LE SOLEIL DE NUJIT
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Description

Salut, c’est moi, Yung ! Hé, vous ne devinerez jamais ce qu’il nous arrive ! Les parents d’Ah-Whe-Eyu nous ont invitées pour un grand pow-wow à Kanesatake. Après le repas, notre amie indienne nous a raconté une surprenante légende dans laquelle des guerriers mohawks seraient mystérieusement disparus. Au fil de son histoire, on apprend que cette fameuse grotte, nommée l’Antre du Diable, se trouve tout près de chez nous à Mont-Saint-Grégoire ! 
Il ne nous en a pas fallu plus pour nous décider, Chloé, Nelli et moi, à aller explorer ce lieu intrigant. Une fois à l’intérieur de la caverne, un phénomène étrange s’est produit : un gros tourbillon lumineux nous a aspirées et projetées dans un monde totalement inconnu...
On vient à peine de reprendre conscience... Qu’est-ce qui s’est donc passé ?... On panique, là ! J’espère juste qu’on va réussir encore une fois à se sortir de ce foutu pétrin ! Mais pour ça, il faudra qu’on perce le fameux mystère de l’Antre du Diable...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 juillet 2018
Nombre de lectures 7
EAN13 9782924016770
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les éditions ÉdiLigne Inc.
www.E diLigne.ca
Candiac, Québec, Canada
Tél. 514.990.6534 / 1.800.990.6534
info@ediligne.ca
Catalogage avant publication
de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque et Archives Canada
Roche, Yannick, 1949-
Le Soleil de Nuit
(Les 3 bests ; 2)Livre jeunesse 9 ans et plus.
ISBN 978-2-924016-75-6 (couverture souple)
I. Bigras, Maxime, 1975- . II. Titre. III. Collection : Collection 3 bests.
PS8635.O284S64 2017jC843’.6C2017-942008-9
PS9635.O284S64 2017
Dépôt légal - Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2018
Dépôt légal - Bibliothèque et Archives Canada, 2018
Certificat d’inscription des droits d’auteur de l’OPIC no 1142641
ISBN papier : 978-2-924016-75-6
ISBN e-pub : 978-2-924016-77-0
Conception de la couverture: Annie-Claude Larocque
Image de couverture : Maxime Bigras
Mise en pages : Annie-Claude Larocque
Révision linguistique : Monique Brunel
Tous droits d’adaptation et de traduction réservés. Toute reproduction en tout ou en partie, par quelque moyen que ce soit, graphique, électronique, manuelle ou mécanique, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur et de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Ce roman a été rédigé en priorisant la nouvelle orthographe.
Québec, Canada



Tout au long de mon écriture, une pensée particulière a guidé ma plume.
Le 4 août 2017, Delphine, ma princesse aux yeux pleins de lumière, aurait fêté ses 12 ans, l’âge des trois personnages principaux de mes romans : Nelli, Yung et Chloé.
La lecture était sa passion et j’aurais fait d’elle ma première lectrice officielle.
Trop vite tu es partie, ma belle, toi qui aujourd’hui, flottant sur ton nuage arc-en-ciel, possèdes tous les pouvoirs magiques d’Ah-Weh-Eyu, cette jeune déesse indienne que j’ai créée à ton image.
Ce deuxième roman, je te le dédie, mon amour!

REMERCIEMENTS
Parmi les nombreuses personnes qui m’ont offert leurs conseils et leur soutien, je voudrais remercier tout particulièrement madame Monique Brunel pour son apport inestimable lors de la révision linguistique de mon second récit des aventures des 3 Bests. Sa touche précieuse m’a permis de vous offrir ce roman captivant qui, je l’espère, vous procurera autant de plaisir à sa lecture que j’en ai eu à son écriture.
Mes hommages vous sont rendus, Madame!


C hapitre 1
Visite à Kanesatake
Les examens de fin de trimestre ont été assez éprouvants pour les filles qui ont eu besoin d’une pause bien méritée. La semaine de relâche terminée depuis quelques semaines a été bénéfique pour les trois inséparables qui ont profité de cette période d’accalmie pour récupérer quelques heures de repos.
— Bon ! Espérons que les prochains jours seront plus calmes, suggère Yung plus optimiste que les autres, sinon, on fera comme les vedettes…, on consultera un psychanalyste !
— On est plus fortes que ça, les girls ! réplique Chloé, un peu frustrée de se faire traiter de déséquilibrée.
— C’qui manque, c’est un bon projet qui nous motiverait toutes les trois. On fait pu rien depuis la relâche scolaire, sauf nos quelques réunions d’Exploratrices.
En effet, Nelli, Chloé et Yung sont encore membres de la troupe scoute les Exploratrices de Mont-Saint-Hilaire à laquelle elles se sont inscrites pour la dernière année.
— Là, les filles, on se donne un but pour le congé de Pâques, bon ! Pas question pour moi de sécher dans le sous-sol en attendant que la dernière session reprenne.
— Pourquoi on ne rendrait pas visite à Ah-Weh-Eyu à Kanesatake ? Depuis le temps qu’on s’est vues, on doit avoir de quoi jaser en masse.
— J’aime l’idée, Chloé ! Après tout, ça fait plusieurs semaines qu’on s’est pas rencontrées.
— Ça serait cool ! Il me semble que j’aurais bien des questions à lui poser sur son époque.
Yung a toujours été passionnée par l’archéologie et l’histoire. Tout ce qui touche le passé l’intéresse et Ah-Weh-Eyu (Jolie Fleur des Prés) est la personne idéale pour la nourrir de faits concrets qu’elle a vus et vécus elle-même. Ça rend le récit tellement plus crédible et d’autant plus intéressant à entendre lorsqu’elle raconte toutes ces légendes.
Chloé, la plus naturellement proche de ce quatrième mousquetaire du groupe issu d’une autre époque, est désignée pour communiquer avec la jeune Mohawk qui réside sur la réserve d’Oka. Contre toute attente, les filles, à leur grand plaisir, se voient invitées pour la fin de semaine pascale par les parents adoptifs de la petite Indienne.
Ce temps de l’année, en effet, est une période festive pour cette communauté autochtone dont la patronne, Kateri Tekakwitha, a été élevée au rang de «Sainte» à l’automne 2012. Des festivités annuelles marquent cette canonisation et un rappel se tient le jeudi avant Pâques à la petite église de Kanesatake. Les parents d’Ah-Weh-Eyu ont convié les trois amies et leurs parents à participer à cette cérémonie et à partager avec eux le traditionnel repas pascal. Ce sera une occasion unique pour eux d’assister à des célébrations amérindiennes.
Elles se sont entendues pour revenir les quatre ensemble à Mont-Saint-Hilaire le même après-midi, alors que la jeune Mohawk séjournera chez Yung pendant trois jours. Le lundi de Pâques suivant, son cousin viendra la récupérer au métro Longueuil. Nelli, Yung et Chloé devront donc se trouver une autre activité pour occuper leurs sept autres jours de congé…
****
Le jour de la rencontre arrive enfin. Ce sont les parents de Nelli qui accompagnent les filles. Les invités sont reçus comme des rois par les parents d’Ah-Weh-Eyu : la maman de Nelli se voit offrir un collier de fleurs printanières par l’ake’nisténha (la mère) de la jeune Indienne dès son entrée dans la kanónhsa (maison), alors que le plus grand des frères purifie les trois filles en les encensant à l’aide d’une plume de pygargue à tête blanche.
Le cérémonial de bienvenue terminé, de chaleureuses poignées de mains entre les parents s’échangent tandis que les filles reçoivent de timides accolades de la part des garçons un peu gênés. Soudain apparait, vêtue dans un costume d’époque, la belle amie indienne. Ses tresses, savamment nattées par sa mère d’adoption, lui confèrent une grande beauté. Des cris aigus chargés d’excitation rapprochent spontanément les quatre Bests qui s’embrassent à tour de rôle, oubliant leurs hôtes un peu mal à l’aise de se voir négligés aussi rapidement.
— On croirait qu’elles ne se sont pas vues depuis au moins dix ans ! s’excuse la mère de Nelli auprès de l’ake’nisténha. Vous seriez invisibles et ce serait pareil, ajoute-t-elle, l’air un peu embarrassé.
— Ne vous en faites pas, madame Chamberland, on a déjà été jeunes nous aussi et face aux adultes nous étions très souvent indifférentes, vous vous rappelez certainement vous aussi !
— Hum ! Peut-être avez-vous raison ? On oublie vite...
— Ça prouve au moins une chose, elles s’apprécient vraiment toutes les quatre !
— En effet et sachez qu’il en va de même pour votre fille… Heu ! je veux dire pour votre… Ah-Weh-Eyu. Nous l’apprécions énormément. Elle est tellement gentille et…
— …tellement belle et spontanée ! ajoute Charles Dupré, le papa.
— Nous la considérons vraiment comme notre fille. Soyez bien à l’aise. Nous l’aimons tout comme nos autres enfants, les rassure l’ake’nisténha.
Alors que les parents de Nelli sont invités à suivre leurs hôtes au salon, les quatre complices se dirigent sur la grande galerie extérieure qui longe l’arrière de la maison. La demeure n’est pas très grande, mais elle a un charme fou : son emplacement stratégique, sa vue magnifique sur le lac des Deux-Montagnes et le grand verger qui s’étend sur plusieurs arpents du côté Est jusqu’à la voie principale qui mène à Oka en font un lieu unique.
Yung prend place sur la balançoire du fond, alors que Nelli préfère les marches du balcon. D’un regard complice, Chloé et Jolie Fleur sautent simultanément sur la rampe de la galerie, s’accrochant un bras autour du poteau central tout en s’assoyant de chaque côté de celui-ci. Chloé recule la tête derrière la colonne et pointe son regard dans les yeux d’Ah-Weh-Eyu qui éclate de rire au même moment. Elle appuie doucement sa tête sur le bras de sa copine, indiquant à quel point elle apprécie sa présence. Chloé lui retourne son sourire en lui faisant un clin d’œil qui fait de nouveau éclater de rire la jeune Indienne qui rougit.
— Non, mais vous avez fini de rire de nous, vous deux ! les réprimande Yung, tentant de garder son air sérieux.
— On ne rit pas de toi, Yung, mais de Nelli qui ne réussit pas à contrôler sa tignasse blonde. Le vent ramène ses cheveux dans son visage chaque fois qu’elle tente de nous regarder.
— Ah ! c’est de moi que vous riez ? Vous mériteriez que je vous laisse marcher pour revenir à Saint-Hilaire, gang d’irrespectueuses. N’oubliez pas qu’on est venues avec la voiture de mes parents. En un seul claquement de doigts, je peux vous laisser sécher sur le trottoir si je veux. Ne l’oubliez pas. Puis, tiens ! Vous devrez me lécher les baskets toutes les deux si vous voulez avoir une place à bord de la voiture. Alors tenez-vous tranquilles, les arrogantes, compris !?
— D’accord, on ne le refera plus, mademoiselle Dupré… j’espère en tout cas ! Hi,hi,hi !
— On dit : «D’accord Votre Altesse !» Vous devez m’appeler Altesse, sinon je mets mon plan à exécution, c’est bien compris, domestiques !
— Oh ! pardonnez-nous, Altesse, nous allons reprendre notre sérieux, lance Ah-Weh-Eyu avec une idée qui lui trotte derrière la tête.
Yung, qui depuis tantôt observe cette mascarade sans rien dire, s’élance tout à coup :
— Mademoiselle Dupré ! Vous abusez de ces pauvres filles en détresse ! Vous n’avez pas honte d’être aussi prétentieuse ? En plus, vous profitez de l’avantage que vous avez sur nous trois pour vous faire appeler Altesse. Vous devriez vous repentir plutôt, espèce de manipulatrice !
— Tut, tut, tut ! Toi aussi, tu m’appelles Altesse…, puis non, tiens ! Princesse… C’est clair ! Pour une fois que c’est moi qui ai le contrôle du jeu, hein, hein, hein !, je ne vais pas m’en priver, si tu penses, petite noiraude !
Yung enrage lorsqu’on la traite de noire. Sa peau est simplement un peu plus basanée que celle de Nelli parce qu’elle est à moitié Vietnamienne par son père. Sa copine fait simplement exprès pour la taquiner, mais jamais il ne lui viendrait à l’idée d’aller plus loin.
Pendant que Yung et Nelli s’asticotent, la jeune Indienne prépare mentalement sa revanche. Ah-Weh-Eyu possède des pouvoirs exceptionnels auxquels elle a renoncé depuis sa venue dans le 21e siècle. Elle a choisi de vivre comme tout le monde et d’obtenir ce qu’elle veut par le moyen de son travail. Mais là, elle a surtout envie de s’amuser un peu même si elle doit pour cela passer outre à ses promesses. : «Que pour cette fois !» se dit-elle en jetant un sourire complice à sa voisine qui comprend qu’elle veut lui transmettre son idée folle. Chloé se concentre alors, comme dans les moments privilégiés de transmission de pensées; elle peut ainsi entendre la voix intérieure d’Ah-Weh-Eyu qui lui commande de jeter un œil à Nelli.
Elle tourne lentement les yeux vers son amie, pour ne pas éveiller de soupçons, et se met à chantonner «Ça fait rire les oiseaux» en regardant vers le ciel. En abaissant la tête, elle aperçoit les lacets des Converse de Nelli qui se détachent lentement, tournent deux fois autour d’un barreau de la rampe d’escalier pour se boucler ensemble tout discrètement, sans que la victime ne se rende compte de quoi que ce soit.
Alors que Jolie Fleur des Prés accompagne Chloé dans sa balade en sifflotant d’un air innocent, un groupe de huit tourterelles vient se poser à la base des marches sur lesquelles Nelli est assise. Elles se mettent à roucouler en quête de nourriture. Par hasard, derrière elle, un plateau de graines s’offre justement à sa disposition.
— Oooooooh ! Regardez, les filles, comme ces pigeons sont mignons ! Venez petits…, petits, petits… ! J’ai des graines pour vous.
Pendant que Nelli tend la nourriture vers les tourterelles (qu’elle a confondues avec des pigeons…), espérant qu’elles viendront manger dans sa main, tout doucement elle se met à léviter au même rythme que les oiseaux qui virevoltent autour d’elle. Tellement concentrée sur ces volatiles qui l’entourent, elle ne s’aperçoit même pas qu’elle flotte littéralement dans les airs, uniquement retenue par ses lacets qui l’empêchent de s’élever plus haut. Ce n’est qu’en portant son regard vers Chloé, toujours assise sur la rambarde, qu’elle réalise qu’elle flotte à un mètre au-dessus d’elle. 
— Aaaah ! Qu’est-ce qui se passe ?... Descendez-moi de là tout de suite. Les filles, allez ! Niaisez pas, j’ai terriblement peur des hauteurs. Allez !
Alors que Nelli flottille comme un cerf-volant, ses amies qui la regardent se débattre pour essayer de revenir sur terre se tordent de rire.
— Te sens-tu toujours aussi Princesse maintenant ? claironne Chloé, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.
— OK ! Vous avez gagné ! J’vous fais grâce de m’appeler Altesse ou Princesse, mais redescendez-moi, je vous en prie. C’est vraiment… très insécurisant comme position, j’vous avoue !
— Et pour le retour ? On a toujours une place dans la voiture de tes parents ? ajoute Yung en ricanant.
— C’est sûr, voyons, c’était juste une blague ! Allez ! redescendez-moi, j’vous en prie !
— Aaaah ! que j’adore ça quand tu me supplies ! se moque Chloé.
Mais voilà qu’Ah-Weh-Eyu a de plus en plus de difficulté à maintenir Nelli suspendue ainsi. Elle n’a plus autant d’énergie que lorsqu’elle vivait à son époque et une telle opération requiert beaucoup de concentration de sa part. Elle stoppe subitement la lévitation de Nelli qui tombe spontanément sur le fessier. Furieuse, elle se relève d’un bond avec une seule idée en tête : sauter au cou de Chloé qui ne cesse de ricaner.
Oups ! Petit détail, elle ignore que ses Converse sont toujours attachés à la rampe d’escalier. En voulant se précipiter sur les deux filles, elle tombe sur les genoux, face contre terre, le nez dans le plat de graines destinées aux oiseaux. Les copines repartent d’un nouvel éclat de rire en se rendant auprès d’elle pour s’assurer qu’elle ne s’est rien amoché.
Aucune blessure à son corps, mais son orgueil en a pris un coup…
****
Leurs émotions dissipées, les amies préviennent les parents qu’elles vont marcher vers le verger avant de prendre le chemin de la petite église où les célébrations pascales se tiendront. Yung, la gourmande par excellence, s’informe du menu auprès de sa copine indienne. Toujours aussi sarcastique, Ah-Weh-Eyu invente un repas à dormir debout composé de sauterelles grillées à la sauce aux lombrics, aromatisées de poils de souris et de griffes de carcajou. Comme dessert, des éclairs aux arêtes d’esturgeon dans un coulis de limaces aux feuilles de maïs séchées.
Yung ne se laisse pas impressionner pour autant.
— Le buffet semble tout à fait approprié et je m’en lèche déjà les babines, rétorque-t-elle d’un air hautain accompagné d’un accent à la française. Mais je vais d’abord attendre que tu te serves en premier avant de déguster ce magnifique repas !
Les deux filles s’esclaffent alors que Yung donne une poussée à Jolie Fleur qui rebondit sur Nelli qui bouscule Chloé. L’hilarité générale est déclenchée. Les quatre filles n’en finissent plus de se poussailler tout en riant à gorge déployée.
Rendues aux abords du verger, elles choisissent un pommier géant pour s’y reposer tout en respirant l’odeur des fleurs sauvages qui longent le lac.
— Vous savez pourquoi mes parents biologiques m’ont donné le nom de Jolie Fleur des Prés?
— Nooon ! Pourquoi ?
— À cause de ceci.
Ah-Weh-Eyu leur montre une vergerette qu’elle vient de cueillir au passage. Cette petite fleur ressemble à une marguerite qui fleurit tôt le printemps et se prolonge tout l’été.
— Ma ake’nisténha m’a raconté que j’étais née dans un pré, sous un plan d’Érigeron qui portait plus de mille fleurs. C’était le plus gros et le plus productif qu’elle n’avait jamais vu. La légende des Anciens disait que la quantité de fleurs que portait un plan indiquait le nombre d’années que l’enfant vivrait.
— Si on se fie à ton âge, j’pense que la légende disait vrai, commente Yung, toujours passionnée par l’histoire et les phénomènes surnaturels.
— As-tu d’autres récits d’la sorte qui viennent des Anciens de ta réserve ?
— Oh oui, plusieurs ! Par contre, ils ne sont pas toujours aussi intrigants ni vraiment intéressants.
— Tu peux nous en raconter que tu connais bien ?
— Il y a beaucoup de mythes entourant les chasseurs, les rivières, le temps froid, pluvieux ou ensoleillé; les animaux mystérieux, les fantômes, les revenants. Les Indiens sont très superstitieux et une roche déplacée, un arbre brisé ou une flèche ébréchée donnent matière à toutes sortes de fabulations. Ils croient aux mauvais présages engendrés par ces croyances souvent illogiques.
— Et toi, tu y crois ?
— Parfois, comme dans mon cas où je peux difficilement nier l’évidence. En principe, j’ai plus de 235 ans, malgré que j’aie conservé l’allure d’une adolescente de 11 ans. Si j’en crois la légende, j’aurais encore 765 ans à vivre.
— Wow ! J’pense pas pouvoir te suivre, malheureusement !
— Je ne tiens peut-être pas non plus à vivre encore toutes ces années, surtout si, pour y arriver, je dois m’isoler dans un coffret d’acier.
— Non. Je n’te le souhaite pas, mon amie !
— Y a-t-il d’autres croyances plus plausibles ?
— Je n’en ai aucune de vraiment impressionnante, mais je sais que la bibliothèque regorge de livres de récits racontant les phénomènes bizarres rencontrés par les Sages de mon époque.
— Aie ! ça serait cool si je pouvais mettre la main sur un de ceux-là, se prend à rêver Yung, piquée par la curiosité.
— Après le brunch, on pourra s’y rendre. La bibliothèque est juste à côté du centre communautaire. On devrait avoir le temps avant de partir, qu’en pensez-vous ?
— Moi, j’capote ! J’aime tellement ça les phénomènes surnaturels !
— Tant qu’y a pas de monstres à deux têtes, moi ça va aussi, mais quand tu tombes dans la science-fiction, là j’débarque.
— T’es ben pissou, Nelli Dupré !
— J’suppose que tu serais bien brave toi, Chloé Dumais, devant un Chasmausorus à deux têtes qui te court après ?
— Un quoi ?
— Un Chasmausorus...un dinosaure moyen de la famille des Cératopsidés...Tu connais pas? Il ne faisait que trois tonnes.
— Ah ! bon… j’ai compris. Mille excuses, Nelli. J’me tais.
— Mais… y aurait pas grand danger, Nelli, commente Yung. Ton dinosaure est herbivore. Même à deux têtes, il ne ferait que te couper l’herbe sous le pied…
— Ha, ha, ha ! Vous êtes super drôles aujourd’hui, les filles. On se croirait au Gala Juste Pour Rire !
— Juste pour quoi ?
— Ouf ! Laisse donc tomber. C’est ben simple, vous m’découragez !
Il est assez rare que les copines aient des divergences de la sorte. C’est vrai que ce n’est vraiment pas catastrophique comme situation, mais cette tension présage des moments houleux…
****
La cérémonie à laquelle les invités d’Ah-Whe-Eyu ont le privilège d’assister leur fait une forte impression. C’est avec empressement que toute la communauté mohawk les a intégrés à leurs célébrations rituelles. Même le Chef du Conseil de Bande n’a pas oublié de souligner combien leur présence constituait un honneur pour sa tribu, rappelant le rôle joué par les trois copines pour aider la jeune Indienne à retrouver son peuple. Puis on sert le traditionnel repas de poissons, fèves sauvages et légumes frais qui semble plaire à tous, même à Chloé, pas très ouverte habituellement aux nouvelles expériences culinaires...
Alors que les adultes échangent en prenant un verre de caribou ou en dégustant une tisane de fleurs des champs, les filles en profitent pour se diriger vers la bibliothèque. Leur désir d’en savoir plus sur les légendes indiennes décrites par leur jeune amie domine leur appétit. Le court repas enfilé leur a rendu leur bonne humeur habituelle et toutes les controverses de l’avant-midi sont déjà oubliées.
— Les filles ! Venez voir ! J’ai trouvé quelque chose de pas mal intéressant, j’pense.
— J’ai vu plusieurs livres qui me semblaient anciens, mais ils sont écrits en langue mohawk.
— Celui-ci est en anglais. Peux-tu le faire sortir pour nous, Ah-Weh ?
— Certain ! J’vous le prends pour deux semaines, ça va ?
— Ben oui. Si on peut pas te le rendre avant que tu reviennes, je le mettrai à la poste. Mais je devrais avoir terminé d’ici là…
****
Durant le voyage de retour, Yung a déjà commencé à feuilleter le bouquin qui date du 19e siècle. Ayant la chance d’avoir son amie indienne près d’elle, elle la consulte régulièrement pour savoir si elle saisit bien tout le contenu de certains Chapitre s écrits dans le vocabulaire de l’époque.
Elle y découvre des passages tout à fait impressionnants qu’elle raconte aux copines au fur et à mesure qu’elle progresse dans sa lecture. Comme à son habitude, Yung raconte les phénomènes qui l’accrochent le plus en rendant son récit de façon intrigante et captivante :
— On y parle d’un événement légendaire attribué à des guerriers qui se volatilisaient sans laisser aucune trace derrière eux. Hé ! Écoutez ça, les filles ! Les écrits mentionnent l’existence d’un antre mystérieux dans lequel les guerriers se mettaient à l’abri pour la nuit, mais… n’en ressortaient jamais. On pense que les Indiens auraient alors servi de nourriture au diable. C’est pas hot ça ?
— À quel endroit ça se passe ? Le livre en parle-t-il ?
— Pas vraiment, mais les Aïeux mentionnent souvent les territoires de chasse des Abénakis qui longent le Masoliantekw.
— Faudrait en savoir plus sur ces terres et ce que c’est, ce Maso…machinchouette !
— Ce que je crois comprendre, c’est que les Iroquois ne faisaient pas bon ménage avec les Abénakis.
— Tu as raison, Yung. À mon époque, mon peuple ne vivait que de chasse, de pêche et d’agriculture et souvent les Abénakis s’appropriaient les terres les plus fertiles, laissant peu d’espace aux autres peuplades. C’est la raison pour laquelle ma tribu a dû s’exiler vers les lacs intérieurs des Adirondacks pour subsister, jusqu’à ce que les Anglais nous envahissent à leur tour…


C hapitre  2
La légende indienne
Aussitôt arrivée à Mont-Saint-Hilaire, Nelli se met à visiter les sites web traitant de phénomènes légendaires, pendant que Yung poursuit la lecture du document emprunté par Ah-Weh-Eyu. De son côté, Chloé propose à son amie indienne de faire un tour à la bibliothèque municipale :
— C’est ma voisine qui est bibliothécaire. Peut-être pourra-t-elle nous aider dans nos recherches ?
En apercevant Chloé dans le rayon des livres historiques, elle lui demande si elle cherche quelque chose en particulier. La jeune fille lui fait part de certains détails lus par Yung sans spécifier le but exact de ses intentions. Au bout d’une trentaine de minutes, la bibliothécaire vient à sa rencontre pour lui mentionner qu’elle a peut-être quelque chose qui pourrait l’intéresser :
— Nous avons reçu, il y a... je dirais... plus de trois ans, un recueil ancien écrit en langue algonquine, dont plusieurs Chapitre s ont été traduits en anglais dans la marge et sont écrits à la main. Peut-être pourrais-tu trouver dans ce livre ce que tu cherches ?
Chloé pense immédiatement à Jolie Fleur des Prés qui pourrait lui venir en aide pour interpréter ce qui n’est pas traduit :
— J’aimerais bien voir ce document si vous l’avez !
— Il est dans une boîte au sous-sol. Je vais tenter de le trouver et je l’apporte chez toi en finissant, si je mets la main dessus, évidemment.
Chloé et Ah-Weh-Eyu sont impatientes de voir ce livre et en informent immédiatement leurs amies.
Il est à peine 20h lorsque le carillon de la porte retentit.
— C’est la voisine ! crie Carl, le grand frère taquin de Chloé.
— Ouvre-lui la porte, espèce de débile !
— Pas le temps, ch’u en train de chatter.
— Ah, l’imbécile! Le voulez-vous celui-là, les filles ? Y est à vendre pour pas cher !
Chloé se précipite à la porte pour ouvrir à madame St-Onge. Elle a effectivement un manuscrit sous le bras qui semble vraiment ancien.
— Allo, Chloé ! Je pense que j’ai trouvé quelque chose qui va t’intéresser, d’après ce que tu m’as raconté cet après-midi. Ce livre date de 1794. C’est la période où les tribus Abénakis ont été délogées des plaines de Mont-Saint-Grégoire lors de l’acquisition des terres qui longeaient la rivière Masoliantekw. Ça signifie : eau où il y a de la nourriture. Et savez-vous de quelle rivière on parle ?
— Nooon, pas vraiment!
— C’est celle qui passe non loin d’ici, la rivière Richelieu. Étonnant, n’est-ce pas ? C’est un vrai trésor que ce livre, lui indique la bibliothécaire, il faut vraiment que vous le manipuliez avec grand soin…, tu me le promets, Chloé ? Tu me le rapportes dès que vous en avez terminé.
— C’est promis, madame St-Onge. On va en prendre soin comme de la prunelle de nos yeux.
Dès qu’elle quitte la résidence des Dumais Lafrance, les filles grimpent au grenier où Chloé a installé son télescope et dans lequel son coin de travail est aménagé.
— On va être plus tranquilles ici, les girls. Au moins, on sera à l’abri de mon débile de frère.
Rapidement, mais minutieusement, Ah-Weh-Eyu se met à tourner les pages de cet impressionnant recueil vieilli par le temps. À mesure qu’elle progresse dans sa lecture, son teint devient blanchâtre, les traits de son visage s’adoucissent et un sourire émerge de ses lèvres. Quelques larmes se mettent à glisser de ses yeux.
— C’est le langage de mon époque. Je croirais lire les récits que mon père me racontait. Je suis toute bouleversée. Je m’ennuie tellement de lui !
Nelli, toujours la plus sensible des trois, se précipite vers Ah-Weh-Eyu et serre la jeune Indienne dans ses bras, se mettant à pleurer avec elle.
— On est là, on est avec toi, ma bonne amie ! On sera toujours là pour toi. Jamais on ne t’abandonnera. Promis !
Yung et Chloé se glissent toutes les deux vers Nelli et Ah-Weh et s’étreignent mutuellement.
Chloé, la plus solide en apparence, se détache du groupe et somme sur un ton militaire :
— Bon ! Ça va faire les pleurnichages, on a des choses sérieuses à vérifier. Allez, au travail, soldats !
Malgré un cœur en or qui se dissimule sous cette carapace, la future policière n’aime pas passer pour une tendre. Elle sait que dans un avenir pas si lointain, la profession qu’elle caresse ne l’autorisera pas à se faire mener par ses sentiments. Elle l’a appris par l’expérience en filature de son grand-père, maintenant retraité de la GRC…
****
Les filles se remettent rapidement au travail, alors qu’Ah-Weh-Eyu explique les parties non traduites du bouquin.
Le livre traite de la vie des Autochtones de l’époque, de leurs territoires et raconte l’histoire de certains guerriers auxquels des phénomènes inexpliqués sont arrivés.
Dans un des passages au tiers du livre, l’auteur traite du danger de l’Antre du Diable que tous les Indiens évitaient de peur d’être dévorés. La légende raconte que la montagne aux arbres à sucre possédait un orifice caché qui n’était perceptible qu’au moment où le premier rayon du soleil atteignait l’axe intermédiaire entre les deux lunes. Ce rayon en éclairait distinctement l’ouverture qui devenait alors visible, mais seulement pour une période aussi courte que le passage du lapin. Par la suite, l’ombre des arbres à eau sucrée en camouflait la présence. L’homme qui tombait dans son ventre n’en revenait jamais, d’où la crainte d’être dévoré, expliquait le récit. Seul hic, les quatre pages suivantes sont manquantes. Elles semblent avoir été soigneusement déchirées.
— C’était peut-être des dessins que des jeunes ont arrachés sans se soucier des textes qui les accompagnaient, marmonne Chloé en regardant d’un air intrigué l’ordre des pages qui saute de quatre.
Cette légende correspond en tous points à celle décrite dans le livre qu’explore Yung depuis son retour d’Oka. Saint-Grégoire est connu pour ses cabanes à sucre. Son mont serait bien celui celui auquel fait allusion le livre ancien. C’est tout près du mont Saint-Hilaire, là où les filles habitent, et l’envie d’en explorer les lieux les excite au plus haut point.
En suivant les indices tracés dans le livre et la carte dessinée à la main, elles localisent l’emplacement de l’entrée de la grotte. Elle serait située à l’assise de la montagne où le soleil éclaire la terre au premier souffle du matin. Pour y arriver, seul le chemin du côté Est en offre l’accès. Par contre, cette partie du mont a été, durant de nombreuses années, partiellement désagrégée par l’extraction du granit de haute qualité tiré de sa structure.
— Faut absolument aller voir ça, les filles, propose Chloé.
— C’est pas un peu risqué ?
— Voyons Nelli, on s’en va pas en Afrique explorer des mines de charbon ! C’est juste à côté d’ici, au mont Saint-Grégoire, pour observer l’entrée d’une grotte !
— Moi, ce qui m’intéresse, c’est de vérifier si on ne trouverait pas des artéfacts laissés par les Indiens. La légende raconte qu’ils séjournaient là-dedans pour la nuit. Peut-être que…
— …peut-être qu’y aura rien du tout non plus, Yung. On va, peut-être, juste perdre notre temps !
— J’ai une idée.
— Ah ! que je suis donc surprise. Chloé qui a une idée… C’est tellement rare, ça !
— Cesse de te moquer, Yung. Tu finis toujours par dire que c’était une bonne idée en fin de compte. Avoue !
— Ouais, c’est un peu vrai. Mais si on embarque dans ton projet, je m’occupe de la planification. Comme ça, j’suis plus certaine de savoir où on va aller.
— Ben oui, comme d’habitude !
— C’est quoi ta brillante idée, encore une fois ?
— Lundi matin, on part en expédition comme pour nos camps scouts. Sauf qu’on y va en vélo.
— Aie ! J’y pense. Papa passe toujours par l’autoroute des Cantons-de-l’Est quand il va au travail et le support peut prendre trois vélos. On se fait laisser sur la Montée du Grand-Bois et on aura à peine 45 minutes de bicyclette à faire pour se rendre. Ça serait full cool. Le soir, on se donne rendez-vous au St-Hub et il nous reprend là.
— Pas bête. J’aime mieux cette idée-là.
— Regarde, Nelli, je t’offre même d’amener ta chienne Roxy. Tu seras plus en sécurité et elle aime tellement courir à côté de nous. 45 minutes, elle peut faire ça sans problème, n’est-ce pas ?
— Oui ! Ça serait nice !
— Alors, on s’met d’accord pour lundi ? C’est juste dommage que tu ne puisses pas venir, Jolie Fleur.
— J’aimerais bien, mais j’ai promis à mes cousins que j’irais leur donner un coup de pouce. Y a plusieurs truies qui doivent mettre bas sous peu. Il faut préparer les enclos et j’ai donné ma parole que j’y serais.
— De toute façon, on se tiendra en contact par télépathie comme on fait tout le temps. Tu sauras où on en est. Et si on trouve quelque chose d’intéressant, Yung t’envoie un post.
— Ben oui. J’ai surtout hâte de voir si vous allez trouver quelque chose qui concerne mon époque.
Les trois amies s’étant mises d’accord pour l’excursion du début de semaine, le reste du weekend pascal se poursuit comme dans la tradition québécoise..., avec plein de chocolats. Le lundi matin, comme prévu, la maman de Nelli reconduit Ah-Weh-Eyu et son lapin en chocolat au métro Longueuil, alors que les trois autres copines se dirigent avec Duy Nguyen vers l’autoroute 10…


C hapitre  3
L’antre de la montagne
Bien équipées et accompagnées de la chienne Roxy, elles quittent le domicile de Yung où elles s’étaient donné rendez-vous pour le départ. Les vélos sont attachés solidement au support du VUS de Duy et la cage de Roxy est installée à l’arrière au côté des sacs à dos. Les provisions ont été calculées pour la journée, les bouteilles d’eau sont même entourées d’un ice pack pour les garder le plus longtemps au frais. La chienne a aussi suffisamment de bouffe pour la durée de l’excursion. Leur matériel de secours et de premiers soins a été inspecté avant le départ ; les piles sont neuves, des vêtements de rechange sont entassés, les walkies-talkies sont en place, lesquels peuvent servir au besoin. Faut admettre qu’elles n’en sont pas à leur première expérience. Elles ont souvent fait des camps d’hiver et de printemps hâtifs avec les Exploratrices, ce mouvement scout pour filles auquel elles participent depuis le début du primaire. C’est d’ailleurs là qu’elles ont noué cette solide amitié qui perdure depuis tout ce temps.
Bien installées et attachées, elles prennent la route en compagnie de Duy, le père de Yung.
— Vous savez, les filles, que je fais un spécial pour vous ce matin. En principe, je ne devais quitter la maison qu’à 10h30. Ma rencontre avec le directeur des achats pour la municipalité de Victoriaville n’est qu’à l’heure du lunch. Je mets ce service rendu dans ma mémoire interne et je saurai à qui faire appel en cas de nécessité.
— Vous êtes super gentil, monsieur Nguyen, c’est certain que si vous avez besoin d’aide ça nous fera plaisir de vous donner un coup de main.
— Est-ce la même chose pour toi, Yung ?
— Ben ! J’trouve que j’en fais déjà assez à la maison.
— La solidarité, ma fille ! Tu dois être solidaire de tes amies. Ce que tu fais au quotidien s’applique à tout ce dont tu bénéficies chaque jour, ton éducation, tes sorties, tes vêtements, tes repas et la liste est encore longue. Non ! La faveur que je te fais ce matin n’appartient pas au quotidien. Ce temps que je t’accorde, j’aurais pu l’utiliser à mes propres fins, ne l’oublie pas !
— Oui, papa. J’en suis bien consciente et j’épaulerai Nelli et Chloé si c’est nécessaire.
Les deux filles assises à l’arrière n’ont pas tellement l’habitude de ces grands discours philosophiques. Ni les parents de Nelli, ni ceux de Chloé n’ont cette façon de transmettre leur message. Au contraire, ils passent assez rarement par quatre chemins pour obtenir ce qu’ils désirent. L’éducation de Duy, issu d’une famille aux manières très protocolaires, en est sans doute la cause.
C’est donc en s’échangeant un curieux regard que Nelli et Yung assimile la leçon, esquissant un timide sourire.
Sous le viaduc de l’autoroute qui traverse le Richelieu, un grand espace aménagé permet aux voyageurs de stopper quelques instants pour apprécier les environs et observer les oiseaux aquatiques qui se regroupent à certaines périodes de l’année. C’est en toute sécurité que Duy laisse descendre les filles et détache leur vélo. Elles longeront d’abord sur une voie secondaire une partie de l’autoroute 10, avant de s’enfoncer dans les terres en direction de Mont-Saint-Grégoire.
La journée est magnifique, la température s’avère parfaite pour ce type d’excursion et une légère brise leur procurera l’oxygène requis pour pédaler sans trop d’efforts.
Comme à l’habitude, Chloé prend la tête du peloton. Roxy court à la droite de Nelli. Elle l’a obligée à demeurer de ce côté, afin d’éviter d’être frappée si elle décidait de bifurquer sur la route au cas où un véhicule les croiserait. La chienne ne semble pas indisposée par cette contrainte. Elle se permet même de descendre vers le fossé pour suivre un papillon, puis repart à la course pour rejoindre sa maîtresse.
Après une demi-heure de vélo, le peloton s’arrête pour une pause. Roxy, la langue pendante, a bien hâte que Nelli lui offre un peu d’eau. Un coup abreuvée, elle s’étend de tout son long dans l’herbe haute où un chat errant la fait sursauter. La chienne se met à grogner alors que le matou se précipite vers le champ de maïs nouvellement semé, dans le but d’échapper à son prédateur. Alors que Roxy s’apprête à s’envoler à sa poursuite, Nelli lance un cri lui interdisant de suivre le chat.
Heureusement, le Labrador de Nelli est docile et il s’est immobilisé à la sommation de sa maîtresse.
— Ouf ! Une chance qu’elle s’est arrêtée ! Nous voyez-vous en train d’essayer de la retrouver dans ce champ à perte de vue ?
— J’pense qu’on venait de dire adieu à notre folle aventure !
Quelques kilomètres plus loin cependant, la chienne se montre moins obéissante. En passant face à une ferme laitière sur le rang de La Savane, des aboiements font sursauter encore une fois Roxy. Mais cette fois-ci, malgré l’interdiction de Nelli, elle part à la course vers la maison des propriétaires où une fillette de l’âge de Danya s’amuse sur le balcon avec son chienson chien qui, curieux hasard, est également un Labrador brun tout aussi énervé de rencontrer la nouvelle venue. À toute vitesse, les trois copines enfilent dans la cour de la maison, alors que très inquiets, les parents se précipitent sur la galerie de crainte que leur enfant soit agressée. Au grand soulagement de tous, les deux chiens se mettent à jouer ensemble, à se lécher le museau et à courir sur le terreplein face à la maison.
Les copines se présentent au jeune couple de fermiers qui les saluent à leur tour en leur exprimant leur apaisement face à Roxy qu’ils avaient crue maligne. La petite Malika, qui observe Yung avec curiosité depuis un bon moment, lui demande soudain avec un sourire charmeur :
— Pourquoi t’as les yeux en chocolat, toi ?
Le temps de réaliser qu’ils ont tous les yeux bleus, à l’exception de Yung dont la couleur est noisette, ils se mettent à rire de bon cœur de cette remarque inopinée.
— C’est parce que moi, je suis tombée dans le chocolat quand j’étais bébé. Mes cheveux rouges et mes yeux bleus ont pris la teinte du chocolat, explique Yung avec le plus grand sérieux.
— C’est comme Obélix qui est tombé dans la potion magique quand il était bébé ?
— Un peu, oui, mais moi, je ne suis pas devenue plus forte… juste plus intelligente que mes amies !
Encore une fois, tous éclatent de rire, alors que Chloé donne un coup d’épaule à Yung qui lâche un «Outche!».
— Tu vois, Malika, c’est elle qui est tombée dans la potion magique. Elle est super forte !
Le couple trouve les filles tellement sympathiques que la jeune femme les invite à partager leur dîner sur la terrasse.
— C’est bien gentil, madame, mais nous devons nous rendre à la montagne et si nous tardons trop, nous ne pourrons pas revenir à temps à notre point de rencontre.
Chloé explique que le père de Yung leur a donné rendez-vous à 17h30 au Saint-Hubert près de l’autoroute et qu’il faut près d’une heure de vélo pour revenir, sans compter les arrêts imposés par les caprices de Roxy.
— Bon, ça nous a fait bien plaisir de vous rencontrer ! N’hésitez pas à arrêter au retour si vous avez besoin de quoi que ce soit !
Les copines saluent chaleureusement le charmant couple alors que la petite Malika se précipite dans les bras de Yung pour lui offrir un câlin.
— Je pense qu’elle t’a vraiment prise en amitié, murmure la maman en reprenant sa fille dans ses bras.
La petite princesse fait des «au revoir» de la main aux trois filles alors qu’elles enfourchent de nouveau leur vélo pour poursuivre leur chemin vers leur objectif de la journée…
****
Avant de prendre la rue des Boisés, qui correspond au sentier que devaient emprunter les guerriers Abénakis à l’époque, Yung s’arrête pour vérifier les notes manuscrites qu’elle a enregistrées avant leur départ :
«À 850 pas au pied de la tortue, le sentier que l’ombre du matin n’atteint pas mettra tes guerriers à l’abri de l’envahisseur qui rôde à la lune.»
— Ah-Whe-Eyu m’a expliqué que les Indiens utilisaient toujours des repères visuels pour se déplacer. Le sentier dont l’écrit fait mention serait situé d’Ouest en Est, ce qui permet au soleil de l’éclairer toute la journée. Reste à trouver la tortue. Selon Jolie Fleur des Prés, il s’agit probablement d’une roche ayant cette forme. Espérons qu’elle est toujours présente.
— Sinon, on fait quoi ?
— On essaie de trouver un orifice quelconque.
— Mais allons-nous pouvoir passer ? Si tu remarques bien, y a quelques maisons construites au pied de la montagne et je ne pense pas qu’on puisse y accéder par ce côté.
— Allons voir, on en aura le cœur net.
Chloé part en éclaireuse sur le chemin des Boisés, alors que Nelli et Yung se font plus discrètes. Roxy suit allègrement la plus intrépide et la dépasse même sans gêne. Arrivée au bout de la rue, la chienne s’aventure sur le terrain entre les deux résidences les plus rapprochées et s’autorise même à arroser avec entrain l’énorme pierre qui trône entre deux arbrisseaux à la base de la montagne.
— Roxy ! T’as pas honte, jeune effrontée ! gronde Chloé descendue de sa bicyclette pour examiner les lieux.
En se dirigeant vers Roxy pour la ramener, elle réalise que la pierre qui a servi d’exutoire à la vessie de la chienne ressemble étrangement à une carapace de tortue. La roche qui devait représenter la tête semble plutôt érodée par le temps, mais celle striée est encore tout à fait ressemblante.
— Les filles ! Venez vite ! Roxy a trouvé ce qu’on cherche.
Nelli et Yung accourent aussitôt. La première, toujours craintive, regarde de tous côtés avant de débarquer de son vélo pour s’assurer que personne ne viendra la réprimander parce qu’elle foule un terrain privé. La deuxième, plus insouciante de nature, appuie sa bicyclette sur la rambarde de pierres des champs qui délimite l’entrée du garage et va rejoindre son amie qui l’attend un peu plus haut.
Elle sort ses documents et constate que la pierre à l’allure d’une tortue a la même proportion que celle indiquée sur le plan.
— Regarde Chloé, le sentier est toujours là, un peu envahi par les branchailles, mais bon, il existe vraiment. C’est certain que le soleil ne peut plus l’éclairer sans ombre, car depuis, de nombreux érables ont poussé tout le long du parcours. Sauf qu’aucun ne fait obstacle. Maintenant, reste à compter les 850 pas, mes chères.
— Est-ce que les Indiens étaient grands, Yung ?
— Ça doit, Nelli. C’était des guerriers.
— Donc, va falloir faire de grands pas.
— Bonne déduction, Watson ! d’alléguer la future policière.
— J’ai une idée. Toi, Yung, tu es un peu plus grande que nous deux, alors tu vas compter les pas en faisant de grandes enjambées. Chloé, elle, te suivra en faisant des pas normaux et moi, des plus petits. On aura ainsi trois points de repère différents pour savoir où investiguer.
Chacune ayant fait son parcours, Nelli se retrouve à plus de quinze mètres en arrière de Yung. Cette dernière regarde sa montre et réalise qu’il est presque midi. Elle claironne soudain aux deux copines devant elle :
— Jetez un œil attentif autour de vous. Dans quelques minutes le soleil sera à la position où on devrait voir une fissure ou quelque chose de semblable : « un orifice perceptible à l’axe intermédiaire entre les deux lunes seulement et pour une période aussi petite que le passage du lapin ». Suivant la saison où on se trouve, ce devrait être aux environs de 12h15. Regardez où le soleil éclaire. C’est lui qui montrera l’orifice.
Avril étant le mois où le soleil brille presque aussi longtemps que la lune, Yung a évalué que l’ouverture devrait être perceptible vers 12h20.
C’est effectivement à 12h22 que Chloé émet un cri de joie en indiquant une fissure éclairée dans la base de la montagne à environ dix mètres plus haut que l’endroit où elle se trouve. À peine a-t-elle eu le temps de regarder les filles pour pointer la position exacte de l’antre, que le rayon du soleil est déjà disparu derrière des érables centenaires qui longent la montagne. Les écrits disaient juste.
— As-tu retenu l’endroit, Chloé ?
— Voyons, Yung, tu n’mets en doute, j’espère, mes qualités de future investigatrice ?
— Mais non, je n’en doute pas du tout.
— Viens nous rejoindre, Nelli !
Elle monte, accompagnée de Roxy qui semble encore plus excitée que les jeunes filles.
Par contre, le lieu défini ne peut être rejoint en ligne droite. Le sol trop instable et escarpé oblige les copines à faire un détour par la gauche avant de rejoindre la cible. Rendues à l’endroit observé, plus rien ne ressemble à ce qu’elles percevaient dix mètres plus bas.
— C’est donc ben bizarre ! s’exclame Chloé qui était pourtant certaine d’avoir repéré l’endroit.
— Cherchons tout autour, suggère Nelli. Ça ne doit pas être si loin, notre super détective a noté des indices évidents. Pas vrai, Chloé ?
— Ouais… ! D’en bas, y avait des plages d’ombre et je distinguais parfaitement la crevasse sur un des escarpements. Mais d’ici, plus rien n’est pareil. Les lierres, les fougères, les arbrisseaux, la mousse verte sur les roches, c’est un tout autre paysage. Puis avec le soleil qui nous éblouit à cette hauteur, j’ai perdu tous mes repères…
— Bon, OK, on vous excuse, Sherlock Holmes… pour cette fois. Mais dis-nous au moins ce que tu voyais, au cas où on pourrait discerner quelque chose de similaire.
— Y avait un versant au-dessus duquel une faille horizontale reflétait sous la lumière du soleil. Puis, une seconde fente partait du haut vers le bas et rejoignait tout à son pied comme l’entrée d’une tanière, genre, assez grande pour qu’un ours y hiberne.
— C’est peut-être ça… une tanière, que t’as vue ?
— J’sais pas comment t’as pu ne remarquer qu’un seul escarpement. D’ici on ne voit que ça partout.
— J’le sais bien, Yung, c’est ça que j’dis, tout le paysage est complètement changé vu d’ici !
— Bon ! Y a rien qu’une chose à faire, on cherche un trou puis une crevasse horizontale. Toi, Chloé, va vers la gauche et toi, Yung, vers la droite. Moi, j’observe au centre avec Roxy… Roxy ? Où est-elle rendue ?
— Elle était près de toi y a deux secondes.
— Roxy !... Roxy ! Où es-tu Roxy ? Viens ma chienne !
— Roxy !... Roxy !…
— Roxy !... Roxy !... Viens, Roxy !... Nelli a une gâterie pour toi !
Au seul mot «gâterie», Roxy apparaît à quelques mètres des filles, dissimulée entre deux troncs d’arbres recouverts de mousse et de champignons sauvages.
— Mais d’où viens-tu, canaille ?
— Wouf ! wouf !
— Ben oui, j’ai compris. Tiens ! Voilà ta friandise, gourmande ! Mais par où est-elle passée, ma foi ? Tu l’as vue, toi, Chloé ?
— Entre les deux troncs d’arbres cassés, un peu plus loin.
— Mais qu’est-ce qu’elle foutait là, peux-tu bien me dire ?
— Allons voir, on ne sait jamais.
En se tournant pour se diriger vers l’endroit mystérieux, la chienne repart de plus belle et s’enfouit de nouveau entre les deux souches verdoyantes.
— Ma foi ! Y a un trou pour que Roxy puisse se camoufler de cette façon !
Elles s’approchent de plus près et réalisent qu’une ouverture est dissimulée sous les lierres qui en cachent la vue de cet angle.
Chloé lève la tête et distingue dans le granit une fissure horizontale similaire à ce qu’elle voyait d’en bas.
— C’est ici, les filles, on a trouvé l’entrée de la grotte, j’en suis certaine !
Yung se couche sur le sol et aperçoit Roxy tout au fond du trou, étendue calmement sur une pierre plate.
Titillées par la curiosité, elles se jettent un regard complice et finissent par s’y glisser non sans difficulté.
L’espace intérieur de l’antre donne l’illusion qu’on y a déjà habité. Une cavité au centre de la grotte entourée de quatre pierres plates et lisses aurait pu servir de lieu de rencontre ou encore pour y prendre un repas. Au moment où un mince rayon traverse la lézarde horizontale décelée par Chloé, un bloc de granit gris foncé poli, comportant huit arêtes, se met à refléter comme un diamant brut. Nelli, toujours plus craintive que les autres, ne voit pas ce qu’il peut y avoir de si phénoménal dans cette caverne. Elle n’est témoin d’aucune lueur intense ou étourdissante, comme semblent évoquer les auteurs du livre ancien. Tout au contraire, l’endroit est plutôt sombre et lugubre. Pendant que Chloé et Yung prennent chacune place sur un bloc autour de l’alvéole centrale pour réviser les notes prises avant le départ, Roxy appuie son museau sur la troisième pierre. Toujours debout et mal à l’aise, Nelli s’impatiente :
— On en a tu pour encore longtemps à moisir dans ce trou dégueulasse ?
Absorbées par leurs recherches, aucune des deux ne prend la peine de lui répondre. Chloé, à la lumière de son iPhone, continue à explorer le livre, le tournant dans tous les sens pour déchiffrer les explications écrites à l’encre bleue dans les marges de plusieurs des pages.
Nelli, lasse d’attendre, finit par aller s’asseoir sur la dernière pierre. Elle s’étire le bras pour flatter sa chienne Roxy couchée non loin d’elle, exposant ainsi son bracelet d’amitié orné de neuf zircons semblables à une fleur de diamants. Dès que le mince rayon solaire qui pénètre du haut de l’antre se met à refléter sur les pierres du bracelet, 24 sillons d’un bleu éblouissant jaillissent sur le bloc de granit central qui se met à vibrer. Au même moment, un fuseau d’une luminosité aveuglante se divise droit vers les quatre points cardinaux où est positionné chaque bloc occupé par les filles et la chienne. Les copines s’observent à tour de rôle avec stupeur, mais en même temps, tout émerveillées par la beauté du spectacle. Soudain, un tourbillon de lumière prend de plus en plus d’amplitude dans un sifflement assourdissant. Les trois filles se bouchent les oreilles et ferment les yeux, se sentant happées comme au centre d’une toupie. La chienne se met à hurler de frayeur. Tentant de trouver le passage vers la sortie, Roxy est projetée vers l’intérieur de la trombe par la force centripète du faisceau. En l’espace d’une fraction de seconde, l’antre s’ouvre vers l’arrière et aspire la lumière.
Puis, tout s’évanouit! Le bruit cesse, le tourbillon disparait et la lumière du soleil revient tout en douceur...


C hapitre  4
Le mystère du fleuve
Chloé ouvre péniblement les yeux et reprend doucement conscience. Mais où se trouvent donc ses amies? En tournant la tête de côté, elle aperçoit Yung et Nelli couchées dans l’herbe haute à quelques mètres d’elle. Mais aucune trace de Roxy.
— Nelli ! Nelli… Yung ! Êtes-vous OK, les filles ?... Yung ! Est-ce que tu m’entends ?
— Ah ! A.. Aie ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Mes lunettes… Ah non ! Où sont mes lunettes ?
— Elles sont juste là, à côté de toi !
— T’es correcte toi aussi, Nelli ?
— Ouais, je pense… j’espère, en tout cas.
— Mais diable ! où est-ce qu’on est ? Quelqu’un peut me le dire ?
— Nooon, j’le sais pas plus que vous !
— J’me sens comme si j’avais été aspirée par l’œil d’un cyclone, genre !
— Ouais ! C’était tellement fort que j’ai l’impression de m’être évanouie, on dirait bien !
— Nous trois, j’dirais plutôt !... Aie !... Roxy… quelqu’un a vu Roxy ?
— Ah, non ! Ne me dites pas qu’on a perdu ma chienne !
— Panique pas, Nelli ! Si on est vivantes, Roxy l’est sûrement elle aussi. Elle a eu simplement peur et elle s’est réfugiée quelque part.
Sur le fait, tout content de les avoir retrouvées, le gros toutou s’amène en gambadant.
— Te voilà, ma belle ! Viens me voir… viens ! Je suis si contente que tu nous aies retrouvées.
— Là, j’veux pas vous alarmer personne, mais j’sais vraiment pas où on a abouti.
— Ça doit être le cyclone qui nous a déplacées.
— À côté de chutes d’eau, genre ?
— Pourquoi tu dis ça, Yung ?
— T’entends pas ? Écoute le bruit. Y a des chutes d’eau pas loin, c’est certain.
Les trois filles se lèvent, s’époussettent pour enlever les brindilles qui se sont collées à elles et tournent la tête pour examiner les lieux. Que de l’herbe haute à perte de vue !
— Hé ! Là-bas, regardez ! La montagne est à l’autre bout, au fond… là !
— C’est pas le mont Saint-Grégoire ça ! Mais qu’est-ce que c’est ?
— Moi, les chutes, ça m’intrigue. Allons voir d’où le bruit provient.
Elles s’engagent péniblement à travers les hautes herbes, se guidant par le bruit de l’eau qui s’intensifie au fur et à mesure qu’elles avancent. Plus elles approchent et plus leur questionnement s’accentue.
— Hé Yung ! Dis-moi que j’rêve ! Ce cours d’eau est aussi gros que le fleuve. Ça se peut quasiment pas. On n’a pas pu faire un saut aussi loin sans se blesser ni l’une ni l’autre.
— J’sais pas, mais là j’trouve pu ça drôle pantoute, moi, là !
— T’inquiète pas, Nelli, reste calme, on va finir par rencontrer quelqu’un qui va nous dire où on est. On n’a pas abouti en Afrique, quand même… en tout cas, je l’espère !
— Mais c’est tellement désert. On n’entend aucune auto, ni train et pas un avion nulle part dans le ciel. C’est comme si on était à… Tombouctou, ma foi… et c’est le fleuve Niger en avant ! My God ! ça s’peut pas...
— Oh là ! pas de panique, Nelli. Si on était à Tombouctou, ce serait le désert autour de nous, pas du foin, OK ! Pour moi, ça ressemble plus au fleuve Saint-Laurent, sauf que… le problème, c’est que je ne vois aucun pont…
— C’est aussi ce que j’pense, Yung…. J’ai une idée !
— J’espère qu’elle va être meilleure que celle de nous emmener dans une grotte. J’aurais dû m’écouter aussi et pas vous suivre, vous autres et vos plans bizarres !
— Nelli, come on ! On va pas se chicaner ! On est là, toutes les trois ensemble, on va s’en sortir. On n’est pas à l’article de la mort, on va bien, on a Roxy pour nous protéger et il faut se fier à son flair.
— C’est quoi ta superbe idée ?
— Yung, t’as un cellulaire avec un GPS intégré, pas vrai ?
— Ben oui ! Je vais l’activer, comme ça on va savoir où on se trouve.
Yung sort son cell de son sac à dos et active la fonction du GPS.
— Shit ! Y a pas de signal.
— On est donc ben loin, alors.
Nelli sort à son tour son téléphone et constate elle aussi qu’il n’y a pas d’antennes qui captent sa fréquence.
— Comment ça ? On est-tu si creux que ça, coudonc ?
— Surtout que j’ai pas de signal GPS, ça… ça m’dit rien de bon je t’avoue, Chloé !
— Essayons de trouver une route, alors. Si je me fie au soleil et à l’heure qu’il était quand on est rentrées dans la grotte, le Nord devrait être derrière nous et le fleuve… Et si c’est bien le fleuve, il coulerait d’Ouest en Est, vers l’océan de ce côté-là. On se trouve donc pas sur la Rive-Sud, c’est certain, parce que l’eau coule vers la gauche. Peux-tu confirmer, Yung ?
— Jusque-là, j’pense que t’as raison, Chloé !
— Alors, émettons des hypothèses.
— Quoi encore ? Ça va-tu nous ramener chez nous ce soir, tes supposées hypothèses ?
— On va essayer, Nelli. Reste optimiste s’il te plait. De toute façon, être négative n’avancera à rien. On en a déjà vu d’autres, après tout !
— Justement Yung, moi j’en ai assez vu !
— Première hypothèse, on est près du Lac Ontario… supposons. En descendant le fleuve, on devrait rencontrer les Mille-Îles.
— Impossible, Chloé. Le lac Ontario est trop grand; si c’était le lac, on ne verrait même pas de l’autre côté de la rive. Ce qui n’est pas le cas ici.
— Super, Yung ! Donc, hypothèse numéro deux, si on est plus près du Québec…
— … on est plus près ! Les seules montagnes pas loin du fleuve, c’est le mont Rigaud ou le Mont-Royal. Choisis !
— Quant à moi, j’préférerais de loin le Mont-Royal.
— T’as bien raison, Nelli, moi aussi… Hypothèse numéro trois, on est proches du Mont-Royal, donc près de Montréal.
— Pour moi, cette dernière hypothèse est la plus certaine et j’vous dis pourquoi. C’est l’avantage de se balader occasionnellement en hélicoptère. Le Mont Rigaud est dans l’axe du lac des Deux-Montagnes et du lac Saint-Louis, beaucoup plus loin du fleuve. On peut voir l’autre rive de ces deux lacs, mais elles sont peu visibles si le temps est pluvieux. Ce n’est pas le cas ici; la rive opposée est très visible, même s’il pleuvait. Donc, c’est le Mont-Royal qu’on voit derrière… Et, selon mes calculs, les chutes qu’on entend sont les rapides de Lachine.

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