Le bout du monde est une fenêtre
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Description

Emmelie Prophète fait partie des générations de femmes auteures haïtiennes contemporaines comme Yanick Lahens, Kettly Mars, Evelyne Trouillot, Edwidge Danticat.
Emmelie Prophète fait partie des générations de femmes auteures haïtiennes contemporaines comme Yanick Lahens, Kettly Mars, Evelyne Trouillot, Edwidge Danticat.
Le bout du monde est une fenêtre interroge la distance entre soi et l’horizon, le jour et la nuit, les êtres et les désirs. À travers la fenêtre d’une maison penchée, Rose et Samuel engagent leurs solitudes dans un dialogue sans mots, plein de folies et de secrets. En écho, les voix des personnages, tous des marginaux, se relaient, dans ce théâtre d’ombres où perce l’envie de vivre et d’habiter le pays.
Extrait de presse:
« La noirceur du réel haïtien n’a d’égale que le souci de l’auteur à le peindre calmement, parfois cruellement, en mettant son lecteur à l’épreuve de destins où le mot bonheur ne semble pas avoir été prévu. Si ce n’est dans ces miracles de tendresse qui bouleversent parfois une journée, parfois toute une vie. »
Valérie Marin La Meslée, Le Point
L’auteure
Née à Port-au-Prince, Emmelie Prophète est poète et romancière. Elle a étudié en littérature, en communication et en droit. Son oeuvre est publiée aux éditions Mémoire d’encrier: Le testament des solitudes, qui lui a valu le Grand Prix littéraire de l’Association des écrivains de langue française (ADELF) 2009, Le reste du temps (2010), Impasse Dignité (2012), Le bout du monde est une fenêtre (2015), Un ailleurs à soi (2018) et Des marges à remplir et autres poèmes(2018).
Elle vit à Port-au-Prince.
« Samuel n’avait que huit ans quand il laissa son village pour Bondeau. Il était pieds nus. Il avait toujours été pieds nus. Il portait une chemise trop grande qui flottait sur lui, un pantalon trop large, offerts par Voisin Annonce. Ces vêtements, dans une autre vie, avaient dû être un uniforme d’écolier. La chemise avait des petits carreaux bleus et blancs, et le pantalon était taillé dans un kaki raide. Samuel était parti l’après-midi du jour où on avait enterré sa grand-mère. Il n’avait pas eu de chagrin particulier. Il avait seulement compris qu’il devait s’en aller, qu’il venait d’accéder à un statut qu’il ne comprenait pas trop. Il n’avait jamais établi une véritable relation avec cette grand-mère qui respirait dans la même petite pièce sombre que lui, qui avait toujours été malade. Il aurait pu ne pas rentrer que cela aurait été la même chose. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 février 2015
Nombre de lectures 16
EAN13 9782897122768
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Emmelie Prophète
Le bout du monde est une fenêtre
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada, du Conseil des Arts du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Dépôt légal : 2 e trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-480-9 (Legba édition de poche 2018, Papier) ISBN 978-2-89712-277-5 (Legba édition de poche 2018, PDF) ISBN 978-2-89712-276-8 (Legba édition de poche 2018’ ePub) ISBN 978-2-23712-275-1 (édition grand format 2010) PQ3949.2.P76B68 2018 843.’92 C2017-941037-7 Mise en page : Pauline Gilbert pour Claude Bergeron Couverture : Laure Schaufelberger
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Collection Legba
Dans la mythologie vaudou, Legba symbolise le passage du visible à l’invisible, de l’humain aux mystères. Legba est le dieu des écrivains.
Déjà parus dans la collection Legba
Kuessipan , Naomi Fontaine Aimititau! Parlons-nous! , dir. Laure Morali Gouverneurs de la rosée , Jacques Roumain Tout bouge autour de moi , Dany Laferrière Le reste du temps , Emmelie Prophète Impasse Dignité , Emmelie Prophète
À Victoria Emmanuelle
qui a tant de rêves à vivre.
de la même auteure :
Un ailleurs à soi (roman), Montréal, Mémoire d’encrier, 2018.
Des marges et autres poèmes (poésie), Montréal, Mémoire d’encrier, 2018.
Impasse Dignité (roman), Montréal, Mémoire d’encrier, 2012.
Le reste du temps (roman), Montréal, Mémoire d’encrier, 2010.
Le testament des solitudes (roman), Montréal, Mémoire d’encrier, 2007.
Sur parure d’ombre (poésie), Port-au-Prince, Mémoire, 2004.
Des marges à remplir (poésie), Port-au-Prince, Mémoire, 2000.
Je ne songeais pas à Rose;
Rose au bois vint avec moi;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.
Victor Hugo
Elle rugissait et rugissait encore, la mer, si bien que des fois on ne s’entendait pas parler. Si bien qu’on se parlait de moins en moins. Les maisons donnaient dos à cette masse liquide, belle, furieuse, bavarde, devenue avare à force de pêches sauvages, et dans laquelle beaucoup de rêves s’étaient noyés.
Le village portait un prénom féminin : Suzanne.
L’horizon commençait ou s’achevait ici. Ça dépendait d’avec quels yeux on regardait. Les rares visiteurs s’étonnaient autant de la beauté du lieu que de sa misère. Les maisons étaient crochues. Les toits en paille ou en tôles ondulées semblaient trop lourds pour les murs décapés qui laissaient voir de petites lattes de bois. De véritables trous dans certains cas. Les habitations faisaient face à la route principale, mélange de sable et de flaques, comme si l’océan avait fait des petits par dizaines ou qu’il essayait, sans toucher les maisons, de s’étendre. La végétation était constituée de cocotiers rabougris, d’herbes, de souches qui, on ne savait comment, n’avaient pas encore été transformés en charbon.
La faim, l’appel de l’ailleurs avaient vidé Suzanne de ses habitants. Ceux capables de marcher jusqu’à Bondeau, la ville la plus proche de Suzanne, finissaient par gagner la capitale. La mer, le vent doux qui soufflait presque toujours, soulevant les jupes et les foulards, et le calme que renvoyaient les yeux, les gestes des vieux paysans ne les avaient pas convaincus de rester, d’habiter ce bord de mer qui autrefois les nourrissait. Les gens s’évanouissaient, leur rechange sur le corps, et la plupart du temps on n’avait plus de leurs nouvelles. Personne n’en demandait non plus. On se rappelait les avoir vus passer sans pouvoir dire exactement si c’était hier ou la semaine dernière.
À la fin de la journée, à Suzanne, on croisait quelques hommes sans âge, le torse nu, pliés, le ventre tellement plissé qu’on aurait juré qu’ils étaient dépourvus de viscères. Leurs ventres trop mous cassaient l’équilibre du corps. Ils étaient armés d’une machette maculée de boue, revenant d’un combat inégal avec la terre.
L’air sentait souvent le tabac. Les hommes, comme les femmes, fumaient. Un tabac brut, fort, qui saoule, tache et pourrit les dents. N’avaient de dents, en fait, à Suzanne, que les enfants. Les tout-petits que les jeunes femmes parties du village revenaient subrepticement déposer le soir chez leurs parents, plus désespérées qu’elles ne l’étaient avant leur fuite. On voyait les gamins complètement nus qui couraient, s’éclaboussaient dans les flaques, se jetaient dans la mer et nageaient très loin. Ceux qui les observaient pour la première fois étaient pris d’angoisse de les voir disparaître dans la masse bleue pendant de longues minutes. Ils émergeaient en général avec de gros éclats de rire révélant des dents jaunes. Ils étaient les maîtres de l’océan et les plus âgés rêvaient déjà de la ville ou des pays situés de l’autre côté, trop loin, d’après Voisin Annonce, pour être atteints à la nage. Sans cela, il aurait été y faire un tour, lui, puisqu’il nageait mieux et plus loin que tout le monde et que ces ailleurs, toujours selon lui, valaient mieux que la capitale où il n’avait pas su s’intégrer, travailler dans des conditions dignes.
Les enfants faisaient presque tous la même taille, étaient maigres et circulaient nus. Ils avaient la mer et toute la campagne alentour pour se promener, se perdre, revenir ou ne pas revenir.
Samuel avait un air grave et triste qui éloignait les autres de lui. Il vivait avec sa grand-mère malade, dans la bicoque la plus délabrée de la côte. Il était frêle et avait une tignasse un peu rousse due à une trop grande exposition au soleil, à l’eau de mer. Il transportait volontiers des seaux d’eau, des chaudières pour les femmes qui allaient vendre des poissons et des marinades graisseuses aux conducteurs s’arrêtant parfois sur la route. Elles lui donnaient quelque chose à manger, quelques centimes qu’il rapportait à la maison.
Samuel n’avait que huit ans quand il laissa son village pour Bondeau. Il était pieds nus. Il avait toujours été pieds nus. Il portait une chemise trop grande qui flottait sur lui, un pantalon trop large, offerts par Voisin Annonce. Ces vêtements, dans une autre vie, avaient dû être un uniforme d’écolier. La chemise avait des petits carreaux bleus et blancs, et le pantalon était taillé dans un kaki raide. Samuel était parti l’après-midi du jour où on avait enterré sa grand-mère. Il n’avait pas eu de chagrin particulier. Il avait seulement compris qu’il devait s’en aller, qu’il venait d’accéder à un statut qu’il ne comprenait pas trop. Il n’avait jamais établi une véritable relation avec cette grand-mère qui respirait dans la même petite pièce sombre que lui, qui avait toujours été malade. Il aurait pu ne pas rentrer que cela aurait été la même chose. C’était surtout lui, en fait, qui s’occupait d’elle.
Il l’avait connue gaillarde, fumant du tabac qu’elle roulait dans la même attitude impassible. Elle pestait quelquefois, à voix basse, Samuel n’entendait pas ou ne comprenait pas les mots qu’elle maugréait. Elle n’allait pas à l’église à l’instar des autres femmes de Suzanne, ce bâtiment tout neuf, en béton, érigé en un temps record et qui jurait avec toutes les autres constructions. Tout le monde s’était laissé convertir et allait au culte deux fois par jour. Cela faisait cracher la vieille Vérila, c’était le seul geste de désaccord qu’elle connaissait et elle en usait largement.
L’église était peinte en marron et jaune pâle. Le pasteur était intraitable avec les fidèles, qu’il exhortait à ne pas fumer ni boire d’alcool, à se marier, à ne pas laisser Suzanne, à rejeter tout ce qui ne rapprochait pas de Dieu, à détruire les oratoires qu’ils cachaient chez eux, à renoncer aux cérémonies vaudou, en somme à ne rien faire. Il vociférait, éructait dès le petit matin, en postillonnant à au moins un mètre cinquante à la ronde.
Pasteur Edgard, en légitime pêcheur d’âmes, proposait des prières à domicile et essayait de chasser des démons qu’il était le seul à voir. Son épouse, une femme blanche visiblement plus âgée que lui, que tout le monde appelait Sœur Edgard, parlait un créole approximatif et décomplexé qu’elle complétait avec des gestes quand elle s’adressait aux gens de Suzanne, comme si elle avait affaire à des sourds-muets. Elle était toujours très couverte, ce qui n’empêchait pas qu’on remarque les veines bleues ou vertes – les enfants ne s’entendaient pas sur les couleurs – qui sillonnaient ses jambes.
Sœur Edgard avait choisi de soutenir la vieille Vérila dans ses derniers moments. Elle lui apportait à manger et regardait, intriguée, le petit Samuel, un enfant qui ne se plaignait jamais, qui ne souriait pas, qui répondait sèchement et directement aux questions qu’on lui posait. Il semblait même la comprendre plus vite que les autres. Ses yeux étaient tellement brillants que Sœur Edgard les voyait quand elle écartait le rideau, morceau de tissu transparent et fripé, pour pénétrer dans la chambre obscure.
Samuel attrapait ce que lui apportait à manger la femme du pasteur et le dévorait. Il ne lui demandait jamais rien, et n’avait pas cet air mi-moqueur, mi-sérieux des autres enfants qui systématiquement lui réclamaient une pièce ou quelque chose qu’elle ne comprenait pas en l’appelant blanc . Elle avait une fois essayé de prendre Samuel dans ses bras, mais cela s’était si mal terminé qu’elle n’avait jamais osé recommencer. Personne, avant, n’avait essayé de prendre Samuel dans ses bras. Elle voulait, selon lui, le manger, elle ressemblait aux diables que Voisin Annonce décrivait dans les contes qu’il racontait aux enfants du village les soirs de pleine lune.
Samuel n’avait aucun souvenir de sa mère. Elle l’avait déposé un soir chez sa grand-mère et n’était jamais revenue au village. Elle ne devait même pas être au courant que Vérila était décédée. Ou bien elle était morte elle aussi. Personne ne savait où la trouver. La vieille dame s’était posé souvent la question ces dernières années.
Annonce avait toujours le pantalon retroussé sur de vielles sandales brunes en caoutchouc. On ajoutait « Voisin » devant son nom, comme une marque de respect pour cet homme plutôt étrange qui savait lire, qui passait son temps à écouter la radio. Il mettait constamment sa main en visière pour regarder le plus loin qu’il pouvait, comme s’il espérait l’arrivée de quelqu’un qui surgirait de quelque part pour rompre la monotonie de Suzanne. Il ne devait pas avoir plus de trente-cinq ans, mais il paraissait nettement plus âgé, sûrement à cause de ses dents gâtées par le tabac. Il n’avait jamais vu un dentiste de sa vie. C’était le cas de presque tout le monde à Suzanne. Il voulait faire extraire toutes ses dents pour en finir avec ces douleurs qui le faisaient hurler certains jours jusqu’à couvrir le bruit des vagues. Il était né dans le village. Il en était parti. Il fallait aller voir ailleurs, tenter sa chance, sans savoir de quelle chance il s’agissait, ni même si cela existait vraiment, la chance. Il était revenu au bout de trois mois et s’était réinstallé dans la maison de ses parents, cultivait des patates, des ignames et du tabac, pêchait. On ne lui avait jamais connu de femme. Il avait pris la décision de demeurer à Suzanne. Peu lui importait ce qui arriverait ou pas, peu lui importait ce changement que tout le monde espérait sans savoir en quoi il pourrait consister. Il savait qu’il y était enraciné et qu’il lui était impossible de partir. Il avait expérimenté la ville, elle ne lui avait pas réussi.
Annonce avait un récepteur jaune avec des boutons noirs. Les enfants aimaient le regarder. Il avait souvent des problèmes de piles. Le signal était mauvais. Il devait, pour avoir le meilleur son, le placer au même endroit, ce qui ne garantissait rien.
Annonce écoutait des chansons en espagnol qui fascinaient Samuel. Il n’y comprenait rien, mais décelait dans les paroles une grande tristesse, et la façon dont voisin Annonce penchait la tête sur le côté, l’air de vouloir dormir, lui disait qu’il avait raison. Il aurait un poste de radio un jour et écouterait lui aussi des chansons dans cette langue pangnol si belle, si douce.
Voisin Annonce lui avait traduit les paroles d’un air qui disait « Merci à la vie qui m’a tant donné, elle m’a donné le rire et elle m’a donné les pleurs, ainsi je distingue bonheur et déchirement, les deux matériaux qui composent mon chant, et votre chant à vous qui est le même chant, et le chant de tous qui est mon propre chant. » L’enfant n’avait pas vraiment compris, mais il avait trouvé que c’était beau. Il avait souvent eu envie depuis de demander à Annonce de lui expliquer les paroles, mais il craignait de le contrarier, avait peur qu’il ne veuille plus le laisser écouter la radio en sa compagnie.
Samuel aimait venir poser ses fesses nues sur le perron de chez Annonce, qui lui donnait toujours quelque chose à manger. Ils parlaient très peu. Ils se comprenaient.
Annonce savait que le garçon allait partir, quitter Suzanne. Il ne lui disait rien. Il n’arrivait pas à trouver le mot juste pour entamer cette conversation avec l’enfant, qui n’avait jamais eu de lien avec le village. Sœur Edgard voulait qu’il vienne habiter chez elle. Elle allait venir le chercher, disait-elle, après le réveil spirituel du soir à l’église, commencé deux jours plus tôt autour du thème « Acceptez Jésus comme votre sauveur personnel. » Annonce craignait, sans l’exprimer tout haut, que Samuel ne devienne un domestique, il préférait l’imaginer errant dans les rues, libre comme la mer à côté de laquelle il venait de passer les huit dernières années. Il voulait l’aider à partir. Son impuissance le faisait pleurer depuis plusieurs jours. En cachette, dans la chambre nue qu’il habitait seul depuis des années et où personne n’entrait jamais. Il ne sentait pas le besoin d’avoir quelqu’un à ses côtés. On n’a besoin de partager la misère avec personne, se disait-il.
Il avait offert des vêtements à Samuel. On ne peut pas aller très loin avec les fesses nues, même quand on est un enfant. Il les avait achetés au marché, avait mis du temps à chercher les plus petites tailles dans le lot d’habits usagés. Ils étaient tous grands, il fit de son mieux. Annonce était heureux de dépenser quelques gourdes pour le gamin.
C’était un mercredi et le jour déclinait doucement sur la beauté de Suzanne. Les restes d’un soleil qui avait été resplendissant pendant la journée s’accrochaient aux branches des cocotiers comme dans un dernier effort pour ne pas céder la place à la pénombre. Les voix commençaient à s’élever de l’église et se mélangeaient au bruit des vagues. Annonce était debout sur sa petite galerie et fumait. Il était posté là exprès pour voir passer Samuel. Il avait vu s’en aller beaucoup de jeunes filles et de jeunes garçons qui tournaient volontairement le dos à Suzanne, c’était même devenu normal de partir. Tout le monde semblait s’être entendu pour dire que la vie était et ne pouvait être qu’ailleurs. Loin de Suzanne, de sa beauté dont personne ne voulait se souvenir. Annonce sentait aujourd’hui, en regardant la petite silhouette aux cheveux crépus et jaunis par le soleil, pieds nus, flottant dans ses vêtements, que quelque chose s’arrachait de lui. Deux larmes chaudes coulèrent sur ses joues. Il était désespéré, mais n’eut pas le courage de lui courir après. Que lui aurait-il dit? Aurait-il pu persuader la femme du pasteur Edgard de ne pas prendre l’enfant chez elle? Le petit marchait, décidé, comme s’il se rendait à un rendez-vous précis.
Annonce le suivit du regard jusqu’à ce qu’il s’évanouisse complètement et il se demanda pour la première fois depuis très longtemps, peut-être même de sa vie, comment allaient être les jours prochains.
L’une s’appelait Rose, l’autre Lilas. Elles étaient jumelles et ne se ressemblaient pas du tout. Elles paraissaient même être le contraire l’une de l’autre, sur tous les plans.
Rose était triste, renfrognée, maigre. Elle continuait, à presque vingt-trois ans, à inquiéter ses parents, son père tout au moins. Il y avait longtemps que Madeleine, sa mère, vivait dans son propre monde, auquel n’avaient accès que des gens sortis tout droit de son imagination. Elle menait la vie dont elle avait rêvé. Rose passait son temps devant la fenêtre de sa chambre. Elle regardait presque sans ciller, fascinée, le garage d’en face, elle qui n’avait jamais eu de voiture, qui ne savait pas conduire, contrairement à sa sœur. La jeune femme était enveloppée dans des vêtements qui paraissaient vieux, alors qu’il n’en était rien. Tout ce qui s’approchait de Rose se trouvait automatiquement vieilli. Le chambranle de la fenêtre, au milieu duquel pendait un rideau transparent qui empêchait les gens de l’extérieur de la voir complètement, était écaillé. La peinture blanche qui y avait été appliquée des années plus tôt partait en même temps que le bois qui s’effritait. La maison tout entière se transformait au fil des mois, au fil des jours, en poussière marron qui se déposait sous les portes, les fenêtres. Rose pensait depuis longtemps, depuis toujours, peut-être, qu’eux tous se délitaient aussi, chacun dans ses excès, chacun dans ses silences, dans ses absences.
Lilas n’était devenue que bruits et parfums. À travers la mince cloison qui séparait depuis une dizaine d’années la chambre qu’elles avaient toujours partagée, Rose écoutait, quand Lilas était là, ce qui était de plus en plus rare, ses longues conversations au téléphone, ses rires, ses gémissements quand, discrètement, elle rentrait tard le soir, durant le week-end, avec quelque amant dans la maison.
Lilas était gaie, enjouée, rêvait tout haut. Elle avait toujours joui d’une excellente santé, entourée d’amis, contrairement à Rose, quoiqu’elles aient fréquenté les mêmes écoles, les mêmes cercles. Seuls les proches, ceux qui les avaient toujours connues, ne doutaient pas de leur parenté.
Lilas pensait qu’elle et sa sœur, avec qui elle n’avait aucune affinité, aucune ressemblance, étaient les symboles de cette erreur qu’avait été l’union de leurs parents. Celle d’une mère mulâtresse qui était née et avait grandi dans le quartier de Turgeau où elle habitait encore, et d’un père qui n’avait jamais parlé de sa famille, comme s’il était tombé du ciel.
Madeleine avait déjà trente-cinq ans au moment de sa rencontre avec Alix et n’était pas mariée, alors que les femmes de sa classe convolaient tôt. Un soir de décembre, en rentrant d’une fête, elle était arrivée avec lui, sous le regard courroucé de ses parents, et avait annoncé sans ambages sa grossesse ajoutant, avant que ceux-ci aient pu prononcer un mot, qu’elle voulait se marier. Ces paisibles habitants de Turgeau, catholiques convaincus et pratiquants, qui s’étaient toujours pris pour des Blancs et dont les ancêtres avaient tout fait pour le rester, qui connaissaient des moments difficiles depuis des années et faisaient quand même tout pour donner le change, comprirent qu’il était temps de mourir.
Amélie et François Labarre décédèrent à une semaine d’intervalle, un mois avant que leur fille unique, dont le ventre s’arrondissait visiblement, ne dise oui devant un officier d’état civil. Celui-ci s’était déplacé afin de célébrer son union dans la maison familiale d’un étage, propriété des Labarre depuis 1949, avec un intrus noir, plus jeune qu’elle. Certains habitants du quartier souriaient de voir désormais le nouveau marié, l’air désinvolte et sans gêne, entrer et sortir de cette maison qui était une sorte de terre étrangère, un espace stérilisé dans un quartier qui changeait, passant de ce qu’on appelait coquettement un quartier résidentiel à un quartier ordinaire où l’on rencontrait toutes sortes de gens et même de petits commerçants informels. La jolie maison en dentelle de bois, peinte en blanc et beige, commençait à pencher légèrement sur la droite, comme si elle était elle aussi fatiguée et subissait dans ses poutres, ses armatures, la décadence de la famille Labarre ainsi que le chagrin qui venait d’emporter le couple fade y ayant vécu pendant plus de quarante ans.
Lilas avait d’épais cheveux bouclés, la peau brune, des yeux qui semblaient tout le temps poser des questions tant ils regardaient intensément les gens et les choses. Elle parlait avec beaucoup de certitude, même de sujets qu’elle ne connaissait pas, quitte à agacer ses interlocuteurs. Elle avait l’assurance des gens à qui on a toujours fait des compliments sur leur beauté, leur façon d’être. Elle faisait exprès de claquer ses talons quand elle marchait, même si elle n’avait pas besoin de cela pour attirer l’attention. Lilas faisait des études de droit et se voyait déjà avocate; sachant user de ses charmes, elle était prête à en imposer à tout le monde. Elle avait renoncé à penser à sa sœur. Rose était le portrait de sa grand-mère, dont les photos jaunissaient dans des cadres rouillés accrochés aux murs, d’où ils tombaient et se disloquaient plusieurs fois par jour. La maçonnerie et le bois qui composaient les panneaux étaient devenus friables avec le temps.
Rose semblait irréversiblement maigre. Ses cheveux fins et plats, un peu châtains, qu’elle portait longs, accentuaient ses joues creuses. Depuis quelques mois, ils étaient parsemés de longs fils d’argent, et les lunettes qu’elle gardait presque en permanence n’arrangeaient rien à son air de vieille fille démodée.
Lilas ne se souvenait pas d’un jour où elle n’avait essayé de s’expliquer le mystère de leur gémellité. Elle regardait, effarée, les doigts maigres de Rose, ses ongles non soignés, ses cheveux ternes, son air pâlot, son demi-sourire comme pour excuser sa présence, le tremblement léger de son corps donnant l’impression qu’elle avait toujours froid, et elle oscillait entre la colère et la pitié.
Rose avait refusé toute formation après son bac, alors qu’elle avait toujours eu de meilleures notes à l’école que sa sœur. Cela lui coûtait trop de voir les gens, de parler avec eux. Comme d’habitude, leur père n’avait rien dit. Les jumelles avaient toujours agi à leur guise. Alix se demandait, depuis vingt-quatre ans qu’il avait épousé Madeleine, ce qu’il faisait dans cette maison qui s’inclinait inexorablement, sûrement pour extirper de son ventre personnes et meubles.
Alix n’avait jamais été amoureux de sa vie. Il avait épousé Madeleine parce qu’il était touché par sa détresse. Il l’avait rencontrée à une première communion que des amis et lui, affamés, avaient investie sans invitation. C’était facile, ils s’étaient introduits dans la cour des parents du communié, personne n’avait osé leur demander qui les avait invités. Ils étaient trois, vieux camarades de lycée qui se retrouvaient tous les après-midi pour refaire le monde. Alix s’était approché de Madeleine, visiblement désœuvrée, en se disant qu’on ne viendrait pas lui poser de questions s’il parlait à cette mulâtresse laide et un peu bouffie. Il l’avait fait rire. Ils étaient restés tout le temps ensemble. Ses amis, quand ils avaient eu fini de manger, avaient quitté les lieux. Ils lui avaient fait de grands signes pour lui dire que la mission était accomplie, qu’ils n’avaient plus rien à faire là, mais il avait fait semblant de ne pas comprendre. Madeleine était fascinée par ce qu’il lui racontait, qui n’était en fait que les histoires plus ou moins bêtes quotidiennement échangées entre lui et ses copains.
Ils avaient fait l’amour le soir même, sur la banquette de la voiture des Labarre, un modèle ancien et néanmoins bien entretenu, Madeleine était pressée de rentrer pour ne pas inquiéter ses parents, ça le faisait rire. À ses yeux, c’était déjà une vieille, personne ne s’était jamais inquiété chez lui qu’il rentre ou pas. Ils étaient neuf à occuper la même pièce. Plus ils rentraient tard, mieux ça valait. Quand quelqu’un ne rentrait pas, c’était tant mieux.
Madeleine et Alix s’étaient donné rendez-vous tous les soirs dans la vieille voiture. Ils ne disaient rien, comme un vieux couple habitué depuis longtemps à la routine des jours. Ils faisaient l’amour tout habillés, restaient un bon moment silencieux dans la pénombre, en lisière du quartier populaire qu’il habitait et qui jouxtait son quartier résidentiel à elle. Ils étaient tous les deux dans un ratage qu’ils n’arrivaient pas à expliquer.
Un après-midi, elle était arrivée en pleurs, lui avait annoncé qu’elle était enceinte. La seule solution, selon elle, était qu’ils se marient. Il n’avait rien répondu. Elle avait continué à pleurer. Le jeune homme s’était mis à penser pour la première fois de sa vie à ses parents, à ses sœurs qui mettaient chaque année un enfant au monde, changeaient de compagnon sans cesse, n’avaient jamais aimé personne ni n’avaient jamais été aimées par quiconque, du moins c’est ce qu’il avait toujours senti.
Alix s’était entendu dire « oui, je vais faire comme tu veux ». Il ne savait, vingt-quatre ans plus tard, si c’était parce qu’il s’était convaincu de l’inexistence de l’amour ou si c’était pour faire cesser les gémissements de Madeleine.
Annonce, depuis le départ de Samuel, avait senti peser sur lui une menace qu’il n’arrivait pas à définir, lui qui, depuis bien longtemps, avait arrêté de compter les jours, de se donner des échéances. Il ne comprenait pas cette angoisse soudaine, mais il la savait liée au départ de ce petit, silencieux, déterminé, qui allait vers un incertain, un gouffre immense duquel on ne sort pas indemne, et que lui n’avait pas su maîtriser.
Ces images qu’il essayait d’oublier depuis quinze ans lui revenaient par vagues. C’étaient aussi des bruits. Beaucoup de bruits. Son arrivée dans la capitale avait coïncidé avec la chute de la dictature en 1986. Il ne s’était pas écoulé une seule nuit, les trois mois pendant lesquels il y avait demeuré, sans qu’il y ait eu de tirs à l’arme automatique. Le matin on retrouvait des cadavres sur les artères de la ville.
Il logeait à la rue Macajoux, un quartier populaire et commercial. Ils étaient six à louer l’une des deux pièces d’une construction inachevée. Ils occupaient celle pourvue d’une toiture; des barres de fer dépassaient du toit, laissant prévoir que le béton allait s’étendre sur toute la maison. La moitié de la chambre était remplie de marchandises hétéroclites – allant des vivres aux sandales en caoutchouc en passant par des vêtements bon marché de toutes les couleurs – protégées par de la cellophane. Ils couchaient à même le sol. Pour garder la porte fermée, ils appuyaient contre elle des sacs remplis. La chambre appartenait à Toto, qui l’avait squattée le premier, les autres, dont Annonce, devaient payer cinquante gourdes tous les vendredis. Ils n’étaient pas autorisés à y entrer durant la journée, la location commençait à dix-neuf heures. Ils se lavaient quelquefois à l’aide d’un vieux seau et d’un gobelet qui servait à verser l’eau sur le corps. Ils se méfiaient les uns des autres, dormaient habillés, avec leurs gains de la journée bien enfouis dans une poche intérieure de leur pantalon. Ils étaient tous portefaix, sauf Toto qui vendait des boissons gazeuses et de l’eau, conservées dans un vieux congélateur en panne. Il gardait les boissons sous des morceaux de glace qu’il achetait tôt, tous les matins, d’un livreur en camion. Il étendait de vieux sacs en jute sur la glace afin qu’elle fonde moins vite. Ses camarades s’acquittaient de tous les petits boulots, même de transporter sur leurs dos les gens qui ne voulaient ou ne pouvaient traverser les tonnes de boue puante dans la rue, surtout après la pluie.
Ils avaient toujours l’air sales et fatigués. Au bout de quelques semaines, Annonce était tellement maigre et mal foutu qu’il commençait à réfléchir à la perspective de retourner à Suzanne. Dès qu’il fermait les yeux le soir, il rêvait qu’il était chez lui, non loin de la mer, dans la vieille maison de ses parents.
Un jour, alors qu’il errait dans la rue, espérant que quelqu’un l’appelle pour un job quelconque, il avait vu une dame serrer très fort son sac contre elle. Il avait eu honte d’avoir été pris pour un de ces voleurs à la tire du bas de la ville. Il avait regardé cette femme qu’il trouvait belle, propre dans sa robe à fleurs. Elle avait eu encore plus peur et s’était éloignée à grandes enjambées. C’était un vendredi. Il avait sur le coup décidé de passer la nuit sous une galerie, de garder l’argent pour payer le bus qui le ramènerait demain à Suzanne.
Il croyait encore, bien des années plus tard, avoir pris la bonne décision. Mais lui, il était d’ici, il avait vingt ans quand il était parti et revenu, alors que Samuel n’en avait que huit. Il aurait dû lui demander de rester, tout en sachant qu’il n’aurait pas eu les mots qu’il fallait. C’était vrai qu’il racontait quelquefois des histoires aux enfants du village et leur expliquait comme il pouvait les paroles des chansons à la radio, qu’il devinait plus qu’il ne les comprenait – il ne parlait pas vraiment espagnol –, mais ce n’étaient jamais de véritables conversations dans lesquelles on se lâche, on exprime sa pensée. Il ne savait pas parler aux enfants. Ni à quiconque d’ailleurs.
Rose regardait obstinément le garage. Un autre pays s’était installé en face de sa fenêtre depuis un an. Ce qui avait été une cour clôturée autour d’une maison abandonnée, à moitié brûlée quinze ans plus tôt par des manifestants qui s’en étaient pris à un ancien ministre du gouvernement lors de la chute du dictateur, s’était du jour au lendemain transformé en garage. Rose regardait du matin au soir les entrées et sorties des jeunes hommes couverts de cambouis, des voitures, en général des pick-up transformés pour le transport public. De vieux véhicules, souvent des taxis en fin de vie, cabossés, mille fois rafistolés.
Et ces hommes, l’air nonchalant, rieur, quelquefois laissaient tomber leur travail pour se rassembler autour d’un poste de radio afin d’écouter la retransmission d’une rencontre de foot et en discutaient plusieurs jours durant. Rose était fascinée par leurs mains, leur corps qui flottait sous la combinaison bleu marine. C’était pour elle tout un univers de mouvements, de gestes. Elle n’en avait pas vu autant depuis l’école secondaire. C’était encore mieux maintenant, elle était spectatrice lointaine, elle n’était pas obligée de parler, de répondre à des questions.
La jeune femme avait vu de sa fenêtre son père aller leur parler. Il avait poussé la barrière en tôle ondulée. Il s’était assis, le plus naturellement du monde, sur une pièce en fer qui avait dû être le moteur d’un camion ou d’une grosse voiture, et s’était mis à converser avec deux mécaniciens, dont l’un, plus vieux, était sans doute le patron. Il faisait de grands gestes en s’adressant à Alix et au plus jeune homme. Les trois autres continuaient à s’occuper d’une voiture blanche qui avait encore une apparence neuve.
Mince, presque maigre, Alix était au début de la cinquantaine, fumait beaucoup. Il avait passé peu de temps avec Rose et sa sœur. Il les regardait toutes, elle, Lilas et leur mère, comme des étrangères. Les rares fois où ils s’étaient tous retrouvés ensemble, il n’avait presque rien dit, posant les yeux partout, découvrant, aurait-on dit, la maison penchée, décapée, qui craquait de partout. Il sentait toujours l’alcool. Rose le préférait ivre, il était de très mauvaise humeur sobre et elles devaient toutes se terrer pour ne pas écouter ses invectives.
Alix n’avait rien dit en voyant la maison se vider au fil des années de ses meubles, des quelques tableaux accrochés aux murs; Rose se demandait même s’il s’en rendait compte, lui qui ne s’y était jamais senti chez lui. Madeleine vendait les meubles un à un, ainsi que les bijoux qu’elle avait hérités de ses parents. Quand elle était encore en mesure de sortir, elle enveloppait tout ce qu’elle pouvait porter et se rendait chez un prêteur sur gages de la rue Monseigneur Guilloux, loin de chez elle. Rose était souvent tombée sur des reçus avec l’en-tête Le bon samaritain, maison d’affaires , rédigés d’une écriture peu sûre, avec seulement le prénom de Madeleine – elle devait refuser chaque fois de donner son nom de famille. L’objet confié était mentionné ainsi que la somme d’argent donnée et le montant des intérêts à payer toutes les semaines pour s’assurer que le bien ne serait pas vendu. Un sceau trempé dans de l’encre rouge authentifiait le tout. Madeleine n’avait jamais cherché à reprendre quoi que ce soit, elle dépensait l’argent, oubliait ou faisait semblant d’avoir oublié.
Le seul revenu de la famille était le loyer de l’ancien magasin des Labarre dans le centre-ville de Port-au-Prince. Ce bâtiment de deux étages situé sur la Grand Rue, non loin de la rue des Miracles, avait abrité pendant presque trois décennies un commerce d’ustensiles de cuisine, de verrerie et de toutes sortes d’objets pour la maison. Madame Labarre faisait même travailler des brodeuses et couturières qui la fournissaient en nappes, serviettes de table, tabliers, torchons. L’affaire avait périclité au fil des années, comme tous les commerces du centre-ville à cause de la constante insécurité qui y régnait, des coups d’état, de l’abandon progressif du bas de la ville par les commerçants. Ils n’avaient pas su, comme beaucoup, se relocaliser à Pétion-Ville. Ils avaient fini par louer le local, à un très bon prix pour l’époque, à un monsieur très affable, M. Jean-Baptiste, qui voulait ouvrir un magasin de pièces détachées pour voitures.

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