Le retour d’Annabelle
170 pages
Français

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Le retour d’Annabelle

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Description

Lorsqu’elle apprend que l’homme qui a détruit son adolescence a été libéré de prison, Annabelle Langlois décide de retourner dans sa région natale, le Lac-Saint-Jean, qu’elle avait quittée 10 ans auparavant. Elle y retrouve sa mère, ses amies d’enfance et certains fantômes du passé, dont Jimmy Bellevue, son premier amour…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 mars 2018
Nombre de lectures 65
EAN13 9782897863609
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2018 Katherine Girard
Copyright © 2018 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision éditoriale :Simon Rousseau
Directeur de collection : Simon Rousseau
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Catherine Belisle
Photo de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89786-358-6
ISBN PDF numérique 978-2-89786-359-3
ISBN ePub 978-2-89786-360-9
Première impression : 2018
Dépôt légal : 2018
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives nationales du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Imprimé au Canada


Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Girard, Katherine, 1977-, auteur

Le retour d’Annabelle / Katherine Girard.
ISBN 978-2-89786-358-6
I. Titre.
PS8613.I723R47 2018 C843’.6 C2017-942724-5
PS9613.I723R47 2018

Remerciements
J’aimerais d’abord remercier Stéphane Aubut, dont les conseils concernant la structure de mon roman ont été judicieux. J’aimerais aussi remercier Dave O’Bomsawin qui a cru en moi et qui m’a laissé l’espace et le temps dont j’avais besoin pour écrire.
Pour me suivre ou me contacter, vous pouvez le faire via ma page Facebook : @KatherineGirardAuteure


Conversion au format ePub par:

www.laburbain.com

Il y a certainement quelqu’un
Qui m’a tuée
Puis s’en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite.
A oublié de me coucher
M’a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d’eau
A oublié d’effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue
« Il y a certainement quelqu’un » d’Anne Hébert, tiré de Poèmes , Éditions du Seuil, 1960
Prologue
Mars 2016, Montréal
Ce matin, lorsque le téléphone sonne, je n’y pense pas du tout.
Un café froid posé en équilibre sur une montagne de papiers, la tête pleine de la poésie amérindienne que j’ai demandé à mes étudiants de lire et d’analyser en vue de la prochaine évaluation, je griffonne à la hâte des notes de dernière minute avant de me rendre en classe. Mon regard s’envole vers la fenêtre : une fine neige s’est mise à tomber, recouvrant Montréal de sa blancheur triste. L’hiver n’en finit plus de finir… Je pousse un soupir appuyé à l’intention du collègue avec qui je partage mon bureau, Bernard, enseveli sous les dissertations qu’il doit corriger. Il jette un œil à la fenêtre à son tour et hausse les épaules, l’air résigné. Lorsque la sonnerie de mon cellulaire retentit, je passe machinalement mon doigt de gauche à droite sur l’écran et porte l’appareil à mon oreille.
Je ne suis absolument pas préparée à cet appel, même si je me le suis imaginé mille fois.
— Bonjour, madame Langlois. Je suis Vanessa Simard, agente de probation à la maison de transition Le soleil du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Vous allez bien ?
Je me méfie aussitôt. Je serre mon stylo contre ma paume et réplique :
— Je vais bien, merci. Que me voulez-vous ?
— Je dois vous aviser que monsieur Marcel Bellevue a été libéré il y a quelques jours. Il est présentement en réinsertion sociale sous ma tutelle. Il aimerait vous rencontrer, s’excuser de vive voix. Cela fait partie de son processus de guérison. Seriez-vous disponible la semaine prochaine ?
Je savais, pourtant, que cette échéance surviendrait. Malgré tout, je sens mes jambes devenir molles comme de la guenille mouillée et mon estomac fourmiller sous le joug de l’adrénaline. Je ferme les yeux un court instant, prends une grande inspiration et laisse tomber d’une voix sèche, sans trop réfléchir :
— Je ne suis pas prête.
Malgré la distance et les années qui me séparent de Bellevue, je ne peux considérer me retrouver en sa présence. Je croyais que j’en aurais la force lorsque l’opportunité se présenterait, mais je me découvre encore ambivalente à l’idée de faire face à cette musique, l’esprit cerclé dans un étau de dénégation. J’ai fait la paix avec mon passé ; n’empêche, je n’ai pas envie de le voir ressurgir !
Pourquoi devrais-je le rencontrer ? Pour aller au bout de cette histoire une fois pour toute, peut-être ?
J’entends l’intervenante soupirer à l’autre bout du fil.
— Je vais vous dire ce que je pense, madame Langlois, même si ce n’est peut-être pas à moi de le faire. Cela vous ferait du bien d’entendre ce que monsieur Bellevue a à vous dire, je crois. Selon mon expérience, il…
— Je vais y réfléchir.
Et zip ! Je coupe la communication, la main tremblante. Je consulte l’horloge de mon bureau : 13 h 55. Il me reste à peine cinq minutes pour me ressaisir.
Je ramasse mes documents, salue mon collègue, qui a l’air dépassé comme toujours par l’ampleur de la correction à abattre, et me dirige d’un pas vif vers mes étudiants. Ma jupe balaie l’air autour de moi alors que je m’avance le long des couloirs beiges, le cœur comprimé dans un écrin d’émotions anciennes.
Peut-être devrais-je accepter cette invitation, après tout. La session achève, je serai bientôt libre de mes mouvements, et retourner dans ma région natale pour l’été est une option à laquelle je songe depuis un moment. Mais ce serait revenir sur le passé, et le passé…
Je m’étais promis de l’oublier.
chapitre 1
Septembre 2005, Lac-Saint-Jean
Le brouhaha des étudiants forme une enveloppe intangible autour de moi. Mes yeux se perdent dans la pluie de ce début d’automne, projetée avec force contre l’immense baie vitrée de l’entrée principale devant moi, composant des motifs psychédéliques. Je suis figée, mes paumes resserrées sur le garde-corps, mon cœur jeté tambour battant contre le trampoline de mes jeunes sentiments : le garçon de mes rêves vient juste de passer derrière moi. J’ai vu son reflet se détacher des motifs de la baie vitrée et son parfum a sillonné jusqu’à mes narines en vapeurs grisantes. Je me retourne pour le regarder s’éloigner. Sa mèche rebelle recouvre son œil gauche et tombe jusqu’à sa bouche. Il flotte dans son veston de cuir trop grand. Miracle, il se retourne à son tour et il me sourit. Il sourit, et son œil dégagé, d’une couleur vert clairière, s’éclaire de mille étoiles mordorées.
— Wow ! Annabelle, Jimmy boy t’a souri ! Tu es la prochaine sur sa liste, s’emballe aussitôt mon amie, Véronique Bouchard, qui est adossée elle aussi à la balustrade où nous nous rencontrons chaque jour lors des pauses entre les cours. Il va peut-être même t’inviter au bal de l’Halloween ?
J’esquisse un sourire gêné. Je sens mes joues rosir. Et si c’était vrai ? S’il m’avait vraiment remarquée ? Mes réflexions plaisantes sont interrompues par ma chipie de meilleure amie, Isabelle Simard.
— Lui, aller à un bal ? Ce n’est pas son genre… S’il s’y rend, il sera gelé comme une balle ! J’ai entendu dire qu’il se droguait… Puis, il est bien charmant, mais il n’a même pas l’intelligence d’un prince de conte de fées, c’est tout dire !
Oh non ! Je ne suis pas d’accord. Quelle mesquinerie de sa part ! Je me redresse et m’insurge :
— Arrête donc, Isabelle, de colporter des rumeurs aussi grossières ! D’où sors-tu ce jugement ridicule ? Jimmy Bellevue est super bon à l’école et c’est un grand sportif, David me l’a dit ! C’est son ami depuis l’enfance, il doit bien le connaître plus que toi ! Je suis certaine qu’il ne se drogue pas et qu’il est très intelligent.
— Et il ne faudrait pas oublier que la plupart des princes de contes de fées sont charmants, mais pas tellement intelligents, prend la peine de rectifier Véronique, qui n’a pas saisi l’ironie d’Isabelle. La plupart du temps, ils se font avoir par une reine, une méchante sorcière ou une méchante fée… Et embrasser une fille pour la sauver, ça ne demande pas tellement de génie, hein ?
— Mais c’est exactement ce que j’ai dit ! soupire Isabelle en levant les yeux au ciel.
Je souris à mon amie lunatique et je renchéris :
— Moi, je pense que Jimmy Bellevue se cache, qu’il se protège sous ses airs de bum…
— Oui, c’est une bonne piste, m’aide Véronique. Derrière chaque bum se cache un prince charmant… intelligent, bien sûr. Jimmy a sûrement le cœur sensible, l’âme tourmentée ! C’est peut-être un artiste ! Il doit dissimuler quelque chose… Une maladie incurable ? Un lourd passé ?
C’est trop d’opposition pour Isabelle. Elle me désigne et attaque :
— Toi, tu es vraiment trop romantique, tu dégoulines ! Et toi, poursuit-elle en se tournant vers Véronique, tu as trop d’imagination ! Je les connais, moi, les parents de Jimmy : son père travaille avec mon père, il est contremaître à l’usine… Il fait plein d’argent ! Sa mère est esthéticienne. Ils ont une belle maison sur la rue Morin, avec une piscine creusée ! Non, les filles, Jimmy Bellevue n’a rien à cacher… sinon qu’il se drogue, peut-être ?
— Ah ! Lâche-nous avec ton histoire de drogue ! Jimmy ne se drogue pas, voyons, riposté-je.
— Mais qu’est-ce que tu en sais, au fond ? s’enquiert Véro, curieuse.
— Je le sais parce que je lui parle souvent, son casier est juste à côté du mien ! Je sais qu’il vit sur la rue Morin, qu’il joue au hockey et qu’il a une petite sœur au visage couvert de taches de rousseur. Il n’agit pas du tout comme un drogué !
— En tout cas, il a l’air bizarre, et ce n’est pas parce qu’il te parle un peu qu’il est le moindrement intéressé par toi, Anna, s’exaspère Isabelle.
Elle change soudain d’expression.
— Oublie-le, je suis sûre que ce n’est pas un gars pour toi !
— Ah oui ? Et pourquoi donc ? demandé-je, cette fois outrée. Toi, tu peux avoir tous les garçons que tu veux sans problème, mais moi, je ne peux même pas parler d’un gars sans que tu essaies de me décourager… Ce n’est pas tellement juste !
Isabelle prend le temps d’adoucir son air de gorgone avant de nuancer :
— Calme-toi, Anna, je ne voulais pas te fâcher. C’est seulement que… Tout à l’heure, je t’ai dit que les Bellevue n’avaient rien à cacher, mais ce n’est peut-être pas tout à fait vrai. Vois-tu, ma mère m’a dit que son esthéticienne a souvent des bleus sur les bras. Une fois, elle est même arrivée avec la lèvre fendue ! Elle lui dit toujours qu’elle est maladroite et qu’elle se cogne partout… Ma mère pense que son mari la bat ! Et, je te le donne en mille, devine qui est l’esthéticienne de ma mère ?
— Ah ! Je sais ! C’est la mère de Jimmy ! s’exclame Véronique, comme si deviner de qui il s’agissait relevait de l’exploit.
Isabelle soupire, puis reprend :
— Moi, je m’en fiche, des garçons que j’embrasse, je le fais seulement pour m’amuser, alors que toi… toi, Anna, c’est vrai, tu cherches le prince charmant ! J’ai vu de quelle manière tu regardais Jimmy, et je te connais comme le fond de ma poche : tu es amoureuse de lui ! Mais tu ne le connais pas ! C’est un gars à problèmes, j’en suis sûre ! Je te rappelle que c’est moi qui ai épongé tes larmes, la dernière fois !
— Oui, Jonathan était méchant ! Tu avais raison, cette fois-là, concédé-je. Il ne m’a jamais rappelée après notre sortie au cinéma ! Mais… tu n’es pas ma mère, Isabelle, alors arrête de me dire quoi penser ! Jimmy, je sens qu’il est différent… avec moi, en tout cas !
Isabelle semble s’inquiéter de mon attitude. Il faut dire que je ne suis pas aussi frondeuse, d’habitude. La plupart du temps, je me range à son avis, je la laisse dire ce qu’elle veut. Mais cette fois-ci, pour ce garçon qui fait battre mon cœur en pétarades pétillantes chaque fois que je l’aperçois, je ne sais pas pourquoi, je suis prête à me battre bec et ongles. Ma meilleure amie me toise toujours, la mine sarcastique :
— Tu sens qu’il est différent ?
— Je sais qu’il est différent. Il prend le temps de discuter avec moi tous les jours. Il est tellement gentil…
Il a un regard tellement intense que mes membres se métamorphosent en chiffons chaque fois qu’il pose les yeux sur moi. Il est si beau que je dois serrer les poings pour m’empêcher de le toucher. Il a l’esprit éclairé et perspicace, mais on dirait qu’il ne veut pas trop le montrer. Il est si différent de son meilleur ami, David Beloeil ! David est toujours prêt à amuser la galerie avec ses pitreries et il excelle en tout, mais il manque d’entregent, alors que Jimmy est réfléchi, sensuel, si j’ose dire, rebelle aussi, en quelque sorte… C’est comme si David était un soleil flamboyant et que Jimmy était une ombre chatoyante… Une douce ombre qui abrite mes rêves les plus fous !
— En tout cas, je t’aurai avertie, siffle Isabelle entre ses dents. Tu ne devrais pas t’attacher à lui !
J’émets un rire contrarié. Si je l’écoutais, je claquemurerais mon cœur entre deux murailles impénétrables jusqu’à la fin de mon existence ! L’attitude d’Isabelle trahit sa propre peur bleue de l’attachement. En effet, on pourrait dire qu’Isabelle est une croqueuse d’hommes ; elle s’amuse à les séduire, puis elle les jette dès qu’elle les a appâtés ! Pour rien au monde elle ne laisserait une créature de sexe masculin crever son cœur de pierre, au centre pourtant mou comme du camembert. La preuve, David Beloeil lui tourne autour depuis le début du secondaire et je sens , non, je sais qu’elle n’est pas insensible à son manège… c’est d’ailleurs le seul garçon qui ne la laisse pas indifférente… Résultat ? Elle le fuit comme la peste ! Et qui doit épancher la peine constante et agaçante de David ? Moi, son amie !
Isabelle est un cas classique : elle a été traumatisée par la séparation de ses parents. Ces deux frustrés immatures l’ont tenue en otage durant des années, lui conférant contre sa volonté le rôle de l’arbitre de leurs chicanes immémoriales. Pauvre Isa ! Elle a été le témoin direct de nombreuses soirées de violence verbale, de pleurs et de hurlements ! Je la comprends de craindre pour moi. Dans son esprit, l’amour est un typhon. Sa force submerge et procure puissance et plaisir, mais son œil euphorique rejette vite les cœurs abandonnés ; le cyclone amoureux vire au drame et dévaste tout sur son passage invasif et rageur.
La sonnerie annonçant le début des cours retentit. Nous ramassons nos sacs par terre, résignées à endurer 75 minutes de mathématiques. Isabelle profite de ses dernières secondes de liberté pour sauter un dernier fusible :
— Il va te briser le cœur, Annabelle ! J’en sais quelque chose !
— Que veux-tu dire par là ? lui demandé-je, aussi curieuse qu’inquiète.
Isabelle charge son lourd sac sur ses épaules et s’éloigne à grandes enjambées sans daigner me répondre. Puisque je reste piteusement plantée en plein milieu du couloir, Véronique me tire par le bras et m’entraîne à sa suite vers la salle de classe. Je prends soudain une résolution formelle : mieux vaut que je ne parle plus de Jimmy Bellevue à mes amies. Notre relation naissante, faite de paroles brèves, de regards fugitifs et de sourires mystérieux, me paraît un joyau fragile et précieux, un trésor effervescent que je refuse de voir terni par les remarques suspicieuses d’Isabelle ou la curiosité naïve de Véronique. Si notre relation devient officielle un jour — elle le deviendra, je le sens tout au fond de moi —, je reviendrai sur ma décision, mais, en attendant, je veux pouvoir rêvasser à ma guise, sans craindre le jugement d’autrui !
y
CHAPITRE 2
Mai 2016, Montréal
Les rayons de soleil matinaux nimbent d’une lumière dorée les trottoirs et les devantures des vitrines alors que je sors de l’école de karaté où je m’entraîne trois fois par semaine. Dans mon sac, je trimballe mon karategi, mon uniforme de karaté et ma ceinture noire, que j’ai acquise il y a peu de temps et dont je suis très fière. Je marche d’un pas vif vers mon café préféré sur la rue Mont-Royal, respirant à pleins poumons l’air frais, qui promet pourtant de s’adoucir au courant de la journée. J’achète un croissant aux amandes et un grand café au lait avant de rejoindre ma voiture pour me diriger vers le Cégep. Les cours sont terminés, mais je préfère corriger les dissertations finales à mon bureau plutôt qu’à la maison. Je m’engage sur la rue, roule quelques minutes le long de l’avenue achalandée, puis je me retrouve sur une autre avenue plus grande, qui me mènera jusqu’à l’établissement où j’enseigne depuis maintenant trois ans. Je croise plusieurs joggers, que je salue d’un sourire : moi aussi, j’adore courir. Je parcours une bonne trentaine de kilomètres chaque semaine, la plupart du temps le long du canal Lachine ou sur les nombreuses pistes cyclables de la métropole.
Le sport m’a trouvée il y a 10 ans alors que je tentais de survivre à la pire épreuve que la vie m’ait donné de vivre. Une personne que j’avais rencontrée dans un bar par amis interposés m’a initiée au karaté ; elle m’a aussi appris que la course permettait de se dépasser physiquement et de nettoyer sa cervelle de toutes les tensions accumulées. Cette personne s’appelait Pierre Bourgault ; il était d’une gentillesse extrême, d’une vivacité contagieuse et d’une beauté ténébreuse. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais bien en présence d’un homme.
Quand on parle du loup… Une sonnerie caractéristique retentit ; c’est celle de Pierre… Je prends le temps d’immobiliser ma voiture dans le stationnement du Cégep et je réponds :
— Salut ! Comment ça va ?
Sa voix posée émet d’un ton embarrassé :
— Ça va, Anna… Écoute, j’ai une mauvaise nouvelle…
Je me doute aussitôt de ce dont il s’agit. Je monte sur mes grands chevaux :
— J’imagine que tu vas me dire que tu ne peux pas prendre Laïla en fin de semaine ?
— En effet, c’est ça…
Je m’arrête net devant l’entrée principale du Cégep, déserte en cette heure matinale.
— Mais ça fait deux fois que tu nous fais le coup, Pierre !
Je bous de frustration, pas parce que j’ai besoin de me séparer de ma petite fille adorée, loin de là, mais parce que j’ai de la peine pour elle : ces temps-ci, son papa est décidément absent.
Sa voix contrite m’exaspère :
— Je sais, Annabelle, je ne suis pas un bon père. Je t’avais dit dès le départ que je ne le serais pas, je te rappelle !
Et voilà, nous y sommes encore ; il me remet sur le nez ma décision de garder l’enfant que j’ai conçu avec lui. À l’époque, malgré mon caractère farouche, à force de patience et de mille attentions délicates, Pierre avait réussi à me séduire, et je me suis donc retrouvée dans son lit un samedi soir, après un entraînement de karaté au cours duquel nous nous étions surpassés. Il était un bon petit copain ; il préparait mon petit déjeuner, me conduisait à l’université, me couvrait de menus cadeaux toujours bien pensés et, surtout, il ne me posait jamais de questions indiscrètes sur mon passé. S’il l’avait fait, j’aurais fui illico…
C’est plutôt lui qui a eu le réflexe de fuir lorsque je lui ai annoncé que j’étais enceinte de lui et que je garderais l’enfant, peu importe ce qu’il en pensait. J’ai perdu de vue mon bon ami pour un temps ; il a fini par pointer le bout de son nez à l’appartement que je partageais avec ma meilleure amie un soir de décembre, quelques semaines après sa fuite initiale, pour s’excuser. Nous ne sommes jamais redevenus amants, mais nous sommes restés amis, et il a tout de même pris ses responsabilités financières en ce qui concerne notre enfant, une magnifique petite fille qu’il a lui-même prénommée Laïla.
Je n’attendais pourtant rien de lui, et il ne s’est pas tellement intéressé à notre fille les premières années de sa vie. Il n’osait même pas la prendre dans ses bras, soi-disant par peur de l’échapper ou de la blesser… Une chance que ma meilleure amie Isabelle vivait avec moi ! Elle m’a été d’une aide précieuse… Depuis que Laïla a trois ans et qu’elle est donc un peu plus autonome, Pierre la prend une fin de semaine sur deux et surgit souvent à l’appartement à l’improviste, certains soirs de semaine. Il a soudain souhaité la connaître un peu mieux. Par contre, il ne respecte plus son engagement depuis un petit moment :
— Ça fait presque un mois qu’elle ne t’a pas vu ! Bientôt, elle ne se souviendra plus de toi… Est-ce ce que tu désires ?
— Mais non, c’est simplement que j’ai beaucoup de travail… Nous sommes sur un nouveau projet, l’agence m’oblige à me rendre à New York cette fin de semaine pour m’assurer que le tournage se passera bien…
— Ah ! Les publicitaires ! Vous êtes si importants, après tout, dans la grande marche du monde !
J’ai sorti ma dégaine ironique dans l’espoir un peu idiot de le blesser, mais il n’a pas mordu à ma tirade.
— Je suis vraiment désolé, Annabelle ! Donne un gros bisou à Laïlou pour moi.
L’idée qui germait dans ma tête depuis quelques semaines éclot soudain en une bulle impérieuse. Je balance d’une traite avant qu’il ne raccroche, la main sur la poignée de la porte d’entrée principale :
— En tout cas, j’en profite pour te dire que Laïla et moi, nous allons passer l’été au Lac-Saint-Jean. Je vais aller chez ma mère et…
— Tout l’été ? Mais tu détestes le Lac-Saint-Jean, tu n’y vas jamais !
Je m’insurge alors que je sais très bien que c’est exactement ce que je lui ai laissé croire toutes ces années :
— Mais non, voyons ! J’adore ma région natale ! C’est seulement que… en tout cas, c’est compliqué.
Je l’entends soupirer.
— C’est encore un de tes mystères, j’imagine… Un jour, faudra bien que tu me racontes ce qui s’est passé ! Bon, je dois te laisser. On se redonne des nouvelles, d’accord ?
— D’accord. Bonne journée !
— Prends soin de toi, ma belle Anna.
Je m’immisce enfin dans le Cégep, clignant des yeux dans la pénombre relative après avoir été con­frontée à l’obsédante clarté du matin. Mes yeux s’habituent rapidement ; je repère l’escalier et le grimpe, puis je file le long du couloir jusqu’à mon bureau sans croiser personne. Je suis l’une des rares qui préfèrent corriger dans l’établissement ; j’aime l’atmosphère feutrée et empoussiérée du bureau qui abrite mes copies, alors que chez moi, je me sens empêtrée dans un fatras de jouets, de vêtements et de vaisselle…
Je m’affale sur la chaise pivotante et me masse les tempes. La migraine me guette. Nom de Dieu, je viens de décider d’aller passer l’été au Lac ? Qu’est-ce qui me pousse à vouloir m’y rendre ? Depuis que j’ai quitté la région, je n’y suis jamais retournée, sauf une fois, à la mort de mon père, décédé d’une crise cardiaque cinq années auparavant. Je ne pouvais tout de même pas manquer son enterrement…
En réalité, je m’aperçois que je me sens plutôt seule, à Montréal, ces derniers temps. Ma meilleure amie Isabelle a abandonné son existence montréalaise pour retourner habiter au Lac-Saint-Jean justement parce que la professeure de français au secondaire qu’elle est n’en pouvait plus d’enseigner à des jeunes issus de milieux très défavorisés. Le jour où un jeune garçon avait braqué une arme blanche sur elle dans un stationnement désert parce qu’il n’était pas satisfait de la note qu’il avait reçue, une goutte avait débordé du vase… Isabelle avait alors postulé à la Commission scolaire des Bleuets et avait été engagée pour un remplacement de congé de maternité, offre qu’elle avait saisie après avoir hésité. En effet, elle nous laissait derrière elle, Laïla et moi, ses colocataires préférées… Après tout, je vivais avec elle depuis nos débuts à Montréal, près de huit ans auparavant !
Isabelle est donc partie avec ses fripes et quelques meubles, et j’ai dû apprendre à vivre sans elle. Cela fait déjà un an que notre grand appartement sur le Plateau Mont-Royal comporte une chambre vide, et je ne m’habitue toujours pas… Bien sûr, j’ai des collègues sympathiques, mais personne au monde ne me connaît mieux qu’Isabelle, personne d’autre qu’elle n’est au courant de tous mes secrets les mieux enfouis…
Je plonge le nez dans mes copies, cet océan de papier qui menace de m’engloutir entière.
y
CHAPITRE 3
Octobre 2005, Lac-Saint-Jean
Ce matin, des flocons de neige épars tourbillonnent dans le ciel alors que l’été nous a quittés il y a quelques semaines à peine. Je déteste l’hiver, cette saison odieuse qui s’immisce jusque dans nos os et qui nous engloutit sous une tonne de merde blanche. Comment ose-t-elle déjà se rappeler à mon souvenir ? Il fait un froid de canard et je n’ai même pas de manteau chaud ! Mon vieux « coat » d’hiver est trop petit et franchement ringard, avec sa doublure en peau de mouton ; puis, il est rangé dans le fin fond de la garde-robe en cèdre, dans le fin fond du sous-sol ! Je me rends donc à l’école en veston de jean. Assurément, je vais attraper un rhume ; j’arrive à mon casier les cheveux, le cou et le dos pleins de neige fondue. Jimmy, qui s’éloigne vers son cours de musique guitare à la main, égrène un rire qui me réchauffe instantanément.
— Tu as l’air tout piteux, comme ça !
Dans sa bouche, ça sonne comme un compliment.
À la fin de la journée, mon prof de maths, monsieur Tanguay, me prend à part dans le couloir pour m’avouer, sans ambages, qu’il m’a attribué un tuteur. Moi, j’ai besoin d’un tuteur ? Qui l’aurait cru ? Mon enseignant croit que j’ai besoin de rattraper la matière avec l’un de ses meilleurs étudiants. Je suis plutôt bonne en maths, d’habitude, mais en ce qui concerne l’algèbre, je sèche ! J’ai honte de l’avouer, mais je vais le dire quand même : j’ai eu à peine 60 % lors de mon dernier examen. Quand mon père va l’apprendre, il va me tuer !
Vous pensez que j’exagère ? Même si lui-même n’était pas le plus studieux des étudiants lorsqu’il avait mon âge, ou peut-être justement pour cette raison, mon père tient mordicus à ce que mes résultats dépassent tous la barre symbolique des 80 %. Sous cette barre symbolique, il considère que j’ai échoué ! Il exige de moi exactement ce qu’il exige des patrouilleurs qui lui rapportent les menus larcins constituant le substrat criminel de notre village : rien de moins que la perfection !
Parfois, je trouve cela difficile d’être la fille de l’enquêteur-chef de la police. Alors que je marche comme une condamnée à mort vers la salle de tutorat, je me dis que mon père est un justicier irascible, insatisfait et suspicieux, qui remet constamment en question mes moindres projets et déplacements. Je dois lui dissimuler cette histoire de tuteur. Il va vouloir savoir qui il est, ce qu’il fait, comment il agit avec moi, à quelle vitesse mes notes vont s’améliorer… Il va vouloir tout contrôler ! Heureusement, aujourd’hui, mon père enquête sur la vague de vols de vélo dans le quartier des ouvriers. Il ne rentrera pas avant la nuit. J’ai le champ libre.
Les gens ne le remarquent pas toujours au premier abord, mais je suis une fille timide. Des papillons aux ailes écarlates tapissent mon estomac alors que j’arrive à la hauteur de la salle de tutorat. Moi aussi, parfois, j’aimerais tout contrôler, à commencer par les gens que je suis obligée de côtoyer et les activités que je suis censée faire. Mais non, je ne suis qu’une adolescente qui n’a aucun… mais… mais j’hallucine ! Les papillons remontent dans ma gorge.
Derrière la porte, une petite pièce remplie de bureaux et de chaises. Au fond de celle-ci, en train d’écrire des formules algébriques au tableau : Jimmy Bellevue. Serait-ce lui, mon tuteur ? Impossible !
Je reste bouche bée. Jimmy finit par sentir ma présence. Il se retourne vers moi et me regarde sans rien dire. Après quelques secondes d’un silence ondoyant, je me mets à trembler. J’ai l’impression d’atteindre la magnitude sept à l’échelle de Richter ! Mon épicentre est rudement secoué. Les papillons qui gigotaient dans mon estomac meurent sur le coup, assommés contre les parois de mon ventre.
Jimmy s’est transformé lui aussi en statue de sel, et nous restons là, à ondoyer dans l’atmosphère qui nous sépare telle une cloison invisible et poreuse. Une toile de poussière étincelante navigue sur les rayons de soleil que filtre la fenêtre. Nous sommes deux animaux sauvages qui nous observons avant d’attaquer, chacun cherchant la faiblesse de son adversaire. Les yeux de Jimmy sont magnifiques, son visage est harmonieux et franc, son corps musclé est… troublant.
Grâce à nos maigres conversations de casiers et aux rumeurs enflées ou fleuries qui circulent à cœur de jour dans l’école, j’ai récolté plusieurs informations capitales sur Jimmy Bellevue depuis quelques mois. Par exemple, je sais qu’il pratique le hockey au niveau Midget AA ; il est même le capitaine de son équipe, ce qui me pousse à conclure qu’en réalité, il n’est pas du tout un voyou comme certaines personnes s’acharnent à le penser, mais plutôt un garçon en forme physique et mentale. Un leader ! J’ai vu son équipe disputer une partie contre l’équipe de Chicoutimi, la semaine passée. Véronique m’avait emmenée de force à l’aréna. Elle voulait encourager un autre gars de l’équipe, Charles Côté, dont elle semble s’être entichée. Véro s’entiche tout le temps de gars sportifs, alors qu’elle-même ne pratique aucun sport… mais bon, je m’écarte de mon sujet.
Je sais donc pourquoi Jimmy Bellevue est musclé, mais je ne savais pas qu’il était aussi doué en mathé­matiques qu’au hockey ! Il sera donc mon tuteur ? Surréaliste ! Mais pourquoi demeure-t-il silencieux ? Son regard perturbant, surpiqué d’éclats amusés, compose un motif aveuglant. Mais peut-être est-ce moi qui dois dire quelque chose ? Oh, il doit penser que je suis devenue débile ! Toujours bouleversée par l’effet qu’il me fait, je tente le coup :
— heu, salut.
Cette plate entrée en matière n’aidera en rien à rehausser mon image, mais au moins, j’ai réussi à articuler quelque chose.
— Annabelle… je peux t’aider ?
— Peut-être. Es-tu le tuteur d’algèbre ?
Mon intonation incrédule semble créer chez lui une légère irritation, qui transparaît en filigrane sur son faciès animé. Son émotion, semblable à une voile claquant au vent, froisse sa peau lisse. Lorsqu’il reprend contenance, il me dit :
— C’est si difficile à croire ? Oui, c’est moi ! Tanguay m’a désigné pour être tuteur en algèbre. Je suis pas mal bon dans cette matière.
En avouant son expertise, il esquisse un sourire gêné qui achève de me faire craquer. Humble, en plus ? Je suis impressionnée. Pour camoufler mon émotion, je me mets à débiter un flot de paroles :
— Moi, je suis experte en français et je compose des poèmes que monsieur Boivin aime beaucoup, mais je suis nulle en algèbre. Ma maturité en ce qui concerne la langue est remarquable, à ce qu’il paraît, mais mes aptitudes en mathématiques laissent à désirer… Je ne veux pas te mettre de la pression, mais je t’avoue que tu as tout un contrat sur les épaules : mon père va te tuer si mes notes ne s’améliorent pas rapidement !
— Ton père est-il si exigeant que cela ? me coupe Jimmy.
— Oh, oui ! Mon père est enquêteur. Il enquête tout le monde, moi la première, et exige le maximum de tout le monde, surtout de moi ! Il se prend pour le pape !
Jimmy émet un rire malaisé. Qu’est-ce qui peut causer son trouble soudain ?
— Langlois… Ton père, c’est Luc Langlois ?
Son visage s’est brouillé. Une bourrasque l’a renversé. Jimmy est clairement remué par la révélation de l’identité de mon paternel. Je suis intriguée :
— Dans le mille ! Pourquoi ? Il a déjà enquêté sur toi ? Tu as un casier judiciaire ?
— Tu es donc bien curieuse, toi…
Son ton sec me gèle. Il s’assoit sur le bureau derrière lui, passe ses mains dans ses cheveux comme s’il tentait de les arracher.
— Tout cela ne te concerne pas, mais oui, ton père a déjà enquêté sur moi. En tout cas, c’est compliqué. Assez parlé de moi.
L’aiguille sur le cadran de ma curiosité est toujours au maximum de sa capacité. Mes paroles fusent sans que j’aie le temps de les remiser au placard des propos déplacés :
— Mais… qu’est-ce que tu as fait pour mériter une enquête ?
— Décidément, il va falloir que je m’y fasse : tu es trop curieuse.
Je le contemple de tout mon saoul, attendant qu’il flanche, qu’il abandonne son air buté. La timidité m’a quittée sur la pointe des pieds. L’intensité de mon regard doit le travailler jusqu’aux bas-fonds du corps puisqu’il finit par avouer, la physionomie empâtée par la gêne :
— En fait, j’ai fait quelques petits coups depuis que je suis ado… Par exemple, j’ai déjà fugué de chez mes parents à quelques reprises — la grosse affaire : j’étais chez David, à quelques maisons de chez moi ! Et il y a trois semaines, j’ai envoyé un crochet de la droite dans le cou de mon père. Il n’arrivait plus à respirer, il était rouge et furax… Quand il a retrouvé son souffle, il a porté plainte à la police.
— Tu as frappé ton père ?
— Oui. Je me suis protégé… C’est ton père qui s’est occupé de notre cas. Et au dernier moment, mon père a retiré sa plainte.
— Mais pourquoi ?
Je suis émue, soudain, je ne comprends pas pourquoi. Il effleure ma main par inadvertance. Je défaillis presque. J’ai envie de l’embrasser. Je me sens ridicule.
— Annabelle, mon père est comme ça. Il aime ça, jouer avec moi, me manipuler… Et pour le reste, s’il te plaît, laisse tomber… Je t’en ai déjà trop dit !
Je crève d’envie d’en savoir plus, mais j’acquiesce de la tête, résignée. Pourquoi ressent-il le besoin de frapper son père ? La mine renfrognée de Jimmy ne reflète que la noirceur de ses pensées. Je devrai m’en tenir là pour l’instant…
Docile malgré les interrogations qui sautillent dans mon esprit, je m’assois à la table qu’il me désigne et je m’ouvre à ses explications académiques. Malgré son look rebelle, Jimmy s’avère un puissant communicateur doublé d’un vulgarisateur remarquable. Mon admiration pour lui grandit, d’autant plus que je commence à comprendre l’algèbre ! Je décide pourtant de jouer à l’idiote, posant des questions qui, dans un autre contexte, me feraient rougir de honte, parce que je veux que cette réunion ne soit pas la seule… Je veux entendre sa voix profonde tous les jours !
Au bout de deux séances, il s’assoit juste à côté de moi (je frémis), caresse le dos de ma main du bout de son index (je me consume ! Veut-il donc ma mort ?) et, songeur, me dit :
— Annabelle, je sais que tu as compris tout ce que je t’ai expliqué lors de notre première rencontre. Tes questions n’ont pas de sens ! Pourquoi fais-tu semblant de ne pas comprendre ?
Il darde sur moi ses yeux clairière. Je me dissous dans l’univers ! Ce qu’il reste de moi, une carcasse calcinée de désir et de honte, réussit à articuler :
— Parce que… parce que je veux te revoir !
Je baisse la tête sur le bureau. Mes joues doivent être rouges, elles chauffent ! Je crois qu’il ne s’attendait pas à un tel aveu. Il passe sa main droite dans ses cheveux et demeure coi. Quelle est l’étape après la dissolution, selon vous ? Eh bien, c’est ainsi que je me sens alors que j’attends qu’il me réponde quelque chose. Après une dizaine de secondes, je n’y tiens plus, je relève la tête et rencontre son regard submergé de lumière. Éblouie, c’est à peine si je l’entends dire enfin :
— On pourrait se rencontrer au parc Dorion, au lieu de se retrouver ici… On pourrait jaser pour vrai… Il y a un petit chalet avec des toilettes pour les touristes…
Ça y est, je suis sa prochaine victime ! Yahou ! Je plonge à pieds joints dans le piège qu’il me tend :
— Ce soir ? Mais à cette époque de l’année, le chalet doit être fermé ?
— C’est le père de David qui s’occupe des loisirs et du tourisme de la ville… Il nous a prêté les clés en nous faisant promettre de ne rien briser ni salir.
Il hausse les sourcils, l’œil malicieux. Je n’ose pas lui demander pourquoi David et lui ont besoin des clés de ce chalet ; en soupçonner la raison est déjà bien suffisant ! J’interroge plutôt :
— Vers quelle heure ?
— Vers 19 h, ça te va ?
Mets-en que ça me va ! Je flotte ! C’est le plus beau jour de ma vie ! J’essaie de contenir mon enthousiasme, mais mon séisme intérieur a repris de plus belle, et mon large sourire est la fracture la plus évidente de mon armure :
— Je serai là.
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CHAPITRE 4
Mai 2016, Montréal
En ce vendredi soir humide et chaud, contrairement à mes habitudes, j’ai laissé mon enfant à une gardienne pour quelques heures, le temps d’aller prendre un verre ou deux avec une collègue avec qui je suis déjà sortie quelques fois, Léa. À la fin de ma journée éreintante de correction, Léa a passé son visage par la porte entrouverte de mon bureau, m’a avoué sa joie d’être enfin venue à bout des dissertations de son premier groupe et m’a invitée à la rejoindre au Ballou vers 18 h.
La terrasse est déjà noire de monde, mais Liam, le serveur, qui est l’un de mes anciens étudiants, nous a déniché une petite table dans un coin reculé. Un air de jazz égaie l’atmosphère. Léa s’assoit et me fait aussitôt des yeux ronds :
— Tu as vu comme il te regarde, le petit serveur ? Il en pince pour toi, c’est évident !
Je m’assois à mon tour et lui balance un regard sévère :
— Voyons donc, Léa, il a 18 ans à peine ! C’est encore un enfant !
— Et alors ? Tu n’en as que 26, à ce que je sache ! Pourquoi vis-tu comme une bonne sœur ?
— Je ne vis pas comme une sœur, mais j’ai des responsabilités, j’ai un enfant, et je n’ai pas la cuisse aussi légère que toi, répliqué-je malicieusement. Puis, moi, les hommes, tu sais…
— Quoi ? Toi, les hommes… demande-t-elle, le regard brillant.
En effet, qu’est-ce qui cloche, avec les hommes ? Qu’est-ce qui fait en sorte que je sois toujours célibataire à mon âge ? Je m’apprête à répliquer n’importe quelle bêtise pour clore le sujet, mais le jeune serveur s’amène pour s’enquérir de notre commande :
— Belle et douce mademoiselle Langlois, bonsoir ! Heureux de vous voir dans mon bar !
Son ton mielleux ainsi que le peu de subtilité de ses propos me mettent mal à l’aise. Celui-là, il a passé la session à me couvrir de compliments et me faire les yeux doux ! Sa conduite douteuse n’a pourtant pas augmenté sa note finale : il s’en est sorti avec un maigre 61 %. Léa éclate de rire. Nous commandons chacune un verre de bière en fût, et dès que le jeune Liam pivote vers le bar, Léa s’approche de moi et souffle :
— Alors, qu’est-ce qu’ils ont, les hommes, Anna ? C’est Pierre qui t’a échaudée comme ça ?
Je me sens comme une vierge effarouchée devant Léa, qui épingle ses conquêtes sur son tableau de chasse sans gêne ni pudeur. Des amants, elle en a eu des dizaines, et à voir la façon dont les hommes autour d’elle jaugent ses longs cheveux blonds presque blancs, sa peau diaphane parsemée de quelques taches de rousseur et ses immenses yeux bleus, sans oublier sa poitrine généreuse, elle n’a pas fini de les accumuler ! Léa est l’incarnation même de la Barbie. Par contre, elle n’est pas sans esprit : elle a complété avec mention une thèse portant sur le baroque dans l’œuvre de Dostoïevski.
— Ce n’est pas Pierre qui m’a « échaudée », comme tu dis, même s’il n’a pas tellement aidé à me donner une bonne opinion des hommes…
— Qui c’est, alors, si ce n’est pas indiscret ?
Liam revient avec nos bières. Il me décoche un sourire enjôleur et dépose dans ma main un bout de papier. Je le déplie sans réfléchir : il s’agit de son numéro de téléphone.
— Si jamais ça vous tente, mademoiselle, je termine à 21 h…
— Je ne t’appellerai pas, Liam, oublie cette idée ! Tu étais mon étudiant il y a à peine une semaine, rétorqué-je en avalant trop vite mes syllabes tant je suis embarassée par cette situation saugrenue.
Léa me ramène à sa question d’un haussement de sourcil. J’avale deux bonnes lampées de bière, je fais tourner la bague d’argent surmontée d’un petit saphir que je porte à la main gauche, puis je laisse glisser d’un air rêveur, transportée dans le passé :
— Quand j’avais 15 ans, je suis tombée amoureuse… C’était mon premier amour, un grand gaillard aux cheveux cuivrés et aux yeux d’un vert extraordinaire, comme je n’en ai plus jamais vu par la suite… Il était d’une douceur merveilleuse avec moi. Et je crois qu’il m’aimait sincèrement…
Ma voix se casse.
— Mais ?
L’interrogation de Léa recèle toute la curiosité du monde. De la compassion, aussi, pour ce qu’elle devine qui va suivre. Je prends une autre gorgée de ma bière, je lisse mes cheveux noirs et je murmure :
— Il s’est produit quelque chose d’horrible… et notre relation a explosé.
Je cale ce qu’il reste de ma bière. Liam, à l’affût, s’avance aussitôt. D’un geste, je l’enjoins de m’apporter une autre consommation. Léa a à peine touché à son verre.
— Que s’est-il passé ?
La question demeure en suspens, je peux presque la voir se heurter aux nanoparticules d’oxygène dans l’atmosphère qui nous entoure, Léa et moi. Et soudain, je comprends qu’à cette fille-là, que je ne connais pas tant que ça, je suis prête à raconter ce qui s’est produit à partir du jour où j’ai rencontré le sulfureux Jimmy Bellevue. Je lui expose mon passé d’un ton posé, comme si jamais cela ne m’avait heurtée, comme si jamais cette histoire ne m’avait abattue à bout portant, alors que je n’en ai pourtant jamais reparlé à quiconque, sauf à ma psychologue, il y a déjà des années de cela. Je me confie comme si c’était la dernière fois que je voyais Léa, sans pudeur, sans oser songer à ce qui pourrait survenir si elle s’aventurait à raconter mon histoire à nos collègues respectifs, à leurs possibles regards sur moi. Je n’omets que les détails les plus scabreux, pour l’épargner. Je me découvre forte et lucide, et cela me procure une satisfaction plus grande encore que celle, quelque peu malsaine, de voir son visage se décomposer au fil de mon récit. Lorsque j’en viens à évoquer mon départ pour Montréal avec Isabelle et ma rencontre avec Pierre Bourgault, Léa ôte enfin la main qui obstruait sa bouche et articule lentement, comme si elle n’avait pas parlé depuis des jours :
— Mon Dieu ! Mais c’est affreux, ce que tu as vécu ! Et ça ne paraît pas du tout ! Comment as-tu fait pour t’en sortir, pour être aussi sereine aujourd’hui ?
— Le temps arrange souvent les choses… C’est cliché, hein, mais c’est vrai, le temps est comme le sable d’un lac : il filtre et polit ce qui nous pollue et nous blesse… Et j’ai fait une thérapie, ce qui m’a beaucoup aidée à nommer ce que je ressentais. Mais c’est le sport qui a été le meilleur remède : grâce au karaté et à la course, j’ai repris confiance en mes capacités et je me suis réapproprié mon corps et mon esprit… J’ai encore besoin de ces deux disciplines, d’ailleurs, pour m’aérer le cerveau ! Et, enfin, il y a Laïla, qui est arrivée en surprise, comme un trésor inespéré, il y a quatre ans…
Léa agrippe ma main et la serre. Je me dégage en souriant ; je n’ai pas envie de m’apitoyer sur mon sort, plus maintenant !
— C’est une vieille histoire, Léa. Je vais bien, à présent ! D’ailleurs, tu sais quoi ? Aujourd’hui même, j’ai décidé d’aller passer mon été au Lac-Saint-Jean !
— Mais… tu risques de le rencontrer ?
Je ne saisis pas auquel des deux hommes qui ont ruiné ma prime jeunesse elle fait allusion, mais je n’ai pas l’intention de dissiper cette confusion. Je me contente de sourire encore, alors elle poursuit :
— Oh ! Tu es courageuse ! Mais je vais m’ennuyer de toi ! En tout cas, je t’admire, ma belle Annabelle, et tu m’as fait honneur en me confiant tout cela. Je vais conserver ces confidences dans le plus profond tiroir de ma cervelle ; je te promets de n’en souffler mot à personne !
— Merci, Léa, tu es une bonne amie pour moi.
Nous consommons une autre bière, puis je regagne mon appartement à pied, à la fois libérée et consternée de réaliser que je viens de livrer mon secret à ma collègue. La soirée est encore jeune et le fond de l’air offre des relents de crêpes bretonnes, de brûlerie de café et de fleurs fraîchement coupées. Je resserre les pans de mon chandail contre ma poitrine et je hume la douceur du soir à plein nez. Je suis heureuse de rentrer vers l’appartement dans lequel j’ai vécu tant de bons moments en compagnie de mon amie Isabelle, et de retourner vers mon plus grand amour, celui pour lequel je serais prête à me jeter dans les eaux tumultueuses du fleuve Saint-Laurent : ma Laïla.
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CHAPITRE 5
Septembre 2005, Lac-Saint-Jean
Enfin, j’ai un rendez-vous avec Jimmy Bellevue ! J’ai changé huit fois de vêtements avant d’opter pour un t-shirt noir seyant et un jean foncé. Je sais, c’est stupide d’avoir autant tergiversé pour en arriver à cela, mais disons que j’ai opté pour la simplicité. Je ne voudrais pas qu’il croie que je me suis faite belle seulement pour lui ! J’ai tout de même ébouriffé un tout petit peu mes cheveux, histoire d’avoir cet air légèrement négligé et sexy qu’arborent les mannequins dans les magazines, et j’ai appliqué du gloss sur mes lèvres. En me mirant dans la glace de la salle de bain, j’ai soudain songé que Jimmy pourrait éviter de m’embrasser justement à cause de ce gloss brillant, mais collant, alors je l’ai essuyé avec un mouchoir.
Dans le parc, je projette mon corps exalté entre le ciel et la terre une trentaine de minutes sur les balançoires d’enfant, d’abord indifférente au froid, puis de plus en plus transie dans mon manteau trop léger, les yeux obnubilés par les éclats changeants de la rivière, avant que le garçon de mes rêves ne daigne apparaître. En relevant son œil triste et sa joue contusionnée, j’oublie tout de suite son retard. J’en tombe presque par terre. Il s’assoit sur la balançoire à côté de moi et se confond en excuses. Je ne peux que lui demander :
— Qu’est-ce qui est arrivé ? Qui t’a frappé ?
— Ce n’est pas important, Annabelle.
Il baisse le regard vers le sable. Je ne peux me contenter de cette réponse évasive :
— Voyons donc ! Tu saignes ! C’est ton père qui t’a fait ça, hein ? Il s’est vengé pour l’autre fois ? Pardonne-moi d’être indiscrète, mais au point où on en est…
Captant sa mine hésitante, je renchéris avec une force un peu ridicule :
— Je sais garder un secret, tu sais !
— Viens, m’enjoint-il sur un ton amusé, allons dans le chalet, nous y serons plus au chaud.
Il s’éloigne, je n’ai d’autre choix que de le suivre. Je me retrouve assise sur un vieux divan, à côté d’un minuscule réfrigérateur rempli de boissons froides. Il me tend une bouteille d’eau, que j’accepte ; il ouvre une boisson gazeuse, puis s’assoit à ma droite sur le divan. Sa jambe frôle la mienne, affolant les papillons amoureux dans mon estomac, qui émettent des vagues de chaleur jusqu’à mes extrémités. J’ai l’impression que mon corps ne m’appartient plus, qu’une alchimie mystérieuse me l’a ravi à l’avantage de mon adversaire. Je crève d’envie d’étendre le bras et d’effleurer sa blessure. J’ouvre plutôt la bouche :
— Alors, tu vas me dire qui t’a fait cela ?
Il esquisse un sourire contrit, puis lance dans un style décousu :
— Bon, puisque tu veux savoir à tout prix… Depuis quelque temps, mon père boit beaucoup, Annabelle. Je pense qu’il a des problèmes d’argent… ou c’est sa maîtresse qui le rend fou, je ne sais pas trop ! Il n’est pas souvent à la maison, heureusement. Parfois, il reste absent pendant deux jours ! Mais quand il est là, ces temps-ci, il boit et il crie sur ma mère. Depuis qu’elle a osé répliquer, il la frappe. Au début, c’était seulement une petite baffe par-ci, par-là, je n’en avais pas conscience, mais maintenant… Ce soir, il a frappé ma mère tellement fort qu’elle a failli perdre connaissance. C’est un colosse, mon père. Tout le monde l’appelle « Menhir », c’est bien pour dire… Ce soir, j’ai eu peur qu’il tue ma mère. Je ne sais pas pourquoi il fait ça. Mais je ne pouvais pas le laisser faire ! Ma mère m’a déjà dit que son propre père le battait quand il était petit, qu’il était alcoolique. Mon grand-père est mort d’une cirrhose quand j’étais très jeune, je ne l’ai pas tellement connu, mais j’imagine que ma mère m’a dit la vérité. Oh, excuse-moi de te balancer tout ça par la tête…
— Ne t’excuse pas. Je suis contente que tu me parles de ce qui te perturbe. Tu vas trouver ça fou, mais, parfois, j’ai l’impression de te connaître déjà…
Jimmy me jauge, la stupéfaction inscrite sur son beau visage.
— Oui, hein ? Moi aussi, je ressens ça ! C’est trop étrange…
Nous ressentons la même chose ! Nous sommes connectés par un fil invisible, mais tangible, c’est évident. À ce moment, son espadrille frôle mon soulier. Nos jambes prennent une conscience accrue l’une de l’autre. Je voudrais poser ma main sur sa cuisse. J’attends pourtant patiemment qu’il daigne poursuivre son histoire. J’ai toute la vie devant moi, et cette vie s’est ouverte telle la mer de Moïse sur une route pavée de mon amour pour lui. Mon visage avenant finit par le convaincre de démêler l’écheveau de sa pensée.
— Je suis au bout du rouleau, Annabelle. En tout cas, je ne peux plus supporter que mon père batte ma mère. Comment peut-elle laisser faire cela ? Et s’il se met à frapper ma petite sœur ? Ce soir encore, je n’ai pas pu me contrôler : je me suis placé devant ma mère pour la protéger et j’ai balancé mon poing dans la figure de mon père. Je lui ai cassé le nez, je pense. J’espère seulement qu’il ne portera pas plainte contre moi, cette fois ! Et voilà le résultat, conclut-il en désignant sa joue mauve et enflée.
Dans la fougue de ma jeunesse, je me mets presque à crier :
— C’est toi qui devrais porter plainte contre lui ! C’est lui, le coupable ! Je ne comprends pas le comportement de ton père… Comment un homme peut-il frapper sa femme ? Comment peut-il frapper son propre enfant ?
Jimmy soupire, passe sa main dans ses cheveux :
— Je ne veux pas porter plainte, Annabelle.
— Mais pourquoi ?
— Je ne suis qu’un délinquant, pour la police… On ne me prendra pas au sérieux ! Tu sais, j’ai déjà fait un autre coup d’importance… J’ai déjà pris la voiture de mon père alors que je…
J’écarquille les yeux :
— Sans permis ?
— À ce moment-là, en effet, je n’avais pas mon permis ! Je suis allé trop vite — en Camaro, on ne sent pas la vitesse à laquelle on roule, et j’ai embouti la voiture de mon père dans un arbre. Il a payé les réparations, mais m’en a toujours voulu après ça.
— Et pourquoi avais-tu pris la voiture de ton père ?
— Bof… Disons que je n’en pouvais plus qu’il me crie après, qu’il fasse des petits commentaires mesquins à mon sujet dès qu’il était à la maison. Je ne fais jamais rien de correct, selon lui. Je ne compte pas assez de buts au hockey, je m’habille mal, je travaille mal de mes mains, je ne fais rien d’intelligent, je traîne avec des voyous… Imagine : pour lui, David est un voyou ! Il argue n’importe quoi seulement pour me faire enrager, je te dis ! Il adore ma sœur, il la traite comme une princesse, mais moi… Il me traite comme un bon à rien. Ma mère dit que c’est parce qu’il a peur que je devienne comme lui, un violent qui n’a pas terminé ses études, qu’il me houspille sans arrêt… Pourtant, malgré son manque de scolarité, il a trouvé un bon poste à l’usine ! Je pense qu’il ne me fait pas confiance, il ne me croit pas suffisamment débrouillard… De toute façon, je n’ai pas l’intention d’abandonner l’école ! Une chose est sûre : il n’utilise pas la meilleure méthode pour me rendre meilleur ! En tout cas… c’est à cause de tout cela qu’un soir, j’ai voulu le faire payer, j’ai voulu me sauver de ses méchancetés gratuites. Et je rêvais depuis longtemps de conduire sa Camaro jaune…
Il esquisse une moue malicieuse, puis poursuit :
— Mais je n’arrête pas de parler, je suis une vraie pie ! Je me sens vraiment en confiance avec toi, Annabelle.
— Je continue de penser que tu devrais en parler à quelqu’un qui pourrait t’aider. Je vais en parler à mon père, d’accord ?
— Non, surtout pas ! Ma mère m’en voudrait à mort ! Elle a tellement peur de mon père qu’elle fait comme si tout était de sa faute ou de la mienne, comme si nous faisions tout pour le provoquer ! De toute façon, elle refuse d’avouer qu’il est violent envers nous. Elle a déjà refusé de porter plainte ; les voisins avaient fait venir la police parce qu’ils l’entendaient crier… C’est plus facile ainsi pour ma mère, j’imagine. Le contenu impressionnant de sa pharmacie l’aide à tenir le coup.
Je n’arrive pas à en croire mes oreilles. Comment une femme peut-elle endurer autant de violence sur elle-même et sur ses enfants ? Je suis révoltée :
— Mais personne ne s’aperçoit de rien ? Il y a des preuves, voyons ! Ton visage ! Les bleus de ta mère ! La mère d’Isabelle les a vus ! Vous ne pouvez pas cacher cela, il va finir par vous tuer !
Je suis survoltée. Mon corps vibre d’indignation.
— Ne t’en mêle pas, Annabelle. Je ne veux pas que tu te retrouves impliquée dans mes histoires de fous. Mes secrets de famille ne regardent que moi !
— Mais, Jimmy…
Mue par une impulsion électrique, je lève l’index et effleure les contours de sa blessure. Il grimace et frémit en raison du crépitement occasionné par mon doigt glissant sur sa peau. Le bout de mon index est devenu feu follet, et l’incendie qu’il a créé contamine jusqu’aux zones les plus reculées de mon organisme. Jimmy détourne mon doigt de sa peau pour le corrompre sur ses lèvres. Lorsqu’il l’embrasse, je ferme les paupières pour lui dissimuler mon exaltation. Il profite de mon moment d’égarement pour poser un baiser sur ma bouche. L’ardeur de ses lèvres m’électrocute. Je laisse échapper bien malgré moi un petit cri rauque. Oh, la honte ! Il se détache brusquement de moi :
— Je m’excuse, Annabelle, je ne voulais pas te…
Je ne le laisse pas terminer ; je me jette sur lui et l’embrasse. Il y répond avec une fougue démesurée. Je pousse ma langue dans sa bouche. La paume de sa main agrippe ma nuque et m’attire encore plus près de lui. C’est le tremblement de terre que j’attendais, celui qui va tout chambouler.
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