Les ballerines bleues
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Description

Qui est la femme aux ballerines bleues morte un soir de septembre sur la dune du Pilat ?
Ludovic est en prison. C’est l’occasion pour lui d’écrire à sa fille unique, qu’il n’a pas vue depuis longtemps. Tout au long de ses lettres, il va raconter ce qu'il lui est arrivé, pourquoi il se retrouve dans cette maison d’arrêt dans la région bordelaise, lui qui habite Paris. Il va revenir sur son passé, essayer de renouer des liens avec sa fille. Et tenter de comprendre qui est la femme aux ballerines bleues morte sur la dune du Pilat un soir de septembre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 mars 2015
Nombre de lectures 15
EAN13 9782363154699
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,006€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les ballerines bleues


Catherine Lang

Ecrivayon Association 2015
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

2014 : J - 56
J - 50
J - 49
J - 48
J - 42
J - 37
J - 35
J - 31
J - 22
J - 10
J - 1
20 octobre
2 septembre 2011
Contact
2014
 
J – 56
 
Bonjour Marion,
 
Je suis heureux que tu m’aies demandé de t’écrire, ça va m’aider. Je ne me souviens pas de l’avoir vraiment fait. Ou si peu. C’est une habitude que nous avons tous perdue. Le téléphone d’abord, puis internet, et la vie qu’on mène au pas de course. Ce n’est pas l’envie qui manque, mais on remet toujours au lendemain. Écrire prend du temps, du temps que l’on passe avec soi-même, que l’on passe avec celui à qui on écrit. On se dit aussi que c’est du temps perdu. On a tort.
Il y a longtemps, tu étais petite, tu partais l’été chez tes grands-parents. Tu nous envoyais des petits mots ou des cartes postales depuis les endroits où vous alliez vous promener. C’était ta mère qui répondait, je rajoutais un mot ou deux à la fin des lettres et des cartes postales qu’elle t’envoyait.
J’espère que tu vas bien. C’est tout ce qui compte pour moi aujourd’hui. Je vais te raconter ce qui m’est arrivé, en essayant de prendre les évènements dans l’ordre, sans me mélanger les pinceaux. Il y en a eu tellement, avec tant de rebondissements. Tu dis que tu aimerais savoir, alors voilà…
 
Tu es la seule à savoir pourquoi j’avais entrepris cette petite excursion sur le bassin d’Arcachon, comme en pèlerinage. Ça paraitrait idiot pour n’importe qui d’autre, mais je voulais tenir la promesse que je t’avais faite dix ans auparavant. Au fond de moi, je savais que j’aurais culpabilisé si je ne l’avais pas fait. C’est donc égoïstement que j’avais projeté ce voyage, pour me dédouaner en quelque sorte. Je voulais profiter de l’occasion pour revoir les paysages que j’avais laissés de nombreuses années auparavant. Mon voyage passerait donc par les Pays de la Loire et la Vendée.
C’était le 2 septembre 2011, un vendredi, retour de vacances. J’étais parti tôt le matin de la Gare Montparnasse avec le TGV. À Nantes, j’avais pris l’Intercités qui va jusqu’à Toulouse. J’avais mis quelques affaires dans un sac à dos, le minimum pour un petit week-end. Je voyage léger, tu me connais. Le train était bondé. J’avais quand même réussi à avoir une place, dans un carré, contre la fenêtre, avec deux autres voyageurs. En face de moi, il y avait une femme, la trentaine, le genre discret, cheveux châtains foncés, mi-longs. Elle portait un chemisier blanc, une petite veste en lin marron avec des poches à rabat. Un jeune homme s’était assis à côté de moi, l’allure sportive, avec jean et polo, baskets, lunettes de soleil.
Quarante minutes plus tard, le train s’est arrêté à La-Roche-sur-Yon. Il était sur le point de redémarrer quand une grande blonde est arrivée, tout essoufflée, pour occuper le dernier siège du carré. Plutôt jeune, un peu énervée, elle tournait la tête dans tous les sens, vers les porte-bagages. Elle avait une valise énorme et a priori très lourde. Il n’y avait pas assez de place pour la ranger dans le porte-bagages. Le jeune lui a proposé de l’aider à la porter jusqu’au bout du couloir pour l’en débarrasser. Elle avait répondu non, d’un air dépité. Elle tenait à laisser sa valise à portée de vue pour la surveiller. L’objet encombrant était donc resté au milieu du passage, gênant tout le monde. Elle disait que cela ne durerait pas longtemps, qu’elle descendait à Nantes, le prochain arrêt. Sauf que le train allait vers le sud. Quand on lui a dit qu’elle se trompait de train et de sens, elle a poussé un grand cri qui a failli ameuter tout le wagon, puis elle a débité une grande théorie sur les actes manqués. Elle allait chez sa mère, elle était persuadée que son inconscient lui avait joué un mauvais tour, etc. Quand le contrôleur a annoncé le prochain arrêt, gare de Luçon, elle a sursauté et s’est mise à hurler. Elle n’avait jamais entendu parler de cet endroit et il n’était pas question qu’elle se rende dans ce bled paumé.
Son affolement nous avait fait sourire. Elle nous avait alors demandé où nous allions. Nous descendions tous à Bordeaux. Elle avait donc décidé qu’elle aussi. Le hasard nous avait placés sur sa route, il fallait s’y fier. Elle avait le week-end pour retourner à Nantes. Elle s’était levée brusquement pour chercher le contrôleur et se mettre en règle. Avec la chance qu’elle avait, elle ne voulait pas en plus se prendre une prune.
Elle était revenue s’asseoir. Elle était plus calme et avait engagé la conversation avec le jeune, en le tutoyant. Elle s’appelait Corinne. Je me souviens de l’échange qu’ils avaient eu, c’était drôle, ça donnait à peu près ça :
« Tu fais quoi toi ? » Il avait haussé les épaules. Elle avait continué. « Tu prends le train ? » Le jeune homme, Xavier, avait ouvert la bouche et laissé entrevoir ses dents blanches. Il avait dit oui. « Mais tu fais quoi ? » Il avait fini par répondre qu’il travaillait pour Adidas. « Tu es commercial ? » Il avait souri. « Non, je fais du sport. »  Il avait montré ses chaussures à trois bandes. « Tu es sponsor ? » Il n’avait pas répondu. « Tu testes alors ? Tu es payé pour faire du sport ? » La réponse s’était perdue dans le bruit de la locomotive qui accélérait.
Xavier l’écoutait, la regardait surtout. Il faut dire qu’elle était plutôt mignonne. Elle avait demandé si on pouvait prolonger la discussion tous les quatre une fois descendus du train. Elle nous trouvait tellement sympathiques. Elle voulait qu’on passe la soirée ensemble. Ma voisine d’en face et moi, on était restés silencieux, mais on n’avait pas dit non.
Nous avons décidé de nous retrouver à dix-huit heures, place de la Victoire. Le timing proposé me convenait, je ne voulais pas me coucher trop tard. Xavier venait voir des potes à Bordeaux le week-end. Il avait proposé qu’on se joigne à eux.
J’avais essayé de me plonger dans la lecture, mais sans beaucoup de succès. Il est difficile de s’abstraire de ses voisins quand on voyage dans la proximité. Après plusieurs tentatives infructueuses, j’avais fermé mon livre et décidé de m’intéresser à ce qui se passait autour de moi. Les rencontres inattendues, cela peut aussi avoir un certain charme.
Mon esprit prenait le large à travers la fenêtre. Le paysage défilait, à l’envers, comme une bobine de fil qu’on déroule. Des souvenirs, des images, de nous, de toi, de ta mère. Des images qui revenaient. Des balades sur le bassin, des glaces italiennes dégustées sur le port d’Arcachon, des bateaux, l’eau qui clapote contre les quais, les restaurants, les dorades, les huîtres, les vacances, l’odeur des pins, le sable qui brûle, le vent qui pique.
Je m’amusais à regarder le reflet de mes compagnons de route dans la vitre. Celui de la brunette s’incrustait dans le décor, au milieu de la végétation qui longeait la voie. Quand elle bougeait, ses gestes étaient mesurés, enveloppants. Elle portait un collier type ras-du-cou, un très joli collier un peu large qui mettait en valeur son visage et qui accentuait le contour de ses traits bien dessinés. Le regard ne pouvait qu’être attiré par la blancheur et la finesse de sa peau, de celles qui attirent la douceur des lèvres d’un amant. Je dois être honnête, mon regard était inlassablement attiré vers elle.
 
Le train était arrivé à Bordeaux dans l’après-midi. On avait échangé nos numéros de portable sur le quai. On était sortis de la gare et chacun était parti de son côté. Pendant le voyage, Corinne avait appelé un hôtel au hasard et avait trouvé une chambre. Elle avait sauté dans un tram. Les deux autres étaient partis vers la station de taxi. Moi, je n’avais que la rue à traverser. J’avais réservé une chambre dans un hôtel près de la gare, tu sais, à côté du bar où il y a cet écran géant qui diffuse des clips à longueur de journée, celui avec des banquettes en skaï vert délavé. Des banquettes qui accueillent ici et là les voyageurs fatigués, des couples en rupture ou ceux qui se découvrent. Qui accueillent les rencontres ratées, desquelles on se lève pour prendre le train dans l’autre sens. Des banquettes pour dire à l’autre je me suis trompé. Des banquettes pour boire aussi, seul ou entre amis. Des banquettes pour s’embrasser.
L’établissement avait deux entrées séparées. Une grande baie vitrée pour le bar et une porte en bois donnant sur la rue pour l’hôtel qui ouvrait sur un petit hall d’accueil. En bas des escaliers qui menaient aux chambres, on avait accès directement au bar pour le petit déjeuner.
Je ne m’étais pas attardé dans la chambre. J’avais juste posé mon sac sur une chaise. Il me restait un peu de temps avant de rejoindre mes nouveaux amis. J’avais décidé d’aller faire un petit tour à pied, histoire de reprendre contact avec la ville. J’avais pris le cours de la Marne. En face du lycée Eiffel, à droite, il n’y a plus d’arrêt de bus, celui qui t’avait fauchée quand tu avais treize ans. Tu traversais en courant, il faisait nuit. Le chauffeur t’avait vue, mais il a cru que tu allais t’arrêter. On habitait rue Jules Guesde. Fauteuil roulant, double commande à gauche. Il avait fallu s’adapter. Les chevilles, les vis dans les murs à ta portée, pour accrocher tout ce qui était nécessaire à ton quotidien, pour que tu puisses aussi être un peu autonome, quand on n’était pas là. Heureusement que l’appartement n’avait pas de couloir. La seule difficulté, c’était la cuisine. Ton fauteuil ne passait pas. On avait transporté toutes les denrées de la cuisine dans la grande salle de séjour, la cafetière, le micro-ondes, sauf la plaque de cuisson, inamovible. Ça n’était pas très pratique, alors tout le monde s’y était mis. On avait établi un planning, en fonction des emplois du temps de chacun. On se relayait les uns et les autres tous les jours. Cela avait duré trois mois.
J’aimais bien la rue Jules Guesde. Le soleil se reflétait sur les pavés après la pluie même si ça n’était pas l’idéal pour tes sorties en fauteuil roulant. Elle n’a pas changé. L’herbe y pousse en permanence entre les pavés, comme si elle défiait pour toujours le passage des voitures.
 
J’avais rejoint la rue Sainte – Catherine par le marché des Capucins, tourné la tête vers La Lune dans le Caniveau, lieu incontournable des noctambules bordelais. Abandonné. Le marché des Capucins et ses pavés de boeuf à la bordelaise – Bordeaux restera pour toujours une histoire de pavés –, la boulangerie ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour la tortilla du matin, habitude que tu as gardée, parait-il ?
J’avais poursuivi mon itinéraire jusqu’à la place Gambetta et son Virgin Megastore, disparu aussi. Mériadeck, le magasin Auchan où le vigile ne fouillait que les jeunes, les noirs et les hommes de type maghrébin. Le cours d’Albret avec ses CRS en promenade. Je suis arrivé sur la place de la Victoire, à l’heure fixée pour le rendez-vous avec mes amis.
Je n’ai pas reconnu la ville sale, bruyante et embouteillée d’autrefois. Le silence surtout, était surprenant, presque choquant. Il fallait que je redécouvre cette nouvelle ville aseptisée. Des façades qui ont perdu leur noirceur. De l’eau qui murmure. Des tramways qui glissent silencieusement entre des bandes d’herbes vertes. Le parking de la place de la Bourse, remplacé par un pédiluve pour touristes depuis la canicule de 2003. Le grand lion bleu de l’autre côté du pont de pierre, toujours aussi laid.
 
Tu étais dans ton fauteuil roulant. Tu m’avais dit que tu voulais voir la mer. Pour être plus précis, tu voulais monter à la dune du Pilat. Tu m’avais demandé de te porter jusqu’en haut puisque tu ne pouvais pas marcher. Puis tu avais dit : « Papa, on revient dans dix ans ? J’avais dit oui. » Ce jour de septembre 2011, presque jour pour jour, j’allais refaire le chemin que nous avions fait ensemble, moi soufflant et toi riant. Monter la dune. Comme si tu avais été là.
 
Je te dis à bientôt.
Je t’embrasse très fort,
Papa.
J – 50

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