Les Lectures terminales
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Description

«La neige tombait de plus en plus. Avec elle, s’amoncelaient les angoisses, les doutes ; Hugues s’emmitouflait dans la froide distance avec les autres. Le temps des fêtes approchait, lui s’éloignait. Il craignait les rapprochements. Il aurait aimé s’endormir, s’engourdir comme un ours et ne se réveiller qu’après la mort du sapin de Noël. Mission impossible. Les enfants allaient venir, les invitations de la famille et des amis allaient se faire de plus en plus pressantes, alors comment y échapper ? Il redoutait les regards remplis de pitié et encore plus les conseils des uns et les “j’ai connu quelqu’un” des autres. Il finit par se dire que c’était un mauvais moment à passer et qu’il pourrait toujours évoquer la fatigue comme excuse à un départ précipité.
Machinalement, il étira le bras jusqu’à la pile de livres et en ramena un comme il aurait ramené une couverture sur lui pour se tenir au chaud, se protéger des assauts humains.»

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 février 2015
Nombre de lectures 7
EAN13 9782895975007
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES LECTURES TERMINALES
DU MÊME AUTEUR

Noir tendre blanc Ottawa, Vermillon, 1987.
Jean Dumont
Les lectures terminales
ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Dumont, Jean, 1953-, auteur Les lectures terminales / Jean Dumont.
(Indociles) Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-89597-442-0. — ISBN 978-2-89597-499-4 (pdf). — ISBN 978-2-89597-500-7 (epub)
I. Titre. II. Collection : Indociles
PS8557.U5363L43 2015 C843’.54 C2015-900176-5 C2015-900177-3

Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 | Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 er trimestre 2015

Les Éditions David remercient le Conseil des arts du Canada, le Bureau des arts franco-ontariens du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.
À Sylvie, Frédérique et Thierry
CHAPITRE 1
Mi-automne
Depuis deux semaines, ce sont des colis et des colis qui lui parvinrent les uns après les autres et qu’il rangeait dans un coin de la pièce. Il les attendait, les espérait, les craignait.
Le compte y était enfin.
Il pouvait maintenant ouvrir ces colis. Telle avait été la consigne.
Que des livres !
Il les connaissait presque tous pour les avoir lus jadis. Il lui fallait maintenant les relire tous sans exception. Si, sans aucune surprise, il feuilleta rapidement Le Petit Prince , palpa Les Contemplations , huma Les Hauts de Hurlevent , sourit à la vue d’un titre qui, pourtant, lui était inconnu, L’année de la mort de Ricardo Reis , il esquissa tout de même une moue, quoiqu’à peine perceptible, quand il eut déchiré le papier opaque qui recouvrait La Route . Pour chacun de ces livres qu’il avait reçus et qu’il empilait sur sa table de lecture, il aurait pu, sans se tromper, étiqueter sur la page de garde le nom de l’expéditeur, mais il n’y avait aucun nom, telle avait été la consigne. Toutefois, les derniers colis l’intriguèrent au plus haut point et le laissèrent pantois tant par leur contenu que par le mystère entourant les personnes se cachant derrière ces envois : un tapuscrit inachevé, un guide d’autoguérison, un bottin téléphonique accompagné d’une lettre et finalement un dictionnaire. Bien que dans la première série de livres il décelait un thème récurrent, sous diverses formes, certes, mais quand même très « inévitable », la mort, il n’avait aucune idée de ce que lui révéleraient les quatre derniers. Voilà, il pouvait, il devait commencer ses lectures.
CHAPITRE 2
Mi-été
La maison de Hugues et de Marie-B, depuis des années, fait office de lieu propice aux partys. Le groupe s’y réunit à maintes occasions, en fait au moindre prétexte pour faire la fête. Personne n’envisage de tenir ces festivités ailleurs. Bien sûr, des tentatives de migration vers d’autres domaines familiaux avaient été faites mais, comme on dit, le party n’y levait pas. Tout naturellement, sans qu’un mot se dise, telles des oies blanches qui reviennent dans les mêmes champs après un long parcours, les amis reprirent possession de « la maison de Hugues » comme source de ce qu’ils nommaient « les joyeusetés ». Tout le monde ne parle que de « la maison de Hugues », jamais la maison de Hugues et Marie-B. Pourquoi ? Ce n’était certes pas par manque de respect à l’égard de Marie-B, mais même si on allait « chez Hugues et Marie-B », c’était « la maison de Hugues ». Vrai que Marie-B considérait le groupe comme une bande d’ados attardés, mais elle les accueillait comme s’il s’agissait de ses propres enfants, et c’est peut-être ainsi que se sentaient les joyeux lurons, sous surveillance parentale. Hugues, lui, ouvrait sa maison sans condition, comme en amour ou en amitié.
Aujourd’hui, le soleil a eu raison des derniers soubresauts d’énergie qu’il restait à Marie-B. Chaleur excessive pour ce temps de l’année. Peut-être est-ce parce qu’on n’est pas encore habitué à la chaleur, se dit-elle. Faut dire que chaque fois qu’elle recevait, peu importe qui, elle se mettait en frais de faire le ménage, mais quel ménage ! Pourtant avant ou après, personne n’y aurait perçu la moindre différence tant la maison était toujours impeccable. D’ailleurs, Meaghan lui avait demandé à quelques reprises la permission de venir photographier ses modèles pour son magazine de mode dans ce décor moderne, de bon goût et toujours parfait. Refus catégoriques de Marie-B.
— Écoute, Marie-B (qu’elle prononçait à l’anglaise, ce qui donnait Merry Bi), mes collections automne-hiver seraient mises en valeur ici, dans cette pièce, en désignant le vivoir, c’est comme si on était à l’extérieur en pleine nature et pourtant on sent tout le confort et le luxe à l’intérieur. Dis oui, je t’en prie.
— Pas question, rétorqua sèchement la propriétaire. Ce n’est pas un décor pour une revue, c’est une maison pour notre intimité. De toute façon, Hugues ne tolérerait personne dans ses choses (elle montrait une énorme porte de métal qui avait des allures austères, mais qui était invitante comme une porte de coffre-fort), si tu vois ce que je veux dire.
— Promis qu’on n’irait pas de ce côté, mais…
Marie-B mettait fin à la conversation tout en sachant qu’à la moindre occasion, Meaghan reviendrait à la charge. Il était rare que quelqu’un lui refuse quoi que ce soit et ces refus loin de la décourager la stimulaient. Ce manège durait depuis bientôt cinq ans. Rien ne laissait croire que ce petit jeu se terminerait bientôt. D’ailleurs, quand venait le temps de la publication du magazine, Marie-B surveillait les étapes de A à Z, car ce contrat assurait en bonne partie la survie de la maison d’édition et de surcroît de son poste de directrice. Elle savait que les assauts de Meaghan reprendraient de plus belle. Il en était ainsi depuis quelques années. En fait, dès leur première rencontre, malgré l’écart d’âge, Meaghan et Marie-B avaient établi une complicité, à tout le moins au plan professionnel. Chacune y trouvait son compte, mais sans trop se demander qui avait entrepris la démarche.
En cette fin d’après-midi, Marie-B, bien calée dans le fauteuil, mi-somnolente, épuisée par la chaleur et surtout par le ménage précurseur de visite, préparait déjà les fins de non-recevoir quant aux futures tentatives de Meaghan dans quelques heures, lorsque Hugues entra en coup de vent.
— Je crois que j’ai tout, crie Hugues dès la porte ouverte.
Maudit que tu m’as fait peur, maugréa Marie-B.
Désolé Ma-B, je te pensais dans la cuisine. Je ne voulais pas te réveiller aussi brusquement.
— Je ne dormais pas, je prenais une pause. Fait donc bien chaud.
— C’est vrai que ce n’est pas habituel cette chaleur, mais au moins on profitera de la terrasse. Au nombre qu’on est, ce sera mieux au grand air.
À peine quelques minutes s’étaient écoulées qu’on entendit frapper à la porte arrière.
— Entre Étienne, lui cria Marie-B.
Étienne était le seul qui passait par l’arrière plutôt que par l’entrée principale. Il arguait qu’il n’était pas de la visite et, sur ce, la durée de l’amitié, entre Hugues et lui, lui donnait raison. Il était le plus vieil ami de Hugues et de Marie-B en plus d’être le parrain de Jonas, l’aîné des enfants du couple. L’autre raison pour laquelle il passait par l’arrière était d’ordre esthétique. Bien que la façade de la maison était spectaculaire et donnait envie de s’engouffrer dans ce mélange de verdure et de verre, l’arrière s’ouvrait sur le lac ; on aurait dit que la terrasse flottait sur les rayons de soleil. Étienne, avant même de cogner à la porte, se dirigeait tout au bout de ce faux radeau, s’appuyait sur la balustrade et attendait que Valérie le sorte de sa rêverie.
— Tu verras, un jour on aura quelque chose de semblable nous aussi, lui murmurait-elle à l’oreille.
Étienne la regardait tendrement en se rendant compte qu’une fois de plus il lui avait laissé porter la glacière, au demeurant fort lourde, et les deux chaises de parterre.
— Pauvre amour, je ne suis qu’un grossier personnage. Non seulement je te laisse porter la charge, mais en plus je me permets de rêver tout éveillé.
Les deux éclatèrent de rire et se dirigèrent vers la porte, Étienne soulageant Valérie du poids de la glacière. Même délestée de cette charge, elle semblait toujours porter un poids. Valérie appuya les chaises le long du mur. Hugues l’accueillit comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des lustres. Il posa ses mains de chaque côté de sa tête et l’embrassa, prit un certain recul et l’observa attentivement. Val parut surprise.
— Allo Val, dit Hugues.
La beauté de Val tenait en grande partie à son regard que Marie-B qualifiait de « regard bleu d’épagneul ». Val trouvait cette comparaison amusante, surtout quand elle se remémorait la première tentative de Meaghan qui s’était traduite par « un regard d’épagneul bleu ». À la décharge de l’amie anglophone, il faut dire qu’étrangement, les paupières tombantes en oblique de Valérie accentuaient le bleu de ses iris. Même quand elle riait aux éclats, sa voix enjouée ne parvenait jamais à masquer totalement ces pointes de blues dans son regard. Ça faisait partie de son charme et ça la rendait aussi mystérieuse.
— On est encore les premiers ? dit Étienne, en déposant la glacière, dès la porte franchie.
Cette dernière phrase ressemblait moins à une interrogation qu’à la simple constatation qu’il devait en être ainsi.
Aussitôt, Hugues et Étienne se tombèrent dans les bras pendant que Valérie ouvrit la glacière et mit un potage froid dans le frigo, tendit deux bières aux gars et alla porter le reste du contenu au sous-sol dans le grand réfrigérateur d’appoint qui servait presque exclusivement à la bière. Quand elle remonta les escaliers, elle disparut sans que les gars lui portent attention. Elle connaissait la maison par cœur et savait où la moindre chose, le moindre objet se trouvait. Elle continua à préparer les lieux pour recevoir la bande d’amis. On aurait dit la maman qui s’apprête à recevoir sa marmaille. Marie-B, qui sortait de la chambre, reçut les compliments d’Étienne.
— Toujours aussi désirable, ma belle. Tu rajeunis, y’a pas de justice.
Il l’embrassa presque voluptueusement et lui signifia que Val était à mettre le couvert sur la grande table de la terrasse où elle se dirigea agrippant au passage une pile d’assiettes restées sur le comptoir qui jouxtait l’immense porte-fenêtre.
Val et Étienne étaient non seulement toujours les premiers arrivés, mais du groupe, ils entretenaient des relations très assidues. Leur arrivée précoce permettait des échanges sérieux, ce qui devenait carrément impossible quand la meute hurlait son bonheur de festoyer.
— Finalement en vacances, Étienne ?
— Tu parles. J’avais l’impression que la session ne finirait jamais. Je pense que je commence à sentir le poids des années. À la fin, tous les élèves me tapaient sur les nerfs. J’ai beau me répéter que c’est normal qu’ils confondent certains événements historiques à l’examen, mais quand tu confonds Renaissance avec le mouvement du rebirth , baptême !
— T’exagères !
— Pantoute. Textuellement, cet élève a écrit : « La Renaissance a vu le jour au Québec quelque temps après les années tranquilles. Cette nouvelle naissance aussi connue sous le nom de rebirth a donné un souffle nouveau au monde politique, mais aussi au monde normal… » Viarge !
— J’espère que tu lui as donné des points pour l’imagination ?
— Je lui ai dit d’imaginer que le zéro qu’il voyait représentait sans doute ce qui se passait dans sa tête au cours de la session.
— Tu vieillis, mon vieux !
— Tu sais ce qui est désespérant dans ce métier ? C’est que depuis que j’ai commencé à enseigner au cégep, eux, ils ont toujours le même âge, pas vieilli d’une année et moi je suis passé de l’âge du « chum » à celui du grand-père. Et le pire c’est que je répète les mêmes choses depuis presque trente ans et que chaque année je fais le même constat à savoir qu’ils se contrecrissent de l’Histoire…
Le carillon de la porte d’entrée, telle la cloche qui annonce la récréation, mit fin à ce plaidoyer teinté de frustration et libéra Hugues qui se dirigea vers la porte en riant sans retenue.
Derrière la moustiquaire, trois silhouettes qu’Étienne ne parvenait pas à identifier. Puis il entendit cette réplique qui ne laissait aucun doute quant à l’identification d’un des personnages :
— Hug ! Ô grand visage pâle.
Ce grand salut (accompagné du geste bien entendu) digne des mauvais films westerns des années 1950, c’était, depuis des lustres, celui de Jean-Martin, le bouffon de service. Ce grand efflanqué qui, déjà par sa posture, prêtait à rire, offrait toujours une occasion de covoiturage à Alexis qui refusait de conduire bien qu’il eût un permis en bonne et due forme. Alexis habitait le même quartier que Jean-Martin, mais ils ne se voyaient que lors des rencontres du groupe. Alexis passait le plus clair de son temps dans son studio maison à faire ses enregistrements. Il appréciait au plus haut point cette solitude à laquelle il devenait de plus en plus difficile de l’arracher. Sans connaître la gloire, disons que ses disques avaient beaucoup attiré l’attention dans les milieux plus undergrounds . Pour lui, c’était la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Il détestait affronter les grandes salles et fuyait littéralement toute forme de vedettariat. Cette reconnaissance marginale qu’on lui attribuait était juste suffisante pour qu’il puisse poursuivre son cheminement dans son studio, loin des groupies qui selon lui finissent par tuer le talent de leur idole.
— T’as pas amené ta guitare Alexis, lui fit remarquer Jean-Martin avec un faux étonnement dans la voix ?
Tout le monde sait depuis toujours qu’Alexis refuse systématiquement de servir « d’artiste de service » comme il disait, et ce, malgré les supplications de tout un chacun.
— Et toi, tu n’as pas amené ton chum Jean-Martin ?
La réplique d’Alexis ne se voulait pas cinglante, mais Jean-Martin eut un léger mouvement de recul comme si cette remarque incisive avait tenté de percer la carapace faite d’humour qu’il enfilait dès qu’il sentait la présence d’un public. En fait, Jean-Martin, s’il avait eu le talent d’Alexis, aurait occupé la scène avec le plus grand des plaisirs.
— Ben non, ma chouchoune, tu sais bien que tu es le seul amour de ma vie.
Il fit cette déclaration d’amour en prenant la tête d’Alexis et en lui déposant un énorme baiser mouillé sur le front.
— Ah, t’es dégueu, dit Alexis en se sauvant littéralement de l’amoureux factice qui se jeta par terre en chantant Ne me quitte pas sous les regards amusés de tous.
Jean-Martin, quoique le plus drôle et sans doute le plus allumé du groupe, avait cette manie de tourner tout en ridicule. Son sens de la répartie obligeait les autres à beaucoup de circonspection, s’ils ne voulaient pas devenir la tête de Turc de la soirée. Mais chaque fois, tout ce théâtre de Jean-Martin sentait la fuite. Ses plaisanteries, ses mises en scène loufoques servaient à repousser ou plutôt à dévier les tentatives d’approche de ceux et celles qui voulaient percer son intimité. Même les rares personnes à qui il avait accordé le privilège d’entrer dans sa demeure avaient toujours l’impression qu’il leur échappait. Son home , comme il disait, était un terrain de jeu. Sa table de cuisine se composait de plusieurs damiers accolés, des quatre chaises, des selles. Ses meubles, bien que parfaitement d’équerre, donnaient l’impression d’être bancals, mais ce n’étaient qu’illusions d’optique créées par la peinture. Dans les murs, de fausses portes laissaient croire aux invités à une sortie possible, mais elles s’ouvraient sur le gypse. Dès l’entrée de la maison, les visiteurs étaient pris en faute s’ils osaient se regarder dans le miroir au-dessus du meuble, car ce n’était qu’une toile d’un miroir. Bref, une maison de fou. Et pendant que les invités se posaient des questions sur le décor, ils ne s’en posaient pas sur leur hôte. Quand, à son tour, il était reçu chez des amis, il faisait de la diversion en recréant son terrain de jeu par des comportements souvent enfantins pour qu’on oublie l’homme qu’il était.
Même Marie-B, qui ne prisait pas vraiment ces pitreries, elle qui trouvait que les amis se prêtaient trop facilement à ces enfantillages, rit de bon cœur. Tous savaient que Jean-Martin avait un copain même si personne ne l’avait vu ; c’était un secret connu qu’on fait semblant de ne pas connaître…
— Ah, mais ce qu’il est con, dit-elle en secouant la tête.
La troisième silhouette qui se tenait très légèrement à l’écart et qui avait assisté à la scène de Jean-Martin finit par émettre un commentaire :
— Dommage que je n’aie pas d’échantillons de rohypnol dans ma trousse, ça aurait pu servir.
— Allo Laure.
Hugues enjamba Jean-Martin, qui croupissait toujours par terre, et embrassa Laure. Étienne s’avança et libéra Laure de l’énorme bol de salade qui la gênait dans ses mouvements.
Laure paraissait très jeune, elle ne faisait pas ses quarante et quelques années bien sonnées ; menue, délicate, d’une beauté indéniable, elle aurait sans doute été l’objet des convoitises de plusieurs mâles du groupe, mais chacun savait qu’elle était toujours follement amoureuse de son mari qui ne participait pas à leurs ripailles. Il croyait que Laure avait besoin de ces moments de liberté, de ces retours à la camaraderie des années d’études. Hugues et Laure s’étaient connus à l’université quand tous deux s’orientaient vers la médecine. Hugues abandonna à sa deuxième année tout en restant dans le monde des sciences ; il décrocha une maîtrise quelques années plus tard et devint chroniqueur scientifique pour une revue gouvernementale. Laure de son côté bifurqua après sa troisième année de bac et se cantonna de plus en plus dans des laboratoires, ce qui la conduisit vers un poste universitaire de « chercheur » (elle détestait le mot chercheuse qu’elle associait à chercheuse de poux). Après une dizaine d’années de réclusion dans ces antres aseptisés, elle eut besoin de changement et surtout de voir du monde, du vrai monde. Grâce à celui qui assumait la responsabilité du laboratoire où elle « vivait », celui-là même qui allait devenir son mari, elle réorienta sa carrière vers les êtres humains et fut embauchée par une grande compagnie pharmaceutique pour laquelle elle est depuis représentante. Ce boulot l’amène à voyager beaucoup, mais après les longues années de labos et de ce qu’elle nommait sa réclusion, elle apprécie encore les déplacements et les nombreuses rencontres qu’exige son travail. Du temps de sa réclusion en laboratoire, la coiffure de Laure restait invariablement la queue de cheval qui tombait sur le sarrau blanc et qui se dandinait de gauche à droite au rythme de ses déplacements d’un module à l’autre. Aujourd’hui, ses coiffures varient plutôt au rythme de sa sensualité, retrouvée quand elle a déboutonné pour de bon son sarrau.
Si on peut parler des deux vies de Laure, avant et après les labos, on peut dire aussi qu’il y a eu deux perceptions de Laure dans le groupe : avant et après Damien, son mari. Avant, les autres femmes de la bande s’en méfiaient malgré ce que Laure elle-même qualifiait de sa vie et de son allure de rat de laboratoire et l’après qui correspondait au portrait d’une superbe belle femme sexy, mais heureuse en couple. Là résidait la différence perçue par les autres femmes : heureuse en couple. Certes la moyenne d’âge du groupe a aussi eu raison des petites jalousies possibles et des désirs d’aventures d’aucuns. Même l’arrivée de Meaghan, pourtant beaucoup plus jeune et au demeurant fort jolie, cette arrivée si elle avait bien soulevé un certain scepticisme n’avait en rien fait émerger la méfiance chez les unes ou les désirs charnels chez les autres. Si, chez les individus, on parle de belle maturité quand ils atteignent et dépassent la quarantaine, ce groupe d’amis nageait en pleine maturité. Enfin presque tous, car on se posait parfois des questions sur Pépé, Pierre-Paul, le psy et conjoint de Meaghan.
Au début de leur relation, Meaghan et Pierre-Paul n’assistaient pas aux réunions, lesquelles avaient lieu au moins quatre fois l’an. Chaque membre du groupe jugea que cela allait de soi ; il fallait leur donner le temps de s’apprivoiser l’un l’autre avant d’apprivoiser la meute amicale. Puis, après presque un an d’absence, des questions fusèrent : Pépé est-il bien ? A-t-il abandonné le clan ? Qu’est-ce qui se passe avec lui ? etc. Bref, on était inquiet. C’est alors que le couple fit son entrée officielle, et quelle entrée ! Ce jour-là, c’était un party pour fêter l’anniversaire de Hugues. Pépé, en retard comme à son habitude, fier comme un jars, mais inquiet et cherchant du regard les signes d’approbation, présenta Meaghan aux joyeux lurons qui avaient une bonne longueur d’avance quant aux consommations ingurgitées ; cela s’entendait, car le niveau sonore du groupe était passé d’un vague vrombissement à un crescendo qui s’apprêtait à sonner faux. Dès que la porte s’ouvrit, le silence entra : lourd silence. Meaghan devait avoir quinze sinon vingt ans de moins que Pépé. Comme à son habitude, le psy était toujours bien mis. On ne s’étonna donc pas de le voir porter le complet sous lequel on devinait un de ses nombreux chandails, sans col, mais affichant un dessin qui de loup, qui de lèvres géantes, qui d’objets hétéroclites, ou encore c’était un portrait de Marylin Monroe, de John Lennon, de Bob Marley. Le chic du costard contrastait, pour ne pas dire jurait avec le t-shirt, mais c’était Pépé. Cependant, cette fois-ci ce n’était pas l’accoutrement de Pierre-Paul qui attirait les regards, mais celle qui s’accrochait à son bras. Il la présenta en coupant ce presque silence, presque car il y avait une musique d’ambiance qu’on n’entendait jamais tant les palabres envahissaient tout l’espace sonore de la maison. Drôle de hasard, ce qu’on entendit derrière les mots de Pépé : « Gang, je vous présente Meaghan », c’était Jolie môme de Ferré. Seul Jean-Martin le remarqua, mais personne n’échappa au décolleté ; la gent féminine le trouva osé, mais pas déplacé, tandis que les hommes mirent quelques secondes à sortir de l’échancrure.
— Meaghan est anglophone, dit Pépé comme pour l’excuser.
— Bah, y’a personne de parfait, rétorqua Jean-Martin.
— Oui, mais je comprends très bien le français dit-elle avec un léger accent qui ajoutait au charme envoûtant du décolleté sur la jeunesse.
Puis au fil de cette première rencontre, de cette sorte d’initiation, Meaghan s’afficha comme une personne sûre d’elle, sans complexes, délurée et même provocatrice, mais pas dans le but de choquer, de créer un effet, simplement parce que cela correspondait profondément à sa nature même. Pépé qui, lui, cherchait à provoquer pour susciter des réactions venait une fois de plus de faire réagir le groupe, mais étonnamment, pas comme il l’avait anticipé. Meaghan ne scandalisa pas le club des quadragénaires et même des quinquagénaires ; elle s’y sentit à l’aise dès les premiers échanges. Quant au groupe, chacune et chacun y décelèrent la perle rare qui, peut-être, viendrait à bout des sempiternelles tentatives quasi maladives de Pépé pour attirer l’attention. Il venait de trouver celle qui le provoquerait, le déstabiliserait et assez curieusement, ce déséquilibre aplanissait les montagnes russes qui avaient toujours mené Pépé de sommets en abîmes. On s’était résolu à ne plus compter ses frasques, ses beuveries, ses sanctions disciplinaires de l’Association des médecins psychiatres pour ses manquements à l’éthique ; on préférait son amitié indéfectible, sa générosité à la limite de l’acceptable, sa tendresse bourrue. On acceptait Pépé inconditionnellement. Malgré ses retards exorbitants.
Le coucher de soleil, à la pointe de la terrasse-radeau, créait comme des ombres chinoises. Vu de l’intérieur, à travers la grande porte-fenêtre moustiquaire, on aurait dit les mauvaises âmes qu’on voyait dans le film Mon fantôme d’amour avec Patrick Swayze et Demi Moore, sauf que celles-ci restaient bien en place, verre à la main.

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