Le Mulâtre
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Description

Au croisement de deux époques et de deux esthétiques, Le Mulâtre (1834) passe d'un coup des aspirations de la philosophie des Lumières aux visions des Romantiques et de la sensibilité du "bon sauvage" dévoué à son maître à la démesure du "nègre primitif". Ce dernier, bien que libre, n'a pas droit à la femme (blanche) adorée et tombe dans la folie la plus violente. Le Mulâtre raconte sa désintégration psychique tout en explorant les conséquences.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2009
Nombre de lectures 115
EAN13 9782296928411
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0163€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE MULATRE
COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.


Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur. »
Sony Labou Tansi


Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume
Aurore Cloteaux
(pseudonyme d’Honoré de Balzac
et A. Lepoitevin de l’Égreville)


LE MULATRE


Présentation d’Antoinette Sol
et Sarah Davies Cordova


L’HARMATTAN
En couverture :
« Le Mulâtre patriote », Musée d’Aquitaine
© Mairie, Bordeaux ; photo J.-M. Arnaud


© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09256-3
EAN : 9782296092563

Fabrication numérique : Socprest, 2012
INTRODUCTION

par Antoinette Sol
et Sarah Davies Cordova
Des mêmes auteurs

Antoinette Sol :

Textual Promiscuities : Eighteenth-Century Critical Rewriting , Lewisburg : Bucknell University Press (Londres : Associated University Presses), 2002
« Histoire(s) et traumatisme(s) : l’infanticide dans le roman féminin antillais », French Review , 81.5 (April 2008), pp. 86-106
« Genre et historiographie. Quelques réflexions sur Élisabeth-Charlotte-Pauline de Meulan Guizot, romancière, journaliste et historienne (1773-1827) », Histoire d’historiennes , éd. Nicole Pellegrin, Saint-Étienne : Presses de l’Université de Saint-Étienne, 2006, pp. 265-283
« Trials and Tribulations : Readings and Misreadings of the Revolutionary Body in French Women Novelists, 1792-1799 », Illisible. Écho : croisement des langues et des cultures / A polyglot and cross-cultural journal , http://www.echopolyglot.com/ (févr. 2004), ou http://langlab.uta.edu/cultural_constructions/200705/HTML/sol.htm (jan. 2009)

Sarah Davies Cordova :

Paris Dances : Textual Choreographies in the Nineteenth-Century French Novel, San Francisco : International Scholars Publications (Rowman and Littlefield), 1999
« Raisonner ou résonner ? Expressions de l’Histoire et je(ux) de la mémoire dans les récits féminins haïtiens contemporains », Le Roman haïtien : intertextualité, parentés, affinités, éd. Yves Chemla et Alessandro Costantini, Interculturel Francophonies , 12 (nov. -déc. 2007), pp. 123-140
« Romantic Ballet in France, 1830-1850 », in Cambridge Companion to Ballet , éd. Marion Kant, Cambridge : Cambridge U.P., 2007, pp. 113-125
« Gothic Opera as Romantic Discourse in Britain and France : a cross-cultural dialogue » (avec D. Long Hoeveler) in Romanticism : Comparative Discourses , London : Ashgate Press, 2006, pp. 11-34
INTRODUCTION
Comment lire Le Mulâtre , ce roman tragique en quatre tomes, annoncé dans la Bibliographie de la France le 6 mars 1824 et signé par une certaine Aurore Cloteaux ? Comment interpréter ce récit qui débute comme un roman de sensibilité et se termine en roman frénétique ? La transformation qui s’opère dans le personnage central de Féo, chez lequel une tendre sensibilité se métamorphose en passion dangereuse et folle avant de s’incarner dans le tempérament froidement calculateur de son fils, le mulâtre, situe-t-elle le roman simplement dans le romanesque, ou porte-t-elle une signification idéologique raciste ? Ce roman dont la diégèse épouse deux visions du monde évoquant les données du siècle des Lumières et les préjugés du dix-neuvième siècle, serait-il témoin de l’angoisse des présumés méfaits de la mixité des races ? Serait-il un soutien de plus à l’idéologie d’une hiérarchie sociale destinée à justifier la restauration de l’esclavage de certains peuples jugés inférieurs ? Cherche-rait-il sa voix romanesque du côté du mélodrame et de l’horreur naturelle ou de celui de la vision méphistophélique du roman noir influencé par les textes d’outre-Manche tels The Mystèries of Udolpho d’Ann Radcliff, Le Moine de Matthew Lewis, ou Melmoth, l’homme errant de Charles Robert Maturin ? Serait-il peut-être même sous l’influence des romans sentimentaux comme Clarissa de Samuel Richardson ou des romans sortis des faits divers comme Robinson Crusoé de Daniel Defoe ? Ou encore s’affilierait-il au roman d’enfance rendu populaire par Pigault-Lebrun et Ducray-Dumenil ?
Que signifie Le Mulâtre lorsqu’il paraît être le produit d’un écrivain qui n’ose y apposer son propre nom, et qui le rédige grâce à une ou plusieurs aides à l’écriture ou « teinturiers » que la coutume a entériné sous la nomination de « nègres », pour finalement en donner la responsabilité à une femme : Aurore Cloteaux ? Serait-ce un moyen de faire passer sa narration monologique comme le produit d’une pensée féminine qui permettrait une forme d’amnésie politique coloniale et abolitionniste puisque, selon le lieu commun, toute femme auteur ne se préoccupe que de questions d’amour {1} ? Ou serait-il tout simplement une tentative d’exploiter la popularité du roman féminin pour en vendre plus d’exemplaires ? Comment comprendre ce silence ou cette « amnésie coloniale » qui néanmoins n’exclut pas la représentation du Noir et du « mulâtre » comme des monstres de la cruauté et qui enjoignait les lecteurs à faire le lien avec les descriptions des attaques meurtrières des rebelles de Saint-Domingue paraissant dans la presse de l’époque ?
Le titre nous livre la clé et recèle le code pour comprendre non seulement le sujet romanesque de ce texte mais aussi son esthétique. Le mot mulâtre vient du portugais mulato , ou métis, signifiant quelqu’un qui est issu d’un métissage du Noir et du Blanc. Mais les termes métis et métissage portent une valeur dans plusieurs domaines en dehors de la biologie comme dans le domaine de la sociologie ou de la littérature par exemple. L’esthétique de la mixité et du métissage domine dans ce roman, alliant l’hybridation biologique à l’hybridité littéraire. C’est donc une esthétique du métissage qui règle au propre et au figuré l’univers romanesque du Mulâtre : un métissage à la fois du fils des deux personnages principaux Féo et Stéphanie, dite Sténie, du ton ou du registre du roman et même de la genèse du roman qui se cherche en tant que genre littéraire avec sa mixité de plagiat, d’intertextualité, d’emprunts et de récits divers. En un écho étrange, il est à noter que l’identité de l’auteur de ce texte s’apparente aux doutes que l’apparence du jeune mulâtre évoque dès sa naissance. Sa paternité, bien qu’évidente au lecteur, est dissimulée derrière un discours scientifique qui explique comment la filiation de l’enfant donnerait de telles traces et signes physiologiques au corps du fils de Sténie et de son mari, le comte de Clémengis {2} . La préface du roman dévoile et cache la paternité du texte derrière un discours littéraire d’auteure et trace une affiliation avec la tradition féminine du roman.
Le Mulâtre : le récit
La trame du récit s’étend sur une période d’une vingtaine d’années et comprend trois générations de personnages. L’époque pendant laquelle l’histoire se déroule s’avère difficile à déterminer en raison de l’absence de date ou de référence aux événements de l’époque, que ce soit à la Révolution française ou aux révoltes et à l’indépendance de Saint-Domingue/Haïti en 1804. De plus ni l’abolition de l’esclavage par la Convention, ni sa réimposition par Napoléon en 1802 et les débats qui accompagnent ces revirements ne transpirent sur la page diégétique du roman ou dans les apartés de la narratrice. Les rares indices temporels se trouvent au début du texte dans le premier chapitre contenant une brève sociologie de la société des colons des Amériques avant la révolution qui, selon Régis Antoine, offre « en trompe-l’œil une assise au texte d’autant plus réaliste que la suite relèvera du frénétisme échevelé » {3} , et qui indique une intrigue antérieure aux événements en France et en Haïti de 1789 à 1804. Dans le douzième chapitre du premier volume, l’auteur fait allusion aux obligations militaires d’un des personnages au service du roi qui est appelé par son ministre à se mettre à la tête d’une des brigades d’un camp d’observation de l’armée du Rhin dès la fin du premier tome.
La première génération est composée de M. Merval de Savenage et du docteur Vincent, ainsi que des parents de Féo, esclaves des Merval à Saint-Domingue. Stéphanie Merval, son futur époux, le comte de Clémengis, et l’esclave fidèle, Féo (qui leur sauvera la vie à plusieurs reprises sans cependant faire partie des marrons ou des rebelles de l’île comme Bug-Jurgal dans le roman de Victor Hugo), forment la deuxième génération, tandis qu’Étienne (le fils issu du viol de Sténie) et la fille du couple Clémengis, Eugénie, ainsi que le pupille de M. Merval, Jacques de Kervens (qui épousera Eugénie) représentent la troisième. Par son affirmation de l’importance de la parenté de sang qui trouve son point de mire dans la filiation des trois familles de souche française mises en relation par le mariage et dont l’authenticité est garantie par le sens de l’honneur du père et du mari de Sténie ainsi que la religiosité de celle-ci et sa sincérité affective et sensible, Le Mulâtre s’insère dans le discours qui soutient les privilèges de l’Ancien régime. Cependant ce schéma, peuplé de personnages mus par le code de l’honneur du système féodal dont les vestiges sont toujours en vigueur au dix-huitième siècle, est remis en question lorsque le roman dévie de la sentimentalité pour passer au vitriol. On voit alors apparaître des tactiques communes aux intrigues vengeresses. Ce changement de ton situe le roman dans le courant du genre gothique et représente l’insécurité ressentie en métropole à la suite de la révolution haïtienne.
L’auteur situe son récit sur deux îles riches en symboles : d’une part celle, paradisiaque, de Saint-Domingue {4} et, de l’autre, l’île damnée figurée par le château isolé {5} où se déroule la lutte entre les forces de la nature et les forces culturelles et civilisatrices. La trajectoire de l’utopie allant de la vie coloniale de Saint-Domingue à la dystopie en France traverse tout le roman, car petit à petit la hiérarchie raciale et sociale est déstabilisée par le comportement relâché des familles Merval et Clémengis en réaction à l’héroïsme initial de Féo. À l’ignorance du danger de la puissance des passions et de la paternité du mulâtre s’ajoute la naïveté émotionnelle et sexuelle imputée à Féo {6} ainsi que sa méconnaissance de la véritable nature des forces qui, ensemble, contribuent au destin tragique des uns et des autres. Bien que la peur de la contamination sociale et culturelle issue de l’avatar biologique ne soit qu’implicite, elle hante les pages du roman au cours desquelles s’élabore le dérèglement des passions de Féo et de son fils Étienne. Toute la discussion philosophique entre M. Merval, le colon éclairé, et le docteur Vincent, le Pangloss de ce roman, qui a trait à l’éducation de l’ex-esclave et à sa place dans la société, fournit l’arrière-plan sur lequel les actions perfides, dissimulées, sauvages et torturées de ce dernier se déroulent {7} . De même, l’effet du secret de la paternité d’Étienne sur les sentiments maternels et l’éducation affective du fils forment le fondement de la connaissance et de la volonté du mal qu’éprouve Étienne et qui opèrent même avant que son père biologique ne lui révèle son origine paternelle et criminelle. Son expertise en matière de cruauté et de volonté du mal tient du prodige. Dans la question du mal Étienne se montre précoce ; l’aspect non motivé de son comportement n’est pas à négliger. C’est-à-dire que l’origine du mal se trouve non pas dans la révélation de ses origines qui donnerait un mobile compréhensible sinon excusable pour son comportement, mais dans sa nature même. Avec ce portrait d’Étienne, on passe d’une tradition négrophile à un nouveau courant négrophobe.
La deuxième décennie du XIX e siècle amenait un changement d’attitude envers les gens de couleur. La littérature dite négrophile qui en France avait connu ses débuts avec la traduction en 1745 d’ Oroonoko (1688) d’Aphra Behn, un des romans anglais les plus lus au XVIII e siècle {8} , changea la perspective. L’esclave, en tant que figure littéraire qui avait symbolisé pour les philosophes les excès de l’autorité royale, devint figure d’aliénation, de mélancolie, de rébellion et d’exil pour les Romantiques {9} . Ajouter le mélange de l’angoisse face à l’impureté et à la dégénération morale qui devaient provenir du mélange de sangs « blanc » et « noir », de la thématique du danger des passions et de la polémique de l’éducation qui lie le roman aux débats du siècle précédent, situe bien Le Mulâtre dans son temps et en fait un des premiers romans à traiter de la question de la promiscuité des races sur le sol français. À l’instar d’ Ourika (1823) que Claire de Duras venait de faire publier, il met en scène, à sa façon, un Africain acheté, affranchi, et transplanté en France en articulant les problèmes psychologiques qu’entraînent ce déplacement culturel et ce genre de socialisation. Les œuvres de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, d’André Grasset de Saint-Sauveur, de Sophie Doin ou de Victor Hugo, par exemple, qui localisent leurs intrigues dans les (ex-) colonies des Antilles ou de l’Océan Indien {10} , expriment aussi l’anxiété que cause la mixité des races ainsi que les effets d’une idéologie racialiste naissante que le peintre guadeloupéen Guillaume Guillon-Lethière, le compositeur le chevalier de Saint Georges {11} , les générations successives des Dumas, et tant d’autres restés dans l’anonymat ont pu ressentir en France à cette même époque.
Le Mulâtre : contexte historique
Si on chantait en littérature la noblesse d’âme et les injustices pratiquées contre les esclaves, la réalité est tout autre au niveau de l’administration royale {12} . Tout au long du XVIII e siècle de nouveaux règlements viennent s’ajouter au Code noir initialement promulgué par Louis XIV en 1685 pour, disait-on, protéger l’esclave d’abus. Ceux-ci ne cessaient d’approfondir l’abîme qui se creusait entre Noirs et Blancs dans les colonies mais aussi en Métropole où le nombre croissant d’esclaves, d’affranchis et de Noirs libres angoissait le gouvernement. Selon Dieudonné Gnammankou, on peut compter vers 1735

quelque quatre mille esclaves noirs bien que les lois interdisent l’esclavage sur le sol français. Vers la fin du XVIII+ siècle, ils sont environ une dizaine de milliers auxquels il faut ajouter quelques milliers de Noirs libres… En France, des Noirs de condition servile qui avaient épousé des Françaises réclamaient et obtenaient parfois leur liberté malgré l’opposition farouche des lobbies de colons. Dès 1716, le maire de Nantes réclame l’interdiction aux Noirs d’épouser des Françaises. Le Conseil Royal d’État expose alors la position du gouvernement dans un Édit d’octobre 1716 sur l’entrée des Noirs en France {13} .

Selon les articles de l’Édit de 1716, les gens de couleur libres devaient se déclarer devant leur parlement {14} . La Déclaration de 1738 supprime le droit d’un esclave de se marier sur le sol français même avec l’accord du maître. Elle requiert que l’esclave soit déclaré et qu’il limite son séjour en France à trois ans. Si le propriétaire violait la loi, l’esclave ne serait plus libéré d’office, comme le stipule l’Édit de 1716, mais renvoyé aux colonies. En 1763, le Duc de Choiseul, ministre de la marine, dans une lettre à François-Xavier Lebret, l’intendant de Bretagne, révèle que le roi, concerné par le nombre d’esclaves en maisons privées et en apprentissage, juge indispensable qu’ils rentrent tous aux colonies avant le 15 octobre 1763 pour mettre fin aux désordres {15} et à la communication avec des Blancs dont la conséquence est la mixité des races. Il faut bien noter que l’application de ces lois fut inégale, variable selon le lieu et le moment. En effet, la réponse des négociants de Nantes au roi démontre les contradictions de l’époque car ils veulent, d’une part, limiter sinon exclure les « gens de couleur » tout en maintenant leur « propriété » en France, et d’autre part, soutenir la traite et accroître la population des Noirs dans les colonies.
L’interdiction des mariages entre Noirs et Blancs suit la mise en vigueur de la Police des Noirs en 1777 qui régit dorénavant tout comportement selon des catégories de race, avec la substitution des déterminations de couleur de peau remplaçant le lexème jusqu’alors commun d’« esclave » {16} . Bien que la Révolution française abolisse ces codes et polices, ce répit est de bien courte durée puisqu’ils sont remis en vigueur dès 1802 avec la réimposition de l’esclavage par Napoléon Ier. Très vite le retour en 1804 d’environ six mille colons français avec leurs préjugés et l’amertume d’avoir été chassés de Saint-Domingue, dorénavant Haïti, envenime le débat qui, selon Pruitt, avait moins à voir avec la question de l’existence de l’esclavage en France – car il existait – mais plutôt avec des limites de l’esclavage. « Le public qui avait approuvé la Révolution et, ponctuellement, l’abolition de l’esclavage, affirme-t-on ailleurs, demeurait peu enclin à reconnaître la liberté, l’égalité et la fraternité des Noirs {17} . » Néanmoins, si pendant les vingt premières années de l’indépendance de Saint-Domingue et devant la violence qu’entraînait la restauration de l’esclavage dans les colonies, le discours abolitionniste parlait d’une voix moins forte, elle s’entendait quand même, et cela surtout à partir des textes des femmes {18} .
Ces discussions et travaux coïncident cependant avec le développement d’un racisme scientifique qui répond aux ambiguïtés inhérentes à cette discussion sur la liberté suite aux événements politiques des révolutions, de l’Empire et surtout de la Restauration {19} . En 1815, les zoologues Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et Georges Cuvier reçoivent Saartjie Baartman au Muséum national d’histoire naturelle, procèdent à son exhibition et à son examen et finissent par déterminer qu’elle prouvait l’infériorité de certaines races en raison de la forme de son crâne {20} . La modernité du Mulâtre rend le roman inséparable de ces débats qui faisaient rage en France et influençaient les décisions en rapport avec la reconnaissance de l’État d’Haïti qui perdurèrent jusqu’en 1825 lors de l’accord donné par Charles X basé sur une indemnisation exorbitante (le premier exemple d’une prétendue dette du tiers-monde) causant l’effondrement de l’économie haïtienne {21} . L’hostilité des colons blancs du banc des ultraconservateurs envers cette reconnaissance encourage le développement des stéréotypes alliés aux catégories de race et de couleur. Déjà au dix-huitième siècle, Voltaire, qui bénéficiait d’apports financiers importants de l’esclavage {22} , avait exprimé le fait que les « mulâtres » appartenaient à une race bâtarde et que les « nègres » n’étaient que des animaux, alors que le mathématicien et naturaliste Georges Louis Leclerc, comte de Buffon, affirmait que les « nègres » manquaient d’esprit mais jouissaient de beaucoup de sentiments {23} .
L’existence du mulâtre vient troubler une vision transparente d’un monde constitué d’Européens (blancs) d’un côté, d’Africains (noirs) de l’autre. Le métissage était vu avec suspicion de la part des Noirs et des Blancs, à quelques rares exceptions près, dont celle représentée dans le roman anonyme, La Mulâtre comme il y a peu de blanches (1803). Nombre de documents comme la Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue (1797) de Moreau de Saint-Méry, qualifient les mulâtres d’hybrides instables, moralement et physiquement dégénérés {24} , de même que des pamphlets de l’époque comme les « Réclamations des Nègres libres. Colons Américains » revendiquent une politique de la supériorité de la pureté du sang qui témoigne de la diffamation et du dénigrement du mulâtre :

Le Nègre est issu d’un sang pur ; le Mulâtre, au contraire, est issu d’un sang mélangé ; c’est un composé du Noir & Blanc, c’est une espèce abâtardie. D’après cette vérité, il est aussi évident que le Nègre est au-dessus du Mulâtre, qu’il l’est [ sic ] que l’or pur est au-dessus de l’or mélangé. (Paris, 1791)

Dès la Restauration, le métissage,

qu’il soit biologique ou culturel […,] devient une préoccupation littéraire de premier plan […]. Cependant, loin de lutter contre le préjugé de couleur, on l’accepte comme une fatalité et on voit dans le mulâtre un être irrémédiablement rejeté de la société. Sa double appartenance le condamne au malheur et à la solitude. En lui se mêlent la fugue sombre du sang africain et la dignité pure du sang blanc. Cette dualité déchire son cœur d’autant que son apparence le rejette de la société des blancs comme un paria et que, si jamais au sein de ce milieu qui l’attire un amour vient à ravir son âme, ce ne sera qu’une source supplémentaire de souffrance {25} .

Avec sa représentation de trois générations, Le Mulâtre puise dans les trois courants en exposant l’héroïsme, l’intelligence et l’altruisme du Noir ; sa sauvagerie naturelle qui découle de son africanité ; et la dégénérescence provenant de la parenté mixte d’Étienne. Le fruit de l’union mixte se dénue des qualités nobles du Noir et sa sauvagerie naturelle dissimulée sous le voile du civilisé se transforme en brutalité préconçue.
Le Mulâtre : texte et contexte littéraire
Bien que la majeure partie du premier volume se passe à Saint-Domingue et illustre l’idylle sentimentale entre bons esclaves et généreux colons paternalistes qui libèrent leurs esclaves, les trois autres volumes représentent la vie de l’affranchi en France et l’enfance de son fils « mulâtre » (l’éponyme du titre), au moment de l’éveil de leur passion qui serait à assouvir selon la thématique du roman gothique de l’époque. Il y est peu question des relations de Féo et d’Étienne avec la société française et leurs actions ne sont qu’implicitement liées à leur couleur {26} . Il semblerait donc que le racisme latent de l’auteur exprimât ses propres anxiétés en rapport avec le contact interracial et incitât le lecteur – et la lectrice en particulier – à s’imaginer l’autre sous ces traits. Ces trois derniers volumes représenteraient beaucoup plus les fantasmes de l’auteur qui effectue un simple transfert des actes et des caractéristiques du personnage diabolique, littérairement et dramatiquement en vogue au XVIII e et au XIX e siècles, au mulâtre {27} . Car rien ne semble provoquer ni le viol accompli par Féo ni la jalousie et la haine pour sa petite demi-sœur du fils né de cette violence plus que l’encouragement qu’il reçoit de son père fou, aigri par la solitude de sa retraite et par la dignité persistante de Sténie.
Le Mulâtre débute par la mise en scène du « nègre » généreux, noble de sentiments et investi des qualités courtoises des anciens chevaliers, ce qui l’amène à jouer l’être sauvage et cruel que la bourgeoisie du XIXe siècle mettait en avant pour s’assurer de sa supériorité vis-à-vis de l’Autre. Son éducation émotionnelle n’ayant pas été suivie, même s’il avait participé aux cours privés de Sténie, Féo, le noble « négrillon » est présenté comme incapable de reconnaître les sentiments qui l’animent :

Transporté d’une brûlante admiration pour Mademoiselle de Savenage, Féo ne pouvait reporter ses yeux sur lui-même sans un profond dégoût. Son teint, ses cheveux, ses traits, si différents de ceux qu’il contemplait dans Sténie, avaient anéanti en lui la vanité qui est la mère de l’espérance et par conséquent de l’amour. Son ignorance, (car comment oser nommer autrement l’innocence d’un nègre) son ignorance, disons-nous, avait mis des bornes à la violente passion qui le dévorait. Son bon cœur, sa reconnaissance et son respect religieux pour la fille de son bienfaiteur, avaient achevé de déguiser entièrement à ses yeux et aux yeux de tous les commensaux de l’habitation, ses véritables sentiments qui ne paraissaient être qu’un dévouement, exalté à la vérité, mais naturel et louable dans ses conséquences. (33)

Jeune garçon esclave, il est « actif, plein d’intelligence et de dévouement » (11). Il correspond en raison de sa générosité et la noblesse de ses sentiments au « bon nègre » {28} , jusqu’à son arrivée en France où il a choisi de suivre ses bienfaiteurs. Ceux-ci avaient voulu rentrer en France, au château de Clémengis dans le Vivarais, pour que Sténie puisse connaître Paris et que son mari, le comte de Clémengis, puisse poursuivre sa carrière militaire {29} . À l’encontre de l’intérêt que Féo lui porte, Sténie est décrite comme une Créole ingénue lors du bal que son mari lui offre pour son anniversaire au château de Clémengis :

Sténie, sans diamants, sans rouge, mais jeune, fraîche et surtout simple comme les grâces, attirait à elle l’admiration générale ; cet abandon voluptueux, cette démarche desinvoltura , ces formes pures et virginales que la mousseline voilait il est vrai, mais que l’œil osait deviner, tous ces avantages, enfin, apanage des Créoles, faisaient de Sténie la plus brillante chimère qui eût jamais souri à l’imagination embrasée d’un amant. Ces dons exquis, ces grâces touchantes étaient encore relevées par la candeur. Ces qualités défendaient Sténie des regards brûlants des hommes, et ne laissaient arriver à ses pieds que des hommages épurés. (61)

Sans comprendre, Féo trouvait néanmoins que« la présence du comte surtout lui faisait éprouver un frémissement involontaire de haine et d’horreur » (61) et son aperçu, en tant que voyeur, de l’intimité du comte et de Sténie ne fait qu’attiser ses passions. Comme dans les romans romantiques à la mode, le thème de l’amour rehausse le pathos de la situation de Féo, le serviteur dévoué de Sténie. Incorporant tous les critères de la haute société française, civilisée au plus haut degré, représentant même sans être à Paris la salonnière par excellence, d’une bonté sans reproche envers ses domestiques à Saint-Domingue et en France, mais aveugle comme son père, Sténie ne comprend pas les malaises claustrophobes, les envies d’espace et d’éloignement de Féo jusqu’au lendemain du viol. Pour sauver son honneur, et celui de la famille, elle se sacrifiera même devant ses pires craintes et angoisses par rapport à la méchanceté et la violence d’Étienne et se projettera de manière irréprochable devant sa société. L’amour passionnel détruira père noir et fils « mulâtre ». Une fois déraisonnables, voués à leur passion, Féo et son fils deviennent monstrueux, capables d’enlèvement, de viol, et d’inceste {30} .
D’emblée le nom de « Féo », emprunté à l’espagnol feo : « laid, difforme », le désigne comme la laideur incarnée, le destine à un comportement qui ne correspond pas à ses premiers mouvements de dévotion à sa jeune maîtresse. Indifférent à sa qualité d’homme libre que Merval lui offre pour gratifier ses actes altruistes, et à « l’apport de la fortune et de l’ambition » dont il pourrait jouir, Féo préfère rester « serviteur » et se considère comme « un être imparfait ». Ses émotions et ses actions sont décrites selon un champ lexical animalier de plus en plus féroce. Il ressemble à « un jeune faon » (28), ou à « ces animaux que l’hydrophobie dévore » (75), il pousse des « rugissements » (12, 71, 75, 81), il « nage comme un requin » (13). Il est « aussi féroce que son ennemi, saisit avec les dents la patte appuyée contre sa figure, et la broie » (76). À la fin, son compagnon et gardien sera le loup qu’il dompte et à qui il finit par ressembler. En héros romantique déchiré, Féo ne sait que faire sauf trouver sa vengeance, alors que son fils, issu de cette vengeance, anime son égoïsme par la poursuite de ses intérêts et de ses plaisirs qui se transforment peu à peu en passion criminelle. À la suite de son père qui assume son animalité pleinement pour la première fois lors de son meurtre du couple amoureux de bergers, Étienne exhibe définitivement ses positions lors de la bataille finale contre sa mère et ses gens. Son inavouable désir incestueux mène à de terribles intentions et à des actes grotesques malgré ou peut-être à cause de son intelligence et de sa sagacité. Annonçant sa filiation, il choisit son côté (noir) quand il rejette sa mère en disant, « Je vivrai et je mourrai avec mon père » (277). Celle-ci, à son tour, transfère l’affection maternelle qu’elle avait niée à son fils biologique à Jacques, le mari de sa fille, en le reconnaissant comme son fils lors de sa propre mort. Le dénouement du Mulâtre s’insère ainsi parfaitement dans le discours de l’époque en refusant toute exploration d’un univers dans lequel coexisteraient sur le sol français les colons et leurs descendants.
Le roman, en prenant un Africain pour héros ayant transité par Haïti, change de donne. Il substitue au code littéraire philanthropique de la fin du XVIII e siècle un nouveau code frénétique, qui cristallise en stéréotypes les caractéristiques de tels personnages {31} . Le récit est ponctué d’interférences à la première personne, de doutes, de prévisions, de préfigurations, de prévoyances adressés aux lecteurs, aux lectrices… mais aussi aux personnages. Suspendant l’intrigue, ils mitigent l’effet émotionnel de la part de la narratrice omnisciente et omniprésente. De plus, de grands blancs et des points de suspension paraissant dans la mise en page du texte signalent l’indicible : à la fois la pudeur de l’auteure, tout en indiquant par ces mêmes signes graphiques, le degré de violence commis par l’acte non nommé et passé sous silence. Le récit est encombré d’invraisemblances qui semblent autant d’emprunts intertextuels aux œuvres qui circulaient en France en traduction, ainsi que de textes d’origine française, telle la scène de la boucherie grotesque d’un des camarades de jeux d’Étienne qui reprend le fait divers raconté par René Martin Pillet dans ses mémoires publiés en 1815.
De ce fait, le roman publié par une certaine Aurore Cloteaux n’appartient guère au roman féminin de l’époque. Il ne répond guère au style et aux points de vue des femmes écrivant au tournant des XVIII e et XIX e siècles telles Olympe de Gouges, Germaine de Staël et Sophie Doin. Ainsi que l’explique Doris Kadish dans son article « Black Terror », une intertextualité existe entre les auteurs femmes de l’époque. Elle reflète leur prise de parole en opposition à l’esclavage et à leur propre condition opprimée et confère à leurs œuvres une valeur historique et politique dont la morale humanitaire présente un point de vue bien différent des œuvres masculines de l’époque. L’intertextualité ici se retrouve entre les romans noirs en vogue et s’accomplit dans la dernière scène de confrontation violente. Avec frénésie, le roman court vers sa fin gothique grâce à laquelle l’honneur de Sténie est sauvé et l’ordre rétabli avec la déclaration d’Étienne qui revendique son alliance satanique : « Enfer, enfer, reçois-moi ». Prototype pour le dix-neuvième siècle de Marianne ou de Jeanne d’Arc sauvant son monde, la figure de Sténie, attaquant de nuit la caverne de Féo à grand renfort de poudre, et mourant non pas dans les bras mais aux mains de Féo en se sacrifiant à l’idéal de l’honneur familial.
Régis Antoine, dans Les Écrivains français et les Antilles , relève les éléments fournis par l’histoire de la révolution haïtienne (étant donné qu’il est plus aisé de parler de celle-ci que de la Terreur vécue à Paris) tels les incendies, les empoisonnements, les tortures etc., et souligne comment ils s’allient à l’aventure littéraire gothique du roman noir pour exploiter la thématique des idées noires des personnages noirs : « On peut espérer un effet d’épouvante plus appuyé si on fait venir en France un de ces maudits à la peau sombre qui apportera l’horreur en métropole […]. Pour achever le processus cathartique, il faut que le noir, l’homme de couleur, acquiesce […] à sa destinée de damné : comme Satan, faisant souffrir parce qu’il souffre, il se voue à l’autopunition avant de disparaître » {32} . En associant sa diégèse au satanisme et au frénétisme de l’époque romantique, Le Mulâtre incorpore « la géographie du roman noir » opposant la douceur de Saint-Domingue à l’enfer des hauteurs de la montagne où Féo se cache dans le Vivarais qui ressemblent étonnamment aux mornes où les rebelles se regroupaient avant d’attaquer les colons de l’île. L’auteur complète la transposition en remplaçant les tyrans moyenâgeux par un nègre et un mulâtre accompagnés d’un loup.
La littérarité du Mulâtre exprime, selon la dialectique hégélienne de la relation entre le maître et l’esclave, la violence vécue par le maître et issue de sa crainte imaginaire du mal que l’esclave ou le Noir pourrait lui faire. Au fur et à mesure que le récit se déroule, la fascination exercée par l’imagination du désir amplifie le satanisme jusqu’à sa conclusion, laquelle annihile le désir triangulaire de l’amant noir pour la femme blanche, mère d’un fils indigne de ses parents. Cette formulation bâtarde, qui outrepasse l’éros pour arriver à thanatos, anticipe celle du désir chez Frantz Fanon. Même sans aboutir à une synthèse explicite, car détourné par les besoins de l’intrigue fantasque et de la prolifération d’horreurs de plus en plus invraisemblables qui amènent Sténie à prendre de force la caverne de Féo (avec l’aide du « Bas-Breton » Jacques), le roman prend néanmoins en compte la peur, lourde de significations latentes, que les Français exhibaient devant les rapports de la brutalité de la révolte haïtienne. Cette peur a permis à Gobineau et à d’autres comme lui d’élaborer les formulations les plus insidieuses de la différence et de la sauvagerie des Africains. Comme dans Bug-Jurgal , « [l] à où les témoins parlaient d’innocentes victimes des esclaves révoltés […], le roman frénétique de métropole n’allait retenir qu’une figure de jeune fille ou de jeune femme, héroïne toute désignée pour ces nouveaux crimes de l’amour {33} » alors que le rire de Féo et d’Étienne, comme celui d’Habibrah luttant contre Bug-Jurgal dans la grotte, signifie l’outrecuidance qui leur est assignée par la crainte des Français.
C’est en ceci que ce roman participe à la flambée du racisme en France qui se propage dans les discours servant à justifier les mesures des colons envers les colonisés et les esclaves. Le roman commence par une réflexion sur la composition de la population créole faite d’aventuriers, de gens qui cherchaient à pratiquer librement leur religion, de ceux qui cherchaient le repos, de criminels et de réfugiés politiques et sur la difficulté de déterminer les origines des uns et des autres. « De tant d’intérêts divers, de tant de causes opposées, devait naître difficilement une société bien constituée. En outre, la physionomie d’un pareil peuple ne pouvait guère être saisie, par la raison qu’il existait trop de nuances pour former un tout homogène » (7). Ce manque d’« homogénéité » et de stabilité sociale perçu comme une qualité de la société de l’ancien régime, d’un temps révolu, n’existait plus à l’époque postrévolutionnaire de l’écriture du Mulâtre et faisait l’objet d’une certaine nostalgie {34} , car les colons voyageurs issus de la noblesse, dont la famille Merval de Savenage, représentaient encore un idéal. Pourtant l’atmosphère rare et éclairée de l’habitation utopique de cette famille, où l’amour et la reconnaissance unissent les maîtres et les esclaves, recèle le danger de trop de familiarité, d’une fréquentation trop libre. À l’intérieur de ce petit enclos de bonheur et de lumière repose la menace figurée dans le (premier) rêve à clé de Sténie :

Pendant son sommeil, Sténie eut un rêve ; elle est fée, et à l’aide de sa baguette magique, elle vient de transformer le fidèle, mais noir Féo, en un jeune prince blanc comme un lis, dont elle se plaît à protéger l’intéressante jeunesse ; bientôt elle le lance dans le monde, lui fait tuer des lions, des serpents et de méchants princes, blancs cependant comme lui ; enfin elle est sur le point de lui accorder la plus noble et la plus douce récompense ; mais voici qu’au moment même où elle tend à Féo une main qu’elle croit donner au prince le plus aimable et le plus blanc qu’il soit sur le globe, le beau prince disparaît, et à sa place se montre un grand vilain génie, noir comme l’ébène qui, fixant sur elle une prunelle sanglante, la regarde avec un sourire affreux, et l’entraîne dans une grotte profonde ; là tout disparaît, et la pauvre Sténie, victime d’un supplice qu’elle ne peut concevoir ni définir, n’ose même pas invoquer le secours de dieu, terrifiée qu’elle est par la vue de deux gros yeux noirs, brillants, isolés dans le vide et qui semblent planer sur elle comme l’épée de Damoclès . (17-18)

Choquant pour le lecteur, ce cauchemar ne semble nullement motivé, étant donné la description de l’amitié entre Féo et Sténie jusqu’alors. Mais les conditions nécessaires qui permettraient de considérer une alliance entre ces deux jeunes gens n’étant pas en place, seule la baguette magique pouvait opérer la transformation totale du Noir en Blanc, comme le souligne l’insistance textuelle sur la couleur de la peau, sur sa blancheur, sa noirceur, et le rougeoiement de ses yeux noirs qui le codifie en Satan. Une lecture naïve de la relation entre les amis est dorénavant rendue impossible non seulement par ce rêve allégorique, mais aussi par les fréquents apartés et commentaires adressés au lecteur par la narratrice sur le danger des passions. Cette « épée de Damoclès », métaphore proleptique du viol de Sténie, pèse lourdement et toute référence aux liens affectifs entre les deux crée une appréhension chez le lecteur qui attend incessamment la perte de Féo. En situant le roman à une époque prérévolutionnaire, l’auteur offre le revers de l’idylle de la société coloniale révolue aux lecteurs des années 1820. Une angoisse s’y transpose sur une autre. Le spectre de la pollution des races se traduit dans le désir sanguin du vampire gothique qui dissimule la menace d’une société mixte et corrompue.
Préface, paratexte, et intertextualité : à la recherche de l’identité d’Aurore Cloteaux
Les paratextes, tels le titre et la préface, nous signalent ce qui est en jeu dans cette œuvre autant pour ce qui concerne la portée raciste faiblement cachée que pour la maternité du roman. D’entrée de jeu son titre indique la qualité ou la classification du personnage au lieu de se référer à son nom propre comme il était courant de le faire à cette époque, et comme Bug-Jurgal et Ourika le démontrent. Là où le choix d’un nom personnel souligne l’humanité du personnage, le déterminant mulâtre du titre le démarque et le distancie. En se référant à Étienne en tant que représentant de sa « race », l’auteur rappelle les textes de la génération précédente comme Le Nègre comme il y a peu de blancs (1789) de Lavallée, lequel explique ce qui motivait son titre en disant que « C’est l’histoire d’un caractère national, que j’offre dans le caractère d’un seul homme ». Le mulâtre n’est certainement pas l’émule de ce Noir qui « a des vertus, et il est aimable ; si ces vertus ne sont autres que celles de sa nation, on doit le respecter ». Il est en fait le contraire : le mulâtre ici inspire l’horreur. Et l’on peut maintenant dire comme Lavallée : « Voilà le but de cet ouvrage » (cité dans Binder, p. 213).
Si le titre renvoie à la signification du roman, la préface est un long clin d’œil au lecteur, une démystification pour ceux qui savent lire entre les lignes. Le jeu se fait autour de l’autorité du texte, au sens figuré et au sens propre. La préface parodie la forme et la spécificité de cette convention littéraire quasi indispensable et particulière au roman du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième siècle. Dès la première ligne, « Femme et auteur, que de motifs pour faire une préface ! », le texte ne cesse de révéler par la parodie et le pastiche que ses origines se trouvent autre part que chez une femme. Marquant son ironie par l’exagération des conventions du genre, les revendications habituelles trouvées dans la préface d’un roman d’une auteure renvoient ici à un autre genre de plume. L’humilité dans laquelle ces préfaces se fondent conventionnellement cède la place à l’amour-propre et à l’orgueil. L’« auteure » contrecarre les objections habituellement adressées au roman féminin et, une à une, sur un registre ironique, dresse une liste des critiques qui sont en effet vraies pour ce roman et dévoile ses origines masculines. Les phrases comme « Bientôt mon roman ne va plus m’appartenir », la référence aux « collaborateurs secrets » et tant d’autres de ce genre sont tous autant de signes de paternité cachée derrière cette « Aurore Cloteaux ». L’appellation de « teinturier » que les critiques « ne manquent jamais de donner […] à chaque femme auteur » (3) s’applique bien cette fois-ci et nous amène à poursuivre la question du paraphe du Mulâtre .
Teinturier ou travail de « nègres » : qui a écrit Le Mulâtre ?
Il semblerait difficile de n’attribuer ce roman qu’à une seule personne. Sa paternité reste suspendue entre Honoré de Balzac et Auguste Lepoitevin de l’Égreville, dit Saint-Alme. Ces deux auteurs publiaient anonymement ou sous divers noms de plume tels Lord R’hoone et Saint-Aubin pour Balzac et Saint-Alme ou Viellerglé pour Lepoitevin. « Viellerglé », anagramme d’Égreville, semble avoir servi à la fois individuellement et aussi pour certaines œuvres auxquelles ces deux auteurs auraient collaboré, et en particulier entre 1821 et 1827 lorsqu’ils étaient associés.
Sept romans parurent sous le nom de plume de Viellerglé et certains de ces textes furent le produit d’une collaboration entre Balzac et Lepoitevin. Balzac lui-même, dans l’avant-propos de la Comédie Humaine , dit « je ne reconnais pour mes ouvrages que ceux qui portent mon nom ». « Ce "désaveu" peut atteindre », écrit M.-B. Diethelm citant Balzac, « des ouvrages auxquels j’aurai collaboré », mais « que, littérairement parlant, je ne reconnais pour miens » {35} . En 1858, Laure Surville, la sœur de Balzac, indique qu’il écrit en cinq ans plus de quarante volumes, douze à quinze romans en deux à quatre volumes {36} . L’identification est rendue d’autant plus difficile que Balzac avoue qu’il travaillait pendant les années 1820 en « changeant de nom, de style, de manière, non seulement à chaque ouvrage, mais à chaque volume le plus souvent » {37} . Néanmoins ces œuvres de littérature marchande, désavouées ou non, appartiennent toujours au corpus de Balzac et l’on ne cesse de tenter de les dépister et de les attribuer avec certitude.
La polémique autour du Mulâtre dure depuis plus de cent ans et l’attribution du roman, ainsi que l’observe Maurice Bardèche, reste « une difficulté à peu près insoluble » {38} . Il y aurait plusieurs camps : un qui refuse d’impliquer Balzac dans la création du roman et qui l’attribue à la seule main de Lepoitevin ; un autre qui l’assigne à Balzac ; et un troisième qui se situe entre les deux et qui voit Le Mulâtre comme une collaboration des deux au minimum et sans doute comme le produit d’une vraie usine de romans populaires, celle de l’atelier d’écriture que dirigeait Lepoitevin.
Bref, en 1822 un jeune Balzac se met à produire des romans de second rayon sous l’égide de Lepoitevin et participe pleinement à son atelier d’écrivains avec ses divers pseudonymes. Dans cet atelier jusqu’à cinq personnes travaillent au même texte. Cependant, en 1824, les relations entre Lepoitevin et Balzac se gâtent et, selon Rolland Chollet, tout en avouant les éléments dans le roman qui viennent de Balzac, « Le Mulâtre n’est certainement pas une œuvre écrite en collaboration par les deux amis… Balzac n’est pour rien dans cette misérable composition » {39} . Chollet rajoute que les éléments des œuvres connues du jeune Balzac auraient été pris à son insu par Lepoitevin après une rupture d’amitié entre les deux hommes. Mais Albert Prioult, dans son étude Balzac avant la Comédie humaine (1818-1829), pense tout autrement et déclare que « les relations de Balzac et Lepoitevin de L’Égreville n’ont pas encore pris fin, surtout si l’on admet que Le Mulâtre dut être composé pendant le second semestre de 1823 » {40} . Balzac aurait pu fournir à Lepoitevin, sinon le roman complet, au moins quelques éléments majeurs du roman. « En effet Le Mulâtre est constitué par un amalgame assez grossier de deux manuscrits de Balzac, Sténie ou les erreurs philosophiques et Le Nègre ». Pour sa part, Diethelm insiste sur le fait que Le Mulâtre ne doit rien à Balzac et « Lepoitevin qui n’a aucun talent, possède donc deux dons inestimables : exploiter autrui […] et discerner les sujets qui plaisent » {41} .
Bruce Tolley, citant une lettre à Balzac de Jean Thomassy qui l’interroge sur ses projets avec Lepoitevin, prétend qu’au début de 1824 « Balzac entretenait toujours des relations avec Lepoitevin » et qu’« il s’agit certainement du Mulâtre , qui parut le 6 mars, et dont la moitié environ nous semble devoir être attribuée à Balzac » {42} . Tolley trace dans l’œuvre de maturité de l’écrivain les éléments pris dans les œuvres de jeunesse et fait remarquer que le jeune Balzac aimait étaler l’étendue de ses connaissances et « semble croire que la majeure partie du travail du style consiste à forger des comparaisons et des métaphores à l’aide d’allusions littéraires et historiques. C’est là d’ailleurs une mauvaise habitude dont il ne se défera jamais ». Tolley conjecture que pour Le Mulâtre « c’est probablement Balzac qui en dressa les plans, et en écrivit la plus grande partie. Les chapitres qui doivent lui être attribués ne sont ordinairement pas difficiles à distinguer [… ;] les rares soudures sont très apparentes ». Tolley y discerne des ressemblances avec la pièce Le Nègre , écrite vers la fin de 1822, et « L’histoire de deux créoles » qui figure dans les deux premiers chapitres du tome II du Vicaire des Ardenne {43} . Les passages du Mulâtre qui traitent de l’amour du jeune Noir Féo pour la Créole Sténie et de sa jalousie envers son mari le comte de Clémengis ne sont qu’un remaniement du thème du Nègre . Toute la première partie du roman qui décrit la vie de Sténie et de sa famille à Saint-Domingue, rappelle le récit de la vie de Joseph et de Mélanie Saint-André à la Martinique dans Le Vicaire , de même que les excès et la folie de Féo, qui reprennent « la conduite du nègre-marron qui essaie d’enlever Mélanie. »
Les noms des personnages, Sténie, Féo et Merval, ainsi que les allusions littéraires et historiques et les détails scientifiques dans les deux premiers volumes, sont autant de marques de la plume balzacienne. Pour Tolley, le docteur Vincent, pyrrhonien et bien versé dans les humanités, comme en témoigne les « innombrables allusions à des auteurs anciens et modernes » ainsi que ses longs discours sur les questions médicales, est certainement de la main de Balzac. L’histoire de Féo et d’Étienne reflète l’intérêt qu’avait Balzac pour la psychologie pathologique. Plusieurs critiques ont relevé les scènes reprises de sa pièce inédite du Nègre – celle du bal avec la rose ressemble de très près au monologue qui l’ouvre ; l’amour de Georges pour Émilie dans la pièce fait écho à l’amour de Féo pour Sténie – dont le nom même vient du roman épistolaire inédit Sténie ou les erreurs philosophiques qui date de 1821, soit d’avant la collaboration avec Lepoitevin ( Sténie , p. vii). Hachiro Kushakabe montre d’autres ressemblances entre Le Mulâtre et l’œuvre reconnue de Balzac : il note en particulier le topos de l’orage et conclut que « Balzac a plus ou moins largement contribué » à ce roman entre autres {44} . Tolley de son côté localise la soudure entre la part que Balzac aurait eue dans la composition du Mulâtre et là où Lepoitevin reprend la plume, vers la fin du chapitre IV du tome III. Il note qu’il n’y a plus aucune allusion littéraire ou médicale ; la disparition progressive du docteur Vincent vers la fin du roman ; et la perte chez les personnages de leur « relief et leur individualité ». Tous ces éléments contribuent à souligner la vraisemblance de cette hypothèse. Pour Tolley, la fin abrupte de la participation de Balzac se trouve à la page 170 au milieu du chapitre quatre du troisième volume. La présence subite des Bas-Bretons s’ajoute à l’absence des allusions littéraires, philosophiques, historiques et médicales significatives typiques du style balzacien, marquerait la fin de la participation de Balzac et dénoterait la prise en main de Lepoitevin, lui-même Bas-Breton, ce qui expliquerait l’entrée en scène du nouveau personnage, Jacques de Kervens. D’après Régis Antoine, reprenant les recherches de Tolley et de Hoffmann, Le Mulâtre serait une œuvre collective {45} .
Pour rendre plus complexe une situation déjà compliquée, Honoré de Balzac publie un long compte rendu du Mulâtre qui paraît dans Le Feuilleton littéraire , no 85, le 25 mai 1824 et dénonce Aurore Cloteaux comme étant le nom de plume d’Auguste Lepoitevin – Saint-Alme dit Viellerglé, son ancien collaborateur du temps où il se servait du pseudonyme de Lord R’hoone, anagramme inspiré d’Honoré. Ce compte rendu est moins que flatteur et sert d’évidence à ceux qui croient que Balzac a été victime de l’exploitation de Lepoitevin. Pour terminer ce compte rendu ironique du Mulâtre, Balzac écrit : « Allons, M. Saint-A***, donnez-nous du meilleur {46} ? » Le « M. Saint-A » a été compris comme le Saint-Alme d’Auguste Lepoitevin. Tenant compte pourtant du ton exagéré et moqueur de la préface, où tout joue sur un registre double et ironique, il serait possible de lire cette référence à M. Saint-A comme à Saint-Aubin, le pseudonyme que Balzac utilisait depuis 1822 et qui remplace celui de Lord R’hoone, lorsque Balzac rompt sa « collaboration – trop déséquilibrée – avec Lepoitevin alias Viellerglé » {47} . Alors que cette situation est impossible à déterminer définitivement, il semble que Le Mulâtre ait été le produit d’une collaboration – voulue ou involontaire – entre Balzac et Lepoitevin et qu’Aurore Cloteaux ne se reverra nommer sur papier qu’à l’occasion de sa mort dans la Bibliographie de la France… qui lui nie alors la maternité du Mulâtre .
Réception du Mulâtre à sa parution
Le Mulâtre paraît en pleine fièvre ourikienne car le roman de Mme de Duras de 1823 était alors copié et repris pour la scène et se jouait un peu partout à Paris et même en Haïti où « une négresse blanchie [est] chargée du rôle principal » {48} . Mais ce roman sort à la suite du sujet poétique de l’Académie française de 1823 concernant « l’abolition de la traite des Noirs » et, au moment des négociations avec Haïti pour la reconnaissance de l’État-nation qui reprirent en 1824 avec l’arrivée en France des représentants Laroze et Rouanez du Président Boyer et n’aboutiront qu’en 1825 après maints arrêts et reprises.
Vendu en 4 volumes in-12 pour 10 Fr., Le Mulâtre pouvait se trouver chez Carpentier-Méricourt, imprimeur, rue de Grenelle-St-Honoré, n° 59 ; chez Lecomte et Durey, Pigoreau, libraire, place Saint-Germain-l’Auxerrois ; chez Corbet aîné, libraire, quai des Augustins ; et chez Gautier, au cabinet littéraire de la Tente, au Palais Royal.
Le roman est annoncé dans La Pandore (n o 233) du 4 mars 1824 et dans le n o 242 du 13 mars 1824, et à la page 4, sous la rubrique « Boîte » il est écrit :

Le roman qui vient de paraître chez Carpentier-Méricourt, imprimeur, rue de Grenelle-Saint-Honoré, No 59,4 volumes, prix 10 Francs, sous le titre du Mulâtre, est, dit-on, l’ouvrage d’une dame. Il paraîtrait qu’une idée commune aurait occupé deux auteurs en même temps, puisque Mme Adèle Daminois, déjà connue par plusieurs compositions, doit mettre au jour un nouveau roman en quatre volumes, où un mulâtre serait aussi le personnage principal. Cet ouvrage a pour épigraphe cette pensée d’un grand homme : « N’est-il pas bien simple que les enfants du même père se traitent en frères entre eux. »
Elle exprime l’idée dominante du roman dont Mme Daminois s’occupe depuis longtemps. S’il se trouvait quelques parités entre cet ouvrage et celui de Mme Aurore Cloteaux elle serait l’effet d’un hasard aussi imprévu que singulier, et n’enlèverait rien au mérite et à l’intérêt que l’on s’attend à trouver aux productions de l’auteur de Mariska , d’ Alfred , et de quelques autres ouvrages dont les journaux ont rendu un compte avantageux, et que le public a accueilli avec la bienveillance que mérite le talent aimable de Mme Adèle Daminois.

Le roman à paraître d’Adèle Daminois serait Lydie ou la créole (1824). Cet étrange compte rendu ajoute encore d’autres questionnements sur l’inspiration et partant sur la paternité du Mulâtre .
Dans le n o 289 de La Pandore : Journal des spectacles, des lettres, des arts, des mœurs, et des modes du jeudi 29 avril 1824, à la page 3, sous la rubrique « Boîte », paraît cette critique du Mulâtre :

Les romans sont un genre de littérature dans lequel ces dames ont presque toujours réussi. La peinture des passions et surtout l’histoire des inquiétudes et des plaisirs de l’amour semblent convenir à la tournure de leur esprit et à leur manière de voir. Pour nous, l’amour n’est qu’un court épisode de la vie ; pour les femmes, c’est la vie entière.
Le Mulâtre est cependant une composition qui sort de ce cadre. Dans ce roman, il y a une force, une énergie de sentiment et d’expression qui forme le contraste le plus frappant avec des détails pleins de charmes. Des situations terribles succèdent à des scènes de passion ; l’amour y est peint avec ses délicatesses et avec ses fureurs, et souvent des réflexions qui annoncent un esprit original, vient reposer ou faire penser le lecteur. Ces avantages sont beaucoup sans doute ; ce ne sont cependant pas ceux sur lesquels il faut le plus compter aujourd’hui pour le succès d’un roman ; blasés par les ouvrages des insulaires nos voisins, les amateurs de romans veulent des situations extraordinaires, inconnues, n’importe à quel prix. La première loi pour un auteur est de réveiller leur sensibilité émoussée. Mme Aurore Cloteaux, sans abjurer la sagesse de notre école a sacrifié toutefois au goût du jour ; c’est-à-dire, que son Mulâtre renferme à la fois du naturel, de l’esprit des peintures vraies, du bizarre, du sombre et du pathétique : en voilà plus qu’il n’en faut pour avoir plusieurs éditions.

Comme notre volume le démontre, bien qu’avec presque deux siècles de retard, nous sommes de l’avis de cette critique et nous nous faisons le plaisir de suivre sa recommandation de rééditer ce roman de sentiment, de passion, du pathétique, et de la terreur !

Antoinette Sol et Sarah Davies Cordova
Paris, le 20 mars 2009
NOTE TECHNIQUE ET REMERCIEMENTS
Cette édition a été établie à partir du texte de celle parue en 1824 consultée dans les exemplaires de la Bibliothèque nationale de France. Nous avons suivi les usages modernes en ce qui concerne la disposition des répliques dans les dialogues et l’orthographe. Nous avons aussi corrigé les nombreuses erreurs d’impression et les irrégularités de ponctuation là où nous les avons rencontrées. Les notes infrapaginales appelées par un astérisque sont de l’auteur. Celles qui sont appelées par un chiffre sont de notre fait.

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Nous tenons à remercier Roger Little de sa passion pour cette littérature tombée dans l’oubli et pour son travail infatigable qui rendent possible sa dissémination ; et à exprimer notre appréciation d’Hassan El Nouty, qui a tant œuvré pour faire connaître la littérature francophone aux États-Unis. Nous voulons aussi remercier Pierre-Louis Fort, John Garrigus et Christopher Conway pour leurs encouragements.

A.M.S. et S.D.C.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Alford, Terry, Prince among Slaves : The True Story of an African Prince Sold Into Slavery in the American South , New York : Oxford University Press, 1986
Antoine, Régis, Les Écrivains français et les Antilles : des premiers Pères blancs aux surréalistes noirs , Paris : Maisonneuve et Larose, 1978
Balzac, Honoré de, Œuvres diverses , Tome II, éd. Roland Chollet, Pierre Georges Castex, Bibl. de la Pléiade, Paris : Gallimard, 1996
–, –, en collaboration avec Auguste Le Poitevin de l’Égreville, L’Anonyme ou Ni père ni mère : roman , texte présenté, établi et annoté par Marie-Bénédicte Diethelm, [Paris] : Le Passage, 2003
Barbéris, Pierre, Aux sources de Balzac : les romans de jeunesse , Paris : Les Bibliophiles de l’originale, 1965
Bardèche, Maurice, Balzac romancier , Paris : Plon, 1943
Binder, Wolfgang (éd.), Slavery in the Americas , Würzburg : Königs-hausen & Neumann, 1993
Blancpain, François, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France (1825-1922), Paris : L’Harmattan, 2001
Chalaye, Sylvie, Du Noir au nègre : l’image du Noir au théâtre de Marguerite de Navarre à Jean Genet (1550-1960), coll. Images plurielles, Paris : L’Harmattan, 1998
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LE MULATRE
Femme et auteur, que de motifs pour faire une préface ! Je pourrais profiter de ce double privilège ; auteur, je défendrais la femme qui écrit ; femme, j’obtiendrais sans doute gain de cause de la galanterie française. Ces motifs cependant ne sont pas ceux qui m’engagent à prendre la plume. J’en conviendrai de bonne foi ; j’ai de l’amour-propre ; et pourquoi ne l’avouerai-je pas ? ceux qui me connaissent le savent maintenant ; ceux qui liront mon livre en seront convaincus ; les preuves sont palpables, irrécusables, accablantes ; J’AI FAIT UN ROMAN.
Je pourrais placer ici, et en forme de défense, un petit traité sur l’amour-propre, traité que j’ai composé lorsque l’idée de devenir auteur m’est passée par la tête ; mais j’ai pitié de mes lecteurs. Je sais que les hommes ne trouvent pas convenable que nous possédions, nous autres femmes, du talent, du savoir et de la raison, en quelque petite dose que ce puisse être. Il ne nous est permis d’avoir que de l’esprit, et encore !… En vérité, messieurs les Français ont de singuliers préjugés.
Les Anglais dont notre moquerie traduit si comiquement les ridicules et les travers, sont à la vérité beaucoup moins galants, mais en revanche beaucoup plus justes à l’égard du sexe ; ils se contentent d’appeler BAS BLEUS, les femmes qui ont l’irréparable tort d’écrire aussi bien et quelquefois mieux que les hommes. Du reste, ils reconnaissent que nous pouvons avoir (en propre) des idées justes, raisonnables, et neuves. S’il arrive que nous communiquions ces idées aux autres ; les Anglais lisent, discutent, raisonnent, jugent enfin, bien ou mal, mais ne commencent pas par nier, comme le font les Français, qu’une femme puisse être assez extraordinaire pour savoir lier deux pensées. Ils se gardent bien surtout d’imiter nos galants compatriotes qui ne manquent jamais de donner UN TEINTURIER à chaque femme auteur. Le TEINTURIER ne serait rien encore, mais le motif qu’on lui prête, les causes qui le font agir, les récompenses qui lui sont accordées, voilà l’aimable, le gracieux, le galant.
Je ne puis m’en taire, et dussent ces preux chevaliers m’accabler de leurs épigrammes si pleines de goût et de mesure, je n’applaudirai jamais à une conduite que je trouve sotte et lâche. Aussi n’est-ce point pour, contre ou à cause d’eux, que je trace ces lignes ; je les adresse aux hommes dignes d’être nos protecteurs, nos amis et nos juges. Par bonheur le nombre en est encore assez grand.
J’avouerai donc humblement à ces juges, que je n’ai pu résister au plaisir de me voir citer parmi les femmes qui écrivent. Ce n’est pas que je prétende à la gloire des Staël, des Cottin, des lady Morgan, des Genlis ; tant d’honneurs, ne sont point faits pour moi. J’humilie mon esprit et je me contente d’admirer. Bien que loin de ces grands modèles, il est des places honorables sur le parnasse des dames. Que de jolis romans, que d’aimables nouvelles sont sortis de la plume gracieuse et facile de mesdames de Montolieu, Adèle Chemin, de Flahaut, de Gottis, et quelques autres encore, dont les noms m’échappent en ce moment. Je ne crois pas qu’il soit une seule de ces dames, dont l’envie n’ait voulu diminuer la gloire. Les unes avaient trouvé leurs meilleurs ouvrages dans l’inventaire paternel. Les autres les devaient à tels hommes de lettres ou à tels grands personnages, les uns ayant trop de génie, et les autres de naissance et crédit pour vouloir reconnaître publiquement, des compositions frivoles, où l’on ne rencontrait que de l’esprit et de la grâce tout au plus.
Toutes ces petites histoires débitées avec adresse par les gens qui ne permettent pas aux femmes d’avoir de l’esprit, sont répétées avec assurance par les sots, qui ne leur pardonnent pas cette hardiesse inouïe ; et il n’est bientôt plus qu’un cri : cet ouvrage ne peut être de mesdames telles ou telles.
Mais je vous en supplie, messieurs les incrédules, raisonnons un peu. Pourquoi ne voulez-vous pas que mesdames telles ou telles, aient fait tels ou tels ouvrages ?
– Pourquoi ? Parce que…
– PARCE QUE… n’est point une raison, je vais vous donner celle que vous n’osez pas avouer. Cet ouvrage n’est point d’une femme parce qu’il y a du talent et de l’esprit, voilà ce que vous pensez. Sans examiner si la conséquence est polie, je demanderais si elle est exacte ? et d’ailleurs, messieurs, depuis quand êtes-vous si généreux envers nous ? Quoi ! vous nous donneriez tout ce que vous possédez et sacrifieriez ainsi votre vanité et votre intérêt au désir de nous plaire ? non, non, cela est impossible. À la manière dont vous traitez vos rivaux d’ambition et de fortune, il est clair que vous ne nous épargneriez pas, nous, que vous regardez comme vos ennemies nées ; enfin, comment se fait-il que de tous ces collaborateurs secrets que vous nous prêtez si généreusement, pas un ne se fasse connaître ? dix ans, vingt ans même se passent et ces TEINTURIERS, qui d’après vos maximes ne doivent plus rien alors avoir à ménager, continuent d’être d’une discrétion miraculeuse. Allons, messieurs, de bonne foi cela est-il croyable ? et vous qui vous vantez si bien des bonnes fortunes que souvent vous n’avez jamais eues, pourquoi ne dites-vous rien des ouvrages que vous avez composés pour nous ? Ce n’est point par galanterie, par respect ; car, vous nous prouveriez bien mieux cette louable déférence en vous abstenant de colporter partout les noms de nos collaborateurs. C’est encore moins par amitié, par amour ; car, il ne vous est jamais arrivé de nier qu’un mauvais ouvrage fût de nous. L’héroïque serait de prendre la honte de ces péchés sur votre compte ; mais vous n’en voulez qu’à ce que nous faisons de bien.
Tenez, messieurs si vous daignez m’en croire, vous nous abandonnerez à notre obscurité. Nos productions, nous sommes prêtes à en convenir, seront toujours indignes d’attirer un moment vos regards. Accablez-nous du poids de votre indifférence, ou nous courons grand risque de devenir plus présomptueuse que jamais. Songez que l’envie ne s’attache qu’aux heureux et aux riches.
Quelque chose qui arrive, je déclare pour mon compte, que je continuerai fermement à me croire l’auteur du roman que je publie, s’il est bon, j’avoue que je serai fière ; s’il est mauvais, je relirai les ouvrages de tant de messieurs que je pourrais citer et l’humilité ne sera point encore pour moi une vertu nécessaire. Mais bon Dieu nous voici au dernier feuillet de ma préface, et bientôt mon roman ne va plus m’appartenir ; à cette idée tout mon courage m’abandonne, je n’ai plus l’énergie de l’auteur qui combat pour le triomphe d’une opinion qu’il croit sage et légitime, ou pour le redressement d’abus honteux dont il demande justice, je ne suis plus qu’une faible femme, honteuse de ma situation, confuse de mon audace, et qui attend, l’effroi dans l’âme, l’arrêt que mes juges vont prononcer… doux fruit de mes veilles que je tremble pour vous !…
CHAPITRE PREMIER L’HÉRITIERE
Les Colonies ont eu longtemps de singuliers privilèges. Avant la révolution un homme qui revenait du Nouveau Monde était réputé millionnaire pour le moins ; en revanche un homme qui s’y rendait était regardé presque toujours comme un vaurien. Il me semble que les habitants de l’Amérique ne méritaient :

Ni cet excès d’honneur ni cette indignité {49} .

Il faut convenir cependant que l’histoire de ces populations transplantées a été assez extraordinaire pour que les contes populaires auxquels elle a donné naissance, n’aient rien qui doive surprendre les personnes qui voudront réfléchir.
Les premiers qui abordèrent ces terres promises furent des aventuriers aussi courageux qu’avides. La fortune était l’unique but de leurs travaux, l’unique dédommagement de leurs périls. Parmi ceux qui suivirent, un grand nombre furent entraînés par les mêmes motifs ; beaucoup allaient jouir au-delà des mers de la liberté d’adorer le Créateur dans leur langue maternelle ; quelques-uns y venaient chercher le repos et l’amour.
De tant d’intérêts divers, de tant de causes opposées, devait naître difficilement une société bien constituée. En outre, la physionomie d’un pareil peuple ne pouvait guère être saisie, par la raison qu’il existait trop de nuances pour former un tout homogène. Si l’on vient à réfléchir encore à la manière dont la population européenne, trop fragile pour le climat, se recrutait par la clémence du souverain envers certains criminels, on aura une idée du peu d’union qui devait régner parmi les Créoles. Ceux qui se prétendaient issus des réfugiés politiques, se regardaient comme au-dessus des fils de ceux qui étaient venus chercher une patrie et du pain. Ceux-ci ne manquaient pas de se venger de la fierté de leurs voisins par des dédains aussi superbes. Ils feignaient même assez souvent de confondre les proscrits civils avec ceux que la loi et le pouvoir avaient frappés. Quoi qu’il en soit, ces deux classes d’habitants éprouvaient un éloignement invincible pour les descendants des criminels exilés en Amérique. Ces derniers, de leur côté, reniaient les filiations dont on les flétrissait, et se vengeaient de leurs orgueilleux détracteurs, en leur prêtant des ancêtres encore plus abjects que les leurs ; ou tout du moins, en répandant la plus profonde obscurité sur les premiers chefs de ces familles.
Ces haines intestines partageaient pour ainsi dire les Colonies en autant de petites tribus qui ne s’alliaient guère qu’entre elles, à moins toutefois que la grande fortune du Colon ne vînt tenter quelque seigneur de la Métropole dont les terres demandaient du fumier.
Telle était à peu près, avant la révolution, la physionomie morale des habitants de nos Colonies. On aurait tort cependant de croire qu’il n’existât pas d’exception ; plusieurs riches familles avaient entrepris des voyages en Europe ; les unes avaient obtenu des titres, et les autres des emplois honorifiques lesquels leur permettaient d’aspirer aux privilèges de la noblesse, accordés aux opulents Colons. Il était résulté de là une nouvelle classification, et les Colons voyageurs avaient fini par se regarder et être regardés comme les notabilités des îles.
C’est à cette dernière classe qu’appartenait M. Merval de Savenage, l’un des plus riches propriétaires de Saint-Domingue. Envoyé fort jeune en Europe, il avait honorablement fait deux campagnes à la tête d’une compagnie de dragons que son père lui avait achetée. Devenu amoureux de la fille de son major, vieux gentilhomme aussi noble que pauvre, il était, après mille obstacles, parvenu à l’épouser. La jeune mariée ne put jouir de l’immense fortune que le vieux M. Merval légua à son héritier en faveur de ce mariage ; elle mourut en donnant le jour à une fille qui reçut en naissant le nom de sa malheureuse mère.
Anéanti par ce coup terrible, M. Merval de Savenage aurait sans doute suivi dans la tombe l’épouse qu’il venait de perdre, si sa jolie petite Stéphanie ne l’eût retenu à la vie. Il jura de se consacrer tout entier à ce qui lui restait d’une amante adorée, et il tint ce serment avec la persévérance qui distingue les habitants des pays méridionaux.
La France lui étant devenue odieuse, il donna sa démission et s’embarqua pour son pays natal ; ce ne fut pas toutefois sans avoir emmené avec lui les gens qu’il jugea nécessaires à l’éducation brillante qu’il se proposait de donner à sa fille ; la pluie d’or combla tous les obstacles.
Une fois sur sa magnifique habitation, M. de Savenage mit tout en œuvre pour réaliser les brillantes chimères que son cœur paternel avait rêvées. Soins empressés, attentions de chaque seconde, dépenses, travaux immenses, rien ne fut épargné pour parvenir au but qu’il s’était fixé. L’aimable Stéphanie répondait à tous les vœux de son père, et M. de Savenage en admirant les grâces, l’esprit et l’admirable beauté de cet enfant chéri, n’avait plus qu’une prière à adresser au ciel.
Le temps qui détruit tout, ne fit qu’ajouter aux charmes de Stéphanie, et par conséquent à l’orgueilleuse tendresse de son père. La jeune fille arriva enfin à cet âge si joli et si dangereux, si désiré et si fugitif ; Stéphanie venait d’avoir quinze ans.
Jeune, belle, pleine de talent et d’esprit ; deux millions pour dot, telle était mademoiselle de Savenage. Si ses véritables richesses enchantaient son père, les deux millions de dot ne causaient pas de moindres transports aux épouseurs de métier. C’était à ces millions en perspective qu’il fallait rapporter les trois quarts des hommages et des adorations prodigués à l’opulente héritière. M. de Savenage n’en croyait rien ; il pensait que tous les prétendants empressés qui sollicitaient à genoux un regard de sa fille, n’avaient des yeux que pour sa beauté et ses vertus ; excusons son erreur, il était père.
Quoi qu’il en soit, la renommée rapide eut bientôt publié dans les colonies voisines, et jusqu’en Europe, que la plus jolie fille de l’Amérique avait deux millions de dot à apporter à son époux ; on conçoit l’effet qu’une pareille nouvelle dût produire à la bourse matrimoniale . Bien des gens se mirent en chemin : bon génie de Stéphanie envoyez-nous un aimable honnête homme ! Hélas les honnêtes amants ne courent point après les dots, elles les effrayent au contraire, et ils se détournent souvent de leur chemin pour les éviter. Serait-il vrai que pour une femme sensible, la fortune fût quelquefois un malheur ?…
CHAPITRE II LE NEGRE
Élevée dans la plus somptueuse uniformité, un seul événement avait marqué l’enfance de Stéphanie. M. Merval de Savenage dans l’intention d’attacher ses nombreux esclaves à sa fille bien-aimée, avait choisi parmi les familles les plus laborieuses, un certain nombre d’enfants qu’il destina au service particulier de Stéphanie. Ces jeunes esclaves traités aussi doucement que les domestiques les plus favorisés de l’Europe racontaient à leurs parents les bontés dont ils étaient comblés. Ces bontés étaient autant de liens qui ajoutaient à l’amour et à la vénération générale ; dans le nombre de ces jeunes noirs, il s’en rencontra un qui se fit remarquer de M. Merval ; actif, plein d’intelligence et de dévouement, il était toujours le premier à exécuter les ordres de sa jeune maîtresse ; toujours également il s’acquittait avec plus de bonheur et d’adresse que ses camarades, des commissions dont il se trouvait chargé. Jusque là, M. Merval avait cru récompenser suffisamment Féo (c’était le nom du jeune nègre), en lui accordant quelques gratifications pécuniaires ; un dernier service, et si important, que le riche colon se crut un moment trop pauvre pour pouvoir le payer, vint porter Féo à la plus haute faveur.
Un soir que Stéphanie, accompagnée de sa gouvernante et de deux esclaves (Féo et un autre petit nègre), était sortie pour respirer l’air frais de la brise de mer, l’aimable enfant s’aventura un peu plus loin que de coutume ; elle parcourait en folâtrant les bords de la mer qui, alors calme et tranquille, présentait l’aspect d’un immense champ de verdure mollement agité par le vent. Tantôt de jolis coquillages arrêtaient les pas de la curieuse jeune fille ; tantôt une fleur inconnue la précipitait à travers les roches qui bordaient le rivage ; un cri de joie annonçait toujours la conquête de la fleur désirée, et bientôt après Sténie (c’était ainsi que l’appelait familièrement son père, et ce diminutif avait été consacré par cet exemple et par le temps), bientôt après, disons-nous, Sténie ne tardait pas à paraître élevant fièrement dans ses mains les dépouilles opimes qui n’avaient coûté de larmes à personne. Quand le premier enivrement du triomphe était passé, Sténie confiait sa nouvelle conquête, soit à sa gouvernante, soit à Féo, soit à son camarade, mais cependant le plus souvent à Féo, qui par le soin religieux avec lequel il veillait sur son dépôt, s’était attiré la confiance de sa jeune maîtresse.
Pendant que Sténie s’occupe à ramasser des coquillages, à cueillir des fleurs, quelques jeunes Colons prennent le plaisir de la chasse et de la pêche montés sur une chaloupe élégante. Sténie dont l’attention a été attirée par plusieurs coups de fusils, quitte un moment ses plantes et ses coquillages pour venir admirer l’adresse des chasseurs qui rasant rapidement le rivage abattent tout le gibier que leurs cris font lever ; un jeune perroquet blessé par l’une des dernières fusillades s’abat presque aux pieds de Sténie, et n’ayant plus la force de reprendre son vol, s’éloigne en poussant de petits cris plaintifs. Le chasseur qui voit sa proie s’échapper, lance un chien à la mer et l’excite à courir après la victime. Le chien nage en jappant d’impatience, il touche la terre enfin, et s’élance à la poursuite du pauvre petit perroquet.
L’homme est naturellement compatissant, le malheur a toujours des droits sur son cœur, et cela en dépit des boutades et des sophismes des prétendus philosophes ; l’enfance, grâce au ciel, ne peut être atteinte par de telles armes, aussi est-elle éminemment accessible à la pitié. Le jeune perroquet était parvenu à gagner l’extrémité d’une roche pendante qui s’avançait sur la mer ; là, blotti dans une des crevasses du rocher, il attendait en tremblant que ses ennemis se fussent lassés de le poursuivre ; Sténie qui a vu le refuge choisi par l’oiseau, se dirige de ce côté avec toute la célérité possible ; elle est sur le point d’arriver et de prendre ainsi le perroquet sous sa protection, lorsque le maudit chien qui vient de gravir la roche du côté opposé court pour saisir sa proie ; la jeune fille pousse un cri aigu, et se précipite au-devant du chien dans l’intention de le battre ou du moins de le rejeter à la mer, elle se baisse, croit saisir l’animal, perd l’équilibre, et tombe elle-même du haut de la roche dans l’onde où elle disparaît bientôt.
Un cri terrible parti de la chaloupe des chasseurs, annonce à la gouvernante et aux deux jeunes domestiques de Sténie le malheur qui vient de lui arriver. Je me trompe, Féo en avait été le témoin.
Aussitôt que le jeune nègre a vu la crainte et l’anxiété de sa maîtresse, il a volé sur ses traces, résolu à se battre contre le chien pour sauver le perroquet. Au moment où il arrive au sommet de la roche, il aperçoit Sténie qui disparaît sous les flots.
À cette vue, Féo jette un cri ou plutôt un rugissement épouvantable, il saisit un caillou, le lance violemment au chien auteur de tout ce désastre, et satisfait d’avoir puni son ennemi dont les hurlements lui apprennent la force de sa vengeance, il se précipite dans la mer en criant : mon bon Dieu sauve maîtresse Sténie !
Le chien à qui le caillou du nègre ne peut faire oublier sa vocation, n’en court pas moins sur sa proie qu’il étrangle. Ainsi voilà deux créatures en danger de périr pour sauver la vie d’un perroquet, et le perroquet vient d’être étranglé. Fût-il vivant lui et toute son espèce, on conviendra que la compensation serait encore loin d’être suffisante.
Mais revenons à notre charmante Sténie et à l’intrépide Féo ; ce dernier qui nage comme un requin, plonge à plusieurs reprises et a bientôt découvert le corps de sa jeune maîtresse, il se saisit du bout de sa robe qu’il serre convulsivement entre ses dents, et se dirige vers le rivage. Il y arrive traînant avec lui son précieux fardeau qu’il dépose sur le rivage. La gouvernante de Sténie et les chasseurs de la chaloupe s’empressent de prodiguer à la jeune fille évanouie tous les secours qui sont en leur pouvoir ; pendant ce temps-là Féo s’est jeté à genoux et a prié avec une ferveur indicible ; le pauvre esclave vient de faire un vœu. Infortuné, le fanatisme de ton dévouement ne fera que donner plus de force aux tempêtes qui grondent dans le lointain.
Les secours prodigués à Sténie sont suivis du plus heureux résultat. La jolie enfant ouvre les yeux, balbutie le nom de son père, parle du petit perroquet, du méchant chien, de tout enfin, excepté de Féo, elle oublie le fidèle esclave ; le malheureux lui donne cependant encore une nouvelle preuve d’attachement ; désespéré de n’avoir point obtenu un regard de celle dont la trace des pas lui semble parfumée, il vient de tomber sur le sable. Un soupir plaintif est la seule imprécation qu’il ose se permettre contre l’ingratitude de Sténie.
Reviens à toi, pauvre Féo, Sténie n’est point ingrate ; à peine revenue à la vie, elle n’a point encore eu le temps d’apprendre qui fut son libérateur ; ses premières paroles ont été l’expression de ses dernières sensations. Cependant elle a prononcé le nom de son père ? oui, mais ce nom est toujours présent à sa mémoire, elle le garde avec plus de vénération que des moines n’en laissent éclater pour la précieuse relique qui fait la fortune de leur couvent. Sténie, belle, ravissante s’embellit encore de son amour filial ; pourrais-tu l’en accuser ? Mais que dis-je ? et où me laissai-je entraîner ? Féo ! malheureux Féo ! ah ! loin de vouloir justifier Sténie à tes yeux, il serait mille fois plus humain de t’arracher ton respect et ton adoration pour elle.
CHAPITRE III L’ESCLAVE ET L’HOMME LIBRE
Les premiers transports de la joie un peu apaisés, Sténie qui se ressouvenait parfaitement de la cause de sa chute dangereuse, voulut apprendre les moyens qu’on avait employés pour la sauver. La gouvernante qui n’avait été témoin que du résultat, nomma le courageux Féo. Ah ! Féo, Féo ! qu’il est heureux que tu ne sois pas en état de voir la reconnaissance exaltée de ta jeune maîtresse. Féo, bon Féo, s’écrie-t-elle, où es-tu ? qu’on le cherche… Féo, cher Féo !…
Pendant que Sténie s’informe du jeune nègre avec un intérêt que celui-ci payerait volontiers de son sang, un des chasseurs de la chaloupe, qui a été témoin du dévouement et de l’intrépidité de Féo, donne des détails que Sténie recueille avidement. Sa gratitude n’a plus de bornes, elle veut à toute force que l’on courre, que l’on s’informe, qu’enfin on lui amène Féo ; la jeune fille se dépite, s’inquiète, et finit par verser des larmes amères. On m’a trompée, s’écrie-t-elle, et Féo est mort pour avoir voulu me sauver.
En vain les chasseurs et la gouvernante jurent-ils que le nègre a déposé lui-même Sténie sur le rivage ; la jeune fille ne veut rien croire. Féo ne se cacherait pas s’il vivait, dit-elle. Alors son désespoir augmente, et elle en donne les plus touchantes marques. Pauvre esclave, garde-toi de revenir à la vie maintenant, elle te deviendrait trop douce et trop amère.
Cependant, aux plaintes de Sténie, chacun s’est empressé de se ré-pandre sur le rivage en faisant retentir dans les airs le nom de Féo. Sténie elle-même parcourt les bords de la mer. Après avoir bien couru, elle revient tristement à la place où elle a été sauvée. Il m’a posée là, bien vrai bonne Henriette ? dit-elle à sa gouvernante.
– Oui, mon enfant.
– Et tu ne l’as plus revu ?
– Non Sténie ; il a profité apparemment du trouble, et de la joie qu’occasionnaient ton danger et ta délivrance pour s’échapper sans être aperçu.
– Mais pourquoi s’échapper, bonne ?
– Je l’ignore, mon enfant ; sans doute pour courir après le vilain chien cause de ton accident.
– Le voilà là-bas.
– Que te dirai-je ?… peut-être s’est-il dirigé vers la case pour prévenir ton père, et empêcher par là le dangereux empressement des donneurs de nouvelles.
– Ah ! sans doute il a dû faire cela. Courons, ma bonne Henriette, courons vite à la case, Féo doit y être maintenant.
La petite fille prend sa gouvernante par la main et se met en devoir de l’entraîner. Elles vont partir, lorsqu’un soupir étouffé se fait entendre à quelques pas ; Sténie laisse d’abord éclater le plus grand effroi ; mais bientôt une réflexion rapide lui rendant tout son courage, elle s’élance et franchit en quelques secondes le monticule de sable qui la sépare de l’endroit d’où le gémissement a paru partir ; elle n’a pas plutôt jeté les yeux sur ce bas-fond, qu’un cri terrible lui échappe, en voyant Féo qui s’y trouve étendu sans mouvement.
À ce cri, et surtout à la disparition de son élève, mademoiselle Henriette accourt toute tremblante ; elle est rassurée par la vue de Sténie qui, penchée sur le pauvre Féo s’efforce de le rappeler à la vie ; mademoiselle Henriette se hâte de joindre ses soins à ceux de la jeune fille reconnaissante.
L’espoir des deux femmes ne tarde pas à être comblé ; Féo ranimé par les secours qu’on lui prodigue, et surtout par le son de voix enchanteur qui vibre si délicieusement à ses oreilles, Féo ouvre enfin les yeux. Il regarde autour de lui, il voit ce qu’il prend un moment pour un songe, il voit Sténie les yeux baignés de larmes ; la jeune fille tient dans les siennes la main du pauvre esclave qu’elle presse doucement ; elle appelle son cher Féo… C’en est trop, tant de bonheur, tant de gloire sont tellement au-dessus des forces de Féo, que leur poids immense l’accable, l’incommode. Il veut se prosterner aux pieds de sa maîtresse ; ses forces trahissent sa volonté ; il veut encore exprimer son ravissement, les paroles s’y refusent. Son âme est noyée dans des torrents de pensées délicieuses, et il est si fort occupé à sentir qu’il ne peut manifester aucunes des nombreuses sensations qui l’agitent.
Cet état délirant, causa une nouvelle crise. Féo succombant sous le faix de la félicité, perdit connaissance en croyant sans doute que son âme allait habiter le séjour des joies pures et éternelles.
Les cris de Sténie ne tardèrent pas à rassembler auprès d’elle les chasseurs de la chaloupe, et leurs esclaves. Ces derniers, mis à la disposition de mademoiselle Merval, construisent en toute hâte un brancard grossier, tandis que la jeune fille, mademoiselle Henriette et plusieurs des chasseurs s’empressent avec zèle mais inutilement auprès du corps du trop dévoué Féo.
Le brancard mis en état reçut promptement le jeune nègre évanoui ; Sténie marchait à côté en tenant la main de son libérateur dont elle examinait les traits avec anxiété. Ce cortège funèbre parvint à la porte de la belle habitation de M. Merval, comme celui-ci, prévenu par des esclaves empressés, accourait au-devant de sa fille bien-aimée dont il ne put écouter le récit sans pâlir plusieurs fois pour elle, en pensant aux dangers qui l’avaient menacée.
Les premiers moments donnés à la nature, M. Merval fut tout entier au sauveur de son enfant. Il fit appeler le médecin de la maison, et tandis qu’on l’avertissait, ordonna de transporter Féo dans une des pièces de son appartement.
Grâce aux talents du bon docteur Vincent, Féo ne tarda pas à donner quelques signes d’existence. Le docteur répondit alors de ses jours, mais il réclama le plus strict silence et surtout l’éloignement des personnes dont la vue pouvait causer au jeune nègre une émotion dangereuse.
M. Merval profita de la liberté que les ordres du docteur venaient de lui accorder, ainsi qu’à sa fille, pour questionner cette dernière et mademoiselle Henriette, sur les particularités de l’événement dont on déplorait encore les suites et qui avait failli lui devenir si funeste dans la personne de Sténie.
Mademoiselle Henriette, et Sténie surtout, retracèrent avec une énergie provenant du cœur le dévouement admirable de Féo. En apprenant toute la reconnaissance qu’il allait devoir à son esclave, M. Merval trop généreux pour être humilié de la grandeur du bienfait, mais trop fier, trop juste pour ne vouloir pas le reconnaître noblement, se retira tout pensif dans son appartement ; Sténie ne tarda pas à imiter son père ; mais avant de s’abandonner au repos que les événements de la journée lui avaient rendu bien nécessaire, elle envoya savoir des nouvelles de Féo ; le docteur Vincent fit répondre que le jeune nègre était revenu à lui, mais accablé d’une si grande faiblesse qu’il ne fallait pas moins que plusieurs jours de ménagement pour lui permettre de se lever. Toutefois, le bon docteur avait ajouté qu’il croyait possible que le lendemain matin Féo fût en état de recevoir les visites dont ses maîtres voudraient l’honorer.
Beaucoup plus tranquille après cette assurance du docteur, l’aimable Sténie ayant permis à sa gouvernante de la coucher, s’abandonna bientôt aux douceurs profondes d’un sommeil de dix ans.
Pendant son sommeil, Sténie eut un rêve ; elle est fée, et à l’aide de sa baguette magique, elle vient de transformer le fidèle, mais noir Féo, en un jeune prince blanc comme un lis, dont elle se plaît à protéger l’intéressante jeunesse ; bientôt elle le lance dans le monde, lui fait tuer des lions, des serpents et de méchants princes, blancs cependant comme lui ; enfin elle est sur le point de lui accorder la plus noble et la plus douce récompense ; mais voici qu’au moment même ou elle tend à Féo une main qu’elle croit donner au prince le plus aimable et le plus blanc qu’il soit sur le globe, le beau prince disparaît, et à sa place se montre un grand vilain génie, noir comme l’ébène qui, fixant sur elle une prunelle sanglante, la regarde avec un sourire affreux, et l’entraîne dans une grotte profonde ; là tout disparaît, et la pauvre Sténie, victime d’un supplice qu’elle ne peut concevoir ni définir, n’ose même pas invoquer le secours de dieu, terrifiée qu’elle est par la vue de deux gros yeux noirs, brillants, isolés dans le vide et qui semblent planer sur elle comme l’épée de Damoclès . Le jour vint enfin délivrer Sténie du supplice que lui avait imposé sa riche imagination. Pleine d’une terreur dont elle ne peut se rendre compte, elle se lève, court auprès de sa gouvernante avec l’intention de chercher un refuge, mais à peine arrivée près d’elle tout est oublié et Sténie ne conserve plus du cauchemar affreux qui l’a fatiguée qu’un malaise général dont elle ne peut assigner la cause. La jeune fille pleure alors. Les larmes sont le privilège de la colère de l’enfance, aussi ses suites laissent-elles encore moins de traces que le passage du zéphyr.
M. Merval rejoint sa fille comme mademoiselle Henriette vient d’essuyer les dernières larmes de la jolie enfant ; ma Sténie, dit-il, en embrassant sa bien-aimée, j’aime à voir l’empressement que tu marques pour reconnaître le dévouement et la fidélité de ce brave Féo, suis-moi ; le docteur vient de me faire prévenir que son malade est en état de nous recevoir. Viens… et vous, Mademoiselle, ajouta M. Merval, en se tournant vers la gouvernante, donnez des ordres pour que tous les esclaves de l’habitation soient réunis autour du parterre : nous y déjeunerons en famille.
Ayant ainsi donné un ordre qui ne laissa pas que d’étonner beaucoup mademoiselle Henriette, parce qu’il était une innovation dans les usages de la maison, M. Merval prit la main de sa fille, et s’achemina vers la chambre où reposait Féo.
Le jeune nègre était placé sur une ottomane. Aussitôt qu’il vit entrer Monsieur Merval et sa fille, il voulut se prosterner à leurs pieds, mais les forces lui manquèrent, et il tomba le visage contre terre.
À cet aspect, Sténie jeta des cris perçants et courut aider le docteur Vincent à relever le pauvre malade.
– Féo, dit M. Merval en s’approchant et prenant la main du jeune esclave, je te défends dorénavant de te mettre à genoux devant qui que ce soit.
– Ah ! maître !… bon maître ! c’est mon devoir.
– Ton devoir est de m’obéir, reprit M. Merval, d’un air grave.
– Maître, je m’en souviendrai.
– Comment te trouves-tu maintenant, mon cher Féo ? ajouta le père de Sténie avec bonté.
– Ah bien ! très bien ! bon maître, répondit Féo, en plaçant la main sur son cœur et regardant Sténie.
– Il y a encore beaucoup de faiblesse, dit alors le bon docteur, et je ne crois pas que Féo puisse avant quelques jours reprendre sans danger son service.
– Je partage entièrement votre avis, docteur, Féo se reposera quinze jours… mais en attendant que ses forces reparaissent, le croyez-vous en état d’être transporté devant le parterre de la maison.
– Certes, la chose est possible, mais est-elle bien nécessaire ?
– Très nécessaire, docteur ; Féo doit être payé de son dévouement généreux, et je veux que, devant tous ses camarades réunis, il soit admis à la table de ses maîtres. Ou je me trompe fort, ou cette récompense paraîtra à Féo la plus douce qu’il puisse recevoir. Il sera placé entre ma fille et moi.
– Oh ! bon maître, bonne maîtresse, s’écria le jeune nègre, en couvrant de baisers et de larmes les mains de M. Merval et de sa fille ! Féo assis entre maître et maîtresse ! Féo heureux, trop heureux ! Féo doit mourir de joie.
– J’espère bien qu’il n’en sera rien, reprit gaiement M.

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