Le Temps des galanteries
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Description



Dans les ateliers d’Alix, les commandes affluent. Très différentes, ses deux filles suivront une route opposée. L’une sera lissière comme sa mère, l’autre, préférant la facilité, les hommages, les plaisirs et la galanterie des jeunes seigneurs, choisira de vivre à la Cour.



Alix se rend dans les ateliers de haute-lisse situés sur le domaine du seigneur Charles d’Amboise qui a repris la construction de son château de Chaumont. Séduite par la célèbre série de La Vie Seigneuriale, dont les sept tentures sont éblouissantes de scènes galantes, elle accepte de prendre en charge la dernière restée inachevée.



La vie de Cour mène bon train ! La reine Anne est morte sans laisser d’héritier mâle et Louis XII parle de se remarier avec la très jeune Marie d’Angleterre sous les yeux éplorés de Louise d’Angoulême qui voit s’éloigner l’éventuelle succession royale de son fils.



Mais avec l’Angleterre, les choses se gâtent. Le mariage du roi de France est annulé et l’héritier mâle qu’espère toujours Louis XII se fait encore attendre. Il n’a qu’une fille, Claude de France, que François épousera pour monter plus tard sur le trône.

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Nombre de lectures 28
EAN13 9782374535937
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Présentation
Dans les ateliers d’Alix, les commandes affluent. Très différentes, ses deux filles suivront une route opposée. L’une sera lissière comme sa mère, l’autre, préférant la facilité, les hommages, les plaisirs et la galanterie des jeunes seigneurs, choisira de vivre à la Cour. Alix se rend dans les ateliers de haute-lisse situé s sur le domaine du seigneur Charles d’Amboise qui a repris la construction de son château de Chaumont. Séduite par la célèbre série de La Vie Seigneuriale, dont les sept tentures sont éblouissantes de scènes galantes, elle accepte de prendre en charge la dernière restée inachevée. La vie de Cour mène bon train ! La reine Anne est morte sans laisser d’héritier mâle et Louis XII parle de se remarier avec la très jeune Marie d’Angleterre sous les yeux éplorés de Louise d’Angoulême qui voit s’éloigner l’éventuelle succession royale de son fils. Mais avec l’Angleterre, les choses se gâtent. Le mariage du roi de France est annulé et l’héritier mâle qu’espère toujours Louis XII se fait encore at tendre. Il n’a qu’une fille, Claude de France, que François épousera pour monter plus tard sur le trône. Les Ateliers de Dame Alix Les Ateliers de Dame Alix font revivre ces femmes d ont François 1er n’a pu se passer ! Louise d’Angoulême, M arguerite de Navarre, Claude d e France, Françoise de Chateaubriand, Anne d’Étampes, Éléonore d’Autriche, Diane de Poiti ers et même la lissière Dame Alix et ses filles… Tome 1, Les broderies de la cour Tome 2, Les Vierges du Vatican Tome 3, Les rencontres de Rome Tome 5, Echec et Gloire Tome 6, Les triomphes
Née dans la Sarthe,Jocelyne Godarda longtemps vécu à Paris. Depuis quelques années, elle vit dans le Val de Loire. Les sagas et biographies romancées qu’elle a publiées au fil du temps ont toujours donné la priorité à l’Histoire et aux femmes célèbres des siècles passés. Ces femmes qui ont marqué leur temps, souvent oubliées ou méconnues, et qui, par leurs écrits, leurs œuvres, leurs engagements, leurs talents, leurs amours, ont signé l’Histoire de leur présence qu’elle n’a cessé de remettre en lumière. L’Égypte ancienne et le Japon médiéval l’ont fortement influencée. Puis elle s’est tournée vers l’époque carolingienne, le Moyen-Âge et la Renaissance. Et, plus récemment, elle a mis en scène, avec l’éclairage qu i leur revient, une longue saga sur l’investissement des femmes durant la Grande Guerre. Lorsque ses héroïnes sont fictives, elles ont toujours un lien étroit avec les femmes qui ont fai t la Grande Histoire. Dans ses plus jeunes années, elle s’est laissé guider par la poésie et e lle a publié quelques recueils. Puis elle s’est tournée vers le journalisme d’entreprise auquel ell e a consacré sa carrière tout en écrivant ses romans. Depuis son jeune âge, l’écriture a toujours tenu une grande place dans son quotidien. Un choix qui se poursuit.
Jocelyne GODARD
Les Ateliers de Dame Alix
TOME 4 LE TEMPS DES GALANTERIES
LES ÉDITIONS DU 38
Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection dont il est capable, on s'égale à ce qu'il y a de plus noble et de plus relevé. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près ; plus on la connaît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs et revient sans effort dans son naturel ; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, relâche ses avantages toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir ; elle rit, joue et badine, mais avec dignité. On l'approche avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance. (extrait desCaractèresde la Bruyère)
I
Dans les ateliers d'Alix Cassex, tout s’agitait de l’aube au crépuscule. Les portes s’ouvraient quand le jour se levait et se fermaient dès que le soir tombait. C’était ainsi depuis qu’Alix tenait de main de maître ce haut lieu de tapisseries prestigieuses et chatoyantes si chères aux rois et aux grands du royaume. En ce début d’hiver plus rigoureux que ceux des années précédentes, deux grandes tentures [ 1 ] occupaient l’esprit de la jeune lissière. Voilà bien longtemps queLa Guerre deTroie , huit splendides scènes de guerres et de combats à cheval sur un tapis de millefleurs avait été livrée au roi Louis le douzième qui les avait tendues dans ses salons de Blois. A cette époque, les ateliers d'Alix terminaient aussi lesDames et licornes, six grands tableaux animaliers traités en scènes seigneuriales. Ils ornaient royalement les murs du château d’Alençon, puisque la comtesse d’Angoulême, pour qui Alix les avait tissés, en avait fait don à sa fille juste avant son mariage. Ces longs travaux dataient du temps de son époux où Jacquou rêvait avec elle de beaux et vastes ateliers qu’ils ne possédaient pas encore et, pour ne pas s’enliser dans la mélan-colie, Alix reléguait ces souvenirs-là dans un coin de sa mémoire. Puis était venu le temps de ses amours avec Alessandro. Le banquier florentin véhiculait à travers toute l’Europe les idées de la Renaissance italienne et lui avait fait comprendre, avant qu’elle ne commence ses nouvelles créations, toutes les métamorphoses qu’elles engendraient au travers des arts et de la culture. A Florence, Alix avait rencontré les maîtres Raphaël, Vinci, Michel-Ange et d’autres grands peintres encore qui, venant des Flandres comme Van Orley ou Van Roome, s’étaient entièrement tournés vers cette Renaissance qui faisait fureur. Tous ces peintres dessinaient des cartons pour les maîtres lissiers. Les rois des diverses cours d’Europe et les hauts dignitaires des royaumes ne recherchaient que des tableaux et des tentures issues des plus grands noms. Alix rêvait parfois à cetteNativitéur la reinetissée de ses propres mains, tout en fils d’or, po Jeanne de Castille. A cette époque, seuls Arnold et son épouse Arnaude travaillaient avec elle, mais l’unique petit atelier recelait bien des trésors ! Déjà le souffle du Vatican l’emportait et c’était bien la chaude protection du cardinal Jean de Villiers qui, de Rome, les encourageait à persévérer, malgré les difficultés et les contre-temps rencontrés. Que de travail, de joies et de larmes depuis lors, mais pas plus que pour Jacquou, Alix ne se laissait sombrer pour Alessandro. L’un était mort de la peste, l’autre sous les canons de Bologne tandis qu’elle accouchait de sa fille. La digne des-cendante des Cassex, maîtres lissiers depuis plus [ 2 ] d’un siècle, dont l’origine remontait à l’histoire deL’Apocalypse de saintJeantrop était énergique et ambitieuse pour se laisser aller à des regrets, des chagrins, des reculs. A présent, il lui restait le fidèle Mathias qui, en silence, l’aimait avec la même passion dont les effets l’avaient autrefois terrassé. Depuis, cet am our le foudroyait tout autant, mais Alix n’acceptait que la tendre amitié qui les unissait,considérant qu’elle n’était pas prête à affronter un remariage. Pourquoi ? Elle n’aurait su le dire. De longues ann ées de vie heureuse avec Jacquou et quelques unes avec son amant Alessandro l’avaient-elles à ce point fermée à toute autre forme de bonheur qu’elle aurait pu cueillir, là, juste à côté d’elle ? D’ailleurs, Alix refusait de se poser des questions. Elle savait que son travail compenserait le
sentiment affectif qui lui manquait. A présent, où pouvaient se trouver ses joies si ce n’était dans ses ateliers ou auprès de sa fille Valentine, née d’Alessandro, même si ses amis lui répétaient qu’à son âge tout pouvait encore lui arriver. Certes, Alix était très jeune encore et nombre d’hommes se retournaient sur sa gracieuse silhouette. Se levant, elle se dirigea vers Philippe et Grégoire, les deux jeunes ouvriers engagés juste avant son dernier départ pour Florence. Arnold le contremaître et Landry le maître ouvrier les avaient parfaitement éduqués à l’art de la haute lisse. Ils achevaient une scène de la tentureLes Vierges du Vatican, un ensemble de quatre tableaux qu'avait commencé Alix depuis plusieurs années. — Le regard de ta vierge, Philippe, n’est pas assez éloquent. Il faut que tu le reprennes. — J’ai essayé de le rendre pudique, dame Alix. — Ce n’est pas pudique que tu dois le rendre, mais attentif, déterminé, presque audacieux. La vierge fixe le regard du roi Salomon qui l’engage à pénétrer dans son palais. — Mais une vierge ne doit-elle pas offrir un visage serein, paisible ! — Philippe ! Il est temps que tu saches faire la différence entre les personnages divers que tu montes sur ton cadre. Les femmes que tu t’apprêtes à tisser ne sont pas des vierges qui symbolisent des « annonciations » ou des « nativités » ou autres scènes religieuses de ce genre. Ce sont des muses, des jeunes filles pures, innocentes certes, vierges de leur état, mais elles connaîtront un jour le désir de l’homme et deviendront alors des femmes. Du doigt, elle désigna la vierge sur laquelle travaillait Philippe : — Celle-ci est sur le point de succomber au charme du roi Salomon, mais elle hésite. Regarde bien ton motif. Le bras de l’homme sort d’une manche richement brodée, la main se tend, mais le doigt pointé vers le palais est impérieux, non débo nnaire. Il ne sollicite pas, il impose. Elle doit répondre à son désir par un regard dont tu n’as pas encore su trouver l’étincelle. Alors, cherche-la. Puis, se tournant vers Grégoire qui, l’oreille attentive, l’écoutait aussi : — Quant à la tienne, n’oublie pas que la scène s’intituleLaVierge rebelle, ça n’est pas non plus une vierge d’église. Celle-ci étudie avec une obstination teintée de méfiance le regard sombre que lui jette le roi David. Si tu mets dans son reg ard une lueur vive, mais non arrogante, tu équilibreras l’ensemble de ton personnage et tu ne le rendras pas odieux. Quant à l’attitude de la femme, détaille-la mieux. Regarde sa bouche, elle s’apprête à prononcer un mot qui ne plaira pas au roi. — Pourquoi ? — Parce que David lui reproche de ne pas se soumettre plus souplement au vœu de son père qui désire la marier à un homme dont elle ne veut pas. — Pourquoi ne veut-elle pas ? — C’est à toi d’imaginer son histoire. Alors, tu trouveras l’expression qu’il faut lui donner. Le jeune lissier hocha la tête. Puis, la jeune femme s’en fut vers les deux apprentis que Mathias venait d’engager. Depuis que Pierrot était passé ouvrier, il fallait des petites mains dans les ateliers pour exécuter les basses besognes. — Arnaude ! jeta-t-elle à sa vieille amie lissière, tu ne vas pas passer ton temps à rectifier le travail d’Etienne. Il doit savoir à présent monter ses fils de trame. — Il le fait bien quand il se donne la peine, inter vint Mathias qui arrivait derrière eux. A présent, Etienne, tu dois montrer que tu progresses, si tu veux que nous te gardions. — Et Albin ! répliqua l’adolescent en tournant son visage vers son compagnon qui l’ignorait. — Ne te préoccupe pas du cas d’Albin, mais du tien. Albin a tout le temps d’apprendre. Il a deux ans de moins que toi. Avec les années, le ton de Mathias devenait plus sec, plus intransigeant. Il n’admettait aucun
laissere due à la mauvaise volonté ou à la-aller dans le travail et surtout aucune défaillanc fainéantise. Mathias préférait l’étourderie ou la t rop vive exécution qui engendrait parfois ce manque de perfection qu’étudiait si scrupuleusement les administrateurs de la Ligue des Lissiers pour authentifier les véritables œuvres. Alix, elle aussi, était soucieuse de cette perfection qui rendait un ouvrage aussi beau à l’endroit qu’à l’envers. Les tapisseries faites d’un seul mor ceau étaient les plus appréciées des grands amateurs. Il fallait aussi des fils et des laines s oigneusement teintés et surtout de calibres identiques et de coloris recherchés. Les apprentis étaient là pour les trier, les rassembler, les dissocier et les préparer. Un bon apprenti devait savoir exécuter rapidement ces tâches, car un lissier ne pouvait pas perdre de temps à rechercher constamment les laines et les fils dont il avait besoin. Alix et Mathias avaient été à la même école, celle qui doit impérativement donner de bons et rapides résultats. Ni l’un ni l’autre, il en était de même pour Jacquou, ne pouvaient se permettre de retarder l’efficacité de leurs travaux. L’argent qu ’ils recevaient de leurs premières commandes servait à alimenter le stockage des matières premières indispensables. Mathias, qu’Alix avait rencontré sur les routes, tandis qu’elle cherchait Jacquou dans le Nord, l’avait aidée à le retrouver. Revenu dans le Val de Loire avec le jeune couple et bien que déjà amoureux de la jeune femme, il s’était marié avec F lorine, l’amie d’Alix, et avait appris le métier de lissier. Autant dire que les hautes lisses de Jacquou étaient déjà un peu les siennes. Par la suite, le destin les ayant rendu tous les deux veufs, Mathias avait su prouver sa fidélité, sa compétence au travail et son efficacité. Vigilant, dur à la besogne, il avait cependant le sens de la justice, considérant que reprendre les erreurs des ouvriers, mais reconnaître leurs efforts était une qualité essentielle. Quand Alix eut fait le tour des deux ateliers, inspecté le travail posé sur chaque lisse, vérifié les laines et les fils de soie, examiné les cartons dessinés, elle revint à Mathias qui actionnait la haute [ 3 ] lisse sur laquelle était tendueAuguste et laSibylledeux grands panneaux qu’ils devaient en livrer à un maître bruxellois pour le compte duquel il travaillait. Cette pratique était courante parmi les maîtres lissiers qui s’entrai-daient ainsi lorsque les uns entassaient trop de commandes et les autres pas assez. — Mathias, je vais voir Julio, fit Alix, en posant la main sur l’épaule de son compagnon. Julio dirigeait le comptoir des ventes qui jouxtait les deux ateliers. — Je croyais que tu voulais te rendre chez le sire Dumoncelle ? s’étonna Mathias. — Oui ! Mais j’aimerais que tu m’accompagnes. — A mon sens, cet homme n’est pas encore prêt à nou s vendre la parcelle de terre attenante à nos ateliers. — Il faudra bien qu’il accepte s’il veut que nous prenions son fils pour patronner son œuvre auprès de la Guilde, puisqu’il n’a plus d’atelier. Mathias hocha la tête, un air de doute sur le visage. — As-tu bien réfléchi ? Si nous engageons ce garçon, il sera maître lissier dans nos ateliers ! — Jusqu’au jour où il aura le sien. C’est un point que nous ne pouvons exclure. — Oui, mais tant qu’il sera chez nous en tant que m aître, il aura son mot à dire et nous ne pourrons pas l’en empêcher. — Mathias ! Il nous faut ce terrain si nous voulons agrandir nos locaux. Il touche les nôtres. On ne peut pas trouver mieux. Ce garçons, qui s’appelle Robert je crois, pourra travailler chez nous quelque temps.
Gardant un air suspicieux, Mathias entraîna Alix da ns un coin de l’atelier. Ce genre de discussion ne regardait pas le personnel et mieux valait en débattre les points essentiels sans que les ouvriers les entendent. Mathias le savait. Alix aussi. Dès qu’un nouvel ouvrier entrait à l’atelier, chacun se posait la question de savoir si la bonne entente durerait. Si le cas ne s’était pas produit à l’arrivée de Landry, débarqué chez Jacquou durant la peste dernière quand plus rien ne fonctionnait normalement, Philippe et Grégoire avaient perturbé un moment le bon ordre des choses, tout comme Etienne et Albin. Mais à présent, chacun avait pris sa place, ses habitudes et la responsabilité de son travail. — As-tu réfléchi un instant, Alix, que ce garçon est le fils d’un maître qui laisse tomber son travail faute de… — Faute de rien du tout, répliqua Alix. Ce sont encore nos ennemis les Mortagne qui veulent établir leurs lois et se considérer comme les plus puissants de tous les lissiers tourangeaux. Après s’être attaqués à nous, ils ont fait fermer l’ateli er de Fortier et, à présent, c’est celui de Dumoncelle. A qui vont-ils s’en prendre ensuite ? E ncore à nous ! Nous ne pouvons tolérer ça, Mathias. Après avoir tendu l’oreille quelques instants, ouvriers et apprentis avaient repris leur travail. Mathias acquiesça : — Tu as raison. Il faut faire quelque chose. — Ecoute, nous achetons le terrain Dumoncelle en échange de quoi nous prenons son fils. Plus tard, il aura son atelier et nous pourrons même l’a ider. Si, dans quelque temps, nous sommes plusieurs lissiers solidaires, nous pourrons faire front aux Mortagne. Rien ne s’oppose, Mathias, à ce qu’un ou deux petits lissiers tourangeaux se joignent à nous. C’est ainsi que nous les réduirons à néant. — Du moins, nous les empêcherons de nuire aux autres. — Il faut que nous en reparlions. En attendant, je vais voir Julio et je repasse te prendre. — Ne veux-tu pas voir Valentine avant que nous allions chez Dumoncelle ? Bertille a dit ce matin qu’elle était beaucoup agitée cette nuit. La jeune femme soupira. — Tu as raison. Je m’inquiète lorsque ses troubles la reprennent. Hélas, il n’y a rien à faire. C’est une enfant très anxieuse. L’âge lui fera sans doute passer ces angoisses incompréhensibles. Quelques minutes plus tard, Alix pénétrait dans le troisième atelier qui faisait office de comptoir, là où toutes les tapisseries, pour les unes entreposées, pour les autres exposées, étaient expédiées à Bruges ou à Florence. Julio et Angela travaillaient sur les deux lisses disposées au centre. Sur les quatre murs, les tentures achevées étaient suspendues. Depuis la mort d’Alessandro, Alix n’avait plus que Jean de Villiers pour commanditer ses ouvrages. Certes, en Italie la puissance du cardinal était grande, mais cela ne suffirait plus à faire fructifier ses ateliers comme elle l’avait prévu. Il lui faudrait trouver un autre commanditaire dans les Flandres pour vendre ses ouvrages à Bruxelles, Anvers, Lille et Bruges, ce qui s’avérait périlleux, compte tenu de sa condition féminine. Co mbien de fois s’était-elle vue écartée d’un projet parce qu’elle montrait son fin minois et ses épaules délicates ? Avec Alessandro, tout était facile. Sans lui, elle aurait à se montrer dure, implacable, sans faille, discutant comme un homme, se méfiant, remettant en cause, signant un contrat au moment précis où il le fallait, ni trop tôt, ni trop tard. Certes, Alessandro lui avait expliqué comment il fallait attendre, raisonner, juger, sentir les pièges et savoir les contourner. Le banquier florentin lui avait aussi enseigné l’art de discuter les termes d’une lettre de change, comment calculer et reporter les
intérêts réclamés, à quel moment emprunter et à quel m oment éviter de le faire. Oui ! Avec Alessandro Alix avait tout appris du monde des fina nces et du négoce. Mais restait sa subite solitude. — Julio ! Mathias et moi allons revoir le sire Dumoncelle. Le jeune homme suspendit son geste et leva le nez sur Alix qui s’approchait de lui. Comme aucun client ne se trouvait dans l’atelier, il travaillait sur une haute lisse dont le cadre exposait un ouvrage religieux. Le dessin exécuté par un peintre bruxellois représentait une scène del’Histoire [ 4 ] de saintEtienne . Mort, le saint était allongé dans un semis de millefleurs et livré aux bêtes. Mais lions, cerfs, singes et licornes le veillaient , tandis qu’au ciel apparaissaient les anges et l’esquisse des forteresses d’un château. — Allez-vous être obligée de prendre son fils ? — Sans doute puisque c’est la condition qu’il nous impose pour nous vendre son terrain. Qu’en penses-tu ? Alix demandait toujours conseil à Julio. La sagesse et la prudence de ses jugements ajoutés à ceux de Mathias plus perspicaces et plus audacieux permettaient à la jeune femme de mieux décider. — Quatre ateliers qui se jouxtent et se complètent ! Ne vas-tu pas faire des envieux, Alix ? Ne crois-tu pas que c’est un jeu précipité ? — Julio, il faut aller de l’avant, prospérer, s’accroître. C’est ce que j’aurais fait si Alessandro était toujours vivant.Et puis, ce comptoir est aussi le tien. Tu le sais. Tes parts dans cette affaire sont égales à celles de Mathias. Je ne suis donc pas seule en cause. Ne veux-tu pas te marier avec Angela, fonder ta famille et tiens, pourquoi pas, ce jour-là, je vous laisserai la maison de la place Foire-le-Roi et j’irai habiter la maison de la place centrale ! — Et Mathias ! rétorqua aussitôt Julio. Cette simple constatation fit rougir Alix. Oui Mathias ! Jamais il n’irait vivre dans la maison d’Alessandro. Alors elle irait seule, sans lui et s ans Nicolas. Seule ! C’était impensable, irréalisable. Se priver de Nicolas était pour elle impossible. Et plus elle réfléchissait, plus elle se disait que l’absence de Mathias lui serait insoutenable. — Tu as raison, je ne pense pas que ce serait une b onne solution d’aller vivre dans cette maison. Car la résidence de la place centrale de Tours avai t été achetée par le sire Van de Veere et léguée à Alix avant sa mort tout comme les parts dans l’adhésion des comptoirs de Bruges et de Florence. Celles de Rome étaient à son oncle le cardinal Jean de Villiers. — Il me faudra tout de même une maison plus grande. Valentine et le fils de Mathias vont grandir, et un bureau m’est de plus en plus indispensable. J’achèterai une nouvelle maison et je te laisserai celle de la place Foire-le-Roi. — Alors, tu acceptes qu’on se marie ? s’écria Angel a, le feu aux joues, ses yeux bleus étincelants de plaisir. — Je suis ta tutrice, Angela et, pour cette raison, je dois donner mon accord. — Alix ! — La jeune fille avait poussé ce cri mi-exalté, mi-perplexe, son buste dressé comme le jabot d’un petit coq en colère. — J’accepte dès que tu auras atteint ta seizième année. Angela s’élança sur Julio, lui plaqua un baiser sur la bouche et poursuivit : — Un an ! Que ça va être long ! Ah ! Combien était béni le jour où Jean de Villiers, qui avait éduqué l’orphelin Julio tombé un
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