Les pixels des mots , livre ebook
83
pages
Français
Ebooks
2025
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Les pixels des mots
© Éditions Complicités, Chez Pierres de Paris – 44 rue Rouelle, 75015 Paris, 2025
ISBN : 9782386477225
Dépôt légal : 2 e trimestre 2025
www.editions-complicites.com
Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5.2° et 3°a), d’une part que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective », et d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (Art. L-1222-4).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Michel Garrabé
Les pixels des mots
Nouvelles
Éditions Complicités
À Sarah
Mes pauvres mots, wagons précaires d’un train, dépourvus du rêve de voyageurs, ils sont probablement sans gare. Mais qu’importe, j’écrirais quand même, parce qu’on écrit d’abord pour voir, noir sur blanc, exister son imagination, figer l’éphémère, arrêter le courant des sentiments, et des réflexions qui s’écoulent sans cesse. Bien sûr, il y faut de l’ordre, le mieux est une histoire, et même des histoires. Et où en trouver les évènements, sinon dans les placards de l’existence, où s’accumulent en désordre les rires et les larmes et surtout les photographies, qui racontent des histoires du passé, que l’on dérange en le réveillant.
Sur les photos ces gens paraissaient invincibles, indéracinables, par la force qui les unissait les uns aux autres, pourtant, si on regardait bien on percevait un petit frisson, un tremblement léger, parce que c’est l’éternité qui est fragile, pas la vie .
J.M.G. Le Clézio (Révolutions Gallimard).
Sommaire
Hôpital silence
Le voyage
Ne réveillons pas les photographies
Une croix de baptême
Les pixels des mots
Brasserie « La casa del Gusto »
L’inconnu
Le pensionnat
L’exposition
Le père
Un trou dans le temps
Guignol
Dix jours
Le pont
Place des amours débutantes
Le colis
Hors du bio point de salut
Le sacrifice
La construction
Omma
Hôpital silence
Je regardais une photo de ma fille à l’âge de huit ans, et je me souvenais. Je venais d’arriver à l’hôpital, où elle avait été admise la veille. Je n’avais pas encore repéré le trajet depuis l’accueil jusqu’à sa chambre, et les nombreuses bifurcations nécessaires pour y parvenir. La lumière blafarde des couloirs d’hôpitaux m’a toujours mis mal à l’aise, chaque fois que j’ai eu l’occasion d’y venir en visite. Ce jour-là, je ne me trompais qu’une seule fois, au sortir d’un ascenseur. Il était onze heures et en principe les visites ne sont autorisées qu’à partir de midi, mais en pédiatrie les choses sont différentes. Je frappais à la porte, et sans attendre de réponse, j’entrais.
Ma fille était dans son lit, occupée à jouer avec son téléphone. Elle tourna son visage vers moi et m’accueillit d’un « papa » inoubliable. Son bras droit était relié à une perfusion, et elle tenta de s’asseoir sans toutefois appuyer son bras. Je l’en dissuadais et m’approchant du lit, je l’embrassais longuement. Je contrôlais plutôt mal mon émotion, et c’est elle qui d’un sourire réprima la tension que je ressentais. Je m’assis sur le bout de son lit, et je lui demandais de me raconter ce qu’il s’était passé depuis la veille, lorsque j’avais été obligé de la quitter. En fait, j’en avais déjà eu le récit, au téléphone, par ma femme qui avait passé la nuit dans cette même chambre, avec elle. Mais je voulais avoir sa version, avec ses mots à elle, pour comprendre l’importance de son inquiétude, et la trace morale à attendre de cette hospitalisation imprévue.
Elle me raconta les soins qu’elle avait reçus, le repas qu’on lui avait servi, et la partie de Uno qu’elle avait faite avec sa mère. Elle était souriante, presque enjouée et la description qu’elle me fit du plateau-repas du soir, était pleine de malice. Je regardais ses yeux pour voir s’ils contenaient encore les débris de son angoisse. La façon dont elle parlait vite et fort, disait à la fois la peur qui l’habitait et l’effort qu’elle faisait pour nous rassurer. Je la pris dans mes bras avec précaution et pour cacher ma peine, je l’interrogeais sur ce à quoi elle jouait sur son téléphone, lorsque j’étais entré. Elle me montra, et m’expliqua ce qu’il fallait faire pour déplacer un petit animal dans un labyrinthe jusqu’à la sortie.
Une infirmière entra et je dus sortir pendant un moment.
Dans le couloir je m’éloignais discrètement, passais entre des chariots chargés d’instruments aux reflets métalliques, et de boîtes diverses contenant des médicaments, et pour certaines des aiguilles de stylos piqueurs. Je longeais des portes fermées portant chacune son numéro, et je songeais à toute la douleur qu’elles renfermaient. J’avançais sans savoir très bien quoi faire, ni où aller. Je cherchais une chaise pour attendre. Au bout du couloir je quittais le secteur de diabétologie du service de pédiatrie, et continuais d’avancer. J’entendis alors des cris joyeux d’enfants et même des rires. Je restais un moment sans bouger, cherchant à identifier leur provenance. Je continuais d’avancer jusqu’à une porte sur le côté gauche du couloir. La porte était entrebâillée et je vis d’abord un bout de table et des rayonnages contenant des livres.
Je poussais la porte et regardais à l’intérieur avant d’entrer. Il y avait trois enfants, deux assis sur un tapis qui jouaient avec des figurines en plastique, et un troisième sur un canapé lisait une bande dessinée. Visiblement les cris venaient des deux gamins se disputant des personnages de type Playmobil. De la porte je leur dis « bonjour, je peux entrer ». Ils me répondirent d’un bonjour sonore en me regardant, « oui tu peux entrer, mais, c’est la salle pour les enfants ». Je précisais que ma fille était hospitalisée, et que je venais voir s’il était possible d’emprunter des livres pour elle. Un des deux gosses assis par terre, un petit garçon, me dit « qu’est-ce qu’elle a ta fille ? » je répondis « elle est diabétique ». « Elle s’appelle comment ? ». « Sarah ». « Et toi comment tu t’appelles ? ». « Moi c’est Michel ». « Moi c’est Kevin ». Satisfait, sans doute, il retourna à son jeu avec sa partenaire, une petite fille brune. Le troisième enfant assis sur le canapé me regardait fixement. « Je m’appelle Aude, les livres sont sur l’étagère » me dit-elle. « Bonjour Aude ». Je me dirigeais vers les rayons du fond, aperçus de la porte. Aude avait un petit visage très pâle, de grands yeux noirs et sa tête était dépourvue de cheveux. J’étais bouleversé depuis que je l’avais vue en entrant. Je pris une bande dessinée du chat Garfield, et dis aux enfants, je l’apporte à ma fille. Ils me répondirent qu’on ne pouvait pas emporter les livres, qu’il fallait demander aux infirmières. Je reposais le livre en disant que je reviendrais, et je sortis de la pièce.
Je repris le couloir en sens inverse et regagnais la chambre de ma fille. Je frappais et entrais, l’infirmière était partie. Sarah me demanda où j’étais passé, je répondis vaguement que j’étais descendu à la cafétéria. L’image d’Aude recroquevillée sur son livre, probablement atteinte d’un cancer m’obsédait. Fragilisé par ce que nous venions de vivre nous-mêmes, je me sentais au bord des larmes. Je me tournais vers la fenêtre pour me cacher. Ma fille poursuivait sa conversation avec sa mère, je me retournais au bout d’un moment, et la regardais. Déjà plus rien n’était pareil. À mes yeux, son sourire ne pourrait plus jamais être innocent. J’y voyais l’ombre d’une menace définitive. Une gêne permanente, quotidienne, une vie sous surveillance. Et pourtant je venais de voir pire encore, peut-être, un enfant dont la maladie lui disputait la vie même.
L’après-midi touchait à sa fin et je partis laissant ma fille avec ma femme pour une autre nuit de surveillance. En les quittant je pensais que nous attendait une vie de veille. Je chassais cette pensée, il me parut malvenu de penser à moi, à nous parents, en cette circonstance. Je dormis mal et m’occupais le matin à diverses tâches devenues sans importance. J’attendais de revenir à l’hôpital en début d’après-midi.
Lorsque j’entrais dans la chambre, je fus surpris par la joie de ma fille. Elle venait de faire un repas acceptable et le médecin lui avait dit, contrairement aux propos prudents tenus la veille, par un interne, qu’elle pourrait toujours manger du chocolat et des gâteaux. De plus l’insuline administrée en perfusion, avait calmé le mal à la tête qu’elle traînait, sans que personne n’ait pu en diagnostiquer la cause. Nous avions vu pourtant, son pédiatre plusieurs fois, et même un neurologue d’ailleurs méprisant à notre égard. Mais rien. Ce n’était qu’au retour de vacances que notre médecin traitant, devant la soif permanente de ma fille lui avait fait un contrôle glycémique et nous avait envoyé directement aux urgences.
Son enthousiasme me rassura, pour le moment seul l’instant comptait pour elle, et je devais l’accompagner. Je lui dis que la veille j’avais découvert une salle, un peu plus loin, au même étage, qui contenait des bandes dessinées. Si elle voulait je pourrais aller lui en chercher. Elle accepta avec enthousiasme et me demanda de lui rapporter un Astérix. Je la quittais un moment et m’éloignais dans le couloir vers