Les chants incomplets
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Description

Sous les luxuriants tropiques, Raoul Maubusson, fils de colons français, raconte son histoire : « Je suis né tout en rondeur le 13 décembre 1927 à Fort-de-France... »
Déchirements de l’enfance et histoire d’amour fou, Raoul Maubusson vit avec Sylvie Roy-Ledoux une vie de désirs et de tourments. Tout les sépare, tant la peau
que l’origine. Entre ces deux mondes, qui se rencontrent par hasard, monte un chant d’espérances avortées, une cantilène vorace, une incantation hallucinée dans la nuit des humains. Les chants incomplets est une fable puissante,
soutenue par une écriture fluide et riche, qui n’est pas sans rappeler les grands maîtres de la littérature caribéenne.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2013
Nombre de lectures 7
EAN13 9782897120832
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Miguel Duplan
LES CHANTS INCOMPLETS
Roman
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 3 e trimestre 2013
© Éditions Mémoire d’encrier


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Duplan, Miguel, 1963-
Les chants incomplets
(Roman)
ISBN 978-2-89712-081-8 (Papier)
ISBN 978-2-89712-082-5 (PDF)
ISBN 978-2-89712-083-2 (ePub)
I. Titre.

PQ3949.3.D86C42 2013 843'.92 C2013-941379-0

Nous reconnaissons, pour nos activités d’édition, l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada et du Fonds du livre du Canada.
Nous reconnaissons également l’aide financière du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.


Mémoire d’encrier
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www.memoiredencrier.com


Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Du même auteur
L'acier , Paris, l'Harmattan, 2007 (Prix Carbet de la Caraïbe 2007).
Le Discours profane , Sainte-Marguerite-sur-Mer, Des Equateurs, 2008.
Un long silence de carnaval , Meudon, Quidam Editeur, 2010.
Pour Elle, Elle qui m’a tout fait entendre…
Nul homme n’est qu’une Isle en soy-mesme ; tout homme est un morceau de continent, une part du tout ; si une parcelle de terrain est emportée par la mer, l’Europe en est lésée, tout de même que s’il s’agissait d’un Promontoire, tout de même qu’il s’agissait du manoir de tes amis ou du tien propre ; la mort de tout homme me diminue, parce que je suis solidaire du Genre Humain. Ainsi donc, n’envoie jamais demander : pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi.
John Donne
Le vent se lève avec bonté. Et moi-même, figé face à la mer opaline, de mon promontoire arboré, je calcule un maelstrom ancestral, comme une sorte d’humide raréfaction de mes sentiments, et je hume avec appétit les odeurs chaudes qui m’enveloppent : ce sont des odeurs de papayes écloses, ce sont les encens des mangues écrasées à même le bord de la terre rouge. Et aussi, je prends le soleil chaud, posé là sur ma peau tiquetée. C’est cela.
J’invente encore des vaisseaux échoués dans la grande baie incertaine, tout là-bas. J’inspire très fort le zéphyr marin, mon souffle est long, droit et sec. J’inspire encore très fort le malheur qui se dévoile devant moi, il pointe son doigt sur moi, et cette espérance avortée s’engouffre en moi aussi, comme une prière caduque, et je me dis que je suis bien cet homme-là, enchaîné pour le restant de mes vies, que cela me donne une drôle de malédiction et que cela m’emprisonne comme une formidable envie de vivre à nouveau. C’est cela.
Je suis maintenant assis par terre. Les souvenirs de cette sordide affaire commencent à me tordre les boyaux, dis-je, peut-être qu’il suffit de me ressaisir, jambes repliées, l’une contre l’autre, pour espérer un quelconque apaisement. Ce n’est pas vrai. C’est tout au plus une éclipse. Il y a bien longtemps que je suis le seul de mon entourage à reconnaître comme ça les affres de la solitude. C’est cela.
Je me colle encore à cette terre. Elle a été brillante pour moi, elle m’a rendu rond, fort et puissant, quelquefois injuste, très souvent décevant. C’est cela.
Le bleu se couvre.
Des nuages bien ronds obscurcissent l’horizon. Il va pleuvoir bientôt sur Sainte-Marie.
Chant premier
D’aussi loin que ma mémoire s’en mêle, bien longtemps avant que la déconfiture des rhums bus n’emmêle mes souvenirs, et même quand, jeune homme avide de reconnaissances paternelles, je feuilletais les pages jaunies des photographies anciennes, j’ai conservé le souvenir de mon père prenant la pose, sous l’œil charmant d’un photographe en chapeau de paille quand celui-ci arrangeait la famille bourgeoise (il prenait grand soin de mettre la grand-mère bien au centre des débats. Elle s’imposait d’un coup. Prenait toute la place et rejetait les autres tout contre les bords lisses du papier bromure). Je n’ai pas oublié non plus les attentions que ma Petite-Mère lançait vers celui qui se cachait tout le temps, qui s’enfuyait partout et qui octroyait aux vents ses hommages, encore ses hommages, même qu’il trouvait le temps de se quereller avec d’autres aussi mal en point que lui et qu’il ne se donnait même plus la peine de répondre aux questions qu’elle lui reposait avec rage.
Vraiment, dans le sel ambiant de l’Anse Madame, mes frères, mes sœurs et moi-même pratiquions les jeux nautiques, toutes sortes d’inventions aquatiques qui nous rapprochaient des contentements enfantins. Je revois encore ma mère, petite cerbère plantée dans le limon empierré, pas du tout à l’abri d’un gros soleil accablant qui fusillait sa calebasse trop blanche. Elle scrutait l’horizon à la recherche d’un beau navire qui n’arrivait jamais.
Le petit homme que j’étais se cachait sous le doux renversé d’un gommier échoué là et jetait de temps en temps un œil inquiet, une surdité, vers la main gantée de celle qui accompagnait maman. Elle aussi toute fine, son ombrelle chaude posée à même le sable noir.
Ce vague redoux de la mer plausible n’était qu’une illusion.

Je m’appelle Raoul Maubusson. Je suis né tout en rondeur le 13 décembre 1927 à Fort-de-France, dans ce petit assemblage verdoyant et tortueux que l’on nomme Île aux Fleurs. Il faisait froid ce soir-là. La maison en bois très fin qu’habitaient mes parents à l’Anse Madame recevait ventre arrière un vent très sec qui sortait de la ravine toute proche. Il faisait froid, me répétait souvent ma petite maman comme pour me dire que son malheur avait commencé ce jour-là.
Mon père se prénommait Henri. Et ma petite maman s’appelait Paulette. Ils étaient tous les deux très blancs et tous les deux très fiers d’être comme ça dans ce monde-là.
C’est le rectiligne silence des oiseaux qui guide mes pas. À aucun moment ces paroles flasques qui peuplent mes pensées. Je n’ai qu’un désir : le tourbillon clément des reposées marines, ou quelquefois la sismique avachie des gestes malheureux. Oui, comme le grand mabouya aplati, je respire longuement la terre ineffable, rose, verte. C’est selon mon regard d’aplomb.
Et comme la stupeur me domine, j’ose dire : mon père se multiplie en moi, son recommencement barbare.

Il est des nuits où le doux murmure des crickets effleure à peine mes tempes juvéniles. L’ordre enseveli des planches enclosant la maison s’échevelle d’un coup d’œil. Elle se trompe de mots, la maison. C’est dit : cette maison s’étrique d’un coup sec comme une lampe bon marché.
Et il fait déjà tout noir. Le serein du jour s’est envolé depuis bien longtemps. Au-dehors, le vent est hirsute. Et planqué en dessous des tuiles humides, j’écoute la voix dure de mon père qui monte. Il dit à ma Petite-Mère prostrée : Voilà, Raoul, il tiendra la caisse du magasin…
Il fait vent frais aussi quand la mer s’en prend aux babillages des mains caverneuses. Inutile de se répéter. Il faut subir. Un point c’est tout.
Il fait vent frais aussi quand le ciel arrondi de décembre ne sait plus très bien à quelle fraîcheur se vouer et que celui-ci, aux obscurités du matin, se dévoile petit à petit, comme un soleil terne face à la supplique matinale. Et il, ce ciel tout arrondi encore, est sensible, voilà tout, aux chimères des hommes qui s’enhardissent de très bonne heure, comme chaque jour, le coutelas précis au plus haut de leur destinée maladroite. Et le morne est vert épais, caché tout là-haut dans les brumes exilées.
J’aime bien me tenir bien raide, j’ai presque dix ans, l’œil aux aguets, la mèche étonnante, l’esprit déjà retors, dans le crissement des bois argentés de la Médaille. Mon père, qui a déjà compris mes atermoiements, dit à ses camarades de beuverie : Regardez-le, il pense le monde comme une maladie.
Et puis à midi, il suffit de donner aux bonnes odeurs qui s’incrustent dans la maison une forme suave, des regards tintinnabulants, des attendrissements tout inquiets et des sorcelleries de toutes les natures. Toujours, Josette, la bonne de maman, me couve des yeux et, d’un cillement, vite, vite, m’indique la tracée qui mène à la cuisine, retranchée dans une noire alvéole, bien trop loin des regards déchirés de mes parents. D’ailleurs ils n’osent jamais y aller : ceci est mon royaume et Josette y est ma reine, et combien elle m’aime, et combien elle me gave pour me le dire, et combien tout mon corps aime tout ça.
Le vent s’évente quelquefois avec ivresse. La maison tremblote de partout et encore de partout. Mes frères et moi-même profitons d’une accalmie bien légère et, sans rien dire à notre Petite-Mère inquiète, à la queue leu leu, le long d’un couloir bien triste, nous voilà brusquement posés devant la baie devenue toute huile, scrutant le monde nébuleux avec transparence, vraiment le glorifiant vainement de nos cris sans nom. Miquelon est par-là!, hurle Roger, le tout dernier. Miquelon est par-là, répète-t-il comme pour lui-même.

Silence. Je frictionne tes jambes rondes couleur sombre.
La nuit m’ébahit doucement quand je reprends le fil de mes pas béants par-dessus ton soleil. Un seul regard clair : celui de ton ombre, que je recouvre à ma hauteur sans aucune hésitation.

Petite-Mère et Grand-mère pratiquaient com-merce, ferblantières dévotes, souvent pleurardes, quincaillières étouffées, xénophobes repenties – souvent en milieu de matinée. Un peu moins quand le soleil gisait à plat ventre sur la mer étalée. Elles s’étaient établies sur le Bord de Mer quelques années plus tôt, à la fin de la Première Guerre. Le magasin se dressait tout en longueur face à une guirlande de bateaux alanguis dans la baie ruisselante, voiles ou bien chaudières trop éteintes, sans ailleurs potentiels, bouleversés d’être éreintés et couchés là, amorphes, transporteurs d’idées reçues et de marins belliqueux, aussi, qui n’attendaient qu’une chose : la nuit noire pour se rendre aux bordels de la transat et se vider les couilles sans même trouver le temps de jeter la piécette avec tendresse. C’étaient ces mêmes marins qui le lendemain, sous le charme de Petite-Mère, déclamaient vives chansons de Marseille et faisaient rire mon père en racontant les mésaventures de Fanny et de Marius. Je les écoutais un peu sottement, impressionné que j’étais par le doux pompon qui rougeoyait par-dessus leurs têtes écaillées.

Mes frères et mes sœurs sur le parquet brillant : Roger, le tout dernier, tête-boule plus grosse que son corps ; Henri, le second, beau ténébreux déjà ; Annie, rebelle à toutes paroles pourries ; Mireille, brune et jolie, elle danse partout dans la pièce mal éclairée ; et Éliane, aussi courte que Petite-Mère. Et puis, il y a Albin. Il fait battre le petit cœur de Petite-Mère dans tous les environs réunis. Et elle lui pardonne tellement.
« Josette, vous nous ferez du poisson frit et de la lentille ce midi! »
Depuis quelque temps, j’ai le visage douleur méchante le regard couleur quelconque, la gueule en travers, une mèche qui pend sur l’œil gauche comme un chèche de pirate.
Sur les chemins qui mènent à l’école, je promène ma grosse chair avec rudesse. Je suis une force peu tranquille ; surprenant pour un garçon de mon âge. J’en use avec appétit.
Les bonnes sœurs qui nous surveillent dans la cour de récréation crient sans arrêt. Elles piaillent : Mais arrêtez! Bon Dieu! Mais arrêtez! Elles s’essoufflent sur tout et surtout sur moi-même, et je les entends me dire : Petit con de bourgeois! Comme ça, j’ai le diable en dedans de mon corps et c’est tout bonnement saisissant.
Comme le temps est fébrile et comme mes petits pas le sont aussi quand je guette son paysage! Va, qu’elle me dit, retire-toi de mes jambes et laisse-moi travailler. Elle me dit cela, Josette, elle me chasse, et pourtant, je sens ses doigts tout doux, tout doux dans mes cheveux aplatis. Et comme je cours après elle, nous voilà à présent dans le dédale des draps suspendus, et comme ils blanchissent bien au soleil, encore au soleil, je n’entends plus que mon cœur qui claque pour l’obscur souvenir qui allonge ses bras, qui allonge ses bras encore, inlassablement.
Mon père hurle à perdre haleine quand il s’enrage après tout son monde. Il en veut à Petite-Mère, qui se pavane seulement dans le sombre de la quincaillerie. Et du fond de sa chambre ventilée, il gueule encore : C’est mon héritage, j’y ai droit!
Ce silence est insupportable. Ce grand embarras l’est aussi. Sofas et guéridons renversés. Broderies anglaises, porcelaines de Limoges éclatées. Petite-Mère, clouée dès le soir sur le pas de la porte. Elle attend. Elle espère un retour à l’aube, ababa et refroidi, silencieux et pauvre hère, serein et prospère. Elle crie : Tu pues la négresse en chaleur!

Il se peut que j’aie dix ans la première fois. Il se peut que tout ça se déroule un après-midi de mai. Une chose est sûre, il n’y avait pas école ce jour-là. Le ciel de l’Anse Madame était tout bleu, dégagé, aligné sur l’infini azur qui se profilait à l’exact horizon. Elle tenait ma main fermement : Encore plus vite, disait-elle, allongeant le pas secrètement, comme pressée d’aller à un spectacle gratuit.
Petite-Mère, pourquoi suis-je ici, tout nu et baudruche, empesé dans sa langue d’anolis?
Petite-Mère, pourquoi m’enveloppe-t-elle dans ses griffes de diablesse toute laide?
Petite-Mère, pourquoi me déchire-t-elle le corps comme ça?
Josette connaît mon secret. Elle calcule chaque fois Marraine quand celle-ci vient me chercher l’après-midi, très tôt. En promenade, dit Marraine à Petite-Mère. Et depuis toujours, elle me ramène un peu avant le serein du soleil couchant. J’avais les yeux flétris au tout début de cette affaire. Puis, avec le temps, ils sont devenus tout arides. Ils le sont tout le temps maintenant. Josette connaît mon secret et mes prunelles endeuillées lui disent de se taire à tout jamais.
Petite-Mère, pourquoi tu n’es pas là?

Michel Bellance est mon ami. Petite-Mère ne l’aime pas. Elle dit qu’il a les cheveux trop crépus. Il est noir comme hier soir, dit-elle encore en s’esclaffant. Que m’importent ses raisons, il faut nous voir justement dans le noir du soir, deux pistoleros opulents, brillants et muets, laissant libre cours à nos gueules péremptoires. Bang bangbangbangbangbang, tu es mort! Même pas! Blessé seulement. Et puis, tout au bout de cette fantaisie acharnée, nous voilà tous les deux agonisant dans un coquelicot désemparé, partenaires évidents maintenant, dévidant nos fusils sur de pauvres indiens déplumés, sauvages mais pas trop, terriblement débiles. Petite-Mère, de la porte ombragée – c’est une habitude acquise depuis belle lurette –, me hèle de rentrer tout de suite, m’ordonnant de laisser là même toute cette félicité sonore, toutes nos cruautés grandioses, m’imposant de rentrer dans cette maison obscure où le pas de mon père, ce géant arrogant, et celui de Petite-Mère m’étouffent jusqu’au plus profond de ma gorge délicate. Et c’est bientôt le noir qui m’accueille dans ses grands bras, grands ouverts comme un corbeau d’Edgar Allan Poe.
Comment lui dire à très douce voix que je l’aime? Pas celle-là. Josette. Luisante et puissante, elle retourne mes hanches, mes jambes, mes bras si ronds, moi-même, ce corps si peu attentif à lui-même, et elle me dit : C’est d’une surprenante vigueur. Peut-être comme le ferait une Petite-Mère, elle me dit encore : Rassemble ton gros corps d’un seul monument et respire tout le morne qui mugit derrière toi, sont-ce vraiment là toutes tes prétentions? Je n’en sais rien, et du reste, je les ai oubliées assez vite, il ne me reste que l’aube claire de sa voix, ô intime commandement, qui me branle comme un roseau trempé au beau milieu de la rivière malodorante et qui m’apaise solidement. C’est ça.
Je crois que je réfléchis déjà comme un homme tout fait.

Elle me déraille le cul. Elle me déraille avec toutes sortes d’expédients, elle me déraille avec des bouts pointus ou des bâtons arrondis, même qu’elle me déraille aussi en utilisant ses doigts crochus.

Le Miquelon verdâtre me brouillait la cervelle. C’était vraiment un saut. Comme une sorte de fin du monde. Mourir une fois pour toutes et qu’on n’en parle plus, et puis qu’elle s’en aille aussi. Je reprenais à tue-tête cette dernière parole et j’en avais fait un chant psalmodique, répétitif, lancinant, incessant même. Petite-Mère, artiste contrariée, avait décelé une certaine qualité dans mes propos. Elle m’interrogeait sur le pourquoi et le comment de cette ritournelle. Ah! J’étais heureux. Enfin! Je pouvais lui dire ce qui barrait mon cœur. Je pouvais lui raconter mes petits malheurs : la plage sombre, les doigts experts de sa meilleure amie, mes inutiles cris et ma bouche posée grande béante. Rien de tout ça ne vint. Silence radio pour moi tout seul, et pour moi tout seul encore.

Petite-Mère avait planté au milieu du salon, sous un gros lustre vieillissant, un piano ovale Steinway noir et or, directement arrivé d’un steamer de New York, États-Unis d’Amérique. Elle en avait passé commande par l’intermédiaire d’un fier cousin installé là-bas et qui jouissait – peut-être était-ce dû à son absence persistante – d’une renommée familiale sans égale. Mais bon sang! Il s’était spécialisé dans l’exportation de machineries agricoles Fergusson et il cultivait l’espoir sans faille de rentrer un jour au pays, milliardaire et volontiers arrogant.
L’instrument lumineux faisait le bonheur de ma sœur Éliane. On s’en doute, elle prenait des poses musicales qui la magnifiaient, elle jouait des notes qui donnaient à sa figure un air évaporé et qui ravissaient le parterre d’ababas accroché aux hautes fenêtres, yeux ronds et humides, et inquiets aussi. Elle interprétait Chopin, encore Chopin, toujours Chopin. Que voulez-vous, disait-elle, c’est tellement… c’est tellement… Elle en oubliait les mots de son bonheur éternel et elle restait coite, pareillement à une lady anglaise troublée par l’érection d’un homme pendu haut et court.

Te voir seulement. Te voir t’effacer dans les cotonnades ensommeillées du lointain et, comme tu suggères le soleil content, pourquoi pas, capturer tes coloriés infinis. Te voir. Encore une fois, te voir t’attabler dans l’eau cristalline. Tu me dis : Reviens-moi encore, et tâtonne encore le fixe incertain avec tes pieds laiteux.

L’irrésistible luminescence s’écriait surtout après moi : Mais où donc est cachée la bombe de sirop? Mais où est donc cachée la bombe de sirop? Elle riait aussi, elle riait et elle s’arrêtait net – une paix – quand elle rencontrait le museau perçant de Petite-Mère à l’encoignure de la porte d’entrée. Femme folle, que je lui répétais, femme folle.

Puis viennent les temps secs de carême où les arbres rouillés en toute majesté s’ébruitent à l’infini comme d’heureuses afflictions. Je n’ai pas l’œil piquant, celui qui peut reconnaître toutes sortes de ramifications essentielles. Mais en ces jours de chasse, je reste là, stupide, j’habite là, enfoui bien au dedans de moi-même, planqué sous un sidéral paratonnerre. Et mes petites mains s’agrippent trop tôt aux formes rondes des Mangues-Julie encore vertes. Et au loin mon père gronde et il caquette après moi : Eh, couillon, tes dents de lait n’y suffiront pas! Et ça fait rire ses amis.
Chut! Ne crie pas mon nom! Ses yeux ronds, raidis par l’exaspération me fixent comme une bête longue, attentive. Tais-toi, te dis-je. Tais-toi.
Je suis d’une méchanceté infinie.
Je suis un vagabond indéfini.

Pourquoi me racontes-tu cela?
Josette est seule avec moi dans ce grand fauteuil évasif. Nous nous sommes pelotonnés l’un contre l’autre. Ou plutôt, elle me serre bien fort dans ses bras. Elle me cache comme on le ferait pour éloigner un mauvais sort. Elle me demande à nouveau : Pourquoi me racontes-tu cela? Est-ce qu’il faut que je lui dise que mes nuits sont jaunes intestinales – c’est une douleur répandue – et jamais souples, toujours éconduites par des cauchemars sans noms. Voilà que je rêve de mon sang fragile, que je rêve de ce sang frais qui s’écoule moyennement par le nez et par la bouche corrompus de mes ennemis, voilà que je rêve de Petite-Mère, nue, livrée toute nue, décatie aux quatre chemins dans le ciel azuré de l’Anse Madame, et voilà qu’elle se retourne sans cesse sur elle-même et qu’elle ressasse un même chant affligeant. C’est un chant italien à la gloire d’un honneur perdu. Voilà que toutes mes nuits sont encore trop longues, qu’elles durent toute la nuit et que me voilà dans toutes sortes de torsions, distendues et même moites. En pleurs quelquefois. Étranger avec moi-même souvent. Voilà, dis-je, pourquoi il suffit d’un claquement sec de son doigt rétrograde pour que tout mon ordre intérieur foute le camp, bien loin, d’ailleurs, des illustrés d’enfants.
J’existe tout le temps maintenant dans l’ordonnancement d’un songe éveillé. Pas comme une conscience aguerrie. Plutôt comme un émoi triste, enfoui et grand ouvert. Et je recherche pas à pas l’organisation de mes pas, et j’ordonne avec peine la cohérence de mes balancements latéraux (mes bras sont droits et exclamatifs), et je pose calmement ma tête, que je suppose toujours haute, virile et claire et pareillement en colère.
Étendre l’oreille sur le ventre chaud et glougloutant de Josette. Quel avenir me prédit-il?

Je suis devenu un arc-en-ciel. Un, deux, trois, lève la tête. Respire. Allonge le bras très loin. Serre encore les phalanges. Un, deux, trois, relève la tête à droite. Respire patiemment et cette fois-ci domine les substances imparfaites de ton corps. Qu’il redevienne fluide. Un tout délicat dans le tout étalé. Expire en accalmie et laisse les bulles d’air t’envelopper. Il sera temps plus tard de s’orienter à Grosses Roches. Ainsi, le sable gris se distingue, et je serai le premier à poser le cul par terre. Et il sera enfin temps que les petites commères le sachent : je suis le premier d’entre elles et je brillerai à tout jamais.

En fait, c’est la grand-mère qui tirait les ficelles du magasin et de la maison.

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