Le transfuge
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Description

1857. le corps expéditionnaire français se prépare à la conquête de la Kabylie. jean, un lieutenant de l'armée, est envoyé en mission de reconnaissance dans cette région. Blessé, il sera découvert par la jeune Fatima avant d'être conduit vers le village voisin où il trouvera asile auprès de la famille de cette dernière. Puis jean découvrira que Fatima, prénommée Emmanuelle dans sa petite enfance, est une fille de colons français établis dans la Mitidja, tués deux décennies auparavant par les autochtones...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2009
Nombre de lectures 35
EAN13 9782296245440
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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L E T RANSFUGE
 
Lettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan
 
Hocéïn FARAJ, Les dauphins jouent et gagnent , 2009.
Mohammed TALBI, Rêves brûlés, 2009.
Karim JAAFAR, Le calame et l'esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI, Ô Besançon. Une jeunesse 70,2009.
Abubaker BAGADER, Par-delà les dunes, 2009.
Mounir FERRAM, Les Racines de l'espoir, 2009.
 
Dernières parutions dans la collection écritures arabes
 
N° 232 El Hassane AÏT MOR, Le thé n'a plus la même saveur, 2009.
N° 231 Falih Mahdi, Embrasser les fleurs de l'enfer, 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI, Fiction d'un deuil, 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB, Le Bâton de Moïse, 2008.
N° 228 Walik RAOUF, Le prophète muet , 2008.
N° 227 Yanna DIMANE, La vallée des braves, 2008.
N° 226 Dahri HAMDAOUI, Si mon pays m'était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI, Exode de lumière, 2007.
N° 224 Antonio ABAD, Quebdani, 2007.
N° 223 Raja SAKKA , La réunion de Famille , 2007.
 
Mohamed BOUKACI
 
 
L E T RANSFUGE
 
roman
 
 
 
 
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-10775-5
EAN : 9782296107755
La grande plaine s'étendait vers l'orient, entrecoupée çà et là de ravins formés par tout un réseau de cours d'eau. Ces terres plates et en friche laissaient parfois apparaître des marécages que survolaient, lors des périodes caniculaires, des nuées de mouches et de moustiques. Cette étendue oblongue était limitée de part et d'autre de coteaux qui prenaient graduellement de l'altitude. Vers le sud, ces surélévations allaient se perdre dans le lointain ; tandis que du côté opposé, elles s'étendaient jusqu'aux rivages de la mer. De temps à autre, quelque maigre troupeau dévalait de ces monticules pour paître dans la plaine, sous la garde de jeunes bergers loqueteux. En certains endroits se voyaient de rares parcelles de terre cultivées, mais cette population d'alentour était plutôt encline à des activités pastorales. Parfois, des cavaliers intrépides, isolés ou par petits groupes, longeaient cette bande de terre au galop fougueux de leurs pur-sang pour aller on ne savait où.
Cependant, un édifice semblant nettement contraster avec cet environnement prouvait que la situation n'était pas au beau fixe dans la région. En effet, sur le haut d'un coteau bordant vers le nord cette plaine s'élevait un long rempart crénelé portant guérites et échauguettes. Le long des murailles de cette place forte, des sentinelles scrutaient de leurs regards la grande plaine et les massifs environnants d'où pouvaient surgir, d'un moment à l'autre, des guerriers hostiles aux occupants de cette garnison. A maintes reprises, ces derniers avaient eu à repousser des assauts d'autochtones qui les harcelaient sans cesse, ne pouvant tolérer la présence de ces étrangers dont les mœurs et la religion étaient différentes des leurs. En cet endroit où ces murs surélevés avaient l'air de narguer la population locale, beaucoup de sang avait coulé et les hostilités semblaient ne jamais vouloir cesser.
Dans la spacieuse cour de cette caserne, le lieutenant Jean qui vaquait à ses occupations allait d'un pas rapide. Le soleil était déjà haut dans le ciel et cela ferait bientôt une heure depuis que cet homme avait débuté sa journée de travail. Çà et là se grouillaient des soldats, chacun essayant de s'acquitter de son mieux de sa tâche car une discipline de fer régnait au sein de ces compagnies formées de métropolitains et de différents corps d'autochtones. Dans une partie de ce vaste espace, des sous-officiers apprenaient à de nouvelles recrues à marcher au pas. A proximité, d'autres instructeurs initiaient leurs compagnies à présenter les armes ; tandis qu'un peu plus loin, des vétérans entraînaient de jeunes conscrits au combat à la baïonnette. La mission à laquelle étaient affectés tous ces hommes en uniforme n'était pas une sinécure.
Bientôt, un jeune rouquin portant des taches de rousseur sur le visage vint en direction du lieutenant. Lorsqu'il fut à quelques mètres de ce dernier, il s'arrêta pour saluer avant de dire de sa voix grêle :
– Mon lieutenant, le colonel vous demande à son bureau.
Jean trouva le colonel assis derrière un bureau oblong placé face à la porte, une carte d'état-major devant lui. A droite de cet officier supérieur, une fenêtre à travers laquelle pénétraient des rayons irisés encadrait une portion de la plaine et quelques collines y attenantes. A l'arrière-plan de ce tableau s'élevait une longue chaîne enneigée, dont les pics semblaient monter à la conquête du ciel, en deçà de laquelle se dressait un massif énorme, mystérieux, renfermé sur lui-même. Le lieutenant salua cet homme portant une paire de moustaches en croc et une fine barbiche qui lui dit :
– Lieutenant Mazur, savez-vous pourquoi je vous ai convoqué ?
Le lieutenant réfléchit pendant un court instant, scrutant de ses yeux clairs son supérieur avant de répondre :
– Franchement, mon colonel, je n'ai jusqu'à présent aucune idée quant à l'objet de votre convocation. Néanmoins, je suis à vos ordres.
Le colonel considéra longuement ce jeune officier avant d'ajouter, un léger sourire sur les lèvres :
– Eh bien, lieutenant Mazur ! … Connaissant vos goûts pour tout ce qui relève de l'exotisme, votre esprit aventureux et votre curiosité relative aux mœurs et croyances des indigènes, j'ai décidé de rassasier votre esprit de tout ce qui a trait au mode de vie de ces derniers.
– Je vous remercie pour cette marque de sympathie et dans la mesure du possible, je tâcherai d'être à la hauteur de la mission qui me serait impartie. En quoi consiste-t-elle ? ...
L'officier supérieur observa un petit silence comme s'il avait l'intention d'aiguiser la curiosité de son subordonné. Il esquissa de nouveau un sourire avant d'ajouter :
– Ne vous pressez pas lieutenant ! … Pour conquérir un pays aussi vaste, la patience devra être de règle. Les distances d'un point à l'autre sont si longues, les populations si coriaces et les climats oscillant aux deux extrêmes. La flore même de ces contrées est revêche et abrite une faune constituée de dangereux prédateurs. Pour y réussir, longanimité et courage sont requis. Etant votre aîné et votre supérieur, je me sens devoir vous prodiguer ces quelques acquis que des années d'Algérie m'ont enseignés, parfois au prix de nombreux aléas et déconfitures.
– Franchement mon colonel, plus vous me parlez de ce pays et plus l'envie de m'y imprégner prend possession de tout mon être. Aussi, toute mission qui me mettrait au contact de tous ces éléments serait la bienvenue.
Le colonel s'approcha de la fenêtre de son bureau sis au premier, d'où la vue portait sur la plaine que dominait la garnison. Silencieux, il considéra d'abord cette étendue plate, puis les collines la délimitant des deux côtés ; et son regard pointa sur le lointain horizon où de noirs nuages semblaient s'agripper aux sommets enneigés. Jean s'approcha de cette large ouverture délimitant ce paysage qu'il se mit à regarder, essayant de deviner ce qui préoccupait ainsi son supérieur. Ce dernier redevint soudain plus sérieux lorsqu'il se tourna vers lui :
– Alors lieutenant ! Que voyez-vous à partir de cette fenêtre ?
Le lieutenant considéra plus longuement les détails de ce tableau avant de répondre :
– Eh bien ! … Je vois une grande plaine presque en friche, qui pourrait fournir maints produits agricoles ; et des collines où vivent des tribus éparses, qui se rassemblent souvent pour venir nous assiéger…
– Très bien ! … A travers vos paroles, on comprend déjà que vous avez saisi l'objectif de notre conquête, qui consiste à faire de ces plaines marécageuses de beaux vergers… Et surtout à pacifier ces tribus hostiles avant de les tirer de leur paganisme. Mais regardez vers l'arrière-plan… Que voyez-vous ? …
– Un immense massif boisé dominé par une chaîne de montagnes enneigées et pittoresques.
– Eh bien, cet immense massif boisé, c'est la terre de confédérations Zouaouas hostiles à la France. Là-bas, c'est l'habitat d'une population aux traditions millénaires dont les ancêtres avaient combattu dans les rangs de Jugurtha contre les cohortes romaines. Ces tribus avaient de tout temps été rebelles, belliqueuses, jalouses de leur indépendance. En 1830, leurs contingents étaient venus défendre Alger contre notre corps expéditionnaire, avant de prêter main forte à Abd El-Kader. A plusieurs reprises, nos troupes avaient mené des expéditions contre leurs villages juchés sur des crêtes à l'instar de nids d'aigles. Contre eux, nous avions usé de la tactique de la terre brûlée en incendiant leurs récoltes et en coupant leurs arbres dans le but de les affamer et les obliger à la soumission, mais sans résultat. Ces farouches montagnards nous avaient toujours opposés une résistance acharnée et leur pays, fait de collines boisées et de ravins insondables semble de connivence avec eux. De surcroît, leurs imprenables cités servent de refuge à tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ont des démêlés avec notre autorité. Ainsi, de nombreux chefs des insurrections, de fanatiques religieux ayant appelé au djihad, des bandits de grand chemin, des assassins, des faux monnayeurs, ainsi que des hommes de toute engeance sont actuellement dans cette région où ils trouvent asile. Aussi, pour une pacification durable, le maréchal a décidé de conquérir définitivement ce bastion jusque-là inexpugnable. Une fois cette région constituant le principal foyer des révoltes sous contrôle de nos troupes, nous pourrons considérer toute l'Algérie du nord entre nos mains. J'espère que vous avez saisi l'importance que revêt une expédition dans ces montagnes ?
– Et quel sera mon rôle dans cette conquête si ardue ?
– Eh bien ! Le gouverneur a décidé d'envoyer quelqu'un en mission de reconnaissance, et c'est sur vous que j'ai jeté mon dévolu. Vous traverserez la région par la principale ligne de crête qui aboutit au Djurdjura avant de passer au delà de cette montagne que vous trouvez pittoresque, pour aboutir à la Soummam. Ainsi, cela nous permettra de passer également sur les tribus juchées sur le versant méridional d'une bonne partie de cette longue chaîne. Vous arrivez à suivre ?
– Parfaitement mon colonel ! Dit Jean appuyé des deux mains sur le bureau pour suivre le mouvement du doigt de son supérieur sur la carte d'état-major. Ce dernier reprit :
– Durant votre voyage à travers cette région, vous repérerez les endroits d'accès difficile où les contingents ennemis pourraient s'établir pour nous barrer le chemin. Vous mentionnerez les noms des villages situés sur l'itinéraire de nos troupes, ainsi que l'importance de leurs habitants. Vous envisagerez la probabilité de l'ouverture d'une route qui nous permette d'acheminer les canons et les chariots chargés de matériel et de nourriture qui suivront nos soldats. Je voudrais un relevé détaillé de tous ces renseignements à votre retour.
– Un petit détail, mon colonel… Comment ces Zouaouas permettraient-ils à un officier ennemi de traverser leur territoire ? Le premier groupe que je rencontrerais se jetterait sur moi pour me réduire en charpie.
– Crois-tu que je t'obligerai à partir en uniforme avec insignes et cocarde ? J'ai bien peaufiné cette opération. Tu voyageras déguisé en indigène, et sous le burnous d'un colporteur. Six autochtones des tribus conquises ayant à leur actif des années de commerce ambulant t'accompagneront ; et tu auras pour guide Ahmed, qui connaît comme sa poche cette Kabylie centrale. Avant de venir se mettre à notre service, ce dernier escortait les ruffians de tous bords qui cherchaient refuge dans cette région d'accès difficile. Tu partiras dans une semaine. Maintenant que les rudes mois de l'hiver se sont écoulés, le climat te conviendra parfaitement.
– Quoiqu'il fasse un peu frais là-haut en cette période, je ne souffrirai pas du climat étant habitué…
– … A celui, plus rigoureux, de tes hautes Alpes.
Les sept hommes avaient mis deux jours pour parcourir cet intervalle de quinze lieues qui conduisait jusqu'au pied de l'immense massif. Vêtus d'habits traditionnels, les autochtones qui accompagnaient Jean poussaient devant eux leurs ânes chargés. Emmitouflé dans sa cachabia brune et coiffé d'un turban, l'officier marchait derrière ce petit groupe avançant au rythme de ses animaux. Lorsque ces voyageurs atteignaient un lieu habité, Jean se mettait derrière un âne à l'instar de ses compagnons, tandis qu'Ahmed allait au devant de la foule en criant à tue-tête pour présenter les marchandises. Des acheteurs et des curieux entouraient la petite escouade et les charges des baudets allant des produits alimentaires à la bimbeloterie s'écoulaient. Les six éléments du groupe étaient habitués de longue date aux activités de colportage.
Ces voyageurs avaient passé la première nuit de leur voyage dans un petit gourbi situé sur le bord du chemin. Depuis le crépuscule, ils s'étaient relayés pour monter la garde, craignant que d'éventuels maraudeurs ne vinssent les subtiliser de leurs marchandises. Au soir du deuxième jour, ces hommes atteignirent la base du massif et Ahmed suggéra à ses compagnons de ne s'engager qu'à partir du lendemain sur ces chemins difficiles d'accès. Ce fut dans un petit marabout qu'ils décidèrent de s'établir pour la nuit au cours de laquelle aucun incident ne s'était produit.
De bon matin, hommes et bêtes entreprirent la montée d'un chemin en lacets qui s'enfonçait à travers la végétation. Durant deux journées consécutives, le groupe avait peiné sur des voies d'accès difficile reliant les villages. Les habitants de ces agglomérations couleur de terre accostaient ces hommes, et lorsqu'ils reconnaissaient des colporteurs, leur permettaient de traverser leurs territoires respectifs. Parfois, certains villageois venaient acheter ou échanger les marchandises à ces commerçants ambulants contre des produits locaux. De temps à autre, Ahmed rencontrait des hommes qu'il avait connus durant ses pérégrinations à travers ces massifs boisés, dont les marques de sympathie rassuraient Jean qui ne voyait aucun signe d'hostilité à leur égard.
Durant tout ce voyage, l'officier n'était pas resté inactif. Sur un calepin qu'il dissimulait sous sa cachabia, il mentionnait le nombre de journées de marche d'un itinéraire à l'autre, la toponymie des lieux qu'il considérait intéressants, l'importance des agglomérations, les points de passage probables pour l'avance des troupes qui prendraient d'assaut ce massif inexpugnable et tout ce contre lequel elles pourraient achopper.
 
 
A la matinée de la cinquième journée de marche, le groupe atteignit un village juché sur un mamelon s'élevant entre deux cols. Cette éminence constituait le point de convergence de nombreux contreforts prenant de l'altitude à partir des terres plates de la plaine. Vers trois points cardinaux, cette place dominait nettement les versants et les crêtes alentour le long desquelles s'égrenaient des agglomérations. Mais vers le levant, le massif prenait brusquement de l'altitude pour s'étirer au loin, sur des dizaines de kilomètres.
– Nous sommes au Souk Larba, à proximité duquel se trouve le village d'Icheraïouène, dit Ahmed. D'ailleurs, c'est aujourd'hui mercredi, jour de marché. Nous pourrons gagner quelque argent en écoulant nos marchandises.
– Cet endroit limité de part et d'autre par des versants abrupts me paraît être d'une extrême importance stratégique. Sur deux côtés, la ligne de crête donne sur des cols étroits faciles à défendre. Nous ferons le marché en attendant, sans pour autant oublier la mission qui nous est impartie.
– Et quand reprendrons-nous le chemin ? … Dans l'après-midi ? … Questionna Ahmed.
– Non ! … Nous passerons la nuit ici car je dois profiter pour relever quelques détails.
Le marché était situé à quelques encablures du village, sur une plate-forme d'où le regard s'étendait vers le nord. Un tronçon y menait à partir de la voie reliant cette agglomération à d'autres localités, le long de laquelle hommes et bêtes allaient et venaient. Dans ce souk vers lequel convergeaient des gens de différentes tribus s'entendaient tous les accents du parler de cette région.
A partir de l'entrée du marché se vendaient de nombreuses variétés de produits agricoles du terroir. Il y avait des outres pleines de légumes secs, de blé, d'orge, et des jarres remplies d'huile d'olive. Les sept hommes qui circulaient au milieu de ces étals avaient remarqué que nombre de paysans se livraient au troc, n'ayant pas assez d'argent pour payer ces denrées.
Au delà de cette partie du marché réservée aux fruits et légumes, des bouchers ayant égorgé des bêtes dans la matinée proposaient aux clients leur viande pendue par chapelets aux branches des arbres. En face, quelques forgerons avaient déposé divers outils fabriqués sous le feu et le soufflet pour servir aux travaux des champs. A côté, des vanniers vendaient divers objets de roseau et d'osier, tandis qu'un peu plus loin se voyaient des habits de laine allant de burnous aux cachabias, provenus de l'artisanat local. Parfois, les membres de la petite escouade remarquaient des produits importés d'outre-mer, que des montagnards ramenaient de la capitale.
Au delà de tous ces étals se trouvait l'aire aux bestiaux constitués de bovins dont bœufs de labour, vaches laitières et génisses ; d'ovins comprenant brebis et moutons à la laine floconneuse ; de caprins exhalant des odeurs d'urine et de crottin ; ainsi que d'équins allant des chevaux aux mulets et aux ânes. Au milieu de ces bêtes, des paysans et des maquignons passaient d'un animal à l'autre pour jauger du regard, palper et soupeser avant d'entrer dans de longues palabres qui les amenaient enfin à transiger.
A l'instar de tous les autres marchands, les sept hommes avaient étalé les charges de leurs baudets avant d'entreprendre de les présenter à grands cris aux paysans. Vers quatorze heures, le marché commença à se vider et le petit groupe remonta vers le village. Jean dit à l'un de ses hommes :
– Allons faire une petite tournée dans les parages. J'ai l'impression que cet endroit constitue le nœud gordien de toute la région. Des troupes qui s'y établiraient menaceraient en permanence tous les habitants des villages s'étendant jusqu'à la montagne. De nombreux chemins viennent converger en ce lieu et ces montagnards sont si fins pour y avoir établi leur marché, et en faire le lieu de rencontre de la population de ces tribus.
 
 
Au lendemain de ce jour, la marche du groupe reprit le long d'une crête aux mamelons successifs. La progression fut aisée car le chemin allant à flanc de versant n'était pas escarpé. De là, un panorama sublime s'offrait vers le sud où la chaîne du Djurdjura enneigée se dressait altière, surplombant tout un pays de collines boisées aux sommets coiffés de villages. Du côté opposé, le Sebaou serpentait le long d'une vallée au delà de laquelle un long massif barrait la vue sur la Méditerranée. A mesure qu'il marchait, Jean jetait des regards de tous côtés, comme si ce milieu l'invitait à avancer davantage, à pénétrer au plus profond ce pays où les habitants vivaient en communion avec l'environnement. Il avait même l'impression que cette nature printanière s'était parée de ses plus beaux atours pour le recevoir.
Puis les voyageurs atteignirent un col au delà duquel deux contreforts à cheval sur la ligne de crête décroissaient progressivement jusqu'aux ravins sis en contrebas. Ces surélévations dominaient nettement cette dépression par laquelle passait le chemin qui gravissait jusqu'au prochain sommet sur lequel était établi un village. Cet endroit frappa sur-le-champ l'imagination du lieutenant car il constituait un point de passage obligé, en haut duquel les contreforts formaient un rempart naturel susceptible d'abriter d'éventuels défenseurs qui feraient barrage à l'avance des troupes. Cette passe rétrécie se trouvait à moins d'une portée de fusil de ces barrières naturelles. Ahmed dit à ses compagnons :
– C'est le village d'Icheridène. Nous passerons la nuit dans la mosquée et nous reprendrons notre chemin demain matin.
Le lendemain, la marche continua à travers des chemins bordés de part et d'autre de forêts aux diverses essences. Toute la journée, Ahmed avait exhorté ses compagnons à hâter le pas afin d'arriver au village d'Ighzer, affirmant que le chef de cette localité était un ami de longue date. A la perspective d'atteindre une agglomération où ils trouveraient gîte et nourriture, les sept hommes pressaient leurs baudets. La ligne de crête ayant fini par se briser en une profonde dépression, le chemin était devenu de nouveau d'accès difficile. Durant toute cette journée, les voyageurs n'avaient rencontré que quelques bergers ou paysans, parce qu'une vaste zone forestière séparait le territoire qu'ils venaient de traverser de celui de la tribu voisine. Vers le soir, le village apparut enfin, sur le haut d'une éminence.
Lorsque des hommes d'Ighzer aperçurent la petite escouade poussant leurs ânes devant eux, ils vinrent les intercepter, leurs fusils entre les mains. Ces habitants d'une région située à plusieurs jours de marche de la plaine n'avaient pas l'habitude de voir des colporteurs étrangers, qui limitaient généralement leurs pérégrinations aux seuls villages juchés sur les premiers contreforts de ce vaste massif. Les armes ne s'abaissèrent que lorsque Ahmed fut reconnu. Ce dernier demanda après le chef de la localité auprès duquel il fut conduit. Et lorsque ce responsable vit le guide, il l'apostropha en ces termes :
– Bienvenue à toi et à tes compagnons, Ahmed ! … Quel genre de marchandises ramènes-tu aujourd'hui ? … Ou bien as-tu guidé jusque chez nous quelque chef ayant levé l'étendard de la révolte contre l'envahisseur… ou quelque individu recherché. Ceux qui ont des démêlés avec ces étrangers venus d'outre-mer ne peuvent qu'être nos amis, et ils trouveront chez nous asile et protection.
– La marchandise que je te ramène aujourd'hui satisfera les habitants de ton village. Conduis-nous à la maison des hôtes où nous passerons la nuit et déleste les baudets de leurs charges. J'ai aussi une offre intéressante pour toi.
– Je sais que tu as le sens des affaires, et j'ai toujours compté sur toi pour servir d'intermédiaire entre nous et les habitants de ces terres fertiles. Nous discuterons tout à l'heure du prix de tes marchandises… Qu'on les conduise à la maison réservée aux hôtes ! Termina le chef s'adressant aux siens.
Aussitôt, les sept hommes furent conduits dans une spacieuse maison aux murs de pierre et d'argile construits en pisé où ils s'allongèrent, fatigués par la marche forcenée de cette journée. Les baudets furent déchargés par les villageois et attachés dans un pré situé à proximité. Certains de ces voyageurs s'apprêtaient déjà à dormir, lorsqu'un jeune homme vint héler de l'extérieur Ahmed, pour lui dire que le chef le demandait chez lui. Bientôt, les deux hommes se retrouvèrent de part et d'autre de l'âtre où des flammes se livraient à une danse folâtre. Le maître de céans dit à son hôte :
– Les divers objets et denrées alimentaires dont sont chargées vos bêtes intéresseraient sûrement les gens du village qui viendraient vous les acheter. Mais je sais que tu n'es pas venu dans le seul mobile d'écouler ces produits, et que tu as sûrement quelque offre alléchante à me proposer.
Ahmed se tut pendant un bon laps de temps comme pour aiguiser l'appétit de son interlocuteur, puis il le fixa du regard avant d'articuler lentement :
– Si tu m'en offres le prix, je te livrerais une marchandise dont tu es loin d'imaginer l'importance. Cela ne te coûtera pas très cher d'ailleurs.
– A moins qu'il ne s'agisse de quelques pépites d'or que tu détiens par-devers tes compagnons, je ne vois rien que tu aies apporté d'autre que tes baudets et leurs charges.
– Je sais que tu n'accepteras de ma part aucune proposition déloyale car votre rigoureux code d'honneur ne souffre aucune ambiguïté. Mais je viens te livrer un ennemi et en ta qualité d'impénitent combattant de la foi, tu ne peux te soustraire à l'obligation d'agir.
– Veux-tu donc insinuer que l'un de ces hommes qui t'accompagnent est un soldat de cette armée qui vient souvent dévaster notre pays ?
– Mieux encore, il s'agit d'un officier venu pour une mission de reconnaissance devant précéder un gigantesque assaut contre vous… Alors, voici mon plan : tu le captures et j'irai voir ses supérieurs pour négocier sa libération contre une forte rançon que nous partagerons.
– Et tes autres compagnons, devons-nous les capturer aussi ?
– Ils ne valent pas grand-chose. Ce sont des supplétifs de l'armée et je ne pense pas que le colonel verse pour eux la moindre pièce. Tes jeunes qui ont toujours obstinément combattu les troupes d'invasion se feront un plaisir de les liquider. Capture l'officier et j'irai dès demain raconter qu'il a été fait prisonnier lors d'une attaque meurtrière contre mes compagnons, au cours de laquelle j'ai échappé de justesse à la mort.
– Je vais réunir l'élite de mes combattants et ces cinq lascars expieront leur participation à toutes les expéditions menées contre nous.
 
 
Autour de la maison où les cinq compagnons étaient déjà dans les bras de Morphée, des ombres furtives se glissaient lentement. Lorsqu'elles furent proches de cette bâtisse réservée aux hôtes, ces silhouettes entre les mains desquelles se devinaient de longs fusils se dissimulèrent dans les éléments alentour. Lorsque ces villageois furent en place, deux d'entre eux s'approchèrent lentement de la petite porte qu'ils ouvrirent. Au moment où les rayons de la lune baignèrent la petite pièce, l'un des dormeurs se réveilla et, encore engourdi sous l'emprise du sommeil, prononça lentement :
– Mon lieutenant ! … Déjà de retour ? … Je croyais que la reconnaissance des lieux allait vous prendre plus de temps…
– Ce n'est pas ton lieutenant qui revient ! Lui dit lentement l'un des deux nouveaux venus.
– Mais alors ! … Qui est-ce ? … C'est toi Ahmed ?
– Non plus ! Reprit la même voix de l'homme debout dans l'entrebâillement de la porte, son fusil pointé vers les dormeurs.
– Debout ! … Debout, colporteurs de malheur ! …
S'écria le second villageois.
Effrayés par ces soudaines injonctions, les cinq hommes se levèrent précipitamment de leurs couches pour s'élancer hors de la maison. Les deux montagnards s'écartèrent pour les laisser passer, leurs armes toujours braquées dans leur direction. Aussitôt, tous les hommes embusqués aux alentours quittèrent hâtivement leurs caches pour encercler les voyageurs dont l'un dit :
– Qui êtes-vous ? … Que nous voulez-vous ? … Nous ne sommes que de pauvres colporteurs. Nous n'avons rien à vous donner, nos marchandises étant entre les mains des villageois…
L'un des nouveaux venus dit avec emphase :
– Nous sommes ces mêmes villageois dont tu parles et non des brigands venus vous subtiliser de vos biens. Quant à vous, vous n'êtes nullement de pauvres colporteurs, mais des supplétifs de l'armée escortant un officier venu en mission de reconnaissance avant une attaque d'envergure. D'ailleurs, vous avez certainement contribué à toutes ces expéditions dévastatrices menées contre nous. Nous allons vous faire expier vos honteux forfaits.
– Mais qui vous a informés de cela ? … A moins que… Ahmed nous aurait-il trahis ? … Je m'étais toujours méfié de ce type qui tourne casaque en fonction des évènements, reprit le même homme.
– Le salaud ! … Il est semblable à la chauve-souris… Le jour, il fraye avec les oiseaux, et la nuit avec les rongeurs ! Ragea un autre élément de la petite escouade.
– Et vous, vous êtes de la trempe de la perdrix mâle que le chasseur place pour cacaber et attirer ses congénères vers la mort, termina l'un des villageois.
 
 
Malgré un impérieux besoin de se reposer, Jean avait préféré ne pas céder au sommeil, et profiter du faible clair de lune pour inspecter les alentours de l'agglomération. Cette heure où tous les villageois étaient rentrés représentait pour l'officier une aubaine pour effectuer un relevé détaillé de cette localité et de ses environs. Le colonel avait expliqué à ce dernier que dans son avance, l'armée prendrait tous les villages qui se trouveraient sur son passage, avant d'ajouter que lors des expéditions précédentes, même les habitants des moindres hameaux avaient opposé une résistance acharnée. Cet officier supérieur avait également expliqué qu'à partir de la dépression de la ligne de crête s'étendait le territoire de la plus belliqueuse des tribus sur lesquelles passeraient les troupes.
Aux abords du village, Jean avançait lentement, intéressé par le moindre détail du relief. Sous la faible clarté de la lune oignant les alentours, tout était silence, chaque être s'étant tapi quelque part pour se soustraire au froid assez vif sur les hauteurs en cette période de l'année. De temps à autre, un léger bruissement se faisait entendre sous la légère brise qui remuait le feuillage. Vers le sud, la masse du Djurdjura que la blancheur immaculée du manteau neigeux rendait assez distincte barrait l'horizon.
Mais ces détails qui feraient rêver plus d'un poète n'avaient pas grand effet sur Jean à cette heure tardive. Dans son calepin, il n'avait pas omis de mentionner le caractère monoclinal de la colline sur laquelle reposait le village. Ainsi, la face nord du relief décroissait brutalement par des flancs escarpés et d'insondables ravins. Du côté opposé, la pente s'inclinait progressivement jusqu'à une rivière située en contrebas pour faire place à de beaux vergers. Jean se figura que cet adret permettrait à une armée de se déployer en un large front qu'il serait difficile aux défenseurs de cette cité de contenir. De l'autre côté par contre, les assaillants buteraient inévitablement contre d'abruptes murailles naturelles. Au delà du cours d'eau, un autre massif aux traits indistincts se dressait, au sommet duquel se devinait un village.
L'officier suivait un chemin longeant la localité sur sa limite méridionale. De temps à autre, il s'arrêtait pour mentionner quelque détail, loin de se douter que derrière lui, des hommes se coulaient comme des ombres. Puis lorsque ces derniers jugèrent le militaire à portée de leurs fusils, une voix lui intima :
– Ne bouge pas, tu es sur ma ligne de mire ! … Au moindre geste, je te descends !
Jean s'immobilisa sur place, surpris par cette soudaine injonction comminatoire. Une escouade armée avança dans sa direction, tandis que du côté opposé s'était débusqué un autre groupe d'hommes. Le chef de la localité, qui accompagnait ces derniers, dit à l'officier :
– Depuis quand les colporteurs s'intéressent-ils à glaner des informations quant à la configuration du relief, ainsi que d'autres détails susceptibles de guider contre nous un gigantesque corps expéditionnaire ? Tu ne peux nier l'évidence ? … Le calepin que tu as entre les mains en est une preuve irréfutable.
– Pris la main dans le sac ! Ajouta l'un des villageois qui happa aussitôt le petit carnet que tenait Jean.
– Messaoud ! … Avertis les autres que l'officier est entre nos mains, dit le chef s'adressant à un jeune bronzé.
Aussitôt, ce dernier leva le canon de son fusil et une détonation partit. Après un bref instant, une salve de coups de feu émana de la maison affectée aux voyageurs. Des râles d'agonie qui parvinrent à Jean lui prouvèrent que l'on exécutait ses compagnons.
– Ça, ce sont vos supplétifs que les nôtres envoient en enfer où ils rendront des comptes. En combattant votre armée d'invasion, nombre de nos jeunes s'étaient fait tuer à la fleur de l'âge. Nos champs de blé et d'orge nous fournissant notre manne substantielle avaient été incendiés et nos arbres coupés par vos troupes. Voilà ce pourquoi vos officiers vous envoient faire la reconnaissance du terrain et tracer le chemin à vos colonnes infernales.
– Personnellement, je désapprouve pareilles pratiques, dit Jean. Mais seul, je ne peux m'opposer à l'inéluctable avancée d'une gigantesque entreprise de colonisation.
– Tu aurais dû quitter l'uniforme au lieu d'apporter ton concours à des actions consistant à tuer des innocents et à affamer des enfants, reprit le chef.
– J'étais toujours convaincu qu'au sein de nos troupes, la présence d'hommes soucieux de limiter les dégâts est indispensable. C'est dans ce sens que j'ai souscris à cette mission de reconnaissance. Et quel sort me réservez-vous maintenant que je suis entre vos mains ?
– Notre devoir de combattants serait de fusiller sur place un ennemi qui empiète sur notre territoire, mais il serait plus judicieux de te garder prisonnier et d'exiger de tes supérieurs une rançon qui nous indemniserait des dommages matériels subis.
– Et si ces derniers refusent de payer ? …
– Dans ce cas, les charognards de la forêt voisine se repaîtront de ton cadavre.
Après ces paroles, le chef et l'escouade qui l'avait accompagné quittèrent les lieux. Les membres du second groupe prirent dans l'autre sens, poussant devant eux leur prisonnier. Le chemin ayant longé jusque-là la limite sud de la localité amorça un virage au niveau duquel un talus rocheux s'avançait jusqu'à rendre le passage exigu. Du côté opposé, un ravin auquel s'agrippaient des bosquets rabougris délimitait cette voie d'accès sur plus de cent mètres.
De ces hommes allant en file indienne, Jean fut le premier à traverser l'étroite passe. Frappé de stupeur, le villageois le talonnant de près, et qui venait d'émerger de derrière le virage, poussa un cri.
A la seconde où le talus rocheux l'avait soustrait aux regards de ses ravisseurs, le lieutenant avait sauté dans le ravin. Sa chute libre l'avait amené à choir sur un arbuste
accroché à la paroi du précipice, qui l'envoya sur un amas de végétaux à partir duquel il se mit à rouler vers le bas. Dans sa dangereuse dégringolade, il entendait des bribes de phrases par lesquelles des voix lui intimaient : "Arrête ! … Arrête ou nous tirons ! ". Sur-le-champ, ces menaces furent mises à exécution et une salve de détonations retentit au-dessus du ravin.
Un tronc d'arbre contre lequel Jean buta arrêta sa roulade. Il ressentit aussitôt de vives douleurs en plusieurs points de son corps, et son front affecté d'une plaie saignait. Mais ce fut surtout son mollet droit qui le faisait souffrir et quand il essaya de se mettre debout, une lancinante douleur remonta le long de sa jambe. Malgré son état, l'officier réussit à se lever pour entreprendre de marcher en titubant afin de s'éloigner des tireurs pouvant se lancer à sa poursuite d'un moment à l'autre.
La petite forêt s'étendant du pied du ravin vers le bas donnait sur un champ en pente douce qui rendit la progression facile pour le blessé. Ces terrains sis au sud de la localité étaient dénués de maquis susceptibles de cacher le fuyard aux regards de ses poursuivants. Déjà, ces derniers avaient contourné le ravin et le lieutenant entendait de temps à autre les quelques paroles qu'ils s'échangeaient. Dans cette allure forcée, la douleur de son pied semblait s'être estompée.
En moins d'une demi-heure, l'officier avait atteint la rivière. En face de lui, une pente raide déployait ses maquis drus ne laissant apparaître aucune portion du sol. Aussitôt, il entreprit de gravir ce massif au sommet duquel était juché le village qu'il avait repéré avant d'être fait prisonnier. L'aire à travers laquelle il avançait était truffée de bauges de sangliers ayant une nette prédilection pour les versants boisés du bas des collines.
Lorsqu'il entendit ses poursuivants buter contre cette inextricable étendue de végétation, le fuyard se mit à plat ventre dans l'une des bauges et se tint immobile. Aussitôt, les villageois se déployèrent en un large front avant d'entreprendre d'inspecter les bosquets bordant la berge de la rivière, mais sans résultat. Celui qu'ils cherchaient semblait s'être volatilisé. Dépités de ne pouvoir fouiller le moindre recoin de cette vaste étendue de fourrés, les hommes de la petite escouade redescendirent vers le lit du cours d'eau. Jean entendit l'un d'entre eux s'exclamer :
– Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! … En tout cas, le soldat doit être blessé par cette salve tirée dans sa direction. Il n'ira pas loin.
– En traversant la rivière, nous avons déjà empiété sur le territoire des Ath Ighil. Retournons sur nos pas ! Dit un autre.
Les villageois partis, Jean quitta sa cache et entreprit de remonter vers le haut de la colline. Mais il n'avait même pas progressé d'un kilomètre lorsque sa jambe endolorie ne le portait plus. Des caillots de sang coulaient de sa blessure au niveau du mollet. Il s'affala par terre et se traîna jusqu'à un énorme bosquet derrière lequel il se recroquevilla.
Ce matin-là, les rayons du soleil déjà haut dans le ciel irisaient les collines, baignant la campagne de leur clarté. Dans le ciel, quelques nuages vermeils se déplaçaient lentement vers l'orient, et leur passage à proximité du grand astre générait une lueur opalescente. Une légère brise soufflait dans le feuillage, laissant émaner un doucereux susurrement qui évoquait quelque symphonie pastorale. Dans les arbres, des oiseaux aux plumages variés caracolaient d'une branche à l'autre et leurs ramages enchanteurs égayaient les campagnes. De la vallée sise en contrebas, le ronflement de la rivière alimentée par la fonte des neiges sur la montagne parvenait jusque dans les villages. Çà et là, des rameaux éclataient en une myriade de fleurs multicolores parant la nature de ses plus beaux atours. Des senteurs exquises, exhalées par les végétaux, embaumaient les alentours. Et comme pour couronner toute cette magnificence, la chaîne du Djurdjura couverte d'une neige immaculée se dressait dans son décor féerique.
Au sein de cette campagne aux multiples splendeurs, deux femmes dévalaient le raidillon menant du village d'Ighil vers les champs situés au-dessus de la vallée. Le long de ce chemin déclive, ces villageoises allaient lentement parce que la plus jeune, aux gestes mesurés et à la démarche altière, réglait son pas sur celui de sa compagne, une vieille encore fort allante malgré son âge. Cette dernière s'arrêtait parfois pour pointer son bâton sur quelque plante qu'elle montrait à la jeune femme. Elle dit à l'intention de cette dernière :
– Fatima ! … Connais-tu le nom de cette plante ?
La jeune femme s'approcha de ce végétal ramifié portant de petites feuilles dégageant une odeur fort agréable. Ses longs cheveux châtains qui dépassaient sous le foulard festonné lui recouvrant la tête dansaient sous la légère brise. De ses yeux gris, elle fixa la plante pendant un petit moment avant de répondre :
– Non Na Kheloudja ! … Je ne sais pas comment on l'appelle. Il y en a tellement qui se ressemblent que je ne peux les différencier les unes des autres.
– Eh bien ! … Celle-là, c'est la mélisse ; une plante mellifère pour laquelle les abeilles ont une nette prédilection. Et celle-là ? …
– Celle-là ? … Je la connais… C'est la mâche… Elle se mange en salade.
– Exact ! Et voici les coquelicots, dont on peut consommer les feuilles, continua la vielle qui en arracha quelques-unes avant de les mettre dans sa bouche. Et cet arbrisseau là-bas, comment l'appelle-t-on ?
– Le lentisque !
La vieille éclata de rire puis reprit :
– Mais non ! … Le lentisque, ce sont ces grands bosquets qui poussent sur la berge de la rivière et à proximité desquels on voit des lauriers-roses. Celui-là, c'est l'arbousier ! … Ses fruits sont comestibles… Et cet arbuste aux petites fleurs, dont la base ressemble à un gros tubercule ?
– C'est la bruyère. Nous en avons souvent fait des fagots parce qu'elle flambe facilement. Nous l'utilisons pour allumer le feu.
– Et sais-tu ce que nos devanciers racontaient à propos de cette plante ? … Qu'a-t-elle dit au temps où les végétaux et les animaux parlaient ?
– Elle a dit… Oh ! j'ai oublié… Pourtant tu m'en as tellement appris sur les dits des oiseaux, des plantes et des animaux…
– Eh bien, au temps où tous les êtres parlaient, cette plante a dit : "Je préfère casser que plier". Ce qui est vrai car dès qu'on essaie de la courber, elle se casse.
– Je vais essayer pour voir ! Dit Fatima.
Elle s'approcha de la bruyère, prit une tige entre ses mains et lentement, essaya de la plier. Un craquement sec s'ensuivit et la jeune femme dit :
– Malgré les brassées de plantes de cette espèce que j'ai arrachées, c'est la première fois que je me rends compte qu'elle rechigne à plier.
A mesure que la vieille dispensait cette leçon de botanique, les deux paysannes poursuivaient leur chemin. Elles atteignirent bientôt un champ en clairière, cerné de tous côtés d'arbres et de maquis enchevêtrés. Dans le ciel, deux percnoptères décrivaient de larges cercles. La vieille reprit :
– Nous voilà à Tizgui ! … Ne nous attardons pas car la forêt recèle maints dangers. Nous aurons vite fait de rassembler deux fagots avant de remonter. Ce n'est pas le bois mort qui manque par ici… Mais que regardes-tu comme ça ?
– Ces deux percnoptères qui approchent, puis s'éloignent pour revenir de nouveau.
– Ils étaient là quand j'avais ton âge. Leur nid de branchages se trouve dans les ravins surplombant la rivière.
– Et au temps où toutes les créatures parlaient… Qu'a dit le percnoptère ? Tu me l'as déjà répété… Que s'il ne revient…
– Le percnoptère a dit : "Si je ne reviens avant mars, sachez, ô bonnes gens, que je suis mort". Ainsi, dès l'automne, cet oiseau migre vers des contrées plus clémentes et ne revient qu'au printemps, lorsque cesse le froid rigoureux.
– Et de quelqu'un qui ne s'exprime pas, on dit qu'il est muet comme le percnoptère. La beauté de cet oiseau blanc est également légendaire.
– Dans les contes de chez nous en effet, la blancheur de cet oiseau a toujours symbolisé la beauté ; mais sa nourriture constituée de charognes ternit son image. Les gens lui opposent toujours l'intrépide faucon qui, malgré la couleur fauve de son plumage, ne se nourrit jamais de cadavres, mais de proies qu'il tue de son propre bec. Et les femmes dignes de ce nom, on les compare à Thanina qui est la femelle légendaire du faucon.
– Tu connais beaucoup de choses, Na Kheloudja. C'est pour ça que j'aime t'accompagner au champ d'où je retourne la tête pleine d'enseignements édifiants.
A mesure qu'elles discutaient ainsi, les deux femmes allaient et venaient dans le vaste champ, s'approchant parfois de la lisière de la forêt pour ramasser du bois mort qu'elles ramenaient par brassées pour l'entasser au pied d'un chêne centenaire. Après avoir fait plusieurs fois ce va-et-vient, elles firent deux fagots sur l'un desquels la vieille alla s'asseoir pour se reposer.
En attendant que sa compagne se soit remise de sa fatigue, Fatima avait repris sa besogne. Elle dévalait jusqu'à la lisière inférieure du champ pour revenir les bras chargés de bois sec. Malgré les appels de Kheloudja la sommant de se reposer, la jeune femme activait toujours et pendant un bon laps de temps, son altière silhouette déambula le long de ce terrain déclive. Puis la dernière brassée de bois entassée contre l'antique chêne, Fatima dit à la vieille :
– Du moment que nous avons parlé de bruyère, je vais en ramasser quelques rameaux qui nous serviront à allumer le feu pour les cuissons.
Aussitôt, la jeune femme dévala jusqu'au milieu du terrain avant de bifurquer à droite, vers la lisière bordant une vaste étendue de maquis. Lorsqu'elle se retrouva face à ce rempart végétal, elle entreprit de glaner çà et là un morceau de bruyère sèche pour en faire un petit fagot. Puis à un moment où elle se baissa pour extraire du maquis un autre rameau sec et touffu, son geste se figea brusquement.
Devant elle, un homme assis à même la terre la regardait, dissimulé entre deux bosquets. Son turban défait laissait apparaître ses cheveux châtains ébouriffés ; et une plaie au front, ainsi que quelques ecchymoses à la face lui conféraient une mine patibulaire. Le bas de son pantalon relevé jusqu'au genou laissait apparaître une jambe maculée de sang coagulé. Lorsqu'il vit la jeune femme, le blessé esquissa le geste de se lever, tandis que celle-ci poussa un cri perçant avant de reculer horrifiée. Sur-le-champ, elle prit ses jambes à son cou tout en appelant dans son affolement : "Na Kheloudja ! … Na Kheloudja ! …".
Malgré son effroi, Fatima jeta un regard en arrière pour s'assurer que l'homme n'était pas à ses trousses. Elle vit que ce dernier s'était débusqué du rideau végétal pour avancer dans sa direction, mais sa jambe semblant paralysée l'empêchait de marcher. Il cria à l'intention de cette femme courant à toute vitesse :
– Hé ! … Arrête ! … Aide-moi, je suis blessé !
La jeune femme s'arrêta au moment où elle se trouva face à la vieille qui avait accouru, alertée par les cris de Fatima qui alla se jeter dans ses bras tout en parlant :
– Na Kheloudja ! … Na Kheloudja ! … Il y a un homme là-bas… Il était caché dans les fourrés… Le voilà ! …
La vieille regarda en direction du blessé qui avançait péniblement, et dont l'incapacité rassura les deux femmes. Fatima sentit sa frayeur se dissiper, tandis que l'étranger leur dit :
– Je suis blessé… Et à bout de forces… J'ai passé la nuit dans la forêt. Aidez-moi ! … Mon pied saigne encore.
– Il ne parle pas notre langue, fit la vieille. Que dit-il ? Je n'arrive pas à saisir !
– Quoique difficilement, je comprends sa langue. J'en ai encore gardé le souvenir depuis mon enfance.
– Tu as vécu si longtemps parmi nous que j'oublie parfois tes origines. Et que dit cet homme ? Traduis pour que je comprenne.
– Il dit qu'il est blessé et sollicite notre aide.
Les deux femmes s'approchèrent du blessé qui s'assit sur son séant, la jambe droite tendue. La vieille examina la plaie de laquelle le sang coulait de nouveau.

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