’as pas.
Nous n’avons même pas idée du mobile : personne n’a lancé de raid sur le groupe de tes parents, personne ne t’as proposé de racheter. Son cours de bourse continue à grimper et à priori tes parents avaient une vie très active mais sans histoire. Crois-en mon expérience. Saboter un avion, qui plus est un jet de plus de cinquante millions de dollars et ne pas laisser de traces est un travail de pros. Tu rentres dans la catégorie des services spéciaux des grands pays. Ton groupe est puissant et très rentable, mais il ne s’agit aucunement de produits stratégiques, militaires ou révolutionnaires. »
Tout doucement Théo commença à se faire une raison.
Le virus de l’enquête, de la traque était cependant maintenant en lui et il savait que l’équipe allait lui manquer douloureusement. Il venait de se trouver une nouvelle famille.
Théo termina brillamment son MBA et passa, dans la foulée le concours d’entrée de l’école de police avec mention TB suivit de deux années à l’école supérieure de la police de Saint Cyr au Mont d’or, en alternant les études et les stages pratiques. Il passait aussi deux heures tous les soirs à travailler avec les équipes dirigeantes de son groupe, soit par téléphone, soit en les faisant venir à Lyon.
Théo sortit de l’école en tant que major de promotion, assura son stage au 36 quai des orfèvres sous l’œil de plus en plus paternel d’Antoine Quesnel. Il devint commissaire à vingt quatre ans avec affectation immédiate à la Crim ce qui dans l’histoire de cette honorable maison fut vécu comme une révolution.
Quesnel le nomma commissaire de liaison avec la brigade fi nancière, poste dans lequel le jeune homme fit merveille compte tenu de son parcours universitaire mais aussi de son carnet d’adresses impressionnant.
Puis il fut affecté à la direction d’une des équipes de la Crim et obtint en quelques années des résultats qualifiés d’extraordinaires par Quesnel lui-même, pourtant très avare de compliments.
Les méthodes de Théo n’étaient pas toujours très orthodoxes et provoquaient de temps en temps les piques de la presse voir des autres services.
Quand la polémique enflait et que la presse assiégeait le 36, Quesnel envoyait Theo s’expliquer sachant pertinemment que le charisme du garçon, sa gueule d’ange et son élocution naturelle feraient merveille. Il ne se trompait pas.
Six ans plus tard, Quesnel était sur le point de prendre sa retraite et bien que Théo n’ait pas neuf années révolues obligatoires pour passer Divisionnaire, il demanda que l’on nomme Théo Divisionnaire de la Crim. Le ministre de l’intérieur de l’époque, très redevable à Quesnel, mais aussi conscient que cette nomination ferait la une de tous les journaux accepta par dérogation exceptionnelle.
Théo de Roncevaux devenait à 30 ans le plus jeune commissaire Divisionnaire de la criminelle et de toute l’histoire de la police. Le plus riche aussi possédant 65% d’un groupe dont le chiffre d’affaires dépassait les 20 milliards d’Euro et le profit plus de 1,5 milliard d’Euro ce qui laissait à Théo une centaine de millions d’Euro de dividendes chaque année !
Après le départ de Blanche, le moral de Théo s’effondra. Il passait de la colère à l’apathie sans raison ce qui commençait à inquiéter son équipe mais aussi Quesnel. Mais la Crim avait un autre souci :
Une fillette de 9 ans avait disparu, probablement enlevée près du Trocadéro. Tout le monde était sur les dents : c’était la troisième en deux mois et la police avait retrouvé les deux autres petites fi lles mais trop tard : elles avaient été violées et torturées avant de mourir. Le tueur ne laissait pas de trace sauf sa signature : un papillon joliment dessiné au fusain sur le mur.
Le Cid travaillait jour et nuit sur cette affaire, comme s’il s’était agi de sa propre fi lle.
Un matin vers 6 heures, pensant avoir localisé la cache du kidnappeur une équipe de choc de la brigade prit l’appartement d’assaut.
Le ravisseur, un certain Philippe Névrier, dormait paisiblement sur son lit. Sur la porte de la chambre, il y avait la fillette... Elle était nue, clouée, comme crucifiée. Son pauvre corps portait des traces de torture.
« Sortez-moi ce salopard fit Théo et appelez la police scientifi que, on ne touche à rien ».
Le kidnapper se mit à rire :
« Vous fatiguez pas les gars, jamais j’irai en prison, vos toubibs vont me déclarer malade et j’irai dans un hôpital pour cinglés où je pourrai me tirer toutes les salopes qui sont là-bas. Je n’en ai rien à foutre de vos gueules, vous me faites pas peur et toi le grand con tu peux te taper la gamine on voit bien que tu en crèves d’envie ».
Théo regarda la pièce et le violeur. Tout devint noir et glacial.
Théo rangea son Desert Eagle et sortit le couteau de combat qui était attaché sur sa jambe droite. La lame faisait bien 10 cm.
Névrier le regardait toujours, mais son sourire avait disparu.
« C’est quoi ce bordel putain! Tu veux quoi putain! Je veux voir mon avocat, j’y ai droit putain ! ».
Les yeux du violeur s’agrandirent et il commença à pâlir. Théo avançait toujours et ses yeux noirs n’exprimaient rien sinon la violence et la mort.
« Putain sortez-moi de là, vous n’avez pas le droit, je veux la police. » Les yeux plein de terreur, il se liquéfiait et commença à s’uriner dessus.
L’adjoint de Théo lui mit la main sur l’épaule :
« La Scientifi que va arriver. Laisse tomber. Ce type va aller en prison et tu sais ce que les autres prisonniers font à ce genre de détraqué sexuel »
Le reste de l’équipe était tétanisé.
Le bras de Théo retomba doucement le long de son corps.
« J’ai besoin de vacances » lâcha-t-il dans un murmure.
Il recula doucement et sortit de la pièce.
4
A six heures du matin Théo quitta son appartement. Il se dirigea lentement vers son café habituel et s’assit lourdement sur le tabouret. Le propriétaire le salua de la tête, sans un mot, et posa un petit crème et un croissant sur le zinc.
Théo resta ainsi les yeux dans le vague, des images de Blanche plein la tête. Il ne comprenait pas. Qu’elle ait fait une crise parce qu’il ne s’occupait pas d’elle pourquoi pas, qu’elle soit partie en claquant la porte passe encore, qu’elle ait choisi de partir avec un danseur de Tango commençait à l’étonner carrément, mais qu’après six mois, elle ne soit pas revenue sans même d’ailleurs lui donner signe de vie le vexait considérablement.
Bien sûr, il aurait pu lui arriver quelque chose mais Theo avait accès à toutes les bases de données des polices mondiales et il les épluchait à chaque fois qu’on parlait d’une femme.
Il se décida à mordre dans son croissant mais sans appétit et le café était déjà froid. Comme à chaque fois. La lecture des journaux du matin l’occupa quelque temps, puis aussi doucement qu’il était venu, il retourna vers son appartement.
En arrivant devant l’immeuble, il aperçut une petite fille assise sur les marches du perron, les bras autour des genoux, la tête baissée et qui grelottait de froid.
Théo se pencha et la regarda de plus près. C’était une petite fi lle d’une douzaine d’années, les cheveux châtain clair, très mignonne.
« Que fais-tu ici? Il fait froid ce matin, et tu n’es pas très bien habillée ».
La petite fille ne bougea pas. Aucun de ses muscles ne tressaillait.
«Que veux-tu? Est-ce que je peux t’aider ? »
Théo finit par s’asseoir à côté d’elle et lui mit doucement la main sur l’épaule. La petite fille tourna lentement la tête et planta son regard vert dans les yeux du policier.
Le Cid resta sans voix, touché par la grâce de la fillette mais surtout par ce regard qui lui rappela tellement celui de Blanche.
La fillette lui sourit un peu, comme pour s’excuser :
« Je cherche la police »
« La police? » répondit étonné Théo, « et pourquoi faire ? Tu as perdu quelqu’un ? »
« Non mais mon Papa est mort et personne ne veut me croire. » « Croire que ton Papa est mort ? » s’étonna à nouveau Théo.
« Non ! Croire qu’il a été tué! » dit-elle avec force.
«Tué ? Tu veux dire que quelqu’un l’a tué ? Et d’abord comment le sais-tu ? »
« Ils disent que mon papa est mort dans un accident de voiture et Papa n’aurait jamais eu d’accident de voiture ! »
« Ah! Et pourquoi donc ? Il y a plein de gens qui ont des accidents et pleins qui meurent » répondit Théo d’une voix très douce.
« Oui mais pas mon Papa, il conduisait trop bien tout le monde le disait. »
«Je suis sûr qu’il conduisait très bien, mais même les meilleurs conducteurs peuvent avoir un accident. Et puis, ce n’est peut-être pas de sa faute mais celle d’une autre personne qui aura fait une erreur. »
« Ben moi, je suis sûre et de toute façon tu es comme les autres, tu réponds exactement la même chose, tu ne me crois pas, mais tu ne veux même pas vérifier » dit-elle en se levant brusquement.
Théo la rattrapa par le bras.
« Attends, calme toi. Il fait trop froid de toute façon pour en parler ici ».
« Moi, je n’ai pas froid ! » lui lança la petite fille d’un regard provocateur.
« Toi peut-être, mais moi je ne suis pas aussi costaud que toi et je commence à grelotter » répondit Théo en souriant. « J’habite dans cet immeuble, je te propose de venir chez moi, on prend tous les deux un chocolat chaud et j’accepte que tu me racontes tout. D’accord? ».
« Papa m’a toujours dit de ne jamais suivre un inconnu ».
« Ton Papa a complètement raison. Écoute, nous allons aller voir tous les deux la gardienne de l’immeuble qui me connaît très bien et ensuite tu décideras toute seule. Qu’en penses-tu? ».
La fi llette planta son regard vert dans les yeux de Théo et après un instant de réfl exion fit oui de la tête.
Théo se leva, tendit la main à la jeune fille et l’aida à se lever. Il s’arrêta ensuite devant la loge et frappa quelques coups au carreau de la vitre qui couvrait une bonne partie de la porte.
Sylviane Rochet n’était pas du genre à s’étonner de quoi que ce soit. En tant que gardienne d’immeuble depuis 20 ans, elle avait vu passer du monde et dans ce quartier chic les bourgeois avec leurs lubies, leurs modes, leurs egos surdimensionnés, elle connaissait.
Mais lorsque qu’elle vit le commissaire Théo tenant par la main une petite fi lle frigorifiée devant sa porte, et qui plus est, à 7 heures du matin, elle se demanda quand même si elle ne rêvait pas.
« Bonjour, Sylviane. Excusez-moi de vous déranger de si bonne heure mais j’ai besoin que vous confirmiez ma moralité » fi t Théo avec un petit sourire en montrant de la tête la jeune fille. « Cette demoiselle ici présente, et que je viens de trouver devant le perron de l’immeuble, se demande si je suis un garçon sérieux et si je peux lui offrir un chocolat chaud ».
« Bonjour, Monsieur Théo. J’espère que vous ne me sortez pas du lit pour me faire une blague ? Parce que moi je n’ai toujours pas pris mon café » dit-elle d’un air courroucé, fronçant les sourcils en regardant la jeune fille dans les yeux.
Cette dernière n’avait pas l’air très impressionnée pour autant :
« Papa m’a toujours dit que je ne devais jamais suivre un inconnu. Mais, d’un autre côté c’est vrai qu’il fait froid dehors et en réfl échissant je prendrais bien un chocolat chaud ».
La gardienne esquissa un sourire devant cette petite fille qui s’exprimait comme une jeune femme :
« Je connais bien ce monsieur, mais je ne te recommande pas de le suivre, surtout après ce que tu m’as dit ! ».
« Et pourquoi ? » répondit la jeune fille en lâchant brusquement la main du commissaire.
« Parce que je pense qu’il est incapable de te faire un très bon chocolat chaud ! » s’exclama-t-elle le plus sérieusement possible. « Je me demande même s’il sait faire chauffer de l’eau ! Mais je vais te dire ce que nous allons faire ».
La jeune fille pencha la tête et regarda alternativement la gardienne et Théo qui restaient tous deux de marbre.
« Et qu’allons-nous faire Madame ? » demanda-t-elle le plus sérieusement du monde.
« Je vais monter avec vous pour vous faire le meilleur chocolat chaud du monde et j’en profiterai pour nous faire aussi un bon café » répondit-t-elle en clignant de l’œil.
La jeune fille se détendit aussitôt et regarda Théo et Sylviane avec un sourire soulagé.
« Vous avez un bel appartement, Monsieur » fit la jeune fille en découvrant l’immense salon de Théo
« Je te remercie. Mais, je réalise que nous ne connaissons même pas ton nom. Je te rappelle que je m’appelle Théo et je serai content que tu puisses m’appeler par mon prénom car Monsieur cela fait quand même très protocolaire. Madame Rochet ici présente se prénomme Sylviane et je suis sûr aussi qu’elle préférera que tu l’appelles comme cela ».
« Je suis d’accord » répondit la jeune fille toujours aussi calmement. Moi, je m’appelle Victoria.
Victoria Suchet » et elle tendit la main successivement à Sylviane et à Théo. « Je suis enchantée de faire votre connaissance ! »
Victoria terminait son chocolat chaud, assise sur le bord d’un des fauteuils. Théo la regardait comme s’il voyait une jeune fille pour la première fois. Il tournait sa cuillère dans son café depuis cinq minutes. Sylviane passait de Victoria à Théo en se disant que décidemment la vie réservait bien des surprises et que ces deux-là avaient l’air de venir de la planète Jupiter.
« C’était un très bon chocolat chaud. » remercia Victoria en regardant Sylviane.
« Je t’en prie. Tu en veux encore ? ».
« Non, c’est parfait comme cela et j’ai déjà trop abusé de votre gentillesse ».
Sylviane se tourna vers Théo, un sourire aux lèvres, étonnée de voir cette gamine se comporter comme une dame du monde.
« Et si tu nous racontais ton histoire maintenant ? » demanda Théo.
Victoria posa sa tasse, croisa les jambes et mit ses deux mains sur ses genoux.
« Papa travaille pour une grosse société. Il est ingénieur et faisait de la recherche. Je n’ai jamais vraiment compris ce qu’il faisait réellement mais cela avait l’air très compliqué. Depuis plusieurs semaines, il rentrait tard et était un peu fatigué, quelquefois énervé. Pas avec moi, mais je voyais bien qu’il faisait des efforts ».
« Et ta maman ? » demanda Sylviane
« Je n’ai pas connu ma maman. C’est Papa qui m’a élevée tout seul et depuis qu’il n’est plus là je suis dans un foyer pour orphelins » répondit Victoria. Elle regardait Sylviane dans les yeux et pas un muscle de son visage ne trahissait son désarroi. Seuls ses yeux s’embuaient, mais elle ne voulait absolument pas montrer sa douleur.
Théo fit comme s’il n’avait rien remarqué et enchaîna :
« Ton papa travaillait loin de chez toi ? Où habitiez-vous ?
« Nous habitons Suresnes. Papa travaillait à la Défense. C’était pas trop loin »
« Où a eu lieu l’accident ?
« Je ne sais pas exactement mais près de Nevers. Papa voyageait souvent depuis quelque temps pour des rendez-vous de travail. Il allait à Grenoble. Il restait souvent une nuit là-bas et revenait ensuite. »
« Il partait en voiture depuis Paris ? » s’étonna Théo.
« Non, il partait en train et je crois qu’il avait une voiture là-bas ».
« Tu veux dire qu’il louait une voiture ? »
« Je ne sais pas. Peut-être qu’on lui en prêtait une »
« Nevers n’est pas précisément la route pour aller à Grenoble » fi t doucement Théo puis plus fort :
« Que s’est-il passé ? »
« Un soir la police est venue à la maison. Je venais de rentrer à l’école. Ils ont demandé à parler à Maman, mais comme il n’y avait pas de Maman, ils m’ont dit que mon Papa venait d’avoir un accident et qu’il fallait que je sois très courageuse » répondit Victoria. Elle leva la tête regarda Théo et se mit à pleurer tout doucement en se tenant la tête.
« Cette petite n’a pas dormi, elle a eu froid. Il faut la laisser se reposer, Monsieur Théo ! » s’exclama Sylviane en prenant la jeune fi lle dans ses bras.
« Viens avec moi, je vais te faire couler un bain chaud et ensuite tu te coucheras et tu nous raconteras la suite un peu plus tard ».
Elle accompagna Victoria dans la salle de bain en lançant un regard en biais à Théo qui voulait dire : « C’est comme cela, je m’occupe de cette petite ».
« Une dernière question Victoria » demanda quand même Théo. « Dans quel foyer es-tu ? »
« Sainte Madeleine à Nanterre »
Théo alla récupérer son téléphone dans sa chambre à coucher et demanda les coordonnées du foyer aux renseignements téléphoniques.
« Foyer Sainte Madeleine » répondit une voix d’homme.
« Bonjour, je suis le commissaire Divisionnaire Théo de Roncevaux. Je souhaiterais parler au directeur de votre établissement ».
« C’est une directrice. Madame Verlaine. Mais elle n’arrive qu’à 9 heures ».
« Qui la remplace en ce moment ? »
« Le surveillant général, Monsieur Durieux ».
« Passez-le-moi s’il vous plaît »
« Oui, ne quittez pas. Je vous le transfère »
« Un surveillant général dans un foyer pour orphelins ! Ça sent bon la prison cet endroit. Pauvres gosses ! ».
« Allo, ici Durieux ».
La voix était sûre d’elle, sèche et autoritaire. Un vrai surveillant général, pensa Théo sans sourire.
« Je suis le commissaire Divisionnaire Théo de Roncevaux. Je voudrais savoir si vous avez bien une pensionnaire du nom de Victoria Suchet ».
« Vous l’avez retrouvée ? » demanda avec angoisse Durieux. « Elle a disparu cette nuit et nous nous en sommes aperçus à l’appel de ce matin vers 7 heures. J’ai tout de suite prévenu la police ».
« Oui je l’ai retrouvée. Elle était devant mon immeuble. Elle va bien. Pour l’instant elle dort » ajouta Théo. Vous avez le numéro du commissariat que vous avez appelé ?
« Celui de Nanterre » répondit Durieux en lui communiquant le numéro.
« Très bien je vais les appeler. Je vous donne mon numéro si vous souhaitez me joindre et je vous tiens au courant. »
Théo raccrocha et composa le numéro du commissariat de Nanterre. Il connaissait très bien le commissaire pour avoir travaillé avec lui sur le meurtre d’une petite frappe locale.
« Je voudrais parler au commissaire Laval » fit Théo dès qu’il eut le commissariat en ligne.
« Qui le demande ? »
« C’est personnel. Je suis un ami. »
« Laval j’écoute. »
« Toujours aussi bourru au téléphone mon cher Francis »
Laval hésita quelques secondes :
« Théo ? C’est toi ? »
« Très bonne oreille en plus. Comment vas-tu ? Toujours à traquer des gangs ? »
« Ça alors ! Cela fait vraiment plaisir de t’entendre. Le moins que l’on puisse dire est que tu t’es fait discret ces derniers temps. Tu as repris du service ? »
« Non, pas vraiment. Je viens juste de récupérer une gamine qui traînait devant mon immeuble. Elle s’appelle Victoria Suchet et tu as dû lancer un appel à son sujet. Je t’informe juste qu’elle est chez moi et que pour l’instant elle dort. Donc ne te fatigue pas sur ce coup, c’est déjà réglé. »
« Génial. On a eu l’info ce matin du foyer. Je suis content qu’elle soit chez toi. Je déteste ces histoires de gosses qu’on enlève. Ça me fout des frissons. »
« Je sais » fit Théo d’une voix fatiguée et l’image de la petite fi lle clouée dans le placard s’afficha devant ses yeux.
« Euh, oui excuse-moi Théo, je ne voulais pas revenir là-dessus, c’est juste que... »
« Ne t’excuse pas » Francis coupa Théo. « Personne n’aime les histoires qui concernent les gamins. Pour cette fois, on a de la chance.
Tant mieux. Annule juste la recherche. Tu as mon numéro. Je la laisse se reposer et ensuite je te rappelle si je la ramène au foyer ».
« Ok pas de problème et si tu passes par Nanterre, viens quand même me voir » supplia Laval.
« Promis » Théo raccrocha puis retourna dans son salon.
Sylviane était dans la cuisine et finissait de ranger les tasses.
« Elle dort comme un ange. Étonnante cette gamine. Je l’aime bien. Qu’allez-vous faire ? »
« Je devrais la ramener au foyer » répondit Théo d’une voix peu convaincante.
« Déjà ! Si vous ne voulez pas la garder, moi je la garde chez moi » s’exclama Sylviane avec un ton de reproche dans la voix.
« Ce n’est pas une question de vouloir Sylviane, c’est juste que c’est la loi »
« La loi ! La loi ! Elle a bon dos la loi. Et d’abord la loi c’est vous. À quoi cela sert d’être commissaire, Divisionnaire en plus, si vous ne pouvez rien faire ! »
« Ce n’est pas la police qui décide mais le juge et seulement le juge ».
« Et bien appelez le ce juge. On ne peut pas la renvoyer comme cela. Et puis vous avez promis d’écouter son histoire ! »
« Je ne suis pas sûr qu’avec mon dossier un quelconque juge me laisse héberger une gamine de 12 ans sous mon toit » répondit Théo avec amertume.
« Vous auriez dû le tuer cet animal. Vous avez été beaucoup trop sympa avec lui. Mais on voit bien que les gamins ne risquent rien avec vous, c’est tout le contraire. De toute façon, si vous n’appelez pas le juge c’est moi qui vais m’en charger ! Et si cela ne suffit pas, j’appelle les journaux ! » s’écria Sylviane.
« Vous allez la réveiller si vous parlez si fort. »
« Ah oui ! Excusez-moi » chuchota Sylviane. « Mais je ne quitte pas cet appartement tant que vous n’avez pas réglé cette affaire » ajouta-telle d’un air buté.
« Sylviane vous savez que Staline est mort depuis quelque temps déjà » répondit Théo avec un sourire en coin. « Et donc que la dictature du prolétariat est passée de mode. »
« Faites le malin Théo. Vous avez de la chance que je vous connaisse aussi bien. Maintenant on arrête de rigoler. Vous me promettez que vous essayez de la garder quelques jours. Au moins qu’on y voit clair. »
« Je vous aime bien comme patron Madame Rochet. À vos ordres Madame Rochet. Ok je vous promets que je vais faire le max et maintenant débarrassez le plancher. »
« Oui, mais vous m’appelez quand elle se réveille » supplia Sylviane.
« Evidemment. De toute façon, comment voulez-vous que je me débrouille sans vous » répondit Théo avec un large sourire.
5
Victoria dormait dans la chambre d’ami et Sylviane était redescendue pour faire des courses.
Théo réfléchissait. Il ne croyait pas à la version de Victoria, mais quelque chose dans sa voix, son attitude lui disait qu’elle n’était pas le genre de petite fille à raconter n’importe quoi.
Il décrocha son téléphone et appela la Crim.
« Jean-Luc, c’est Théo, j’ai besoin que tu vérifies un dossier pour moi. Un accident de voiture, conducteur Suchet. Non je ne connais pas le prénom. Ni l’endroit. Ni la date ajouta-t-il en souriant en l’entendant râler. Fais marcher ta machine infernale. »
À l’autre bout du téléphone Jean-Luc rentrait les données dans l’ordinateur.
« J’ai un Suchet. Victor Suchet, accident de voiture à 10 km de Nevers. Il y a 4 semaines. C’est la gendarmerie de Nevers qui a traité le dossier. »
« Tu peux me passer une copie du dossier par mail ? »
« Il n’y a pas de copie. Comprends pas »
« File moi le téléphone de la gendarmerie. Tu as le nom du mec qui a traité le dossier ? »
« Non rien du tout ! »
Théo raccrocha. Ces foutus gendarmes n’étaient pas capables de faire un dossier correctement. Juste bon à mettre des radars sur les routes.
La gendarmerie décrocha au bout de la deuxième sonnerie et Théo se présenta en demandant à parler au gendarme le plus gradé.
« Bonjour, Commissaire je suis le capitaine Roncin »
« Bonjour, Capitaine, Théo de Roncevaux, commissaire Divisionnaire à la Crim . Je cherche des renseignements sur un accident de voiture dont le dossier a été géré par vos services. Le nom du conducteur est Victor Suchet »
« Donnez-moi une minute »
Théo entendait les mains du gendarme s’activer sur le clavier de l’ordinateur.
« J’ai bien un dossier au nom de Suchet. Accident il y a quatre semaines environ »
« Vous pouvez m’envoyer le constat ? Le conducteur est décédé n’est-ce pas ? »
Au bout de la ligne il y eut un silence, puis il sembla à Théo que le gendarme cherchait encore dans l’ordinateur.
« Il y a un petit problème » fi t-il finalement. « Je ne trouve pas la copie électronique du dossier »
« Vous avez bien une copie papier archivée quelque part non ? »
« Oui bien sûr. C’est important ? Parce que cela va prendre un peu de temps »
« Oui c’est important. Si vous pouviez envoyer quelqu’un la chercher maintenant vous me rendriez un fi er service »
« Je vous rappelle dans 30 mn » il raccrocha.
Théo se dirigea vers la cuisine et alluma sa machine expresso. Puis il retourna dans la chambre d’ami. Victoria dormait toujours à poings fermés. Il resta un petit moment à la regarder, s’assit et ferma les yeux.
Le bip-bip du téléphone le tira de sa rêverie.
« Roncin. J’ai une mauvaise nouvelle. On ne trouve pas trace du dossier papier non plus ».
« Je croyais que c’était une procédure automatique ! »
« Ça l’est !» répondit embarrassé la capitaine de gendarmerie. « Pour être franc avec vous je ne comprends pas. C’est la première fois »
« Qui est le gendarme qui a fait le constat ? »
« L’adjudant Casanera »
« Vous pouvez me le passer ? »
« Ça va être difficile commissaire, je le crains. » Roncin paraissait de plus en plus ennuyé.
« Pourquoi ? »
« Il est mort, il y a trois semaines. Un malheureux accident de chasse. »
6
L’ambiance de la salle polyvalente de la Mairie de Méribel n’était pas vraiment à la fête. Autour du Maire qui présidait, se tenaient son adjoint, le directeur de la station, un conducteur de dameuse et Marine Lansec.
« Il est très clair que la gendarmerie n’a aucune piste sérieuse sur cette affaire ! » s’exclama le Maire en se tournant vers Marine. « C’est fort fâcheux car nous ne savons même pas s’il y a encore du danger. »
« De toute façon, nous ne pouvons pas contrôler toute la station » répondit Eric Saupin le directeur de la station. « J’imagine que nous n’allons pas mettre un gendarme dernière chaque dameuse ? »
« Les autres gars sont pas chauds pour repartir. On trouve ça bizarre comme si c’était pas naturel. Personne a rien vu, rien entendu et on a même pas retrouvé le corps d’Henri. C’est pas normal». Le conducteur n’avait pas vraiment l’air dans son assiette.
« La brigade scientifique est en train de faire les premières analyses. Le temps va se dégager. Dès demain nous pourrons donc retourner sur le terrain pour une autre recherche. On va trouver quelque chose » affirma Marine plus par nécessité que par certitude.
« Et ces chiens » reprit le conducteur, « Pourquoi se sont-ils mis à pétocher comme cela tout d’un coup ? »
« C’est apparemment une odeur. Nous la faisons analyser » répondit Marine.
« Que fait-on pour les remontées aujourd’hui ? Je suis le Maire et c’est à moi qu’incombe de décider si nous laissons des milliers de touristes risquer leurs vies sur nos pistes. »
Eric Saupin se leva et se dirigea vers la carte : « Mont Vallon est un peu à l’écart des autres pistes. Nous pourrions éventuellement fermer cette partie et laisser le reste du domaine ouvert. »
« De toute façon, toute la zone est encore délimitée aux fi ns d’enquête » précisa Marine « Donc la piste doit être fermée. Je pense que la solution proposée par Monsieur Saupin est un bon compromis ».
« Ouais de toute façon cela m’étonnerait que quelqu’un reparte damer cette nuit la combe de mont Vallon » affirma le conducteur. Et à voir ses mains trembler personne n’avait envie de mettre ses propos en cause.
Le Maire reprit la parole « J’attire votre attention sur le fait que nous sommes une station touristique et cela en plein milieu de la saison. La moindre rumeur va créer un effet de panique. Donc pas de discussion de bistro, pas de contact avec les journalistes et vous n’en parlez même pas à vos enfants. Cela évitera bien des commérages. Est-ce clair ? »
Tous les participants opinèrent du chef.
Marine prit le chemin de la gendarmerie. Il était 8 heures du matin et elle n’avait pratiquement pas dormi. La station s’éveillait doucement et les premières voitures des skieurs locaux commençaient à arriver.
Marine habitait un petit studio à quelques kilomètres de Méribel Village. Ce n’était pas le grand luxe, mais c’était largement suffi sant pour sa vie actuelle : boulot/dodo.
Elle laissa l’eau chaude couler sur son corps pendant de longues minutes avant de se laver puis se laissa à nouveau aller sous la douche brûlante.
Cette histoire ne lui plaisait pas du tout. Personne n’y comprenait rien, les chiens paniquaient.
Et que dire de celui qui se baladait en pleine nuit, qui plus est, en pleine tempête, au milieu des pistes. Marine n’avais jamais cru aux histoires de loups garou mais la peur qu’elle avait lue dans les regards des conducteurs de dameuse ne cessait de l’intriguer.
En savaient ils plus qu’ils ne voulaient bien en dire ? S’agissait-il d’une vieille superstition qu’on se racontait le soir au coin du feu ? En bonne bretonne, elle savait combien les légendes peuvent marquer les peuples.
« Il faut que j’aille voir les vieux du coin » se dit-elle. « J’ai de toute façon besoin d’une piste, on ne sait même pas par où commencer ».
Elle arriva quelques minutes plus tard à la gendarmerie. Le drame de Mont Vallon était sur toutes les lèvres et un sentiment d’excitation mêlée d’angoisse flottait dans la pièce.
Elle interpella un de ses sous-offi ciers :
« Dorin ! Où sont les maîtres-chiens ? »
« Ils sont partis se reposer Lieutenant ».
« Faites appeler le véto, je veux qu’il examine les bêtes et surtout que personne ne les lave. »
« Bien Lieutenant ».
« Dorin, appelez-moi aussi un guide de haute montagne, je veux étudier les passages près de Mont Vallon »
« Il y a le gendarme Krieger qui pratique beaucoup la randonnée , il peut sûrement vous aider. Je vais vous le chercher. »
Krieger faisait 1m90 et était taillé comme un athlète de haut niveau. Avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, il aurait fait une parfaite vedette de cinéma. Marine se demandait si elle ne devait pas en faire
son garde du corps. Garde rapprochée, très rapprochée.
« Krieger vous connaissez évidemment Mont Vallon ? »
« Oui Lieutenant »
« Je voudrais connaître tous les accès et notamment hors-piste avec arrivée par tous les versants. Je voudrais savoir aussi s’il existe à votre connaissance des grottes, cavernes ou tout endroit qui pourrait permettre à quelqu’un ou quelque chose de se cacher. »
« Quelque chose ? Vous pensez à quelque chose de précis ? »
« Non à rien mais peut-être une machine. Il faut juste vérifi er les tailles. »
« Bien, Lieutenant. Je vous apporte une carte avec toutes les mentions. Cela devrait aller vite. Avec ma copine, nous nous baladons souvent dans ce coin. »
« Que donne la météo aujourd’hui ? »
« Amélioration en fin de matinée et beau soleil cet après-midi. »
« Dorin, je veux une équipe sur le site à 11 h avec tout l’attirail habituel. Demandez que l’on nous prépare des casse-croûte, je ne crois pas que nous aurons l’occasion de redescendre. Et il faut absolument que le véto étudie nos chiens, nous en aurons besoin là haut. »
« Il n’est pas encore levé, je pense qu’il commence à 10 heures d’habitude. »
« Réveillez-le, il dormira plus tard ! »
Marine n’avait pas l’intention de rester les bras croisés, mais elle ne voyait pas réellement par quoi commencer. De plus, avec la neige qui était tombée toute la nuit, il s emblait peu probable que l’on retrouve le corps.
Le vétérinaire commençait à 10 heures mais il était réveillé depuis longtemps. Quelques minutes plus tard, il était dans le chenil et commençait à examiner les chiens. Ceux-ci étaient blottis les uns contre les autres, les pattes rentrées, la queue repliée et même la vue de leur maître-chien ne les sortait pas de leur léthargie.
Le vétérinaire prit son temps pour les ausculter. Son visage n’exprimait rien et il restait silencieux. Marine et Dorin se tenaient dans un coin de la pièce, retenant leur souffle. Marine ne pouvait s’empêcher de penser que tout cela ne tournait pas rond. Un frisson la parcourut.
Le vétérinaire se redressa, s’essuya les mains et remit en place ses lunettes.
« Alors ? » interrogea Dorin dont l’impatience se lisait sur le visage.
« Alors rien » fit le vétérinaire.
« Comment ça rien ? » s’étonna Dorin, « Vous voyez bien que ces chiens sont complètements nazes. »
« Je constate en effet qu’ils ne sont pas dans un état normal » répondit le véto, « mais je ne vois rien d’anormal à ce stade de l’examen. Il va falloir pousser plus loin, analyse d’urine, analyse sanguine - la totale quoi ! »
« Nous sommes pressés, très pressés Doc » s’agita Marine
« Je comprends Lieutenant, mais si vous voulez un diagnostic précis, je ne peux pas faire plus vite. Apparemment ces chiens sont en bonne santé, mais ils sont terrorisés. Ce qui est le plus surprenant est que cela dure aussi longtemps. »
« Vous avez un avis quand même. Je ne vous demande rien d’offi ciel rassurez-vous » affi rma Marine.
Le vétérinaire hésita, regarda successivement le maître-chien, Dorin, puis avec un soupir vers Marine :
« Ces chiens ont été terrorisés par quelque chose ou quelqu’un. Et s’ils restent encore comme cela, c’est qu’ils sentent que la menace est toujours présente. Elle est là quelque part, dehors » précisa-t-il en montrant la montagne « et je serais vous, Lieutenant» ajouta le vétérinaire « Je fermerais la station complètement avant la nuit ».
7
Théo appuya sur le bouton de l’ascenseur qui menait au troisième sous sol. Il regarda sa montre : 10 h30. Il sortit de l’ascenseur et actionna la télécommande. Une grande porte blindée glissa silencieusement sur le côté découvrant une dizaine de boxes.
Comme à chaque fois, Théo prit le temps d’admirer sa collection : plusieurs Ferrari, quelques Porsche, une Aston Martin, une BMW et une de ses préférées : sa première 2CV.
Théo tapa un code et ouvrit une petite armoire blindée, prit une clé de contact. La BMW M5 démarra dans un bruit sourd puis le V10 de 507 CV se stabilisa.
À la sortie du garage, Théo programma le GPS sur Nevers puis se fondit dans la circulation parisienne.
Il rejoignit assez vite le périphérique, bloqua un peu porte de Versailles et attrapa l’A6 porte d’Orléans.
La circulation était dense mais relativement fluide et Théo appuya délibérément sur l’accélérateur. Le feulement du V10 se transforma en hurlement et la puissante berline commença à avaler les kilomètres à plus de 200 km/h.
La gardienne de l’immeuble s’était installée chez Théo et ce dernier avait expliqué à Victoria qu’il devait partir en province. Elle avait tout de suite deviné qu’il s’agissait de son père mais à part son grand sourire, rien ne trahissait son émotion.
1h30 plus tard Théo gara la BMW devant la gendarmerie de Nevers et se fit annoncer au planton de service.
Le Capitaine Roncin vint immédiatement, regarda sa montre, puis Théo.
« Ne me dites pas que vous venez de Paris ? Nous nous sommes parlés, il y a à peine deux heures ! »
« C’est pourtant le cas » répondit Théo sans broncher.
Roncin jeta un œil sur le parking, admira secrètement la M5 puis se tournant vers le Divisionnaire : « Il ne vous a pas échappé que la vitesse est limitée à 130 km/h ? »
« J’ai bien vu quelques panneaux, mais pour être honnête j’ai eu un peu de mal à les lire correctement ».
« Je vois » répondit Roncin dans un demi-sourire, « La prochaine fois, appelez moi d’abord, cela évitera à une de mes équipes de perdre du temps à vous coincer »
« Je suis content d’avoir des amis dans la gendarmerie » répondit Théo cette fois avec un grand sourire.
Le bureau du capitaine était un peu spartiate et Roncevaux se cala comme il put sur une chaise en métal.
« Si je résume bien, nous avons un accident de voiture sans dossier, nous avons un adjudant malchanceux, mais j’imagine que nous avons quand même des témoins? Les autres gendarmes, par exemple ? »
« Oui je viens d’ailleurs de les interroger. Par grand-chose à en retirer »
« Et le corps du conducteur ? Où est-il enterré ? On a fait une prise de sang j’imagine ? »
«Le corps n’était pas là »
Théo regarda Roncin en plissant les yeux.
« Vous voulez dire que le conducteur s’en est sorti et qu’il a disparu ? » fi t-il étonné.
« Non. La voiture a été arrêtée par un arbre, mais était penchée vers un ravin au fond duquel coule une rivière. À cette époque de l’année, elle charrie pas mal d’eau. Nous pensons que le corps a traversé le pare-brise, est tombé dans la rivière et qu’il a été emporté »
« Cela fait 4 semaines. Ce n’est pas possible que vous n’ayez pas retrouvé le corps quelque part »
« Je sais. Mais le fait est que nous n’en avons aucune nouvelle »
« Des traces de sang ? »
« Oui un peu. C’est bien le même groupe sanguin » s’empressa t il d’ajouter.
« Analyse ADN ? »
« Je vous rappelle que nous enquêtions sur un accident de la circulation. »
Les deux hommes se regardaient en silence. Théo se frotta les yeux.
« Et l’accident de chasse ? »
« De ce côté, tout est normal, enfin si je puis m’exprimer ainsi. Chasse au sanglier dans les bois, un tireur peu expérimenté, limite bigleux d’ailleurs. L’accident classique »
« Vous connaissiez le tireur ? demanda lentement Théo.
« Non c’est un Parisien qui avait été invité par des amis, semble-t-il. Il est en prison pour le moment, en attendant que son dossier soit examiné par le juge. »
« Je peux voir le dossier de votre adjudant ? »
Roncin fronça les sourcils.
« Commissaire, si vous me disiez ce que vous cherchez je pense que je pourrais peut-être vous aider plus facilement ». Le ton de Roncin exprimait un reproche latent et un début d’énervement.
Théo se renversa sur sa chaise et croisa les bras. Il ferma les yeux quelques secondes.
« Ce matin, on m’a amené une petite fille de 12 ans. Victoria Suchet. La fille de votre chauffard. Elle prétend que son père n’est pas mort dans un accident mais qu’on l’a assassiné. Au début je n’ai pas trop réagi et puis j’ai eu envie d’en savoir plus. »
« Vous voulez un café commissaire ? » fit Roncin en se levant. « On dirait que vous êtes crevé »
« Oui merci je ne dors pas très bien en ce moment »
« Boulot ?»
« Perso » répondit Théo avec un petit rictus.
Les deux hommes étaient devant la machine à café.
Roncin hocha la tête, comme s’il comprenait ou comme s’il savait.
« Vous pesez les conséquences de votre hypothèse commissaire ? »
« Ce n’est pas mon hypothèse, c’est celle d’une petite fille de 12 ans »
« Vous ne croyez pas que Suchet a été assassiné quand même ? »
« Je ne sais pas, mais si j’étais à votre place, je reprendrais à zéro le dossier Casanero. Car il se pourrait bien que votre accident de chasse ne soit pas un accident de chasse » termina Théo en regardant le gendarme droit dans les yeux.
8
Marine réajusta ses Vuarnet. Il faisait un temps magnifi que depuis ce matin.
Elle n’avait pas beaucoup dormi cette nuit et la menace ou plutôt la crainte émise par le vétérinaire résonnait toujours à ses oreilles.
Toute l’équipe était de retour sur Mont Vallon et les gendarmes quadrillaient la zone pour essayer de retrouver le corps de Duval.
L’équipe scientifique était aussi au travail et prenait des échantillons de neige, de bois et même de métaux près de l’arrivée du télésiège.
Les chiens, par contre, étaient restés au chenil car ils s’étaient mis à hurler à la mort dès qu’on avait voulu les faire sortir.
En entendant les chiens, tous les gendarmes s’étaient figés et avaient pali comme si une menace latente planait sur la vallée. Marine avait fait semblant de ne rien remarquer et avait lancé à la cantonade que « la prochaine fois, on embaucherait des chiens bretons » ce qui avait considérablement déridé l’atmosphère.
La première équipe de gendarmes était à plus de 500 mètres de l’endroit où la dameuse était immobilisée, le pare-brise explosé. Et toujours pas la moindre trace de corps.
Marine regarda sa montre. Elle attendait l’hélicoptère de la gendarmerie de haute montagne afin de pouvoir survoler la zone.
Son talkie-walkie se mit à grésiller : « Lieutenant, ici Dorin, nous sommes juste au-dessus de la paroi nord. Demande autorisation de descendre. »
« OK Dorin allez-y » ordonna la jeune femme.
Les gendarmes de haute montagne étaient de vrais professionnels aguerris et ils subissaient tous un entraînement spécifi que.
La descente d’une paroi rocheuse en rappel était pour eux un exercice classique.
Dorin fut le premier à descendre. Il s’arrêtait à chaque fois qu’il y avait une petite crevasse, un léger plateau, tout ce qui pouvait éventuellement cacher un objet ayant appartenu à Duval.
Le fait qu’il ait neigé la veille et la nuit ne facilitait évidemment pas les recherches. Heureusement la neige, qui était tombée, était fine et le froid la maintenait à l’état de poudre ce qui, outre le fait de ravir les skieurs hors-pistes, permettait de la dégager assez facilement.
Dorin planta un nouveau piton pour assurer la descente, accrocha un mousqueton dans lequel il fit coulisser sa corde.
Le soleil au-dessus de lui l’aveuglait en partie et il ne voyait que les silhouettes de ses collègues glisser le long de la corde.
Il se décala sur la droite, sur un petit à pic afi n que les autres le rejoignent. Il était à plus de 200 mètres en contrebas par rapport au point de départ.
Les trois autres gendarmes le rejoignirent rapidement.
« On n’est pas près de trouver quelque chose, il a trop neigé. Peut-être qu’avec un détecteur de métaux ? Il avait sûrement une montre ou bien une ceinture avec une boucle en métal. »
La remarque émanait de Romain Lazure, le plus jeune de l’équipe.
« Même s’il a neigé, il n’est pas tombé plus de 10 cm. C’est insuffisant pour cacher un corps, surtout un corps qui a fait une chute. On devrait voir quelque chose s’il est là » répondit Dorin.
« Il est peut-être tombé tout en bas dans le petit vallon » s’hasarda un autre gendarme. «Il doit y avoir plus de neige au fond et le corps s’est peut-être enfoncé dans la couche neigeuse ? »
« On va aller vérifier » répondit Dorin « il nous reste 150 mètres environ. Je continue à passer devant et on check toutes les amorces de crevasses. »
Dorin se laissa glisser le long de la paroi en prenant régulièrement appui sur les pieds. Il descendait très doucement, scrutant attentivement les alentours. A 20 mètres au-dessus du vallon il n’avait toujours rien vu. La surface de la neige était parfaite, simplement constellée de petits trous dus à la neige que l’équipe faisait tomber de la paroi.
« Dorin, où en êtes-vous ? » Au ton de sa voix, Dorin savait que Marine commençait à s’impatienter. Il sourit. La jolie bretonne l’étonnait par son sang-froid dans cette affaire.
« Nous arrivons dans le vallon nord. Nous allons quadriller sur 100 mètres. Je ne pense pas que le corps ait pu chuter plus loin. Je vous appelle quand nous remontons. »
« OK Dorin. Merci »
350 mètres plus haut Marine levait la tête pour scruter le ciel. Le léger bourdonnement qui l’avait alertée s’amplifi ait rapidement. L’hélicoptère était en approche et après un virage à 180 degrés vint se poser à environ 300 mètres en aval de la scène de l’accident, afin de ne pas brouiller les traces avec les turbulences que dégageaient ses pales.
Marine chaussa ses miniskis et rejoignit l’engin en quelques secondes. La porte était ouverte, elle déchaussa, mit les miniskis à l’intérieur, ajusta la ceinture de sécurité et mit le casque radio sur sa tête.
« Joli style, Lieutenant, surtout pour une bretonne ! Vous avez appris sur les plages ? » S’amusa le pilote.
« Non sur les pentes du Mont Saint-Michel » répondit Marine du tac au tac.
« Je croyais que le mont était en Normandie ?
« Il est administrativement en Normandie, mais génétiquement en Bretagne » répondit Marine d’un ton qui fit comprendre au pilote qu’il ferait mieux de changer de sujet. « On y va ? Où bien vous voulez que je vous fasse une crêpe ? »
Le pilote avait bien envie de répondre qu’il aurait préféré que Marine lui fasse bien autre chose qu’une crêpe mais la jeune femme n’avait pas l’air du genre facile !
L’engin s’éleva tout doucement à la verticale puis le pilote le fi t basculer sur l’avant afin de prendre un peu de vitesse.
« Où voulez-vous aller ? » s’enquit le pilote.
« On quadrille sur 360° avec un rayon de 5 km » répondit Marine.
« C’est parti !»
Dorin leva la tête quand il entendit l’hélicoptère redécoller. Ils avaient déjà quadrillé le quart de la zone prévue. Toujours rien.
Dorin s’était réservé l’aile gauche, et tous les cinquante centimètres, il plongeait un bâton dans la neige. Il s’enfonçait jusqu’aux genoux ce qui rendait la progression diffi cile.
Sur l’aile droite Lazure s’était arrêté et se penchait sur la neige.
Le gendarme se redressa et chercha du regard Dorin, puis lui fi t de grands gestes l’invitant à le rejoindre.
Les deux autres gendarmes s’étaient également arrêtés en observant le manège et se déplacèrent aussi en direction de Lazure.
Leur collègue avait légèrement déplacé la neige, et l’on voyait clairement un morceau d’étoffe vert foncé.
Dorin se pencha :
« Cela ressemble à une combinaison de ski ».
« Plutôt la combinaison des pisteurs et des conducteurs » répondit Lazure.
Dorin fixa Lazure, puis tourna lentement la tête vers le vêtement :
« On dirait qu’on l’a trouvé » fit-il lentement avant de prendre son talkie-walkie.
« Ici Dorin, Lieutenant. On a quelque chose ici, nous sommes au fond du vallon nord, à 100 mètres sur la droite par rapport au point de descente »
Marine vit son talkie-walkie s’allumer mais avec les écouteurs et le bruit du rotor, elle ne comprit pas un mot.
« Ici Lansec, répétez - répétez »
La deuxième fois fut la bonne. Elle se tourna vers le pilote et lui intima de se porter vers le vallon Nord. L’engin y fut en trente secondes, elle voyait parfaitement les petits points bleus de son équipe. L’un d’eux, probablement Dorin, faisait de grands signes.
« On se pose » ordonna t-elle au pilote « Mais éloignez-vous de mon équipe, je ne veux pas polluer la zone ».
Le pilote opina du chef pour indiquer qu’il avait compris et entrepris de poser délicatement l’hélicoptère à plus de 300 mètres des gendarmes.
Marine chaussa ses miniskis et sauta de l’engin.
Mais la neige était trop souple avec ce genre de skis, et elle s’enfonçait plus qu’elle n’avançait.
Elle décida de les enlever et de continuer à pied.
Quand elle arriva près de Dorin le souffle court, elle se félicita intérieurement de faire du footing presque tous les matins.
« Qu’avez-vous trouvé ? »
« C’est Lazure qui est tombé dessus » répondit Dorin et il montra la tache verte.
Marine attrapa son talkie-walkie:
« Lansec à équipe scientifique répondez - à vous »
« Équipe scientifique nous vous captons 5 sur 5 »
« J’ai besoin de vous en bas tout de suite, je vous envoie l’hélico »
« Compris on arrive »
Marine changea de canal pour parler au pilote :
« Vous remontez et vous chargez l’équipe scientifique puis vous vous posez exactement au même endroit. Compris ? »
Le pilote leva le pouce pour signifier qu’il avait enregistré l’ordre puis l’engin décolla en douceur.
Marine leva la tête et observa la paroi rocheuse.
« Je ne comprends pas comment il a pu tomber si loin »
« On l’a peut-être poussé ou jeté » s’enhardit Lazure.
« Si c’est cela on cherche le champion olympique du lancer de marteau répondit Marine. Cela ne va pas, il est beaucoup trop loin. »
« Et en plus le vent soufflait à l’est, et vu le temps qu’il faisait cette nuit là, il aurait dû être repoussé vers la paroi » ajouta Dorin.
Marine enleva ses lunettes de soleil et se frotta les yeux. Son mauvais pressentiment de la nuit dernière revenait au galop. « Je n’aime pas du tout la tournure de cette affaire » pensa t-elle « pas du tout ».
Le bruit de l’hélicoptère qui revenait la ramena à la réalité. Les deux membres de l’équipe scientifique en descendirent et peinèrent pour arriver jusqu’à eux.
« Ma chère Marine » fit Jason Pollock en s’efforçant de sourire « vous voulez ma mort, semble –t-il »
Le scientifi que soufflait comme un vieux chien et se tenait les côtes.
« Bien au contraire mon cher Jason, je vous maintiens en forme ce qui vous permettra de continuer à conter fleurette aux jeunes scandinaves qui vont arriver la semaine prochaine par trains entiers »
« Marine, ne me tentez pas s’il vous plait ce n’est pas très fair-play de votre part » fit-il avec un demi-sourire « et puis vous savez que seul le charme de la Bretagne, fut-elle grande ou petite, me déstabilise » ajouta-t-il avec un regard malicieux.
« Vous me rassurez Jason » répondit Marine amusée « mais si vous pouviez jeter un œil à la découverte de nos amis nous pourrions envisager de rentrer à la base avant la nouvelle lune ! »
« Ok les pros sont là » répondit Jason. « Messieurs, si vous voulez bien reculer de quelques mètres afin que nous puissions œuvrer à notre aise »
Marine et son équipe reculèrent de quelques pas et enlevèrent leur sac à dos pour s’asseoir dessus et pour croquer une barre vitaminée.
L’équipe scientifi que procédait avec minutie, déblayant la neige en douceur et prenant des photos en continu. Jason faisait aussi des prélèvements de la zone pratiquement toutes les minutes et son collègue photographiait l’endroit exact d’où provenait l’échantillon.
Après une bonne quinzaine de minutes, Jason se releva et se tourna vers Marine.
Pour une fois, son visage n’arborait pas le petit sourire ironique habituel.
Marine s’approcha. Toute la neige avait été soigneusement dégagée, et elle vit distinctement la combinaison verte des pisteurs, soigneusement pliée comme si on avait voulu la ranger dans une armoire.
Marine se tourna vers Pollock d’un air interdit.
« Ma petite Marine comme vous le voyez nous n’avons pas de corps. Les tâches marron, que vous voyez, sont toutes des tâches de sang. Et, si j’en juge par la manière dont cette combinaison est pliée nous cherchons soit une femme de chambre soit » prenant bien le soin de regarder Marine dans les yeux « soit disais-je, un putain de maniaque ! ».
9
Roncin n’avait pas dit un mot depuis qu’ils avaient quitté la gendarmerie. Il s’était juste contenté d’un hochement de tête, lorsque Roncevaux avait suggéré d’aller voir le chasseur détenu à la prison locale.
Théo regardait machinalement la route et se laissait aller à ses rêveries habituelles mais pour une fois il ne pensait qu’à une petite fi lle de 12 ans qui commençait bien mal sa vie.
Il ne leur fallut que quelques minutes pour arriver devant l’établissement pénitentiaire.
Les deux hommes traversèrent plusieurs contrôles pour fi nalement atterrir dans une salle d’attente qui sentait l’humidité et la désolation.
« On attend son avocat » dit Roncin comme pour briser le silence.
Théo fit une moue de la bouche qui ne voulait pas vraiment dire quelque chose mais Roncin sembla s’en contenter. Le Divisionnaire était à nouveau plongé dans le dossier.
Le gars s’appelait Pierre Palut. 42 ans, serveur dans un bar près de Bastille. Marié, deux enfants de 16 et 18 ans. La mère faisait des ménages à droite et à gauche. Ils vivaient à Saint-Denis. Théo connaissait le quartier. Pourri par les gangs.
Selon Palut, un des clients du bar, un habitué l’avait invité à une partie de chasse. C’était la première fois. Palut avait accepté avec enthousiasme. Il ne sortait que très rarement et les vacances se résumaient à bricoler dans son appartement.
Ce dimanche-là, le ciel était plombé, mais la visibilité était bonne d’après les témoins. Après un départ un peu timide, Palut s’était, semble-t-il, déridé, et ses collègues avaient dû le rappeler à l’ordre plusieurs fois pour l’obliger à respecter les consignes de sécurité.
Palut s’était donc obligé à rester en arrière et avait ensuite perdu le contact en pleine forêt après s’être arrêté pour renouer une de ses chaussures.
Une dizaine de minutes plus tard, il avait clairement vu la masse sombre d’un sanglier, épaulé son fusil et tiré. Une fois. Il affi rmait qu’il ne pouvait pas voir l’adjudant qui était trois cents mètres plus loin et malheureusement dans l’axe de tir. La balle l’avait touché en pleine tête.
Il était mort sur le coup.
Palut était tombé dans les pommes en apercevant le cadavre.
Ce jour-là, les sangliers s’en étaient bien sortis.
Théo ferma le dossier et prit son portable.
« Salut Jean-Luc. Pierre Palut. Avec un « t » à la fi n. Saint-Denis. Tu peux checker ? Oui, j’attends. Clean ? Pas même une contravention ? Ok. Merci ».
« On sait aussi bosser chez les gendarmes » remarqua Roncin amèrement.
« Oui désolé capitaine, l’habitude c’est tout ».
« Non, c’est moi. Vous avez raison. Il faut tout reprendre au début de toute façon ».
Un des gardiens ouvrit la porte et laissa passer un homme d’une cinquantaine d’années, cheveux en bataille et grosses lunettes.
« Je suis Maître Lagarde. Je ne crois pas vous connaître » dit-il s’adressant visiblement à Théo.
« Commissaire Divisionnaire Théo de Roncevaux, Brigade criminelle, Paris »
Lagarde marqua visiblement le coup. Il ne s’attendait vraiment pas à voir la Crim débouler dans ce dossier. Au téléphone, Roncin lui avait simplement dit qu’il souhaitait juste vérifier quelques points.
« Vous avez l’autorisation du juge d’instruction ? »
Roncin lui tendit le fax qu’il s’était fait envoyé à la prison.
« Très bien. Je peux savoir ce qu’un Divisionnaire de Paris, et pas n’importe lequel on dirait, vient faire dans cette affaire ? Mon client a déjà tout raconté et il a reconnu avoir tiré sans faire preuve de jugement. Je suis d’ailleurs très surpris que le juge ait accepté cette visite. Il faut croire que la province restera toujours la province lorsque la Capitale la fouette ! ».
« Je suis un membre de la famille » répondit calmement Théo.
« Un membre de la famille ? » S’étrangla l’avocat. « Mais de quelle famille parlez-vous, Commissaire ? »
Roncin regardait par la fenêtre en se demandant ce que Roncevaux avait en tête à part peut-être tout simplement se payer la tête de l’avocat. La réponse de Théo confirma rapidement son hypothèse.
« La famille de Dieu, cher Maître, la famille de Dieu ».
Lagarde en resta sans voix. Il connaissait la réputation d’excellence du Divisionnaire, le chouchou des médias, et l’histoire de ce gosse de riches qui avait préféré traquer le mal plutôt que de se contenter de toucher ses dividendes. Mais, ce gars-là était comme ses proies : complètement cinglé. À voir son visage, il ne devait pas dormir tous les jours d’ailleurs.
« On y va ? » demanda Roncin en retenant un sourire.
« Cela vous dérange, Capitaine, si je l’interroge sans vous ? » demanda Théo toujours aussi calmement. Je pense que si vous êtes là, nous serons dans la routine de la dernière fois.
« Pas du tout, Commissaire. La salle est sonorisée. Je serai dans l’autre pièce et j’écouterai de toute façon »
« Parfait. Je vous remercie » conclut Théo en emboitant le pas de l’avocat.
Palut était déjà dans la salle, assis sur une chaise de métal gris, devant une table du même métal. Il salua son avocat d’un signe de tête, esquissant un pauvre sourire puis reporta son attention sur le nouveau venu.
Roncevaux s’assis à son tour, juste en face et observa un instant le serveur.
Il ressemblait tout à fait à la description qu’en avaient faite les gendarmes. Un petit mec sans envergure, insignifiant, transparent. Seuls, les yeux qui bougeaient sans arrêt indiquaient un semblant d’activité cérébrale.
« Bonjour monsieur Palut, je suis le commissaire Divisionnaire Théo de Roncevaux de la brigade criminelle de Paris. J’ai quelques questions complémentaires à vous poser ».
Palut sembla avaler sa salive, mais ne répondit rien. Son avocat lui mit la main sur le bras comme pour lui dire : ne vous en faites pas, je suis là, rien ne peut vous arriver.
« Monsieur Palut, voyez-vous, je ne crois pas aux contes de fées ».
Lagarde ouvrit la bouche pour parler, mais se ravisa. Il en était persuadé maintenant : ce flic était complètement taré.
« Je ne crois pas aux histoires que l’on raconte aux petits enfants avant de s’endormir. Comme celle du pauvre serveur qui part à la chasse pour la première fois, comme si c’était le rêve de sa vie. Et savez-vous pourquoi je n’y crois pas monsieur Palut ?
Le serveur se balança un peu sur sa chaise, puis fit non de la tête.
« Je n’y crois pas parce que vous n’avez pas fait votre service militaire, jamais tenu un fusil de votre vie, jamais eu envie d’en tenir un par ailleurs ».
« C’est ridicule » s’exclama Lagarde « Commissaire je vous demande de rester sérieux nous ne sommes pas à une réunion de collégiens attardés »
Théo resta de marbre et continua à fi xer Palut.
« Je vais vous dire ce que je crois, Monsieur Palut. Je crois que vous avez terriblement besoin d’argent, que dans cette affaire, vous risquez tout au plus deux ans de prison ferme car Maître Lagarde se fera une joie de faire pleurer le jury sur votre sort d’honnête homme laborieux et maladroit. Et que, dans deux ans maximum, vous sortirez de prison et que vous en profiterez pour quitter votre quartier minable pour vous installer dans le sud.»
Lagarde prit à nouveau le bras de son client :
« Ne répondez pas Pierre, vous n’avez pas à répondre ! »
« Je crois, continua Théo comme si Lagarde n’existait pas, que ce n’est pas vous qui avez tiré, que vous êtes bien incapable de tuer une vache à deux mètres et que les probabilités pour que vous soyez au mauvais moment et au mauvais endroit sont très très faibles. Je crois que vous avez été invité, que l’on vous a demandé de vous laisser distancer par le groupe, et qu’à un moment un professionnel a pris votre fusil et a réussi à mettre une balle dans la tête de notre pauvre adjudant à plus de 300 mètres. Beau tir, il faut le reconnaître, surtout dans les bois ».
« Tout cela est ridicule. C’est insultant Commissaire. Je vais saisir le juge qui voudra certainement vous entendre » rugit Lagarde.
« Mais je crois que cela ne va pas marcher, Monsieur Palut » fi t Théo continuant à ignorer totalement l’avocat. « Et savez-vous pourquoi cela ne va pas marcher ? »
Une fine pellicule de transpiration recouvrait le visage du serveur. Il fixait Théo comme hypnotisé et réussit à faire non de la tête presque mécaniquement.
« Parce que l’argent pue, Monsieur Palut, parce que l’argent laisse des traces et que lorsque votre femme commencera à le dépenser nous le saurons tout de suite. Je vais mettre une équipe là-dessus et la brigade financière va surveiller votre famille comme le coffre-fort de la Banque de France ».
« C’en est assez ! » éructa Lagarde en se levant. « J’exige que mon client retourne en cellule immédiatement. Vous exercez sur lui un chantage ignoble. Vous menacez sa famille ! »
«Vous aurez donc tout raté, Palut. Mais, je crois qu’il est possible de tout changer. Je veux celui qui vous a payé, en échange, je vous sors de prison et je vous donne ma parole, que vous pourrez refaire une nouvelle vie. A mes frais, si nécessaire ».
Lagarde prit Palut par la main et l’obligea à se lever.
« Venez Pierre, nous partons, ne craignez rien. Gardien, ouvrez la porte s’il vous plaît. Vous aurez de mes nouvelles Roncevaux ! »
« Monsieur Palut, continuez à penser à votre famille » lança Théo au moment où les deux hommes quittaient la pièce. Si vous ne faîtes rien vous perdez tout ! ».
Roncin rejoignit Théo dans la salle.
« J’avoue que je ne connaissais pas cette technique. C’est perso ou on vous enseigne cela au 36 quai des orfèvres ? Ne répondez pas, je crois que je connais déjà la réponse ».
« Il va craquer. Je ne sais pas pourquoi mais il a besoin de ce fric ».
« C’est juste une piste Roncevaux, certes séduisante, mais bâtie sur du vent. Je ne voudrais pas être à votre place lorsque le juge va appeler »
« Il faut le faire protéger »
« Palut ? Mais avec qui ? Je n’ai pas cinquante bonhommes dans ma brigade Roncevaux, c’est la Nièvre ici ! »
« Alors, il faut le faire transférer. Vous savez bien, que si j’ai raison, il ne va pas faire long feu ici. Je vais demander un transfert dans une maison protégée »
Théo était déjà au téléphone :
« Jean-Luc, je veux que tu enquêtes sur la famille de Pierre Palut. Vois notamment du côté du fric : dettes, écoles pour les gamins, parents malades etc. Passe-moi Roland. Oui merci ».
« Roland, salut »
« Théo ? Qu’est ce que tu fabriques à deux heures de Paris. Tu bosses depuis quand ? »
« Depuis ce matin. Je t’expliquerai. Envoie quelqu’un voir la femme de Pierre Palut, Jean-Luc te passera les coordonnées. Vois, si elle a besoin d’argent quel qu’en soit la raison. Pousse là. Son mari est en taule, elle doit être sur les nerfs. Et ne te bile pas, j’appelle Quesnel. »
La conversation avec Antoine fut brève .Quesnel connaissait son lascar et il savait reconnaître quand Théo flairait quelque chose. Par ailleurs, le voir repartir sur le terrain était une excellente nouvelle. Ce gamin en avait vraiment bavé ces derniers mois et s’il pouvait penser à autre chose, ce serait formidable. Il lui promit aussi de s’occuper du juge de Nevers.
« Tu as besoin d’aide ? » termina Quesnel.
« Non, juste le transfert de Palut c’est important, je te remercie, mais laisse ton portable allumé, on ne sait jamais ! »
« Si tu pouvais éviter de me réveiller en pleine nuit, j’apprécierais »
« Merci Antoine. Je te tiens au courant »
« Bonne chasse, gamin ! »
Théo raccrocha en souriant. Gamin ! Mais Antoine avait raison, il était un gamin qui avait dû grandir un peu trop vite.
« Où peut-on trouver le type qui a invité Palut à la chasse? » demanda-t-il en se tournant vers le gendarme.
« A Paris ou à Monaco. Ce type n’arrête pas de voyager »
« Quel business ? »
« Agent sur des grosses transactions. Un peu de tout apparemment. Matières premières, bateaux, machines agricoles, bref tout ce qui peut lui rapporter de l’argent »
« La brigade financière l’a scanné ? »
« Oui. Grosse fortune, pas toujours très légale, mais rien de bien méchant semble-t-il. J’ai une copie à la gendarmerie si vous voulez ».
« Je voudrais d’abord voir le lieu de l’accident, si cela ne vous dérange pas »
« Pas du tout. Je commence à croire que l’on a assassiné un de mes gars, et je peux vous assurer que si c’est le cas je ne vais pas lâcher le salaud qui a fait le coup ! »
« Alors, préparez-vous à en baver. On a affaire à du gros poisson et la vraie question est de savoir ce que Suchet vient faire dans tout cela ».
10
Marine venait de rentrer à la gendarmerie. L’équipe scientifi que ramenait la combinaison et allait procéder à des tests complémentaires.
Le rapport du véto était sur son bureau.
Les chiens n’avaient rien et le véto concluait à un choc traumatique faisant suite à une période de stress intense.
Marine jeta le rapport sur le bureau en jurant. « Choc traumatique ! Il va me falloir un psy pour les chiens maintenant. Et merde, rien n’avance dans cette histoire ! »
Elle regarda sa montre : 17 heures.
Elle avait encore le temps d’aller voir la vieille Josette. C’était une sorte de mémoire vivante du village un peu rebouteuse, un peu sorcière.
Josette habitait juste à la sortie du village, en contrebas de la route dans une ferme un peu délabrée. Marine coupa son moteur et termina le reste du chemin à pied.
« Pousse la porte ma fille, c’est ouvert » fit une voix à l’intérieur.
Marine entra et cligna des yeux. Il faisait sombre dans la ferme, mais elle distingua quand même la vieille femme assise dans un fauteuil.
« Comment allez-vous Josette ? » demanda la gendarme.
« Mieux que toi ma fille. On dirait que tu t’es mis une sale affaire sur le dos »
« Vous savez déjà ? »
« C’est pas très compliqué cette fois. L’ensemble de la vallée en parle. Et quand les gens ont peur, ils essayent de se rassurer en transmettant leur peur aux autres » répondit-elle en souriant.
Marine s’assit sur une chaise. Josette la regardait fixement les mains croisées sur les genoux, sa main droite grattant le dessus de sa main gauche.
« Et vous, qu’en pensez-vous ? »
« Que cela ne fait que commencer. Il y a des signes »
« Quels signes ? »
« Les chiens, l’odeur, le temps. La mort rôde et elle a faim »
« Qu’est ce que je dois faire ? » s’inquiéta Marine.
« Voir l’invisible, sentir l’inodore, écouter le silence ».
Marine soupira. La sueur commençait à couler le long de sa nuque. Et pourtant la température ne dépassait pas 15 degrés à l’intérieur de la ferme.
« Josette, je ne comprends rien à ce que vous dites et à part me donner des frissons, vous ne m’aidez pas des masses »
« Je ne sais pas tout, ma fille. Je sens, c’est tout. Je sens le Mal rôder, je l’entends la nuit, mais je ne sais pas ce qu’il veut. Je voudrais bien t’aider car moi aussi j’ai peur cette fois. Et cela altère mon jugement et ma vision».
« Putain de putain » jura Marine intérieurement. « Reste calme. Ils sont tous restés trop longtemps seuls dans leur vallée. »
« Commence par croire ma fi lle au lieu de te lamenter. Tu y verras plus clair »
Marine sursauta. La Vieille lisait en elle comme dans un livre.
« Ça va recommencer » continua Josette. « Le temps vire à l’orage. Il attend, il a besoin du temps. Cette nuit. »
« Quoi cette nuit ? » s’alarma Marine, « il va y avoir un autre meurtre ? »
« Il a faim. Il cherche. Il attend » Josette avait l’air d’avoir perdu le contact avec la réalité.
Marine décida de sortir. Elle venait de faire une dizaine de mètres lorsqu’elle entendit la vieille crier : « Il a faim ma fille, il a faim ! »
Marine rentrant dans la gendarmerie comme une fusée. Sa montre indiquait 18H30.
Elle prit un téléphone, maltraita les touches.
« Georges ? Marine Lansec à l’appareil. Georges il faut annuler le travail des dameuses pour cette nuit ! »
Sarron ne s’attendait pas vraiment à ce genre d’appel. Il mit plusieurs secondes à répondre :
«Marine, vous rigolez ou quoi. D’ailleurs il est trop tard, elles sont déjà toutes parties. »
« Rappelez les, putain ! »
« Et je fais quoi avec la station, et on dit quoi aux skieurs demain ? »
« Sarron, le mauvais temps arrive. Cela ne vous rappelle rien ? Cela va recommencer ce soir, j’en ai la conviction ! Alors si vous n’avez pas envie de perdre un autre gars, rappelez vos putains d’engins ! »
« Je ne fais rien sans l’ordre du directeur de la station »
« Ok je l’appelle, mais rendez-moi un service. En attendant qu’il vous le confirme stoppez les dameuses. Qu’elles arrêtent de monter !
« Dix minutes Lansec, je vous donne dix minutes et après on ré-attaque »
Sarron raccrocha et prit le micro du transmetteur :
« A tous les véhicules : ordre de stopper la progression, je répète ordre de stopper la progression. Conservez le moteur allumé, je vous donne la suite dans dix minutes max ! »
À sept cents mètres plus haut, Pierre Pasquier attaquait le haut de la piste lorsqu’il entendit l’ordre de Sarron.
La dameuse s’immobilisa dans un couinement.
Le temps commençait à se couvrir et la visibilité devenait de plus en plus mauvaise. Il ne neigeait pas encore, mais cela n’allait pas tarder.
Les phares de la dameuse éclairaient la fin de la piste et Sarron voyait distinctement les nuages de neige tourbillonner sous la force du vent. Son rythme cardiaque s’était brutalement élevé. Cet ordre de Sarron ne tenait pas debout ! Dix minutes à attendre en plein milieu des pistes, moteur tournant. Il ne devait pas être le seul à s’inquiéter car la radio était étrangement silencieuse, à croire que tout le monde retenait son souffle. Il vérifia que les portes étaient bien fermées de l’intérieur et mit la main dans la poche de sa combinaison. Le contact du métal froid de son couteau à cran d’arrêt ne suffit pas vraiment à le détendre.
Dans la gendarmerie, Marine s’expliquait avec le directeur de la station :
« Eric vous entendez ce que je viens de vous dire ! Il faut faire redescendre les dameuses. Maintenant ! »
« Marine, vous mettez tout notre business en péril. Et ne me dites pas que vous croyez aux incantations de cette sorcière. Pas vous ! »
« Le temps se dégrade, j’ai un très mauvais pressentiment. Je ne veux pas prendre de risque. Je vous propose un marché. Le temps doit s’éclaircir vers 4 heures demain. Vous avez encore le temps de damer la majeure partie de la station. »
« Et qu’est ce que je dis aux gars, et les heures sups ? »
« Vous expliquerez cela à la prochaine veuve, Saupin bordel ! Et vos gars de toute façon sont morts de trouille, alors je pense qu’ils seraient tous ravis de rentrer et de repartir avec de meilleures conditions climatiques. Moi, en tout cas, je ne prends pas le risque et je vous envoie un mail vous demandant d’annuler pour ce soir. Vous faites ce que vous voulez, mais j’espère que vous avez encore votre costume noir parce qu’il risque de resservir très bientôt pour le prochain enterrement ! »
« Ok Marine » soupira le directeur de la station. « Vous avez gagné. J’appelle Sarron. Mais quand il faudra parler aux gars dans une heure, je veux que vous soyez là. Et ce n’est pas négociable ! ».
La radio de Pierre Pasquier se mit à crachoter :
« Ordre à toutes les unités de rejoindre la station. Je répète ordre à toutes les unités de rejoindre la station immédiatement. »
Pasquier embraya immédiatement et commença à faire demi-tour. La rigueur du ton de Sarron ne présageait rien de bon et il s’aperçut que ses mains tremblaient.
La dameuse finit par reprendre la piste vers la station et Pierre Pasquier se pencha pour récupérer son bonnet qui était tombé par terre dans la manœuvre.
Sans ce geste, il aurait probablement aperçu dans son rétroviseur latéral une masse sombre à 200 mètres derrière lui au pied d’un des piliers de la télécabine.
11
Théo se pencha au-dessus du parapet. Il y avait bien dans les quarante mètres et le flux de la rivière était effectivement rapide. Mais de là à faire disparaitre un corps il y avait de la marge, pensa le Divisionnaire.
Il enjamba le parapet et commença à descendre.
« J’en connais un qui va prendre un bon bain froid » annonça Roncin qui regardait l’exercice.
« Je veux voir s’il y a des traces en bas »
« Mes hommes ont déjà fait le boulot, c’était dans le rapport »
« Si tout avait été consigné dans le rapport votre adjudant ne serait certainement pas mort » répliqua Théo.
Roncin fit la moue, mais évita un commentaire inutile. Roncevaux avait raison. Quelque chose n’avait pas fonctionné.
Théo arriva en bas de la pente et commença à vérifier la rive. Il était quasi impossible de se déplacer le long du cours d’eau, aussi ne fit-il que quelques mètres. La rivière coulait vite, mais en réalité elle n’était pas très profonde, deux mètres environ. Théo se fi t la réfl exion que même lesté, le corps de Suchet n’aurait pas pu rester invisible très longtemps ou alors il était coincé quelque part en aval. Mais pourquoi prendre le risque de faire cela alors qu’il y avait bien d’autres moyens de faire disparaître un corps.
Il leva la tête. Roncin le regardait les mains dans les poches. Apparemment convaincu que Théo ne trouverait rien. Le commissaire partageait maintenant cet avis.
Restait à voir la voiture et à cuisiner l’agent financier qui avait invité Palut à la chasse.
La remontée fut encore plus périlleuse que la descente et les chaussures de Théo étaient bonnes à mettre à la poubelle lorsqu’il eut rejoint la route.
Il s’assit sur le parapet et Roncin le regarda avec un sourire désabusé :
« On n’a toujours pas de pistes solides dans cette affaire et si Palut ne lâche pas le morceau, je ne vois pas bien comment nous en sortir ».
« Il reste la voiture et l’agent. Je sais que vos hommes les ont déjà interrogés, inutile de me le faire remarquer » dit Théo avec un demi-sourire.
« C’est moi qui ai interrogé l’agent, mais c’est vrai que je n’ai pas la technique des stars du 36 quai des orfèvres… »
« Si vous me payez un verre avant ce soir, je vous donnerai le premier cours, celui des débutants »
Roncin se mit à rire. Roncevaux lui plaisait. Lui aussi voulait savoir. Pas simplement pour venger l’honneur de son équipe, mais parce qu’il avait la sensation bien réelle de s’être fait manipuler depuis le début. Ce n’était pas une sensation agréable d’autant que de Roncevaux avait raison. Ils avaient affaire à des pros et cette affaire était probablement beaucoup plus importante qu’une simple disparition. Une affaire qu’un gendarme, fut-il capitaine, ne voyait qu’une fois dans sa vie et avec encore moins de probabilité dans une ville comme Nevers. Il eut un peu honte de cette pensée carriériste et égoïste, mais après tout charité bien ordonnée commence par soi-même dit le proverbe.
« Je vous laisse à vos pensées ou vous venez avec moi checker la voiture ? » demanda Théo en le regardant, amusé.
« Oui excusez-moi, j’étais en train de repenser à ces derniers jours et je n’aime pas me faire berner ».
« On va trouver. J’en ai fait la promesse à ma concierge et si je rentre bredouille, il vaut mieux que je déménage. Or, il n’en est pas question car j’habite un appartement de famille que je ne vendrais pour rien au monde »
« Je croyais que vous en aviez fait la promesse à la fille de Suchet ? » s’étonna Roncin.
« Aussi, mais ma concierge est beaucoup plus dangereuse » lança Théo le plus sérieusement du monde et il commença à partir vers la voiture du gendarme.
Roncin se demanda quelques secondes si Lagarde n’avait pas un peu raison de questionner la santé mentale du commissaire.
Les deux hommes roulaient en silence, Roncin dans ses pensées et Théo affalé dans le siège passager semblait dormir. La voiture accidentée était à l’étage inférieur de la fourrière de la ville de Nevers, à l’abri dans un box. Elle constituait une pièce à conviction car le dossier Suchet n’était toujours pas clos, faute d’avoir retrouvé le corps.
Roncin prit une lampe torche dans le coffre de sa voiture et la tendit à Théo.
La voiture de Suchet était une Audi A4 Break. L’avant qui avait tapé dans le parapet était complètement enfoncé mais le reste de la voiture n’avait pratiquement pas bougé. L’habitacle était intact, hormis les taches qui recouvraient les sièges et la moquette.
« Le sang » fit remarquer Roncin et Théo hocha la tête. Du verre, probablement du pare-brise parsemait l’intérieur. Théo passa à l’arrière et ouvrit le coffre. Vide. Il vérifia la roue de secours
en excellent état puis éclaira le dessous du châssis. Rien d’anormal. Le commissaire referma le coffre et éclaira l’arrière du véhicule. Des traces noires couraient le long du pare choc arrière. Théo s’approcha et toucha la matière du doigt.
« Du caoutchouc » fit encore remarquer Roncin, « on l’a fait analyser. Rien de remarquable, il s’agit d’un produit industriel, que l’on peut trouver partout, notamment sur les pare-chocs de certaines voitures. C’est classique lorsque les gens se garent, ils n’arrêtent pas de toucher l’autre voiture. »
« Vous avez fait analyser le véhicule par l’équipe scientifi que ? »
« Non, je vous rappelle que nous avons été appelés pour un accident, pas pour un meurtre »
« Je vais faire venir une équipe de Paris pour scanner l’Audi » affi rma Théo.
« Qu’avez-vous en tête ? »
« Vous trouvez normal que le verre du pare-brise soit en partie à l’intérieur ? Et que l’air bag ne se soit pas déclenché ? Et que le corps qui a dû être éjecté à une vitesse éclair n’est rien touché ni le volant, ni le haut du pavillon ? Et enfin que Suchet, conducteur expérimenté, faisant beaucoup de kilomètres, n’ait pas mis sa ceinture de sécurité ? » Interrogea Théo.
Roncin ne répondit pas tout de suite, se mordit la lèvre inférieure comme s’il réfl échissait.
« Ok partons sur votre analyse. Si je comprends bien, on tue Suchet et l’on fait croire ensuite à un accident. On pousse la voiture vers le parapet, probablement avec un autre véhicule - d’où les traces de caoutchouc - on casse le pare-brise et on fait croire que le corps a disparu dans la rivière. Admettons ! Mais il y a quelque chose qui ne va pas » termina Roncin.
« Quoi par exemple ? »
« C’est vous qui l’avez dit. Nous avons affaire à des pros. Et les pros n’auraient pas fait ce genre d’erreur ! » S’exclama Roncin avec un petit air de victoire.
« Vous avez raison, cela me préoccupe d’ailleurs. Et pourtant c’est bien comme cela que la chose a été manigancée, j’en suis sûr. Donc deux solutions : ou bien il s’agit d’une autre équipe, et ce maquillage a été laissé au soin d’une petite bande de voyous locaux car ce n’était pas prioritaire. Ou bien l’équipe des pros a été dérangée et n’a pas pu terminer, faute de temps.
Dans les deux cas, cela peut nous permettre d’avancer »
« Vous appelez cela ‘nous permettre d’avancer’ ? » s’étonna Roncin d’un air dubitatif. Cela ne fait que multiplier, au pire les hypothèses, au mieux les pistes.
« Nous n’avons rien d’autre, pas de mobile, pas d’assassin, pas même de corps. Il reste quand même une piste que nous n’avons pas essayée »
« Laquelle ? »
« L’employeur de Suchet »
« Nous avons appelé la responsable des ressources humaines » répondit Roncin. Suchet travaillait pour un laboratoire, comme ingénieur développement. Il se rendait souvent en province pour travailler avec les équipes usine, dont une est notamment à Grenoble ou dans les environs. La seule question à laquelle elle n’a pas su répondre est pourquoi diable Suchet était près de Nevers ! »
« C’est quand même chez vous que cela se passe on dirait » fi t Théo, « et si nous cherchions du côté des loubards qui auraient pu maquiller l’accident ? »
« OK rentrons à la gendarmerie, je vais voir ce que nous trouvons avec nos indics »
Il ne leur fallut que quelques minutes pour arriver et aussitôt Roncin se mit à appeler son équipe pour aller recueillir des renseignements. Nevers n’était pas une grande ville et si des voyous venaient à toucher de l’argent cela sortirait tôt ou tard.
La nouvelle arriva vers 21 heures. Une bande de jeunes s’amusait dans un bar de la périphérie et visiblement l’un d’entre eux faisait péter le champagne pour impressionner les fi lles.
« On y va » décida Roncin.
« Non, j’y vais tout seul » répondit Théo. « Vous êtes connu comme le loup blanc ici et dès que vous allez arriver toute la marmaille va se disperser. Et même si vous arrivez à les coincer vous n’avez rien pour les garder. Que je sache sauver la viticulture française n’est pas encore un délit ».
Roncin soupira d’un air résigné. Il avait déjà appris que Roncevaux n’en faisait qu’à sa tête et ce qu’il venait de dire n’était pas faux.
« Ok vous y allez, je vous suis avec quelques hommes au cas où. Mais ne vous inquiétez pas, nous restons en arrière »
« Parfait, mais, quoi qu’il arrive vous ne bougez pas avant trente minutes ! »
Théo prit l’adresse et se dirigea vers sa voiture en souriant. Arriver en M5 dans un café de la banlieue de Nevers n’allait pas passer inaperçu. Et d’un autre côté, personne ne pouvait se douter qu’un fl ic ait une bagnole pareille !
Le café n’avait rien d’un palace ce qui n’était pas vraiment gênant car le quartier ne ressemblait pas à Saint-Tropez non plus. Théo passa une première fois, lentement.
Il entendit le battement de la musique, du rap, discerna une dizaine de silhouettes à l’intérieur. Il fit ensuite demi-tour et se gara juste devant la porte, au milieu des autres voitures. Son pistolet était dans la poche de son manteau, et d’un geste précis il enleva la sécurité.
Son entrée dans le bar fit l’effet escompté. Vingt paires d’yeux se tournèrent immédiatement vers lui et le détaillèrent de la tête au pied. La surprise marqua d’abord la plupart des visages : que venait faire un inconnu, en costume, vêtu d’un manteau de cachemire au milieu de nulle part et à une heure pareille. Théo jeta un coup d’œil rapide à la clientèle : pas de surprise, plutôt jeune, le plus vieux ne devait pas dépasser vingt cinq ans, quelques filles, le tout en black, blanc, beur.
Un grand black fit un signe à une fille derrière le bar et aussitôt la musique cessa.
Indifférent, Théo s’approcha du bar et regarda la fille dans les yeux, en souriant :
« Un whisky s’il vous plait »
« Faut vraiment que tu sois débile pour te pointer ici avec ta gueule de bouffon connard »
La remarque émanait d’un jeune efflanqué, avachi sur une des tables, au milieu des bières.
« Je cherche quelqu’un pour me rendre service » répondit Théo.
Le groupe se mit à rire bruyamment en tapant sur la table.
« Tu vas déjà nous filer tes fringues et ton fric et oublie pas les clés de ta caisse » répondit le grand black en posant un couteau à cran d’arrêt sur la table.
La fille avait quitté le bar et s’approchant de la porte d’entrée la ferma à clé. Elle tira ensuite les rideaux.
Personne ne bougeait, mais la plupart des jeunes renifl aient Théo comme leur prochaine proie avec un sourire pervers.
« Je suis prêt à payer pour ce service. Beaucoup » renchérit Roncevaux
« T’es sourd ou con ? Je viens de te demander de te foutre à poil ! On va déjà prendre ton pognon et après on discutera ! »
« Je suis plutôt timide comme garçon, donc si on pouvait éviter le strip-tease, je préfèrerais » répondit Théo puis il ajouta « et avec votre musique de merde, je ne vais pas pouvoir danser »
Le grand black se leva lentement le couteau à la main, la lame s’ouvrit avec un petit clic et en se balançant il s’approcha de Théo.
Il tenait la lame au niveau du ventre, le bras mi- tendu, les yeux en alerte.
Roncevaux se dit que ce mec-là n’en était pas à sa première bagarre de rue et probablement pas à son premier cadavre. Il ne pensait pas que le black l’attaquerait tout de suite, mais il enleva quand même les mains de ses poches.
Le black s’approchait doucement. Quelque chose dans l’allure du Cid lui disait qu’il fallait se méfier. Le gars était trop calme pour être un pigeon. Trop classe aussi pour être un fl ic.
Il s’arrêta à un mètre. Il faisait bien une tête de plus que Théo et probablement dans les quatre-vingt dix kilos de muscles. Ses yeux étaient injectés de sang. L’alcool et le tabac, mais pas la drogue se dit Théo.
« Je répète que je suis là pour discuter » fit Théo d’une voix basse
«C’est moi qui donne les ordres ici donc tu obéis ou je te fais pisser le sang »
«Ce serait dommage pour mon manteau. Mais après tout, je ne crois pas qu’un manteau de cette classe puisse aller à quiconque ici. Vous êtes bien trop minables »
Le black regarda la fille qui avait fermé la porte et qui regardait dehors. Elle fit un signe de la tête comme pour confirmer que l’étranger était bien seul. Il regarda ensuite Roncevaux, quelque chose clochait ! Ce mec ne transpirait même pas. Mais, ne rien faire le ferait passer pour une fiotte et il dirigeait ce groupe parce que tout le monde le craignait.
Son geste fut très rapide. Il plia le genou et plongea sur Théo la lame en avant, visant l’estomac.
Le Cid bloqua le poignet au dernier instant, de sa main gauche, pivota sur sa droite tout en bloquant le coude de son adversaire avec son bras, fit contrepoids. La douleur obligea le grand black à plier les genoux et à se pencher en avant et Théo lui asséna un coup de poing très sec sur la tempe. L’homme tomba à genoux, sonné.
Tous les autres venaient de se lever, et Théo entendit très clairement les lames s’ouvrirent.
Il s’écarta du Noir et sortit le pistolet de sa poche. Le Desert Eagle n’est pas à proprement parler une arme d’assaut ou de défense rapprochée, mais Théo savait par expérience que sa taille et sa réputation en faisaient un mythe chez tous les voyous du monde.
Le groupe s’arrêta aussitôt.
« Tout le monde pose son attirail. Vous allez être capable de vous blesser » commanda Théo toujours aussi calmement.
Personne ne bougea.
Pratiquement sans viser Théo appuya sur la détente. La balle alla se fi ger dans le miroir du bar qui explosa sous le coup en éparpillant des milliers de morceaux de verre dans la pièce.
Le groupe recula et posa précipitamment les couteaux sur les tables.
Le grand black était toujours à genoux, groggy.
Théo s’approcha du bar, fit signe à la fille de rejoindre les autres, puis s’assit sur un tabouret. Il posa négligemment son pistolet sur le zinc, déboutonna son manteau.
« Je vais reprendre depuis le début. Je cherche quelqu’un pour me rendre un service » répéta-t-il doucement.
« Quel service ? » demanda une des filles d’une voix tremblante.
«Ma copine se tape un autre mec. Je n’aime pas cela. Je veux que le mec dérouille mais je ne veux pas y être mêlé directement. Vous dérouillez ce mec, je vous donne 5000 euro et on se sépare bons amis »
Le noir s’était finalement relevé. Il s’affala sur une chaise.
« On veut plus » dit-il en se massant la tempe.
« Je me suis renseigné, c’est le tarif » répondit Théo.
« T’as peut-être l’air d’être un malin mais tes tarifs sont à chier. On a reçu 20 000 euro pour maquiller un accident. On va pas prendre 5000 euro pour dérouiller le mec qui encule ta meuf ! »
Théo sourit intérieurement. Il reprit son pistolet, puis ouvrit son téléphone.
« Roncin, je vous attends. Amenez vos gars »
12
Marine venait d’arriver au centre de contrôle et se précipita sur Saron.
« Alors, où en sont-ils ? » demanda-t-elle d’une voix angoissée.
« Ils commencent à descendre » répondit Saron en lui montrant les petits points qui bougeaient sur son écran. « Je les ai tous en GPS, normalement je devrais récupérer tout le monde dans environ quinze à vingt minutes ».
Marine se pencha sur l’écran. Elle n’était pas habituée à sa lecture, mais comprit bien vite comment les pistes de la station étaient indiquées sur la carte lumineuse.
Les petits points semblaient effectivement tous converger vers le centre de Mottaret. Mais pas tous à la même vitesse.
« Pourquoi certaines vont-elles plus vite que d’autres ? » interrogea-t-elle en pointant son doigt sur l’écran.
« La piste n’est pas la même, certaines sont plus pentues, ou bosselées cela les ralentit ».
Marine opina du chef, son rythme cardiaque commençait à se stabiliser. Il commença même à se demander si elle n’avait pas paniqué un peu vite. Elle allait même passer pour la folle de service pour avoir cru aux élucubrations d’une vieille femme.
Elle en était à s’interroger sur ce qu’elle ferait la prochaine fois que la météo annoncerait une détérioration du temps.
Marine porta son regard à l’extérieur. La neige commençait à tomber doucement, pour l’instant de fi ns flocons, mais la météo avait annoncé une nuit avec une visibilité quasi nulle et des chutes de neige de plusieurs centimètres.
« Vous voulez un café ? » lui demanda Saron qui s’était déplacé vers le fond de son bureau et commençait à servir deux tasses sans même attendre la réponse de la jeune femme.
Elle fi t oui de la tête comme si Saron la regardait et reporta son attention sur l’écran.
Un point clignotait en haut à gauche. Tous les autres étaient normaux.
« Pourquoi ce point clignote-t-il ? » demanda t elle en se tournant vers Saron.
Ce dernier posa la cafetière en levant les sourcils et se dirigea vers l’écran
« Cela veut dire que la dameuse vient de stopper depuis plus d’une minute » répondit-il avec un coassement dans la voix et il prit immédiatement le micro.
« Pierre ici le central à toi »
La radio se contenta de grésiller.
« Pierre ici le Central, réponds s’il te plait ! »
« Qui est-ce ? » demanda Marine
« Pierre Pasquier ».
Marine regarda autour d’elle et vit plusieurs combinaisons de pisteurs. Elle se précipita sur l’une d’elles, l’enfila, prit un masque et des gants.
« Donnez-moi les clés d’un scooter de neige. Vite ! » Cria-t-elle à l’adresse de Saron.
« Que faites-vous ? » lui demanda-t-il incrédule.
« J’y vais, les clés putain ! Magnez vous Saron, vous ne voyez pas qu’il y a un problème ! ».
Saron lui tendit un trousseau de clés comme hypnotisé.
« Le numéro quatre. Il est dans le garage juste en bas. Je vous ouvre la porte ».
Marine plongea dans l’escalier, alluma le garage et repéra le numéro quatre.
Elle mit la clé, la tourna et aussitôt le moteur se mit à pétarader. La porte du garage venait de s’ouvrir. Elle ajusta son masque et actionna le levier de l’accélérateur.
L’engin sortit du garage et Marine poussa le moteur à son maximum. Le scooter bondit en avant comme une fusée et elle attaqua rapidement la première partie de la piste.
« Merde, on y voit rien du tout avec ce temps pourri » pensa-t-elle s’obligeant à ralentir.
Elle réussit cependant à maintenir une vitesse élevée et atteignit le sommet en moins de dix minutes. Les phares de la dameuse étaient difficilement visibles à cause de la neige, mais Marine put les prendre comme point de repère. Elle s’arrêta juste à côté de la dameuse, coupa le contact et sauta du scooter.
Le moteur de la dameuse tournait au ralenti. Marine se précipita vers la cabine, réalisa que la porte était ouverte, monta sur le marchepied.
La cabine était vide !
Une lampe torche était accrochée sur un des panneaux, Marine s’en empara et elle coupa aussi le moteur de l’engin. Elle sauta de la cabine. Le silence autour d’elle était total, à part de petites rafales de vent. Elle éclaira la torche et commença à éclairer autour d’elle.
« Pasquier, qu’est-ce que vous foutez bordel ! Où êtes-vous ? »
Elle n’entendait rien. Elle commença à regarder par terre. Il lui fallut quelques secondes pour repérer les traces de pas.
« Il est descendu pisser ce con ou quoi ? » maugréa-t-elle en commençant à suivre les traces.
Puis elle réalisa que les traces n’étaient pas complètement rectilignes et que la distance entre deux pas était bien trop grande. Pasquier s’était visiblement mis à courir et ses pas se dirigeaient vers l’un des piliers. Marine se mit aussi à courir en continuant à appeler le conducteur.
Elle aperçut les premières taches de sang à environ cent cinquante mètres de la dameuse.
Elle s’arrêta soudain. Une masse sombre était couchée à quelques mètres devant elle.
Marine tendit la torche et le faisceau lumineux éclaira la combinaison verte du conducteur.
La gendarme se précipita puis stoppa net.
Le corps de Pasquier gisait dans la neige. Son sang avait aspergé la piste tout autour.
Marine sentit son estomac se révulser. Il n’y avait pas un corps mais deux !
Elle s’approcha de quelques centimètres et la lumière de la lampe lui fit aussitôt réaliser que le corps du conducteur avait été littéralement coupé en deux.
Marine tomba à genoux, choquée par la scène. Il ne lui fallut cependant que quelques secondes pour réaliser qu’elle se trouvait seule au beau milieu des pistes.
Elle ouvrit sa combinaison avec difficulté. Ses mains tremblaient. Elle s’y reprit à deux fois pour sortir son pistolet et l’arma. La culasse sembla claquer comme un coup de feu tant le silence était dense.
Elle regarda autour d’elle, son cœur battant la chamade, mais le faisceau lumineux n’éclairait que les flocons de neige qui étaient devenus de plus en plus denses.
Marine coupa la lampe en se disant qu’elle ne faisait que la signaler à l’éventuel agresseur.
Elle se coucha dans la neige, rampa quelques mètres et s’arrêta.
Elle tendit l’oreille. Rien. Mais elle sentait qu’elle n’était pas seule. Son arrivée en scooteur avait probablement alerté le tueur. Il ne pouvait pas être loin.
Il fallait qu’elle prévienne la station mais elle n’osait pas bouger. Il fallait pourtant qu’elle rejoigne la dameuse. Il y avait une radio à bord.
Il lui sembla que quelque chose bougeait à une vingtaine de mètres mais elle ne voyait quasiment rien.
Tous ses sens étaient en alerte. Le battement de son cœur secouait sa poitrine. Elle se força à respirer calmement et prit de profondes inspirations.
C’est à ce moment qu’elle la sentit : une odeur putride, portée par le vent. Il y avait quelqu’un sur la piste ! Elle en était sûre maintenant !
Elle se tourna face au vent, toujours couchée dans la neige. Une sorte de ronflement, très atténué lui parvint enfin aux oreilles.
« Il est là, à moins de vingt mètres » se dit-elle.
Contre toute attente, la colère commença à l’envahir. Elle se mit debout et se mit à courir face au vent.
Au bout de quelques mètres, il lui sembla distinguer une masse sombre au pied d’un des piliers. Elle n’avait plus peur, elle ajusta son tir et appuya trois fois sur la détente.
Le bruit des détonations sembla se propager dans toute la vallée. Elle s’arrêta, écouta à nouveau. Rien. Mais l’odeur putride était toujours là. Il lui sembla simplement qu’elle ne venait plus du même endroit mais de derrière elle.
Marine plongea aussitôt dans la neige et en roulé boulé réussit à se retourner. Elle mit un genou à terre et sans hésiter pressa encore la détente. Deux fois, cette fois.
L’air sembla bouger autour d’elle, l’odeur se rapprochait, mais elle ne voyait toujours rien.
Un bruit sur la droite la fit sursauter et elle tira aussitôt dans la direction. Les trois balles partirent en sifflant mais visiblement sans rien toucher.
Marine se releva et se mit à courir en direction de la dameuse. Elle était à trente mètres quand l’odeur se fit à nouveau plus forte. Sur sa gauche, cette fois.
Marine tendit le bras et fit encore feu. Mais la deuxième fois, la culasse claqua à vide.
Elle n’avait plus de balles. Elle plongea la main sous sa combinaison et réalisa avec terreur qu’elle n’avait pas de chargeur de rechange !
13
Roncin était dans la salle d’interrogatoire avec le grand black. Théo, assis dans le couloir, jeta un coup d’œil au dossier : toujours la même chose : la drogue, la violence. Le black s’appelait Séraphin Demaison. Avec un prénom comme cela il avait dû se faire beaucoup d’amis dans les cités.
Théo en profita pour téléphoner à Quesnel pour faire un point. Il le joignit dans sa voiture et à la grande surprise de Théo, Antoine lui apprit qu’il était en route pour Nevers.
« Je te manque à ce point là » demanda Théo étonné.
« Non pas vraiment, mais je me disais qu’il fallait un vrai fl ic dans cette histoire et que si je laissais cela à des amateurs nous n’irions pas loin ».
« Je vois. Cela dit, tu as peut-être raison car même si je suis sûr que je suis sur une grosse affaire, je n’ai quasi aucune piste » s’exclama Théo.

« C’est le propre des grosses affaires ! Plus elles sont grosses et plus tu rames au départ ».
« Tu es loin ? » demanda Théo.
« Non, je serai à la gendarmerie dans trente minutes environ ».
Théo regarda sa montre. Il était près de 23h30 ! Il fallait que Quesnel ait une raison sérieuse pour venir se perdre aussi loin de Paris, sans prévenir et en plein milieu de la nuit.
Théo aurait bien aimé avoir des nouvelles de Victoria, mais il était bien trop tard pour appeler Sylviane. De toute façon, il n’avait pas grand-chose à lui dire. La star de la Crim n’était toujours pas capable de dénouer les fils de cette intrigue.
Roncin sortit enfin de la salle d’interrogatoire. Il avait les traits tirés.
« Rien à faire, il ne veut rien dire et en plus il passe son temps à m’insulter. Je vais le coffrer pour la nuit mais demain si nous n’avons rien d’autre, je serai obligé de le relâcher ».
Théo opina en silence. Même si Demaison lui avait avoué avoir maquillé un accident, il n’avait pas précisé lequel et depuis tous ses potes présents au bar se feraient un plaisir de le couvrir.
« Vous voulez un café ? demanda Roncin.
« Non merci. Vous feriez mieux d’aller vous coucher, vous avez l’air d’un malade en sursis »
« Je n’ai vraiment pas envie de lâcher dans la nature un gars qui a peut-être participé au meurtre d’un de mes sous-offi ciers » s’exclama Roncin.
« Rien ne dit qu’il a participé au meurtre. Pour l’instant, nous savons seulement qu’il a maquillé l’accident de Suchet. Les gars qui organisent cette affaire sont des pros. Je suis sûr qu’ils cloisonnent et n’ont pas employé les mêmes équipes. Je suis aussi quasi sûr qu’ils savaient que nous retrouverions Demaison et qu’ils nous le laissent pour nous occuper ».
Roncin se passa les mains dans les cheveux et s’assit lourdement.
Théo entendit Antoine avant de le voir apparaître dans l’encadrement de la porte.
Ce dernier avançait avec un grand sourire visiblement ravi d’être là.
Il prit Théo dans ses bras et après lui avoir mis une grande claque dans le dos salua Roncin.
Ce dernier s’était levé en reconnaissant Quesnel. Le grand manitou de toutes les polices de France dans sa gendarmerie à minuit ! Décidemment cette affaire n’était pas banale !
« Où en êtes-vous ? » demanda-t-il s’adressant à Roncin.
Ce dernier lui fit un rapide résumé de la situation et exposa les différentes hypothèses de Théo.
« Vous y croyez ? » interrogea Quesnel avec un petit sourire.
« Je l’ai pris pour un fou au début mais je commence à craindre qu’il n’ait raison ».
« Que veux-tu faire Théo ? »
« Sais pas, interroger le suspect j’imagine »
« Maintenant ? Il est minuit »
« Nous n’avons pratiquement rien, nous devrons le relâcher demain, et puis s’il est minuit pour nous il est minuit aussi pour lui. Il doit commencer à fatiguer. Roncin vient de passer deux heures à le secouer ».
« Ok. Vous avez une glace sans tain ? Je voudrais bien assister à l’interrogatoire ».
« Oui bien sûr » répondit Roncin. Suivez-moi, je vous y conduis ».
Quesnel s’installa sur une chaise. Au travers de la glace sans tain, il voyait précisément l’autre salle, avec sa table en bois et ses quatre chaises. La lumière était agressive et aucune fenêtre, ni décoration d’aucune sorte n’ornaient les murs.
Il examina quelques instants le grand black. Il était avachi sur sa chaise et pas le moins du monde perturbé. Il savait que les fl ics n’avaient rien sur lui. Il suffisait d’attendre et il le relâcherait bientôt.
Quesnel vit Théo rentrer dans la salle et s’assoir en face de Demaison. Il tournait le dos à Quesnel mais, ce dernier reconnut immédiatement la posture particulière qu’employait Théo à chaque fois qu’il menait un interrogatoire.
Cela le ramena quelques années en arrière.
À cette époque, la Crim avait arrêté un certain Archos. Recherché pour le meurtre d’une dizaine de jeunes femmes en région parisienne. Aucun des corps n’avait été retrouvé.
Archos n’avait laissé aucune trace et la scientifique n’avait même pas retrouvé de quoi faire une analyse ADN.
Quesnel était pourtant persuadé qu’il tenait enfin son meurtrier. Ils avaient passé la nuit à l’interroger, à tour de rôle : en vain. Archos n’avait pas prononcé un seul mot.
Il dégageait une telle attitude que tous les policiers étaient sortis de l’interrogatoire complètement sonnés. Ils avaient l’impression d’être assis en face du Diable en personne et même Quesnel avait senti la peur le parcourir lorsqu’il avait croisé et essayé de soutenir le regard de l’assassin.
Au petit matin, Théo était arrivé à la Crim et comme d’habitude était tout de suite monté pour saluer Antoine. À cette époque, il travaillait encore en liaison avec la brigade financière. Il avait trouvé Quesnel affaissé dans son bureau, les traits défaits en train de boire un Bourbon à 7 heures du matin.
Antoine lui raconta. Pas d’aveux, dix meurtres sur les bras, une équipe à plat et la sensation très désagréable d’avoir le mal en personne dans la salle d’interrogatoire.
« Je vais y aller » fi t soudainement Théo.
« Aller où ? »
« Interroger Archos »
« Je te l’interdis Théo », s’exclama Quesnel, « tu m’entends, je te l’interdis ! ».
Quesnel s’était levé de son siège comme un ressort et il pointait un doigt qui en disant long sur sa décision. « Ce type est trop fort pour toi, trop fort pour tout le monde d’ailleurs » soupira-t-il « et il n’est pas question que tu commences ta carrière à la Crim avec un traumatisme psychologique ».
« Si je n’étais pas le petit chouchou du Divisionnaire Quesnel, je ferais comme tout le monde, je ferais mon boulot de fl ic ! » répliqua Théo, seulement voilà je suis le chouchou du chef alors il me donne tous les jobs sympa, les horaires cool, pour être bien sûr qu’il ne m’arrive rien et que je devienne ainsi un excellent flic ! Tu vas faire de moi un fonctionnaire tout juste bon à servir le café et pourtant tu sais que je ne suis pas là pour faire de la figuration ! Ok, je vais peut-être avoir peur, je vais peut-être avoir besoin d’un verre de vodka en sortant ? Et alors ? C’est mon job aussi. J’ai le droit - et j’ai le devoir - d’y aller comme tous les autres ! De toute façon, dans quelques heures, la garde-à-vue sera terminée et si rien ne s’est passé ce type sortira! Tu me laisseras l’interroger dans cinq ans, quand il aura torturé dix autres nanas ? ».
Quesnel s’était rassis pendant la longue tirade de Théo. Le gamin avait raison bien sûr. Il le surprotégeait et ce n’était pas professionnel. D’un autre côté, Archos allait en faire un légume. Il regarda Théo. Le gamin soutenait son regard, calmement, comme s’il savait déjà qu’il avait gagné.
« OK, vas-y » soupira Quesnel, « on va voir ce que as dans le ventre cette fois. Et puis » ajouta t il dans un demi-sourire « la nouvelle psy est vraiment mignonne : tu n’auras pas tout perdu ! ».
Quesnel s’était déplacé dans la salle de surveillance derrière le miroir sans tain. La table était cette fois de profi l.
Archos tourna la tête comme s’il savait qu’il était observé et son regard glaça Quesnel jusqu’au sang.
Théo venait de rentrer dans la salle et s’assit calmement en face du meurtrier.
Il avait un paquet en papier à la main et le posa sur la table.
Il l’ouvrit et Quesnel s’aperçut avec stupéfaction qu’il en sortait un pain au chocolat. Ce gamin était vraiment un cas. Antoine entendit ensuite frapper et une des gardiennes entra et posa à côté de Théo un grand bol de chocolat fumant. Il la remercia d’un grand sourire.
Quesnel reporta son regard vers Archos. Pour une fois, il avait changé d’attitude et regardait le gamin avec attention.
Théo plongea son pain au chocolat dans le bol, se pencha en avant et enfourna la moitié du gâteau dans la bouche. Le chocolat coulait autour de ses lèvres. Il s’essuya avec le plat de la main et fit un signe à Archos comme pour lui demander s’il en voulait.
Le tueur fit non de la tête. Quesnel en resta bouche bée : c’était la première réaction tangible du tueur depuis plusieurs heures.
« T’es qui toi », demanda Archos d’un ton sec.
Il parle pensa Quesnel, bordel il parle et il appuya sur un bouton pour appeler son adjoint.
« Je m’appelle Théo, je travaille aux archives. Je suis sensé vous surveiller. Tout le monde est parti prendre un café. Désolé de manger devant vous mais j’ai eu une soirée arrosée et je n’ai pas pris le temps de prendre mon petit déj ».
L’adjoint de Quesnel venait de rentrer dans la salle de surveillance. En voyant Théo an face du tueur, il jeta un regard interrogateur à Quesnel qui haussa les épaules en souriant.
« Tu sais qui je suis ? Ajouta Archos.
« Oui quand même, j’ai beau travailler aux archives, je sais ce qui se passe. ».
Archos ne comprenait pas. Toute sa vie, il avait inspiré la peur, quelquefois une peur viscérale. Il avait vu tous les flics se décomposer devant lui et quitter la pièce piteusement en transpirant. Et ce gamin le regardait calmement, en mangeant son pain au chocolat, et pas un muscle de son visage ne tremblait ! ».
« Je porte malheur aux gens qui me regardent, au début cela les fait sourire et ensuite ils crèvent comme des chiens ».
Théo planta son regard dans celui d’Archos.
« Je sais vous êtes le diable en personne. Mais, honnêtement, pour le Diable vous n’êtes pas très doué. D’abord les flics vous attrapent, ensuite vous restez dans cette pièce pendant des heures. J’espère juste que Dieu est un peu plus Malin que vous » termina-t-il en riant de bon cœur.
Archos fixait Théo comme une proie, une proie qu’il allait bientôt consommer. S’il n’avait pas été attaché à la table, il lui aurait déjà sauté dessus.
« Je vais vous dire Archos », continua Théo. « Vous êtes un pauvre minable, un pauvre tueur de femmes qui n’ose même pas se l’avouer. Vous vous faites le plan du Diable. Vous êtes un vrai romantique, vous. Le problème Archos, c’est que seuls les Rolling Stones sont capables de parler du Diable avec talent et c’est loin d’être votre cas. N’est pas Mister D qui veut ! ».
« Tu as une grande gueule parce que je suis attaché. C’est facile de la ramener dans ces cas-là, pauvre tapette »
« Je vais te détacher Archos et tu vas me montrer ce que tu as dans le froc » répondit Théo et en même temps il lança les clés des menottes en travers de la table.
L’adjoint de Quesnel bondit en dehors de la salle de surveillance, mais Quesnel le rattrapa par la manche.
« Attends ! » dit-il.
« Le gosse va se faire déchirer ! »
« Prépare-toi mais attends » répéta Quesnel.
Dans la salle, Archos se précipita sur les menottes.
« Magne-toi Archos » fit Théo, tu as les mains qui tremblent ou quoi ? C’est vrai que c’est plus facile avec des femmes qui sont déjà terrorisées. Si seulement elles savaient que tu n’es qu’un impuissant, elles auraient eu beaucoup moins peur ! Le Diable un impuissant quelle blague ! » Rigola Théo en enfournant un dernier morceau de pain au chocolat
« Tu vas me supplier comme elles m’ont toutes supplié, juste avant de mourir. Tu vas juste mourir un peu plus vite » et Archos bondit au milieu de la pièce, bavant comme un chien fou.
L’adjoint de Quesnel se précipita dans l’autre pièce mais trop tard.
Archos gisait par terre le nez fracassé, du sang partout. Il se tenait le poignet droit en hurlant. Et vu l’angle que faisait le poignet il ne faisait aucun doute qu’il avait une fracture ouverte.
Quesnel rentra dans la salle et regarda Théo. Ce dernier était assis et ramassait les miettes du pain au chocolat pour les remettre dans le papier.
« On dirait qu’il a craqué » fit Théo avec un petit sourire.
« On dirait. Très fort gamin. Il nous reste juste les corps à retrouver ».
Quelques heures plus tard, Archos avait tout avoué et la police put retrouver les corps des victimes. Le tueur était devenu une épave.
« Bon mon cher Séraphin, comment ça va ce soir ? ».
« Va te faire foutre »
« Je suis d’accord mais si nous restons tous à la gendarmerie ce soir, et cela à cause de toi, cela va être difficile de passer une nuit joyeuse ».
« Je veux sortir de ce trou. Vous n’avez rien contre moi ».
Théo se pencha sur la table et abaissa le ton de sa voix :
« Je ne suis pas Gendarme, je ne suis même pas un flic comme tous les autres. Cette affaire est bien trop grosse pour toi. Donc de deux choses l’une : ou bien tu me dis tout ou bien je me ferai un plaisir de faire en sorte que tu sortes de cette gendarmerie les pieds devant ».
Demaison regarda Théo avec attention. Ce type n’avait pas l’air de plaisanter et ce qu’il avait fait au café quelques heures auparavant prouvait qu’il se moquait pas mal de la loi.
Il n’avait pas du tout l’air d’un flic d’ailleurs. Service secret ? Demaison ne connaissait rien à ce milieu.
« Qu’est ce que je gagne ? ».
« Tu me racontes ce que tu sais, tu sors, on oublie tout et après c’est toi qui te fait oublier si tu vois ce que je veux dire ! »
« Je veux des garanties ».
Théo posa son pistolet sur la table d’un geste lent. Son visage venait de se durcir.
« Tu commences à me fatiguer à faire le caïd. Je vais compter jusqu’à trois. Tu commences à parler ou je te tire une balle dans le genou ».
Demaison regarda autour de lui, paniqué. La gendarmerie était complètement silencieuse, tout le monde était parti.
« Nous sommes tous les deux mon frère » affirma Théo. « Bon, je commence à compter ».
A deux, Théo arma son pistolet et visa délibérément le genou de Demaison. Ce dernier avait vu bien des grandes gueules dans sa vie, mais il sentit que cette fois c’était bien différent. Ce type était tout simplement cinglé, un vrai tueur et le naturel avec lequel il tenait son arme ne laissait aucun doute : ce n’était certainement pas la première fois qu’il torturait un prisonnier.
« Ok, Ok on se calme » s’exclama Demaison la voix déformée par la peur.
« Je t’écoute ».
« Un grand type, blond, que je n’avais jamais vu, est venu au bar, il y a quelques jours. Il a posé dix mille euro sur la table et m’a dit qu’il aurait besoin de moi. Et puis il est parti ! » .
« Décris-le ».
« Grand, dans les deux mètres, blond, les cheveux très courts, les yeux bleus. Un tatouage sur la main gauche ».
« Décris le tatouage ! ».
« Je n’ai pas bien vu mais je crois que cela ressemblait à une chèvre ! ».
« Séraphin, tu te fous de ma gueule je crois ».
« Non ! Parole ! Je n’ai pas bien vu je vous dis, mais c’était comme une grande chèvre avec des cornes ! ».
« Continue ».
« Deux jours plus tard, il est revenu, tard vers minuit. Il nous a donné un point de rendez-vous à dix kilomètres de Nevers et nous a dit de venir avec une seule voiture. Vers 15 heures, le lendemain ».
« Ensuite ? ».
« On a pris ma caisse pour aller là-bas. Le blond était là avec un autre type. Je l’ai pas bien vu, il avait une capuche et un bonnet et il se tenait plus loin. Il avait les mains dans les poches, mais je suis sûr qu’il tenait un fl ingue »
« Quelle taille le type à capuche ? ».
« Sais pas bien, comme vous environ mais plus jeune ».
« Et après ? ».
« Il y avait une voiture. Le pare-brise était explosé. Le blond m’a demandé de monter dans ma voiture et de pousser l’autre voiture contre le parapet pour que tout cela ait l’air d’un accident. Il nous a fait répéter plusieurs fois la manœuvre et bien au bout d’une heure, on l’a fait pour
de vrai. C’était facile en fait ».
« Il y avait quelqu’un dans la voiture ? ».
« Non, personne »
« Après que tu as poussé la voiture contre le mur, que s’est-il passé ? »
« Le blond m’a remis encore dix mille euro et nous a dit de nous casser. Ils sont restés à nous regarder partir après je ne sais pas »
« Tu a lu les journaux après ? » demanda Théo d’un air ironique
« Oui j’ai vu qu’on cherchait le corps du conducteur partout mais je vous jure, je ne l’ai pas tué, je ne l’ai même pas vu ! »
« Où est l’argent ? »
« On en a dépensé un peu le soir où vous êtes venu, mais le reste est caché »
« Tu reviens demain avec dix mille et après je te fous la paix. »
« Et pourquoi ? » cria Demaison « je croyais qu’on avait un deal ! »
« Juste pour vérifier que tu ne racontes pas de mensonge. Et je te conseille de revenir parce que je saurai te retrouver et crois-moi ce jour-là ne sera pas un de tes meilleurs souvenirs. Casse-toi maintenant »
Après le départ du black, Théo sortit de la pièce et rejoignit les deux hommes dans le bureau de Roncin.
« Vous êtes toujours aussi en dehors de la loi quand vous bougez Roncevaux ? » demanda Roncin d’un air choqué.
« J’essaie juste de gagner du temps »
« Et s’il avait refusé ! Vous lui auriez éclaté le genou ?» s’exclama le gendarme
« Ils parlent généralement assez vite après ».
Roncin était comme tétanisé.
« Venez Roncin, on vous offre une bière. Et puis on a quelque chose à approfondir »
« Quoi ? » s’étonna Roncin
« Le tatouage du blondinet »
« La chèvre ? Quel rapport ? »
« Une grande chèvre avec des cornes pour moi c’est un bouc »
« Et après, bouc ou chèvre … »
« Le bouc est le signe des sympathisants de quelqu’un de pas très sympathique »
« Qui ? »
« Le diable »
14
Théo se réveilla comme d’habitude vers 4 heures du matin.
Il soupira. Même en se couchant tard, il se réveillait toujours aussi tôt.
Il sut tout de suite que la journée allait être longue. Le poids qui pesait sur ses épaules le reprenait. Il avait disparu pendant ces dernières heures, probablement parce que l’excitation de l’enquête lui avait fait oublier un moment tout le reste.
L’image de Blanche revint devant ses yeux et il eut du mal à ne pas pleurer.
Pas un mot, pas un message ni même un signe de vie. Comment pouvait-elle, ne serait ce que par respect, par simple politesse ne pas le contacter, lui dire que même si tout était fini il n’avait pas disparu de sa vie, n’était pas devenu transparent !
Il se demanda ce qu’elle pouvait faire, où elle était. Elle devait être heureuse et par jalousie Théo eut vraiment envie qu’elle ne le soit pas. Est-ce que la douleur de l’autre pouvait apaiser la sienne ?
Au fond de lui, il savait bien qu’il n’en était rien et qu’en fait, il la préfèrerait heureuse mais l’image d’un autre homme, de leurs deux corps était vraiment insupportable.
Ce qui ne tue pas rend plus fort chantait Kyo en reprenant la célèbre phrase de Nietzsche, mais comme dans la chanson, Théo savait qu’il était déjà mort.

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