Le testament des solitudes
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Le testament des solitudes

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Description

Trois femmes. Trois solitudes. Trois destins se rencontrent et se racontent. Comme « l’histoire d’un pays qui dort mal, se réveille mal, et qui ne prend pas le temps d’avoir mal de ses douleurs. »

Roman exigeant et beau tissé dans un univers féminin : trois générations de femmes soufrent sans paroles et sans témoins. Échouées dans l’errance, la solitude et l’exil, elles se cherchent et se racontent dans l’oubli, le défi et la révolte.

Paroles de femmes pour qui l’espoir et le bonheur sont des terres inhabitées. L’espace intime éclate, les filles ne parent alors à leur mère que pour rompre la chaîne : « Chère mère, je suis une porteuse de nouvelles. J’ai peur. Je refuse votre héritage de corvées, de servitudes, de solitudes séculaires. Je refuse vos regards tristes, vos résignations, vos peurs. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 octobre 2013
Nombre de lectures 4
EAN13 9782897121136
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Emmelie Prophète
LE TESTAMENT DES SOLITUDES
Roman
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 3 e trimestre 2013
© Éditions Mémoire d’encrier


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Prophète, Emmelie, 1971-
Le testament des solitudes
Édition originale : 2007.
ISBN 978-2-89712-111-2 (Papier)
ISBN 978-2-89712-112-9 (PDF
ISBN 978-2-89712-113-6 (ePub)
I. Titre.

PQ3949.2.P76T47 2013 843'.92 C2013-941582-3

Nous reconnaissons le soutien du Conseil des Arts du Canada.

Mémoire d’encrier
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www.memoiredencrier.com


Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Du même auteur
Impasse Dignité , Montréal, Mémoire d’encrier, 2012.
Le reste du temps , Montréal, Mémoire d’encrier, 2010.
I

Les terres ont l’air sans borne ici. La vie s’est recroquevillée, repliée sur elle-même. Le monde vu d’ici est immense et petit à la fois. Tout ce vert, ces marécages, sont, depuis toujours, des grillages imaginaires.
La guerre est finie, raconte-t-on. Elles n’avaient rien entendu, rien compris de cette guerre. Nazis et Alliés n’évoquaient rien pour elles. Le monde communiquait difficilement avec la province bleue, enfouie dans un pays qui depuis toujours s’enlise dans la mer des Caraïbes, dans la misère. C’était un monde loin du monde, un monde d’où il fallait partir pour vivre.
Trois filles nées ici quand il ne fallait naître ni ici, ni femme. Entre champs morts et rivières tristes, le seul rêve dont elles avaient hérité était celui de partir. Partir loin de ces terres silencieuses, marâtres. La route qui menait à l’école était trop longue. Elles ne voyaient pas la nécessité d’y aller tôt tous les matins, moitié endormies, le ventre vide, pour revenir, trop tard, trop fatiguées, pour s’atteler aux corvées de rigueur pour les filles.
C’est une histoire que l’on m’a racontée des dizaines de fois, à laquelle je croyais ne pas vraiment prêter attention, alors qu’elle se déposait dans mon esprit, lourde et douce, comme le peut être seulement un héritage maternel.
Ma mère, ses deux sœurs, les regards rivés vers cette route infinie qui mène vers la ville, la ville aux mille visages, aux mille chances, aux mille demains. Le café serait-il autrement, se demandaient-elles quand la lampe était éteinte. Yeux ouverts, elles écoutaient la musique des insectes qui semblaient être des milliers dans la nuit, complices de leurs désirs, de leurs projets de départ.
L’histoire est floue, inconnue ou presque. Bribes d’incertitude, temps consignés dans des cahiers illisibles. Il ne devra y avoir ni souvenir ni testament.
Trois femmes bonnes à partir, à se jeter dans la violence de la ville, dans le parfum des hommes. Toujours un bonheur plus loin, le dos tourné au temps qui passe. Trois âmes perdues, certaines de n’être de cette terre lointaine que par un malheureux hasard. Sœurs de même mémoire, de même envie, de même destin.
Ma mère n’a pas eu d’identité à proprement parler. Odile et Christie, peut-être. Elles ne seront à la fin de l’histoire, ou ce qui semblera être sa fin, qu’un cri interminable jailli du plus profond de ce pays. Un cri qui se prolonge quotidiennement d’ici à l’Atlantique, qui nous guette et qui dérange nos vies. Jardins publics traversés par les vents et les ombres, offerts en pâture aux rêves cassés.
Elles sont parties. Les unes après les autres. Une Amérique plus tard, j’ai reçu des pages de solitude, des mots fermés à double tour, des batailles à recommencer.
II

Les voyages s’achevaient toujours par un café. J’aimais le goût des aéroports.
Je traînais depuis une semaine des milliers d’images d’elles. J’avais encore pris un coup d’inachevé. Des visages liés, aimés, perdus dans des terres inconnues, partis sans mots d’amour usuels, sans avoir sauvé aucune apparence. L’amour, chez ces femmes, a toujours été une mauvaise nécessité, une triste valeur d’échange.
Je ne connaîtrai jamais que la fin de ces histoires : un cercueil que l’on glisse au fond d’un trou, dans un vacarme de fleurs et de douleurs. Des chemins de sable, des lunes pour se mirer, s’agrandir, se faire peur, tricher face à la solitude.
Les mots m’avaient rarement laissé le choix, ils s’introduisaient aux fins de nuits. Invincibles explorateurs de temps. Je suis toujours trop pressée de partir avec mes images. J’ai les manches qui dépassent dans la foule. J’aimerai toujours les voyages. Ceux que j’ai faits toute seule dans ma tête et dans le froid. Ceux que j’essaie encore de faire. Sentier de chair. Ville de folie.
Elles sont encore là, souvent dans l’ombre de mes gestes, visages désormais de poussière mêlés à ma solitude. J’ai les bras qui flottent dans la foule. La foule transparente qui n’arrive pas à me prouver que le monde peut exister sans ces vies anonymes qui me hantent, ces statues qui n’ont aimé personne, faute de savoir comment. Je ne dors pas. Je ne me pardonnerais pas si une image d’elles, par hasard, passait. Je ne ferme jamais les yeux.
Je me pénètre de café avant d’aller chercher les autres odeurs, une véritable livrée de bataille à chaque fois. Je m’enrobe et je disparais comme on crée des hasards pour ne pas être seule. J’entre dans un magasin, des vendeuses balafrées de solitude parlent et parlent. Des clochettes tintent. Des femmes partagent de lourds secrets sur la manière d’arrêter le temps. Je passe. Je regarde. J’effleure. J’achèterais volontiers ces illusions de beauté. Je voudrais tellement être belle.
Je m’inventais pour cela autrefois des mauvais temps à n’en plus finir, je prenais la place des belles, les entrais dans mes rêves, partais chercher des villes où l’on sait réinventer, parler et se faire entendre.
Je revois une cour de récréation. Toute la géographie est encore imprimée dans mes yeux.Les visages, eux, ont disparu. Des petites filles en bleu et blanc. Avant ce jour, j’avais des inquiétudes. Déjà!
III

Elle s’appelait Christie et elle avait des boucles d’oreilles qui balançaient dans le soir comme sa tristesse balançait au bout de ses yeux. Je n’avais pas encore peur à cette époque, je voyais passer des hommes dans sa vie. Je savais ce que l’amour n’était pas.
Un soir, elle perdit une de ses boucles. Je me souviens d’elle tournant sur elle-même dans le noir, cherchant, mourant déjà de l’une de ces nombreuses et pénibles morts dont elle allait tant connaître.
Un effluve de café, la vie se désinstalle, je pense à cette mer qui l’a traversée, aux bleus de la vie qui sont restés sur elle. Je revois un petit visage jamais sorti de la brume, un petit visage qui a vécu onze ans de silence et qui a décidé un matin de se fondre dans une illusion. Il s’est alors éteint de l’absence de Christie qui, elle, se battait dans des villes inconnues, aux côtés de passants sans regard, sans passion.
Je marche dans la foule. L’idée, c’est de vivre un petit peu plus pour raconter. On me reconnaîtrait à ces manches, à cet air indécis. Une hésitation entre sa mort et la mienne.
Je me rappelle. On la disait belle. Elle avait des sourires comme des rideaux, dans lesquels elle s’enveloppait. Des rideaux qu’elle ouvrait aussi au soleil et au vent. Je la sors de mille et de trois visages, avec les mêmes questions, les mêmes regrets. Elle avait joué pour perdre, elle avait joué pour vivre.
Le café me monte aux yeux. Il faut que je trouve un commencement à cette histoire. Sera-ce possible? Elle commence avec moi. Pour l’avoir vécue comme une honte, je ne l’ai pas vue commencer. Un parapluie s’ouvre dans ma tête. Des doigts qui tiennent une cigarette. Des mains. Des mains que je retrouverai vingt ans plus tard, fatiguées, s’accrochant à des inconnus, des chimères.
Aujourd’hui, je voudrais connaître ne serait-ce qu’un seul de ses rêves. Je la regarde couchée. J’aurais souhaité qu’elle soit en train de se rattraper sous un ciel de province, dans un Sud bleu qui lui a appartenu et qu’elle ne reverra plus jamais. Elle avait commencé, avant de tout perdre, par perdre ce souvenir d’eau claire, cette boucle d’oreille qu’elle avait désespérément cherchée avec une allumette un soir de grand noir à Port-au-Prince.
Christie foutait le camp dans des taxis de fortune, se faisait peloter, versait son sang dans des corps qu’elle ne voulait pas forcément faire vivre ou, quand elle le voulait, ne réussissait pas à faire vivre. Elle avait passé une grande partie de sa vie entre draps et oreillers sous le poids d’hommes menteurs, qui respiraient trop fort. Le temps s’enfonçait dans son corps, elle pensait déjà à d’autres voyages, d’autres danses, d’autres silences. La vie lui glissait entre les doigts, elle ne le sentait pas, elle offrait encore des sandales à une petite fille qu’elle tenait par le bout des yeux. Un fil sur l’eau. Une corde fragile.
À quel arbre ou à quelle porte un de ses sourires est-il resté accroché? Quelles odeurs ont gardées les anciennes galeries sans portrait, les murs sans ombre, les miroirs sans reflet, les souvenirs que l’on ne cache pas parce qu’on a fait l’amour sans aimer, parce qu’on avait peur d’une autre journée, d’une autre nuit seule?
Le café entrait dans la journée comme un prétexte de bonheur. Elle se réveillait. Je la regardais passer. Je la regardais vivre.
Aujourd’hui, elle est loin de cette foule qui se presse. De cette foule qui a peur de tout, même de rater un avion. Ils ne sentent pas l’odeur du café et des mille désirs, de la vie, des formules pour oublier. S’impatienter. Partir.
Quelqu’un me bouscule. Il sourit. Métaphore d’un mal grandiose du pays. De la faim. De la mort d’un bébé. D’un mauvais rêve. D’une sortie brutale du jour. Je me retourne et m’arrivent des effluves port-au-princiens, des bruits de vent. Je ferme les yeux, je ferme les portes et je repense à elle, à cette île qui l’a affamée et réduite au silence.
Je revois cette photo où elle tend la main. Elle porte un chapeau. La vie telle qu’on l’a initialement imaginée est un grand éclat de rire, une main qui fait écran au soleil, à l’inconnu qui descend en vagues bleues sur son cœur de provinciale. Maman l’a enfermée dans un album. Son angoisse de ne pas la perdre est devenue maladive ; déjà qu’elle a toujours eu peur de tout. Ses yeux ont épousé une grande tristesse. Cela fait longtemps d’ailleurs. Je l’ai connue avec cette tristesse, cette hésitation qui la rend si fragile. Je ne lui ressemble pas. Je ressemble un peu plus à Christie. Maman a passé sa vie entre deux villes et un homme. Un homme qui n’a pas vraiment existé. Une ombre d’homme. Elle avait cherché des trésors, cherché Dieu, je suis presque sûre qu’elle n’a rien trouvé.
Christie, elle, l’avait fait, son éclat de rire. L’Atlantique est petit et silencieux à côté de ce vaste territoire de fraîcheur qu’était son gros rire.
Je marche à avoir mal aux pieds dans ces aéroports. Je cherche, depuis toujours.
Starbucks a une enseigne tout en odeur. Je me laisse aimanter tout doucement. Des cafés et des rêves à partager sur un comptoir avec des gens qui ont des mots différents, passagers d’un avion, d’un temps qui crie trop fort ces prénoms de femmes, qui ramène par vagues ces visages sillonnés de regrets.
Christie rentrait à la maison avec des étrangers. Ils portaient des chemises jaunes que je voyais s’évanouir dans des après-midi de misère. Le riz servi quotidiennement nous restait sur l’estomac, la bouillie du soir nous drainait jus-qu’au matin délavé du quartier de murs et de tôle. Quartier qui n’arrêtait pas de regarder et de parler du haut de sa ruine, du haut de son désespoir.
Ce quartier coincé entre laisser-aller et méchanceté! Je devais y rester. Longtemps après elle qui l’avait malgré tout aimé. Elle y avait couru de bout en bout, cette bouée comme toutes les autres auxquelles elle s’est accrochée malgré tout, malgré rien, s’est déformée au fil des jours, s’est enlisée dans une trombe sans mémoire qui avait toujours érodé sa vie. Nos vies.
C’était de l’eau, des battements de mains, de cœurs et de la mauvaise musique qui en disait long sur ses amitiés, ses travers de pauvres. J’ai une fois, dans un pays lointain, pensé à ces rythmes. J’étais loin de Christie. J’avais choisi ma distance. Je le regrette. La musique montait dans le soleil rebelle de juillet, je masquais mon silence de sourire pour celui qui deux soirs de suite avait marché avec moi dans cette ville à l’air heureux.
Son Sud bleu me manque. Je suis certaine que je n’aimais pas la maison de son enfance. Maintenant elle me manque. Le souvenir est là, clair. Cette maison entre une cuisine et un cimetière, du feu de bois, des roches, et une cafetière blanche qui fume. Nous regardions le cimetière en pensant que nos voisins continuaient à vivre. Mon frère et moi voyions en y passant des gobelets en fer-blanc et nous nous imaginions que les morts mangeaient, buvaient tout en nous regardant passer. Aujourd’hui, je voudrais que cela soit vrai. Je voudrais entretenir pour vous des illusions de vie, loin des longues routes où l’on se perd, sans l’espoir d’avoir un gobelet en fer-blanc, une assiette sur une tombe dans un cimetière du troisième monde, où les gens qui passent sont forcément des amis ou auraient pu l’être.
IV

Christie était la dernière des trois sœurs. La deuxième c’était Odile, la première à partir de la province ingrate et de la vie. Elle avait tournoyé sur la grande ville de misère, mesuré tout en altitude, fait un enfant que je n’ai pas connu. Une fille. Elle est morte, dit-on, adolescente. Je ne sais de quoi. Personne n’en parlait. Les morts dans cette famille partaient en silence. Irrémédiablement.
Nous restions au fil des douleurs, comme des chevaux de désespoir. Nous courions, têtes en avant, blessés et silencieux. Nous ne partagions rien. Les mots n’avaient vie que dans les têtes ou sur des morceaux de papier. Nous nous surprenions quelquefois à souffrir. C’étaient des plaintes, des regards et nous cherchions plus loin que nous des mains pour exister, vivre. Je me cachais dans des livres, perdais la tête tard dans la nuit pour des héros de fortune et me réveillais le matin avec d’autres solitudes. Terrifiantes et inavouables.
Quels recoins de la terre pouvaient abriter ces vérités, que nous seuls connaissions peut-être? Il y a toujours eu cet appel de l’ailleurs. Partir. Partir avec ses mots. Partir avec l’envie de revenir sur les lieux du silence, revoir ces paysages maternels et plats sachant d’avance que nous manquerions d’amour.
V

Une petite fille suit Christie. Elle sent l’adieu dans son âme d’enfant. Elle aurait peut-être voulu dire sa peur de la mort, s’accrocher à cette femme qui quittait tout, surtout la vie. C’est ce jour-là que j’ai identifié la souffrance. Je ne me rappelle pas si je retiens la petite fille qui pleure et se débat. Elle sait ce que nous mettrons des années à apprendre, à comprendre. Elle entend l’appel de la terre. Les noms dont la vie va résumer la mémoire des autres. S’ils veulent bien.
Son parcours n’est pas celui d’une enfant normale. Elle est assise par terre, elle est triste. Je plane souvent sur sa tristesse. Un jour, je lui offre une poupée. Elle est heureuse. Je suis seule, je n’ai pas appris à aimer à temps. Je ne sais pas retenir la violence qui vient vers elle et qui l’emporte. Elle tombe et se relève, elle me dit qu’elle m’aime. Je n’entends pas. Je ne comprends pas cette petite fille qui vit dans la misère de la solitude. Elle était accrochée à une mère qui a pris l’océan entre ses doigts, qui est allée chercher une idée du bonheur.
La petite fille avait passé sa courte vie à se perdre entre des chiffres et des lettres qu’on n’a pas besoin d’apprendre quand on doit mourir à presque douze ans. Elle était belle et le resterait. Elle avait peur des vieux aux cheveux blancs qui passaient dans la rue et brûlait des étapes douloureuses pour aller, la première, goûter à l’océan, plonger dans l’amour bleu.
Elle avait approfondi le silence entre ces gens qui s’aimaient sans jamais se parler, ces sœurs de désespoir qui se retrouvaient quelquefois dans la solidarité des larmes, assises autour des mêmes souvenirs, blanches vestales sans rêve qui se couchent sur la paille mouillée des hommes.
La petite fille était née dans la province bleue, dans la maison entre le jardin et le cimetière. La cafetière blanche avait dû fumer ce jour-là pour célébrer l’événement. J’étais loin et j’avais l’âge de sa mort. Je suppose qu’elle a regardé ces têtes, écouté ces voix et souhaité autre chose. Dans ce paysage bleu d’eau il n’y avait de vivant que le feu qui pétillait sous la cafetière blanche et le cimetière qui grandissait, poussait, suivait tout le monde dans ces rues poussiéreuses où se croisent des édentés, des loqueteux, des jeunes femmes qui auraient dû être belles et des pasteurs en mal de dieux.
Cette province ne m’a pas aimée non plus. Je sens qu’elle a mal vécu le regard de peur que je jetais sur elle. Elle avait aimé mon frère. Je restais à l’écart de ses soleils, de ses tambours, de ses mystères. Je n’étais pas chez moi. La petite fille était née au milieu de tout cela et on ne l’a pas aimée, je n’ai pas vu leur regard, mais ils n’ont pas pu l’aimer.
Je me retrouverai sûrement si le chemin est resté le même, si l’on doit toujours traverser le petit buisson, longer l’allée, bifurquer à droite en passant devant les deux petites maisons aux toits de paille. C’est fou comme cet endroit que j’avais toujours renié m’imprègne et me bouleverse aujourd’hui. Comme si j’avais une dette à payer. Un vide à remplir.
La petite fille était née dans ce bled – elle en était partie – y était revenue et avait appris à baisser la tête, à regarder la terre qui l’appelait sans cesse, qui mesurait ses pas. Par la toute petite lucarne qu’elle avait, il lui était arrivé de rêver pour ne pas partir trop tôt, pour oublier l’échec de cette famille de silence, enfermée dans l’angoisse, qui se regardait de dos dans le noir miroir des jours que ne marquaient que quelques mots dérisoires et sans musique.
On avait emmené la petite fille à l’église un an après sa naissance, le jour de sa première communion, une fois après sa première communion et le jour de sa mort. Les manifestations se sont presque ressemblées. Tristes. Toutes les fois, le père n’était pas là, il était parti très tôt vers un pays où il espérait que l’on vivait, et au début il envoyait sa voix sur des cassettes. Il ne parlait que de regrets et voulait, dans la distance, garder une femme qui, au début, dormait avec sa photo sous son oreiller. Ses souvenirs se mélangent aujourd’hui dans ma tête aux émeutes et aux faux espoirs qui couraient les rues à cette époque. La petite fille avait pleuré le jour de son départ comme elle devait pleurer quelques années plus tard le départ de Christie, sa mère ; elle ressemblait à ce père qui n’avait pas de passé, pas de famille.

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