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La Vierge néerlandaise , livre ebook

173

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Français

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2023

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Été 1936. Janna, dix-huit ans, est envoyée en Allemagne près d'Aix-la-Chapelle. Un ami de son père, Egon von Bötticher, doit l'aider à se perfectionner au fleuret. Grand maître d’escrime, von Bötticher réside dans une belle propriété, le Raeren, où il organise, malgré leur interdiction, des combats de Mensur avec armes réelles. Janna cherche à percer le mystère unissant cet homme avec son père et tombe inévitablement sous le charme de son maître charismatique. Bien plus que l'histoire d'un premier amour délicieusement rendue, La Vierge néerlandaise explore l’initiation de Janna au monde adulte comme une expérience contradictoire et troublante. Et, ainsi que Janna le formule lorsqu’elle rentre aux Pays-Bas : « Je ne pouvais pas revenir en arrière. C’était un aller sans retour. »Marente de Moor, née en 1972 au Haye, est l’autrice de romans à succès dont La Vierge néerlandaise, traduit dans une quinzaine de langues et récompensé par le prestigieux Prix AKO ainsi que le prix de l’Union Européenne de littérature. Elle a vécu plusieurs années à Saint-Pétersbourg en Russie, où elle a travaillé comme correspondante. Publiée par certains des éditeurs les plus importants au monde, La Vierge néerlandaise est le premier roman de Marente de Moor à être traduit en français.
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Publié par

Date de parution

06 janvier 2023

EAN13

9782494289000

Langue

Français

Ouvrage publié avec le concours du Fonds néerlandais des Lettres.

Publié pour la première fois en 2010 chez Em. Querido Uitgeverij, Amsterdam Titre original : De Nederlandse maagd
© 2010 Marente de Moor
© Les Argonautes Éditeur, 2023, pour la traduction française
ISBN : 978-2-494289-00-0
www.argonautes-editeur.fr

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo .
Un bravache, un faquin, un traître, qui ne combat que par règles mathématiques !
Pourquoi diable êtes-vous venus vous jeter entre nous deux ? J’ai reçu le coup par-dessous votre bras.
Shakespeare, Roméo et Juliette
T ABLE DES MATIÈRES
Titre
Copyright
Première partie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Deuxième partie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Troisième partie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Remerciements
PREMIÈRE PARTIE
Maastricht, 10 septembre 1936
Cher Egon,
Cette lettre-ci n’a pas besoin de timbre et je suis sûr qu’elle sera lue car je la remets en main propre à ma fille, qui veillera à ce que tu l’ouvres. Je n’attends plus tes réponses depuis bien longtemps, mais mon cœur saute de joie à l’idée que tu vas apprendre à connaître celle qui m’est la plus chère au monde. Janna, née à une époque que tu dis ratée. Je sais aussi que tu vas rire de moi, du rire cynique de qui a oublié le sens du rire. Que ma fille doive avoir cette folle passion que tu nommes art de vivre, l’« art de vivre de la mort », quelle idée tordue ! Cela m’a ébranlé. Il faudrait donc admettre que la terre sur laquelle une guerre a fait rage ne pourrait produire que des combats ? Janna, je suis un peu honteux de te l’avouer, a été conçue à l’emplacement du champ de bataille. Pourrait-on dire alors que j’ai profané les tombes ? Ce n’était pas mon intention. La terre était déjà paisible à ce moment-là ; toute trace d’outrage effacée, les plaies s’étaient refermées, l’herbe avait bien repoussé. Elle était douce et sentait bon. L’odeur de la vie indéfectible.
Il ne faisait pas aussi chaud qu’alors, quand personne ne comprenait ce qui produisait cette chaleur soudaine : le soleil brûlant ou la terre qui exhalait du sang frais ? L’endroit n’était d’ailleurs peut-être pas le même, mais il se prêtait en tout cas à ce qu’une nouvelle vie soit implantée dans le corps au sang chaud d’une femme qui, plus tard, une fois la passion retombée, s’est murée définitivement dans une froideur glaciale.
Bien sûr, c’est autre chose qui m’avait amené là, je ne l’ai pas oublié. Crois-moi, j’ai vraiment cherché. J’ai interrogé des paysans, des maréchaux-ferrants, des cochers. Personne n’a pu me renseigner. Je t’ai déjà tout expliqué, mais tu n’as pas daigné me répondre. J’ai fait de mon mieux. Je n’ai pas retrouvé ton cheval.
À présent, ma fille partage ta passion pour le combat. J’ai essayé de l’en dissuader. Qu’est-ce que tu crois ? Pas moyen. C’est une jeune fille comme on en voit de plus en plus souvent ces temps-ci, qui n’a pas la moindre envie de devenir une femme. Mon trésor obstiné. Est-ce que tu comprends que je me réconcilie avec toi ? Avant tout je t’offre, à toi, le maître, la meilleure élève que tu auras jamais. Janna est vraiment douée. Et je t’offre aussi, mon ami, mes doutes, dont je ne t’ai pas fait part quand tu en avais tant besoin. Les doutes des uns font souvent la force des autres. Il se peut, après tout, que l’escrime soit un art de vie incontournable auquel je ne comprends rien. Je suis, désormais, assez sage pour avouer que je ne sais rien avec certitude.
Et ce n’est pas tout. Cela pourrait te faire plaisir, du moins si tu t’es débarrassé de ton cynisme, de savoir que j’ai approfondi mes connaissances sur l’art de l’escrime. Non, je n’ai jamais tenu une arme ; un médecin n’a pas besoin d’être malade pour faire un diagnostic. Avant de tomber sur cette gravure, je n’avais aucune intention de t’envoyer Janna. Mais « Tout peut arriver » 1 . Regarde-la bien, je t’en prie. Elle est extraite d’une édition très rare de vers en bas allemand de Bredero :

Ô nouveaux maîtres d’armes, qui réunissez l’élégance et la force en un seul et même art 2 .
L’image n’est pas une simple curiosité. C’est un savoir oublié qui peut sauver des vies. Il y a plus, si cela t’intéresse. La méthode elle-même, bien sûr, magnifiquement illustrée. Je l’ai feuilletée les mains gantées dans une bibliothèque déserte d’Amsterdam ; j’ai pris des notes. C’est un livre étonnant. Une science, un art de l’escrime. Un secret, dit-on, le savoir occulte de l’invincibilité, mais laissons le mystère pour ce qu’il est, tu sais ce que je pense de tout cela.
C’est simplement l’art de ne pas être touché. Pas une matière facile, assurément, mais on peut l’étudier. Fais-le, Egon. Garde-toi, garde ton pays, le monde entier s’il le faut, de plus de misère.. Ma fille a l’âge de la paix. L’âge que tu avais quand tu as décidé de t’engager dans l’armée. J’espère, non, je crois fermement que
1 . 

Devise de Gerbrand Adriaenszoon Bredero, poète, chansonnier et dramaturge, artiste majeur du Siècle d’or néerlandais. (Toutes les notes de bas de page sont de la traductrice.)
2 . 

Dernier vers d’un poème de G.A. Bredero intitulé « Aen Mijn Heer Tibout » (« À mon maître Thibault ») et adressé à son maître d’armes, Gérard Thibault, inédit en français.
1

On aurait pu dire que von Bötticher était une gueule cassée, mais au bout d’une semaine je ne remarquais plus ses cicatrices. On s’habitue vite aux anomalies physiques. Une personne affreusement mutilée peut être heureuse en amour si elle rencontre quelqu’un qui n’est pas obnubilé par la symétrie. Pourtant, en dépit des exemples que nous offre la nature, la plupart des gens ont la manie de séparer les choses en deux moitiés parfaitement égales.
Egon von Bötticher était beau ; sa cicatrice était laide. Une plaie boursouflée, infligée par une arme émoussée dans une main instable. Comme on ne m’avait pas prévenue, la première impression que je lui ai donnée a été celle d’une jeune fille choquée. J’avais dix-huit ans et j’étais habillée trop chaudement en descendant du train après mon premier voyage à l’étranger. Maastricht-Aix-la-Chapelle, un trajet négligeable. Mon père m’avait accompagnée à la gare. Je le vois encore, debout devant la fenêtre du wagon, étonnamment petit et maigre tandis que des colonnes de vapeur s’élevaient derrière lui. Il avait fait un bond quand les deux coups de marteau du visiteur de gare avaient commandé le desserrement des freins. Les wagons rouges sortant des mines roulaient à côté de nous, suivis par des wagons à bestiaux d’où s’échappaient des beuglements et, dans ce boucan, mon père est devenu de plus en plus petit avant de disparaître au tournant. Ne pose pas de questions. Pars, c’est tout. Pendant son monologue, un soir après le dîner, il avait à peine pris le temps de respirer. Il parlait d’un vieil ami, autrefois un très bon ami, toujours un bon maître. Ensuite, soyons honnêtes, nous savions que je devais saisir cette occasion si je voulais réussir dans le sport, je ne voulais quand même pas devenir servante, bon, alors, vois ça comme des vacances, quelques semaines d’escrime dans ce très bel endroit qu’est la Rhénanie.
Entre les deux gares, il y avait quarante kilomètres ; entre les deux amis, vingt ans. Sur le quai d’Aix-la-Chapelle, von Bötticher me tournait le dos. Il savait que je viendrais à lui. Il était ce genre d’homme. Et j’ai deviné en effet qu’il ne pouvait être que le géant basané coiffé d’un homburg crème. Pas de costume assorti au chapeau, mais un polo en laine peignée et un de ces pantalons marins avec une large bande à la taille. Très distingué. Et moi, la fille, je débarquais dans une robe chasuble rapiécée. Quand il a tourné vers moi son visage déchiré, j’ai eu un mouvement de recul. La chair fibreuse avait pâli avec les années, mais était encore rose. J’imagine que ma réaction l’a agacé, je n’étais probablement pas la première à me comporter ainsi. Ses yeux se sont portés sur ma poitrine. J’ai saisi mon médaillon pour cacher ce que ma robe permettait à peine de voir.
– C’est tout ?
Il parlait des bagages. Il avait tâté mon sac d’escrime pour sentir combien d’armes il contenait. Ma valise, c’était à moi de la porter. L’image idyllique que je me faisais de mon maître avant de le rencontrer s’est très vite effondrée.
Elle s’était formée à partir d’une photo plutôt floue de notre album de famille. Deux hommes, l’un l’air sévère, l’autre agité. Au-dessous, une date : janvier 1915.
– C’est moi, avait dit mon père en pointant le doigt vers l’homme sévère. Et l’autre, dont on ne distinguait que la vieille capote déboutonnée et le chapeau en fourrure, lui, c’est ton maître.
Mes copines trouvaient la photo « géante ». Le visage flou laissait le champ libre aux fantasmes. Il était bien bâti et chevaleresque, cela comptait, et il possédait un domaine où je pourrais musarder. Ça se terminerait inévitablement comme dans un film. Mais, devant moi, je n’avais qu’un homme usé et sans armes. Au-dessus de mon lit, je n’avais pas punaisé Gary Cooper ou Clarke Gable, mais les frères Nadi. Une photo unique, je n’ai vu la même nulle part : Aldo et Nedo, héros olympiques, tous deux droitiers, se saluant avant un match. Voir des escrimeurs photographiés dans cette pose-là est extrêmement rare. Ils se font face, le corps bien droit, à quatre mètres exactement l’un de l’autre, et tous deux tiennent la lame à la verticale devant leur visage à découvert. Sur la photo, on pourrait penser qu’ils se jaugent au fil de l’acier de leur arme, mais pendant les épreuves, le rituel des salutations ne dure jamais bien longtemps. Moins longtemps qu’à l’époque où le duelliste voyait la vie pour la dernière fois dans les yeux de son adversaire.
C’est pendant la lecture de Guerre et Paix , où il me servait de

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