Le Héros obligatoire
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Description

A Agranta, Andrea, ingénieur dans une usine de produits électroniques dirigée par un général, était en train d'organiser un système politique semblable au système italien : un soi-disant compromis "historique" entre catholiques et communistes, en s'associant à un groupe d'ouvriers presque révolutionnaires. La série d'aventures -le pseudo- amour d'Andréa pour Hélène, son amitié ambiguë pour le général- réunit l'attachement du héros du roman à l'Auteur et l'attachement de ce dernier à la France où il avait vécu pendant plus de dix ans, en apprenant à connaître et à aimer la liberté.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2009
Nombre de lectures 39
EAN13 9782296671935
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0073€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE HÉROS OBLIGATOIRE
Giovanni Ruggiero


LE HÉROS OBLIGATOIRE


avec la collaboration de Abir Sondes Elabed


L’Harmattan
© L’H ARMATTAN, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-08049-2
EAN : 9782296080492

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Dans certaines pages le lecteur pourra être induit à confondre Agranta avec le Brésil. La ressemblance est casuelle, même si je connais bien ce pays que j’ai visité maintes fois pour des raisons inhérentes à mon travail de médecin. J’y ai toujours été accueilli avec libéralité et sympathie pour lesquelles je renouvelle ma gratitude.


G.R.
I LA TOUR MALADE
L’histoire commença ainsi, à la cantine, observant la tour par la fenêtre, Pietro dit :
« Cela fait des jours qu’elle ne fonctionne pas : qu’est-ce qu’elle a ? »
« La tour ? » répondit Andrea en souriant, « Qu’est-ce que tu veux qu’elle ait ? Elle est peut-être malade, il faut la soigner. Il est bizarre que ma section n’ait pas été informée officiellement. »
Ils continuèrent à en parler après le repas.
« Je veux m’en occuper personnellement ; je vais même y monter tout de suite. »
« Fais attention, » dit Pietro. « Il paraît qu’à la direction il y a un ordre écrit provenant directement d’Estela : ne pas agir jusqu’à l’arrivée des techniciens de Stockholm. » Puis il ajouta, soudainement inquiet : « Tu ne peux rien faire sans autorisation. »
« Je sais ; mais qu’en savent-ils à Estela de la tour ? Nos machines, c’est nous qui les connaissons, nous sommes leur cerveau. Je vais quand même donner un coup d’œil en haut et demain je téléphone à Santi. »
L’heure de fermeture était passée depuis longtemps lorsque Andrea se décida à descendre de la tour. Pietro l’attendait à l’entrée du grand bar en face des grilles de l’usine ; dès qu’il le vit, il alla à sa rencontre. Andrea semblait satisfait.
« Le problème, c’est de trouver les trous d’infiltration. »
« Ecoute, Andrea, j’ai téléphoné à Santi. Il paraît que la chose est directement gérée par le général. A ce point il vaut mieux que tu demandes d’être reçu immédiatement. »
« D’accord, mais avant allons boire quelque chose. »
Le bar était bondé d’ouvriers et d’autres employés. Pietro et Andrea réussirent cependant à s’approcher du comptoir. Pietro revint sur l’argument.
« Fais attention. »
« Mais tu plaisantes ou quoi ? Je suis ingénieur dans cette usine, oui ou non ? J’ai donc le droit, le devoir même, de m’occuper de la tour. L’autorisation viendra après. Du reste le général même a dit plusieurs fois que ces bureaucrates extrémistes lui faisaient horreur. »
Un jeune militaire, assis sur un tabouret près du leur, intervint légèrement mielleux.
« Vous en êtes vraiment sûr, ingénieur ? Le général vous a dit personnellement ces choses-là ? »
Andrea le dévisagea pendant quelques secondes : très maigre, impeccable, les cheveux blonds coupés en brosse ; il portait des lunettes de soleil encerclées d’or. Il lui répondit sans gentillesse :
« De quoi vous mêlez-vous ? Je ne vous connais même pas. »
Pietro paya, serra le bras de Andrea et l’entraîna vers la sortie.
« Fais attention. Le monde est plein de personnes malveillantes. »
Andrea remonta sur la tour le lendemain, il y retourna ensuite chaque jour, y travaillant comme un forcené, même le dimanche et souvent jusqu’à des heures tardives. En un peu moins d’un mois, les causes de la panne avaient été découvertes et la machine fonctionnait déjà, même si c’était à un rythme réduit. Andrea commença à préparer un projet pour la réparation définitive. Il invita Pietro et d’autres collègues au bar et fit déboucher une bouteille de mousseux.
« J’y suis arrivé. Maintenant je suis prêt à recevoir les fleurs du général. »
Mais c’est une amende qui lui arriva, accompagnée par une précise demande d’excuses pour son comportement inconvenant tenu aux égards de la Direction de l’usine. Sans aucun doute un beau cadeau de la part de ce maudit petit officier rencontré dans le bar. Andrea écrit une lettre de proteste au général et téléphona au directeur Santi en lui communiquant qu’il n’avait aucune intention de s’excuser. Santi avait éclaté de rire.
« Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Allez, sois tranquille : je m’en occupe ! »
Cependant, après un mois, suivit une sommation : s’il ne s’excusait pas avant dix jours, il serait suspendu de ses fonctions. Il la reçut un matin au petit déjeuner.
« Ça doit être une blague. Est-il possible que personne ne parle de mon travail pour la tour et que ce soit du domaine public ? »
Maria se leva, se pencha sur lui en parlant sur un ton persuasif.
« Ne serait-il pas mieux que tu l’écrives cette lettre ? Tu comprends bien qu’ils se moquent de la machine ceux-là, seul leur prestige les intéresse. »
Andrea répondit sèchement :
« C’est absurde. Absurde et injuste. C’est pour ça que je ne veux pas m’excuser. »
Il y alla au contraire et se dirigea immédiatement vers la tour. Un soleil oblique amoncelait à la cime de la machine une clarté opaque, de gros oiseaux voltigeaient, semblaient glisser sur sa peau exsangue jusqu’au jour précédent ; aujourd’hui son cœur recommençait à battre, la vie animait ses mécanismes.
Andrea s’attarda au bureau pour téléphoner à Santi. Le numéro était occupé. La pensée de Santi l’attendrissait presque. Il l’avait rencontré juste une semaine auparavant, lui avait offert une eau-de-vie.
« Elle m’est arrivée hier d’Italie. »
« Ah ! bon ? ».
« J’ai de la famille là-bas ; je suis Italien d’origine. »
Andrea subissait le charme du directeur technique. Son regard le séduisait, paradoxalement direct et fuyant, qui mettait comme en garde contre une intelligence mélangée à de l’affection. Dans l’esprit de Santi, compliqué, allusif, craintif vis à vis du pouvoir, la gemme du bon sens était cependant presque toujours présente pour qui savait la chercher. Comme une honnêteté involontaire. En fin de compte, Santi s’intéressait à la juste cause, il savait évaluer la qualité du travail. Il avait ri aussi de la sommation.
« Mais Santi, c’est un ultimatum. Ils m’ont donné juste dix jours de temps. »
« Mais, tu dois t’en foutre ! »


Pietro prit dans sa poche une feuille froissée et la tendit à Andrea :
« C’est Cestis qui l’a fait. J’ai réussi à me procurer une copie de sa lettre de dénonciation. »
« Je ne comprendrais jamais pourquoi Santi s’en sert. »
« Mais si, c’est lui qui a tout organisé ! La lettre, c’est lui qui l’a dictée à Cestis, on reconnaît son style. Quelle canaille ! il l’a fait envoyer directement par Cestis au général, sans qu’elle passe par lui selon la voie hiérarchique. Ainsi, il a évité d’être impliqué. Je t’ai toujours dit que tu avais tort de te fier de Santi. Il reste toujours du côté du pouvoir. »
Andrea lui rendit la feuille.
« Mais non. Il l’a fait par paresse, » dit-il péniblement. « Santi fait tout par paresse ou mieux encore, ne fait rien. »
Puis tout à coup il se leva pour lui téléphoner. A travers la porte vitrée de la cabine, il fit signe à Pietro de le rejoindre. Il lui passa le récepteur.
« Excuse-toi, » disait Santi joyeusement. « Ne t’en fais pas, je vais arranger tout ça. Mais quels cons ! »
Andrea raccrocha pensif avec la sensation désagréable d’avoir perdu son temps, d’avoir contraint inutilement Santi à mentir. Au fond, les lettres, les coups de téléphone, les colloques : quelle perte d’énergie ! Aucune décision de la bureaucratie, pour absurde ou criminelle quelle soit, ne sera jamais révocable. Le pouvoir est ignoble sous tous ses aspects. Santi s’y soumettait toujours, mais il était évident que parfois cela lui coûtait. Andrea était sûr qu’il voulait l’aider en réalité. Mais qu’il craignait aussi de ne pas y arriver. Dans sa position de dirigeant technique suprême, son avis favorable à Andrea aurait sûrement eu du poids, mais aussi alimenté des soupçons sur sa loyauté envers le général. Cependant, lorsque, comme dans le cas d’Andrea, il sentait pour la personne impliquée une sincère sympathie, Santi savait donner les conseils utiles pour trouver des solutions acceptables. Ses propositions de compromis avaient cependant le défaut d’être à sens unique : si l’opération ne réussissait pas, il n’apparaissait jamais neutre, mais ouvertement rallié au pouvoir. C’est pourquoi Andrea ne comptait jamais vraiment sur lui. Mais dans l’histoire de la tour, ce fut peut-être une erreur. Il aurait pu, en l’écoutant, devenir plus modéré, au moins au début, lorsque la controverse était surtout formelle et en réalité de peu d’importance.


Dans le bureau d’Andrea le général était à l’aise, assis confortablement dans un fauteuil en osier ; son profil projetait sur le mur l’ombre de la table à dessin disposée verticalement. Il la désigna du doigt.
« On dirait un chevalet de peintre, n’est-ce pas ingénieur ? »
Ce matin-là, étrangement, le général n’était pas en uniforme, ou plutôt il portait l’uniforme des militaires en civil : pantalon de flanelle grise, veste de sport à carreaux.
« Voyez-vous ingénieur, ma disponibilité est prouvée par ma présence ici. »
« Allons, mon général, vous savez très bien que cette histoire est absurde, que je me présente pour une question de principe. Mon problème devrait au contraire en entraîner un autre de caractère général. Le système de direction de cette usine, basé sur une bureaucratie très rigide, est, pardonnez-moi, stupide et offensif. Non seulement pour les dirigeants, mais aussi pour les ouvriers. Pourquoi ne profitez-vous pas de cette occasion pour le modifier ? »
Le général jouait avec un crayon.
« Peut-être… De toute façon, ingénieur, vous êtes un employé. »
« Etre employé ne veut pas dire être esclave, général. Pourquoi ne pas en parler, en discuter ? Je pensais que quinze années de travail m’en donnaient le droit. Un travail pas si mauvais que ça. »
« Mais que dites-vous ingénieur ? Tout le monde sait que vous êtes un des meilleurs techniciens de tout le pays dans votre domaine. »
Il se leva, il était grand et se tenait droit. Il sourit en posant une main sur l’épaule d’Andrea d’un geste cordial. Il se dirigea vers la grande fenêtre, fit mine de l’ouvrir : puis il se tourna, élargissant les bras.
« J’oublie toujours qu’elles sont fermées hermétiquement. Nous allons devenir esclaves de l’air conditionné. »
Il revint vers Andrea.
« Vous savez bien que je pense qu’il faut surtout évaluer le rendement. Mais dans ce cas précis j’ai été obligé d’agir ainsi. »
« Mais par qui ? De plus, les autres dirigeants sont opposés à des mesures disciplinaires, au moins lorsqu’ils parlent avec moi. »
« Vous voulez dire qu’ils n’ont pas le courage de dire ce qu’ils pensent. Voyez-vous, si vous étiez immédiatement venu me voir, je vous aurais expliqué. Malheureusement votre geste a été interprété par certains comme une critique au régime ; la chose risque de sortir des limites d’une affaire interne à l’usine. »
Andrea se mit à rire :
« Général, vous ne pensez quand même pas au Conseil Militaire ? »
« Ne riez pas, je vous en prie. Je pense justement à cela : et j’en suis désolé car dans ce cas la suspension ne pourrait pas être inférieure à six mois. Mais nous avons le temps. Cependant pensez-y, faites le nécessaire pour que cette histoire finisse le plus vite possible. Au fond on vous demande seulement des concessions formelles. Bon, au revoir ingénieur, occupez-vous plutôt de votre travail, de vos machines qui ont besoin de vous. »
Le général se dirigea vers la porte. Andrea le poursuivit.
« Général, écoutez-moi s’il vous plait. La tour est presque réparée, je ne peux pas l’abandonner juste maintenant. »
Le général sourit.
« La tour ? Ah oui, quelqu’un m’a dit que c’est ainsi que vous l’appelez. C’est beau, ça exprime de la tendresse. Mais, six mois passent vite. »
« Vous parlez comme s’ils m’avaient déjà condamné. Allons, parlons-en sérieusement. La suspension est une injustice, un abus même, mais ce n’est pas cela qui m’intéresse maintenant. Je suis arrivé au dernier stade de la carburation. Laissez-moi travailler, au moins la nuit. Sans salaire, sans garanties. Laissez-moi finir mon travail. »
« Je le voudrais, croyez-moi ingénieur. Mais la direction de l’usine y est opposée. »
Il ouvrit la porte. Il s’arrêta sur le seuil, se retourna pour regarder Andrea qui sauta presque à ses côtés.
« Général, mais vous ne vous rendez donc pas compte que votre système fuit de toute part ? que la police, la torture ne suffisent plus, que les opposants commencent à vous glisser entre les doigts. En un mot, vous ne vous sentez pas un peu morts, momifiés ? »
« Ingénieur ne dites pas d’énormités. Nous sommes seuls à être vivants dans le monde d’aujourd’hui. Nous construisons, progressons dans l’ordre et dans la sécurité. Nous souffrons de la léthargie des sois-disant démocraties qui se laissent un jour ou l’autre enfoncer dans les sables mouvants du byzantinisme politique, de la permissivité.
Nous ne végétons même pas dans l’hypnose de ces autres démocraties qu’ils appellent populaires et où l’homme est un cobaye. Je comprends cependant votre situation psychologique ; mais écoutez mon conseil, réfléchissez-y bien. Nous pouvons encore tout arranger. »
Hélas ! Andrea reçut le lendemain l’ordre de se présenter devant le Conseil. Les journaux reportèrent la nouvelle en entrefilets froids et hostiles : l’ingénieur Ventura avait trouvé dans l’administration publique des conditions de travails idéales. Il la remerciait avec arrogance et présomption.
Andrea téléphona à Pietro en pleine nuit.
« Excuse-moi, mais j’ai vraiment besoin de te voir. »
« Je passe te prendre. Descends dans vingt minutes. »
Pietro, qui habitait de l’autre côté de la ville, attendait déjà lorsque Andrea sortit. Il ouvrit la portière de la voiture.
« Monte. Non attends, je descends. Marchons. Pourquoi ne pas reprendre le rite de nos promenades comme quand nous étions jeunes ? »
ils s’étaient connus à l’Université, avaient étudié ensemble pendant nombre d’années. Lorsque Andrea avait rencontré Maria qu’il épousa tout de suite, lui et Pietro commencèrent à se voir un peu moins. Pietro vivait avec sa mère. Il devint vite ami de Maria qui voyait son amitié avec Andrea très positivement.
« Allez ! Dehors vous deux. Les amis doivent rester seuls plus que les amants. Rentrez tout de même pour le dîner ; évidemment tu restes avec nous Pietro. »
Andrea et Pietro sortaient souvent après dîner. Leurs destinations préférées étaient Soles et Ladema. Varema fatiguait Andrea : la plage, splendide mais peu étendue en largeur, était envahie par le vacarme de la rue sauf pendant les orages soudains lorsque le vent provenant du large couvrait tous les bruits de sa sinistre lamentation. Mais cette nuit-là, l’océan, invisible dans l’obscurité totale, était calme, enveloppait de sa respiration le bord de plage silencieux. Pietro et Andrea se taisaient comme s’ils attendaient, pour s’affronter, le matin qui arriva soudainement, faisant scintiller la mer, faisant saigner le sable qui se réchauffa. Andrea s’y laissa glisser sur les genoux, puis s’y coucha. Pietro s’accroupit près de lui.
« Bon Dieu ! Pietro, c’est incroyable : le Conseil Militaire se réunit dans une heure. Le général m’a téléphoné. Il m’a proposé une amende symbolique à la place des mesures de cessation d’activité, si j’envoie immédiatement la lettre d’excuses. Ensuite, je m’expliquerai au Conseil. »
« Et qu’as-tu répondu ? »
« De dire au Conseil d’avoir honte. »
Andrea hésita, puis reprit péniblement :
« Pietro, j’ai raison, non ? Tu le penses toi aussi ? »
« Bien sûr, lève-toi maintenant, rentrons. Essaye de rester tranquille ; beaucoup sont avec toi, tu deviens un peu le symbole d’une rébellion. »


A l’échéance des six mois Andrea fut définitivement éloigné de l’usine. Il restait cependant dans les rôles du personnel dirigeant, sans salaire. Cette situation de faveur avait été obtenue par Santi, sans trop de complications il est vrai, parce que le général avait de la compréhension pour Andrea, et même une certaine sympathie. La situation n’aurait cependant pas duré longtemps. Beaucoup de membres du Conseil Militaire faisaient pression pour l’expulsion.
Andrea continua à lutter pendant près d’un an, puis il cessa soudainement. Ses contacts avec le monde extérieur se réduisirent au minimum, il voyait seulement Pietro, échangeait avec sa femme et sa fille peu de mots. Il passait la plus grande partie de son temps dans son bureau. Il en sortait à l’heure des repas pour peu de temps, et parfois il se faisait porter un plateau par Maria. Il restait longtemps sur le balcon, sans se soucier de l’humidité, du froid. Il trouva un jour deux lettres sur son plateau. Il les lut avidement, ouvrit la porte en criant.
« Maria, voici la lettre que j’ai reçue de Palo Alto. C’est le plus grand centre des Etats Unis, et peut-être du monde. Ils publient mon compte-rendu sur la tour. Comment peuvent-ils m’empêcher de travailler ? Tu verras, ils cèderont. Santi même en est sûr. Il a reçu la copie de la lettre ; il m’a écrit pour me dire qu’il la portera lui-même au général. »
La lettre ne fut jamais prise en considération. Santi téléphona à Maria en lui expliquant le durcissement du général à cause de la situation politique du pays : la crise économique était lourde, pour la combattre le gouvernement devait se montrer inflexible. Mais, sans aucun doute, dans quelques mois, les choses auraient changé. Et sûrement alors…


Lorsque Maria lui parla de ce coup de téléphone, Andrea répondit :
« Même le général a ses problèmes, il faut le comprendre. »
Maria était furieuse.
« Ah ! Vraiment ? ! Et puis quoi encore ? Tu vas bientôt le suivre au lit le général, aux toilettes ? Arrête ! Eh ! Je te parle. Secoue-toi ! »
Andrea était couché sur le pont et contemplait le ciel. Mais l’extase fut interrompue par un remue-ménage. Un homme était tombé en mer. Andrea plongea dans l’eau glacée où apparaissait et disparaissait une tête chenue. Andrea sentit une forte douleur dans la poitrine, il craignit que le froid puisse le tuer. Il nagea alors plus lentement, s’arrêta, revint vers le bateau où l’homme avait déjà été sauvé.
Andrea se réveilla, déçu de son rêve. Il était calme cependant. Bien sûr son comportement avait été décourageant, mais c’était mieux ainsi que de se noyer stupidement, n’est-ce pas ?!


Pietro sortit du bureau d’Andrea, suivi d’une Maria désespérée.
« Mais pourquoi s’obstine-t-il ? Il est sans travail depuis deux ans, nous n’avons presque plus d’argent. Nous avons vendu la voiture, la villa. On vendra aussi le frigo, le lit et notre âme damnée ! Pardonne-moi cette hystérie. Que t’a-t-il dit ? »
« Rien, il ne parle pas. Il doit avoir la fièvre. Il est si maigre. Cela fait une semaine qu’il est enfermé là-dedans, tu m’as dit ? »
« Et depuis trois jours il n’ouvre même pas pour manger. Que va-t-il arriver, Pietro ? »
« J’ai peur qu’il ne faille s’adresser à des médecins. Ils le convaincront… ils viendront le prendre. »
« Mon Dieu ! » s’écria Maria. « Le faire renfermer dans un asile ? Ton ami ? Mais que fais-tu, qui veux-tu tuer ? Mais qu’est-ce que je raconte ? Je suis folle ! »
Andrea n’entendait pas derrière la porte. Ses pensées se concentraient sur la tour. Depuis combien de temps l’appelaient-ils ainsi ? Il lui semblait que c’était lui à avoir proposer ce nom. L’essai était à peine terminé, les ouvriers étaient curieux.
« Ingénieur, mais qu’est-ce que c’est cette machine en réalité ? Un accumulateur non ; un ordinateur non plus. Ils ne pouvaient pas la faire plus petite ? »
En effet, y monter était fatigant et un peu rude de part la hauteur – presque vingt mètres-, une série de montes charge et d’escaliers étroits et raides.
« Mais regardez ! Ce n’est pas une machine, c’est une tour. Elle sert à nous protéger, elle nous fait voir à temps, les ennemis. »
Ainsi la tour était restée un symbole affectif, une allusion au lien entre les machines et les hommes qui y travaillaient.
Deux infirmiers vinrent le chercher : Maria, Pietro et la petite fille restèrent immobiles près de la sortie pendant que les habitants de l’immeuble, curieux, se penchaient sur la cage d’escalier.
A hôpital, le médecin lui demanda gentiment de lui donner le bras.
« Mais je vous dis que ce n’est pas nécessaire. »
« Calmez-vous. Ce n’est qu’une injection pour vous faire dormir. »
« Mais qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai tué quelqu’un ? J’ai menacé quelqu’un au moins ? »
« Ingénieur, cela fait un mois que vous ne sortez pas de votre chambre, vous ne mangez presque rien, vous ne parlez pas à votre femme et à votre fille. »
« Je ne peux donc pas monter aux cieux tout seul ? »
« Vous voyez, ingénieur, que j’ai raison ? Laissez-vous faire. »
Andrea eut le temps d’identifier les murs blafards de la petite chambre propre, une chaise en plastique près de la fenêtre, le lit chromé, un trépied avec des flacons suspendus. Il connut ensuite une obscurité probablement semblable à celle de la mort, rien d’autre donc qu’une longue absence, une parenthèse sans fin, mais pas une vraie attente. Une réalité négative mais sereine, sans les angoisses qui sont toujours aux aguets pendant la vie lorsqu’on est seul.
Un matin, il reconnut la fenêtre et le soleil qui se brisait contre les stores, il sentit une légère brûlure dans le creux de son coude où apparaissaient les bourgeons rougeâtres des piqûres. Il se revit alors, cette fois dans un sommeil naturel, revenir dans ce rien, le peupler de silencieuse infirmière, le remplir d’aiguilles qui cherchent ses veines, de sondes qui le nourrissent superficiellement. A son réveil il eut des difficultés à soulever sa tête enfoncée dans un volumineux coussin mou. Il était très fatigué, vigilant toutefois, prêt pour le colloque avec le médecin qu’il prévoyait et qui se passa peu de temps après. Le médecin était satisfait, cette brève cure de sommeil avait sûrement été une bonne idée, l’ingénieur s’en rendait certainement compte. Du reste, déjà pendant un entretien précédent, deux jours auparavant, les signes d’amélioration étaient évidents. Andrea ne se souvenait pas de cette première rencontre, mais il ne s’en souciait guère. Rien en fait ne lui semblait important, à part, justement, avoir connu ce rien qui ressemblait à la mort. La mort était un peu plus mystérieuse, mais pas redoutable en tout cas. Il avait de toute façon appris de cette expérience la certitude qu’il ne se serait jamais tué. Il y pensa intensément, sans complaisance cependant ni excessive émotion.
Le lendemain Pietro vint le chercher. Une semaine s’était écoulée depuis son entrée à hôpital. Andrea était incrédule.
« Je peux sortir ? »
« J’en ai pris la responsabilité. Comme du reste celle de te faire hospitaliser. Maria est là, dehors, ne sois pas méchant avec elle, elle a eu très peur. Moi aussi. »
« Je me rends compte. »
Il salua le médecin avec cordialité :
« Merci, docteur : vous verrez, nous ne nous rencontrerons plus »
En sortant de l’hôpital, il se compara à un faux oiseau, parce qu’il n’avait plus envie de voler.


Andrea se leva soudain, déplaçant avec un coup de pied le fauteuil sur lequel il traînait depuis des heures une paresse irrascible. Il était seul, Maria était sortie tôt avec leur fille. Pietro aussi était absent, il avait accompagné dans un village à la périphérie d’Agranta son équipe de football qui prenait part à un tournoi de jeunes. Il descendit les escaliers en courant, tomba juste en sortant sur l’autobus qu’il prit presque automatiquement. Il s’assit au fond dans l’angle. L’autobus longeait le bord de mer ultramoderne bordé de pelouses, traversé par de petits ponts pour piétons. Les belles maisons des quartiers résidentiels défilaient avec leurs entrées fleuries gardées par des sentinelles armées. Il y en avait d’autres devant les banques, les magasins élégants, des jeunes hommes aux hanches étroites, aux longues jambes jaunies par les bottes en plastique, leur casque ombrageait leur visage d’enfant que la sous-mentonnière rendait cruel. Les soldats étaient disséminés dans les points névralgiques de la ville enveloppée par les ondes de leurs talkies-walkies comme dans une toile d’araignée invisible. Quand même !, pensait Andrea, cette ville est constamment en fête. Mais la joie et la musique sont sous contrôle, le rythme des danses peut se transformer subitement en une lugubre cantilène de fusils mitrailleurs.
Il descendit de l’autobus au centre-ville. Il était excité ; il erra longtemps au milieu du vacarme des klaxons, des sirènes de la police et des ambulances. Frôlant le trottoir, une mobylette qui allait vite l’effleura.

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