Les papillons d Alfred Bindler
124 pages
Français

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Les papillons d'Alfred Bindler , livre ebook

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Description

Dans la maison d'Alfred Bindler, une pièce tout entière est consacrée au meuble où dorment, dans leurs tiroirs vitrés, les papillons amassés, au cours de toute une vie. A 65 ans, Alfred Bindler consulte ces tiroirs comme un album de famille. Car, à chacun il a attaché un voyage, un moment, une personne, un geste. Mais ses consciencieuses collectes sont surtout une quête : celle de la Phalène blanche, de ce papillon parfait dont ses études et celles de son maître ont déduit l'indispensable existence mais que nul n'a jamais vu. Ainsi, les papillons d'Alfred Bindler témoignent également de son lien au monde, de ses élans et de ses ambitions, de sa recherche d'absolu. De sa tentative de découvrir, comme nous tous, le sens de sa vie.

Ce roman sensible et profond parle de rencontres, d'amour, d'émotion et de sens. Entre nos souvenirs et nos aspirations, nous cultivons tous nos propres papillons.

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EAN13 9782845743724
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Gérard Freitag
Les papillons d’Alfred Bindler
roman



 
Il fallait croire que tout avait trouvé sa place. Les vérités enchaînaient leurs leçons. Mélancolique et pourtant fascinante était celle du tableau de Giorgione. Plus minuscule, plus entêtée, plus impérieuse était celle qu’ouvrait l’aile des papillons. Mais plus troublant et plus persuasif que tout était l’appel de la phalène blanche.


 

 
Giorgione (dit), Zorzo da Castelfranco (1477/1478-vers 1510) La Tempête ou l’Orage . Italie, Venise, Galleria dell’Accademia
Photo © Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Fratelli Alinari


 
Lorsqu’un entomologiste qu’il connaissait s’arrêtait le voir en passant, Pilgrim en était plutôt gêné. « Ce type-là, pensait-il, a beau être aussi savant que feu le docteur Staudinger, il n’a pas plus d’imagination qu’un collectionneur de timbres.
Vladimir Nabokov, L’Aurélien
 
J’ai fait une fois le tour de la vie pour revenir à mon point de départ : une chambre soufflée.
Tomas Tranströmer, Visions nocturnes


Première partie


Alfred Bindler
I
« Je me demande un peu ce qui peut expliquer une passion aussi extravagante ! Ça semble presque incompréhensible. Bien sûr il y a l’intérêt scientifique, les classifications, les filiations, les déconcertantes similitudes, les configurations subtiles ! Bien sûr ! Mais enfin, ce n’est certainement pas tout. Je n’arrive pas à croire que ce soit tout. »
Ce fut la seule fois où Glasberg s’était laissé aller à pareil état d’âme. Et, un peu plus tard, il avait rajouté :
« Et le rapport qualité-prix est tout de même bien bas, ne trouvez-vous pas ? »
Lui-même s’était alors contenté, en guise d’approbation, d’un grognement poli. Il n’était pas sûr d’avoir bien compris. Il attendait une suite explicative. Et celle-ci s’était présentée en effet :
« Qu’un type passe son existence à élever des mouches à vinaigre pour se concilier des secrets génétiques, ça peut très bien se concevoir. C’est tout à fait logique et même un peu banal. Et ça peut rapporter gros ! Mais qu’on consacre sa vie à des formes de Vanesses ou d’Azurés rares… »
Glasberg s’était tu de nouveau. Sa stature épaisse, sa tête largement chauve, ses lunettes qui envoyaient à tout moment des éclats inattendus apparaissaient au milieu d’un assemblage de tiroirs vitrés faisant paraître eux-mêmes leurs miroitements. Des ailes satinées, richement ocellées, des livrées somptueusement noires, somptueusement bleues, les prodiguaient du fond des présentoirs.
À tout autre qu’à Glasberg l’empilement des boîtes extraites de leur meuble aurait semblé d’une hauteur dangereuse. Mais le maître lui-même suivait le cours de pensées assez mal étayées et venues le surprendre en cet après-midi.
« Ce Morgan par exemple ! avait-il rajouté. Thomas Morgan, je crois. Tout ce à quoi il est après tout parvenu grâce à des drosophiles ! Et lorsqu’il braquait son microscope sur des glandes salivaires de petites mouches à vinaigre, il ne devait se sentir ni seul, ni singulier mais plus proche que jamais de ses semblables. Derrière les paravents vitrés de son laboratoire il pouvait même croire qu’il vivait en pleine rue. J’imagine sans peine que les grésillements de ses bocaux d’élevage lui redonnaient à voir ceux de la foule. Il se sentait rattaché en tout cas à tous les membres de l’innombrable tribu humaine. »
Nouvelle pause. Nouvelle inquiétude prudente de celui qui n’était toujours pas sûr d’avoir cerné la pensée du maître. Les moirures que prodiguaient les boîtes lui semblèrent un moment d’inutiles miracles.
Mais Glasberg avait fait ce rajout cette fois définitif :
« Pour nous, bien entendu, il en va autrement. Je me demande même si toute cette mise en scène scientifique n’est pas une sorte d’alibi. Peut-être se trouverait-on plus près de nos véritables motifs dans la petite odeur de sépulture propre se dégageant d’une boîte à papillons dont on lève la vitre… Enfin, bref. »
Et ce moment d’exceptionnel épanchement s’était arrêté là.
 
Il y avait bien des années que le maître n’était plus de ce monde, ni d’aucun autre sans doute, mais ses questions, quand l’occasion leur en était offerte, se ranimaient sans peine. Et lui-même, parvenu à cet âge où Glasberg s’était interrogé, en arrivait parfois à une conclusion tout aussi décevante : vouer aux papillons une existence entière était bien hasardeux. À la place d’une justification, on ne trouvait le plus souvent qu’une ombre insaisissable ou une énigme impassible et souriante.
Il le pensait en tout cas ce jour-là.
Son meuble à collections se trouvait sous ses yeux. Il n’avait pas les proportions de celui de Glasberg mais couvrait néanmoins tout le mur d’une pièce. Et le meuble posait lui-même une question : qu’attendait, que poursuivait, à quoi s’abandonnait celui qui pratiquait ce culte méticuleux ?
On pouvait admettre, bien sûr, qu’il succombait à une passion quelque peu schizophrène et que l’homme muni d’un filet à capture, parcourant la pleine lumière des prés ou l’ombre des sous-bois, cherchait à se détacher d’une part soucieuse de lui-même restée recluse chez lui. Mais s’en tenir à cette explication ne servait à rien. Elle ne faisait qu’écarter la question. Car pourquoi éprouver le besoin de s’éloigner de soi ?
Il devait y avoir pourtant une raison, forte et cachée. Mais comment la nommer ? Et comment la décrire ?
C’était d’ailleurs une passion qu’il valait mieux couver à l’abri des témoins. Elle suscitait sans peine des sourires entendus, plutôt condescendants. Elle provoquait plus sûrement encore la désapprobation.
Il venait d’en refaire l’expérience. Le matin même.
II
Au sud et à l’est de la ville s’étendaient les reliques de ce qui avait été une très vaste forêt. Elles portaient le nom de Ceinture verte . Mais sur les cartes et sur les plans, on croyait voir, plutôt qu’une ceinture, le limbe d’une très longue, très large feuille. Et l’on constatait même, à y regarder d’un peu plus près, que les contours de ladite feuille n’étaient pas lisses ou réguliers mais creusés de demi-cercles plus ou moins grands, comme après le travail de chenilles dévoreuses. C’était la trace des attaques successives que la forêt avait subies afin de lui soustraire ses plus nourrissantes parties, les terres les plus fertiles. Au milieu, dans le sens le plus long, passait la large nervure de l’autoroute qui avait fini par la couper en deux.
Les arbres étaient surtout des chênes, des charmes aux troncs noueux. Un merisier, un tilleul, ici ou là, se mêlaient à eux. Ce n’était pas pour autant une forêt dont les perspectives, la fraîcheur, l’ombrage étaient grandement recherchés. On lui reprochait le peu de majesté de ses arbres, d’être mortellement noire en hiver, de manquer de fraîcheur en été et d’y entretenir, en outre, des nuées de moustiques. Les cueilleurs de champignons s’y attardaient en automne. On rencontrait parfois, garée le long de ses chemins, une voiture qu’il était prudent d’ignorer du regard. Plusieurs parcours sportifs ponctués d’agrès divers y avaient été aménagés. Et tout en était resté là.
Lui-même y trouvait pourtant un bonheur régulier. Dans ses clairières sèches, le long de ses chemins bordés par des haies de troènes ou les étagements fleuris du chèvrefeuille, il rencontrait des espèces qu’il aurait dû quêter bien loin si elles n’avaient subsisté là, dans cet îlot de presque intacte inhospitalité. Il lui devait en particulier de très beaux spécimens de bombyx ainsi que la capture d’étonnantes lichénées. Plusieurs exemplaires prélevés sur ses lisières appartenaient à des espèces réputées très diffuses. La même forêt ingrate était aussi sa pourvoyeuse ordinaire en chenilles. Enfin il y pratiquait le piégeage nocturne. Une pomme de pin aux écailles gavées d’un miel un peu alcoolisé s’avérait prodigieuse : au matin le sol était émaillé de papillons à demi-enivrés, faciles à dénombrer ou à identifier, à récolter parfois.
Or comme il se rendait à l’emplacement où les leurres avaient été disposés par ses soins, il vit une jeune femme en belle tenue sportive et qui considérait, avec une surprise touchant à la consternation, le spectacle des papillons ivres. À tout moment, le petit chien qu’elle tenait en laisse aboyait avec force.
Il se sentit gêné, salua brièvement et fit ce qu’il avait à faire. Il s’agissait d’abord de contourner la place où s’agitaient les insectes titubants. Et, presque aussitôt, il remarqua, amorçant ici ou là des vols verticaux rapidement contrariés, un exemplaire de la Grande Naïade ( Geometra papilionaria ) qui lui sembla prometteur. La livrée émeraude, qui, chez cette espèce, ternit bien vite, se trouvait encore dans toute sa splendeur. Même d’un peu loin il lui semblait que les franges claires bordant les ailes étaient dans un état parfait. C’était un papillon intact. Il s’apprêta, ouvrit la boîte devant le recevoir mais dut s’en tenir là.
« C’est vous qui faites ça ? » demanda la jeune femme.
Il ne put qu’acquiescer.
« Mais qu’est-ce qu’ils ont ? Vous les avez empoisonnés ? »
La situation était assez complexe : le regard et l’attitude de la jeune femme sportive lui signifiaient que des explications étaient désormais nécessaires ; le chien – un bichon, lui sembla-t-il – tirait sur sa longe et ne cessait pas d’aboyer ; lui-même enfin voulait s’assurer la capture de la jolie phalène verte dans les conditions les meilleures. À tout instant, les vols inconsidérés de l’insecte enivré pouvaient faire craindre qu’il s’abîmerait irrémédiablement.
Il chercha et trouva une solution appropriée.
« Accordez-moi un instant, dit-il. Vous aurez toutes les explications que vous voudrez plus tard. »
Il put se saisir du papillon convoité, l’introduisit dans le bocal destiné aux captures et dans lequel l’insecte succomba cette fois à une ivresse définitive. Mais quand eurent cessé les derniers battements d’ailes, il comprit que tous ses démentis en étaient compromis. En regardant s’éteindre la jolie flamme verte palpitant sur le tampon d’éther, le bichon s’était tu. La jeune femme arborait une moue éloquente.
Il sut produire alors de convaincantes dénégations. La jeune femme sportive ne put le contredire lorsqu’il lui demanda de constater que, parmi des dizaines de proies faciles à surprendre, il n’avait prélevé que celle qui se trouvait dans le fond du flacon. Et lorsqu’il eut en outre allégué que tous les autres papillons vacillants se remettraient bientôt, retourneraient alors sous les replis d’écorce dont ils étaient sortis ou regagneraient les hautes frondaisons d’où ils étaient tout à l’heure descendus, elle se rasséréna.
 
Mais le feu de l’action s’étant pour de bon éloigné, il se trouvait moins résolu. Ni la jeune femme, ni lui n’avaient été sans doute pleinement convaincus. Le papillon était encore dans son flacon. Il ne se sentait pas prêt à lui donner sur l’étaloir sa forme définitive. Ses doigts auraient été trop indécis.
Et il savait ce que pouvait coûter un mouvement maladroit : regret, remord et mortification. Un exemplaire aux symétries faussées, dont les antennes finement étirées se seraient figées en appendices piteux, devenait une sorte de mauvais rêve dont il ne restait plus qu’à se débarrasser. Après l’époque des apprentissages, cela, heureusement, n’arrivait presque plus. Mais il se souvenait de ses premiers essais, de l’inquiétude au moment de trouer l’aile et du mouvement de l’aiguille relevant la nervure…
Il remit à plus tard une occupation aussi méticuleuse.
Le fantôme de Glasberg – fantôme au moins à son égard – continuait d’ailleurs de s’adresser à lui. Il le devait à la jeune femme sportive ! En l’acculant à des explications, elle avait redonné vie à cet instant de vieille incertitude. Il constatait en tout cas que s’il avait su tout à l’heure se tirer d’affaire, il n’avait pas eu la même présence d’esprit le jour où Glasberg lui avait adressé ce moment surprenant. Le maître aurait aimé alors qu’on sût le contredire. C’était certain. Le temps qu’il s’était donné pour remettre à leur place les boîtes consultées y avait été une invitation. À présent, bien des années plus tard, il se disait cela. Or la ziggourat compliquée des présentoirs vitrés avait été désempilée étage après étage, ceux-ci étaient redevenus des tiroirs dociles à glisser dans l’épaisseur du meuble sans qu’aucun démenti ne fût venu le détromper. Et même en ce moment, si l’occasion avait pu se présenter encore, il n’aurait pas été d’un bien meilleur conseil.
 
Il s’approcha du meuble en ronce de noyer. Il contenait les papillons et, s’ils y consentaient, leurs réponses aussi.
Le premier tiroir vitré qu’il tira vers lui était consacré aux Soufrés. Et lui revint aussitôt en mémoire un moment presque parfait d’apesanteur : il se trouvait sur un flanc de montagne – on distinguait au loin, comme suspendus dans l’air, des pans biseautés de glaciers – de vigoureux papillons mâles patrouillaient en tous sens – aspirés tout à coup vers le haut, ils s’entrelaçaient en un tourbillon agressif de plus en plus serré – un accouplement s’accomplissait parfois dans la petite tornade ascendante…
Un intrus était cependant apparu. C’était un papillon bien plus petit, intensément jaune. Il semblait étranger à toute l’agitation acrimonieuse au milieu de laquelle il s’était égaré. Mais le joli Soufré (Par indifférence ? Par insouciance ? Par dérision ?) montait et descendait aussi.
Arriva toutefois le moment où il avait montré tout son pouvoir. Il fixa ou suspendit son vol à l’endroit exact où il devint un impondérable centre de gravité. Les paysages jetaient leurs ombres et retenaient leur souffle autour de lui. D’invisibles longs fils semblaient le relier à toutes les perspectives. Le pré au-dessus duquel il scintillait n’avait plus semblé alors qu’un garde-fou débonnaire empêchant de rejoindre, d’un seul grand saut, la ligne de cristaux glacés qu’on distinguait au loin.
Miraculeux mirage que le tiroir vitré avait su faire renaître !
 
Il remit le présentoir à sa place puis en tira un autre.
Il contenait cette fois de très belles espèces. Leurs ailes étaient de flamboyants palimpsestes. Des regards apparaissaient au milieu des diaprures. Une multitude d’écailles minuscules, imbriquées comme des tuiles, produisaient cet effet. Or chacun des fragments se conformait à une intention générale qui ne devenait apparente que dans une échelle de grandeur à laquelle lui-même, déjà, n’appartenait plus.
Ce n’était pas cette petite énigme pourtant qu’il venait consulter.
Les Paons du jour gardaient un souvenir aussi. Mais il était imprécis au début. Des gens étaient assis autour de lui. On jouait peut-être de la musique. Il s’ennuyait en tout cas.
Un papillon, aventuré par l’une des fenêtres, s’était alors fixé sur la retombée d’un rideau, presque à côté de lui.
Pour mieux le voir, il s’était penché.
Le papillon ouvrait et refermait les ailes, donnant à voir sur leur envers, une carte géographique somptueusement sombre puis, sur la surface ouverte, un arc-en-ciel circulaire quatre fois répété.
Et il avait si fortement ressenti les effets de la métamorphose instantanée de la face sombre et mimétique en tenture lumineuse qu’il lui avait semblé entendre, l’accompagnant, un froissement impatienté d’étoffe.
Le papillon disait ainsi tout autre chose que ce qu’il pouvait entendre et voir autour de lui et qu’il avait d’ailleurs à demi oublié. Il disait même tout à fait le contraire. Chaque pulsation d’aile était un appel impérieux.
Il lui avait alors semblé comprendre toutes sortes de vérités dans le même moment : qu’une situation n’est insipide qu’en fonction de l’ennui personnel qu’on porte alors en soi ; que cet ennui n’a pas non plus de réalité propre, n’étant lui-même que l’empreinte ou la manifestation d’un désir contrarié ; que dans une situation pesante de conventions on a tout intérêt à élargir son regard vers des sollicitations hors de propos et de leur accorder d’autant plus d’importance qu’elles paraissent incongrues…
Il se sentait rassuré. Il avait trouvé une réponse. Une part de réponse en tout cas. Glasberg ne s’était pas trompé : il y avait sans doute une raison de plus.
 
Il repoussa le tiroir mais n’en tira plus d’autre. Le cours de ses pensées venait de s’interrompre. Un bruit qu’il identifiait sans peine l’avait cette fois arrêté.
Une fois par semaine, sa fille Hanna faisait un passage chez lui. Depuis la mort d’Agathe elle s’était assigné cette tâche. Il écoutait alors se déplacer parmi les pieds des meubles et par-dessus les fentes des planchers le groin fouineur de ce qui semblait être un grand tamanoir mécanique. Et l’on en était justement là. Il avait oublié qu’on était un mardi. Hanna avait redonné vie à l’intraitable fourmilier domestique.
Il n’avait aucun doute sur l’utilité de ces interventions. Elles ne faisaient que suppléer d’ailleurs à ce qu’il aurait dû entreprendre lui-même. Il ne se sentait pas non plus menacé de trop près. Hanna n’aimait pas entrer dans la pièce où se trouvait le meuble à papillons. Il l’avait remarqué à toutes sortes d’occasions. Lorsqu’un tiroir était resté ouvert, laissant paraître son contenu insolite, elle le repoussait aussitôt. Le meuble semblait lui inspirer une vague répulsion. Ou s’agissait-il de désapprobation ? Ou voyait-elle dans le contenu des coffrets vitrés une sorte d’impudique révélation ? Ne s’autorisait-elle pas à intervenir dans cette part inexpliquée de la vie de son père ?
Il écoutait. Il imaginait le travail consciencieux de la tête chercheuse et les gestes d’Hanna qui la guidaient. L’idée qu’une intention dérangeante cherchait à le joindre (une sorte de désarroi rageur, lui semblait-il) le troublait cependant. En allait-il toujours ainsi ? Ne l’entendait-il que ce jour-là ? Était-elle plus éloquente, plus insidieuse que toutes les autres fois ? Il s’interrogeait et restait indécis.
 
Le travail de succion s’épuisait cependant. Il reconnut encore le bruit de l’enrouleur avalant le long fil électrique, celui de la torsion des tubes d’aspiration rebelles, celui que produisait la porte du placard dans lequel le fourmilier était sommé désormais de se tenir tranquille.
Il eut cependant la prudence d’attendre quelques instants de plus.
Lorsqu’il ouvrit la porte, Hanna portait en main un petit arrosoir. Elle se tenait debout à côté de la plante à laquelle elle venait de verser de l’eau. Dans la véranda, derrière elle, le soleil d’une fin d’après-midi avait réveillé un flux de poussières désordonnées et il se dit qu’en ce moment il avait sous les yeux un assez juste et assez beau portrait d’Hanna.
Celui d’une femme plutôt grande et qui, malgré des formes quelque peu alourdies – il se souvint qu’elle allait atteindre sous peu sa quarantième année – était demeurée séduisante. Il n’était pas, bien entendu, dans la meilleure situation pour en juger lui-même mais l’effet qu’elle produisait paraissait évident.
Et le flux poussiéreux apparu derrière elle disait encore cela : Hanna était une femme entière n’aimant que les situations entières. Il ne l’avait jamais aussi bien vu que dans ce contrejour révélateur.
Un court moment il lui sembla pourtant qu’elle cherchait à lui signifier quelque chose. Mais, comme cela arrivait presque toujours, elle y avait renoncé presque au même moment.
« Tu as encore oublié de donner de l’eau aux plantes, dit-elle.
— C’est vrai, je n’y pense jamais.
— Et j’ai trouvé un frigidaire bien vide. »
Ils ne se parlaient jamais, se disait-il, que par substitution. La vraie conversation qu’ils auraient dû tenir avait été déjà occultée par une autre. C’était ainsi entre eux. L’occasion pour des épanchements n’était jamais tout à fait bonne. Une certaine gêne, la crainte de paraître inopportun la différait sans cesse.
 
« Et si nous nous asseyions un moment pour prendre le café ? » dit-il alors.
Il finissait toujours par faire cette proposition. Ce moment de la semaine s’achevait de la sorte.
Hanna et lui burent donc le café. Et ils le firent comme s’ils devaient trinquer à tout moment. Ni l’un, ni l’autre n’était allé au bout de ses pensées. Et la véritable raison en était probablement que si Hanna et lui étaient entourés des mêmes réalités, ils ne les voyaient pas ou ne les ressentaient pas de la même façon et que tous deux le savaient assez bien.
Le monde de représentation de sa fille devait ressembler, se disait-il encore, à une vaste demeure dans laquelle les idées figuraient comme une statuaire idéale, éloignant d’elle toutes les ombres équivoques, celles des indécisions, des imperfections, des imprécisions. Et ce que l’on voyait par les fenêtres toujours ouvertes était à l’avenant : un grand ciel uniformément bleu, ou bien un ciel dans lequel grandissaient lentement des nuages d’été. Il n’y avait pas de place pour les pensées petites, inavouables ou mesquines. Il était même plus que probable que tout ce qui pouvait être soupçonné de petitesse était éloigné dès le seuil. Et, à part soi, c’était ce qu’il nommait la beauté d’Hanna .
Il l’observait. Elle paraissait absorbée par une tout autre préoccupation que celle qui consistait à tenir une tasse. L’expression de son visage lui sembla même énigmatique. Elle souriait de façon indécise et peut-être s’agissait-il d’un sourire attristé.
Il soupçonna d’ailleurs qu’à la dérobée elle l’observait aussi, cherchant à deviner dans quel état d’esprit il se trouvait lui-même.
Y parvenait-elle ?
En somme, que savait-elle de lui ? Peu de choses véritablement justes. Peu. L’image qu’elle se faisait de lui, qu’elle rencontrait plus aisément que lui, était probablement le fruit d’une assez longue élaboration. Y avaient contribué quelques données qu’il croyait connaître : ce qu’elle savait vraiment de lui, pensait savoir de lui ; l’idée qu’elle se faisait de ce que devait être un homme âgé de soixante-cinq ans ; l’idée qu’elle se faisait de ce que devait être plus spécifiquement l’état d’esprit d’un homme veuf parvenu à ce stade de sa vie ; les possibilités intellectuelles et physiques qu’elle accordait à un homme de cet âge…
Intervenaient probablement aussi des considérations un peu moins générales, comme le fait qu’il avait toujours eu quelques exigences d’ordre intellectuel, qu’il ne s’était jamais départi d’une certaine part de fierté un peu raide, qu’il avait su s’acquitter de façon efficace mais sans grande conviction de toutes sortes de contraintes matérielles, qu’il avait eu à la place des préoccupations difficiles à comprendre et sans doute inutiles…
Du croisement de ces lignes résultait ce qu’il était selon elle, ce qu’elle croyait qu’il était vraiment. Les inadéquations, irrégularités donnaient lieu à d’habiles retouches. Les papillons y trouvaient au mieux une place judicieuse, un peu extravagante. Ils apportaient en somme une touche d’inoffensive originalité.
Le portrait auquel Hanna parvenait de la sorte était plutôt satisfaisant, assez flatteur, assez séduisant, et s’y conformer – ce qu’il faisait le plus souvent – n’était pas désagréable. Mais c’était malgré tout un portrait assez peu juste, empreint d’un conformisme un peu exaspérant.
 
« Est-ce que tu feras des courses prochainement ? demanda-t-elle alors.
— Des courses ?
— Ton frigidaire est vide. Je me demande si tu manges tous les jours.
— Bien sûr Hanna. Tu te fais du souci pour rien.
— Tu devrais prendre mieux soin de toi.
— Je ne suis pas un vieillard Hanna ! Pas encore ! »
Elle se tut. Il aurait aimé lui enlever d’inutiles tracas. Il...

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