Le sang originel : Les Kentan – Tome 1
178 pages
Français

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Le sang originel : Les Kentan – Tome 1 , livre ebook

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Description

Evie se prépare à sa rentrée dans l’enseignement supérieur et profite de ses vacances après avoir vécu des années lycée difficiles. Lors d’une sortie nocturne, elle fait la connaissance de Galaad, un vampire de 250 ans, qui lui vient en aide alors qu’elle se trouve en très mauvaise posture. Elle va découvrir que son héritage génétique recèle quelques mystères et que l’histoire de ses ancêtres rejoint de vieilles légendes fantastiques. Ces révélations vont changer sa vie et la faire entrer dans un monde dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Un monde dans lequel elle va devoir se découvrir elle-même, un monde dans lequel ses choix pourraient influencer une guerre secrète entre immortels.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 octobre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312085210
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0350€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le sang originel
Aurore Girardin - Boisvert
Le sang originel
Les Kentan – Tome 1
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2021
ISBN : 978-2-312-08521-0
Prologue
Journal de Fañch, marin à bord de La Grande Hermine, nef commandée par Jacques Cartier lors de son 2 e voyage au Canada (1535-1536)
(Retranscription d’un manuscrit original trouvé dans les archives de la ville de Saint-Malo.
Les fautes d’orthographe ont été corrigées et le français modernisé pour plus de lisibilité)
19 mai 1535
Ça y est, nous sommes partis ce matin. J’ai retrouvé des anciens, ceux qui ont fait la première expédition avec moi. Nous sommes 110 en tout, sur trois navires. Les fils du chef de la tribu d’Indiens que nous avons emmenés avec nous en France à la première expédition sont du voyage. Après un an en France, ils parlent bien notre langue. Ils nous serviront d’interprètes a dit le commandant. Il veut pouvoir les comprendre pour faire du commerce avec leur peuple. On part pour longtemps cette fois, les cales sont chargées de vivres. J’espère que mon petit dernier sera toujours vivant quand je rentrerai, il avait l’air bien mal en point ce matin. Je devrais ramener assez d’argent pour ne plus partir avant un moment après ça. Peut-être même acheter un bateau de pêche et changer de vie…
3 septembre 1535
ON a aperçu des drôles de bêtes qui nageaient au loin. Ça ressemble à des gros poissons blancs. Ils ont l’air énormes. On espère arriver bientôt, le temps commence à se faire long. Heureusement on fait des jeux, ça occupe mais ça ne fait pas passer les mois plus vite. Le Commandant a l’air confiant.
7 septembre 1535
Ça y est ! La Terre ! Enfin ! Nous sommes arrivés au village des deux fils. Sans perdre de temps, le commandant a commencé à discuter avec le chef de la tribu pour conclure des accords de commerce. Nous, on en profite pour se dérouiller un peu les jambes. Ça fait du bien. Les Indiens nous regardent bizarrement. Vu comment ils sont habillés, c’est le monde à l’envers. Faut quand même reconnaitre que leurs femmes sont plutôt jolies. Mais le commandant nous a interdit de faire quoi que ce soit qui pourrait ruiner le commerce.
30 septembre 1535
Le commandant s’est mis en colère contre le chef de la tribu. Apparemment il ne voulait pas nous laisser remonter le fleuve sur lequel on est arrivés car il ne veut pas qu’on négocie avec d’autres tribus. Le commandant a arrêté toutes négociations et laissé les fils du chef dans leur tribu puis nous a ordonné de revenir sur un des plus petits navires pour repartir. Il n’a pris que les plus anciens, les mieux formés sur les bateaux. Je me retrouve avec mes potes de la première expédition. Mais le fleuve devient étroit et nous devons continuer en barques.
3 octobre 1535
Le commandant a repéré un village Indien hier. On a tous dormi dans les barques en attendant ce matin pour qu’il puisse s’y rendre et prendre contact avec les habitants de ce village. Il est parti avec les autres gentilshommes comme lui et quelques hommes armés. Avec les amis on reste garder les barques. ON espère que les négociations ne vont pas durer trop longtemps.
10 octobre 1535
On est revenu au premier village Indien . On va attendre que l’hiver passe. Les Indiens n’ont pas l’air de nous en vouloir malgré ce qui s’est passé. On a intérêt à ce que cela se passe bien si on veut survivre dans cette région qu’on ne connait pas. Pourvu que le commandant ne les mette pas encore en colère.
15 décembre 1535
L’hiver ici est rude. Le fleuve a gelé, on ne peut plus bouger les navires. Il fait un froid comme on n’en a jamais connu en France. Si les Indiens ne nous aidaient pas, nous ne pourrions pas survivre. Jamais on n’aurait cru possible qu’il fasse aussi froid ! On commence à avoir des problèmes de dents, et d’autres problèmes. Je me suis blessé en faisant une réparation sur le bateau et la blessure ne se referme pas. Les Indiens ont l’air de moins souffrir que nous. Le commandant leur a demandé comment ils faisaient et ils lui ont montré une espèce de tisane qu’ils fabriquent avec les aiguilles et les écorces d’un arbre qu’on ne connait pas. Il leur a demandé de nous en faire.
30 décembre 1535
Nous avons perdu vingt-cinq hommes mais grâce à la tisane des Indiens, la plupart d’entre nous s’en est sortis. Résister au froid reste très dur, espérons que l’hiver ne soit pas trop long.
3 avril 1536
L’hiver a été interminable ! Le dégel a commencé. Hier, le commandant nous a permis de nous éloigner du camp et de partir en exploration. Il a bien compris que nous avions besoin de nous détendre et de profiter de la nature avant de repartir pour des mois de navigation. Il voudrait emmener le chef de la tribu avec nous en France mais il n’a pas l’air tout à fait d’accord. Le chef a demandé à ses fils de nous prévenir de ne pas trop nous éloigner, de mauvais esprits arbres rôderaient à l’orée de la forêt à ce qu’il parait. On a dit qu’on ferait attention mais on rigolait en partant.
Le problème c’est qu’on ne connait pas bien la région et on s’est trop éloignés. La nuit tombe encore vite à cette époque et on n’a pas réussi à trouver notre chemin. On s’est dit qu’on pouvait dormir là et rentrer dès le lever du soleil. On est tous de la campagne. Le vent est froid à la tombée de la nuit et on entendait des sons d’animaux de la forêt. Un peu plus loin, visible dans le noir, on a repéré un vieil arbre tout sec. Pour faire un feu, c’est juste ce qu’il faut. Il était bizarre, tout de travers, tout petit, il n’avait pratiquement pas de feuilles et celles qu’il avait étaient marrons. On l’a abattu pour se réchauffer avec. Le bois était sec et le feu a pris vite. Mais au bout de quelques minutes, alors que les flammes se faisaient de plus en plus fortes, une nuée d’insectes est sortie en panique des branches. Elles ressemblaient à des moustiques et elles se sont jetées sur nous. On n’a pas eu le temps de s’enfuir et elles nous ont tous piqués plusieurs fois avant de s’enfuir dans la forêt.
On s’est endormis quand même, d’un œil, et on est rentrés ce matin sans rien dire.
10 avril 1536
Il se passe quelque chose de bizarre. Certains des marins qui étaient avec nous lors de la virée dans la forêt sont très malades. Ils ont de la fièvre, délirent, saignent d’un peu partout. Il y a déjà deux morts. Avec les gars on se demande si on ne sera pas les prochains. Et si c’était à cause des piqûres d’insectes ? Elles se sont infectées mais pour l’instant on va bien.
15 avril 1536
On est repartis pour la France. Enfin !
La maladie des insectes a tué huit des vingt-cinq hommes qui se sont fait piquer. Le commandant avait mis les derniers en quarantaine. Ils sont morts seuls. Pas d’autres cas déclarés.
Le commandant a embarqué de force le chef et ses fils, ainsi que sept autres Indiens. On a fini par comprendre que le nom de la tribu était « Iroquois ». Le Commandant Cartier veut absolument les présenter au roi. On est repartis pour de longues journées en mer.
25 mai 1536
Cette traversée est longue… Je me sens encore un peu vaseux. Quelques temps après notre départ du Canada , moi et les gars on a commencé à se sentir bizarres. La lumière nous gênait, on arrivait plus à manger ni à boire. On a fini par tous s’endormir pendant plusieurs jours. Certains ne se sont pas réveillés du tout. On a eu de la chance avec les copains, on s’est tous réveillés. Mais on n’est pas très en forme. On a demandé à passer de nuit, le jour nous fatigue trop et on a du mal à rester au soleil sur le pont. Dans le fond ça arrange tout le monde, les hommes n’aiment pas rester sur le pont de nuit.
1 août 1536
On est rentrés depuis quelques jours mais on n’arrive pas à récupérer. On dort la journée, et on est en pleine forme la nuit. Pas moyen de faire autrement. Comme si notre corps avait décidé de fonctionner à l’envers. Le médecin de la compagnie nous a examiné mais il ne comprend pas. Il pense qu’on a contracté une forme rare de scorbut… Je ne sais pas, je ne me sens pas si mal. Je ne peux juste pas sortir la journée mais la nuit j’ai une force incroyable.
Malheureusement mon petit dernier, Erwan, est mort pendant mon voyage. C’est le cinquième enfant qu’on perd. C’est dommage, j’avais ramené assez d’argent pour qu’on puisse se permettre de faire vivre la famille. Je pense acheter un bateau de pêche dès que j’irai mieux. Mon grand a dix ans, il pourra venir m’aider en mer pendant que ses trois sœurs s’occuperont de leur mère.
26 octobre 1536
Je ne peux plus sortir du tout la journée. Non seulement je me sens fatigué mais maintenant la lumière me brûle. Je ne comprends pas ce qui se passe. Je sais que Arzhur a pu reprendre la mer. Et Ronan et Gwen n’ont plus l’air malades non plus. Je ne sais pas pourquoi je mets autant de temps à récupérer … En plus Rozenn vient de m’annoncer qu’elle attendait un petit, mais je ne supporte plus sa présence. J’entends son cœur, son sang battre dans ses veines, j’ai envie de lui mordre le cou quand je suis à ses côtés. Je ne peux plus prendre mes enfants dans les bras non plus sans avoir envie de leur arracher un bout de leur tendre cou. Leur chaleur, leur sang frais… Je me transforme en monstre…
15 novembre 1536
Je ne peux plus rentrer chez moi. Une de mes filles s’est coupée le doigt et j’ai failli me jeter sur elle. Je n’avais qu’une envie, la vider de son sang. Je ne peux pas rester à côté d’eux. C’est trop dangereux. Je dois me trouver un autre endroit où vivre. Pour l’instant je vais de maison abandonnée en maison abandonnée pour me cacher pendant la journée, et j’écume la ville pendant la nuit. J’ai rencontré quelques compagnons de mer dans une taverne hier soir. Ils avaient le teint aussi pâle que le mien et ne semblaient pas bien en point. On a décidé de se retrouver ce soir pour parler de ce qui nous arrive.
16 novembre 1536
Je ne suis pas seul ! Nous sommes au moins dix à être dans cet état. Nous avons tous désertés nos familles de peur de les blesser. Certains d’entre nous ont même quitté des femmes enceintes, comme moi. Nous avons envie de saigner les personnes que nous croisons dans les rues le soir. Le plus jeune d’entre nous, Gwendal est passé à l’action ce soir. Il a réussi à attraper une fille de joie dans une ruelle et l’a vidée de son sang. C’était impressionnant. Je suis resté le regarder comme hypnotisé. Ses yeux sont devenus rouge sang, ses crocs ont eu l’air plus saillants et en un éclair, ils étaient plantés dans le cou de la fille et lui pompaient tout son sang. Elle est tombée comme une poupée de chiffons. Gwendal avait de nouveau des couleurs et il semblait se sentir mieux. Quand il nous a regardé il a eu l’air surpris et nous a dit que nos visages avaient changé. En fait, à sa description on a compris qu’on avait le même air que lui avant de se nourrir.
Nous sommes tous devenus des monstres. Mais pourquoi pas Arzhur ?
30 novembre 1536
Il n’aura pas fallu beaucoup de cadavres pour que l’église s’affole. On ne peut plus chasser en ville tranquillement. Ils ont commencé à faire des rondes dans le village. On ne trouve rien à manger dans la campagne. On a tous l’impression d’être maudits. On cherche une solution pour guérir avant de se faire attraper par l’église.
20 décembre 1536
Ils ont attrapé Gwendal et Loïg et ils les ont brûlés… comme des sorcières, sur un bûcher en récitant des prières…
Ils ont essayé de nous attraper aussi avec Ronan, ils ont réussi à nous donner des coups de fourche et d’épée mais ça ne nous a pas freinés. On a senti la douleur mais on a pu courir. Le lendemain on n’avait plus rien, même pas une cicatrice… Nous sommes des démons… ces foutus moustiques nous ont transformé en démons…
On a bien réfléchi et on pense qu’il faut qu’on trouve Arzhur, son bateau est rentré à quai il y a deux jours, on va guetter sa maison. Si lui ne s’est pas transformé, on devrait pouvoir trouver une solution grâce à lui.
25 décembre 1536
On a tué Arzhur , et Ronan est mort aussi. On l’attendait à la sortie de chez lui, on voulait juste discuter avec lui, lui poser des questions mais en nous voyant tous les huit, il a pris peur. Il a voulu s’enfuir. Ronan s’est jeté sur lui et sans s’en rendre compte, il l’a tué. Il avait faim, son instinct a pris le dessus. Il avait à peine fini de boire le sang d’Arzhur qu’il a commencé à trembler de tous ses membres, ses yeux sont partis en arrière et de la mousse a commencé à sortir de sa bouche avec le sang d’Arzhur . Puis il est tombé, mort.
Arzhur avait été piqué par les moustiques lui aussi, mais il n’avait pas été transformé. Mais son sang est mauvais pour nous. Nous ne devons pas être en contact avec le sang les uns des autres. Nous n’avons plus aucune solution pour nous guérir. Et si nous restons ici, les guetteurs de l’église nous attraperont et nous brûleront. Nous devons partir pour de bon.
J’espère que mes enfants me pardonneront. Je ne connaitrai jamais le dernier. Je vais laisser assez d’argent à ma famille pour qu’elle ne manque de rien puis nous nous en irons dans une plus grande ville. Passer inaperçu dans un petit village est impossible. Il nous faudra voyager pour ne pas nous faire attraper.
Nous sommes maudits…
Chapitre I
Evie avait passé un très bon moment à la plage. Elle adorait aller à Larmor - Plage . La plage n’était pas grande mais elle était agréable et bien protégée. Revenue à Lorient en bus, elle se sentait détendue et avait envie de sortir le soir même afin de profiter de la journée jusqu’au bout. Elle venait à peine de tourner dans sa rue qu’elle se sentit à nouveau observée. Cette impression ne la quittait pas depuis quelques jours, mais seulement lorsqu’elle était en ville. Assez curieusement, elle ne ressentait plus cette gêne quand elle sortait de la localité. Elle sentait que quelqu’un la regardait mais elle ne se sentait pas pour autant en danger. Cette impression était quand même envahissante et dérangeante. Maintenant qu’elle avait réussi à dompter ses démons intérieurs, la dernière chose dont elle avait besoin c’était d’un harceleur qui s’amuserait à la suivre pour finir par s’immiscer dans sa vie pour la détruire.
Avant de rentrer dans son immeuble, pendant qu’elle tapait le code de la porte d’entrée, elle aperçut un jeune homme qui la regardait au coin de la rue. Il était grand, brun, très mince et son visage bien qu’émacié pouvait être qualifié de beau. Elle l’observa directement afin de lui faire comprendre – s’il la suivait vraiment – qu’elle s’était rendu compte de son manège. Mais il tourna la tête alors qu’une jolie rousse lui adressait la parole et disparut avec elle derrière le bâtiment d’où il se tenait. Rassurée, elle s’appuya de toutes ses forces sur la vieille et lourde porte afin de rentrer dans son immeuble. L’entrée avait été refaite il y a peu et elle sentait encore la peinture. Elle grimpa les marches deux à deux et entra dans l’appartement désert.
L’année avait été dure pour ses parents aussi, ils avaient mal vécu la découverte de son anorexie, les séances en famille chez le psy, puis son difficile retour à table. Heureusement , elle avait recommencé à manger quasiment normalement et elle avait décroché son bac du premier coup. Le concours des Beaux - Arts n’avait pas été de tout repos non plus mais elle l’avait réussi. Bref , l’année s’était plutôt bien terminée, et ses parents rassurés avaient décidé de prendre quelques vacances ensemble pour se retrouver et de la laisser seule, à sa demande insistante, afin qu’elle aussi puisse faire le point et se reposer.
Elle déposa son sac et ses tongs dans l’entrée, puis se dirigea directement dans le fond de l’appartement, vers les chambres, où se trouvait la salle-de-bains, afin d’y prendre une bonne douche fraîche pour éliminer le sable et se préparer à sortir. Pendant que l’eau coulait sur elle et que son effet apaisant se faisait sentir, son esprit vagabondait. Elle repensa à son après-midi à la plage. Elle avait dû s’y rendre seule car ses amis étaient partis en vacances ou s’étaient trouvé des jobs d’été. Elle avait apprécié ces heures de tranquillité, au soleil, face à la mer, les yeux perdus dans son étendue. Au loin on voyait quelques embarcations, les enfants couraient et riaient autour d’elle et quand enfin elle s’était décidée à aller tremper ses doigts de pied, la fraicheur de l’eau l’avait un peu saisie. Il faisait beau depuis quelques jours et elle pensait que le soleil aurait eu le temps de réchauffer un peu la mer. Une fois la surprise passée, elle avait pris son courage à deux mains et s’était avancée dans l’eau jusqu’aux cuisses. Le flux et le reflux des vagues avaient réussi à lui éclabousser le ventre en lui coupant un peu le souffle mais en lui donnant le courage de plonger entièrement. Elle y était restée pendant une bonne demi-heure, nageant les yeux tournés vers la plage pour surveiller ses affaires. Le problème des plages bondées de touristes, c’est que n’importe qui pouvait s’approcher d’un sac abandonné pour y prendre quelque chose sans que quiconque s’en aperçoive… Et la plage de Larmor était pleine à craquer pendant l’été.
Quelque chose dans ce souvenir la troubla. Elle avait l’impression qu’elle avait aussi été observée pendant cette période, mais de façon tellement discrète que ce n’est qu’en repensant à cette journée qu’elle se remémora ce jeune homme aux cheveux si blonds qu’ils paraissaient quasiment blancs, et le rendaient donc facilement repérable. Elle était sûre qu’il la fixait, mais le fait qu’il regarde du bord de l’eau vers la mer rendait l’exactitude de ce souvenir sujet à caution. Elle se prit à penser qu’elle devenait légèrement paranoïaque. Pourquoi ces hommes se mettraient ils tout à coup à l’observer ou à la suivre ? Malgré tout, ce sentiment était très présent, elle n’arrivait pas à s’en défaire. De même qu’en repensant à l’autre jeune homme, qui se tenait au coin de la rue lorsqu’elle était rentrée, elle était certaine que celui-ci la regardait elle ! Pourtant il était bien parti avec cette jeune femme… il devait la connaître ? Ou alors il s’était rendu compte qu’elle l’avait repéré et il avait saisi l’opportunité qui se présentait – peut-être une touriste qui cherchait une rue, qui sait ? – pour faire semblant d’attendre quelqu’un et détourner son attention. Autant elle avait pu se méprendre sur le jeune homme de la plage au vu de la distance qui les séparait et de la foule, autant le brun qu’elle avait repéré en rentrant était difficile à ne pas remarquer.
Elle se mit à sourire. A priori il fallait qu’elle se trouve quelque chose à faire pendant ces vacances parce que si elle commençait début juillet à délirer et à imaginer toutes sortes de complots, elle serait bonne à enfermer d’ici la rentrée. Son esprit allait mieux, il avait besoin de se concentrer sur quelque chose qui l’intéressait ou il menaçait de tourner sur toutes les fantaisies qui lui passeraient par la tête pendant son oisiveté. Vu qu’elle focalisait sur les personnes du sexe opposé, il était aussi grand temps de ressortir afin d’en rencontrer.
Elle sortit de la douche en souriant, convaincue que tout cela était signe d’une bonne santé retrouvée et prête à attaquer la piste de danse avec bonne humeur. Elle entoura un drap de douche autour de sa silhouette très menue et se dirigea vers l’entrée où elle récupéra son portable dans son sac. Une fois installée dans le canapé, elle alluma la télé et envoya un SMS à ses deux amis pour leur proposer de sortir. C’était l’heure des informations et elle les regarda d’un œil distrait alors qu’elle se levait pour trouver quelque chose à manger. Le présentateur parlait de la modulation des allocations familiales en fonction des revenus et du fait que les Français n’approuvaient pas la mesure. Elle ouvrit le frigo et chercha ce dont elle avait envie. Depuis qu’elle remangeait à peu près normalement, elle avait décidé de s’en tenir à un régime végan. La viande la dégoûtait depuis toujours et, outre le fait qu’elle était contre l’exploitation animale, tous les produits provenant d’animaux étaient très durs à digérer. Ses parents avaient accepté sans rien dire cette nouvelle alimentation malgré leur crainte.
Elle n’avait pas vraiment eu de déjeuner, car elle s’était levée tard et avait préféré se préparer un brunch avant de partir profiter de la plage, donc elle se devait de manger assez pour tenir la nuit comme elle l’avait prévu. Elle avait promis à ses parents de faire attention à ne pas sauter de repas pendant leur absence. La peur de retomber dans la maladie était là à chaque fois qu’elle se mettait à table. Elle avait pris le parti de se forcer à manger un peu même si la faim ne se faisait pas sentir. Mais ce soir, elle avait faim. L’air marin et le soleil lui avaient ouvert l’appétit et son humeur étant excellente, il n’y avait aucune raison de bouder un bon plat. Elle attrapa ce dont elle avait besoin, et lança la cuisson.
Pendant que les aliments cuisaient, son portable vibra. Elle contourna le bar et le récupéra sur la table du salon. Le présentateur parlait maintenant des migrants de plus en plus nombreux à Calais. Décidément les journaux télévisés n’étaient pas faits pour les gens déprimés ! Elle jeta un œil aux messages en se redirigeant vers la cuisine, histoire de continuer à surveiller la cuisson de son repas.
Ses amis étaient fatigués de leur journée de travail et ne savaient pas s’ils pourraient la rejoindre mais promettaient d’essayer. L’un vendait des glaces dans une petite boutique de Guidel et l’autre était serveuse dans un café sur la plage de Port-Louis. Il faisait très chaud en ce début d’été, on parlait de canicule, alors des journées debout à servir une foule de touristes mettaient le corps à rude épreuve ! Elle comprenait bien pourquoi ils étaient épuisés, même si elle était très déçue de leur réponse. Elle réfléchit en remuant la nourriture qui commençait à attacher dans la poêle et décida qu’elle irait toute seule en boite en attendant que l’un des deux se décident à la rejoindre. Elle ne l’avait jamais fait mais après tous ces mois sombres, elle n’allait pas se laisser arrêter comme ça. Une expérience de plus… et puis les boites étaient pleines de monde, que pouvait-il lui arriver ? Avec un peu de chance, l’un des deux s’en voudrait de la laisser seule et la rejoindrait, même si ce n’était qu’une heure. Elle leur répondit donc en ayant quand même la sensation que quelque part elle leur forçait un peu la main.
Elle s’installa confortablement dans son fauteuil devant la télé et mangea tranquillement son dîner avant d’aller se préparer à sortir.
Au coin de sa rue, une longue silhouette masculine guettait la porte d’entrée de son immeuble.
* * * * *
Sa mise en beauté fut rapide. Contrairement à son amie Enora, elle n’était pas très « girly ». Elle préférait les tenues confortables et correspondant à ses goûts, plutôt que les derniers vêtements à la mode que chaque fille portait sous peine d’être dévisagée avec un air de compassion, voire de pitié dans leur petit monde de jeunes adultes.
« Heureusement que l’univers postbac était plus tolérant avec les personnalités de chacun », se dit-elle. Elle s’en était rendue compte lorsqu’elle avait fait une rapide visite de l’Ecole des Beaux-Arts avant de se décider à postuler. Le Lycée pouvait être si conformiste !
Enora était très conformiste, si bien que leur amitié paraissait surréaliste, mais c’était une fille tellement gentille et pleine de vie qu’Evie l’avait tout de suite appréciée, voire adoptée. Elle sourit en pensant que si son amie l’avait rejointe avant qu’elles sortent, elle aurait essayé pendant une demi-heure de la remaquiller et de lui trouver d’autres vêtements plus « convenables » dans son placard. Car elle avait un placard, alors qu’Enora avait une garde-robe. Même le vocabulaire qu’elles utilisaient était différent. Elles ne se comprenaient souvent pas mais elles s’acceptaient. Leur différence était tellement enrichissante. Elle s’en rendait compte tous les jours avec ses amis.
Elle fut arrachée de ses pensées par le contact de la brosse de son mascara sur son globe oculaire. Elle jura, se reconcentra et finit de se mettre le mascara avant d’enchaîner avec un trait noir bien appuyé pour souligner ses yeux. Dans son visage, c’était sans doute ce qu’elle considérait comme son atout majeur ; des grands yeux marron foncé, quasi noirs, intenses, et dont elle réduisait un peu la taille en soulignant le tour avec un trait noir.
La partie maquillage étant terminée rapidement, elle s’occupa de ses cheveux. Là aussi, plus c’était naturel et mieux c’était. Passer trois heures devant le miroir dans une pièce surchauffée par un sèche-cheveux soufflant à fond, pour essayer de lisser les boucles, qui réapparaitraient à la moindre humidité, ne faisait pas partie de sa définition de se faire belle. Surtout que vivant en bord de mer, et allant régulièrement à la plage, autant dire que la partie était perdue d’avance. Elle avait donc décidé que ce n’était même pas la peine d’essayer. Ses cheveux noirs étaient bouclés, longs jusqu’à la taille, brillants avec de jolis reflets naturels, pas besoin de plus.
Elle enfila ensuite sa tenue, un débardeur noir, un jean slim noir, et une chemise à carreaux rouges par-dessus le débardeur. Pour les bijoux, des grands anneaux en argent, avec des puces en onyx et argent pour les deux autres trous de chaque oreille suffisaient amplement. Elle n’aimait pas trop être encombrée par des bagues, des bracelets ou toute autre breloque. Il ne manquait plus que les chaussettes et les Doc Martens qu’elle enfilerait avant de sortir.
Elle sortit de la salle de bains, jeta un œil dans sa chambre et celle de ses parents pour vérifier que les volets étaient bien fermés et les lumières éteintes, puis se dirigea vers l’entrée en éteignant les lumières au fur et à mesure qu’elle avançait vers la porte. Elle récupéra son portefeuille qu’elle glissa dans une poche arrière de son slim, et son téléphone dans l’autre poche, enfila ses chaussures et sortit en fermant à clé.
Elle avait une drôle d’impression. Elle resta un moment figée sur le pas de sa porte, à se demander ce qui pouvait bien la travailler ainsi. Elle avait tout fermé, tout éteint, elle n’avait rien oublié mais pourtant quelque chose n’allait pas. Un mauvais pressentiment la submergeait depuis qu’elle avait décidé de sortir et elle sentait en même temps qu’elle n’avait pas le choix. Qu’elle sorte ou pas, il allait se passer quelque chose. C’était désagréable mais impossible à ignorer. Elle finit par décider qu’elle sortirait de toutes façons et advienne que pourra ! Elle n’était vraiment pas d’humeur à rester enfermée pour regarder la télé toute la nuit. Elle savait qu’elle ne dormirait pas ce soir ; elle avait appris à connaître les réactions de son corps, et si une chose était parfaitement claire, c’est que ce soir le sommeil n’était pas au programme. Elle se mit donc en route pour la boite de nuit qui n’était pas très loin de chez elle, sachant qu’elle arriverait à l’heure où le gros de la foule se retrouvait dans ce genre d’endroits pour continuer la fête toute la nuit.
* * * * *
Evie souffla une fois le pas de la porte franchie. Le club était bondé. La chaleur, les faisceaux de lumière colorée dans tous les sens, la musique qui faisait vibrer ses oreilles. Dans un premier temps, cette atmosphère lui fit l’effet d’un verre d’alcool avalé trop vite. Sa tête tourna quelques secondes, mais c’était un vertige libérateur. Sa chemise était manifestement de trop dans cette atmosphère étouffante, elle l’enleva et la noua autour de sa taille. Elle avait besoin de quelques minutes pour se mettre dans l’ambiance.
Elle avait eu le malheur de croiser M. Kervadec du premier étage et bien que ce monsieur ne soit pas méchant en soi, il était quand même particulièrement casse-pieds. Il était à la retraite depuis des années et avait malencontreusement perdu sa femme il y a cinq ans. Comme il avait du temps libre et qu’il se sentait légèrement désemparé seul dans son appartement, les autres propriétaires avaient accepté qu’il devienne le président du syndic de la copropriété. Il prenait sa tâche très au sérieux, maintenir l’immeuble en bon état, veiller sur les autres habitants, voire, au besoin, se mêler de ce qui ne le regardait pas, étaient devenus ses seuls buts dans la vie. En général, il ne sortait pas si tard mais le pauvre monsieur souffrait d’insomnies, et pour une fois, il avait décidé d’aller se promener vers le bassin à flot pour se laisser bercer par le bruit des clapotis et le souffle marin. Et bien entendu il avait décidé de sortir de chez lui au moment où Evie passait sur son palier. Il avait bien évidemment deviné où elle se rendait habillée et maquillée comme ça à une heure du matin et n’avait pu s’empêcher de lui faire un sermon sur les dangers qui la guettaient dehors alors qu’elle sortait seule. Elle savait que tout cela partait d’un bon sentiment ; il savait que ses parents n’étaient pas là et il la connaissait depuis tellement longtemps… son intention paternaliste l’avait cependant agacée. Elle aimait bien M. Kervadec mais il était coincé à une époque où les jeunes filles ne sortaient pas seules le soir, où il y avait des couvre-feux, et où le seul homme qu’on avait le droit de fréquenter était son futur mari. Evie était une fille du vingt-et-unième siècle, elle avait appris à se débrouiller toute seule, à ne rien attendre de la gent masculine et à se défendre. Certes elle avait arrêté le karaté quelques années auparavant mais elle se disait que c’était comme le vélo, et qu’au besoin cela reviendrait tout seul. C’en était suivi un laïus sur le fait que si elle revenait avec des amis, il fallait qu’elle soit prudente parce que l’entrée venait d’être refaite dans un blanc immaculé et qu’il ne fallait pas risquer de la salir, et aussi parce qu’il ne fallait pas réveiller les autres résidents. Elle était restée extrêmement polie, malgré la révolte et l’envie de crier qui bouillonnaient en elle, mais il lui avait quelque peu cassé son entrain.
Alors qu’elle essayait de se détendre, son oreille capta enfin la musique qui criait dans les haut-parleurs. Elle adorait ce titre d’un groupe très à la mode qui passait quasiment en boucle sur les radios. M. Kervadec était oublié ! Elle se dirigea vers le centre de la piste de danse et se mit à bouger, emportée dans la musique et pratiquement aveugle à tout ce qui pouvait se passer autour d’elle. Elle ne voyait pas les autres danseurs, ne faisait aucunement attention aux hommes qui se rapprochaient d’elle et dansaient en rythme avec ses mouvements espérant attirer son attention. Au fur et à mesure que les musiques s’enchainaient et que ses soupirants se rendaient compte qu’ils lui étaient complètement invisibles, elle se détendait et s’immergeait de plus en plus dans les chansons, oubliant où elle était, qu’on la regardait, et tout autre problème qui pouvait encombrer son esprit. Elle se sentait tellement libre et heureuse qu’elle ne voyait pas que quelqu’un la regardait depuis le début avec une intensité dérangeante.
Elle finit par se sentir déshydratée dans cette atmosphère humide et chaude. Pas besoin de se payer un sauna pour transpirer, un séjour en boite de nuit à danser serrés les uns contre les autres dans cette pièce fermée, réchauffée par des projecteurs et les corps des danseurs, et on obtenait le même résultat. Elle s’approcha du bar en essayant d’éviter les danseurs qui s’agitaient sur le morceau suivant et une fois accoudée, se suréleva pour que le barman la voit et s’approche. Elle demanda un gin fizz et paya son verre. Elle sentit alors son téléphone vibrer sur sa fesse. Elle se rendit compte qu’elle avait reçu un SMS d’Enora dix minutes auparavant, qu’elle n’avait pas senti tellement elle était concentrée dans sa danse, qui lui confirmait qu’elle ne se sentait pas de la rejoindre en boite de nuit mais qu’elle espérait que Nico soit plus en forme qu’elle. Malheureusement , le deuxième SMS était justement de Nico qui lui écrivait approximativement la même chose.
« Tant pis, je reste encore un peu et je rentre ! » pensa Evie.
Elle se retourna pour regarder la salle pleine de personnes qui remuaient tout en sirotant son verre de gin fizz, souriant à l’idée que si quelqu’un voyait ce spectacle sans entendre la musique il y avait de quoi être inquiet pour la santé mentale des personnes en question. Elle balaya la piste du regard, les touristes avaient commencé à arriver, ce qui expliquait que la piste de danse débordait de corps, mais impossible de voir si elle connaissait quelqu’un. Les flashs de lumière étaient aveuglants et la foule en transe, donc pas moyen d’identifier une seule personne. Pourtant sur la droite, une longue silhouette se mit en mouvement vers le bar. Elle reconnut cette silhouette, elle l’avait vue cet après-midi quand elle rentrait de la plage. Quelle étrange coïncidence… Quoique, cette boite de nuit était très connue dans Lorient. Elle chercha si une jeune fille rousse suivait le jeune homme. A priori il était seul. Son cœur commençait à suivre le flux de la voix qui rappait dans les hauts parleurs, il s’approchait et la regardait clairement. Il venait certainement lui parler. La panique commença à pointer. Son pas décidé et la façon dont il ne la lâchait pas du regard ne lui plaisaient pas, elle ne savait pas trop si elle avait envie qu’il l’aborde.
Elle était perdue dans ses réflexions et continuait à suivre sa progression du coin de l’œil quand elle sentit tout à coup qu’on agrippait son coude gauche. Elle tourna violemment sa tête vers sa gauche, sortie brutalement de ses pensées et de son anxiété, pour se retrouver nez à nez avec un jeune homme qui avait manifestement envie de lui dire quelque chose. Il avait l’air passablement saoul mais son visage n’était pas désagréable et il souriait. Elle se pencha prudemment vers lui et le relent d’alcool qui lui parvint ne lui laissa aucun doute sur la conversation à suivre. Il lui hurla dans l’oreille en ânonnant péniblement :
« Bonseuoir M’zelle ! Vous êtes trèèèèèèèèèèèèèès j’lie… Vraiment… bizarrement jolie…
– Merci… – Répondit-elle sans grande conviction.
– Vous…… voulez danser ? – lui souffla-t-il en plein nez
– Je danse depuis que je suis arrivée, ça va.
– Nan mais… Pffffff, avec moi quoi ?
– Ah euh… Vous êtes tout seul ? – demanda-t-elle dans l’espoir de pouvoir le refourguer à ses amis s’ils n’étaient pas dans le même état que lui.
– Euh… Bah j’sais pô… j’crois… mais j’suis plus tout seul… maintenant, je vous ai trouvée… c’quoi ton nom au fait ? »
La situation devenait compliquée, il fallait trouver un moyen de se débarrasser de lui gentiment pour éviter qu’il ne fasse un esclandre. Elle savait que de toutes façons, dans ce genre de cas, il n’y aurait aucune bonne réponse. Aussi ivre qu’il soit, il comprendrait tout de suite qu’il se faisait jeter et serait plus ou moins agressif ensuite. Elle n’avait plus qu’à espérer que ce serait « moins ».
« Ecoutez, je crois que vous avez trop bu. Je ne vais pas vous donner mon nom, vous devriez rentrer chez vous »
Le visage de l’ivrogne se mua alors en une espèce de grimace haineuse et elle sut qu’elle allait en prendre pour son grade. Dans un réflexe de défense, elle recula et se positionna pour parer des coups éventuels. Alors qu’il avançait son index menaçant vers elle et se penchait encore plus pour lui dire tout le bien qu’il pensait d’une fille qui résistait à son charme si évident, elle sentit en reculant qu’elle était rentrée dans quelqu’un, a priori quelqu’un de grand car elle n’avait pas l’air d’avoir donné de coup dans une tête. Elle n’osa cependant faire dos à son amoureux éconduit de peur qu’il ne prenne ça pour un affront encore plus grand et n’attrape quelque chose pour la frapper. Elle fut donc surprise de voir passer un bras dans une chemise blanche sur son côté droit pour faire signe à son potentiel agresseur de se reculer. Le torse suivit le bras et un grand corps en chemise blanche et pantalon noir se retrouva entre elle et son admirateur énervé. Elle le vit se pencher vers l’homme dont elle ne voyait plus le visage et elle comprit alors que son « sauveur » n’était autre que le jeune homme qui venait vers elle quelques instants plus tôt.
Bien qu’elle ne lui ait rien demandé et qu’elle soit quelque peu vexée qu’il soit intervenu sans lui demander auparavant si elle en avait besoin, elle se sentait soulagée au plus profond d’elle-même. Faire face à ce genre de zigotos n’était pas sa partie préférée d’une sortie, bien que ça ait l’air de faire partie des rituels pour beaucoup de jeunes filles. Lorsque le jeune homme s’écarta de l’autre homme aviné, elle aperçut son visage effrayé pendant quelques secondes. Il s’enfuit de la discothèque sans demander son reste. Son « chevalier » la regardait de sa hauteur et elle leva le visage vers lui. Il avait un beau visage, un peu pâle, très fin, les cheveux foncés plaqués en arrière, et de ce qu’elle pouvait apercevoir lorsqu’une lumière éclairait son visage, les yeux clairs. Il lui souriait et elle se sentit comme hypnotisée. Il se pencha vers elle et lui demanda à l’oreille si elle voulait boire quelque chose. Elle se réveilla alors brusquement de sa fascination, lui fit non de la tête et retourna sur la piste de danse pour se bouger sur « Bad blood » tout en étant parfaitement consciente qu’il la suivait du regard. Elle avait en fait tort. Il ne la suivit pas que du regard, il se planta devant elle pour danser.
Elle le trouvait vraiment très arrogant. Son sourire satisfait, cette façon qu’il avait de se rapprocher, elle se sentait mal à l’aise. Elle le trouvait séduisant certes mais son approche était déplaisante. Voyant qu’il insistait pour la suivre dans ses déplacements et qu’il était décidément impossible de se débarrasser de lui, elle s’arrêta de danser en plein milieu de la piste et le regarda droit dans les yeux. Sa petite révolte lui arracha un sourire et il l’imita. Il avait vraiment quelque chose d’hypnotisant dans les yeux. Elle s’énervait intérieurement de plus en plus devant son échec à lui faire comprendre que son attitude lui déplaisait. Il fit le premier mouvement, se pencha vers elle, ce qui provoqua un recul de sa part et la suspension de son geste. Une fois la surprise passée, et la curiosité l’emportant, elle se figea le temps qu’il se penche assez pour lui parler à l’oreille.
« Maintenant que j’ai capté votre attention, pourrait-on trouver un endroit plus calme pour discuter ? J’ai beaucoup de choses à vous dire. »
Elle sentit son sang se glacer. Qui était cet inconnu qui lui parlait comme s’il la connaissait depuis longtemps et qui avait « des choses à lui dire » ? La panique s’empara d’elle et sans réfléchir un seul instant, elle fonça au milieu de la foule et sortit de la discothèque en trombe. Sa seule pensée était qu’elle n’habitait pas loin, deux rues à traverser après être passée devant l’église Notre Dame de Victoire et elle était à l’abri. Son cœur battait la chamade, elle courait le plus vite qu’elle pouvait, sans regarder derrière elle, persuadée d’avoir laissé le psychopathe qui l’avait défendue planter au milieu de la piste de danse. Elle ne se rendit donc pas compte qu’elle était poursuivie par deux hommes à peine était-elle sortie de la boite de nuit. Ce ne fut qu’arrivée à la porte d’entrée de l’immeuble, après avoir fait le code et avoir déclenché l’ouverture, qu’ils se jetèrent sur elle dans le hall. A terre, un peu sonnée par la violence de la poussée, elle leva les yeux et à la lueur des lampadaires qui passait par les vitres de la lourde porte de l’immeuble, elle reconnut l’homme ivre de la discothèque et un autre homme – qui lui ressemblait tellement qu’il était évident que c’était son frère – la regarder l’air hilare, les mains posées sur les hanches. Elle comprit alors que quoiqu’ait dit son chevalier servant indésirable, elle allait le payer cher. Son dragueur se mit à chuchoter d’une voix où toute trace d’alcool avait disparu :
« Alors Mademoiselle “je ne vais pas vous donner mon nom”, apparemment on a trouvé où tu habitais en tous cas. C’est pas très gentil d’envoyer son garde du corps pour calmer les pauvres hommes que tu t’amuses à séduire…
– Séduire ? C’est vous qui m’avez abordée et qui n’avez pas supporté que je vous rembarre ! Foutez-m… ouch ! »
Sa tentative de reprendre le contrôle fut stoppée par un coup de pied du partenaire de jeux dans ses côtes.
L’homme se pencha vers elle : « Voilà ce qui va se passer ma belle – il attrapa ses cheveux et tira un coup sec ce qui lui arracha un petit cri – tu vas être très très gentille avec mon frère et moi. Tu vois à cause de toi et ton copain, notre soirée a été un peu gâchée et du coup, on va se contenter de toi ma belle… »
Le frère, qui était resté debout, sortit alors un canif qu’il fit briller à la lumière des vitres. Evie ne voyait pas comment éviter ce qui allait se passer. Elle était par terre, un agresseur presque déjà installée sur elle et l’autre debout bloquant la porte de sortie et armé. Il lui restait bien la possibilité de crier… Comme s’il avait lu dans ses pensées, ou par la force de l’habitude très certainement, l’homme de la boite de nuit lui murmura « si jamais tu te dis que tu peux crier pour attirer du monde, dis-toi qu’un couteau peut faire beaucoup de dégâts sur un joli visage, de vilaines cicatrices… Très vilaines… ».
C’est ce moment que choisit quelqu’un pour rentrer dans le hall. Ils sursautèrent tous les trois et les deux hommes se retournèrent pour voir qui était le nouvel arrivant. Evie n’en crut pas ses yeux. C’était le jeune homme de la discothèque, celui qui la suivait et qui l’avait défendue. Elle ne devait décidément pas courir très vite, tout le monde avait été capable de la suivre jusque chez elle. Ce qui suivit se passa tellement vite qu’elle eut à peine le temps de réaliser que cela avait bien lieu, mais elle n’était pas près de l’oublier.
Le soiffard se mit à ricaner et dit à son frère :
« Regarde frangin, c’est le gros malin qui m’a menacé dans la boite ! Vas-y plante-le ! ».
Alors celui-ci leva la lame de couteau et fonça sur le jeune homme se tenant toujours dans le cadre de la porte. Il réussit à planter son couteau dans le flanc droit de son adversaire qui ne flancha pas ; il n’eut même pas l’air de sentir la douleur. Il attrapa le bras de son assaillant pour l’empêcher de réutiliser son arme et lui décocha un coup de poing avec son bras gauche l’envoyant s’écraser contre le mur à gauche d’Evie. L’ivrogne prit alors le relai en se précipitant tête la première vers l’estomac de son adversaire. Très rapide, celui-ci s’écarta assez pour éviter la tête et la coincer entre son bras et son côté où était toujours planté le couteau. Alors que l’homme se débattait à coups de poings pour essayer de se libérer, le jeune homme se pencha vers lui et lui dit tout bas, assez bas pour éviter d’alerter l’immeuble mais pas assez pour qu’Evie qui se relevait doucement en se tenant les côtes, n’entende pas, et d’un ton froid :
« Apparemment l’alcool t’a fait penser que je ne mettrais pas mes menaces à exécution, mais tu as eu tort de me tester. Car je vais faire exactement ce que je t’ai promis ».
Il relâcha l’homme qui se releva pour lui faire face et tenter un ultime assaut. Il n’en eut pas le temps car avec une rapidité irréelle, le jeune homme l’attrapa par les épaules, lui fit faire demi-tour et se jeta sur son cou. Evie vit du sang gicler sans vraiment comprendre ce qui se passait. Elle ne réalisa ce qui s’était passé que lorsque son sauveur laissa tomber sa proie encore saignante, un trou béant au creux du cou. Elle leva alors les yeux vers lui et une peur panique s’empara d’elle. Le visage du jeune homme avait complètement changé, il était livide, les iris rouges et les blancs injectés de sang. Sa bouche grande ouverte contenait le bout de cou qui manquait sur sa victime ; il le recracha découvrant ainsi des canines d’une taille plus qu’anormale. Son regard était fixé sur elle et elle pensa que c’était son tour, qu’elle allait lui servir de dîner. Tout à coup ses membres retrouvèrent leur mobilité et malgré la douleur qu’elle ressentait, elle se mit à grimper les marches dans l’espoir d’atteindre son appartement avant qu’il ne la rattrape, espérant presque que M. Kervadec ne dormirait pas encore et qu’il sortirait de chez lui pour remonter les bretelles des fêtards bruyants. Mais rien ne se passa. Elle ne s’en rendait pas compte mais tout était arrivé vite et avec un minimum de bruit finalement.
Elle était arrivée au milieu de l’escalier intermédiaire entre le premier et le deuxième étages quand une voix très forte retentit :
« ARRÊTEZ VOUS, JE NE VOUS VEUX AUCUN MAL ! ».
Ses muscles ne purent résister à l’ordre qui venait de lui être donné, ils se figèrent, et elle réalisa que cet ordre avait résonné uniquement dans sa tête. Aucun mot n’avait été prononcé. Incapable de bouger elle entendit les pas de la créature derrière elle et sentit son cœur s’emballer dans sa poitrine, à tel point qu’elle avait l’impression qu’il allait lui sortir du torse. L’inconnu, le sauveur, l’assassin – comment l’appeler à présent ? – se mit devant elle, pencha sa tête vers la sienne et la regardant droit dans les yeux, les siens toujours rouges et injectés de sang, il lui sourit en lui demandant : « Puis-je vous parler maintenant ? »
Chapitre II
Ils étaient montés en silence et se trouvaient maintenant dans l’appartement, porte fermée à clé, au calme. Evie était encore adossée à la porte d’entrée, sous le choc, essayant de comprendre ce qu’elle venait de voir. La créature partit tout droit vers la cuisine et revint avec un verre à demi plein d’un liquide ambré. Il lui tendit et attendit patiemment qu’elle le prit. La main tremblante, elle se saisit du verre, le porta à ses lèvres sans réfléchir et avala le contenu sans se poser de question, tel un robot. La sensation de brûlure dans sa gorge la réveilla brutalement, elle en eut le souffle coupé puis se mit à tousser. Son visage chauffait, elle savait qu’il devait être rouge. La créature la regardait, toujours avec ce même sourire. Elle n’arrivait pas à déterminer la nature de ce sourire ; bienveillant ? moqueur ? De toutes façons ses idées n’étaient pas claires. L’alcool l’avait cependant bien réveillée et elle commençait à penser aux conséquences de ce dont elle avait été témoin dans le hall d’entrée. Elle se décolla de la porte et avec un sentiment de panique grandissant commença à tourner en rond dans le salon.
« Oh là là ! Oh là là ! M. Kervadec va avoir une crise cardiaque… le hall… il venait d’être refait… mais là… ce sang, tout ce sang… Comment, comment on va effacer ça ? Et la police… qu’est-ce que je dois dire à la police… »
Son interlocuteur avait l’air détendu. Elle sentait monter en elle l’énervement et elle savait que sa colère n’allait pas tarder à éclater s’il restait assis à la regarder tourner en rond sans rien faire. Tout était de sa faute après tout, et puis elle pouvait très bien se débrouiller toute seule. Elle n’avait pas réagi sous le coup de la surprise mais au moment où il était arrivé pour jouer les super-héros, elle commençait à reprendre ses esprits et à réfléchir à ce qu’elle pouvait tenter. Tout s’était passé tellement vite ! Il était d’une rapidité incroyable, mais au vu de ce dont elle avait été témoin quand il avait arraché un bout de cou à son agresseur, il n’était certainement pas humain… Il ne bougeait toujours pas. Il avait cessé de la regarder et analysait ce qu’il y avait autour de lui. Il se leva et s’adressa à elle d’un ton incroyablement calme : « Puis -je utiliser votre salle de bains ? Je crains de ne pas être très présentable si nous devons ressortir. Remarquez même pour vous… ».
Elle éclata alors et se mit à lui hurler dessus :
« Mais êtes-vous complètement inconscient ? Comment allons-nous faire ? Il y a deux cadavres en bas, deux mecs que vous avez tués, et vous vous inquiétez de ce à quoi vous ressemblez ? Vous ressemblez à un assassin, voilà ! Et d’ailleurs… Qui êtes-vous et pourquoi me suivez-vous ? »
Il s’approcha d’elle et lui dit tout bas, comme un adulte qui s’adresse à un enfant en colère pour lui faire baisser le ton :
« Evie, arrêtez de crier, vous allez ameuter tout le quartier, et en particulier votre charmant voisin, M. Kervadec, c’est ça ?
– Comment… Comment connaissez-vous M. Kervadec ? – répondit-elle la voix tremblante
– Je ne le connais pas mais j’ai eu accès à vos pensées dans les escaliers au moment où je vous ai demandé d’arrêter de fuir.
– Que… quoi ? – son souffle était coupé, le tremblement revint et elle eut besoin de s’asseoir. – Je ne comprends rien ?
– Tout d’abord je vais aller nettoyer le sang que j’ai sur moi car je pense que cela vous calmera aussi. Cela laissera aussi le temps à mes yeux de redevenir normaux, ce qui contribuera davantage à une conversation plus sereine je pense. Puis vous irez vous aussi vous laver parce que, pour être honnête, vous êtes dans un sale état. »
Là -dessus elle baissa la tête et s’aperçut que ses mains, ses bras étaient mouchetés de sang. En touchant son visage et ses cheveux, elle sentit une substance gluante et se douta que c’était effectivement le sang des deux hommes qui avait dû gicler sur elle quand elle était à terre. Il avait raison, elle avait besoin de se redoucher. Elle le regarda à nouveau, toujours aussi gênée par ses iris rouges, et lui montra la salle de bains : « couloir, porte du fond à gauche ».
Il lui sourit et lui tendit un manuscrit qui avait l’air très ancien. Elle le regarda avec un air interrogateur.
« Pendant que je me nettoie, je vous conseille de lire ceci. Ce n’est pas très long mais ça fera une bonne introduction pour notre discussion à venir et que cela éclairera les événements qui viennent de se passer ».
Elle le suivit du regard tandis qu’il s’éloignait, et lorsqu’il disparut, se précipita dans la cuisine afin de reprendre un autre verre de whisky. Il avait laissé la bouteille sur le comptoir. Elle détestait le goût mais la sensation était rassurante.
Elle ne comprenait pas comment il pouvait être aussi calme ? Il venait de tuer deux personnes et il ne semblait pas inquiet que les corps soient découverts et que la police débarque. Il n’était vraisemblablement pas humain ceci dit, l’explication venait peut-être de sa nature même. Son « espèce », quelle qu’elle soit, ne voyait peut-être pas d’inconvénient à tuer des humains, du moment qu’il s’agissait de malfaiteurs ? D’ailleurs quelle était son espèce ? Il ne devait pas y avoir beaucoup d’espèces humanoïdes qui pouvaient tuer à mains nues, voire manger un bout de sa victime au passage… Evidemment elle avait tout de suite pensé à un vampire mais enfin, on n’était pas dans un roman d’Anne Rice. Pourtant, les canines, le sang, la force, la télépathie, la rapidité et la fascination qu’elle ressentait quand il la regardait…
D’un autre côté, certaines choses ne correspondaient pas. Elle l’avait vu de jour, ses yeux étaient devenus couleur sang dès qu’il avait pompé le sang de sa victime, il n’avait pas l’air de vouloir la « manger », et un détail très folklorique la dérangeait ; il était rentré chez elle sans invitation. Or , bien qu’elle n’ait pas lu de roman de vampire depuis longtemps, il lui semblait bien se rappeler qu’un vampire ne pouvait pas rentrer chez quelqu’un sans avoir été auparavant invité par un des habitants. Elle essaya de se rappeler si elle lui avait autorisé l’entrée. Mais elle était bien persuadée de ne pas l’avoir fait. Elle réalisa soudain avec angoisse qu’elle était sérieusement et consciemment en train de chercher des indices qui prouvaient qu’elle avait été secourue par un vampire ! Elle se rendit compte qu’elle tenait encore le manuscrit dans sa main et se rappela ce qu’il lui avait dit avant de s’éloigner. Elle s’assit alors sur une des chaises de bar et se plongea dans la lecture de ce curieux carnet.
Absorbée par sa lecture, elle n’entendit pas la porte de la salle de bains s’ouvrir et sursauta lorsqu’il se retrouva de l’autre côté du comptoir-bar de la cuisine en face d’elle.
« Dis donc, vous vous déplacez silencieusement !
– Pas vraiment. C’est plutôt que vous êtes concentrée sur votre lecture. Vous allez avoir toutes les réponses à vos questions Evie, mais allez prendre une douche avant, je pense que cela vous fera du bien, vous serez plus calme après et nous pourrons discuter de la situation tranquillement.
– Je n’arrête pas de penser aux corps, quelqu’un peut les trouver et la police débarquera et fouillera tout l’immeuble et…
– Ok, je vais répondre au moins à cette question alors – répondit-il en souriant – Lorsque vous êtes partie, je vous ai suivie sans tarder et j’ai vu ces individus vous emboîter le pas. J’ai reconnu l’homme que j’avais calmé dans la discothèque et il était évident que s’il vous suivait accompagné d’un autre homme, ce n’était certainement pas dans une bonne intention. J’ai donc appelé des renforts et je les ai prévenus que j’aurai besoin d’un grand ménage à votre adresse. Au moment où nous parlons, le hall est quasiment propre. Il ne reste plus aucune trace de ce qui s’est passé il y a une demi-heure. »
Elle restait le regarder sous le choc de ce qu’il venait de lui avouer. Il n’était pas seul. Il disposait de moyens, d’une organisation, d’hommes de main… il pouvait faire disparaître des preuves dans un claquement de doigt. Et surtout, il savait avant même d’agir qu’il y aurait des cadavres et une scène de crime à nettoyer ! Cette révélation ne la rassurait pas, même si le fait que la scène à laquelle elle avait assisté ait disparu était plutôt rassurant. Elle se mit à penser que s’il voulait quelque chose qu’elle ne pouvait ou ne voulait pas lui donner, elle pouvait elle aussi disparaître complètement. Et une question étrange parut tout à coup essentielle : « vous ai-je invité à entrer chez moi ? ».
Son sourire s’agrandit. Ses dents étaient à nouveau normales, elles s’étaient apparemment rétractées.
« Je vois qu’on réfléchit vite. Je n’ai pas besoin d’invitation pour rentrer chez une cousine ».
Assez curieusement cette annonce la déçut autant qu’elle la surprit :
« Une cousine ? Mais je ne vous connais pas, si nous sommes cousins ce doit être à un degré très éloigné ».
Il éclata de rire ce qui la fit sursauter et s’éloigner du bar.
« Je n’entendais pas ce mot dans un sens littéral. Allez vous doucher et vous saurez tout, je vous le promets ».
Les derniers mots avaient été prononcés avec un sérieux déconcertant.
Evie sortit de la cuisine et commença à se diriger vers la salle de bains. Arrivée à l’entrée du couloir de la partie nuit de l’appartement, elle se retourna et lui dit d’un ton sans réplique
« Arrêtez de lire mes pensées par contre, je trouve cela assez désagréable !
– Vos désirs sont des ordres ! Mais sachez que si vous le souhaitez, vous pouvez faire en sorte que je n’y ai plus accès. » ajouta-t-il avec un clin d’œil.
Sans lui répondre, Evie se dirigea vers le fond du couloir.
* * * * *
Elle ressortit près de trois quarts d’heure plus tard. Elle avait dû frotter pour faire disparaitre le sang de ses bras car il avait commencé à sécher, et aussi parce qu’elle avait besoin d’être sûre que tout était parti ! Elle s’était fait deux shampooings. Et une fois lavée, elle était restée sous l’eau pendant quelques minutes, se repassant tout ce qui était arrivé dans le hall et se demandant comment et pourquoi la situation avait autant dérapé. Elle s’était déjà faite aborder par des hommes passablement éméchés en boite mais jamais ils ne l’avaient suivie pour l’agresser comme ces deux imbéciles étaient prêts à le faire. Elle n’avait non plus jamais eu besoin de personne pour la défendre. Elle n’avait même jamais demandé à ses amis masculins de le faire. Ce que son « sauveur » avait fait n’était pas du tout à son goût. Elle appréciait le fait qu’il avait voulu l’aider mais en même temps, il la suivait et il attendait donc quelque chose. Que pouvait donc bien lui vouloir ce soi-disant « cousin » dont elle n’avait jamais entendu parler et qui disait lui-même que « cousin » était une façon de parler. Était -ce une façon de la rassurer ? Utiliser le vocabulaire de la famille avait un côté rassurant. Peut -être essayait-il de la manipuler ? Cependant , cela faisait plus d’une heure qu’ils étaient ensemble et à part la sauver, la rassurer et lui parler, il n’avait rien fait de mal… enfin si on oubliait les deux corps qu’il avait fallu faire disparaître. Mais elle, il ne l’avait pas touchée. Elle pouvait raisonnablement se dire qu’il ne lui voulait vraiment aucun mal, sinon il avait eu largement l’occasion de le faire. Il avait une façon directe de lui parler qui, quelque part, lui inspirait confiance. Elle pouvait toujours écouter ce qu’il avait à lui dire, ça ne coûtait rien. Et vu la peine qu’il s’était donné pour l’approcher, même si c’était avec des méthodes à la limite d’un stalker, elle se dit qu’elle se devait, ne serait-ce que pour sa propre curiosité, de lui laisser une chance de lui expliquer ses motivations.
En conséquence, ce fut une Evie détendue et prête à discuter qui sortit de la salle de bains et se dirigea vers la cuisine où la créature était assise à la même place. Elle retourna de l’autre côté du bar, s’installa en face de lui et lui sourit.
« Bien, je suis prête, allons y. Discutons… Mais au fait, avez-vous un nom ? enfin vous voyez, vous connaissez le mien, mais vous… enfin les euh… gens ?… comme vous, ils ont des noms ? – balbutia-t-elle consciente de sa maladresse.
– Ah nous en sommes donc arrivés au stade des présentations ? Heureux d’en être là, ne sous-estimons jamais le miracle d’une douche – son ton était légèrement moqueur, mais en même temps sans méchanceté. – Je me présente donc. Je m’appelle Galaad , et comme vous l’avez certainement deviné, je suis ce que les êtres humains appellent un vampire. Galaad est mon nom de vampire d’ailleurs, mon vrai nom est beaucoup moins romantique. »
L’annonce brute la fit reculer, un peu à bout de souffle. Ça c’était du coming out comme elle n’en avait jamais entendu.
« Ok. Vous n’y allez pas par quatre chemins.
– Je n’en vois surtout pas l’utilité. Ma nature a dû vous paraître évidente après ce dont vous avez été témoin ? Et je n’ai pas honte de ce que je suis même si je ne le crie pas sur les toits pour éviter d’être disséqué ou chassé. – continua-t-il d’un air détaché.
– Au moins vous n’avez aucune illusion sur la nature humaine.
– J’ai deux siècles donc non, je n’ai aucune illusion sur la nature humaine. Ce qui est plus triste c’est qu’à votre âge vous n’en ayez pas non plus. – remarqua-t-il avec bienveillance.
– Passé compliqué…
– Oui je l’ai senti. Rassurez-vous je ne suis pas remonté loin dans vos souvenirs, je me suis contenté de vos pensées et vos sentiments présents – ajouta-t-il devant sa moue mécontente. Et là je ne le fais plus, donc pas besoin d’être sur vos gardes.
– D’accord. Donc vous m’avez promis de tout m’expliquer, je suis toute ouïe. Mais avant, voulez-vous quelque chose à boire ou… Manger ? – son ton était hésitant tellement il était évident qu’elle n’était pas en terrain connu.
– Non je vous remercie, je viens de dîner– lui répondit-il en souriant de façon moqueuse.
– Ah oui, évidemment… Je vais juste me prendre un verre de jus d’orange et nous allons nous installer dans le salon, histoire d’être plus confortables. »
Elle joignit le geste à la parole et se servit avant de se diriger vers un des fauteuils en toile gris, le laissant s’installer dans le fauteuil face à elle, séparés par une petite table sur laquelle elle posa son verre. Elle replia ses jambes sous elle et releva la tête vers lui afin de lui faire comprendre qu’elle attendait qu’il commence. Il s’installa confortablement au fond du fauteuil, et se lança.
« J’imagine que vous avez eu le temps de parcourir ce carnet ? »
Il avait apparemment récupéré le manuscrit sur le bar quand elle était partie dans la salle de bains.
« Oui je l’ai survolé. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un récit expliquant comment certains marins de Jacques Cartier étaient rentrés malades. Mais je ne vois pas en quoi cela se relie à ce qui s’est passé ce soir ou en quoi cela me concerne ?
– Cela vous concerne directement en fait car vous êtes une descendante directe de deux de ces hommes Evie. »
Galaad avait décidé de faire une pause. Il guettait une réaction. Evie restait le regarder ne comprenant toujours pas en quoi une maladie, qu’avaient soi-disant attrapé deux de ses aïeux il y a près de cinq siècles, pouvait justifier la présence d’un vampire dans son salon. Il la regardait et semblait attendre une réaction.
« Comment pouvez-vous le savoir ? Je ne vois toujours pas le lien avec votre présence ici. J’ai deux ancêtres malades au seizième siècle après un voyage dans le Nouveau Monde et un vampire dans mon salon mais désolée, je n’arrive pas à relier les deux.
– Nous suivons votre famille depuis le retour de vos ancêtres en France et ce pour de très bonnes raisons sur lesquelles je reviendrai… J’en conclus que c’est bien la première fois que tu… vous entendez cette histoire ?
– Oh bonne idée, disons-nous “tu”… – s’exclama-t-elle – tous ces “vous” commencent à me faire mal à la tête, je n’ai pas franchement l’habitude. Et pour répondre à ta question, non, personne ne m’a jamais parlé de cette histoire, mais elle est vieille…
– Oui mais elle aurait pu donner lieu à une histoire de famille. Tout le monde n’a pas des ancêtres explorateurs.
– Non… Jamais entendue. »
Bizarrement ce tutoiement, leur position confortable dans le salon, et l’attitude détendue et affable du jeune homme faisaient tomber toutes ses défenses. Elle ne se sentait plus en danger. Elle reprit le fil de la conversation afin de relancer la narration :
« Comment cela nous connecte-t-il tous les deux ?
– Comment ça ? – dit il l’air surpris
– Tu as dit tout à l’heure qu’on était “cousins”, et je sais que ce n’était pas anodin contrairement à la façon dont tu as réagi par la suite. Un de tes ancêtres faisait-il partie des survivants lui-aussi ?
– Pas vraiment… C’est plus compliqué que ça…
– Je t’écoute.
Elle se renfonça dans son fauteuil prête à écouter la suite d’une histoire inattendue et dont elle se demandait comment elle pouvait justifier la situation présente.
– D’accord, je vais essayer de te rendre les choses aussi claires que possible – dit-il d’un air amusé
– De ce que j’ai compris dans le carnet, ils étaient atteints d’une maladie qui semblait les transformer en vampires ? Donc leur maladie c’était ça ?
– Euh oui. En fait ce qu’on sait à l’heure actuelle mais qu’ils n’avaient aucune possibilité de deviner à l’époque, c’est que les moustiques qui les avaient piqués transportaient un virus qui les transformaient petit à petit en vampires. – acquiesça-t-il patiemment.
– Mais mes ancêtres n’ont pas été infectés eux ?
– Si mais différemment… Evie, peux-tu me laisser continuer ? Je t’explique tout et après on discute d’accord ?
– Oui, pardon, continue…
– Comme tu l’as donc lu dans le livret que je tiens, après avoir attaqué le marin qui n’avait pas l’air malade, et constaté que cela les tuait, ils comprirent alors que le sang des premiers infectés n’était pas la solution et que le mélange leur serait fatal. Ils n’avaient plus qu’à vivre leur vie de vampires en se cachant et pour éviter d’être faibles, ils créèrent de nouvelles générations de vampires. Nouvelles générations dont je fais partie puisque je fus transformé deux siècles plus tard. Et c’est en cela que nous sommes “cousins”, nous ne partageons pas le même sang au sens propre et pourtant nous avons en commun un virus qui fait de nous des êtres à part. C’est pour cela que je suis là aujourd’hui, car toi aussi Evie de par ton ascendance, tu portes ce virus en toi, c’est même cela qui te rend précieuse et qui te met en danger. »
Chapitre III
Evie resta le regarder un peu sonnée par cette annonce. Cela n’avait pas de sens. Que ses ancêtres aient porté le virus, admettons, mais en quoi était-elle concernée par les vampires. Sûrement depuis le temps, le virus avait dû disparaître ? Et puis elle n’avait rien à voir avec lui, pourquoi faisait-il ce rapprochement ? Elle ne sentait pas la soif de sang, n’avait aucun pouvoir et elle avait une force normale pour une jeune fille. Tout cela nécessitait de plus amples informations parce que pour l’instant la raison de cette prise de contact un peu précipitée ne lui apparaissait pas clairement. Elle se racla un peu la gorge, se recala sur le fauteuil en position assise standard, but une gorgée de jus et leva les yeux vers Galaad qui attendait visiblement qu’elle lui livre ses pensées sur ce qu’il venait de lui annoncer.
« Bien bien. C’est sympa d’avoir un résumé de son histoire familiale très lointaine, mais je ne vois pas du tout le lien entre mes deux ancêtres et le fait que je sois en danger. En quatre siècles le virus a sûrement dû disparaître de notre sang ?
– On ne parle pas du virus de la grippe. Non seulement il n’a pas disparu mais comme tu descends en plus de deux générations de Kentan, il est bien plus fort dans ton sang que dans n’importe quel sang de vampire.
– De “ Kentan ” ? Ça ressemble à du breton ça…
– C’en est. Ça veut dire premier, originel. C’est comme ça que s’appellent les marins qui ont été infectés et ont survécu.
– Admettons, mais je ne dois pas être la seule descendante. Trois personnes, sur quatre siècles ! Le contrôle des naissances est récent, il doit bien y avoir d’autres personnes concernées.
– Et bien non. Il y avait beaucoup d’enfants dans les familles auparavant mais peu survivaient. Et depuis le contrôle des naissances justement, il y a moins d’enfants, donc moins de descendants. Regarde ton cas, tes parents étaient tous les deux enfants uniques, tu n’as pas de cousin, et tu es toi-même fille unique. Qui plus est, il est assez exceptionnel que le hasard ait fait que deux descendants de deux Kentan finissent par se rencontrer et décident de fonder une famille.
– Oui, effectivement, quelle chance ! – soupira-t-elle avec un sourire forcé.
– Tu ne comprends pas ce que je veux dire n’est-ce pas… enfin ce que cela implique pour toi – il s’avança dans son fauteuil pour se rapprocher d’elle. Tu n’es pas une vampire mais tu en as les pouvoirs, un tout petit peu moins forts, mais tu n’es pas une humaine normale. »
Elle bondit de son fauteuil et se mit à marcher vers la cuisine puis à revenir vers le fauteuil, lentement en regardant devant elle.
« Donc en résumé, j’ai deux ancêtres qui ont participé à une expédition au Canada, en sont revenus malades, porteurs d’un virus qui, par chance, ne les a pas tués. Ils ont chacun vécu leur vie sans rien savoir de ce qui s’était passé… oui parce que sinon je pense que ma famille serait au courant et ce n’est pas franchement le genre de choses qu’on peut cacher à ses descendants très longtemps, n’est-ce pas ?… Et le hasard, ce traître, a réuni les descendants de ces deux hommes pour m’engendrer moi et me faire devenir une espèce d’être humain rare et recherché, parce que porteur d’un virus qui transforme les gens en vampire ?
– C’est résumé avec beaucoup de rapidité et de sarcasme mais en gros, c’est ça.
– Et toi Galaad, tu es venu pour… ?
– Te prévenir, te sauver…
– Oh oh – elle se mit à ricaner – doucement Monsieur le chevalier blanc, me “sauver” ? Carrément ? C’est un peu mélodramatique non ?
– En fait, pas tant que ça. Si je t’ai trouvée, dis-toi que je ne suis pas le seul à pouvoir le faire, et que ta “particularité” est un aimant à vampires »
Il s’était levé et se tenait devant le fauteuil, la regardant aller et venir avec un air sérieux et concerné. Evie reprit :
« Enfin “aimant”… Tu es le premier que je rencontre depuis ma naissance alors soyons réalistes, je ne les attire pas tant que ça. Mais vous n’êtes pas si nombreux, n’est-ce pas ? Vous vous connaissez tous, donc je suppose que les autres sont au courant de mon existence et savent que tu es venu me contacter »
Elle s’arrêta pour guetter sa réaction. Il répondit en hésitant, il avait l’air de chercher ses mots.
« En fait, c’est un peu compliqué côté vampires depuis deux siècles. »
Elle s’approcha de lui et soutint son regard qui manifestement cherchait à la fuir. Il abandonna bientôt et se rassit avant d’expliquer :
« Les vampires français sont séparés en deux clans depuis le 19e siècle. Deux clans opposés évidemment, sinon pourquoi se séparer ?
– Opposés en quoi ? – l’interrogea-t-elle en se rasseyant sur le fauteuil en face de lui.
– La racine de la discorde était la prolifération des nouveaux vampires. Comme tu as pu le comprendre, il restait sept Kentan vampires après la tentative de guérison qui se solda par un échec. Évidemment chacun a un caractère et les disputes dans un groupe sont nombreuses. Dans un premier temps, il fut décidé que seuls les Kentan avaient le droit de créer de nouveaux vampires. Le choix se portait sur l’utilité de cet arrivant pour la communauté, en termes de protection ou de sécurité financière. Pour ma part on me choisit car j’étais le fils d’un homme politique en vue et héritier d’une grosse fortune de l’époque. »
Il la vit sourire à cette explication.
« Les vampires seraient-ils vénaux ? »
Ce fut au tour de Galaad de sourire à cette remarque déçue.
« Ils voulaient surtout pouvoir vivre à l’abri sans se soucier de questions matérielles ou de nouvelle chasse aux sorcières. La fortune et le pouvoir leur offraient cette possibilité. Bientôt il y eut des voix discordantes qui se mirent à prêcher la prolifération non contrôlée, le but étant d’être vite nombreux et de prendre le pouvoir pour asservir les humains et ne plus avoir à se cacher…
– Tellement classique cette soif de pouvoir, j’en suis presque déçue – l’interrompit-elle la mine boudeuse.
– N’est-ce pas ? N’oublions pas que nous ne sommes que des humains à la base !
– C’est un détail qu’on a tendance à oublier, surtout après avoir vu… enfin continue…
– La majorité des Premiers étaient contre. Ils ne voulaient pas asservir qui que ce soit, juste assurer leur survie. Et on ne savait pas ce que cela donnerait si on se mettait à transformer des vampires avec des vampires dont le sang n’était pas porteur du virus originel. Suite au refus de leurs pairs de les écouter, les deux Kentan dissidents décidèrent de quitter le clan et s’attirèrent les foudres des cinq autres qui voyaient en cette révolte un danger pour tous les vampires déjà existants. Ils se mirent donc en tête de les arrêter…
– Donc de les éliminer ?
– En clair oui. Pas d’autres choix, ils étaient dangereux pour leur propre espèce et dangereux pour les humains de toutes façons. S’ensuivit une bataille entre les deux clans où beaucoup périrent, et notamment un Kentan de mon clan. Une paix relative fut décidée entre les deux parties. Les Anciens (comme l’autre groupe nous appelle) qui continuèrent à rester dans l’ombre et à maîtriser le renouvellement de leur membre en les choisissant d’après leurs intérêts, et ceux que nous nommerions plus tard les “Sklaergwad”, qui signifie “sang clair”. Ils transformaient n’importe qui, n’importe quand, se créant une légion assoiffée de sang et avide d’asseoir son emprise sur la race humaine. Et évidemment arriva ce qui était prévisible. Ils déclenchèrent de véritables chasses, pendant lesquelles beaucoup d’entre eux périrent, les humains n’hésitant pas à mettre le feu aux bâtiments où ils savaient que plusieurs d’entre eux se regroupaient. Il n’y eut d’ailleurs pas que des vampires à mourir pendant ces bûchers…
– Je reconnais bien là l’être humain, les dommages collatéraux ne sont pas importants tant qu’on arrive à nos fins – interrompit-elle avec amertume.
– La situation devint catastrophique pour eux, et les deux chefs de clan se mirent à s’entre-déchirer. Jusqu’au moment où l’un des deux, plus ambitieux que l’autre et prêt à tout pour garder le contrôle, élimina son acolyte et se retrouva seul à la tête de son armée quelque peu décimée. Il continua sa politique de multiplication, mais ayant perdu une grande partie des vampires qu’il avait lui-même créé sur deux siècles et ne pouvant pas les renouveler aussi vite qu’il le souhaitait, il ordonna aux nouveaux nés de produire des nouvelles recrues. Il se rendit compte au bout de quelques années que ces vampires, conçus par des générations déjà elles-mêmes loin de la génération originelle, étaient faibles et mouraient souvent de maladies de sang voire brûlés par le soleil. Les Kentan se sont immunisés contre les maladies du sang et les rayons du soleil au fil des siècles, mais plus le sang originel est mélangé, moins il résiste aux maladies et aux UV . Les Sklaergwad sont nombreux mais ils ne servent à rien. Et leur chef, je crois que je n’ai pas encore prononcé son nom mais je vais te le dire au cas où, Cythraul , a besoin de sang originel pour les guérir. »
Décidément les révélations de Galaad étaient de moins en moins plaisantes mais Evie comprenait de plus en plus ce que cela impliquait pour elle.
« Pourquoi ai-je l’impression que la conclusion de ton histoire implique quelque chose de très désagréable pour moi ?
– Parce que c’est le cas. – répondit-il l’air désolé. – Tu es la seule personne avec du sang originel pur et qui plus est, la seule à avoir bénéficié du sang de deux originels. Ton sang est LA solution pour les vampires. »
Il appuya bien sur cette phrase. Evie avait l’air perdu devant l’énormité de la situation.
« Je ne comprends pas… Je croyais que mon sang était toxique pour les vampires. Tu viens de me dire que le seul qui avait mordu un “originel”, comme vous les appelez, en était mort, et pas franchement de façon plaisante. Alors en quoi mon sang pourrait-il être la solution ? Il serait plus judicieux de vous éloigner de moi et de m’éviter.
– Tu n’es pas sans savoir que la médecine a fait des progrès considérables depuis le seizième siècle et qu’on en sait plus sur le sang, les virus etc. On peut donc penser qu’avec un médecin spécialisé, et plutôt bon, il y aurait moyen soit de trouver un vaccin, soit de fabriquer un sérum concentré et inoffensif pour nous avec ton sang. Je pense que c’est pour ça que tu es en danger. Nous te cherchons, mais nous ne sommes pas les seuls, c’est évident. Depuis que nous sommes conscients de ça, nous avons fouillé ton arbre généalogique et cherché partout avant de te trouver et Cythraul n’est pas un idiot, loin de là. Il a dû faire de même. »
Evie se leva à nouveau pour marcher. La situation la mettait mal à l’aise, les révélations qui venaient de lui être faites provoquaient un bouillonnement intérieur de panique qu’elle essayait de contenir. Et une autre pensée la dérangeait. Elle se sentait bien en présence de Galaad, il avait un côté rassurant et rien dans son attitude ne la faisait se sentir en danger ; pourtant ce qu’il venait de lui dire, le fait que son clan s’était mis à sa recherche suite aux progrès de la médecine, impliquait qu’ils avaient eux aussi des intentions pas forcément saines vis-à-vis d’elle. Elle se sentait tel un rat de laboratoire prêt à être sacrifié et ça n’était vraiment pas agréable. Elle ne pouvait quand même pas se tromper à ce point sur son compte. Elle devait en avoir le cœur net, cette incertitude ne lui allait pas.
« Et toi, pourquoi me cherchais-tu ? Que me veut ton clan ? Il veut mon sang aussi ? »
Sa voix était presque agressive, à la hauteur de l’éventuelle déception que la réponse du jeune homme risquait de lui infliger. Il se leva, se planta devant elle et attendit qu’elle le regarde droit dans les yeux.
« Je n’ai aucune intention de te mentir Evie… Oui mon clan s’intéresse à toi pour les mêmes raisons. Mais nous ne sommes pas des sauvages, nous avons pris le parti de vivre en harmonie avec les humains, cachés mais en paix. Nous n’allons pas te découper ou faire des expériences sur toi. Nous voulons te proposer notre protection, t’aider à développer tes dons pour ta propre sécurité et, si tu le veux bien, prendre des échantillons de ton sang et le faire analyser pour voir si on peut inventer un vaccin. Nous voulons en finir avec notre état. Les vampires ne sont pas faits pour le vingt-et-unième siècle. Nous sommes de plus en plus en danger. »
Elle n’avait pas l’impression qu’il mentait ; son regard était franc, doux et triste. Elle ne put s’empêcher de penser que quelque part il espérait qu’elle accepte parce qu’il n’était pas heureux en tant que vampire.

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