Les enfants du printemps
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Les enfants du printemps

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Description

Résumé
Il s’en passe des choses au nord de Manhattan, en ces années d’après-guerre. Le blues a envahi les têtes et les corps, les hommes et les femmes ont soif de liberté et de mauvais gin. Raymond Taylor, un écrivain à l’ambition débordante, habite avec ses amis artistes dans un immeuble de Harlem qu’ils ont baptisé le manoir Niggeratti. Mais que faut-il pour écrire un chef-d’œuvre ?
Œuvre à la fois puissante et effarouchée, pleine de bruit et de fureur, débordante d’un mélange d’enthousiasme et de cynisme, qui ravage tout sur son passage, Les enfants du printemps se lisait et se lit encore aujourd’hui comme on prend une douche froide : pour dégriser.
Extrait
— N’importe quoi.
— C’est pas n’importe quoi. Il y a pas déjà assez de monde pour vomir ces petites merdes insignifiantes à ton goût ? Est-ce que tous les chanteurs noirs doivent consacrer leur vie à roucouler des mélodies d’esclave ?
— Mais elles sont magnifiques, ces mélodies, lança Raymond.
— Magnifiques ? la voix d’Eustace était pleine de mépris.
Mot du traducteur Daniel Grenier
Les enfants du printemps est un réquisitoire en bonne et due forme d’un moment historique et social particulier, où Harlem et les artistes afro-américains ont été à la mode autant chez les intellectuels iconoclastes que chez les bien-pensants. Rien ni personne n’y est épargné, alors que Thurman tire à boulets rouges sur ses compatriotes écrivains, sur les radicaux blancs profiteurs, sur l’intelligentsia noire, sur les classes moyennes, sur les lèche-botte et les lèche-cul.
L'auteur
L’auteur Wallace Henry Thurman (1902-1934) est une figure importante de la Renaissance de Harlem. Il est connu pour son roman Plus noire est la mûre (1929). Les enfants du printemps (1932) nous plonge au cœur de Harlem et du monde noir.
Traduit de l'anglais par Daniel Grenier

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 janvier 2019
Nombre de lectures 10
EAN13 9782897126117
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201 • Montréal • Québec • H2S 1H9
Tél. : 514 989 1491
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

TABLE DES MATIÈRES
Note du traducteur
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
Dossier Harlem Renaissance
La Renaissance de Harlem, Jean-Philippe Marcoux
À pieds joints, Daniel Grenier
Pour en savoir plus... Bibliographie sélective, Jean-Philippe Marcoux
NOTE DU TRADUCTEUR
Wallace Thurman (1902-1934), romancier, dramaturge, journaliste, éditeur, a participé de très près à l’ascension et à la chute de ce qu’on a appelé la « Renaissance de Harlem ». Il est une figure importante mais méconnue d’un mouvement littéraire qui l’est de moins en moins. On lui doit trois romans, quelques nouvelles, des pièces de théâtre à succès, ainsi que des dizaines d’articles et d’essais parus dans les journaux et magazines de l’époque, comme The Crisis ou The Messenger .
Les enfants du printemps , le roman que les lecteurs et lectrices s’apprêtent à lire, a été composé quelques années avant sa mort prématurée, à 32 ans. Thurman souffrait déjà de la cirrhose du foie qui allait le tuer et il ne se faisait plus aucune illusion quant à la reconnaissance des droits civiques et artistiques des Noirs américains. Cette désillusion est palpable d’un bout à l’autre du roman.
Il s’agit d’une œuvre à la fois puissante et effarouchée, pleine de bruit et de fureur, débordante d’un mélange d’enthousiasme et de cynisme qui ravage tout sur son passage. Réquisitoire en bonne et due forme sur un moment historique et social particulier, où Harlem et les artistes afro-américains ont été à la mode autant chez les intellectuels iconoclastes que chez les bien-pensants, Les enfants du printemps se lisait et se lit encore aujourd’hui comme on prend une douche froide : pour dégriser. Rien ni personne n’y est épargné, alors que Thurman tire à boulets rouges sur ses compatriotes écrivains, sur les radicaux blancs profiteurs, sur l’intelligentsia noire, sur les classes moyennes, sur les lèche-botte et les lèche-cul.
Il n’est pas étonnant que les générations suivantes de romanciers et de critiques afro-américains aient eu du mal à lui pardonner son nihilisme et son attitude individualiste qui semblaient faire fi des luttes sociales. Thurman est rapidement tombé dans l’oubli, avant de faire l’objet d’une redécouverte tardive par l’entremise des travaux de spécialistes de la littérature noire tels que Nathan Irvin Huggins et Henry Louis Gates Jr.
Quelques précisions s’imposent d’entrée de jeu sur la traduction. D’abord, le texte présenté ici s’appuie sur l’édition originale de 1932, publiée à New York par The Macaulay Company et reproduite à l’identique dans l’édition de Dover Publication en 2013. Les enfants du printemps est une œuvre qui appartient depuis déjà plusieurs décennies au domaine public.
Ensuite, contrairement à une certaine tradition française, j’ai fait le choix éditorial de traduire systématiquement le terme « Negro » par « Noir » ou « Homme noir », autant dans sa forme substantivée qu’adjectivale. Par exemple, une phrase comme « The young Negro artist » ne sera pas rendue par « Le jeune artiste nègre », mais plutôt par « Le jeune artiste noir ».
Cette traduction a été réalisée dans le cadre d’un projet de recherche postdoctoral sur les représentations de l’écrivain afro-américain dans les œuvres de fiction de la Renaissance de Harlem, financé par le Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture (FRQSC).
Je tiens à remercier chaleureusement l’équipe de chez Mémoire d’encrier ainsi que mon superviseur à l’Université Laval, le professeur Jean-Philippe Marcoux, pour leur soutien indéfectible.
Daniel Grenier
Le ver ronge les enfants du printemps, Trop souvent même avant que leurs boutons soient épanouis, Et c’est au matin de la jeunesse, sous ses limpides rosées Que les souffles contagieux ont plus de menaces. Shakespeare, Hamlet
Les personnes qui m’intéressent le plus sont celles qui ne sont pas tout à fait complètes, celles qui ne sont pas très sages, qui sont un peu folles, « possédées ». L’être légèrement possédé ne m’apparaît pas seulement plus sympathique ; il m’apparaît également plus plausible, plus en harmonie avec le rythme naturel de la vie. Il est une sorte de phénomène pas encore compris, fantastique, et c’est ce qui le rend si profondément fascinant.
Maxime Gorki
I
Raymond ouvrit la porte avec aplomb, appuya sur l’interrupteur électrique et précéda ses deux invités dans la pièce faiblement éclairée.
— On y est, messieurs.
— Pas mal, pas mal, dit Stephen.
— Tu l’as dit, approuva Raymond. Je suis fou de mon studio. Samuel aime pas ça, par contre. Il trouve ça décadent.
— J’ai simplement désapprouvé le choix de certaines décorations, Ray.
— En l’occurrence, les rideaux rouge et noir, les draps rouge et noir, les fauteuils en osier écarlate, les tapis crochetés délirants et les dessins érotiques de Paul. Tu vois, Steve, Sam trouve tout ça trop flamboyant et vulgaire. Il arrive pas à oublier qu’il est blanc et que je suis noir et que, selon tous les manuels de sociologie, mes goûts penchent naturellement du côté du grossier et du vulgaire. Je devrais pas me laisser tenter par les couleurs criardes. C’est comme si ça confessait l’infériorité de mon héritage racial. Pas vrai, Sam ?
— Tout ça, c’est du grec pour moi de toute façon, murmura Stephen. J’aime la pièce, ici... Et ces images sont plutôt incroyables. Qui les a faites ?
— La personne la plus insupportable du monde, répondit Samuel.
— Tu te trompes encore, dit Raymond. Paul est une des personnes les plus merveilleuses du monde. J’espère juste qu’il va se pointer avant que tu partes, Steve. Tu vas l’apprécier, j’en suis sûr.
— En tout cas, il maîtrise bien ses couleurs.
— Mais ses dessins sont obscènes, protesta Samuel. Rien d’autre que des phallus hautement colorés.
Raymond haussa les épaules.
— À ton tour de le convaincre, Steve. Je me suis acharné à essayer de lui ouvrir les yeux. Tout ce que Sam comprend pas, il le qualifie de dépravé et de dégénéré. En tant que vieil ami, peut-être que tu pourrais te charger de poursuivre son éducation là où j’ai abandonné. Pour l’instant, moi je vais me faire un cocktail. Est-ce que j’en fais trois ?
Raymond se diriga vers la petite annexe en alcôve de son studio et prépara les trois verres. De retour dans la pièce, il constata que Stephen Jorgensen était en train de scruter les multiples dessins accrochés aux murs, pendant que Samuel se tenait debout devant le faux foyer, patient, mais irrité par l’intérêt que son ami démontrait envers ce qu’il considérait comme des bêtises obscènes.
— J’ai fait le tien pas trop fort, Sam.
— Tu l’as éduqué sur ce point-là, au moins, dit Stephen. Quand je l’ai connu, à l’Université de Toronto, il buvait même pas de bière.
— Je suis content de pas l’avoir rencontré dans ce temps-là. Il est déjà assez difficile comme ça.
Raymond envoya un sourire malicieux à Samuel, puis leva son verre.
— On boit à ta première visite à Harlem, Stephen Jorgensen, à ta première visite à New York, et à ton premier voyage dans nos États-Unis. Prosit .
Raymond et Stephen avalèrent leur verre d’un trait. Samuel trempa les lèvres dans le liquide puis, avec une grimace de dégoût, déposa son verre sur le manteau du foyer.
— C’est drôle, pensa Raymond tout haut, comment les choses arrivent. Il y a trois heures, on était des étrangers. Il y a vingt-quatre heures, j’étais même pas au courant de ton existence. Et maintenant, Steve, j’ai l’impression qu’on se connaît depuis toujours. C’est bizarre, aussi, parce qu’on s’est rencontrés dans des circonstances tellement mal foutues. Premièrement, c’est Samuel qui nous a présentés et j’aime pas les amis de Samuel. Il connaît les pires crétins du monde... des travailleurs sociaux, d’anciens prédicateurs aux tendances socialistes, des missionnaires à l’étranger, des radicaux castrés, des bonnes femmes poètes qui gueulent leurs vers libres n’importe où, des secrétaires du Y.M.C.A. et plein d’autres imbéciles du genre. Ils sont tous tellement sirupeux et bienveillants. Ils parlent juste des services qu’ils rendent à l’humanité, en refusant de s’avouer que le plus grand service qu’ils pourraient rendre à l’humanité, ça serait de s’auto-exterminer. Et tu peux même pas imaginer à quel point ils sont sympathiques à ma cause, moi le pauvre Noir ignorant. Par conséquent, en me présentant au souper ce soir, j’étais prêt à m’ennuyer et à passer la soirée dans l’inconfort. Sam m’avait rien dit, à part qu’il avait invité un ami étranger à qui il voulait me présenter. Et oui en effet, t’étais un étranger, étranger à tout ce qui nous est familier, à Samuel et à moi.
— T’étais un étranger pour moi aussi, dit Stephen.
— Je sais, répondit Raymond. Et t’imagines bien ma surprise quand je me suis aperçu que c’était toi qui étais mal à l’aise. Ça m’a plutôt étonné de trouver quelqu’un qui était en train d’usurper ma posture habituelle des soupers chez Samuel. Je savais pas – je le sais pas plus maintenant, en fait – ce que notre hôte t’avait dit à propos de moi. Et bien sûr, j’avais aucune idée de ton opinion ou de tes sentiments à propos des Noirs. J’ai eu l’impression, pourtant, que t’anticipais une sorte d’attaque cannibale. Pour vrai. Sur ton visage, quand t’es entré dans le café, il y avait cette expression qui disait clairement : j’espère que ces Noirs vont être rassasiés par leur souper. Sinon ils pourraient bien me sauter dessus.
— Ray ! s’exclama Samuel.
On sentait une pointe de reproche dans sa voix, mais avant qu’il puisse continuer, Stephen répliqua :
— Bon Dieu, t’as raison. J’avais peur. Après tout, j’avais jamais vu de Noirs avant ça dans ma vie, enfin, pas plus que deux ou trois, et ceux que j’ai vus sont passés à côté de moi comme des ombres floues, immatérielles. New York en soi était déjà toute une épreuve, mais quand je suis sorti du métro à la 135 e Rue, j’ai été sérieusement pris de panique. C’est l’expérience la plus étrange que j’ai jamais vécue. Je me suis senti comme un extraterrestre, dégoûtant, trop visible, honteux. Je voulais camoufler ma peau blanche et me cacher sous une couche de couleur protectrice. Même si, en fait, j’imagine que personne ne me portait la moindre attention, j’avais l’impression que tout le monde me jaugeait, me fixait avec hostilité. C’était effrayant. Les visages foncés, bizarres, les yeux suspicieux, le courant souterrain d’antagonisme racial que je sentais tourbillonner autour de moi, les rues misérables, barricadées d’un côté et de l’autre par des taudis, et finalement cette salle à manger déprimante où Samuel et moi on était les deux seuls Blancs. J’étais prêt à décamper.
— Tu vois, Sam, dit Raymond, à quel point t’es cruel sans le vouloir. Parmi tous les endroits où t’aurais pu emmener un innocent étranger à l’instant où il met le pied en Amérique. Harlem me terrifie moi-même, et ça fait assez longtemps que je suis ici pour m’être habitué, sans parler de mes affinités naturelles pour le quartier.
— Je pense que Steve exagère.
— J’exagère, ta mère ! Si ça se trouve, c’est plutôt d’euphémisme dont je suis coupable.
— C’est clair, dit Raymond. T’aurais aimé ajouter peut-être une dizaine de trucs de plus à propos de tes impressions, mais tu te retiens par crainte de me blesser. Aie pas peur, pour l’amour de Dieu. Je suis pas le moins du monde embarrassé au sujet de ma race. Et je préfère toujours la franchise brutale à la douce dérobade.
Les yeux bleus et pénétrants de Stephen étaient de nouveau posés sur l’homme noir, court et mince assis en face de lui, de nouveau concentrés sur sa peau sombre et lisse à laquelle les ampoules ambrées donnaient des teintes de rouge, et particulièrement fascinés par ses traits physionomiques. Ils n’étaient, pensait Stephen, ni nordiques ni africains, se trouvant plutôt quelque part entre les deux ; ils avaient conservé les fines lignes des premiers et la chaleureuse vigueur des seconds, échappant par le fait même à la rigidité nordique aussi bien qu’à la rudesse africaine. Ses yeux étaient tout aussi intéressants. Au repos, ils semblaient recouverts d’une sorte de voile terreux qui leur donnait un aspect terne et sans vie. Mais Stephen avait remarqué que lorsque Raymond s’animait, ses yeux se débarrassaient de ce voile et devenaient grand ouverts, brillants et ardents.
Samuel interrompit la rêverie de Stephen.
— Je pense qu’il est temps qu’on aille au centre-ville, Steve.
— Pourquoi ? Est-ce qu’on a autre chose à faire ? C’est tellement plaisant ici, je veux pas m’en aller.
— Reste, dans ce cas, lui dit Raymond. Sam a peur que je te contamine si tu restes dans les parages trop longtemps.
— Sois pas ridicule, Ray.
— Dites-moi vous deux, demanda Stephen. Est-ce que vous vous entendez toujours aussi bien ?
— Hum hum, répondit Raymond. On s’aime vraiment beaucoup, par contre. Autrement, je serais jamais capable d’endurer le puritanisme de Samuel et son abnégation, et je suis certain qu’il finirait par se fatiguer de mon harcèlement continuel. On est jamais d’accord sur rien. Et pourtant, il y a des moments où on trouve un grand plaisir à être ensemble. J’ai besoin de l’influence stable de Sam et il retire de l’énergie de ce qu’il appelle mon animalité.
Il envoya un sourire affectueux à Samuel qui, déconcerté, piétina nerveusement, pour ensuite se retourner vers le manteau du foyer, où traînait le verre qu’il avait oublié. L’apercevant, Samuel le reprit dans sa main.
— T’es encore en train de siroter celui-là ? demanda Raymond. Je suis prêt pour un deuxième. Qu’est-ce que t’en penses, Steve ?
— Je pourrais pas dire que je raffole du goût de ton gin, mais j’imagine que l’effet est souhaitable.
— Très souhaitable. Il va falloir que tu t’habitues au gin de Harlem. C’est une denrée précieuse et omniprésente. Je pourrais pas faire sans.
Raymond se déplaça encore une fois vers l’alcôve pour remplir les verres vides, alors que dans sa tête il énumérait les différences entre les deux Nordiques qui étaient ses invités. Stephen était grand et avait les attributs d’un Viking. Ses cheveux et ses yeux témoignaient de son héritage scandinave, tout comme son teint. Samuel était petit, pâle et anémique. Ses cheveux étaient blonds et ses yeux bleus, mais ni le blond ni le bleu n’étaient aussi nets ou affirmatifs que chez Stephen. Les ancêtres de Samuel avaient baigné dans le métissage américain et, en conséquence, le dernier représentant de la lignée n’avait qu’une trace de ressemblance avec ses ancêtres.
— Parle-moi un peu plus de celui qui a fait les dessins, dit Stephen alors que Raymond revenait dans la pièce en lui tendant son verre rempli de gin et de soda au gingembre.
— Pas possible, répondit Raymond. Paul est le genre de personne qu’il faut voir pour l’apprécier à sa juste valeur. Tu croirais pas ce que je te raconterais. Ça serait le temps qu’il arrive, d’ailleurs. Il savait que je sortais pour souper, ce soir. C’est pour ça qu’il est pas là en ce moment.
— Réponds à ça, dans ce cas, dit Stephen. Est-ce que toutes ces affreuses maisons de Harlem sont aussi belles à l’intérieur que celle-ci ?
— Jamais dans cent ans. La plupart sont encore pires en dedans qu’en dehors. Tu devrais voir le genre de taudis où j’ai été obligé de vivre. En fait, c’est que ma propriétaire actuelle est une visionnaire en plus d’être une femme d’affaires. Elle a des rêves, dont celui d’être un jour une auteure de bestsellers. C’est une des raisons qui expliquent l’existence de cette maison. Elle connaît bien les difficultés que les artistes et les intellectuels de Harlem rencontrent pour trouver des appartements abordables, alors elle s’est dit qu’en louant l’immeuble à des artistes noirs, elle ferait de l’argent, gagnerait du prestige en tant que mécène, et profiterait artistiquement de ce genre de contact.
— Et la maison est habitée entièrement par ces... euh... ces esprits créatifs ?
— Pas encore. Mais il y a de l’espoir. Le dernier étage est toujours entre les mains des philistins. Une des femmes qui vit là-haut prétend qu’elle est une actrice, mais on a des doutes, et aucun de ses deux enfants n’est talentueux. L’autre locataire de l’étage du haut est une femme mystérieuse, un peu sorcière, qui était déjà ici quand Euphoria a pris possession de l’immeuble, et qui a refusé de partir. Pelham, Eustace, Paul et moi, on forme le contingent artistique. Attends de rencontrer les autres. Toute une bande, je te dis.
Dix minutes plus tard, Paul et Eustace faisaient irruption dans la pièce.
— Eh Bon Dieu, dit Paul, un autre Nordique. Est-ce qu’il est pas beau, Eustace ?
— Arrête un peu, Paul. Laisse-moi te présenter Stephen Jorgensen. Il vient d’arriver aux États-Unis, aujourd’hui même, et c’est évidemment sa première visite à Harlem. Fais-lui pas peur. Steve, voici Paul. C’est lui qui est responsable de tous ces abominables dessins. Et voici Eustace Savoy, acteur, chanteur et tout ce que tu veux. Il possède un antre de l’iniquité à la cave et il est aussi reconnu pour ses contrepèteries.
— Claisir de faire ta ponnaissance, dit Eustace, confirmant sa réputation.
— Quelqu’un t’a déjà séduit ? voulut savoir Paul. Rougis pas. C’est juste que t’as l’air si pur et immaculé qu’il fallait que je te le demande.
Stephen lança un regard interrogateur à Raymond.
— Fais pas attention à Paul. Il est inoffensif.
— J’aime tes dessins, dit Stephen.
— Tu fais bien, répliqua Paul. Tout le monde devrait les aimer. Ils sont l’œuvre d’un génie.
— Toujours aussi dégoûtant, Paul.
— Je sais, Sam, mais c’est là que réside mon charme. En passant, comment t’en es arrivé à connaître un homme aussi beau... Tu sais, Steve, ajouta-t-il brusquement, tu devrais soulever ces mèches-là dans tes cheveux et les faire sécher au vent. Les cheveux, pas les mèches. En les écrasant comme ça, tu détruis leurs reflets dorés.
— Oh, je... commença Stephen.
— C’est correct. Je demande jamais d’argent pour mes conseils d’expert. Où est le gin, Ray ?
— Dans l’alcôve, évidemment.
— Mais tu devrais pas bacher la coisson, dit Eustace.
— T’es vraiment pas drôle, grommela Samuel.
— Je suis désolé, Sam. Attends que j’aie bu quelques verres. Je vais friller de tous mes beux.
Paul et lui se dirigèrent vers l’alcôve.
Paul était très grand. Son visage avait la couleur d’un pistil de safran blanchi. Ses cheveux étaient rêches et indomptables. Il avait l’habitude de ne pas porter de cravate parce qu’il savait que son cou était bien trop élégant pour être dissimulé à la vue de tous. Il ne portait pas de bas non plus, ni de sous-vêtements, et les quelques vêtements qu’il daignait enfiler étaient miteux et froissés.
Eustace était un ténor. Il était également un gentleman. Le mot élégant le décrivait parfaitement. Chacun de ses mouvements était aussi fleuri que gracieux. Il devait son maintien et ses belles manières à son admiration des artistes de matinées du milieu de la période victorienne. Personne ne connaissait son âge exact. Son visage était ridé et tiré. Une maladie non identifiée l’avait rendu chauve sur le côté droit de la tête. Afin de cacher cette bévue de la nature, il laissait pousser ses cheveux du côté gauche et les peignait en se les envoyant par-dessus la tête. L’effet était à la fois réussi et bizarre. Eustace cultivait également une passion pour le bric-à-brac inusité, les gravures brumeuses, les antiquités argentées, le caviar et les bijoux rococo. Et sa possession la plus précieuse était un anneau d’onyx, de la taille d’un œuf de rouge-gorge, qu’il portait à l’index de la main droite.
Stephen était franchement déconcerté par les deux êtres étranges qui venaient de devenir le centre de l’attention dans la pièce. Aucun doute, comme l’avait prétendu Raymond, cette maison abritait toute une bande d’individus hors norme.
— J’espère que vous avez pas siphonné toute la bouteille, dit Raymond alors que Paul et Eustace trottinaient joyeusement en revenant dans la pièce principale, tout en faisant attention à ne pas renverser leurs verres débordants.
— Mais on était sûrs que le reste était pour nous, dit Paul.
— Gros porcs.
— Tu nous arrives d’où comme ça, Steve ? demanda Paul.
— De Copenhague, au Danemark.
— Oh, c’est là-bas qu’ils font le tabac à priser.
— Le tabac à quoi ?
— On s’en va quand tu veux, Steve.
Samuel s’ennuyait et arrivait mal à dissimuler son agacement.
— Mais tu peux pas nous l’enlever si tôt. J’ai même pas eu la chance de lui parler encore, protesta Paul. Il faut que je lui parle de mes dessins. Il a l’air d’avoir assez de jugeote pour les apprécier.
— Il est fatigué, Paul, et si tu te mets à parler, on rentrera pas à la maison avant demain.
— Mais j’ai pas envie de rentrer tout de suite, Sam.
— Tu vois ? s’exclama Paul, triomphant. Je savais qu’il avait de la jugeote. Parle-moi un peu de toi, Steve.
Paul s’accroupit sur le plancher, en face de la chaise de Stephen.
— Pas grand-chose à dire. Je suis né au Canada. Mon père était norvégien, ma mère danoise. J’ai étudié à l’Université de Toronto, c’est là que j’ai rencontré Sam et que j’ai commencé à m’identifier autant que possible à la culture américaine. Mes parents ont déménagé à Copenhague. J’ai passé l’été avec eux et maintenant je suis ici pour faire un doctorat à Columbia.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais pas quoi faire d’autre. Si j’arrête d’aller à l’école, il va falloir que je trouve un boulot et l’unique travail que je peux faire, c’est enseigner. J’ai pas envie de faire ça, donc, tant et aussi longtemps que mon père va payer les factures, je vais rester à l’école.
— Tu vois, s’exclama Paul. Il est comme nous.
— J’espère que non, dit Samuel, en retenant un bâillement.
— Maintenant, parle-moi de tes dessins, Paul.
— Facile. Je suis un génie. J’ai jamais suivi aucun cours de dessin de toute ma vie et j’ai pas l’intention d’en suivre. Je crois qu’Oscar Wilde est la personne la plus admirable qui ait jamais existé. Le héros de Huysmans, Des Esseintes, est le plus grand personnage de l’histoire de la littérature et Baudelaire est le plus grand de tous les poètes. J’aime aussi Blake, Dowson, Verlaine, Rimbaud, Poe et Whitman. Et bien sûr Whistler, Gaughin, Picasso et Zuloaga.
— Mais ça m’en dit pas plus sur tes dessins.
— À moins que tu sois plus stupide que je pensais, je t’ai dit tout ce que t’avais besoin de savoir.
Quelqu’un frappa timidement à la porte.
— Entrez, cria Raymond.
Pelham s’infiltra dans la pièce. Il était petit, gras et noir, et portait un tablier vert et un béret à peine plus foncé que son visage.
— Bonsoir tout le monde. Sa voix était timorée, navrée. Je savais pas que t’avais des invités.
— Pas de souci, le rassura Raymond. M. Jorgensen, voici Pelham Gaylord. C’est un artiste lui aussi.
— Enchanté, dit Stephen en tendant la main.
Avec entrain, Pelham la prit dans la sienne puis, soudainement, à la manière d’un petit animal à découvert, il recula vers la porte et envoya un sourire pudique à tous ceux qui étaient présents dans la pièce.
— Pelham est la seule personne décente de tout l’immeuble, dit Samuel.
— Tu veux dire qu’il est la seule personne que t’arrives à impressionner, intervint Paul. Bon, je suis fatigué de rester ici à rien faire. Ça manque de vie, cette soirée. Il faut qu’on célèbre l’arrivée de Steve. On a besoin d’alcool. Faudrait qu’on aille au speakeasy.
— Qui va s’occuper de payer ? demanda Raymond.
— Qui ? répéta Paul. Eh bien, Steve, évidemment. C’est une célébration en son honneur, et en plus il a sûrement de l’argent.
— Mais... protesta Samuel.
— Mais rien du tout, l’interrompit Paul. Attrape ton chapeau et ton manteau, Steve. Vous aussi, Ray et Eustace. Sam peut rester ici avec Pelham. Sans ça, il va gâcher la fête.
— Mais, supposons que j’ai envie d’y aller avec vous ?
— Tu laisserais Pelham tout seul ? Impossible, Sam. Je suis certain que vous avez une tonne de choses à vous dire. Et Pelham a probablement écrit des nouveaux poèmes aujourd’hui. Tu vois pas la lueur de la création dans ses yeux ?
Durant tout ce déversement de niaiseries, Paul avait aidé Stephen puis Ray à mettre leurs manteaux. Et avant même qu’une riposte puisse se former, il avait poussé Stephen, Eustace et Raymond hors de la pièce, laissant Samuel et sa bouche ouverte à la merci du sourire de Pelham.
II
Samuel Carter avait migré de son université de la Nouvelle-Angleterre jusqu’à Greenwich Village dans le but de se tailler une place dans les mouvements radicaux. Il avait été initié aux charmes du radicalisme par un professeur d’économie à la personnalité double, un homme qui enchaînait les platitudes dans sa salle de classe mais prêchait les vertus du socialisme durant des séances privées réservées à un petit groupe d’étudiants triés sur le volet. Ces quelques étudiants étaient toujours sélectionnés avec soin. Excepté Samuel, qui avait été choisi par le professeur par erreur. La raison pour laquelle ils avaient même été attirés l’un vers l’autre s’apparente à ces mystères soudains et insolubles qui ne sauraient être attribués à autre chose qu’à la perversité du destin. Et pourtant, le fait est que Samuel était devenu membre du club de discussion privé du professeur, et qu’il avait été entraîné innocemment dans les mouvements radicaux, malgré sa nature profonde qui faisait de lui un incorrigible conservateur.
Il avait développé l’obsession, lors de ses premiers jours à New York, de devenir un martyr. Son professeur avait enflammé son esprit anémique grâce aux récits biographiques de radicaux ayant sacrifié leur vie pour leurs principes. Samuel allait faire de même. Il serait le porteur de flambeau rebelle, l’héritier spirituel persécuté de Eugene Debs et Emma Goldman, il serait victime de nombreux emprisonnements arbitraires, toujours plus immunisé contre les attaques répétées des policiers sadiques qui soutenaient le régime capitaliste.
Afin de se préparer à sa gloire future, il plongeait les yeux fermés dans les différents courants idéologiques du mouvement radical. Il avait fini par se rallier à toutes les causes et à se joindre à toutes les organisations, peu importe la disparité de leurs buts et de leurs méthodes. Ainsi, il était parvenu à sympathiser autant avec des anarchistes que des pacifistes, des socialistes et des communistes. Il accourait à l’aide de quiconque en avait besoin et n’arrivait pas à comprendre l’universalité de son impopularité.
Samuel n’était destiné à devenir ni un martyr ni un meneur. Il avait dû se contenter de porter des bannières lors des manifestations, de défendre un piquet de grève ou encore de jouer un rôle de subalterne au service des responsables et des membres des multiples groupuscules auxquels il appartenait. Lorsqu’il fallait distribuer des tracts ou des brochures, c’était Samuel qui s’en chargeait. Lorsqu’on organisait des réunions, c’était à Samuel que revenait la tâche de trouver des chaises supplémentaires ; c’était Samuel qui s’occupait de fournir de l’eau aux intervenants pour la soirée, c’était Samuel qu’on appelait pour ouvrir les fenêtres, retrouver les objets perdus et convaincre le concierge d’augmenter le chauffage. Il était devenu l’accessoiriste parfait de la pièce de théâtre dans laquelle il souhaitait tenir le premier rôle.
Samuel s’était mis à dépérir. Et en parallèle au constat qu’il était et qu’il resterait probablement à jamais un sous-fifre des mouvements radicaux, il s’était également aperçu de l’existence d’une dualité en lui, d’une confrontation entre ses supposées convictions et ses sympathies personnelles. La plupart du temps, il voyait ses opposants capitalistes sous un meilleur jour que ses alliés radicaux. Les grévistes qui paralysaient l’efficacité d’une quelconque machine commerciale devenaient, aux yeux de Samuel, de purs imbéciles qui ne voyaient pas à quel point ils étaient privilégiés. Bref, son conservatisme viscéral commençait à reprendre le dessus. C’était de plus en plus évident : il faisait partie des élus de Dieu et ne trouverait ni la gloire ni la richesse au milieu des disciples du démon.
Samuel était devenu rétif et amer. Ayant arrêté de fréquenter ses lieux de prédilection, il avait broyé du noir et avait été sur le point de retourner, pénitent, se réfugier dans les bras du riche oncle qui lui avait offert de lui trouver un boulot, lorsqu’il avait découvert une nouvelle cause qui l’aiderait sans doute à réaliser ses ambitions originelles. Il avait fait son entrée en grande pompe dans une arène où sa médiocrité passait inaperçue à cause de la blancheur de sa peau et parce qu’il s’était assigné le rôle d’un abolitionniste moderne et batailleur. Il s’était transformé en espoir blanc qui faisait campagne pour la cause des Noirs américains.
Aucun homme noir n’avait à cœur le bien-être de sa communauté comme l’avait à cœur l’étranger qu’était Samuel. Les nouvelles d’un lynchage pouvaient l’affecter durant des jours. Il discourait à quiconque entrait en contact avec lui et dénonçait avec une ardeur presque apoplectique les foules sudistes hors-la-loi. Lorsqu’il était témoin de cas isolés de discrimination raciale dans les restaurants ou les cinémas, Samuel devenait enragé, rédigeait des lettres qu’il envoyait à tous les quotidiens et aux fonctionnaires municipaux, condamnant l’établissement en faute, appelant au boycottage général et demandant des représailles policières et juridiques immédiates.
En guise de récompense pour sa croisade impétueuse, Samuel s’était mis à recevoir les puissantes acclamations des Noirs. Sa boîte postale débordait. Des petits larbins noirs reconnaissants lui faisaient parvenir d’un océan à l’autre des lettres de remerciements et des demandes d’assistance. La presse de couleur le louangeait aussi bien dans les actualités que dans les rubriques éditoriales. Les leaders noirs étaient fiers d’être associés à lui et de pouvoir lui offrir l’aide dont il avait besoin. Et ce qui rendait son rôle éminemment satisfaisant, c’était les calomnies et les insultes que certains de ses camarades blancs lui réservaient. Samuel était enfin devenu un martyr.
Raymond et Paul étaient les seuls Noirs de sa connaissance à le ridiculiser ouvertement, lui et sa cause. Malgré tout, il se sentait attiré par eux. Après tout, ils avaient tous deux une personnalité hors du commun, et Samuel avait la certitude que d’entretenir leur amitié faisait partie de sa tâche. Pelham Gaylord, par contre, était le genre d’homme noir qui plaisait à Samuel. Pelham était servile, respectueux et plutôt intimidé par la croisade de Samuel qui, bien qu’inefficace, avait au moins le mérite d’être bruyante. Après le départ des autres, qui avaient entraîné Stephen sans cérémonie en direction d’un speakeasy à proximité, parler à Pelham de son travail apaisait maintenant la vanité éprouvée de Samuel. Ce dernier monopolisait la conversation, glosant sur les épreuves et les errances de l’homme noir incompris et maltraité, tout en insistant sur les solutions qu’il avait à proposer. Son monologue n’avait été interrompu que par le retour assourdissant des quatre malotrus.
— Ah ! c’est ici que tu te caches, cria Paul, dans l’atelier de ce bon vieux Pelham. Comment tu trouves ses derniers poèmes ? — Il les a pas entendus encore, dit Pelham en s’occupant d’accrocher le manteau et le chapeau de Stephen.
— Je gage que Pelham a pas eu la chance de placer un seul mot. T’as conopoliser la monversation, Sam ?
Eustace lança un sourire à Samuel, qui affichait maintenant une moue renfrognée.
— Steve a adoré notre speakeasy , Sam, dit Raymond.
— Mais pas notre boisson, ajouta Eustace.
— Au moins, maintenant je sais ce que c’est que du firewater .
— Penses-tu qu’on devrait y aller, maintenant ? demanda Samuel.
— Descends de tes grands chevaux, Sam, et relaxe, dit Paul. Steve commence à peine à s’amuser. On va peut-être aller au cabaret, plus tard.
— Mais...
— Ferme-la, Sam, dit Raymond. On a promis à Steve une autre sensation forte. Il veut voir les toiles de Pelham et il veut entendre quelques-uns de ses poèmes. Allez, montre-nous, Pelham.
Pelham était nerveux, mais ambitieux. Il ressentait toujours une envie enfantine de montrer ses peintures et de lire ses poèmes. À l’aide de plusieurs mouvements de mains inutiles, il désigna les nombreuses toiles qui pendaient aux murs.
— Celle-là, ici, annonça-t-il fièrement, c’est un portrait de Paul Robeson. Je l’ai copié à partir d’une photo dans le journal.
Stephen jeta un coup d’œil à la toile avant d’ouvrir grand la bouche et de détourner rapidement le regard. Ses joues rougirent. Ses yeux se lancèrent à la recherche du regard de ses compagnons. Il voyait bien qu’à l’exception de Samuel, ils avaient tous de la difficulté à retenir leurs éclats de rire. Une fois de plus, Stephen examina la monstruosité charbonneuse, puis fixa le plafond alors que Pelham pointait joyeusement du doigt le portrait qu’il avait réalisé de Raymond.
III
Stephen vivait à New York depuis un mois maintenant, et il avait passé la majeure partie de ce mois en compagnie de Raymond. Leur amitié s’était transformée en une relation précieuse, intouchable et authentique. Durant cette courte période, ils étaient devenus aussi proches que s’ils se connaissaient depuis l’enfance. En fait, quelque chose de merveilleusement naïf et d’enfantin se dégageait de leur affection franche et avouée. À l’instar des enfants, ils semblaient complètement inconscients de leurs différences raciales. Ça n’avait aucune importance que les ancêtres de Stephen aient été de blonds Scandinaves, éduqués dans la tradition des sagas, et que les ancêtres de Raymond formaient un ensemble composite d’inconnus sans liens culturels. Ça ne faisait aucune différence entre eux que l’un soit noir et l’autre blanc. Quelque chose de plus profond que la simple couleur de surface les unissait, quelque chose de plus vital et de plus durable que la superficielle attraction des races contraires.
Ils étaient les plus heureux du monde quand ils se retrouvaient seuls et pouvaient parler... parler de tout et de rien. Ils semblaient avoir tant de choses à se dire, tant de choses qu’ils avaient tues au cours de leurs vies respectives, simplement parce qu’ils n’avaient jamais trouvé la bonne personne en qui se confier sans réserve. Et peu importe la fréquence à laquelle leurs conversations avaient lieu, peu importe si elles s’éternisaient, il semblait toujours y avoir quelque chose de plus à raconter.
Stephen était fasciné par ce qu’il apprenait à propos de Harlem et à propos des Noirs. Raymond était intrigué par les viriles sagas islandaises que Stephen lisait et traduisait pour son ami. Et tous deux n’avaient de cesse de partager leurs idées sur la littérature...
Ulysse était un marécage dans lequel poussaient des orchidées solitaires. Hemingway représentait l’esprit des années vingt aux États-Unis mieux que n’importe quel autre romancier américain contemporain. Selon Raymond, Thomas Mann et André Gide étaient les seuls géants vivants de la littérature. André Gide ne faisait pas partie de la liste de Stephen, mais Sigrid Undset y occupait une place de choix. Ni Ray ni Stephen n’appréciait Shaw. Ils s’entendaient pour dire que Dostoïevski était le plus grand romancier de tous les temps, mais Stephen méprisait Marcel Proust alors que Raymond l’idolâtrait, sans pour autant l’avoir lu. Ils discutaient poliment des mérites de Stendhal, de Flaubert et de Hardy, mais des étincelles apparaissaient dans leurs yeux lorsqu’ils s’attardaient à Tolstoï et à Zola. Et à la simple mention de Gens de Dublin ou du Portrait de l’artiste en jeune homme de Joyce, ils se laissaient aller à des rhapsodies enflammées.
— Et Hamsun : tu veux dire que t’as pas lu La faim , Ray ? Pour l’amour de Dieu, mon gars, ça, c’est de la littérature.
Leurs goûts et leurs dégoûts en matière de littérature étaient assez similaires pour qu’ils partagent une philosophie semblable à propos de la vie, et assez différents pour leur permettre de renouveler sans cesse leurs discussions animées. C’était uniquement lorsque leurs échanges portaient sur Harlem qu’ils se retrouvaient dans des positions opposées.
Raymond se faisait une fierté de connaître tous les recoins de Harlem. Il résidait dans le quartier depuis trois ans, et il avait eu amplement le temps d’explorer chaque allée et chaque ruelle de cette extraordinaire enclave noire. Enclave qui avait, à cette époque, atteint une renommée internationale – et avec raison, croyait Raymond. Mais celui-ci était dégoûté lorsque les gens cherchaient à glorifier Harlem et ses résidents noirs. Que Stephen se mette à faire la même chose l’agaçait donc considérablement. Ensemble, ils étaient retournés aux endroits que Raymond avait l’habitude de fréquenter. Ils avaient visité tous les cabarets, les speakeasies , les clubs privés, les cinémas, les bars clandestins au fond des ruelles. Stephen était indistinctement admiratif devant tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à la culture noire. Tous les artistes, les musiciens, les chanteurs, les acteurs lui semblaient... merveilleux. Pareil pour les autres Noirs qui accomplissaient telle chose ou telle autre. Stephen, comme le reste des Blancs qui n’avaient qu’une connaissance livresque des Noirs, restait coi devant le fait qu’un peuple si longtemps enchaîné et si récemment libéré ait fait autant de progrès en si peu de temps. Raymond tentait d’expliquer à Stephen qu’il n’y avait là rien de bien miraculeux.
— Il faut que tu comprennes, Steve, lui disait-il, que l’homme noir a été obligé de progresser de cette façon, sinon il aurait pas survécu. Il tente simplement de garder le rythme que lui impose son environnement. Les gens délirent devant les progrès réalisés par l’homme noir. Mais nos progrès sont aucunement comparables, de manière générale, aux progrès réalisés par les immigrants étrangers qui viennent dans ce pays pour y trouver la liberté et fuir un état de servitude et d’illettrisme au moins aussi important que celui des Noirs d’avant et après la guerre de Sécession. Et en ce qui concerne Harlem, le quartier n’a pas vraiment le choix d’être une communauté vibrante et merveilleuse. Faut pas oublier qu’il fait partie intégrante de la ville la plus merveilleuse au monde. Mais est-ce que Harlem est plus remarquable que le Ghetto, ou le Chinatown, ou le Bronx ? Harlem a le même pourcentage de pauvreté, les mêmes rêves de classe moyenne, la même vie de famille et le même monde clandestin, et on y rencontre les mêmes épreuves, celles qui rendent la vie urbaine cauchemardesque pour n’importe quel groupe d’individus économiquement instable. New York est un monde en soi, et chaque nouvelle parcelle que les gens sophistiqués découvrent semble plus intéressante que la précédente.
— Diable, Ray, t’apprécies pas le quartier à sa juste valeur. Peut-être que t’en fais trop partie.
— Moi, faire trop partie de Harlem ? Comment ça ?
— Tu comprends ce que je veux dire.
— Non, explique-moi.
— Eh bien, tu vis ici. T’as toujours vécu ici.
— Trois ans c’est pas toujours, Steve, même si parfois ça peut avoir l’air d’une éternité.
— Tu coupes les cheveux en quatre, là.
— Je coupe rien du tout. C’est toi qui as tort. Juste parce que t’as réussi à passer par-dessus ta peur initiale et que t’es devenu obsédé par cet environnement nouveau et bizarre, c’est pas une raison pour perdre la tête. Harlem c’est New York. Te laisse pas aveugler par le simple fait que c’est la version noire de New York.
— T’es à la fois cynique et stupide.
— Je te l’accorde. Mais si tu vivais à Harlem depuis aussi longtemps que moi, t’aurais compris que les Noirs sont pas différents des autres êtres humains. Ils ont les mêmes conflits intellectuels, sociaux et physiques. T’es simplement intrigué, comme je le disais plus tôt, par l’aspect nouveau de tout ça. Faudrait que t’habites ici un peu.
— C’est justement ce que j’aimerais faire.
— Eh bien... pourquoi pas ?
— Bon sang, c’est une bonne idée. Je vais déménager avec toi.
— Déménager avec moi ?
— Pourquoi pas ? Je préfère de loin cette chambre à celle que j’ai en ce moment, et je préfère sans aucun doute ta compagnie à celle des imbéciles heureux qui vivent à l’auberge internationale.
— Les Blancs déménagent pas à Harlem.
— Pourquoi ?
— Ça se fait juste pas, c’est tout. Qu’est-ce que tes amis diraient ?
— T’es le seul ami qui compte pour moi. Si toi ça te va, je vois pas ce qui m’empêcherait de vivre ici.
— Je vois pas pourquoi tu pourrais pas, mais...
— Au diable, j’emménage demain, OK ?
— Ça va me faire foutument plaisir de t’avoir ici, Steve.
Vingt-quatre heures plus tard, Stephen avait emménagé à Harlem.
IV
Quatre hommes étaient réunis dans le studio d’Eustace, au sous-sol. Chacun d’eux avait un verre rempli de gin et de soda au gingembre.
— On a trouvé un nom pour la maison, annonça Eustace alors que Stephen et Raymond entraient.
— C’est quoi ? demanda Stephen.
— Le manoir Niggeratti.
— C’est l’idée de qui, ça ?
— Paul, évidemment.
— Le manoir Niggeratti, répéta Stephen. Je suis pas sûr de saisir.
— Essaye même pas, Steve.
— On peut pas tous être aussi brillants que toi, Paul.
— Je gage que Ray comprend, lui... Pas vrai Ray ?
— Le manoir Niggeratti... hmmm... assez approprié, je dirais. Dieu sait qu’on est assez miteux pour ça.
— Tenez, vos verres.
Pelham tendit des cocktails au soda gingembre à Stephen et Raymond.
— Mais comment on va faire pour inclure Steve là-dedans ?
— C’est très simple, Eustace. C’est le colocataire de Raymond, non ?
— Vas-tu vraiment venir vivre à Harlem, Steve ? s’enquit Samuel d’un ton incrédule.
— Certainement. Pourquoi pas ?
— Oh, pour rien. Je suis surpris, c’est normal.
— Tu devrais pas laisser autant de choses te surprendre, Sam. C’est un signe de l’adolescence qui s’accroche.
— Comme tu viens de te le faire dire, Paul...
— Oui, je sais, tout le monde peut pas être aussi brillant que moi, mais pour quelqu’un qui est aussi souvent en compagnie de gens brillants, t’es tout un blanc bec.
Tout le monde s’esclaffa, à l’exception de Samuel, dont le visage pâle et maigre se colorait de rose.
— Où sont les filles ?
— Qui veut savoir ?
— Qui c’est qui a demandé ?
— C’est toi, Ray.
— Va chier, Paul. Je suis pas Sam, tu sais.
— OK mon colonel.
Quelqu’un cogna à la fenêtre. C’était le signal habituel. Pelham courut en direction de la porte extérieure. On l’entendit saluer Bull, lequel s’introduisit presque immédiatement dans la pièce.
— Tout le monde est à jeun ? lança-t-il.
— Évidemment. C’est obscène pour des artistes de se saouler avant minuit.
— Laisse faire le petit ton intello, Paul. Verse-moi un verre, Pelham. J’ai un vingt onces de plus dans la poche de mon manteau.
— Hourra pour Bull.
Eustace, l’hôte, serra la ceinture de son éternelle robe de chambre verte autour de sa taille et fit la révérence. Bull tenta maladroitement de faire de même, mais son corps énorme et balourd refusa de s’exécuter avec grâce. Bull était la personnification exacte de ce que les grands titres des journaux aimaient appeler un homme noir imposant. Il était court sur pattes en regard de son poids et sa tête était posée directement sur ses larges épaules. Son physique n’avait rien d’attirant, mais il transpirait la force et la vitalité, et il donnait l’impression à ceux qui étaient présents d’être petits et inférieurs.
Pelham fit la tournée. Alors qu’il distribuait les verres, d’autres coups se firent entendre à la fenêtre.
— Ça doit être les filles, conclut Raymond.
Pelham déposa son plateau et se dépêcha d’aller ouvrir.
— Commode, comme gars, Pelham.
— On dira pas le contraire.
— Une bonne vieille gouvernante jusque dans les parties intimes, déclara Eustace d’une voix aiguë qui fit fuser les rires.
Pelham fit entrer deux filles dans la pièce. L’une d’elles avait le teint pâle. Sous la lumière douce, elle aurait facilement pu passer pour une Blanche. Ses yeux et ses cheveux étaient d’un brun pastel et sa peau avait une délicate teinte d’ivoire. L’autre avait la couleur d’un marron grillé. Sa chevelure était rugueuse et abondante et noire comme ses yeux, qui s’enfonçaient profondément dans leurs orbites surdimensionnées. Il y avait quelque chose de majestueux dans sa posture. Raymond l’avait déjà qualifiée de Junon version noisette. Elle s’appelait Janet. La première s’appelait Aline.
— Allô.
— Allô toi-même.
— Accrochez vos manteaux et servez-vous un verre.
Elles enlevèrent leurs manteaux et firent le tour de la pièce en embrassant tout le monde affectueusement. Pelham reprit son plateau et poursuivit sa distribution de cocktails, tout en n’oubliant pas d’en préparer deux autres pour les nouvelles venues.
Ils étaient tous confortablement installés maintenant. Les deux filles se partageaient le canapé-lit avec Stephen. Paul était assis sur un oreiller à leurs pieds. Samuel se tenait droit dans une chaise Windsor. Bull était enfoncé dans les profondeurs moelleuses d’un fauteuil Cogswell. Raymond et Eustace s’étaient installés sur le banc de piano. Pelham était resté debout, la posture idéale pour reprendre rapidement ses tâches de barman.
— Alors, du nouveau ?
— Rien de nouveau, à part le fait que Steve est en train de virer nègre.
— Paul !
Raymond se souvint de ce que Steve avait dit un peu plus tôt durant la soirée. « Dire le mot nègre en présence de Blancs... » Peut-être Stephen n’avait-il pas tort quand il analysait Paul. Il observait ce dernier en ce moment, assis en tailleur sur le plancher, son grand corps de six pieds, gracieux et magnétique, son visage jaune sale illuminé par une incandescence interne impossible à définir, ses cheveux courts en bataille, le col de sa chemise ouvert encadrant de façon vulgaire et inadéquate la courbe classique de son cou. Il était en train de raconter ses dernières péripéties de vagabond. Sa voix était douce et mélodieuse. Ses mains fines et ses doigts longs dessinaient des formes dans les airs. Comme d’habitude lorsqu’il parlait, tout le monde gardait le silence et l’écoutait attentivement, comme hypnotisé.
— J’étais fatigué. Faisait des heures que je marchais, pas d’argent pour un taxi. Pour une raison ou pour une autre, j’avais pas non plus envie de revenir à la maison. La maison, c’est pas l’endroit idéal quand on se sent pas bien chez soi. C’est mieux de simplement débarquer quelque part sans avertir. Eh bien, voilà que je remarque cet immeuble. Le vestibule était faiblement éclairé. Ça avait l’air chaud et invitant. Je suis allé explorer à l’intérieur et, comme je le croyais, j’ai trouvé le parfait petit coin secret en dessous de l’escalier. Je me suis étendu et je me suis endormi. Je me suis mis à rêver... un rêve poignant, atrocement magnifique. J’étais au milieu d’un jardin, de grands chênes me surplombaient et de jeunes bourgeons de magnolias diffusaient leur parfum. La terre était craquante et noire. Un assortiment de jolies fleurs rares s’étendait au sol, formant une couverture colorée. Des lys blancs, des lys rouges, des narcisses tout pâles, des orchidées très fines, des pensées multicolores, des jonquilles jaunes, des lotus soporifiques en floraison. J’étais au jardin d’Éden. Le feuillage des arbres était épais et seul un rayon de soleil occasionnel le traversait. Au-dessus de ma tête, une bande de grives à gorge noire tournoyait gaiement, comme pour insinuer quelque chose. Je me suis couché. Puis j’ai senti une présence. Un corps d’ivoire exhalant des effluves exotiques. La beauté m’a fait cligner des yeux. La proximité physique de cette présence invisible m’appelait, m’attirait près d’elle. Tandis que je m’approchais, le parfum a envahi mes narines, enflammant mes sens et anesthésiant mon cerveau. J’ai tendu la main et serré une mèche soyeuse entre mes doigts. Sans le vouloir, j’ai fermé les yeux et j’étais soudainement conscient d’être avalé par la présence jusqu’à ce qu’elle et moi on entre en parfaite fusion. Pendant un bref instant, j’ai fait l’expérience d’une extase suprême. Puis le jardin a disparu. Une voix rauque s’est infiltrée dans mon oreille. J’ai entendu les cris perçants d’une femme apeurée. J’étais éveillé. On venait de découvrir ma cachette. J’entendais la femme parcourir le corridor en long et en large, tout en appelant à l’aide. Je me suis levé en sursaut, je me suis cogné la tête sur le dessous des marches de l’escalier qui montait, j’ai couru en direction de la sortie de l’immeuble dans le corridor et j’ai aperçu la femme qui gesticulait dehors sur le trottoir. J’ai monté l’escalier en courant, en colère contre cette femme qui venait de gâcher mon rêve. J’ai réussi à me rendre sur le toit et à sauter jusqu’à l’immeuble voisin, puis j’ai descendu l’escalier, suis sorti nonchalamment dans la rue, et suis finalement arrivé à la maison, encore attristé par l’interruption de mon idylle si exquise.
Il évalua son auditoire des yeux et sembla satisfait par ce qu’il voyait. Mais il avait oublié l’esprit prosaïque de Samuel.
— As-tu vraiment rêvé à ça ?
— C’est typique de toi de me demander ça.
— C’est pas une réponse. As-tu vraiment rêvé à ça ?
— Bien sûr.
— La présence était masculine ou féminine ?
— Je sais pas.
Pendant un instant, Samuel sembla incertain du chemin à emprunter. Mais il était décidé à coincer sa proie. Avec toute la détermination de sa Nouvelle-Angleterre natale, il poursuivit :
— As-tu déjà eu une aventure avec une femme ?
— Évidemment.
— As-tu déjà... il baissa le ton... eu des expériences homosexuelles ?
— Évidemment.
Le visage de Samuel vira au rouge. Les autres personnes présentes dans la pièce cessèrent de retenir leurs éclats de rire. Il semblait bien que la proie échapperait pour de bon à son prédateur. Mais Samuel était d’humeur à chasser.
— Et qu’est-ce que tu préfères ?
Il sourit intérieurement. Il le tenait, maintenant. La reddition était inévitable. Dans ses yeux se voyait la lueur prématurée de la victoire. Prématurée, parce que Paul venait de trouver l’unique issue pour s’en sortir. Envoyant sa tête vers l’arrière, il répondit du tac au tac :
— J’en ai aucune idée, vraiment. Après tout, il y a pas de sexes, il y a seulement des majorités sexuelles, et la fonction primordiale de l’acte sexuel, c’est le plaisir. Par conséquent, j’ai du plaisir d’un côté comme de l’autre.
Une fois les rires éteints, Pelham distribua une nouvelle tournée. Les cocktails engloutis rapidement, un remplissage fut réclamé. Avec le sourire, Pelham s’exécuta, heureux, comme toujours, de pouvoir se rendre utile. Enfin, il fut obligé d’annoncer que toutes les bouteilles de gin étaient vides. Eustace bondit sur ses pieds.
— Pas possible, pas ça, non. Allez...
Il attrapa un chapeau qui traînait sur le piano.
— On se vide les poches.
Il passa le chapeau à tous ceux qui étaient là. Chacune des filles y déposa une pièce de vingt-cinq sous. Samuel laissa tomber un billet d’un dollar froissé. Bull et Stephen ajoutèrent tous deux un autre dollar. Les autres firent mine de passer la main au-dessus du chapeau. Ils étaient sans le sou.
Eustace fit les comptes et tendit l’argent à Pelham, qui sortit immédiatement, en direction du speakeasy au coin de la rue.
— Je sais pas ce qu’on ferait sans Pelham.
— Moi je trouve ça foutument honteux la manière dont vous le traitez.
— Il aime ça, Bull. Il connaît rien que ça, servir les autres. Même ses pulsions artistiques vont dans ce sens-là.
— Je suis pas d’accord avec toi, Ray.
— Samuel, t’es jamais d’accord avec personne.
— Je parlais à Ray, Paul.
— Pourquoi t’es pas d’accord ? Tu tiens vraiment à croire qu’il a peut-être du talent ? T’as vu ses tableaux et t’as lu ses poèmes.
Raymond n’arriva pas à retenir un ricanement en prononçant ces mots.
— Ça change rien au fait qu’il est un être humain et qu’on devrait le traiter en égal. Vous en faites votre esclave.
— Je te le concède. Mais c’est de sa faute. Il tire plus de plaisir à nous servir qu’à peindre nos portraits. Nous, on joue le jeu, et je te garantis qu’il est plus heureux que n’importe lequel d’entre nous. Tu vois pas, Samuel, que tes théories socialistes peuvent pas fonctionner ? Si on traitait Pelham en égal, il serait parfaitement misérable. Si on lui permet de cuisiner pour nous, de faire notre lavage et notre repassage, il est heureux. Il est né pour être domestique.
— Je suis toujours pas d’accord. Vous profitez de ses faiblesses. Comment vous espérez améliorer votre sort, vous les Noirs, si vous êtes toujours en train d’exploiter les membres de votre propre race ?
Stephen prit la parole pour la première fois :
— Tu vois pas clair, Sam.
— Tu m’en diras tant, dit Paul en envoyant un sourire en direction de son éternel adversaire.
— Tous les hommes sont égaux.
— Plus tu le répètes, moins j’arrive à croire que tu y crois.
— Oh, ferme-la, Ray, et toi aussi, Sam. C’est pas le temps de s’obstiner. J’ai envie de danser. Joue quelque chose, Eustace.
Avec réticence, Eustace se plia à la requête d’Aline. Il jouait rarement du jazz, mais il avait appris un ou deux morceaux dans le but de faire plaisir à ses amis quand aucun autre pianiste n’était présent. Aline dansait avec Stephen, à qui elle avait tenu la main et discuté en privé toute la soirée. Raymond, lui, dansait avec Janet. Bull s’était installé avec Eustace sur le banc du piano. Samuel était resté enraciné dans sa chaise Windsor au dossier bien droit.
Avant la fin de la danse, des coups retentirent de nouveau à la fenêtre. Bull se diriga vers la porte et l’ouvrit pour laisser entrer Euphoria Blake. Elle pénétra dans la pièce comme une rafale, une petite boule d’énergie couleur caramel.
— Bonsoir tout le monde. Bon Dieu ! Encore une fête ?
— Pas du tout, logeuse mia, une simple période de récréation.
— Vous avez quelque chose à boire ?
— Pas pour l’instant, mais ça devrait pas tarder. sseyez-vous.
Elle s’assit sur le canapé-lit.
— Et puis, Paul, t’as trouvé un travail ?
— Bien sûr que non.
— Bon, comment ça se fait ?
— J’attends que vous m’en trouviez un.
— Sois à mon bureau à neuf heures demain matin. Et quand je dis neuf heures ça veut dire neuf heures tapantes. Tu devrais avoir honte de siphonner tes amis à longueur de journée.
— Je devrais avoir honte, moi ? Vous voulez dire qu’ eux devraient être honorés.
Pendant qu’Euphoria continuait à réprimander Paul, Samuel fit signe à Stephen pour qu’il le suive en dehors de la pièce. Étonné par le geste de son ami, Stephen se dégagea de l’étreinte d’Aline et sortit à contrecœur dans le corridor. Adossé au mur, Samuel fumait une cigarette avec nervosité.
— Qu’est-ce qui se passe, Sam ? lui demanda Stephen en fermant la porte.
— Je suis inquiet pour toi.
— Pour moi... ? Stephen gloussa. Comme dirait Paul : Comment ça ?
— Eh bien... ton déménagement ici et tout ça. Est-ce que c’est vraiment une bonne idée ?
— Pourquoi pas ? Je suis entouré d’amis ici.
— Mais ce sont... tu sais bien... ça a l’air étrange pour un homme blanc, un homme blanc respectable, d’habiter ici à Harlem.
— Je le vois pas comme ça, Sam. Et en plus, t’es pas supposé prêcher l’égalité ?
— Certainement... c’est juste...
— Eh bien, l’interrompit Stephen d’une voix sombre, je mets simplement en pratique ce que tu prétends défendre. T’en fais pas pour moi. J’ai jamais été aussi satisfait de toute ma vie. C’est le paradis ici comparé au taudis stérilisé où tu m’avais placé.
— J’imagine que ça va aller, Steve... mais... faut que tu restes prudent.
— À propos de quoi ?
— À propos de... tu sais... des femmes.
— Oh, je vois. C’est ça qui t’énerve, hein, moi et Aline. T’inquiète pas, mon vieux, c’est juste un petit flirt. J’ai aucune intention pour le moment d’ajouter mon grain de sel au contingent actuel de mulâtres.
— Mais c’est risqué, Steve. Tu vois, tu connais pas les Noirs, tu sais rien au sujet de leurs problèmes particuliers.
— J’en sais assez pour comprendre que la plupart de ces problèmes particuliers existent uniquement dans la tête des gens comme toi.
— Tu cites Ray maintenant.
— Et je pourrais pas citer personne d’autre d’aussi sain d’esprit. Comprends-moi bien, Sam, je suis pas un hypocrite. J’aime bien Ray. Et ses amis. Et Aline... et la couleur a rien à voir là-dedans. J’en ai rien à foutre de vos préjugés américains, je les connais pas, à part ce que j’en ai lu dans les livres et ce qu’on m’en a dit. Une personne est une personne, pour moi, et je suis capable de choisir mes propres amis.
— Pas besoin de te fâcher.
— Je suis pas fâché, Sam, juste un peu agacé. Tu vois, c’est que j’ai pas beaucoup de patience avec les gens qui respectent pas leurs convictions.
— Mais...
Pelham surgit dans le corridor avec trois petites bouteilles de gin et plusieurs contenants de soda gingembre sous le bras. Stephen ouvrit la porte du studio d’Eustace et suivit Pelham à l’intérieur, laissant Samuel seul dans le corridor. Raymond, qui avait remarqué leur absence inexpliquée, lança un œil interrogateur à Stephen tandis que ce dernier se rasseyait auprès d’Aline. Stephen croisa le regard de Raymond et lui répondit d’un clin d’œil juste au moment où Samuel décidait, lui aussi, de rejoindre la fête.
On accueillit Pelham avec des cris de joie et, en quelques minutes à peine, il avait déjà servi une autre tournée à tout le monde. Euphoria vida son verre plus rapidement que les autres, puis annonça qu’elle s’en allait.
— Qu’est-ce qui presse ? demanda Raymond. T’aimes pas tes locataires ?
— Aussi bien prendre un autre verre.
— Non merci, Eustace, faut que j’y aille. Il est tard et il faut que je sois bien réveillée demain matin. Je suis pas une artiste... encore... Faut que je travaille.
— Pourquoi travailler quand vous pourriez engager quelqu’un ? voulut savoir Paul.
— Je travaille pour avoir mon propre argent... pas pour en donner aux autres.
— Le matérialisme en personne, murmura Stephen.
— On devrait vous excommunier.
— Peut pas, Paul. On lui doit tous un mois de loyer, dit Raymond.
— Pourquoi parler de ça ? demanda Eustace, la mine basse. Donne-moi un autre verre, Pelham. Aide-moi à noyer ma peine.
— Oublie-moi pas, cria Aline.
— Moi non plus.
— Ni moi.
— Oublie personne, diable.
Pelham tourbillonnait autour du groupe, affairé.
— Viens, accompagne-moi jusqu’à la maison, Ray. J’ai plein d’argent sur moi et j’aime pas les rues de Harlem, la nuit.
— OK, Euphoria. À plus tard, les copains.
Raymond et Euphoria quittèrent la pièce.
V
Après être allé chercher son chapeau et son manteau à l’étage, Raymond rejoignit Euphoria dehors. Ensemble, ils entamèrent la courte promenade en direction de la demeure privée de cette dernière.
— Tu crois que ça va fonctionner, cette maison, Ray ?
— Sûr et certain. C’est le plus grand projet de tous les temps.
— C’est pas payant...
— Tu t’attendais à ce que ça le soit ?
— Je m’attendais au moins à recevoir les paiements des loyers quand ils sont dus.
— Qui est en retard ?
— Eustace et Pelham. Ça me dérange pas tellement que Pelham tarde un peu. Pendant qu’il est là, j’ai pas à engager quelqu’un pour nettoyer les corridors ou garder les chambres propres et faire fonctionner la chaudière. Il gagne son loyer, mais Eustace va et vient comme il veut et fait aucun effort pour trouver de l’argent.
— Il arrive à dénicher un sou ou deux par-ci par-là. Et il a tellement de foutues babioles à mettre en gage que t’as pas à t’inquiéter.
— J’imagine que t’as raison, mais je me demande si la maison va finir par être artistiquement productive. Aucun d’entre vous semble travailler sur quoi que ce soit. Tout ce que je vois, ce sont des fêtes et du gin.
— Ça fait partie de notre créativité.
— Et je pense pas que tu devrais laisser Paul traîner dans les environs. C’est rien d’autre qu’un parasite.
— Je le sais bien, Euphoria. Mais c’est un parasite des plus charmants, et je suis certain qu’il a plus de talent que nous tous.
— Pourquoi il l’utilise pas, dans ce cas ?
— Il a besoin de se réveiller, Euphoria. Laisse-lui le temps.

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