LE Vieil homme sans voix
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Description

«Dans mon lit, tout semble m’assaillir en même temps. Le silence général qui accentue l’enfermement de mon mutisme, les propos de Gus sur la vie. Je réfléchis à ma relation avec mes trois ex-épouses. En donnant les rênes de mon entreprise à mon fils, je ne représente plus un si grand intérêt. Vont-elles continuer à me fréquenter ? La vraie question est pourquoi voudrais-je qu’elles me fréquentent ? Puis, il y a le rendez-vous que j’ai chez l’avocat demain en compagnie de Maryse. Earl est censé nous rejoindre. J’ai l’impression qu’au lever du jour, je ne serai plus moi. Je serai un homme condamné à vivre sans titre. Retraité ne veut pourtant pas dire la fin d’une vie. Pour certains, c’est le début de quelque chose de plus exaltant.»

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895977445
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE VIEIL HOMME SANS VOIX
DU MÊME AUTEUR
Le bonheur est un parfum sans nom Ottawa, David, 2017.
Pour l’amour de Dimitri Ottawa, David, 2015.
Un ancien d’Afrique Ottawa, Vermillon, 2014.
Le complexe de Trafalgar Ottawa, Vermillon, 2012.
Le soixantième parallèle Ottawa, Vermillon, 2010.
Un passage vers l’Occident Ottawa, Vermillon, 2007.
Ce pays qui est le mien Ottawa, Vermillon, 2003.
Toronto, je t’aime Ottawa, Vermillon, 2000. Prix Trillium 2000.
Didier Leclair
Le vieil homme sans voix
ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Le vieil homme sans voix / Didier Leclair.
Noms : Leclair, Didier, auteur.
Collections : Indociles.
Description : Mention de collection : Indociles
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20190182873 | Canadiana (livre numérique) 20190182903 | ISBN 9782895977179 (couverture souple) | ISBN 9782895977438 (PDF) | ISBN 9782895977445 (EPUB)
Classification : LCC PS8573.E3385 V54 2019 | CDD C843/.6— dc23

Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-695-3339 | Télécopieur : 613-695-3334 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2019

Nous remercions le Gouvernement du Canada, le Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts de l’Ontario et la Ville d’Ottawa pour leur appui à nos activités d’édition.
À ma grande sœur, Laurence
Bon anniversaire, Wes
Le problème est que j’ai terriblement aimé. Tout est si compliqué quand on aime. J’admire les gens qui ouvrent leur amour comme un robinet et referment l’eau quand ils veulent. Ils ont un filtre sentimental qui empêche tout autre amour de pénétrer. Dans certains milieux distingués, on appelle ça de la conscience morale ou, pire, une haute idée de soi. Les années sont passées, des décennies entières, et chaque nouvelle ride tire un trait de plus sur une histoire que je n’ai jamais vécue. Une histoire d’amour unique et sans pareil.
La vérité est qu’une histoire d’amour ne se vit pas. Elle se survit. Et moi, je n’ai jamais pu accepter de raccommoder pour faire plus long, plus ample, plus chaud. J’ai couru derrière le neuf. Toujours et encore. L’odeur du neuf, c’est enivrant. Pourtant j’aurais donné toute ma fortune pour connaître l’amour qui dure, celui où le cœur est rafistolé de fils d’or et qui étincelle dans la plus noire des nuits de la vie.
Je dois tout de suite vous dire que je suis vieux. J’ai quatre-vingts ans aujourd’hui et mes trois ex-épouses sont là, dans ma chambre située dans un établissement pour personnes âgées. Elles sont officiellement venues me souhaiter longue vie, mais en vérité, elles prient chaque soir pour que ce soit mon dernier. Non, ce n’est pas la haine qui les habite. Je récuse ce mot qu’on met à toutes les sauces. C’est le besoin d’être plus riches, plus libres de s’encanailler avec qui elles veulent. Maryse Laframboise, que je considère presque comme ma fille adoptive, m’a dit que ce sont des « cougars ». Ne me demandez pas pourquoi les femmes riches et voraces de jeunes étalons sont surnommées d’après un félin. C’est vorace, un cougar, mais pas très séduisant quand il vous saute dessus.
De vous à moi, je ne suis pas seulement confiné dans cet immeuble pour retraités. Je ne parle plus depuis quatre ans. Oh, ne vous apitoyez pas sur moi. La capacité de parler est surestimée. On devrait inventer autre chose. Quand on parle, on n’écoute pas. Depuis que ce phénomène s’est produit, j’entends bien plus. Surtout ce que je ne devrais pas entendre.
Tout a commencé par un choix délibéré de vivre le deuil de ma sœur. Je me suis enfermé dans un silence plein de tristesse et peu à peu ce silence s’est transformé en mutisme total. Quand j’ai tenté de retrouver la parole, juste pour essayer, c’était trop tard. Parler me sembla trop laborieux. Il faut remuer les lèvres, articuler et varier son intonation. J’ai alors abandonné l’idée de me convaincre de retrouver la parole. Je n’ai le goût de discuter avec personne de toute façon.
La rumeur dans ma famille et même parmi le personnel de la maison de retraite est que je suis en train de perdre l’ouïe également. Si vous voulez savoir, j’ai une oreille sélective. Quand ce qu’on me dit ne m’intéresse pas, je ne réagis pas. Quant à ma perte de poids, c’est trompeur. Je souffre d’insuffisance rénale et les repas qu’on me donne ici sont tout simplement indigestes. Manger sans sel, c’est comme nager dans une baignoire. Vous n’allez pas loin, mais vous ne vous noyez pas. Plus d’alcool, de jus de fruits. Je mange des pommes de terre si bouillies qu’elles en perdent leur goût initial. Plus de beurre, de friture. Du poisson sec ou de la viande sans épices. Mes assiettes sont principalement des plats cuits à la vapeur. Dois-je poursuivre la description de mes mets quotidiens ? Non. Voilà, la raison de ma perte de poids.
Marian, mon ex-première épouse, a soixante-dix ans. Elle relève une mèche de cheveux blonds qui cache des yeux trop fardés et me tend une tartine de pain sans sel avec de la confiture, ultime gâterie tolérée, car elle a un faible taux en phosphore d’après mon médecin et ami Timothy Miller. Je me laisse dorloter puisque c’est mon anniversaire. J’avale et lui souris pour tout remerciement.
— Earl est en route. Il est en retard à cause du trafic. Il va passer avec Johnny. Tu sais que son fils a dix-sept ans ? Tu en veux encore ?
Je ne réagis pas et elle conclut que je n’ai pas compris. Marian répète lentement et à haute voix tout en indiquant le plateau de tartines fades et quelques biscuits ternes qui sont sur la table de ma chambre. C’est davantage un studio qu’une chambre, avec un réchaud, un mini-frigo et un lavabo que je n’utilise pas souvent. Je secoue la tête pour dire que j’en ai eu assez et Carmen vient à ma rescousse. C’est ma deuxième ex-épouse. Un ancien top modèle de cinquante-cinq ans qui vit à Manhattan et passe de temps à autre à Toronto pour s’assurer que je ne lui coupe pas les vivres. Nous n’avons pas eu d’enfants ensemble et elle avait signé un contrat prénuptial avec moi.
— Il a eu sa dialyse ce matin, tu sais. Il est épuisé. Je crois qu’il faudra qu’on le laisse se reposer bientôt.
Marian n’aime pas ce commentaire. Elle réplique immédiatement.
— Il va très bien ! De toute façon, mon fils est en route, avec Johnny, son petit-fils. Il voudra les voir. Je suis sûre que c’est difficile que tu comprennes ça.
Carmen préfère ne rien ajouter. Elle me caresse le front et retourne à la fenêtre de ma chambre pour admirer le paysage et je savoure la vue de son dos si effilé et droit. Elle met mon argent à bonne contribution puisqu’elle reste svelte et pleine d’énergie.
Paola sort des toilettes après avoir tiré la chasse. C’est ma dernière ex-femme. Cette Italienne est arrivée à Toronto dans un programme culturel permettant aux jeunes étrangers de vivre dans une famille d’accueil. Earl avait ravi son cœur, mais je réussis à la détourner de mon fils. Oui, je sais que je n’aurais pas dû. C’est immoral. Être millionnaire aussi, mais personne ne m’en empêche. Je n’ai violé personne et elle avait vingt-neuf ans. Si Earl n’a pas été capable de séduire cette jeune Italienne quand son mariage battait de l’aile, je ne vais pas m’excuser pour ses piètres prestations de séducteur. Il est moins riche que moi, c’est vrai. Paola a su faire la multiplication et nous avons passé notre lune de miel à Venise. À soixante-dix ans, je venais de gagner le gros lot. Cinq ans plus tard, tout était fini. Heureusement qu’elle avait signé un contrat de mariage qui limitait sa pension alimentaire en cas de divorce. Elle dépend de ma générosité, sinon j’aurais été ruiné très rapidement avec trois ex-épouses.
— Mon pauvre chou, tu as trop chaud !
Paola parle avec un petit accent italien si séducteur que je voudrais l’inviter à me voir plus souvent pour l’entendre. Elle vit à Los Angeles et ses voisins de quartier ont tous les meilleurs chirurgiens esthétiques de la côte Ouest et une étoile avec leur nom sur Hollywood Boulevard.
Elle tire mes draps et parle fort pour que je comprenne. Son intention est de me faire marcher jusqu’à mon fauteuil au coin de la pièce. Fauteuil qui me soulage du gonflement de mes pieds dû à mon hypertension artérielle.
— Tu n’y penses pas, petite, dit Marian en la regardant droit dans les yeux. Il a des œdèmes aux chevilles. Laisse-le se reposer.
— Arrête de m’appeler « petite ». J’aurai bientôt quarante ans ! Wesley a besoin d’un peu d’air. Je vais juste l’aider à s’asseoir près du balcon. C’est une belle journée, il va pouvoir regarder les autres pensionnaires se promener sur la pelouse dehors.
Carmen décide de l’aider et rapproche le fauteuil du balcon afin que j’aie moins d’efforts à fournir. J’accepte volontiers sa proposition et sors du lit avec une certaine aisance. C’est poser mes pieds enflés sur le sol qui me demande plus de lenteur. Affaibli par la dialyse, je fais quelques grimaces pour me lever. L’Italienne et le mannequin me prennent chacune un bras et je m’appuie davantage sur Carmen qui a presque ma taille. Une fois assis, je regarde la mine sceptique de Marian. Elle secoue la tête, agacée, et décide de téléphoner à Earl pour savoir quand il arrivera.
Comment guérit-on d’une plaie émotionnelle ?
J’ai arrêté de parler après un choc émotionnel. C’était la disparition de ma grande sœur, Laurie. J’avais retrouvé sa trace après plus de vingt ans de silence. Ce fut une enfant exubérante et rebelle. Elle était grassouillette et, à l’école primaire, je la défendais des garçons qui se moquaient d’elle. Je parle de la fin des années quarante. Toronto n’était pas tendre avec ses immigrants. Les filatures regorgeaient de Juifs rescapés de l’Holocauste qui cousaient à longueur de journée dans les vieux immeubles de brique brune près du boulevard Lakeshore. Nous étions enfants d’immigrants. Un père polonais qui conduisait un taxi et qui a rencontré ma mère, juive slovène, couturière d’usine, dans une festivité pour Européens de l’Est. Même nés ici, on subissait souvent les quolibets des « Anglos », les Anglo-Saxons.
Laurie a quitté la maison à dix-huit ans, dégoûtée par l’atmosphère qui y régnait. Mon père, trop autoritaire, ne nous épargnait pas ses colères. On se croyait dans un camp militaire et je découvris bien plus tard que son père à lui fut enrôlé dans la Wehrmacht comme auxiliaire volontaire. Mon grand-père revint amputé d’une jambe et dirigea sa nombreuse progéniture d’une façon martiale. Ma mère, tendre et sensible, n’avait jamais osé s’interposer pour éviter de subir son courroux.
À l’âge de vingt ans, Laurie a épousé un jeune pasteur albertain rencontré dans une église protestante torontoise, William Irving. Il avait dix ans de plus qu’elle. Il remplaçait un collègue pour quelques mois dans un quartier à forte population slave. Plus tard, il devint évangéliste en Afrique dans les années cinquante. Laurie partit avec lui en Rhodésie du Sud où ils se consacrèrent à l’enseignement religieux auprès des populations locales et à la traduction de la Bible en langue vernaculaire. Nous échangeâmes quelques lettres. mais elle allait de village en village pour porter la Bonne Parole et, après un an de correspondance, je perdis sa trace.
Laurie revint deux fois au Canada. La première fois fut pour mon premier mariage à la fin des années cinquante. Elle resta une semaine. La seconde fut en 1980, quand la Rhodésie du Sud, rebaptisée Zimbabwe, devint indépendante. Je la vis brièvement à l’aéroport Pearson, elle attendait sa correspondance pour l’Alberta avec son mari affaibli par une maladie qui s’avéra, à la longue, incurable. Ma sœur était soulagée d’être de retour au Canada, car William avait aidé clandestinement les Africains à obtenir leur indépendance et Laurie craignait des représailles de la communauté blanche. Le seul regret fut la décision de son fils de rester au Zimbabwe. Contrairement à ses parents, Harold milita contre l’indépendance et pour le maintien du pouvoir blanc. Il était journaliste et écrivait des essais politiques controversés. Malgré sa défaite contre les indépendantistes africains, Harold resta en Afrique. Son journal demeurait très populaire dans la communauté blanche.
Quand je vis Laurie, elle n’avait pas beaucoup changé, elle était toujours ronde. À son arrivée, elle prit mon visage entre ses mains comme elle faisait quand je me cachais derrière la commode de ma chambre après qu’elle eut tenu tête à mon père pour une faute que j’avais commise.
Je lui donnai mon adresse ainsi que mon numéro de téléphone et ma sœur promit de me contacter une fois installée à Calgary. Laurie était impressionnée par ma réussite financière et je proposai de m’occuper des frais de soins de santé de son mari, mais elle me répondit que sa congrégation religieuse s’en occupait déjà. La maladie du pasteur la contraignit à rester à ses côtés et j’eus peu d’occasions de la revoir. Je me rendis à Calgary à quelques reprises et nous passâmes des moments ensemble, même s’ils étaient entrecoupés par les soins à donner à William. Nous nous écrivions régulièrement. Il tint dix ans de plus et son décès fut difficile pour elle. Laurie s’enferma un an dans un couvent qui n’acceptait pas les visites.
En 1992, je reçus un coup de fil où elle m’annonçait qu’elle allait quitter le couvent pour se rendre au Zimbabwe, car son fils était en prison. Il était accusé de préparer une insurrection de la minorité blanche. Une perquisition chez lui avait mis à jour des documents compromettants entre son fils et certains activistes partisans de l’apartheid. Elle tint à me dire que tout cela était faux et que son fils allait être innocenté rapidement.
Une fois sur place, ma sœur m’envoya une lettre.
Wes, mon frère adoré,
J’ai r éussi à déjouer le policier posté devant ma maison en vente pour confier cette lettre à un vieil ami de William qui retourne dans sa Suisse natale après vingt ans comme professeur de théologie.
Mon fils a retrouvé le moral grâce à ma présence et j’ai trouvé un excellent avocat que j’embaucherai dès que ma maison sera vendue. Je ne veux pas que tu te fasses de soucis pour moi. Surtout ne viens pas à mon secours, car la présence d’un riche étranger mettrait de l’huile sur le feu. J’ai vécu assez longtemps en Afrique pour savoir que ce sont des gens fiers qui négocient mieux quand on ne les met pas devant un fait accompli.
Si tu n’entends pas parler de moi pendant quelques années, sois sans inquiétude. Ce silence a pour but d’éviter une lourde peine de prison à Harold. Je crains en effet que si les médias internationaux s’accaparent de son cas, il finira avec une sentence à vie sans espoir de libération conditionnelle.
Ces derniers jours, j’ai craint de te voir devant ma porte, valise en main. Je sais à quel point tu peux t’inquiéter même sans me l’avouer. Les difficultés d’Harold ne sont pas insurmontables. Bien au contraire, j’entrevois déjà une solution, mais ce serait risqué de t’expliquer.
Je ne réclame aucun sou de toi afin de t’éviter l’embarras d’aider quelqu’un qu’on accuse d’être partisan de l’apartheid. Même si je crois à l’innocence d’Harold, il est vrai qu’il y a ces articles controversés. Il faudra que je t’explique de vive voix ses motivations. Mais si tu tombes sur ces articles, ne le juge pas avant de m’avoir entendue.
En attendant mon retour, prends soin de toi et n’oublie pas que je suis fière de toi.
Ta sœur qui t’embrasse, Laurie.

Je n’ai plus entendu parler d’elle pendant vingt-cinq ans.
J’ai bien essayé de la retrouver en contactant l’ambassade du Canada au Zimbabwe, mais les employés n’avaient aucune nouvelle. Ils m’ont référé au ministère de l’Intérieur zimbabwéen, qui la cherchait aussi. D’après le fonctionnaire que j’eus au bout du fil, ils voulaient lui poser des questions de routine qui n’avaient rien à voir avec Harold, son fils. Si jamais j’obtenais de ses nouvelles, je devais les contacter. Bien sûr, je ne l’aurais jamais fait. Mais je promis de les appeler.
C’était comme si Laurie avait disparu de la surface de la Terre. Il m’arrivait certaines nuits, stressé par ce manque de nouvelles, de faire des cauchemars. J’imaginais Laurie happée par une jungle aux arbres carnivores sous une pluie tropicale. Je ne pouvais l’extraire de cette faune affamée. Elle tendait la main et la mienne se refermait sur du vide comme si elle était transparente. Je me réveillais toujours en lâchant un cri de détresse. Les cauchemars ont fini par cesser d’eux-mêmes, mais pas le sentiment de vide dans mon cœur.
Je suis tombé un jour sur un documentaire à la télé qui parlait des personnes qui disparaissent à jamais. Je pus constater que ce phénomène n’était pas rare. Des milliers de personnes se volatilisent chaque année dans la plupart des pays. Ce sont des disparitions qui restent non élucidées à jamais. Ce documentaire m’ouvrit les yeux sur la possibilité de ne jamais retrouver Laurie. J’ai tenté d’accepter cette fin funeste et mystérieuse sans y parvenir. L’espoir s’immisce dans le cœur comme l’infime lueur sous la porte d’une geôle.
Ensuite, quand mes ennuis de santé débutèrent, juste après mon divorce de Paola, à soixante-seize ans, j’eus la brillante idée d’engager un détective privé, appelé Pete Macomber, pour retrouver les traces de ma sœur. J’étais conscient que l’individu, un professionnel ayant travaillé longtemps dans la police, pouvait revenir avec le certificat de décès de Laurie et un plan indiquant l’endroit où elle était enterrée. Mais cela devait être fait. Je devais savoir ce qu’était devenue ma sœur. Je lui donnai toutes les informations à ma disposition. Il retrouva la veuve d’Harold à Pretoria, en Afrique du Sud, après deux ans d’enquête. Harold et elle n’ont jamais eu d’enfant. Au début, elle refusa de lui parler, prétextant qu’elle avait encore de la famille au Zimbabwe et que ses révélations pouvaient mettre leur vie en danger.
Le détective ne se laissa pas décourager par son manque de coopération. Pete Macomber persista et après plusieurs visites inopinées et des coups de fil fréquents, Samantha Irving finit par parler.
Avant son exil, mon neveu avait été torturé en prison, puis il s’évada en Afrique du Sud. Il vécut sous un faux nom comme propriétaire de ranch dans une zone semi-désertique et mourut en 2000 d’un accident d’avion, un bi-moteur qu’il pilotait pour surveiller son bétail quand il s’égarait. Selon Samantha, la mort de son mari demeure suspecte, car les services secrets zimbabwéens avaient retrouvé sa trace en Afrique du Sud.
Pour ma part, j’ignorais tout de l’exil de mon neveu. Je n’avais d’ailleurs jamais appris son accident mortel.
D’après l’enquête de Pete Macomber, ma sœur fut emprisonnée une semaine après l’évasion d’Harold. Les autorités l’ont accusée d’avoir aidé son fils en soudoyant ses geôliers. Le détective me présenta une attestation du consulat canadien au Zimbabwe prouvant que des services juridiques lui avaient été offerts. Services juridiques que Laurie refusa, soutenant qu’elle n’avait rien à se reprocher. On la libéra sous caution sept jours après son incarcération pour attendre son procès. Ce procès n’eut jamais lieu, car elle s’est évanoui dans la nature. Personne ne sait où elle se trouve depuis.
D’après Pete, son nom figure toujours sur la liste des fugitifs recherchés par les autorités du Zimbabwe.

Quelquefois, j’ai l’impression que l’Afrique m’a volé ma sœur. Pourquoi était-ce si difficile de la retrouver ? Je l’imagine de temps à autre dans un village africain en train de mourir de malaria, incapable de formuler une seule phrase cohérente à cause d’une fièvre sans relâche. D’autres fois, je suis persuadé qu’on l’a kidnappée pour la torturer afin qu’elle admette sa culpabilité avant de l’enterrer en secret. Ou bien est-elle de retour dans un couvent albertain qui refuse tout contact avec l’extérieur ? Aucune trace de son nom dans les recherches du détective au Canada. Qu’est-ce que cela signifie exactement ? C’est cette incapacité de répondre à toutes ces questions qui me plongea dans un silence prolongé qui devint un mutisme total.
Je refusais de parler pour vivre une forme de deuil. Je m’emmurai dans ma tête en espérant ressortir guéri de la perte de Laurie. Comme si on pouvait guérir des plaies que la mort nous inflige. J’espérais me taire pour quelques jours et ça s’est prolongé plusieurs semaines. Ensuite, il m’a fallu des mois pour dire un mot ou deux. Ce constat ne me chagrina pas. Je fis quelques recherches personnelles pour connaître les raisons de mon état et découvris qu’il s’agissait d’une maladie psychopathologique. Ce trouble de la parole était dû à un événement traumatisant. Selon les renseignements que j’obtins, la disparition d’un être cher en fait partie.
Au lieu de me battre pour récupérer ma capacité verbale, je décidai de ne faire aucun effort et d’accepter mon sort. Maintenant, je ne suis capable que de hocher la tête ou de la secouer pour répondre à mes interlocuteurs.
Au début, tous mes proches crurent à un mutisme passager. Mes ex-épouses, à l’exception de Marian, ont facilement accepté la situation. Elles ne vivaient pas près de moi. Elles n’avaient pas à constater chaque jour mon air impassible et mon silence perpétuel. De plus, ce qui importait pour elles était ma générosité et celle-ci n’avait pas cessé. Marian, par contre, fut celle qui m’obligea à essayer de parler à nouveau. Après avoir constaté mes difficultés d’articulation, elle alerta mon fils. Earl contacta mon médecin, Timothy Miller.
Il ne découvrit aucune cause bactérienne et aucun antécédent cardio-vasculaire justifiant une telle perte de la parole. Quand Maryse, au courant de mes recherches pour retrouver ma sœur, expliqua à Timothy que j’étais convaincu qu’elle était morte, il conclut, après un examen complet, que mon incapacité verbale était due à un choc émotionnel. Nous étions donc d’accord sur le diagnostic. Il ordonna de la psychothérapie pour remédier à mon mutisme, mais il fallait que je prenne un peu plus de poids d’abord. Quant à moi, je ne suis pas pressé de parler. Mon entourage ne m’inspire pas, sauf Maryse peut-être. Cependant, je ne la vois pas assez souvent pour ressentir l’urgence de retrouver ma voix.
Comment guérit-on d’une plaie émotionnelle ? Ça fait quatre ans que je vis emmuré dans ma tête et je m’y suis habitué. On a beaucoup plus que cinq sens. On doit en avoir le double. Par exemple, j’ai le don de savoir quand on parle de moi dans mon dos. Ou encore quand la directrice de la maison de retraite a une mauvaise nouvelle à nous annoncer. Avant mon mutisme, j’en étais incapable.
Si Laurie me manque à ce point, c’est parce que je n’étais pas fait pour vivre si loin d’elle. Je me souviens d’une anecdote qui m’est revenue depuis que je ne parle plus. Je devais avoir cinq ans et c’était mon premier jour de classe. Je tombai malade, une diarrhée en pleine récréation. Des gamins et des fillettes formèrent un cercle autour de moi, riant de ma culotte tachée. C’était la fin du printemps et nous étions peu couverts. Le cercle s’agrandit, les moqueries et les doigts pointés se multiplièrent. Puis, Laurie apparut de nulle part. Elle me prit gentiment par la main et m’emmena aux toilettes et s’occupa de me nettoyer sans me faire le moindre reproche. Un sourire tendre aux lèvres et dans ses affaires, un short un peu grand qu’elle utilisait pour la natation après les classes.
Ce souvenir, je l’ai retrouvé parce que je passe des journées à l’intérieur de ma tête. Il était là tout ce temps sans que je m’en rende compte. Quand je vivais à l’extérieur de ma tête, à courir les jupons et à collectionner les voitures rutilantes, j’étais moins riche qu’aujourd’hui. Que voulez-vous que je fasse à quatre-vingts ans d’une Porsche dernier cri ? D’une blonde à la peau satinée et au derrière rebondi ? Rien. Par contre, dans ma tête, je circule dans le clair-obscur de ma vie à la recherche de perles à la valeur inestimable. Je trouve de temps à autre des souvenirs qui illuminent mes jours d’un soleil qu’aucun de mes proches ne connaîtra, trop obsédés par l’envie de dilapider ma fortune. Finalement, la vraie fortune est au fond de soi.
Earl est arrivé pour mon anniversaire
Au moment où j’admire par ma fenêtre les ombrelles stylisées des deux femmes assises avec leur mère près d’une fontaine décorative, on me tire par le coude.
— Pourquoi tu le ramènes vers l’intérieur de cette façon ? Tu vois pas qu’il a besoin d’un peu de soleil ? demande Carmen d’un ton véhément.
Paola agrippe mon coude fermement alors que Marian essaye de dégager sa main pour que je rejoigne le petit bureau dans ma chambre.
— Petite, t’as pas d’enfant. Carmen, non plus. Vous ne pouvez pas comprendre. Mon fils Earl est arrivé et il veut voir son père.
Paola lâche un juron en italien et refuse catégoriquement de me laisser. Je ne peux me retourner pour vérifier la tête de mon fils devant ce crêpage de chignon, mais il doit rire sous cape. Il n’a jamais digéré que je lui aie piqué la belle Italienne. Il y a quatre ans de cela, j’aurais levé le ton et tout serait rentré dans l’ordre. Malheureusement Earl n’est pas fait du même bois que moi. C’est un mou.
— Ne t’énerve pas, commente Carmen, un magazine de mode au bout du bras. Je crois que Wesley a pris assez de soleil comme ça. Comme il ne parle plus, il ne va jamais nous le dire, ajoute-t-elle, se croyant drôle.
Le commentaire garde tout le monde dans la pièce dans un silence gêné. Carmen me prend par la main et annonce comme si je ne le savais pas encore :
— Regarde, Wesley, Earl est venu te voir. Et il est avec son fils. Comme tu en as de la chance !
Mon fils m’observe silencieusement. Il est assis les jambes croisées dans mon fauteuil capitonné. Earl se lève et prend son fils par les épaules. Ils ont désormais la même taille, près de six pieds.
— Comment vas-tu, papa ? Regarde qui a décidé de venir te voir. C’est Johnny ! Il est grand maintenant, hein ?
Johnny est un gringalet pâle comme la mort, adepte de la mode gothique. Il est vêtu de noir, chausse des brodequins à talons cloutés, porte un anneau dans une narine. Il a un tatouage de dragon sur l’avant-bras et son regard en dit long sur ce qu’il a dû fumer avant de venir. Personne ne sait qu’il vient me voir quelquefois, seul ou avec un copain.
— Salut !
Sa voix est basse et il esquisse un sourire de politesse.
— Alors, toujours enfermé dans ta chambre ? Je vais dire à Emma de t’emmener te promener avant l’heure du souper. Au prix qu’on paye pour tes soins, c’est la moindre des choses, fait remarquer Earl.
Il ne paie rien, le charlatan. Je m’acquitte moi-même de mes frais, du moins avec l’aide de Maryse. Mon argent est mis en fiducie et elle le gère avec deux experts-comptables qualifiés dans la gestion de fortune.
Mon petit-fils va sur la terrasse admirer le paysage et sa grand-mère Marian le suit pour lui tirer les vers du nez sur ce qu’il va faire après l’école secondaire. Paola est allée aux toilettes se refaire une beauté.
Carmen me propose de réchauffer mon thé et j’acquiesce de la tête. Elle se dirige vers la cuisinette pour faire chauffer de l’eau. Earl et moi observons son déhanchement avec délectation. Puis, mon fils aborde son sujet de prédilection : la succession.
— Il faut que tu me donnes un droit total de gestion de la compagnie. La concurrence est féroce. J’ai besoin de plus de pouvoir pour contrôler le conseil d’administration.
J’ai envie de lui rappeler que nous sommes une firme d’experts-comptables et que nous ne vendons ni voitures, ni téléphones cellulaires, encore moins des commodités de consommation. Nous vendons notre savoir de gestion d’entreprise. Notre savoir n’a pas besoin d’être à la mode, il doit être efficace. Mais je préfère hocher la tête sans plus. Quand j’avais encore la capacité de parler, j’ai usé ma salive sans réussir à le convaincre qu’il devienne meilleur gestionnaire avant de se soucier de conquérir d’autres marchés.
Je sais exactement ce qui va suivre. Il va sortir l’argument des nouveaux concurrents venus d’Asie.
— La Chine et son milliard de population, c’est un superbe marché. Je dois m’y rendre dans quelques mois pour convaincre des gens d’affaires de représenter notre firme.
Carmen revient avec le thé et Earl cesse de m’enquiquiner. Il parlait si fort que même Marian et Johnny ont dû l’entendre. Mon ex-deuxième épouse utilise un gobelet spécial de cent millilitres. C’est un ordre d’Emma, une des infirmières de l’établissement. J’ai droit à environ un litre par jour. Bien sûr, je triche de temps à autre, mais je ne conseille ça à personne, car la dialyse dure plus longtemps quand on triche. Le thé n’a ni sucre, ni lait. Fade. Johnny revient au salon, accompagné de sa grand-mère.
— On s’en va bientôt ?
Son père ne lui répond pas et c’est Carmen qui décide de lui demander ses goûts en musique. Je prends une gorgée de mon thé tout en entendant Marian se plaindre auprès de mon fils.
— Johnny me dit qu’il lit Mein Kampf . C’est vrai ?
— Oui, maman. Mais ça va lui passer. Il est fasciné par Hitler. Bon, c’est de son âge. Moi, c’était Mahatma Gandhi.
— C’est pas pareil. Faut le surveiller. Il m’inquiète, ton fils.
— Il veut aller dans une école de musique à Chicago. Très cher. Pour ça, il me faudrait une hausse de salaire. Tu peux en glisser un mot à papa pour qu’il donne l’autorisation à Maryse ?
— Glisser un mot ? Faut pratiquement un haut-parleur pour qu’il t’entende. Son cas s’aggrave.
Paola revient le maquillage refait et prête à faire oublier l’incident avec Marian. Elle embrasse Earl sur la joue et dit :
— Tu n’as pas changé.
— Ça fait moins d’un an que tu ne l’as pas revu. Tu penses pas que tu exagères un peu ? commente Marian en tournant les talons.
La porte de ma chambre s’ouvre et c’est Emma qui a un message pour moi. Maryse viendra plus tard pour me souhaiter bon anniversaire. L’infirmière, une matrone à la voix forte et aux yeux de lynx, a trouvé plus tôt une canette de bière que Carmen avait placée dans mes couvertures en souvenir de ma passion pour la Heineken. Depuis, elle foudroie l’ex-mannequin d’un regard si froid que j’en ai moi-même la chair de poule.
— Je vous annonce à tous que, dans dix minutes, il faudra laisser Wesley se reposer.
— Mais vous n’avez pas d’ordre à nous donner, rétorque Carmen.
— Il a eu sa dialyse ce matin. C’est exténuant. Vous devrez partir. Désolée.
— Moi, je viens expressément de Los Angeles pour son anniversaire et…
— Et moi, de New York ! interrompt Carmen.
— Pas d’exception, malheureusement. Ordre du médecin.
Paola se précipite aux pieds de mon fauteuil pour arranger la couverture, me fait un grand sourire et se penche au creux de mon oreille.
— Wesley, merci de continuer à veiller sur moi à Los Angeles. La vie est si chère là-bas. Entre courir les auditions et prendre des photos professionnelles pour mon agent, j’ai juste assez de sous pour maintenir ma garde-robe. Mais je te promets que je n’aurai plus besoin de ton aide bientôt.
Elle se lève et annonce qu’elle doit partir.
— Je repasse demain, ce sera plus calme. Bon anniversaire encore. Ciao !
La jeune femme sort rapidement et Carmen prend sa place près de moi.
— Je ne sais pas ce qu’elle t’a dit, cette petite chipie, mais n’y crois pas. Une copine qui vit à L.A. me dit que c’est la reine du porno. Ton fric sert à gérer sa propre petite production, payer son caméraman et faire ses tests de VIH toutes les deux semaines. Tu devrais carrément lui couper les vivres. C’est une petite garce.
Pourquoi la plus belle de mes ex-épouses est la plus perfide ? Elle vient de la banlieue de Windsor, Ontario. Une fille de courtier de casino et de femme de chambre, tous les deux d’origine colombienne. Sa beauté et son sens vestimentaire l’ont sauvée de la misère dans laquelle croupit encore son frère. C’est pourtant cette langue aussi tranchante que le couteau d’une traîtresse qui m’a attiré vers elle. Comme bien des félins face à leurs dompteurs, Carmen s’est toujours soumise à moi, hormis des grognements ici et là. Mais je n’ai jamais douté que, si elle avait trouvé un homme plus riche, elle aurait utilisé son venin pour me nuire et convolé en justes noces avec le nouveau riche.
— Carmen, t’as fini tes médisances ?
Earl se tient devant elle, les bras croisés.
— Mon cher ami, tu peux l’avoir, j’ai fini. Je repasserai. J’ai un défilé de mode à voir au centre-ville.
— Ah ? Joindre l’utile à l’agréable, réplique Earl.
— Je me demande aux frais de qui ? Tu travailles ? demande Marian qui ne peut pas résister.
— Quelle question ! Bien sûr ! Contrat prénuptial oblige. Par contre, je ne comprends pas comment tu peux encore vivre à ses crochets. T’as eu la moitié de sa fortune après votre divorce, non ?
Earl arrête sa mère juste au moment où elle allait s’approcher de Carmen, les yeux révulsés.
— Ça ne te regarde pas, petite salope !
Carmen n’attend pas son reste et tourne les talons, un sourire narquois.
— Ok, papa, nous, on s’en va aussi. On bavardera plus longtemps une autre fois. J’emmène maman avec moi. Bon anniversaire encore et n’oublie pas de dire un mot pour moi à Maryse, hein ! Johnny ? Tu viens ?
Mon petit-fils, assis confortablement dans mon fauteuil préféré, joue à un jeu vidéo sur son cellulaire. Ravi de quitter les lieux, il ne se fait pas prier. Je souris à tout le monde et une fois qu’ils sont partis, je retourne lentement me coucher dans mon lit. La dialyse n’était pas aussi fatigante que la visite.
J’ai à peine le temps de m’installer confortablement et sortir le journal d’aujourd’hui que Marian est de retour.
— Excuse-moi, Wesley…
Elle s’assoit près de moi sur mon lit.
— J’ai vraiment besoin de vacances. Tu peux m’aider ?
Je hoche la tête, sans sourire cette fois, car elle me casse les pieds.
— Je…
— Alors, tu viens ? demande Earl en se penchant la tête en avant vers la pièce.
— Ok ! Ok ! Je t’expliquerai la prochaine fois, dit-elle juste avant de disparaître derrière la porte.
Marian est la seule avec qui j’ai vécu dix ans en couple. Les autres ont partagé cinq ans de ma vie. Les cinq premières années avec Marian furent magnifiques mais les cinq autres, un cauchemar. Elle ne voulait pas me laisser partir et ça augmentait mon besoin de rompre. Je n’étais pas aussi riche qu’aujourd’hui lors de notre séparation. Mais ce n’est pas ça qui l’a ruinée. Ce sont les jeunes apollons qu’elle collectionne. De véritables sangsues qui font semblant de l’aimer. Elle les gâte, satisfait chacune de leurs lubies, les couvre d’or et, un beau matin, ils décident de plier bagage.
Quelquefois sa vulnérabilité me rappelle la mienne, elle va de fontaine en fontaine, mais personne ne peut garantir la qualité de leur eau.
Maryse, une relation filiale
Maryse tient à ce que je me débrouille seul. Alors, muni d’une canne, nous marchons dans le jardin où j’habite, à pas lents et je lui indique mon banc préféré, non loin d’une petite serre de fleurs tropicales. Une fois assis, j’admire le beau parterre fleuri multicolore qui nous entoure. La vue vaut toujours le déplacement. Maryse sait que je n’ai aucun problème d’ouïe, mais nous avons convenu de ne pas ébruiter ce fait. Il m’aide grandement à garder loin les indésirables. Elle parle fort en présence de quiconque qui s’approche de nous.
Je griffonne quelques lignes sur le calepin qui me sert en tout temps et lui montre.
— Ah, oui, belle fin d’après-midi d’été.
C’est une jolie femme qui vient d’avoir cinquante-cinq ans. Dire que je l’ai connue quand elle en avait à peine vingt-cinq. Ma compagnie devait embaucher une secrétaire et Maryse Laframboise, une francophone de l’Est ontarien, fut choisie. Je ne sais pas jusqu’à ce jour pourquoi je n’en ai jamais fait une amante. Une brune, petite, alerte et d’une intelligence indéniable.
Après avoir fait sa connaissance, je savais que je ne tenterais pas de la séduire. Par contre, je voulais la protéger comme si c’était ma fille. Cet instinct paternel, je ne l’explique pas.
Maryse enchaîna les promotions dans mon entreprise et finit par devenir mon bras droit. Elle occupe maintenant un poste supérieur à celui de mon fils. Earl est contraint de négocier avec elle pour les décisions importantes à cause de sa grande influence sur le conseil d’administration.
— J’ai trouvé ça au fond d’un tiroir dans ton ancien bureau. Bon anniversaire, Wesley !
Elle me tend une vieille photo en noir et blanc de Laurie tirant une luge en hiver, avec moi dessus. Elle sourit à l’objectif. C’est ma mère qui a pris ce cliché. Elle aimait nous faire sortir en tout temps pour éviter l’atmosphère lourde à la maison. Laurie avait ce rire contagieux quand elle était loin de mon père. Je me souviens qu’après la luge, nous avions acheté du chocolat chaud. Comme bien des enfants, on essaya de garder notre boisson le plus longtemps possible pour faire durer le plaisir. Mais je renversai ma tasse par mégarde. Au début, elle refusa catégoriquement de partager la sienne. Et puis, voyant mon visage en larmes, elle me laissa finir son chocolat. C’était plus fort qu’elle. Elle ne supportait pas de me voir pleurer.
— Tu sais qu’il ne faut pas jeter l’éponge pour ta sœur.
Elle détecte tout de suite ce que je veux dire en lisant dans mes yeux.
— Oh, je sais qu’elle était aux mains de la justice zimbabwéenne, mais on l’a relâchée. C’est prouvé.

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