Lendemains thaïlandais
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Description

Partir! Changer de vie à la poursuite d'un Graal improbable. Qui n'en a jamais rêvé ? Les nouveaux colons évoquent leur ardeur en ironisant sur les habitants enracinés en métropole. Ils sont orangs-outangs et non pas hommes! C'est la confrontation de cultures, de pensées différentes voire contradictoires et l'incapacité des protagonistes à s'adapter à leur pays d'origine, à la ligne blanche continue que l'on ne peut franchir sous peine d'excommunication.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 76
EAN13 9782296229136
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0166€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lendemains thaïlandais
Maxime Audge


Lendemains thaïlandais


L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09086-6
EAN : 9782296090866

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Romanza
Le baron Vladimir, en galante compagnie, fumait un gros cigare en pilotant à vive allure sa traction sur les routes désertes, mal pavées et périlleuses à cette heure tardive de la journée. Les cahots désaccordés de la chaussée lui rappelaient sa jeunesse moscovite puis parisienne et lui volaient une sérénité recherchée depuis à peu près la soixantaine. C’était une fatigante mélopée qu’il tentait d’ignorer.
Dès les premiers jours de son enfance, un chant languissant était apparu : son comportement produisait chez les Étrangers de bizarres indices, d’abominables erreurs neuroniques. À l’adolescence, le chant avait disparu et vers la fin de sa vie avait ressurgi tel un air lancinant et sans fin. Rome, son havre de paix, n’était plus qu’à une trentaine de kilomètres et il était hors de question qu’ils y arrivassent avant la nuit. Il pensa à une auberge confortable près du lac de Bracciano où il pourrait passer la nuit avec la demoiselle installée à l’arrière afin de ne pas gêner le maestro dans sa conduite sportive. « Le jeune premier », comme le baptisaient ses voisins romains en se gaussant, gara sa traction à côté de la Maserati, la même qui, l’année précédente – où peut-être était-ce en 1938 – gagnait la Targa Florio et partageait la Une des journaux avec les échos de guerre possible.
Oui, oui c’est bien la même, regarde-la petite ; c’est pas une Citroën, enfin… La demoiselle dérangée jaugea le baron. Il disait une supercherie de plus. Après avoir examiné en connaisseur la puissante mécanique qui était – mais ce n’était qu’un petit doute – supérieure à la sienne, il ralluma son manille et ajouta encore :
C’est la voiture de Franco Dirotto ou alors, je ne m’y connais pas !
Auprès du maestro, toutes les créatures rarissimes à ses yeux devenaient des d’Artagnan, des fines lames. Il y en avait de toutes les trempes. La préférence allait souvent aux prouesses sportives. Les séducteurs accédaient parfois – surtout à leur mort – à la fonction, au même titre que Franco Dirotto, le d’Artagnan de l’automobile. Vladimir disposait dans sa panoplie de d’Artagnan de banquiers célèbres malgré leurs banqueroutes, ainsi que du gang fabuleux des tractions puisqu’ils avaient choisi, eux aussi, des Citroën. Mais son summum lyrique restait les d’Artagnan de romans légendaires, ces personnages imaginaires qu’il était aisé de combattre sur leur terrain favori, celui de la séduction, fût-elle sonnante et trébuchante. Mais comme tout gentleman s’honorant, il gommait cet aspect trébuchant avec une habile facilité. Il se confectionnait dans son imaginaire une cour prodigieuse de personnages célèbres, qui prenaient de plus en plus souvent, comme si l’âge escamotait toute logique, des aspects d’une réalité surprenante. Les fréquentations d’un jour du baron demeuraient fascinées par ce demi-dieu, Vladimir aux relations illustres.
Il jaugea la Maserati, chinant une déficience.
Mais c’est de la copie, tout bonnement de la…
Et se tournant vers la demoiselle.
Observe bien ; regarde bien.
Il attendit une réponse. La fille haussa les épaules, habituée aux cabrioles orales de son amant, puis ajusta sa voilette afin de dissimuler son regard frais et ils entrèrent dans l’auberge.
La demoiselle se contenta d’une collation puis, se sentant mal, obtint la permission de regagner seule sa chambre. Le baron, un moment déprimé, prit la seule décision qui s’imposait dans ces moments de néant. Il s’installa au volant de la Maserati puis, constatant qu’il s’était laissé abuser, changea de mécanique et s’en alla dépité à la villa Lupanaris la plus proche. Le repaire, édifié par la comtesse Alicia quelques décennies plus tôt, donnait sur une pathétique brise venant du lac où quelques vénérables encore verts se transposaient – le temps d’un artifice – pommeau à la pogne, avec l’aplomb de leurs jeunes années.
À sa surprise, on le fit patienter pendant de longues minutes dans un patio, parmi de romanesques orchidées aux couleurs diaphanes. Dissimulées, d’insidieuses impostes aux regards inquisiteurs considéraient le visiteur. Vladimir passa avec succès son examen et devint ainsi membre du club, ce qui lui garantissait des allées ornées de gentlemen, de buissons de gui et où d’imposantes bacchantes callipyges, sorte de trompe-l’œil pour néophytes, émergeaient du lac, escortées d’un frisson céleste qu’accompagnait l’une des ardentes pensionnaires.
Une fée laotienne à la peau transparente, encouragée par une courtisane plus expérimentée, se proposa. Malgré la moue anxieuse de la fille, Vladimir fut ravi par cette inattendue – une Asiatique – mais eut quelques remords en contemplant ses yeux bougons, puis à la seule pensée de sa compagne malade, son allure fanfaronne s’affaiblit et son âme fondit en larmoiements infantiles. Lorsqu’il reprit sa traction, l’homme avait retrouvé son prestige ; il entrevit, dissimulée, la Maserati de l’auberge venue, elle aussi, s’encanailler. Son propriétaire ne s’était jamais dévoilé et il était vain d’espérer le voir dans cette frivolité où tout avait été construit pour la discrétion.
Bien que d’allure excentrique, Vladimir n’était point irrévérencieux. Ses panacées de la villa Lupanaris achevées, soulagé d’une contrainte naturelle, il était encore capable ! Il redevint cet homme attentif qu’il avait toujours été, même si son côté hâbleur exhibait une conduite maladive envers le sexe féminin. Il passa dans sa chambre se raviver, se brosser les dents – son obsession – puis passa étreindre la demoiselle phtisique. Tromper sa maîtresse – mais il ne pouvait se contenir – en ensorcelant plus ardente, dût-il la rétribuer, avait auprès du baron un côté « cent mètres en onze secondes. » En outre, il ne se sentait pas capable de dépenser une vie avec une même créature. Cette déduction amena le baron, dès son plus jeune âge, à rester un célibataire professionnel.
La nuit fut barbare, brisée entre le cauchemar de sa compagne souffrante et l’allégresse frivole de la fée. Pendant sa traversée nocturne, Vladimir admit enfin – chose toujours contestée devant ses connaissances – qu’il avait atteint un bonheur suprême en compagnie de cette fragile créature. Dans sa longue existence, c’était la seule fois qu’une « précieuse », lâchait-il pour désigner une courtisane, évoluait dans son intimité friponne en créature inestimable. Maintenant, il ne pouvait plus résister. Cette nouveauté lui donnait une seconde vie.
Le visage sombre, picoté d’une barbe ivoire, il n’avait pas eu l’audace de congédier la demoiselle phtisique. La nuit s’émiettant, le maestro s’éclipsa tel un cambrioleur aspirant à trouver un réconfort chez les héritiers de la comtesse Alicia. Impatient, sa chair tassée s’introduisit dans le patio de la villa Lupanaris : une sensation de feu contrariait ses nouveaux émois. Il secoua la tête en signe de négation absurde ; son regard enjôleur dissimulait un air de nostalgie saumâtre. La Laotienne, très sollicitée, n’était pas disponible ! Malgré l’absence qu’il espérait temporaire, le baron patienta au grand dam de la gouvernante surmenée par la nuit passée à satisfaire les nababs du lupanar. Le patio évoluait en abysse sans fond, mais l’espérance le reprenait – lorsque la pensée installait de doux souvenirs –, métamorphosait le lieu en cocon doux et parfumé. Perdu, solitaire à son extase, se remémorant les convulsions incertaines des lèvres de l’Asiatique et le son vif de sa voix, expression violente, incertaine, il se souvint qu’il avait murmuré qu’elle était adorable, éblouissante. À ces mots séduisants, la fille avait fini par esquisser un sourire.
Maintenant, elle était là, dévisageant franchement le sexagénaire. On eût dit qu’elle le considérait avec pitié, exactement comme lorsqu’elle s’était examinée après sa première année passée au service des hommes. Lentement, elle souleva la tête et balança sa chevelure abondante vers l’arrière. Ses cheveux aux reflets d’ébène, parfois roux, effleurèrent sa gorge suave. Vladimir pressentit la pensée mutique de Ling : « Il cède ses dernières ardeurs. » Le regard de la fée s’adoucit et « le jeune premier » prolongea son raisonnement : « … lui donner quelques plaisirs, puis il filera. » En réalité, Ling n’analysait rien : son travail se résumait à apaiser les nantis de la terre.
Trois ans plus tôt, Pierre, son amant de Paksé – remercié de l’administration Colóniale –, l’avait contrainte à offrir ses charmes à ses amis désoeuvrés. Ling, comme des milliers d’autres Laotiennes avait compris alors le destin des femmes de sa région. Sa grand-mère, sa mère et deux de ses sœurs s’étaient fanées, comme bientôt sa propre chair se dessécherait. Elle avait admis sans broncher cette fatalité ; les dieux l’avaient décrété et un Blanc l’aimait, l’avait entraînée en France, car, clamait-il, là-bas il y avait beaucoup de piastres à empocher. Après quelques mois, la Laotienne s’était monnayée à un habitué, plus élégant que Pierre, puis s’était retrouvée à la villa Lupanaris. Maintenant, toute cette histoire remontait à des éternités.
Le vieil homme la contemplait comme une divinité. Elle n’ignorait pas cette émotion d’apprenti vieillard, mais l’extravagance de Vladimir l’émouvait et elle n’avait rien à perdre ; sa vie se consumait lentement, se demandant si quelque changement surviendrait avant qu’elle n’évolue en vieille vioque. Au contraire des autres pensionnaires, elle percevait ces qualificatifs sans aménité – vioque, ganache – souvent précédés de « vieille » et fréquemment marmonnés par la clientèle huppée de la maison.
Telle une pièce de théâtre ennuyeuse, un événement inattendu la concernant se déroulait devant ses yeux. Trois personnages fantomatiques au rôle surprenant négociaient le bonheur du « jeune premier. » Après un long monologue – l’apologie de sa destinée –, Vladimir perçut l’impatience de la gouvernante, tandis que Ling, indifférente à ses lendemains, somnolait soutenue par l’accoudoir du canapé. « Mademoiselle ! » La fille se souleva légèrement et la maîtresse des lieux poursuivit : « Mais Monsieur le baron, nous ne louons pas nos pensionnaires ! » Indifférente, la Laotienne avait perçu par bribes la conversation, mais en entendant : « nous ne louons pas… », elle s’était redressée en observant l’homme qui la convoitait, et la maîtresse des lieux murmura :
Parfois, nous rétrocédons… si le patrimoine de l’intéressé est suffisant pour subvenir aux besoins de nos orphelines ; leur bonheur avant tout, vous comprenez, j’espère ?
Ne sachant se contenir, les jambes maigrelettes du baron s’étaient mises à flageoler par saccades nerveuses. Depuis sa fuite de dix-sept, il ne possédait plus rien, mais refusait d’abdiquer ; Ling deviendrait coûte que coûte sa femme…
Un sourire victorieux apparut aux commissures des lèvres de Vladimir. Facétieusement, il évaluait l’étendue de sa prochaine roublardise. Eux, les aristocrates, tant appréciés par les gouvernantes puisqu’ils proposaient des fortunes… Cette signora desséchée n’échapperait pas à la règle. Sa carte de visite inventée et ses authentiques chroniques judiciaires où il avait été associé dans sa jeunesse à des gens célèbres, parfois escrocs, réjouiraient la gouvernante et la mystifieraient comme d’autres auparavant. Les lettres rondes, noires et guindées valsèrent devant les beaux yeux de la signora sur un fond crème bristol. Elle sollicita d’un ton acrimonieux :
Que voulez-vous exactement ?
Vladimir aurait pu lui poser la même question. Cette demi-mondaine l’aliénait. Il devenait prisonnier de la fille du lupanar.
La mélopée, après des années d’absence, était revenue. En face de Ling, la conscience du vieil homme pouvait maintenant fournir une explication à cet air obsédant. C’était une invitation lancinante, oubliée depuis un demi-siècle, transformée en S.O.S., une impression glaciale de fin de règne, une supplique terrienne de réconfort. Pour la première fois, sa chair était rongée par la solitude et son cœur démodé méprisait cette émotion nouvelle : « … suis un pantin, simplement un pantin ! » Il aurait voulu saisir entre ses mains le visage timide de l’Asiatique et lui clamer son désir égoïste, sans tendresse, mais son « moi » le plus intime avouait la supercherie. Depuis cette rencontre obsédante, son être nourrissait une émotion ignorée jusque-là.
Ling n’avait pas bronché. Sa léthargie naturelle la sauvait des grands naufrages ; c’est seulement en percevant : « nous ne louons… » qu’elle se souvint de son pays où les femmes déshéritées étaient cédées pour dix, vingt, trente ans à l’espèce solitaire. Sans dire un mot, elle s’approcha du baron d’un pas de fée. La gouvernante, ébahie par l’assurance de la fille, la retint par l’avant-bras et lui conseilla de se rasseoir. Alors la fée lui décocha une estocade hargneuse encore ignorée d’elle-même quelques secondes plus tôt et tressaillit en observant les mots hésitants qui sautillaient des lèvres de ce Blanc qui semblait sincère. C’était son avenir, sa propre vie qui se jouait là !
Au prix d’un effort incroyable, Vladimir se tenait debout ; ses jambes supportaient mal soixante-trois kilos de chair éreintée ; ses joues s’empourpraient, confondues par la tournure des événements. Il spécula : « Cette gouvernante va exiger des garanties. » Elle réclama des assurances sur le champ ; il transigea, sacrifia quelques heures plus tard sa Citroën et, comme la somme n’était pas suffisante, il s’enfuit avec la belle grâce à la complicité des infirmiers, gardes du corps.
Le cabot qui sommeillait à l’inté rieur de sa carcasse usée se revivifiait parfois à la vue lointaine des vedettes de l’écran. Cinecittà n’était pas éloignée de leur habitation et sa dernière invention soutenait l’amalgame : Scarlett O’Hara, c’était Ling, « Autant en emporte le vent. » Il guetta les célébrités mais sans succès, puis de grossières rumeurs altérèrent sa bonne humeur et inondèrent pour le restant de sa vie l’endroit de ses affabulations coutumières.
D’un commun accord, ils décidèrent de regagner leur pays d’adoption et de vivre en paix à Marseille, près de Marius, de Fanny, de César. Sait-on jamais, s’entêtait Vladimir, Ling pourrait être remarquée ; Pagnol n’était jamais loin de la ville de son enfance. Les rumeurs reprirent. Depuis son mariage civil – le curé avait refusé leur union, en arguant qu’ils n’étaient pas de bons chrétiens – avec la Laotienne, la vision de son quartier lui jouait de vilains tours, constat identique lui semblait-il, lorsque tous deux flânaient à proximité du vieux port, guettant toujours des silhouettes connues. Le monde entier l’examinait, montrait du doigt ce couple baroque. Les Marseillais se retournaient et commentaient. Auparavant, ses excentricités réjouissaient son entourage, méditait-il lorsque l’absurdité de la vie le saisissait. L’humanité se codifiait et l’idée de surprendre ce vieil émigré en compagnie d’une jeune femme consternait maintenant la société.
T’es complètement saoul ! hurla le jeune zazou {1} .
Ses trois complices l’acclamèrent en exhibant leur bâton barbouillé de couleur noir. C’était vrai ; il buvait beaucoup ; sa fanfaronnerie s’émiettait dans la boisson. L’oubliette du présent, ça concernait les fachos ?
Que peuvent-ils me faire, je suis chez moi, dans ma maison ? murmura-t-il l’air effrayé.
Bien des choses, répondit Ling, qui avait vu dans sa vie maintes réactions bestiales.
Cette fois-ci, le débordement de la bande n’avait pas dépassé les limites du vandalisme gratuit. Les loubards avaient fracassé chaises et tables, mais le couple terrorisé restait indemne. La rumeur, d’abord sournoise, entreprenait son travail de sape. Il n’y avait donc pas qu’à Atuona que les gendarmes, les monseigneurs et les magistrats jugeaient, d’un coup de gueule suant, le bien du mal. Lors de son arrivée en France, lorsque ses bouillantes foulées le conduisaient au hasard vers les galeries parisiennes, son regard fut attiré par les vahinés bien en chair. L’errance de l’artiste maudit fit partie de son imaginaire. Gauguin, décédé près des païens maoris, s’appropria ainsi une place définitive dans l’esprit du baron et devint son ami posthume car, racontait-il un brin naïf à ses amis souriants, Paul contrariait la stratégie bourgeoise.
Le plan de Ling s’était concrétisé au-delà de toutes ses espérances. Elle était rentrée à Paksé et tenait entre ses bras son enfant appelé Paul, suivant la dernière volonté du baron : un bout de chair à l’épiderme pâle avec un nez calin, accrocheur, un beau gosse de Blanc ! Vladimir ne l’avait pas vu naître, ayant échoué dans sa traversée, son dernier périple, une lune de miel qui rapidement avait viré à l’aigre. Le baron était mort à bout de souffle, raisonnable comme les bourgeois du pont supérieur. Lui qui toute sa vie avait amusé la galerie n’était jamais arrivé à Saïgon.
Le grand film
Éreinté, j’interrompis les mémoires baronesses, Targa Florio, Pagnol, Ling, et cætera. Dans la carlingue volante, le spectacle qui nous était soumis, vision de l’homme moderne, m’était insoutenable ; personne n’appréciait cette chronique douteuse que j’avais un moment interrompue par la lecture d’une époque plus lyrique : Romanza, je ne vous oublierai jamais. L’histoire de Vladimir, faux ou authentique baron, un de ces personnages flottants dont on ne sait s’ils ont existé, s’ils sont des illusionnistes de roman ou d’authentiques indicateurs d’anonymes monarques, me charmait toujours, mais peut-être n’était-ce qu’un conte farfelu pour bambin. Son fils, Paul, avait complété le récit flamboyant par une chronique de « mai 68 » courte euphorie, écrivait-il, où toutes les espérances étaient permises. Mais l’après-contestation devenait effrayante, époque évoluant en interdits, ou la vie privée ne subsistait que sous la couette de son propre lit. Paul mit fin à ses automnes en songeant à son père qui, sauf à la fin de sa vie – angoissé par la passion –, avait réalisé un conte fabuleux.
Le film présenté dans l’avion était un scénario imbuvable, un grossier plagiat des écrits de Paul : histoire de rois, de marionnettes, sortes de pantins désarticulés, de polichinelles au nez allongé, de Zozo-Nono, égarés dans une jungle d’où ils ne pouvaient s’échapper. Vu le caractère insidieux de l’aventure, cette fiction n’incarnait pas une légende pour chérubins en manque d’affection. J’en avais assez et m’assoupis, tout en percevant au lointain un délicat filet de voix :
Hi… Hi… quoi, on me disait bonjour ? J’essayais de me ressaisir.
Bonjour… Hi !
J’étais arrivé tôt à Schiphol et, sous l’effet du Valium, j’occupai vite les deux sièges près de la fenêtre : sans doute quelques problèmes techniques ou terroristes dont nous ne sûmes jamais rien… Bref, on nous fit patienter plus d’une heure devant les petits écrans contrastés. Maintenant, ça vibrait, rugissait ; on était prêt au décollage.
Ça ne va pas ? Monsieur.
Ça se voyait tant que ça.
Si, si, ça va… désolé…
Maintenant que j’étais réveillé, je la contemplais et tentais de mettre un visage sur cette voix sucrée. Elle devait avoir la moitié de mon âge ou presque. Elle était presque blonde, très soleil, tavelée d’espiègles points de rousseur. Ce qui m’impressionnait, c’était cet éclat mélancolique, tristounet, inhabituel chez les filles de son âge. Malgré cet état, jaillissaient de tout son être des ivresses ; ça se percevait de suite ces émotions-là. Je me sentais ridé, moche ; même les cheveux blancs apparaissaient et elle me souriait. Elle ne saisissait rien ou c’était moi qui… Elle reprit la conversation.
Vous allez Krounthep {2} … en Thaïlandie ?
Et vous ?
Yes, euh ! Oui, oui… Pourquoi souriez-vous ?
Parce que vous parlez un français avec l’accent des environs d’Alice Springs… C’est à votre tour maintenant de sourire ?
Vous êtes imaginatif ; j’habite près d’Auckland.
J’allais dire : « c’est la même chose » mais me ravisai. C’était proclamer que les Corses étaient français ! Deux jours sans dormir, ça vous tue un asthénique. J’en pouvais plus et me rendormis. J’étais désolé. Il y avait des règles et je n’y échappais pas !
Je revenais d’un voyage, d’une nébuleuse reconnue du monde entier, précisément du Père-Lachaise où j’avais quelques souvenirs enfouis et rentrais quelques jours à mon domicile au royaume de Thaïlandie, à une centaine de mètres du Maekong et du Laos, puis je devais rejoindre mon ami Jacques, malade, en Dominicia de Colón.
Je n’aimais plus les voyages, mais rester en place était encore plus insoutenable. Il devait être quatre heures du matin, heure de Krounthep : je devais me réveiller. Déjà, les passagers dévoraient le petit déjeuner. Dans trois heures, on atterrirait. La blonde occupait l’extrémité et m’avait laissé le siège du milieu, j’étais confortable et presque chez moi. C’était qu’une question d’heures.
En forme ? me demanda la jeunette.
Je ne pouvais pas me voir, mais ça ne devait pas être joli, et je ne pouvais pas dire : « Ça pourrait être mieux ; vous ne trouvez pas ? » Elle souriait. De minuscules rides creusaient les commissures de ses lèvres ; celles-là allaient s’approfondir vite fait. En attendant, ses joues rebondies respiraient l’allégresse, ondoyaient dans l’espace jusque dans mes bras. C’est insolent d’être jeune et heureux ! Bientôt je sus tout. Elle s’appelait Marjorie, s’était disputée avec son ami, avait vingt ans et une mère française. Plus on se rapprochait de Krounthep, plus elle s’agitait, s’inquiétait. Le monstre frémissait en vigoureuses arabesques. Nous étions bouclés et plus personne n’était vautré. Comme première expérience, impensable de laisser cette fille dans l’affluence de l’Asérie. Puisqu’elle était libre jusqu’à dix-huit heures – l’heure où une amie viendrait la retrouver –, l’on irait ensemble à l’hôtel, le mien depuis cinq ans, où l’on me connaissait bien, puis ça lui ferait des économies. Les convenances, il y avait longtemps que ça ne m’intéressait plus, sans doute dès le lendemain de ma première pensée mutique – je devais avoir deux ans et je regardais ahuri des hommes en noir encore plus ahuris goudronnant ma route de jeu ; ça m’amusait et ça avait l’air immonde. Quant à la bienséance, j’avais mes clés personnelles. Nous, on se dépannait ! Marjorie était jeune, avait de la monnaie mais pas des montagnes et n’avait pas eu le temps d’avoir de gros pépins. Elle n’était même pas étonnée de mon hôtel ; aujourd’hui le luxe n’étonne plus.
L’un de mes kimonos blancs la ravit. Le premier, je pris le bain désirant découvrir ce que Marjorie constatait lorsque son cou innocent virevoltait, scrutant les profondeurs de mon visage. Mais aujourd’hui avec les nouveaux tuyaux en plastique, les minuscules moteurs, toujours en plastique, à soixante-dix coups la minute, on pouvait encore tenir un quart de siècle. C’était frauduleux, une trahison tous ces rafistolages, et le film ne nous informait de rien. C’est ça qui était dégueulasse. Je me vis une lassitude et le début pourtant bien marqué d’une barbe parfois blonde, parfois blanche. Encore un an où deux et elle serait ivoire ! Je ne devais pas être trop glorieux, même si j’avais conservé des yeux bleus profonds qui me consolaient lorsqu’une « admirable » tentait d’accéder au mystère. De toute façon, si on aime la vérité, à mon âge, on n’est le ponte de rien. Subrepticement, l’illusion prend place, la réalité se perd dans les environs des vingt-huit ans si on a su se préserver. Adolescent à trente ans, ça devient de la rigolade. Faut bien partir, quitter la planète comme on peut. Mais on ne peut en aucun cas abandonner l’intrigue du film.
Le fils de Vladimir paraissait plus éveillé que les autres : « Il y a certaines choses dans le scénario dont on ne peut concevoir la véracité qu’après un certain âge, qu’après certaines expériences. » Comme Paul et bien qu’endurci par mon époque, ce spectacle me congestionnait. Malgré des efforts, je ne pouvais m’accoutumer aux scènes de la vie quotidienne. Paul dévoilait les incohérences du siècle, la guerre insidieuse des nouveaux interdits que des milliards d’hommes, femmes, enfants subissaient : « Le brave monarque du petit pays, couronné roi après le décès de son frère, souverain un peu secoué, suivant les articles des journalistes lors de son intronisation – gros plan et commentaire à la télévision –, concrétisait ses quarante années de rêverie. Son frère, dont l’un des personnages de l’aventure était l’un de ses sujets émancipés, désormais macchabée, devenait moins important que n’importe quel être vivant ; le cafard en est l’exemple frappant. Caste royale régnant sur le petit pays, frérot, cousin, jouxtant l’illustre polygone, Hexagone proclamaient les sujets dressés. Maintenant vous savez presque tout. Comme son père, ses frères à la tête de la V e République, Président I, II, III… et les suivants dont on ne connaissait pas le nom, mais l’on spéculait déjà qu’ils ne changeraient pas un patronyme si célèbre, mutaient depuis des siècles et n’avaient plus, semble-t-il, ce pouvoir tapageur des monarques des millénaires précédents. Mais ces dédales royaux sont-ils assez flamboyants pour fuir la turpitude du temps ? Nous ne pouvons nommer ici tous les rois, les présidents qui participent encore à la nouvelle destinée éducative ; sachez que la branche d’outre-Atlantique, Sam I, II, III… adhérait au plan. Vous constaterez comme moi que les glorieuses familles se mariaient entre elles, excepté les Sam qui conservaient cette réputation excessive de cavaler seuls. Restait la question troublante de l’intrigue du film ; les rois, les présidents – on avait limogé les empereurs – avaient-ils encore l’autorité ? Sinon, qui possédait la véritable puissance ? Y avait-il organisation ou n’était-ce que confusion parmi toutes les ficelles qu’ils tripatouillaient ? Le film avait quelques lacunes historiques. Où se trouvaient la couronne de Charlemagne et toutes les autres, sans oublier les diadèmes depuis que les reines, rois, empereurs, faute d’un Dieu palpable, se couronnaient eux-mêmes ? Un voyageur, sujet attentif, interrompant le film, s’agita, se propulsa hors de son siège business et insulta un passager. Il était, disait-il, un ignare ; tout le monde sait où se trouve la couronne de Charlemagne. »
Marjorie n’était pas reposée ; ça se percevait. Cependant, elle pouvait encore tenir une semaine, peut-être plus encore. Ça se confirmait ; elle revint fraîche et sans fatigue. L’eau en Thaïlandie produit des miracles, paraît-il ; de mystérieux pipe-lines perçaient le globe venant de Galilée, de Lourdes, de Inexpliqué, enfin des rumeurs bouddhiques ! Moi, je somnolais sur le lit :
Dors si tu veux ; prends les fauteuils…
Elle vint s’étendre sur le lit ; il était immense, on aurait pu s’y allonger à quatre, facile ! Moi il ne me fallait plus que des millimètres – bien qu’il fasse jour – pour sombrer dans une nuit profonde. Quand je me réveillai, elle dormait. Même cela lui semblait facile. J’avais dû dormir de la même façon. C’était obligé, mais je ne me rappelais plus ! Maintenant cela devenait par coup d’une, deux heures.
Il y avait deux mois que je n’avais plus mangé thaï ; aussi commandai-je une exquise soupe avec crevettes et surtout ce riz délicieux, enrobé de bienveillance, dont le palais apprécie la douce saveur. Quand le tom-yam kun arriva, Marjorie se prélassait sentant le fumet. D’un bond, elle fut derrière moi, sa main froide frôlant mon cou tiède, son visage sucré effleurant le mien.
C’est bon ça ?
Bon… mais c’est délicieux ; goûte !
Je lui cédai une cuillère de riz avec un peu de soupe et la plus bourgeoise des crevettes.
Impossible, impossible and spicy .
Épicé, je sais…
Je lui donnai le menu. Le téléphone se dissimulait derrière la porte de l’armoire imitation Ming. Quand tout fut dévoré, les plats remballés, le miroir de la salle de bain constata la déprédation. Il était huit heures à peu près ; la lune pleine et jaune dépassait l’avenue Sukhumvit lorsque Jeanne arriva dans sa flamboyante Volvo. Ce n’était pas l’amie de Marjorie, c’était sa mère ! Ça se voyait au premier coup d’œil, cet esprit de famille-là.
Le trafic, les embouteillages – on n’en voyait pas la fin – trop de Mercedes sur les routes, ajoutai-je ! Elle devait avoir la quarantaine bien passée, un visage qui semblait attendre la ménopause afin de s’accomplir plus encore. C’était plutôt réussi. Elle avait de la jolie tôle, pas froissée du tout, même si la rouille se dévoilait par endroits : du vrai standing sa voiture. Rien à envier à sa fille, enfin presque. Tant de choses se remarquent ; ce sont les privilèges de l’âge, on soupçonne puis quand on découvre. Elle a quarante-huit ans, n’est-ce pas ? Il n’y a pas à s’excuser ! Moi j’en avais assez. Terminées ces expériences, plus jamais, ah ! J’avais mon compte. Une Star tire profit de sa crinière usée ; il s’enthousiasme avec des jeunes. L’émancipation de la femme à dix-huit ans, c’est pour le plaisir. Faudrait réduire le droit de vote à huit ans, trois ans peut-être. À présent elles savent ! Il n’y a plus d’enfants, n’est-ce pas… Je vis tout cela dans l’âme de Jeanne lorsqu’elle me serra la main. Toutes ces choses dites et répétées mille fois depuis que le monde était religion. Elle me remercia d’avoir pris soin de Marjorie ; c’était gentil. Elle n’avait pas le temps de prendre un verre ; elle gérait des cinq étoiles avec son mari de Zélande du côté du Phra Khéo et devait rentrer le remplacer ! Je ne demandais rien, et les verres, j’aimais les prendre seul ou presque.
Les patrons japonais n’avaient pas fait beaucoup d’efforts afin de trouver un nom au bar Sawaedi Tokiu ; tout le monde était le bienvenu ; c’était inscrit en toutes lettres. Un peu sélect avec des gros fauteuils de cuir brun, des Japonais et des jolies serveuses. Ça il faut le reconnaître, ce n’était pas la catégorie Rêve : impossible à trouver : elles étaient allouées des années à l’avance, mais la catégorie Deux sur l’échelle de Vladimir, c’est quand même fabuleux…
À quatorze ans, ne se souciant que de l’évidence, ne doutant pas qu’un demi-siècle plus tard de nouvelles organisations feraient un procès au pamphlet pour médisance envers le corps humain, le baron classa les rêves et les autres. Il avait bien observé, compensé, différencié. Il y avait bien six catégories, il ne fallait pas ergoter là-dessus. Son fils adopta, malgré la controverse, sa comparaison :
« Un : c’était le Rêve, la créature, inaccessible, la vraie, quoi !
Attention, pas celle des défilés réfrigérés, ajoutait-il plus tard dans les addenda, mise à jour nécessaire…
Deux : la trop belle fille ; on avait bien de la chance lorsqu’on pouvait maîtriser ça.
Trois : la jolie fille ; elles me plaisaient bien, racontait le baron, mais il rêvait souvent ailleurs…
Quatre : c’était la moyenne ; le pire, pas de chance.
Cinq : l’affreuse ; l’affaire devenait cruelle.
Six : L’horreur qu’il fallait éviter, si l’on ne voulait pas perdre sa journée, sa semaine, sa vie, rien que d’y penser.
De la part de mon paternel, il n’y avait que parler franc. Certains lecteurs censuraient et commentaient. Il eût été plus habile de taire, tel un diplomate, les catégories cinq et six et ne pas créer de l’agitation chez les sots, mais c’était mal connaître mon géniteur. Cela ne lui effleura même pas l’esprit. Ce n’était pas non plus de la médisance de mâle envers la femelle ; ce n’était qu’une vérité que l’époque tentait de dissimuler. D’ailleurs, les premières cocottes féministes ne se privèrent pas de pareille comparaison, ajouta Paul en découvrant cette clarification. »
Un piano amusait, mezzo ma non troppo, Errol Garner et ses Red sail in the sunset, Stardust, Laura , jusqu’à quatre heures du matin. À l’étage, il y avait une salle de billard et en cas d’urgence des salons privés. Les Japonais, majoritaires quelques années plus tôt, ne formaient plus qu’un cercle restreint. Il n’y avait plus les vingt bougies qu’on plantait les soirs d’anniversaire. Tout commençait à sombrer ; ce n’était plus la même clientèle. L’un des patrons, le plus courageux, flairant la mort dans ses tripes, modifia l’organisation. Le cénacle, jadis réservé aux petits ridés, serait désormais ouvert à tous. Mais cela ne suffisait pas ; la clientèle se faisait rare et les chambres luxueuses vadrouillaient pianissimo. L’époque étant révolue, on ne la reverrait plus…
Paul avait pressenti l’événement. Son esprit vif avait deviné les nouvelles règles lorsqu’il fuit le Laos de Suvanna Phuma, vingt-cinq ans plus tôt. Son tempérament se délecta rapidement des effluves du « Pays du sourire » lorsque, pour la première fois, ses yeux contemplatifs découvrirent la Cité des Anges {3} . Mais l’arrivée massive de touristes, de diplomates changea la donne, expliqua-t-il quelques décennies plus tard. Fuir, fuir… C’était sans doute une histoire de famille. Son géniteur s’était éloigné de l’Europe devant la rumeur et les nouveaux interdits ; son fils avait esquivé les communistes du Pathet Lao, et ultime fuite, un demi-siècle plus tard, s’était suicidé pour les mêmes raisons que son père s’était laissé mourir. Cependant, il avait eu le temps d’écrire quelques anecdotes, Romanza, je ne vous oublierai jamais, qui réjouirait les Vieux Fauves autant qu’il agacerait le conformiste. Ce bouquin ne m’abandonnait pas. Certes, le roman n’était pas de la poésie, mais il diffusait par doses concises l’environnement de fin de millénaire.
L’ambiance du Sawaedi Tokiu s’amplifiait parmi hôtesses et whiskies. Louis Armstrong succédait à Errol Garner et la cavalcade du jazz « New Orléans » ranimait les somnolents. « Tiger Rag » survoltait par notes endiablées les clients imbibés de délicatesses. Les Japonais minoritaires et aussi les Coréens et les Taïwanais, formaient une nouvelle entité aux yeux des touristes blancs qui les assimilaient sans distinction de culture à des « fourmis jaunes. » Paul avait-il connu pareil endroit ? Sûrement, car certaines de ses phrases étaient si amères que je compris son ultime détermination. Je vous la livre là, aussi sec : « Grâce aux caméras dissimulées on ne sait où, on distinguait Confucius se contorsionnant d’apprendre que la bonne vieille doctrine blanche était si vite parvenue jusqu’aux tréfonds de l’Asérie. Le vieux continent et l’Amérique, ça ne grisait plus ; fallait modeler l’émulation ou passer au diktat, l’économique bien sûr ; le casse-pipe, ça ne se pratiquait plus chez les éduqués, question d’éthique, sauf dérogation des instances civilisées, là où paraît-il s’élève une cariatide célèbre, celle qu’on exhibe à la télévision les jours de solennité. La presse nous balançait qu’après dérogation de la statue – signatures en bas de la résolution –, ça pouvait bombarder sans honte, raser des pays. Roi V et ses amis tuyautaient le populo, gardant un crâne dominant, altier. Par la suite et à cause de ces nouvelles guerres, purifiées de toute saloperie, toute les Seigneuries, côté Occident, se rassemblèrent en cocktail rassurant et honorèrent les pétards intelligents. Assurés de leur bon droit, ils créèrent des tribunaux d’exception contre les goujats qui avaient subi leur guerre propre au millimètre, ciblée, uraniumisée, bactérisée, nouvelles escarbilles élaborées tout exprès… Des milliers de mioches crevaient chaque jour dans des mouroirs créés par les rois, asiles transformés en hôpitaux, dépourvus de médicaments que les présidents élus, les ministres, ne souhaitaient plus approvisionner. »
Je vous avais prévenu, le film est nauséabond et autant vous avertir de suite, impossible de s’en échapper vivant. De toute façon, auprès des intéressés, l’aventure était terminée : plus question de fréquenter les interdits. Pourtant comme Paul, j’avais encore de l’avenir ; je humais, décodais l’imaginaire des jeunes Asiatiques un tantinet occidentalisées par les gadgets. Quant aux approximatives universitaires demeurant dans les quartiers huppés de Krounthep et nanties d’onéreuses tôles stylisées ou parfois je m’engouffrais sans mystère et avec la volupté répréhensible d’outrepasser un univers inconcevable par la branche civilisée de l’autre bout de la planète.
« Pourquoi, malgré ma barbe émiettée, ravivait Paul, certaine s’installait à ma table et chagrinait le lobby féministe et les psychiatres ? Ces cas incontrôlés, asiatiques, mais ça pourrait être Brazil, Caraïbe, désarçonnaient les savants inaptes à concevoir la psyché de cette étrange et superbe faune – catégorie deux – qui remplissait mon verre sitôt la première demi-gorgée avalée et qui, disposition bizarre, ne requérait rien en retour, ne se sentant pas utilisés, instrumentalisés, amoindris par l’infâme vieillot que je devenais. Je n’ai pas recensé les fois où ces jeunes biches m’ont approché, devinant sans doute mon regard bienveillant. Je leur reste reconnaissant et toujours dévoué, car lorsque j’expliquai à ces douces animales, le comportement désormais sujet féminin d’Occident, elles restèrent pantoises d’entendre pareilles niaiseries. Je me souviens d’un bref passage à Genève où – à cet endroit je doute que ce soit Paul qui marmonne, mais son père avait parcouru la Suisse –, sortant d’une parfumerie, deux poitrines tentaculaires stupéfièrent mes mirettes. J’approchais la soixantaine et, pour la première fois, je perçus distinctement :
Vieux pervers.
Dix ans plus tard, je contai à ma douce bergère la réaction d’une journaliste abasourdie d’entendre au journal radiophonique qu’un septuagénaire, chanteur renommé, contemplait les jolies filles. Sans aménité, la polémiste interloqua l’artiste ébahi.
Pourquoi seulement les jolies filles ?
Mes douces Asiatiques éclatèrent de rire en écoutant cette anecdote civilisée. » Je m’enfonçai fataliste dans un fauteuil confortable. Une hôtesse m’apporta le Krounthep Post. Je souscrivis, puisqu’il le fallait, sous peine de devenir fou, le vampire à ma table. Plusieurs chaises restaient libres auprès de mon ennemi le destin qui aurait pu, s’il avait un peu de noblesse, s’endormir quelques décennies encore. Car nous n’avions pas, moi et le cercle Vieux Fauves l’alternative d’arguments pourtant vérifiés exacts dans la vie de tous les jours, mais réfutés d’office en haute cour, sous prétexte de périlleuse déviation. Moi et mes amis comprenions cette sorte de délire. Ce n’était pas le moment d’instituer dans les enceintes des tribunaux cet élitisme contraire à ce que prétendait paraître cette institution mondiale, cette atrocité d’affirmer dans les pensionnats que tous les enfants naissaient égaux ! Je ne voudrais pas m’approprier la formule de Paul ; je le cite texto : « Le siècle devenait un tripatouillage jésuitique énorme qu’un jour on estimera suivant l’équation de Zénon : Poids de la masse des méninges, multiplié par le nombre d’Embrouillaminiens souscrivant au massacre, multiplié encore par la quantité de morts violentes au XX e et au XXI e siècle et vous obtiendrez le QI du gonze moderne. Autant vous le répéter : notre préhistoire n’est pas appétissante. Le XX e a produit le plus grand nombre d’assassinats de l’histoire de l’humanité. »
Quelques pensées me troublaient. Je repris le livre du baron qui évoluait dans ma pensée comme une illusion parfaite. Tout le monde pouvait être Roi ! Suffisait de laisser aux autres la règle : tous égaux… et autres principes de la consommation jubilatoire qui requéraient, sous peine d’être malheureux, toujours plus d’argent. Je devais sourire car l’une des plus jolies pensionnaires me tapota le dos et sollicita : « Étais-je satisfait, voulais-je un autre cognac ? » Je refermai le baron et son déterminisme. La jolie excisa sans le savoir mon ardeur pour l’ouvrage du baron que j’envoyai satisfait sur la table de teck. Chez les Lupanaris, étaient-ce les mêmes ardeurs, la même ambiance qu’au Sawaedi Tokiu ? Mais j’amenais mes raisonnements idiots vers d’autres plus tangibles. Je repris un cognac importé et puis ce qui devait suivre impérativement cette eau-de-vie, un café et quelques pralines. Je pensais bientôt supprimer définitivement l’alcool ; ça ne faisait pas bon ménage avec la gymnastique des positions qui ne devaient être que procréatrices. Mes yeux suivaient distraitement les lignes du journal et se posaient plus chaleureusement sur les éclats féminins. Les filles me connaissaient. C’est seulement en cas de beau naufrage qu’elles accouraient. Le lendemain, je devais prendre le train de nuit et rejoindre mon cottage, style anglais, près de Nonkhadie. L’architecture classique thaïe m’émerveillait : mais voilà les choses ne s’étaient pas présentées… Je n’étais pas trop casanier ; à vrai dire, l’esprit détestait s’implanter, mais, avec l’âge, beaucoup de choses se modifient. La volonté ne suffit plus ; il y a la mécanique… Même si le voyage durait une nuit entière, cela se passait toujours bien ; les couchettes climatisées étaient respectables, sans splendeur, mais on s’en accommodait. J’avais un plaid personnel avec mes odeurs familières, puis j’écoutais Jessy Norman, les Pink Floyd et le grand Jacques avant de m’endormir. J’avais des préférences : Les Bourgeois et Je viens rechercher mes bonbons. C’est terrible d’en arriver là ; faut être courageux pour aller reprendre ses dragées ! Marjorie devait me rejoindre à Nonkhadie ; c’était convenu. On visiterait l’Est ensemble ; enfin, c’est ce qu’elle souhaitait. J’achevai mon cognac et les acolytes, pralines très chocolatées et café. Mon portable vibra, une voix connue résonna doucement :
Boris, puis-je te rejoindre ? J’ai des problèmes avec la famille.
Je ne voulais pas mettre sa mère dans une mauvaise disposition ; malgré tout, j’acceptai. Marjorie avait des chagrins ; sa voix sinistre, antique « La voix de son Maître » malgré les nouvelles technologies, l’attestait. Il était plus de onze heures lorsqu’elle arriva. J’étais seul avec mes desserts. Elle fut surprise par l’ambiance. Elle ne comprenait pas bien. D’ailleurs, auprès des hôtesses, c’était la même interrogation et une blonde en plus ; il avait toujours dit qu’il n’aimait pas cela ! Presque prostrée, Marjorie ne divulguait rien.
Pourrais-je savoir ce qui se passe ?
Non !… Elle me regardait tendrement. Mes yeux n’appréciaient pas beaucoup cela.
Je prends la même chose que toi.
Très bien, avec ou sans les acolytes ?
Pardon ?
Veux-tu du café et des pralines avec le cognac ?
Elle avait le regard flou, poisseux. Même avec les années, malaisé de s’habituer à ces regards. Je n’étais pas un homme puisque les larmes des filles me troublaient ; les vrais mâles, depuis que le soleil tourne, savent ! On me l’avait assez répété. Ça aussi j’en avais assez… Basta !
Alors, tu fugues ? Tu voulais me voir ?
J’avais sans doute une attitude espiègle. Je ne prenais pas trop de risques en disant cela ; cette minauderie m’était familière. Quelle soit zélandaise ou thaïe, c’est comme le mal aux boyaux : c’est le même pour tout le monde. Les vrais risques, ce serait plus tard et pour moi seul. Elle s’en irait me laissant avec mes raisons… Ça aussi je savais et ne voulais pas, non, absolument pas !
Dans le bar, nous étions les seuls farangs {4} . Le Japonais qui occupait la table voisine savourait toutes les hôtesses à grands coups de champagne.
Il faudrait que l’on se parle ?
J’avais envie de la câliner, de me pencher plus près, de lui donner de la chaleur, de l’amour, pas le charnel, non, de lui montrer qu’elle existait, que des ennuis comme ceux-là, c’était vraiment rien : se quereller avec ses parents, mais ça m’est arrivé des milliers de fois, et il n’y a pas encore si longtemps…
Le Japonais aux hôtesses se tourna vers moi.
On se connaît, il y a deux ans ?
Je venais depuis quinze ans et me faisais passer pour coréen, de père américain et naturalisé japonais. Après quatre ou cinq essais, ça avait fonctionné ; la porte se débrida.
Il se leva et après trois courbettes profondes me tendit la main. Il s’appelait Yukinaro, puis refit deux courbettes, cette fois rapides. Il tombait au plus mal, Yukinaro. J’avais ma compagnie, moi, plus de moment à combler. Je comprenais, compatissais, j’avais moi-même souvent été dans le cas, mais aujourd’hui, vraiment, ça allait, j’en profitais, j’égoïstais voilà !
Il était un peu saoul, ivre aussi de tant de débutantes ; je lui indiquai les salons privés ; il serait bien mieux… arigato, arigato , courbettes, recourbettes !
Marjorie observait mes démêlées. Je m’en sortais plutôt bien.
Rentrons, me dit-elle, comme si nous étions un vieux couple…
À l’hôtel, ils ne virent pas l’habituelle. Ça leur était inconnu cette nouveauté-là : blonde !
Ne téléphonerais-tu pas à ta mère ? Elle doit s’inquiéter.
Elle sait où me trouver !
Bien sûr qu’elle savait, et Jeanne s’illusionnait complètement sur le sort de sa fille. Je m’enhardis :
Tu ne trouves pas qu’on serait plus confortables si tu avais ta chambre ; il doit bien en avoir une de libre près…
Non mais t’as vu le lit ?
Je ne pouvais rien dire, c’était une vraie chicane de couple qui débutait. Ça non plus je n’en avais pas envie. …me lançai dans l’océan.
Mais enfin tu ne vas quand même pas te mettre au lit avec le premier inconnu que tu rencontres ?
Tu me racontes ta vie, sans tricherie, puis nous dormirons.
Là vraiment, mon ange… conter mes secrets à une jouvencelle épatante, même si elle me plaisait beaucoup !… Comme la vieille école dont je faisais sans gloire partie, il devait y avoir un cheminement, une progression indispensable dans la connaissance de l’autre. Cela devait s’accomplir avec aménité. C’est bien d’être pressée, mais tu as la vie devant toi. Pour l’instant cela te semble un désastre, ta mère… mais lorsque tu l’auras derrière toi, tu seras surprise. Cette certitude arrive toujours trop vite. Il n’y avait qu’à lire les vieux romans, les lettres des hommes célèbres. C’est effrayant toutes ces histoires de jeunesses manquées. On s’en rend compte trop tard et c’est le drame. Un jour, quand tu auras réglé tous tes comptes, tu seras heureuse de quitter tout… Rien que pour ne plus t’emmerder avec ta ménopause et les regards compatissants des mâles. Quant à l’homme, quoi qu’on dise, c’est pareil. Il s’inquiète parce qu’en plus d’être brisé moralement, il s’empoisonne l’existence avec ses cheveux blancs, sa future prostate, le Colón qui pourrait devenir cancéreux, les veines débordantes d’alcool, de goudron, de gras, pouah ! Et s’il n’y avait que cela… Mais l’énergie n’est plus ce qu’elle était. On admire l’adolescent outrecuidant, comme s’il comprenait que… On était comme lui, peut-être plus beau. On se fait ses projections personnelles, le mâle, tu sais bien où il la place sa noblesse ! À l’approche de la soixantaine, la virilité devient cervicale ; on n’y peut rien. On se fabrique des rêves toujours plus saisissants. La transmission de l’énergie s’accomplit sans componction. On fait appel à tout ce qu’il y a de plus bas ou de plus beau suivant l’humeur du moment ou le caractère de l’individu. Faut bien compenser le manque de circonférence, de liquide, de tout quoi ! Mais il faudra bien se faire une raison, un jour, il n’y aura plus que le néant. Alors ce serait bien qu’il y ait des palais avec des princesses spécialisées dans l’euthanasie.
Tu médites trop, Boris.
Elle avait raison. Mais je n’étais pas prêt, moi. Je voulais dormir seul et pas aimer, pas m’attacher, mais avec Marjorie tout devenait possible ; je le sentais !
CNN diffusait en direct un grand show devenu classique depuis la guerre des Six jours, un détournement d’avion par les Palestiniens. Puis ce fut la grand-messe cathodique : protestants, juifs, musulmans, tout le monde bafouillait. Je ne suis pas sûr que les caodaïstes près de My Tho… Il y avait trop d’arrogance, pas un gramme de bonté dans tout cela, il y avait pourtant des victimes… Les experts, les journalistes, les managers défilaient à l’écran… J’avais froid ; mon cerveau éteignait la curée. Comme quelques heures auparavant, je passai le premier dans la salle de bain. S’il y avait un futur, elle comprendrait…
On peut prendre sa douche ensemble ? Après tout ma mère n’est pas là pour nous dire où se trouve la vérité.
Je n’aimais pas qu’elle me parlât de sa mère. Ça aurait pu être ma femme, même si elle était plus jeune que moi.
Elle veut que je termine ma médecine, ma chère maman ; sinon plus d’argent…
Et toi, bien sûr, tu souhaites terminer ta vie à vingt ans, quelque part au soleil, même si c’est au pôle Sud.
C’est plus intéressant, tu ne trouves pas ?
Oui. Si tu as de quoi vivre longtemps, c’est surtout plus avantageux. Tu ne risques pas de devenir comme les gens intelligents…
Quoi oi ?
Tu comprendras un jour, sans que je te lâche des mots éreintés, des phrases arides de polytechniciens que personne ne saisit. Lis Joyce, Proust, Hugo. Tu comprendras où se niche la différence.
Comme un suaire déposé, le drap de lit satin épousait ma peau jusqu’au cou. Marjorie glougloutait derrière la porte satinée crème. Par correction – il faut bien une première à tout –, je restai en caleçon genre Dior avec dessins imprimés noirs, le genre qui plaisait aux filles. Elle revint toute souriante de me trouver si enveloppé, comme s’il y avait quelque pudeur… Elle sourit et s’engouffra avec son kimono entre mes bras accueillants.
Tu sais, je ne suis pas ce qu’on appelle un type bien !
Je te connais mieux que tu ne le penses…
C’est la vérité, la leur… J’ajustais ses longs cheveux en rosace sur le drap de satin.
Tu parles par énigmes, Boris ; je ne peux pas te comprendre ; c’est trop tôt.
Je t’informe ; c’est tout. De la même façon, je te dis que je peux plus être amoureux, avec un grand « A » comme à quinze ans. C’est organique…
Le conciliabule tête contre épaule se poursuivit par gazouillement.
L’âge, je savais que cela te tourmentait.
Ai-je l’air tourmenté ?
Non, pas encore, mais inquiet.
J’avais des difficultés à l’écouter ; c’était plus qu’un chuchotement.
Je suis heureux parce que tu as intercalé « pas encore » ensuite « inquiet », c’est un signe de raison. Mais après le « encore », il y a le devenir… Tu crois me connaître. (Mon esprit s’égarait, mais il ne s’en rendit compte que plus tard.) Peux-tu différencier une vérité d’un quelconque sophisme ? Tu rencontres un inconnu après un chagrin d’amour : une rupture, ce n’est jamais drôle. Tu l’inventes, essayes de le rendre intéressant. Il est sur le retour, mais pas con ; il a de l’allure ; ce n’est pas un plouc. L’autre, c’était un gamin : il voulait tout le temps… Tu m’observes comme un gérontologue, tu ne connais pas l’âme, mais tu penses déjà connaître le mécanisme des hommes. Une cassette de Brel essoufflait la pièce. Seule la musique parvenait aux oreilles, les paroles étant remplacées par un dialogue incongru de personnes différentes à tout point de vue.
Penses-tu qu’on puisse être un couple idéal et je ne bafouille pas de l’âge ?
Qui te parle d’absolu ?
Marjorie, toutes les filles ont droit à l’extase, parce qu’après tout s’enlaidit… et avec moi, ce sera plutôt rapide.
Mais je n’ai jamais pensé vivre avec toi !
C’est pour cette raison qu’il faudrait qu’on cesse, là de suite ; ce serait mieux pour moi. Je lui pinçai légèrement la lèvre supérieure ; elle se rebella. Je ne peux plus te donner ce que tu demandes, la fréquence… Tu comprends… et puis, j’aime peut-être une autre fille après tout…
J’avais été trop loin ; subitement son visage s’obscurcit.
« Alors, je m’en vais ! Rapidement ; elle se dégagea.
J’ai dit peut-être…
Elle était hors du lit. » Ses pommettes devinrent si blanches que je pris peur. Dans le même temps, j’avais déjà l’angoisse de la perdre. Elle s’assit dans le fauteuil, j’avais envie de la prendre dans mes bras, de la réchauffer de tant de drames, déjà…
Viens, je vais attraper froid.
T’es pas marié ?
Je ne le suis plus depuis longtemps. Si c’était le cas, je te le dirais…
Alors pourquoi tout ce papotage ?
Elle avait raison, le langage est pire que les fusils. Ça peut facilement détruire, même si on manque la cible. Mes bras la réconfortaient. Je m’endormis, mais me souvins de m’être réveillé quatre à cinq fois car sa respiration, ses jambes, puis ses bras m’embêtèrent.
J’avais renoncé à mon voyage en République Dominicaine et Marjorie à son tour de Thaïlandie. Nous étions dans mon cottage, genre anglais, qui devenait un peu le sien avec l’arôme de riz et de som tam lao {5} , et nous avions convenu de vivre quelques semaines dans des chambres séparées. J’écrivis à mon ami Jacques les raisons de mon renoncement au voyage chez « Colón. » Le jour même, je reçus sa réponse par fax.
Amigo Boris,
Je connais tes goûts de performance et ne peux être que d’accord ; profite, querido amigo ; tu n’es pas vieux ; ne cède pas un pouce, accepte toujours… Ici la muerte me guette, la représentation se termine ! En espagnol, ce mot trouve sa plénitude, ne trouves-tu pas ? Pour nous, francophones, c’est une sourde expiation. Nulle autre langue pour ce mot n’est plus explicite pour annoncer une mort prochaine, et le nada qui restera de la conscience pour annoncer le néant à venir est de la même humeur. Découvrir le « nada » pour un néophyte est plus savoureux, parce que plus explicite que le « rien » français ou le « nothing » anglais. Les Anglais contribuent : imagine une Latine soprano prononçant le douloureux « suffer… » Suffer prend toute sa sensualité chez les Latinos, les cathos et autres réformistes, bien mieux que son équivalent français, surtout lorsque qu’il est éructé par un ancien fermier du Wisconsin devenu pasteur et ami. Sa terre dans les années 70, jadis nourricière, ne produisant plus de verts billets, le copain mercantile épousa une bigote mais charmante Filipina qui à chaque seconde de son existence, si, mais si pénible, suffer, suffer pour nada, invoque le Tout-puissant afin qu’il absolve son mari d’avoir trop regardé une éternelle pécheresse blonde et de prendre trop de plaisir à regarder la Super Bowl sans même penser ou si peu, travail oblige…, au créateur qui procure l’allégresse. La charmante, qui attend fiévreusement la messe basse, puis confesse – en secret de son mari, car elle est restée chrétienne – tous les crimes de l’humanité et protège, pense-t-elle, son pasteur de mari du feu de l’enfer. Suffer encore parce qu’elle trouve qu’il ne l’aime pas assez, que le baiser matinal n’est plus ce qu’il était… veut le reconquérir, négocie avec le Tout-puissant. Même le curé la voyant à chaque heure de la journée suppliant l’éternel craint la folie en l’apercevant. Si je t’écris cette historiette souffreteuse c’est que je tiens ce couple à portée de missel, car sachant ma fin prochaine – mais je suis dur et peux résister, si je veux – ils m’ont gratifié d’un maroquin agréable au toucher ; de feuilles si légères, si gracieuses qu’on a le désir immédiat de le parcourir. Ils feraient d’excellents personnages pour ton roman. Pour en finir avec les mots, il ne faut pas oublier le mot « shit » ; je le préfère à « merde » et sûrement à « cagar » mot tout crotté qui peut être employé ici lorsqu’on parle de mon cancer. Dans quelques siècles, sans doute n’y aura-t-il plus qu’une seule langue ; les mots seront empruntés à tous les dialectes, les patois à toutes les ethnies ; on ne retiendra que les meilleurs. Ce sera plus simple, plus rapide, ne serait-ce que pour l’utilisation du dieu ordinateur…

Il me fallait voir Jacques. Je l’avais rencontré à Orly entre deux escales, lorsqu’il s’enfuyait du Congo Bélgica. Il avait échappé au massacre grâce à la complicité de son fidèle Albert, son boy depuis quinze ans qui lui fit traverser le fleuve et se retrouver, ahuri d’être encore vivant à Brazzaville. L’histoire de sauver sa peau se répéta à Roissy quelques années plus tard, mais cette fois il eut moins de chance. Il fut trouvé meurtri, couché sur le flanc dans un ascenseur, ensanglanté, agressé, mais grâce à sa robuste constitution resté vivant malgré des attaques au couteau : « Qu’est-ce que tu as dit à mon p’tit frère ? Faut pas parler comme ça à mon p’tit frère, M’sieur ! » Il avait entendu cette phrase chaotique, puis : « T’es mort », ensuite ce fut le vide. Naïvement, il avait tenté d’empêcher un gamin de fracturer un monnayeur, puis le grand frère était venu, lui crachant sa haine. Depuis ce jour, il évitait l’ambiance et le personnel tatillon des aéroports de l’Hexagone, préférant Francfort où Amsterdam. Plus tard, pour un coupe-ongles et deux « bombes à raser », le personnel de sécurité l’avait pris pour un terroriste. « C’est interdit Monsieur ! » Il avait répliqué qu’une bouteille de vin brisée sur l’accoudoir était une arme bien plus efficace. Il avait été soustrait de l’affluence manu militari et emmené au poste de sécurité.
Je me souvenais de Jacques accoudé sur le dossier de son fauteuil favori, le regard brun où l’illusion entretenue depuis des années avait disparu. Sa physionomie désabusée traduisait la faillite de ses rêves les plus chers. Respirer l’Hexagone, ce pays outrageusement chéri, ses vieilles pierres, ses châteaux, ses cathédrales, cette jovialité, cet art de vivre que dégageaient les personnages de films et de romans.
Des décennies plus tôt, Jacques avait beaucoup d’espérances. Albert l’arracha des coups de machettes ; il fut ainsi absous d’avoir enfilé les slips blanc immaculé de son maître. Maintenant, l’amertume agglutinée aux papilles, Jacques s’interrogeait, comme le boutiquier portugais du bout de sa rue, marmottant derrière ses cageots : « Que serais-je devenu, moi, s’il n’y avait pas le Congo Bélgica ? Il m’a donné mulher {6} bien faite qui travaille comme un nègre. Eh ! Monsieur Jacques… ne crois pas tout ce qu’ils disent en métropole. Vous avez bâti routes, fermes, élevé cochons ! »
Mais il y avait trop d’inventions qui couraient dans la capitale. L’indépendance, c’était une négation ; trop tôt, me disait-il. Il était devenu l’ami, le père spirituel. Chez lui, l’honnêteté transpirait dans ses yeux un peu lord anglais. Il avait la prestance avec ses paupières un peu lourdes, soupçon de Macmillan, des vieux seigneurs qui survivent encore aujourd’hui à leur tradition. Jacques avait vécu de 46 jusqu’à l’indépendance au Congo Bélgica, comme serinait le commerçant de sa rue, avant de s’installer chez Trujillo qu’il avait trouvé plus commode que Castro, puisque Batista… Le communisme lui restait en travers, mais dans l’outrecuidance des grandes nations libres, émancipées, il y avait aussi quelque chose de semblable. Il n’appréciait pas la duperie, Jacques, et n’était pas en harmonie avec les intellos de gauche des années 70. Moi, j’étais plutôt Malraux. Mais on s’appréciait comme père et fils, et la divergence d’opinion n’était en fait qu’une différence d’appréciation. Pendant nos premières rencontres, premières conversations, notre amitié s’affirma, bien que nos avis soient contraires, lui le libéral sans illusion, et encore renforcé dans ses théories par la déconfite déColónisation, et moi le jeune socialo obstiné, qui maladroitement sondait le meilleur chemin à emprunter ; toute cette matière entraîna chez nous un bouleversement et un regard plus ajusté de l’autre.
J’oubliais Swan, l’idiot, la bête humaine, et me réfugiais dans d’autres livres plus d’actualité. J’essayais d’interpréter ce qu’il se passait chez les soviets, chez les Chinois, découvrant maladroitement sans trop y croire ce qu’écrivait Soljenitsyne… Les goulags, la révolution culturelle, le petit livre rouge n’avaient pas les mêmes nuances en 60 qu’en 2000… Maintenant, avec le recul, c’est simple de se forger une opinion.
Nous avions malgré nos divergences les mêmes chimères et, avec un petit peu de bienveillance de part et d’autre, elles n’étaient pas si utopistes que cela. Malgré son individualisme un peu conservateur, Jacques, dans sa jeunesse cossue de 1942, tentait d’acquérir assez d’indulgence auprès du travailleur bourru, souvent vulgaire, qui sifflait grassement les filles dans les trams de la capitale qui bruxellait de Teutons arrogants. Ce comportement et aussi son milieu familial l’avaient presque inconsciemment mis sur la route plus raffinée de l’époque des dandys libéraux qu’il côtoyait sur les bancs de l’université. Paul, après sa rencontre avec Jacques, créa le cercle Vieux fauves. Enthousiasmé par ce qu’il entendait, et sur les conseils de mon ami, il détailla dans l’un de ses chapitres l’intelligence divine.
Jacques Macmillan et la divine intelligentsia
« La faculté d’Embrouillamini à quelques encablures de l’autre, la Pataquès. Ces deux universités œuvraient en étroite synergie de pensées enfiévrées pour le plus grand bien de la Planète. Généreuses, désintéressées, pas de discrimination. Chacun profitait des nouveaux concepts. Jacques qui ne se sentait pas concerné décampa de cette institution magistrale qui produisait à satiété des hobereaux infatués et arrogants. La A serait vite dépassée par la H plus infernale et, à cette époque, aucun professeur émérite, même la section Cristal source de prédictions ne sut prévoir les désastres, le manque d’eau potable, d’électricité, les futurs déchets, les accidents nucléaires, la déforestation. Surgissaient sur les cadrans de toutes les universités du cosmos des millions de points rouges qui, suivant un modèle mathématique perfectionné, s’amplifiaient comme jadis l’encre sur le buvard. Un demi-siècle plus tard, les embrouilles avaient fait plus de dégâts à la Planète que pendant les quatre milliards et demi d’années antérieures. Pourtant, tous les innocents concevaient l’idée précise du mal. Mais l’astuce, la toute dernière invention des Tournesol d’Embrouillamini, les points rouges des dysfonctionnements restaient impénétrables pour la plupart, distillés habilement par les médias virtuoses des combines cérébrales, eux-mêmes instrumentalisés par leur hiérarchie. »
Déçu, réprimé dans ses embarras, Jacques, sans un mot, embarqua à Anvers sur l’Afriqualélé et après quinze jours de voyage débarqua chez les Nègres, comme on disait à l’époque sans souci de froisser. Mon ami avait conservé, mais c’était sa nature, ce côté élégant et s’adaptait au mieux aux endroits qu’il fréquentait, si bien qu’il passait sans difficulté de la queue de pie à la chemise dégoulinante de sueur. Moi, j’essayais de le convaincre que ces bourrus siffleurs travaillaient dur pour quelques fifrelins et s’ils lorgnaient les jolies voitures et les filles ravissantes, c’était pour se convaincre qu’ils existaient, eux aussi. Nous avions décrété par jeu et les règles furent écrites et consignées en deux exemplaires afin de vérifier plus tard si nos idées auraient encore un sens quelques décennies plus tard : que tous les habitants de la terre devraient pouvoir manger lorsqu’ils avaient faim, boire de l’eau fraîche lorsqu’ils avaient soif et s’enrouler dans une couverture lorsqu’ils avaient froid, que tous avaient droit au sourire et même à un superflu, l’homme à sa bière, la femme au parfum, la fillette à sa poupée, mais pas de fusils de bois entre les mains des gamins, que la partie obèse de la terre devrait sans sourciller pourvoir aux besoins élémentaires des amaigris. Il grommela quelque chose comme : « Tu abandonnerais ta monnaie ? » en fixant mes yeux. Je fus déconcerté par l’éclat de ses prunelles bleues qui signifiait : « la suite de notre amitié dépend de ta réponse. » Paraissais-je incrédule, abasourdi par une telle question ? Je n’avais encore jamais pensé à cette éventualité simpliste et si facile à mettre en œuvre. Il ajouta : « Disons vingt % ! » Je devais sourire en coin ; sa maigre moustache frémit de camaraderie comme s’il était assuré à l’avance de ma réaction. Nous étions devenus amis, malgré un parcours, un destin différent.
Dès son arrivée en Afrique et malgré une adolescence pudibonde, il n’avait pu repousser après bien des tourments la chair ébène de Narssa, une piquante métisse arabisée qui arrondissait son quotidien avec les novices tout frais débarqués du petit pays. Ne pouvant supporter ses nouveaux soupirants, Jacques l’avait épousée en toute hâte malgré la différence d’âge, bousculant en quelques minutes des années de certitude familiale. Malgré cette union baroque et le confort que le mariage lui procurait, Narssa restait frivole : les gènes sans doute… Les nouveaux arrivés s’abandonnaient comblés, par le charme. Elle devenait la risée des Colóns et de monsieur le curé de Léopoldville. Alors, afin de réprimer les désirs des Blancs qui la convoitaient, elle s’échappait quelques jours rejoindre son amoureux d’enfance à la réputation virile, fierté aussi convoitée par les épouses frustré es des Colóns volages et trop whiskies. Le bellâtre, un beau mâle dominant, noir charbon aux muscles noueux, lui chapardait son capital : « Tu n’en as pas besoin avec ta carte de crédit », en indiquant le sexe crêpelé de Narssa. Elle haussait les épaules et regagnait au plus vite, afin de susciter le pardon, le mari abandonné. Trois ans après son mariage, elle mourut en couches après avoir mis au monde un charmant bambin qu’on baptisa Sébastien. Depuis ce temps révolu, Jacques dévisageait, scrutait chaque frimousse d’adolescente bronzée qui croisait sa route, espérant la réincarnation de Narssa.
J’aimais son langage parfois fantaisiste lorsqu’il n’était pas d’accord avec le reste du monde, oubliant la négation et le « je » trop souvent éructé par les métropolitains. Il provoquait souvent entre nous, dans un premier temps, un fou rire, lorsqu’on apercevait dans les médias les yeux enivrés de bonheurs des célébrités. Auprès de Jacques, le mot liberté signifiait : privilège immense et au Viêt-nam, ère faucille où j’allais souvent chercher un nouveau visa, il n’y avait que des petits potentats froids : « la délation, c’est cela le communisme » ; Jacques n’était pas dupe. Au Viêt-nam, mon amie du moment – une étudiante en architecture – ne pouvait venir chez moi. Il y avait toujours un camarade pour aller cafeter chez les flics que la prostitution était interdite.
C’est cela le communisme ; ouvre les yeux !
Je savais qu’il avait raison, pourtant je rêvais encore à l’utopie et il ne restait que l’imagination pour y parvenir.
Par obligation, celle du vote universel, Dwight {7} se préparait à transmettre son prestige à un play-boy plus ambitieux et les cochons entraient dans la baie. L’orgueil d’un pays qui ne voulait pas subir une deuxième humiliation, les spoutniks devançant le pays libre, c’était bien suffisant. Des atomiques à Cuba, impossible ! Moyennant ce fait, Jacques choisit Dominicia de Colón. Mais l’après-Trujillo allait changer le futur : cela devenait aussi Coca, comme Panama et le reste du monde… C’était mon ami et Marjorie avait des décennies de moins que moi. Sans doute cette différence comptait peu dans ses sentiments, puisqu’elle semblait fascinée par ce que tout le monde croit comprendre. Notre liaison m’inquiétait. Je ne pouvais indéfiniment rester seul sur mon grabat alors qu’elle dénichait dans la bibliothèque l’ardeur tumultueuse de Restif de la Bretonne, trop romanesque et sauvage auprès de Marjorie. Il nous arrivait pendant la journée de nous étreindre, mais bien vite je contenais l’effusion gardant en mémoire l’exigence de couronner un succès toujours plus aléatoire. Le soleil orangé d’une fin d’après-midi traversait la chambre, après avoir sillonné le Maekong, et se retrouvait comme par hasard tapi entre nous. Marjorie écoutait la musique thaïe et refusait, surtout en fin de journée que j’écoutasse Brel. Ce n’était pas la première. Ma petite Mae, mon ex-… de ménage, bien qu’elle ne comprît rien aux paroles, trouvait la musique pas chère. Étrange : elle avait déniché dans ma bibliothèque des photos de sépultures que j’avais prises dans la campagne vietnamienne et elle me les exhibait lorsque j’écoutais le grand Jacques. Trenet, c’était autre chose ; Mae appréciait cette rengaine. Elle en redemandait lorsqu’elle goûtait à mon savoir d’homme encore conquérant. À vingt ans, je la perdis. Elle épousa un pêcheur, un fils de bonne famille à peine plus âgé, un bon parti qui avait bateau et logement ! Ce fut presque la dernière volupté, une perte ; je lui offris un magnifique trousseau, une bonne dot, contre services inestimables.
Romanza : Sourire Ravageur
Marjorie m’observait, genre U.N.E.S… suggérerait Paul. Sa vision d’artiste s’étant figée plusieurs fois devant cette caste fouineuse et sa pensée s’étant abandonnée aux employés qui représentaient le contraire de l’esprit Vieux Fauves. Son Romanza : bouquin, sorte de mémoire historique, père, fils et autres, témoigne d’une rancœur qui éclaircit son suicide : « Lorsque, au gré des virées, les Vieux Fauves menaient leurs amis du côté de la Sukhumvit Road, brusquement s’arrachait du béton un long rectangle opalisé sans architecture, grotesque parmi la végétation, à quelques mètres de l’avenue destinée aux belles cylindrées.
Pas touche, ça défouraille honnête là-dedans ! Emplois réservés aux rejetons des belles-familles ; on va arranger un coin, un bureau avec ordinateurs.
Dans ce rectangle gelé, il n’y avait aucun zozo, convention tacite, couinaient les Fauves lorsque leurs calots s’allumaient et qu’ils en voulaient à la terre entière. Et Paul n’en démordait pas :
Est tellement couillon cet U.N.E.S… que son esprit demeure ceinturé des minutes après l’atterrissage, sans doute l’angoisse de quelques éraflures.
Les couillons dévisagent la terre entière qui ne pige rien. Paul boulonne ses mirettes l’air de dire :
« Vous ne connaissez pas ces fonctionnaires ; ils évoluent très vite en spécialistes !… sont engoncés dans leurs fauteuils simili business, exposés une journée près de pimpants dossiers qui schlinguent le plastique. Faut croire qu’ils changent la couverture, puisque même après dix ans ça cocote toujours le vernis. Dommage pour la naphtaline ! C’est périmé ; on n’y reviendra plus ! Le genre U.N.E.S… difficile de comprendre si vous n’êtes pas de la caste fonctionnaire. Vrai, vu à la télé ! C’est le boss du pénitencier qui re-re-recondamne pour la millième fois un foldingue à quinze jours de mitard parce qu’il a grillé ses chaussettes, un maboul authentique qu’a pas de substance, un paumé de naissance ! C’est celui, semblable au boss, qui ignore ce que toute la flopée sait sur le terrain ! D’instinct, le gonze se défie de ces zélés qui manifestent contre la barbarie du monde. C’est le spécialiste qui débat à la télé, celui qui dé signe du doigt tous les tripoteurs et qui s’exclut d’office de la coterie. La vérité ne souffre d’aucun sophisme, déclare-t-il, la voix limpide ! Le plus naïf des téléspectateurs, averti d’instinct de l’entourloupe, discerne dans la seconde le factice. Mais il n’a pas la parole ; c’est qu’un péquenaud, puis faut des roustons pour aller à contre-courant de l’opinion générale. Entendu aux informations de vingt heures ! Le magistrat bigleux, admire la plus belle avenue, le plus beau musée, la plus belle tour du monde, puis légitime sa nomination, se constitue partie civile contre le forfait d’un routard, d’un amant cynique. »
Une charmante traumatisée, jacasse le bigleux, que les Vieux Fauves croisèrent sur leur chemin et qui par son aspect leur rappelait quelques anciens envoûtements. Ils la baptisèrent : Sourire Ravageur en hommage à ses petites mirettes sensuelles et surtout ravageuses lorsqu’elle repérait l’impertinence de l’hommage. On l’appelait ainsi puisque son charme naturel aidant, elle pouvait sans difficulté échapper à la disette grâce à sa silhouette détachée et à son minois charmeur. Les Vieux Fauves la croisaient dans les ruelles de Krounthep en compagnie d’un chic pèlerin, le visage pétillant de joie. Parfois, l’un où l’autre plus émoussé se vissait à sa délicieuse frimousse et l’implorait au mariage. Mais cette communauté n’était pas son truc. Sourire Ravageur restait indépendante. Elle était née libre dans une case de tôles près de Petchabum, sans jamais avoir eu de contraintes, pauvresse comme se l’imaginent pas les prêcheurs. Bien ardu pour certaines de troquer une liberté pour un esclavage, aussi clinquant fût-il ! Le pèlerin s’engouait, lui procurait l’intervalle d’une nuit, d’une semaine ensoleillée les chouettes restos, les somptueuses calèches, les castels coquets ; c’était la Nana de Krounthep ! Rarement, elle revenait à une réalité plus concrète, mais certains jours, c’était le désert, rien… obligée de tapiner comme une pute ordinaire : plus de maharajas, plus d’évêques. Il y a des jours… Alors, camouflée en étudiante sucre d’orge, avec son minuscule sac suspendu au dos et quelques livres à la main, elle parcourait les centres commerciaux, ingurgitait un Big galeux dans le Fast-tambouille de la galerie et s’acoquinait sans difficulté avec Frustré, venu tout droit de la moule à benêts. Il longeait les murs, complexé s’il venait de l’antique continent ou s’il débarquait des States, s’engouffrait, désinvolte, dans la gargote la plus proche. Confusément, elle percevait parfois quelques infamies, mais ces glaires civilisées effleuraient seulement ses sens, préférant les fées aux démons. D’instinct, elle déchiffrait le trouble des Jules et puisque sa beauté, sa frimousse badine le permettait, chaque nuit Sourire Ravageur choisissait un aristo attendri de tant d’éclat.
Merdouille ! s’égosilla l’antique frustré…
Trop tard :
Ferme ta gueule, mon gaillard, lui répondit poliment et en français le poulet, t’es plus en état de t’attendrir !
Clic, clic, menottées les valseuses, pendant douze ans. En cabane, les chevillards te juteront l’oignon sans que nul ne se scandalise, pense sans rien dire l’envoyé budgétivore de l’État.
Ç’aurait pu être plus épouvantable comme technique flicaille ; j’ai vu pire ; de là cette riposte policée (ferme ta gueule !) Quand même, je me retrouve au trou… J’ét… j’étais aux anges dans cet endroit animal avec une salope délation de viol de minette sur le dos… Une starlette t’astique le chicon pour la millième fois : pas de traumatisme ni d’écorchure ni d’estafilade ; mais en cabane pour douze ans ! Je suis né dans les farces et attrapes ! On m’aura bien eu avec la démo-cra-cra-tie… Plus baisable que la dictature, elle claquemure subtilement les gaillards qui s’évadent du concept république.
À cause de l’usine à fabrication, d’une soirée désertique où les frustrés sans se douter de ce qui se complotait rodaient ailleurs dans Krounthep, Sourire Ravageur croisa le bourge dépossédé de l’essentiel, fatal, milliards de Blancs, impossible d’endiguer la production ; ça se multiplie comme les petits pains, se reproduit comme des lapins, dix petits coups rapidos et hop ! Ensemencé, même la jachère… Malgré tout, envisage le clonage les experts, sélectionner les plus vigoureux, avec des gènes humains, évites la catastrophe, la perte primitive.
Fatale, entre deux Fast-tambouilles, l’étudiante croisa Frustré :
Plus blanc que blanc c’est quoi ? rapportaient les pantins. Depuis que la mère Denis {8} est devenue automatique, tout s’est aseptisé, javellisé et plus de Geiger pour s’épanouir.
Dans le même temps, entre deux grands complots, les pigistes, à court de sensation ont crawlé, indignés jusque chez les Rosbifs, exigeant la fin de l’exploitation : des ados qui déposent les bouteilles de lait, des journaux au petit matin près des couvées. Veulent s’acheter des Nike, des nippes griffées des champions de foot, déclarent les adolescents. L’Hexagone s’offusque ! Pas digéré Trafalgar, à l’abordage, Nelson n’est plus et l’Angleterre n’est qu’à trente kilomètres. Télépropret, fraîchement arrivé dans le gagne-pain, tente de dissimuler son allure naturelle et enquête sur le ton : les associations exigent ; l’abus doit cesser ! Mais à part quelques myopes, ça n’intéressait pas grand monde. Télépropret, Spécialiste et toutes les mères Denis soufflaient, s’agitaient sur l’appareil ; l’audimat coinçait et ne faisait pas recette. Le quidam, à la différence des trente années d’unif, distinguait qu’il n’y avait là aucune exploitation.
Frustré, à la sortie de la sanction, déclarait aux journalistes :
Essayer de stimuler l’intellect des associations, c’est leur croûte. Y’a toujours un imaginatif dans la Colónie subventionnée qui mange quatre, peut-être cinq fois par jour et qui amalgame : qu’un môme travaillant trois heures par jour dans un restaurant d’une petite ville paisible de Thaïlandie et qui, la besogne terminée, s’en va glousser, espiègle avec ses guenons, que ce boulot gage de bien-être pour la couvée n’est pas analogue à celui d’un moutard exposé quatorze heures durant aux quarante-cinq degrés, près d’une pompe à essence, sur une autoroute manichéenne ou dans les ateliers pakistanais, les mines de charbon boliviennes, et je passe le pire. Sourire Ravageur n’est pas une barbare, mais une sauvage à qui l’on n’a pas inculqué le savoir missionnaire. Elle grignote, biberonne, paillasse sans culpabiliser. »

Jacques, en harmonie avec l’exposé de Paul dans les années 80, ne l’aurait peut-être pas été dans les années 40, mais ses chromosomes, sans qu’il puisse les contrecarrer, avaient changé la donne, afin de se protéger d’une quelconque culpabilité camouflée, car Narssa était morte à la fleur de l’âge ! Jacques retraçait souvent l’histoire connue de tous les expatriés, d’un petit bout de Vietnamienne, l’épouse d’un prisonnier français qui, pendant la bataille de ?iên Biên Phú, s’allongea sans état d’âme au côté d’un officier viêt-minh et sauva ainsi le mari amoureux de la torture et de la mort. Rentré, le Français n’eut que des mots amers, mais restait épris de cette gazelle à la peau blanche. Toute sa vie, l’homme médita sur la trahison de la petite à la taille piquante, mais elle pensa et avec justesse qu’elle avait sauvé du néant celui qui lui procurait tant de confort.
Les magistrats dans ces cas-là, surtout si l’audience montrait quelque vif intérêt à ouïr ce qui leur paraissait être : l’Histoire de fesses, la Chronique d’entrecuisse de la semaine et que leurs cerveaux familiarisés frémissaient d’impatience lorsqu’un expat bafouillait de carnaval exotique et embellissait encore et avec conviction l’historiette de Jacques en ajoutant quelques ingrédients bien tangibles, saisis sur le vif, il y avait quelques années…
La mère de ma petite bonne Mae, coriace paysanne I-Saan frôlant la quarantaine, se découvrit quelques aptitudes au bonheur. Un soir, elle aperçut une de mes connaissances, venue bourlinguer le temps de ses vacances au Laos et que par obligation familiale, reliquat de civilisé, je dus héberger quelques nuits. Dans sa solitude nonkhadienne et sur indication secrète de Mae, l’ami trouva la hutte de la mère et attendit le crépuscule pensant ainsi échapper aux regards indigènes, puis se glissa sur la couche moite de la coupeuse de cannes à sucre. Le lendemain Mae ravie, spéculant déjà sur la sécurité sociale, s’enflamma de propos hardis. Je la calmai : tous les hommes ne voulaient pas demeurer en Thaïlandie ni épouser, fût-elle reine, la délicieuse Asiatique ! Moi, je ne saisissais pas bien l’étranger ; la mère n’était pas si rude. Certes, il restait quelques relents de féminité, mais ses vêtements empestaient la poussière de canne et ses mains étaient usées par le labeur diabolique et puis il y avait les professionnelles. Pourquoi se compliquer la vie ? L’évolué n’était ni gentleman, ni rustre ; c’était un travailleur honnête. Durant ses trois nuits de noces, il lui offrit l’équivalent de quinze journées de douze heures de travail quotidien dans les champs de cannes à sucre, puis il s’en alla vers Vientiane. Désespérant de retrouver son amant, sa sécurité, la veuve décida de récupérer sa félicité disparue et, sur les instructions de quelques plus usées rentrées au pays, après quasi un demi-siècle de rendez-vous, elle s’en alla vers la capitale avec l’espoir doux de ne plus jamais couper la canne. Mais au fond d’elle-même, elle geignait de ne plus être la naïve d’antan, de n’être plus tout à fait à la hauteur de la tâche. En effet dans son demi-bordel, là-bas du côté de la Sukhumvit, les beautés aux visages et soupirs éthérés, aussi le haut de gamme, croisaient sans peine des fidèles et s’offraient montres, bijoux, crème bienfaitrice… Ma Mae souriait et m’informait naïvement : « Les vilaines sont pas plaisantes ; personne ne les remarque et elles doivent toujours emprunter. »
Ce n’était pas le cas de Sourire Ravageur : « C’est bête, même stupide ; mais comment pouvait-il savoir, Frustré, que la mémé assise trois tables plus loin au Fast-tambouille oeuvrait dans le grand bâtiment blanc de la Sukhumvit Road, bifurcation U.N.I.C… Quand Frustré, le nez dans le dictionnaire, prit la main du Sourire, il était loin de flairer la spirale. Questionnez donc les milliers d’innocents qui sont tombés dans les griffes des flics au fil des siècles. L’acharnement thérapeutique qu’ils emploient à dénicher des accusations prouvant l’infamie et à assouvir ainsi les statistiques nationales.
Sourire Ravageur voulait pas voyager, affirmait Paul.
Mais son opinion comptait peu. Le sous-fifre du Droit… à la vraie Rolex, la prit par la main, eut un frisson ; elle ravageait toujours, mais se contint, trouille des perruqués ! La plus merveilleuse capitale du monde lui sembla le bout du monde ; rien n’était conforme à ses envies, ses désirs. Heureusement, l’intelligentsia avait détaché un escadron de psychologues. Elle découvrit la machinerie : cent rouages intellos. L’avocat de l’U.N.I.C… lui indiqua clairement son bourreau d’il y a six ans. Elle l’avait complètement effacé de sa mémoire ! On lui fit comprendre hors débat que le bonhomme était un malfrat ! Il allait en prendre un maximum.
…payer pour les autres, vociféra la partie civile.
Pourquoi devrait-il s’acquitter des égarements d’autrui ? se renseigna naïvement et dans une pensée moins académique Sourire Ravageur.
C’était aller à contre-courant de l’opinion et puis comment connaître le nombre d’individus qui l’avaient poignardé ? Frustré, un moment, pensa à l’échappatoire possible. Ah ! S’il restait quelques miettes d’orang-outang chez les jurés, il serait peut-être libéré… Fallut bien se résoudre au pire : il n’y avait plus que de l’humain dans ces chairs-là ! »
Il y avait un peu de l’U.N.E.S… dans l’attitude de Marjorie.
Tu joues à quoi ?
Tu as l’air d’un type fini, pourquoi ? J’ai bien le droit de connaître ton histoire, tu n’as pas l’air d’un vieillard ; tu peux encore…
Sans doute pouvais-je encore lui procurer la suprême jouissance, mais pour combien de temps et puis je la perdrais un jour, comme Mae, et rien que d’y penser… D’autres pensent que c’est leur dernière voiture, moi je pensais que c’était ma dernière… Ce n’est pas commode de méditer là-dessus.
Trop tôt pour en parler.
Boris, parle-moi, je t’en supplie…
…ne veux pas te perdre, voilà ! Tout était dit.
Il vient un moment où la causette devient inévitable. J’avais connu trop de filles pour qu’elle me trouvât encore capable de sentiments profonds. Pourtant, après un long travail de conscience et une totale remise en question, j’avais, après bien des années de rétrocession, réussi à inverser le processus de l’homme condamné à trouver de nouvelles conquêtes s’il voulait encore durcir.
Il n’y a plus de mélodie, plus que le silence et Marjorie, ma jolie Marjorie qui trouve mes yeux ; je ne me dérobe pas… Comment peux-tu voir des certitudes ? Tes lèvres viennent se fixer aux miennes ; je frissonne ; il y a longtemps que j’ai plus connu cela. Tu t’en doutes, puisque tu m’étreins vigoureusement, comme si c’était la dernière fois de ma vie. Ton corps devient ma raison et m’inspire. J’en suis encore capable tu sais. Parfois j’ai besoin d’assistance, de Mae. Il y a trop de vies usées entre nous, et de visages oubliés. Toi, ton passé, c’est Michaël. Moi il y a toutes ces frimousses qui ont été adorées à en perdre les sens, et puis celles de l’hygiène. Je n’aime pas ce mot médical, mais c’est la vérité. Les hommes sont faits ainsi ! Tes mains traînent sur ma chair ; tu t’enhardis ; tu insistes ; c’est ta grande première en dehors de Michaël. Tu verras comme c’est facile. Tu t’impatientes, je le sens bien, tu guides mes doigts sur ta poitrine ; elle n’est pas minuscule ; pourtant elle me plaît bien. On a tant de choses à se dire. Maintenant je ne rêve que par toi, enfin presque ; ça fait partie de mon plan de rétrocession. Je dois vaincre ; ne cède pas… prescrit Jacques. Mais trop de lucidité gâche une vie. Maintenant, il ne faut plus penser à rien, s’abandonner, leurrer ce présent presque radieux, presque puisqu’il eut ce passé canaille mais parfois si tendre. La belle époque, la mienne, c’était Nathalie, un p’tit bout que je ne peux effacer de ma vie. Ce souvenir endiablé et en même temps délicieux, surgi de l’éternité, provoque une imprécise et secrète résignation envers un destin que l’on ne peut conquérir.
Nathalie framboise
Nathalie, ma frimousse, la mienne personnelle.
Natha… prendra de la confiture ?
Oui, tonton, de la framboise.
Pas de tonton s’il te plaît.
C’est la première fois que je bafouille de cette façon depuis notre mariage. Débordante, elle m’embrasse goulûment ; ses bras enlacent ma raison ; ses cheveux châtain foncé s’écroulent sur des hanches si graciles que sa jupe plissée bleu ciel, bordée de violet si délicate qu’elle ne tient pas en place ; je suis aux anges ; la chatte Memée, pelotonnée dans mes jambes, ronronne. Cette ritournelle « ron ron, ron ron » nous surprend à chaque fois et nous procure une douce et apaisante euphorie. Elle extériorise toute la bonté d’un être raffiné affirmant, désintéressé, son ravissement d’être parmi nous. Avec Nathalie, l’on devrait employer le « si » devant chaque adjectif. Elle est si déliée, ses membres si délicats. Ah ! ce nez, cet incurvé si chatoyant ! Mince, mais pas maladive, du tout. C’est ma maladie, ma tendresse, seulement à moi ! Je l’adore et elle le sait et n’est pas garce pour un sou. Elle n’a pas encore appris. D’ailleurs, cette disposition ne viendra jamais. Il y a des fillettes qui deviennent filles, puis femmes et qui persistent dans la bonté. Nathalie ne badine pas avec mes sentiments.
Pourquoi ?
Ses yeux suaves, brumeux explorent les miens et interrogent :
Pourquoi m’aimes-tu de cette manière ?
Pourquoi quoi ?
Tu te promènes sur l’eau ; tu fais des acrobaties entre deux clochers pour me donner un baiser.
Sa tranche de pain en forme de cœur déborde de confiture de framboise. Après quelques recherches, j’avais déniché un artisan boulanger qui voulût bien créer un pain à l’aspect exalté, mais devant ce réaliste niaiseux, j’abandonnai cette création.
Viens…
Elle pose sa tête près de la mienne : « ron ron, ron ron. »
Attention, la confiture !
J’en ai sur le peignoir.
C’est pas grave ; maman astiquera.
J’ai une belle-maman superbe au propre comme au figuré. Sur le visage de Nathalie, mes yeux distinguent certains traits évanescents de la charmante petite maman. C’est assuré ; Nathalie se mitonne le même minois. D’ailleurs ça ne me déplairait pas, puis c’est évident, je serai pitoyable lorsque ça surviendra. Dans vingt ans, si on tient le coup, ma p’tite en aura trente-cinq et moi beaucoup plus. Elle prendra sans doute un substitut,… ne contesterai pas ; j’aurai eu ma part subsistera, comme le chat Mémé, l’amitié, la fraternité désintéressée ! Nathalie ne veut rien savoir sur ce chapitre ; la fidélité, c’est son église. Cela me satisfait ! Jamais je ne pourrai imaginer Nathalie assise sur le rebord d’une fenêtre, musardant dans l’attente d’un train et là… engouffré entre ses jambes, un jeune imberbe pressant ses lèvres pendant d’éternelles minutes, des heures peut-être. Cette obsession cauchemardesque, je la côtoie dans les vieilles gares de province où les seuils des fenêtres commencent à la hauteur des fesses des adolescentes, et où il y a toujours d’effrontées gamines avec des salauds de gamins qui embrassent des corps et des visages nathaliens.
La colonie
Daeo, ma petite nymphette, ma femme et sa petite lueur romantique piquante et coutumière, alors que nous avons été unis devant son excellence l’ambassadeur de Bangkok, il y a pas mal d’années désire à présent connaître les chroniques voluptueuses de mon passé. Qu’avais-je bien pu accomplir lorsqu’elle était écolière ? Pendant trente ans, cette coquine ne sut de ma vie que quelques bribes timides. Maintenant, à près de soixante-dix-neuf ans, ce n’est guère fâcheux car je reste le prototype du gars ordinaire avec ses langueurs, ses faiblesses. Le vieillard que je suis devenu intrigue ma chère Daeo, épouse presque fidèle depuis plus d’un quart de siècle, période de bien-être où nos pensées s’accordaient réciproquement. Nous avons toujours été ouverts l’un à l’autre et je suis disposé à tout révéler et à répondre à ses interrogations qui ne failliront pas à la légitime critique sans les mesquineries de fausses suffragettes.
Avec une délicatesse non feinte de femme du monde, désirant malgré la contradiction adoucir le solde restant dû de mon passage sur terre, je dois connaître l’évidence, même la plus ingrate sur ma propre personne. Après tout, me certifie-t-elle, convaincue, l’œil malicieux, je suis le premier intéressé. Il n’y a aucun obstacle. Je conçois la destinée, l’épilogue de l’existence, de la même façon que ma petite bourgeoise. Mais, me confie-t-elle, aucune femelle, même la plus anodine ne se retourne sur mon passage. J’en avais souffert pendant quatre décennies, mais aujourd’hui que j’en suis froidement averti par ma presque quinquagénaire à quelques jours près – et nymphette préférée, j’admets cette absurdité inéluctable, dorénavant créature racornie, carapace ratatinée, bien différente de ce que j’imaginais encore quelques minutes plus tôt.
À dix-sept ans, dans un pays courtaud, désigné tout au long de ma vie d’une quantité de qualificatifs un peu benoîts, pendant mon service militaire dans une ville d’eau au casino jadis célèbre, où, au début du siècle, les vrais rois, et même l’authentique aristocratie russe, les déesses et les comtesses façonnées pour l’occasion se déliaient la bourse et, afin de compenser, se corrigeaient la santé dans les eaux thermales protégées par des bonnes sœurs pas toutes frigides, je sentais, humais, j’avais de l’avenir, j’aurais pu à vingt ans devenir un gigolo honoré des millionnaires allemandes. Plus de soixante ans plus tard, ce visage angélique d’alors s’est effacé de mon souvenir, mais me reste en mémoire cette gueule rude et vigoureuse de la quarantaine et même de la cinquantaine, lorsque je cavalais le monde rasé à la Gainsbarre. J’ai en ce moment ce sentiment étrange d’avoir conservé ce faciès viril que les femmes estiment et, lorsque, forcé par des impératifs d’hygiène, je fixe le miroir afin de me libérer d’une vigoureuse barbe, il me semble avoir affaire à une personne étrange : ce n’est pas moi, là, dans l’absurdité du reflet !
Dès le début de notre relation, le royaume de Thaïlande nous offrit sa bienveillante hospitalité. En retour, c’est sans peine que nous nous adaptâmes. Daeo connut Rodin, Camille ; elle prit note de mes inclinations spontanées : contours tendres, sans gel déridant avant-gardiste. Décontractée, elle s’astreignit à la course à pied et autres efforts diaboliques. Je l’escortais comme je pouvais. Maintenant, elle entame sans violence sa carrière de femme plus toute jeune. Cela me paraît surnaturel car elle demeure une pimpante jeune fille sautillant toujours sur une jambe. Sa chair blanche comme celle des enchanteresses congaïs {9} révèle la quarantaine spontanée, douce illusion. Sa poitrine et sa taille restent irréprochables. Elle n’a jamais connu la cellulite grâce à une gymnastique quotidienne et à un docteur un peu Mabuse qui lui prodigue un soupçon d’hormones et de vitamines. Notre fils Romain, en bon fiston, émergea sans laisser le moindre stigmate de son passage. Au fond d’elle-même, cette éternelle adolescente camoufle cette épreuve de me voir hésitant lorsque je choisis un livre, chancelant lorsque je descends les escaliers. Aussi, je fouine partout afin de retrouver des lunettes qui, parfois, restent fixées sur un crâne garni de cheveux satin : bref, toutes ces choses burlesques qui prennent, avec l’âge, des allures hallucinantes. Nous n’avions, au cours de notre existence commune, jamais envisagé ce qu’on pouvait appeler cette muflerie qu’est la décrépitude physique. Nous craignions davantage Alzheimer car, très tôt, j’eus des pertes de mémoire. Mais cette putréfaction s’arrêta net et n’eut jamais le moindre intérêt auprès de mes chers neurones.
Surgi du Maekong, un samlors {10} kamikaze bifurque sur deux roues et esquive de justesse la grille du jardin, mais, ne pouvant modifier sa parabole, il s’immobilise dans l’angle du potager, déchirant le filet protégeant du soleil basilic, radis, fraises, orchidées et autres bouquets distingués, certains venus d’Australie et qui s’adaptent mal au climat de Nonkhadie. Daeo, en équilibre derrière le kamikaze, grognonne, se glisse de son siège tandis que l’ardent conducteur s’empresse, hilare, de récupérer les achats dispersés sur le sol.
Ils deviennent fous ! J’ai beau choisir le moins hirsute, ils sont…
Je suis le premier à l’accueillir. D’habitude, c’est Maliette, notre cuisinière, qui récupère les fruits et légumes du marché matinal.
Tu ne vas pas inventer une tragédie ! Tu vois bien qu’il roule au yabaa {11} !
En attendant notre fils Romain, je partage la scène Bruce Lee depuis la terrasse. Maliette apparaît puis s’enfuit aussi vite dans la cuisine. Devant moi, ma petite femme consent à baisser son masque de convention de femme virtuose. Elle se tient debout près de la véranda. La lumière rase du matin trahit la brume de son visage, mais certaines phrases qui lui arrivent aux lèvres surprennent toujours, car ses pommettes reprennent, par magie, ses fugaces mimiques juvéniles identiques à celle de notre première rencontre, dans un Jumbo juillettiste de la Siam Airways. Je l’observe, pressante, avec son air plus coquin que d’habitude ; elle a l’air de m’expédier : « Et notre petite histoire ? » Est-ce le moment de l’informer même si elle connaît l’essentiel ? J’ai toujours répondu sans aucune dissimulation à ses questions. Cependant, mes origines lui restent inconnues. Moi-même, je doute ! Dans ma collection de photos familiales, il y a une photographie floue et gommée par endroits d’une jeunette. Cela peut être ma mère, l’une de ses sœurs ou même une cousine qui lui ressemble. Depuis toujours, ce cliché m’intrigue. On voit la débutante dans un palace de Rome, au côté de ce qui me semble être un aristocrate russe sur le retour. A la différence de notre fils qui veut tout connaître, même le fastidieux d’une vie simple, je reste convaincu que ce genre de chronique ne passionnerait guère Marjorie. Elle préférerait connaître mes exaltations passées !
Tu ne seras même pas étonnée !
Je sais, réplique-t-elle.
Lorsqu’il est en vacances, Romain a la marotte de filer tôt le matin le long du Maekong, s’astreignant à bondir le plus loin possible, aussi en sprint frénétique, puis il prend le petit déjeuner en notre compagnie. Il passe ensuite la matinée à crayonner des esquisses des filles du pays. Parfois cela devient excessif, caricatural.
Comme un rituel bien rodé, il apparaît dans un training rouge, blanc, bleu, couleurs de son pays, puis aperçoit le filet tailladé et les exclamations dépitées de sa mère. Le samlors paranoïaque avec son sourire maladif geint plusieurs syllabes étranglées puis, une nouvelle fois, manque de peu le portillon. Enfin, la pétarade se noie dans le Maekong. Daeo, qui se tient toujours debout près de la véranda, émet un râle énervé.
J’peux plus les sentir !
Mè, mai ram kan, thi ni mi tchi wit di {12} !
Parler une langue qu’elle ne maîtrise pas bien irrite Daeo. Elle sort son regard vaurien.
Dis-moi ! Depuis que ton amie s’est volatilisée, taquiner ta mère est devenu ton passe-temps favori ?
Je t’en prie, fils. Sois courtois !
C’est un souhait superflu. Romain estime tout le monde. Né il y a vingt-quatre ans en Thaïlande, c’est son gîte de quiétude. Il savoure cette sérénité, cette belle vie. Tchi wit di, tchi wit di, clame-t-il à qui veut l’entendre. Immergé dans la culture I-Saan, {13} les jours de repos et après ses séances de dessin, il traîne comme s’engourdissent les miséreux. Mais, à la différence de ces gens pauvres du Nord-Est, qui attendent, assoupis, patientant sans rien produire, la vieillesse et la mort, ses jours de travail, il terrasse des colonnes de chiffres, d’estimations, de supputations. Rien ne lui échappe, dit-on à la banque. Maintenant, et avec la complicité de sa mère, il essaye d’en savoir plus sur ma vie. Ils vont donc connaître l’essentiel et même le superflu !
Le film : Les movies stars
Boris, Boris, tu rêves, réveille-toi ?
La musique thaïe gazouille derrière de vaporeuses étoffes de coton ; un air frais traverse la chambre et provoque le claquement des vieilles persiennes en teck. Cela me réveille. Marjorie prépare le café pour moi, le thé pour elle. Métamorphosée, radieuse, un ravissement s’extériorise dans sa chair ; pourtant il n’y a pas eu de performance : pas besoin de comptable. Le soleil s’étire ; encore une petite demi-heure avant d’irradier à travers la moustiquaire le buste de Rodin. C’est le moment que choisit Marjorie pour apparaître avec le thé et le café, en attendant la femme de ménage qui apporte les petits pains.
Lui… ?
Je prends, je ne sais pas pourquoi, la voix rassurante de Raimu.
C’est Rodin, et en face le photomontage, le Penseur qui semble sculpter la statue de Balzac au Père-Lachaise.
C’est morbide les cimetières ?
Doucettement, elle se pose sur mes genoux.
Avant les croix gammées, c’était paisible, et le Père-Lachaise est encore reposant. Je t’y emmènerai un jour !
Elle me prend dans sa toile, j’accepte encore. Peut-être y a-t-il une relation entre certain document apocryphe, la déficience supposée de Balzac et l’impétuosité de Rodin… Je pensais à Camille ; elle manquait sur la photo ; d’ailleurs, dans mon imaginaire, elle prenait chaque jour plus d’importance. Marjorie ressemblait à cette femme. C’est l’espèce de femelle qui ne laisse pas indifférent, une passionnée, une délirante, qu’on éprouve le désir soudain d’abriter, de protéger contre toutes les vacheries.
Non, non, Marjorie, pas maintenant.
Ses bras m’enveloppent ; je ferme les yeux ; ses cheveux dissimulent son visage. Elle a une sorte d’expiation et en renverse le café. La tache se répand lentement sur la nappe blanche, erre jusqu’aux serviettes de papier, la contourne mollement en agonisant, puis s’immobilise vaincue contre le vase bleuté d’orchidées. Maintenant on distingue la forme. Je la fixe à l’encre de Chine, puisque l’encrier est à ma portée… C’est un peu déformé : c’est une bizarrerie antédiluvienne où les hommes abandonnent leur âme depuis la nuit des temps.
T’es ensorcelé par les jeunes filles ?
J’interromps !
Tu veux dire les photos sur mon bureau… et Mae ?
Elle semble ne pas vouloir m’entendre.
S’il n’y avait que l’apparence. Y’a pas que le corps qui se modifie. Cela ne serait rien, mais les trente pots de peinture. T’imagines le cérébral !
T’exagères !
Dois-je lui dire l’effrayante vérité. Elle est si jeune. Me lance :
Elle a besoin de trente pots la femelle, cadre américain. Les autres… les Françaises, les Italiennes, les Ethiopiennes, on sait pas encore ; les statistiques sont en cours. Cest pas de l’invente ; c’est, c’est… Vogue la semaine dernière qu’a publié cette info !
Ses yeux étonnés sollicitent plus de clarté. Je poursuis, ne peux plus me contenir. Il y a comme une force extérieure qui aiguillonne mes paroles. Je deviens Jacques, le double… J’en veux aux femmes parce que je suis homme, mais si j’étais femelle, j’en voudrais aux mâles ; c’est une règle imbécile ; on n’y peut rien.
Derrière les enduits, il ne reste que du froid sans tripe ni spontanéité. Pourquoi paument-elles tout ? Elles comprennent à cinquante ans que les crèmes, ça sert à rien. Pour les plis, il n’y a que le bistouri. Elles ont mis du temps à admettre et cela fait rudement plaisir à Flaberger.
J’attends mes petits pains pendant que ma grande boit son thé et m’écoute religieusement, privilège des premiers moments. Après, tout disparaîtra naturellement, graduellement sans qu’on s’en aperçoive. L’accoutumance de l’autre, le sale truc… Une publicité soigneusement conservée cabriole dans mon souvenir.
Examine la farce… Mais c’est qu’une apparence parce que dans les replis, lorsqu’on est seul au p’tit matin, Erectus dans sa caverne resurgit !
Le surréaliste bout de papier la fait glousser, avec la trop belle môme cellophane en toile de fond.
« Mise en beauté Carole Valentine pour Claryns,
Baume beauté-éclair, crème teintée clair, corps
soyeux, gel multi-tenseur, buste eau dynamisante. »
Et encore ;
« Coiffure Gaëtane de la Grange pour Jean-François
Davidovik, mise en beauté Carole Valentine pour
Claryns. Sérum Mutitenseur, crème teintée dorée, gel
Contours des yeux, stick protecteur, lèvres, eau
dynamisante. »
Que reste-t-il de naturel ? Et le fantasme qui sert de fond au texte n’a pas besoin de toutes ces conneries !
C’est de la fourberie, dirait la Dame de l’Académie en voyant toutes ces réclames.
Visiblement cela ne l’intéresse pas.
J’ai appelé ma mère ; elle sait que je veux vivre avec toi…
J’élude, la fuite facile, mais Marjorie n’abandonne pas facilement le sujet.
Tu as vu la Miss ? Elle a dix-sept ans,… pensais qu’elle en avait vingt-huit ; quand je l’ai vue chez Match, c’était l’horreur. Tu ne peux pas savoir le choc, les trente pots. Mais à la sortie de son lycée, c’était une adolescente formidable, bien différente de la Miss. Elle n’avait plus de baume, beauté-éclair ni de gel contours ni de rouge carmin sur les lèvres.
Je pris Romanza ; écoute ce qu’écrit un ami : « Il faut bien admettre la nouvelle gent féminine, renouvellement du bulbe, renaissance intime des synapses, évoluée en quelques décennies en mâle avec panoplie complète, fusil et bazooka. Y’a que les couilles qu’elles n’ont pas, et encore, ne suis pas certain, et n’ai pas l’appétence nécessaire pour aller examiner de plus près !… sont devenues sans complexes et avec orgueil des hommes déguisés. Il ne reste que la carcasse qui entretient l’illusion femme, mais le sexy du cœur, la bonté, la généreuse chaleur, l’humilité d’antan… devenues en quelques années macchabées frigides, stars intouchables. Il ne reste plus qu’une société d’hommes dédaigneux avec heureusement de nombreuses singularités féminines. La mutation, faudrait être ignare pour l’ignorer. Les miss du millénaire précédent n’étaient que des retardées à l’égard des perfections synthétiques actuelles, sans véritables appétences, qu’espèrent tout au plus un beau mariage. C’était l’authentique terroir, celui de la bienveillance et des sourires francs. Tout se dévoile, les anciennes beautés se mettent à causer. Muteraient-elles ? Les miss actuelles ne sont plus que d’insatisfaites opportunistes, des hommes politiques, des businessmen déguisés !… veulent la sérénissime notoriété les miss, devenir star friquée, posséder leur émission télé et, accessoirement, trouver un milliardaire, et la tendresse dans tout cela ? D’après nos spécialistes, il n’y aurait que les filles misérables du tiers-monde qui pratiquent pour si peu le plus vieux métier, des infortunées qui ne savent pas ce qu’elles font, vocifèrent les militantes américaines, suédoises, australiennes… Chez le civilisé, c’est l’Amour – remarquez le grand A – qui triomphe, clament-elles, relayées par les experts qu’ont la connaissance. Pourtant, demandez à une blondasse – mais une authentique – sculpturale de préférence, aux yeux verts, au nez câlin, pimbêche, si elle refuserait un roi jordanien ou un acteur américain sur le retour qui reste malgré tout millionnaire en dollars. »
Je m’approche de Marjorie :
Qu’en penses-tu, chérie ?
Elle s’en fout…
Pourtant c’est ces foules qui jugent nos écarts !
Elle s’en fout encore… Elle m’écoute à peine, ses lèvres sur mes joues : c’est exquis. Je ne suis plus habitué à un tel romantisme ; faut se réentraîner.
Ma mère pense que je dois continuer mes études et te voir pendant les vacances.
Sage !
Tu n’aimes pas trop ma mère ?...
Mon visage est-il impudent ?
Les dames cadre à lunettes des publicités pour dentifrice n’ont jamais été mon truc. Certaines racontent que je n’ai pas su évoluer !
Et alors quand je deviendrai…
Je te regarderai toujours comme une adolescente, et puis tu m’auras quitté bien avant que cela arrive…
Non, ça jamais !
Ah ! La merveilleuse exclamation. Avec la miss Sérum Mutitenseur, il y aurait pénurie !
Parions écrivons noir sur blanc.
Tu es cynique !
Lucide tout au plus.
Mae tu dis ?…
Elle n’a pas oublié la photo. Je renifle un peu de dépit.
C’était ma femme de ménage, puis beaucoup plus.
La photo, superbe, dénudée, sans rien découvrir…
Merci, chérie.
Pourtant, c’est qu’une ado !
Ne fais pas une fixation… t’es pas boutiquière, qu’y puis-je ? Elle m’a sauté dessus ; impossible de dire non. Ce serait une injure à la rareté.
Sakapom la femme de ménage n’allait plus tarder. Je l’avais rebaptisée Mariette pour plus de facilité, puis Maliette à cause du « R » imprononçable pour un autochtone. Tous les jours à sept heures précises, nous l’entendions ouvrir la porte de la véranda, puis elle préparait le café, le thé et les petits pains, ensuite s’enfermait dans la cuisine, lieu devenu interdit pour se préparer sa pitance de riz et poissons. J’avertis Marjorie, car chaque jour elle sursautait au bruissement de la clef dans la serrure, puis continuai mon discours sur Mae, vu que c’était important pour notre avenir.
Comment refuser une perle quand elle vous regarde d’une façon qui ne laisse aucune équivoque ? Marjorie exhiba sa montre qui marquait l’entrée de Maliette dans la communauté. Elle sourit de tant de ponctualité.
Ma Mae
Quelle précipitation à la découverte, inattendue parce que jamais mignonne ne fut si expéditive. La coquine, au premier regard, évoque le magique : quelque part on ne sait où, y’a quelques prodiges surnaturels venus d’Ailleurs. Chaque jour, dans les sol {14} de Nonkhadie, je l’apercevais ; ça ne pouvaient être des coïncidences. Elle me lançait de vaillants sawaedi {15} débordant de spontanéité. Encore aujourd’hui, j’en reste ému. Elle cherchait mon assistance, me dira-t-elle plus tard ! Et dire que je ne l’ai découverte qu’après son soixante-quatorzième sawaedi ! Je sus en la suivant qu’elle travaillait dans une gargote surplombant le Maekong. Un jour inattendu, vers les treize heures, je pénétrai dans cet antre exclusivement indigène. C’était la cohue ; elle me servit un le tom-yam kun succulent, mais je ne venais pas pour ça et elle s’en doutait.
Ça va susciter l’exaspération des irascibles, mais l’autocensure n’est pas dans mon tempérament ; une évidence n’est pas un à peu près, car l’état originel des « Mae » subsistera ; aucune loi ne débusquera cet état naturel.

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