Les Roses sauvages du maquis
179 pages
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Les Roses sauvages du maquis , livre ebook

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Description

Alors que la Seconde Guerre mondiale est terminée, Vincent, jeune maquisard et horticulteur, trouve sur son chemin de retour une boîte en métal enfouie dans la terre : elle contient de l'or et un bijou symbolique juif. Durant plusieurs années, il tente de retrouver celle qui a possédé ce bijou, tout en élevant sa fille et en désirant devenir un rosiériste reconnu.

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Publié par
Nombre de lectures 17
EAN13 9782812933844
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0071€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Martine Pilate



Les Roses sauvages du maquis

















En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée , 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2







I.




L’obscurité envahissait peu à peu la forêt. Cette longue journée de début d’été 1944 s’achevait. Les arbres prenaient des allures de géants menaçants derrière lesquels pouvait se dissimuler l’ennemi. Valentin avançait à pas mesurés, tendant l’oreille au moindre bruit. Le chien sur ses talons. À plusieurs reprises, il avait tenté de le repousser. Tout aussi attentif que lui, le chien n’avait eu cure de ses gesticulations et s’imposait dans ses pas.
Le jeune homme s’immobilisa. Un froissement de feuilles provenait d’un bosquet sur sa droite. Il jeta un œil inquiet sur l’animal, craignant une réaction qui trahirait leur présence. Mais celui-ci ne bougea pas et se contenta de lever son regard vers lui. Valentin épaula son fusil en direction du bruissement. Un hérisson pointa son nez fureteur hors des branchages. Le jeune homme soupira. Il redoutait ces échauffourées où, seule, la mort de l’autre lui assurait sa survie. Il examina les alentours. Tranquillisé, il remit son arme en bandoulière.
« Tu as de la chance d’être loin de tout, sinon j’en connais qui n’hésiteraient pas à te faire finir à la braise », se prit-il à penser tandis que le petit mammifère poursuivait son chemin sans crainte.
La peur et la révolte ne le quittaient pas. Le risque était toujours présent. La victoire semblait pourtant proche depuis que les forces alliées, débarquées en Normandie, progressaient sur le territoire français. Cependant, combien de pertes humaines la hargne et la vindicte allemandes allaient-elles causer encore ? Les nazis traquaient les maquisards, les torturaient, les massacraient. Tout comme ils venaient de le faire au mas de Pallières, un point de rencontre, où, la veille, il n’avait trouvé que trois corps mutilés par le feu d’une artillerie lourde. L’examen rapide des alentours l’incita à penser que le drame avait dû se dérouler deux ou trois jours auparavant.
Le seul survivant était ce chien qui avait gémi à son approche pour l’alerter de sa présence. Il l’avait découvert dissimulé sous un amas de fagots de sarments de vigne, l’épaule sanguinolente. Une plaie plus spectaculaire que profonde : un pan de peau déchiré qui avait dû saigner abondamment maculant son pelage. L’animal blessé s’était laissé soigner sans rechigner, s’abandonnant aux mains de l’homme. Une ou deux fois, il avait relevé la tête pour exprimer sa douleur, mais n’avait émis aucun grognement.
Après un bref repos, le jeune maquisard envisagea de poursuivre son chemin. Le chien qui ne l’avait pas quitté des yeux se leva péniblement et entreprit de lui emboîter le pas. Il claudiquait sous les élancements que lui causait la marche, mais il s’efforçait de suivre.
– Je ne peux pas te prendre avec moi, surtout dans ton état. Reste là à te retaper !
Devant ce mélange étonnant de volonté et de soumission qu’il décelait dans le regard de ce compagnon improvisé, il avait renoncé à l’éloigner de lui. Il n’était pas bien grand et ne pesait pas lourd. Il réfléchit un instant puis l’installa dans son havresac aux trois quarts vide. Dans ce monde de barbarie où les sentiments en demi-teinte n’existaient plus, où les hommes l’avaient meurtri, il lui avait fait confiance et s’en était remis à lui. Il ne pouvait pas l’abandonner.
Finalement, il appréciait la présence du « Chien », comme il l’appelait puisque l’animal, qui s’était rapidement rétabli, semblait ne vouloir répondre qu’à cette dénomination. De toute façon, il n’avait pas l’intention de l’adopter. Chemin faisant, il trouverait bien un fermier pour le garder auprès de lui.

Il avait pris conscience que son existence allait basculer quand, en février 1943, Pierre Laval, après avoir temporisé, avait fini par céder au recrutement imposé par Fritz Sauckel, « le négrier de l’Europe », pour pallier le manque de soldats allemands envoyés massivement sur le front de l’Est où la situation du Reich ne cessait de se dégrader. Le chef du gouvernement pétainiste avait alors instauré le service obligatoire du travail qui allait devenir le STO.
Pendant quelques mois, il avait réussi à se faire oublier des autorités locales peu enclines à coopérer avec l’ennemi. Mais il avait dû se résoudre à quitter les siens à l’hiver 1943, lorsque les groupes Brandebourg, formés par de jeunes collaborateurs français qui opéraient tantôt sous l’uniforme allemand, tantôt en civil au côté de la Gestapo, avaient intensifié la traque aux réfractaires. Il avait alors compris qu’il ne tarderait pas à devoir venir gonfler les rangs des ouvriers contraints de partir travailler en Allemagne. L’idée de servir l’envahisseur et de s’éloigner des siens le répugnait. À cette époque, il était encore Vincent, ce prénom qui lui avait été donné à sa naissance.
Il avait été approché discrètement par un certain Roger qui se déclarait étudiant en journalisme. Il l’avait croisé à plusieurs reprises lorsqu’il allait livrer l’épicier de Cuers, cette bourgade provençale colorée de la vallée du Gapeau où vivaient ses parents. Bien que méfiant, l’homme lui avait d’emblée paru sympathique. Ils avaient fini par échanger quelques mots d’abord sibyllins puis plus cordiaux malgré l’habituelle réserve de Vincent. Jusqu’au jour où l’inconnu se fit plus précis.
– J’ai bien compris votre discrétion et les renseignements que j’ai pu avoir sur vous me confirment que j’ai raison.
À cette remarque, il resta médusé :
– Renseignements ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Le soi-disant étudiant recherchait des hommes pour, lui avoua-t-il, réceptionner avec des maquisards des parachutages anglais qui, dans la perspective de la lutte finale, allaient s’intensifier. Alors que Vincent croyait avoir trouvé en lui un bon camarade, il s’aperçut qu’il n’était qu’un simple pion et ne put cacher sa déception.
– Ne vous méprenez pas ! Nous avons tous besoin les uns des autres, vous comme nous. La situation actuelle nous soude et nous apportera certainement l’amitié une fois la paix revenue. Pour l’instant, la priorité est de nous unir.
Une évidence qui balaya la contrariété de l’aveu.
– Je ne vous demande pas une réponse aujourd’hui même. Réfléchissez et parlez-en à vos proches en toute discrétion. Mais communiquez-la-moi rapidement. Les choses évoluent vite.
– Et si je dois vous contacter ?…
– Ne vous inquiétez pas ! C’est moi qui le ferai d’ici peu. Et soyez assuré que je respecterai votre décision même si je devais la regretter.
Ils s’étaient quittés sur ce que Vincent avait ressenti comme une dernière bravade. À grandes enjambées, il s’était rendu au domicile de ses parents, les Bourdelle. Il avait besoin de leurs conseils et il lui fallait prendre du recul avant de présenter l’évidence à Mariette, sa femme.

Lorsqu’en juin 1940 Paris était déclarée ville ouverte tandis que les Allemands franchissaient la Loire et que le gouvernement se déplaçait à Tours, les Français s’étaient retrouvés plongés dans l’hébétude de la défaite. Pour Pétain et Weygand, commandant en chef de l’armée française, l’effondrement du front de Somme marquait l’échec de la bataille de France et signifiait clairement que la guerre était perdue et que la survie du pays passait par un armistice.
Justin Bourdelle, le père de Vincent, qui avait vécu la Grande Guerre dans l’enfer des tranchées, avait pleuré à l’écoute de la déclaration radiophonique du Maréchal, le 16 juin 1940 : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. » Il savait trop bien ce que signifiait ce mot de « combat » : les séparations, les meurtrissures, les mutilations, les disparus. Mais aussi ce bruit de guerre qui continuait à l’habiter, une intranquillité incompréhensible, et surtout ce sentiment de ne plus savoir s’il appartenait à la vie ou à la mort, un malaise qui l’avait longtemps perturbé. Non ! Il ne voulait rien de cela pour ses enfants même s’il ressentait le déshonneur de l’abdication.
Aussi, lorsque le gouvernement, finalement installé à Vichy, avait reçu les pleins pouvoirs pour promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle Constitution garantissant les droits du travail, de la famille et de la patrie, il avait courbé la tête malgré son patriotisme, le cœur néanmoins gonflé d’amertume. Une paix, même négociée, permettait de gagner du temps et surtout d’éviter les angoisses des proches, la terreur des blessés tombés aux mains de l’adversaire, l’incertitude du lendemain, toute cette violence que les mots ne pouvaient exprimer, mais dont l’empreinte marquait indélébilement les victimes.
L’ennemi occupait désormais le pays et le pillait sans vergogne, manipulant de ses exigences un maréchal Pétain qui en octobre 1940 déclarait haut et fort : « C’est dans l’honneur et pour maintenir l’unité française, dans le cadre d’une activité constructive du nouvel ordre européen que j’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration… Cette politique est la mienne… » Pour Justin, ce mot rimait avec soumission, sujétion dont tôt ou tard il faudrait s’affranchir par les armes.
Tout au long de 1941, le pétainisme se durcit, imposant un régime autoritaire, d’idéologie militaire. Les conditions de vie se firent de plus en plus difficiles. Le trafic complètement perturbé le long de la côte méditerranéenne rendait presque impossible l’importation de denrées alimentaires de base pour les populations. Lait, fromages, viande et matières grasses étaient totalement absents des cuisines et jusqu’au pain dont les rations avaient été réduites de vingt pour cent dès février. Marseille, tout comme Toulon, connaissait des pénuries aux effets dramatiques.
Devant le marché « gris », cette sorte de troc qui s’imposait à eux pour survivre, et la misère qui s’installait à Toulon, où vivait Jean, son fils aîné, avec sa famille, Justin prit conscience que les difficultés ne faisaient que commencer. L’oreille presque collée à son poste de TSF, il suivait religieusement l’émission que diffusait quotidiennement la France libre, sur les ondes de la BBC, depuis Londres. Cette radio qui ne connaissait pas les frontières entretenait l’espoir d’une libération que l’on voulait proche. « Pom, pom, pom, pom », quatre mesures empruntées à la Cinquième Symphonie de Beethoven, coups du destin, qui en code morse signifiaient « V », « V » comme victoire !
Cependant, il s’efforçait de tempérer ceux de son entourage décidés à se jeter dans la bataille d’une résistance armée ou à gagner l’Angleterre pour aller gonfler les effectifs du général de Gaulle.

En août 1943, Toulon, où l’arsenal du Mourillon abritait des sous-marins allemands prêts à entrer en action, ainsi que la côte méditerranéenne subissaient cruellement le joug de l’armée italienne. Les carabiniers procédaient arbitrairement à des arrestations de plus en plus nombreuses. L’OVRA, la police politique fasciste, faisait régner la terreur et apportait son concours à la Gestapo de Marseille, notamment dans la vaste opération de démantèlement des MUR, ces Mouvements unis de Résistance fondés sous l’action de Jean Moulin. Le danger se rencontrait à chaque coin de rue et l’Occupation devenait intolérable tant en ville que dans les campagnes.
Jean, le fils aîné des Bourdelle, avait repris la boulangerie de son patron. Sa boutique était située dans un quartier éloigné du centre toulonnais, sur la route du Faron. Cette zone ne représentait pas une cible stratégique pour les bombardements alliés qui, dès la fin de l’été 1943, visaient essentiellement les voies de communication, la gare, la rade et les installations militaires. Il était déjà père de trois enfants lorsque la guerre avait éclaté. Et, s’il avait été décrété que les hommes de dix-huit à cinquante ans devaient se soumettre au STO et aux tâches que le gouvernement jugerait les plus utiles à la nation, son métier derrière le fournil le rendait indispensable à la vie citadine, d’autant plus que les autorités avaient instauré une inscription obligatoire chez les boulangers. Aussi, malgré les difficultés inhérentes à la période, lui et sa famille étaient restés à Toulon.
La situation des transports empirant, le ravitaillement devenait presque impossible. Les réserves de farine se limitèrent parfois à deux jours d’approvisionnement par semaine, ramenant la ration de pain à deux cent cinquante grammes. Bientôt, il fut décrété que les boulangeries devaient fermer quatre jours par semaine.
Devant l’aggravation de la situation, Jean avait envoyé ses enfants chez ses beaux-parents qui demeuraient dans l’arrière-pays varois. Sa femme était restée à ses côtés assurant avec lui les jours d’ouverture.
En fait, l’espoir renaissait depuis que les troupes alliées avaient débarqué sur les côtes siciliennes et celles de l’Italie du Sud. Mais leur trop lente progression ramena la déception malgré la reddition de l’Italie, le 8 septembre, et le ralliement des forces italiennes aux côtés des patriotes corses pour aboutir le 5 octobre suivant à la libération de leur île. Les Allemands avaient pris position à Toulon, imposant leur dictature et leurs lois antisémites.

Une cagette calée à l’avant de son vélo, Justin pédalait en direction de la Moutonne. Il avait réussi à faire pousser à l’abri des regards une belle courge qu’Angèle, son épouse, venait de détailler ainsi que quelques poireaux plantés dans des caissettes de bois qu’il rentrait consciencieusement à la tombée du jour. La clôture sommaire qu’il avait installée autour de son mas n’avait guère freiné les affamés et les chapardeurs adeptes du marché noir.
– Vaï , les petits seront contents. Ça les changera un peu de l’ordinaire.
Pour tromper l’ennemi et les envieux, il avait dissimulé son quartier de courge et la botte de poireaux sous d’incontournables topinambours présents sur toutes les tables.
– Tu te rends compte, pour un 24 novembre, on se croirait presque encore en été.
– En attendant, sois prudent, lui intima sa femme, et embrasse les petits pour moi !
L’automne était exceptionnellement doux et, en ce début d’après-midi, les routes étaient désertées. Bien qu’attentif à l’environnement, il était content de sa promenade. La campagne était calme malgré la certitude des dangers, d’un calme étrange, d’un silence presque suspect. Il approchait de sa destination lorsqu’il commença à percevoir le ronronnement régulier de moteurs d’avion qui allait en s’amplifiant. « Ça y est, ils remettent ça », pensa-t-il, mitigé sur ses sentiments. Bien sûr, ces bombardements laissaient espérer la fin prochaine de ce sinistre conflit qui revêtait des allures de guerre civile. Mais, d’un autre côté, comment occulter le drame des nombreuses victimes innocentes qu’ils allaient faire ?
Vincent, sur le pas de la porte, écoutait lui aussi le bruit redouté de ce ballet aérien lorsque son père le rejoignit. Au-dessus de Toulon, les bombardiers se succédaient sans interruption, déversant leur chargement vague après vague. Les deux hommes taisaient leur inquiétude : leurs pensées allaient vers Jean. Aucun mot n’aurait pu traduire l’angoisse sourde, nichée au plus profond d’eux-mêmes. Impuissants, ils scrutaient un horizon de fumées, de poussières et de rougeoiements qui tendait un impalpable rideau sur la ville meurtrie. Le ciel avait perdu sa luminosité. Tout, autour d’eux, devenait triste, morne.
Le silence était revenu, pesant, étouffant. Justin ne s’était pas attardé. Vincent avait regagné son champ, s’acharnant à retourner la terre plus que de besoin. Exutoire qui éloignait les sentiments de détresse et de rébellion qui l’habitaient au quotidien ; et cette question qui lui martelait les tempes : « Pourquoi ? »
Le lendemain matin, Mariette était allée aux renseignements. Au hameau, tout le monde évoquait les bombardements de la veille. Un tract vraisemblablement rédigé par des résistants annonçait près de mille cinq cents morts, dont mille Allemands. Un chiffre impressionnant.
– Tu devrais monter à Cuers chez tes parents. Ils auront peut-être des nouvelles de Jean. Sinon, tu ne seras pas de trop pour essayer de les rassurer, suggéra-t-elle d’un ton affermi à son mari.
Il s’était exécuté aussitôt. Lui aussi avait besoin de savoir son frère à l’abri, car pour lui il ne pouvait pas en être autrement. Il refusait viscéralement qu’il en soit autrement.
Il trouva son père attablé dans la cuisine, penché sur Le Petit Var , un journal qualifié de « Toulonner Zeitung » en référence aux articles flatteurs qu’il consacrait aux envahisseurs. Surpris, il ne put s’empêcher de lui en faire la remarque :
– Je croyais que tu ne lisais jamais ce papier à torcher !
– Hier soir, La République chiffrait plus de quatre cents bombes déversées sur l’arsenal et les quartiers environnants. Rouge-Midi parle, lui, d’apocalypse avec près de deux mille morts. Le Petit Var précise que les quartiers touchés sont ceux qui s’étendent du Pont-du-Las à Besagne. Tu te rends compte ?
Le jeune homme sursauta comme sous l’effet d’une morsure de serpent. Le silence s’installa, âpre, violent. C’était non loin de là, dans l’une de ces ruelles étroites, coincées entre la mer et le massif du Faron qu’habitaient Jean et sa famille. Pétrifié, Vincent comprenait qu’il lui fallait dire quelque chose, juste quelques mots pour essayer de rassurer son père. Mais ils ne venaient pas. Il était en proie à une incrédulité qui annihilait en lui toute réaction. Il se ressaisit au ton impératif de Justin :
– Il faut que j’aille voir !
– Non ! Il faut une bonne heure à vélo pour s’y rendre et encore plus pour le retour avec la montée. C’est trop fatigant pour toi. C’est moi qui irai !
– Pas question ! La police doit être particulièrement sur le qui-vive à traquer les pilleurs et tu ne peux pas te risquer à tomber sur un contrôle. Tu serais aussitôt arrêté. Il n’est pas question qu’on me prenne mes deux fils.
Le jeune homme insistait. De tout son être, il éprouvait ce besoin d’aider celui qui autrefois l’avait sorti de sa condition. Il ne s’agissait pas de redevabilité, mais d’une implication bien différente, beaucoup plus forte, purement instinctive, viscérale, qui le liait aux Bourdelle.
Angèle, assise de l’autre côté de la table, les mains croisées, prit enfin la parole :
– Non ! Personne n’ira, du moins dans l’immédiat. Il y a trop de risques. Déjà que tu as des problèmes pour respirer, et puis à ton âge c’est trop dur pour toi. Le petit a raison, décréta-t-elle en fixant son mari dans les yeux. Quant à toi, écoute ton père ! S’il avait dû arriver malheur, je pense qu’on aurait été prévenus… surtout pour un boulanger !
Après bien des palabres, les deux hommes durent se ranger à la décision d’Angèle. L’attente se prolongea une bonne partie de la matinée, jusqu’à ce qu’enfin on vînt leur apporter des nouvelles rassurantes : Jean était sain et sauf, sa rue et celles avoisinantes avaient été épargnées. Heures démesurées où chaque minute d’incertitude avait revêtu des allures d’éternité. Leur joie fut immense, à l’égal de leur angoisse. Cependant, Vincent restait mortifié par un sentiment d’impuissance à aider ses parents. L’évidence s’imposait à lui. Le moment de se décider était arrivé. L’énigmatique Roger devenait l’unique solution.

La situation de Vincent s’avérait très différente de celle de son aîné. Malgré leur désir d’enfants, quatre ans s’écoulèrent avant que Mariette ne tombât enfin enceinte. Un beau cadeau dont ils apprirent la venue à l’approche de Noël 1942. Les chants pastoraux résonnèrent d’espoir infini dans le cœur des futurs parents. Manon leur était née en août de l’année suivante. Elle atteignait à peine ses cinq mois lorsque Vincent allait devoir s’enfuir pour rejoindre les maquisards.
Justin et Angèle écoutaient leur fils. Parfois, Justin opinait de la tête, mais son visage restait figé par la tension douloureuse d’une décision inéluctable. Angèle, anéantie, ne retenait pas ses larmes.
– On n’élève pas ses enfants pour les voir plongés dans cette boucherie. Je croyais tant que ce serait la der des ders… C’était ce qu’on nous disait… soupira Justin dans une grimace.
– Si je pars en Allemagne, j’ignore quand je reviendrai et dans quel état. Après tout, personne ne sait ce qu’on fait de nous là-bas. Bien sûr, je pourrais aller travailler aux mines comme l’a fait le fils des Agnel, mais tu vois dans quelles conditions ! Comme toi, je n’aime pas la soumission.
– On ne sait plus qui croire. Cet été, Libération nous annonçait en première page que cette année ce serait « le dernier 14 Juillet d’esclavage » !
– Si je rejoins les maquisards, je resterai caché dans la région et je rentrerai plus vite lorsque nous aurons chassé les Boches. Je pourrai peut-être vous faire passer des nouvelles.
Il enchaînait les arguments autant pour persuader son entourage que lui-même.
– Je crois malheureusement que c’est la meilleure solution. De toute façon, nous n’avons plus trop le choix. D’autant plus que, dans les villages aux alentours, les familles ne risquent trop rien. Personne ne fait allusion à leurs jeunes qui manquent.
– Je n’ai encore rien dit à Mariette. J’espérais que nous n’en arriverions jamais là. Elle doit bien s’en douter, mais de là à passer à l’acte… conclut-il dans une intonation où perçait l’inquiétude.
Tourmenté par le choc qu’allait provoquer la nouvelle à sa jeune femme, il était conscient qu’il lui fallait cacher la crainte qui s’était insinuée en lui. Il devait se montrer rassurant et fort alors qu’il se sentait redevenu enfant cherchant la protection des siens. Il ne parvenait pas à se projeter dans un inconnu hostile. Et cela l’oppressait. Il devait étouffer cette détresse envahissante dont il avait presque honte.
Les mots s’étranglaient dans sa gorge tandis qu’il expliquait, essayant autant de convaincre Mariette que lui-même. Les paroles devenues stériles, le silence se faisait pesant, seulement perturbé par des hoquets de pleurs de sa jeune femme. Il la tenait serrée contre lui. Elle cachait son visage dans l’étoffe rugueuse de sa canadienne. Il souffrait de la voir malheureuse à cause de lui. L’esprit engourdi par la peine, il aurait eu envie de sombrer, de disparaître, mais il percevait parfaitement que personne ne pouvait l’aider.







II




Le cœur lourd, il avait donc laissé sa jeune épouse, Mariette, et Manon, leur bébé de cinq mois, à Cuers, auprès de sa belle-famille. Devant l’état dépressif dans lequel s’enfonçait Mariette depuis son accouchement, il préférait la voir s’installer chez ses parents. Il admettait, malgré une certaine déception, que ses relevailles pouvaient s’avérer pénibles et il espérait qu’ainsi, prise en charge et protégée, elle retrouverait, à son retour, son entrain et ses élans envers lui.
Il avait abandonné son exploitation floricole de La Crau qui périclitait, victime de la perte d’une large part de sa clientèle. La priorité n’était pas aux décorations florales et les commandes se raréfiaient. La pénurie de carburant sévissant, livrer les boutiquiers de Toulon, d’Hyères et ceux de Marseille, se révélait de plus en plus difficile. Petit à petit, il s’était transformé en maraîcher tout en continuant à élever avec le plus grand soin ses « petits » comme il les qualifiait : des rosiers qui avaient assis sa réputation avant que n’éclate le conflit.
Il possédait un sens particulièrement aigu de la famille. Probablement parce que, abandonné à sa naissance, il avait passé ses premières années au sein d’un orphelinat, à La Martre, un petit village au-dessus de Draguignan. À l’aube de ses six ans, il avait été placé chez les Bourdelle, des maraîchers qui exploitaient quelques arpents d’une terre méticuleusement travaillée. Tandis que Justin, le mari, assurait les récoltes, son épouse Angèle vendait fruits et légumes sur les marchés avoisinants. Parmi les cagettes entassées à l’arrière de la camionnette brinquebalante, celle-ci y glissait quelques bocaux de tomates séchées, des pots d’une confiture qu’elle avait longuement laissée perler dans sa large bassine de cuivre, et qui répandait ses fragrances dans les pièces, des heures, voire des journées durant.
Le couple, à son grand regret, n’avait eu qu’un fils, Jean, qui à cette époque était en apprentissage chez un boulanger de Toulon. Ils se retrouvaient seuls dans leur bastidon aux abords de la bourgade de Cuers. Les murs de la maison résonnaient nostalgiquement des rires de leur unique enfant qui avait déserté le foyer. Pour combler ce que la nature leur refusait, ils avaient envisagé de prendre auprès d’eux l’un de ces petits en mal de parents.
La cohabitation s’était faite sans grande difficulté. Vincent était d’un tempérament docile, en quête d’une affection plus personnelle que celle prodiguée par les dames de l’orphelinat. La crainte d’être ramené à La Martre envahissait ses nuits. Dans le bureau du directeur, il avait entendu les adultes parler de lui comme s’ils concluaient un marché. « À l’essai », « avant d’officialiser »… On lui avait répété qu’il devait mériter son nouveau foyer, aussi avait-il constamment peur de décevoir, traumatisé par le rejet dont il avait fait l’objet à sa naissance. Il ne demandait qu’à se fondre dans le moule qu’on lui offrait.
Il n’avait jamais pu gommer de sa mémoire son premier soir chez les Bourdelle. Il était fatigué par un bien long trajet pour un enfant de son âge et les événements de la journée. Le froid et la peur s’étaient emparés de lui en franchissant le seuil de son nouveau monde. La maison lui avait paru sombre, inquiétante. Un « Allez pitchounet , on va t’installer » avait résonné dans son dos accompagné d’une tape sur l’épaule. Un ton bourru paradoxalement fait de douceur et un simple qualificatif de « pitchounet » l’avaient encouragé et avaient atténué ses craintes.
Jusqu’aux odeurs de la cuisine qui lui étaient différentes, celles d’un ragoût aux herbes sauvages, cuit de la veille, dont les murs avaient gardé ses effluves, celles plus suaves et sucrées d’un gâteau d’où s’échappaient miel et anis. Des senteurs qui fleuraient bon le bonheur au quotidien.
En quête de repères, il ne savait pas quelle attitude adopter et se laissa guider jusqu’à la chambre, « sa » chambre à lui, un domaine qu’il n’aurait plus à partager et qui lui parut immense. Angèle lui expliquait les rangements, il ne l’écoutait pas, il n’avait d’yeux que pour le lit, un grand lit rien que pour lui comme il n’en avait encore jamais vu en vrai. Il s’était enfermé dans une sorte de mutisme, s’efforçant de dissimuler l’émotion profonde qui l’ébranlait et de contenir des larmes qu’on lui avait toujours appris à maîtriser.
La tête dodelinant, il repoussait le sommeil de peur de rompre le charme. Elle l’avait conduit à la chambre. Le front brûlant du baiser déposé par Angèle, un vrai baiser de famille, les oreilles résonnant de son « Fais de beaux rêves », il souriait dans l’obscurité allongeant les bras pour caresser l’espace offert et les draps frais repassés. Il avait apprécié qu’elle lui propose de laisser la porte entrouverte pour le rassurer de leur présence, cette toute première nuit.
Il s’était endormi rapidement, mais, au creux de la nuit, il s’était réveillé brutalement, en sueur, le souffle court et le cœur battant vite et fort. Rêves compliqués et chaotiques où s’entremêlaient la réalité d’une journée hors du commun, les fantômes du passé et les incertitudes du lendemain. L’absence de bruit lui apportait une sensation bizarre, désagréable, un sentiment de vulnérabilité dans un milieu inconnu que l’obscurité rendait immense et profond. Il aurait aimé allumer, mais ne s’y hasarda pas. Il s’efforçait vainement de discerner un objet qui le raccrocherait à la réalité. À force de tendre l’oreille, des ronflements étouffés lui parvinrent de l’autre côté du couloir. Quelque peu rassuré, mais n’osant pas s’asseoir dans son lit, il s’était recroquevillé instinctivement se lovant dans les draps comme un fœtus dans le ventre de sa mère. La fatigue finit par avoir raison de ses tourments et il se laissa emporter dans le sommeil sans résistance.
Il était trop jeune pour mesurer le temps, mais chaque jour lui offrait une petite joie. La nuit le replongeait souvent dans ses terreurs et le tenait aux aguets. Le moindre bruit le faisait sursauter, la crainte qu’on vienne l’arracher à cet environnement l’envahissait et perturbait son repos. Au petit matin, les odeurs de café et de pain grillé balayaient son angoisse.
Le ciel se chargeait d’orage, on avait tourné le 15 août. Bientôt, les écoles allaient rouvrir leurs portes et Vincent entamerait sa scolarité. Depuis quelque temps, il s’initiait à l’écriture et à la lecture auprès d’Angèle. Parfois, tôt le matin, il se penchait sur son cahier et s’appliquait à suivre les lignes tracées pour y former des lettres hésitantes qu’il était fier d’exhiber. Ce jour-là, satisfait de son travail, il s’apprêtait à rejoindre les Bourdelle pour le petit déjeuner quand il comprit qu’ils parlaient de lui.
– Il me plaît bien ce minot. On est bien tombés. Faudrait pas qu’on nous le reprenne.
– Ne t’inquiète pas ! On va faire les papiers. Moi aussi, je veux le garder.
Le cœur battant jusque dans ses tempes, il avait regagné la cuisine. Le regard brillant, n’osant lever les yeux sur eux, il en oubliait presque de manger.
Quelques jours plus tard, calés dans la camionnette, ils prenaient la route de La Martre. Incapable de prononcer la moindre parole, il tremblait malgré les assurances des Bourdelle. Si, au dernier moment, quelque chose venait tout enrayer… S’il n’avait pas bien compris ce qu’on lui affirmait…
Bien que l’été rayonnât, l’orphelinat lui parut plus sombre que dans ses souvenirs. Avant même de pénétrer dans l’établissement, le petit avait glissé instinctivement sa main dans celle de Justin. Une légère pression de l’adulte sur ses doigts enfantins, comme pour mieux le retenir et le souder à lui, l’apaisa quelque peu.
« Oui, il va rester avec nous, oui », et encore des « oui », Vincent voguait dans un autre monde, celui qui s’ouvrait définitivement à lui et qui réparerait son enfance fracturée. Même s’il ne comprenait pas tout ce qui se disait, il ne retenait que ces « oui », un « oui » qu’il avait prononcé lui aussi. Tandis qu’ils quittaient enfin La Martre, Justin se retourna vers lui :
– Comme ça, à la rentrée, même si ce n’est pas encore officiel, on t’appellera Bourdelle. Ça sera plus simple pour tout le monde.
Des « Bourdelle, Bourdelle » qui résonnaient allègrement dans la tête de Vincent. Désormais, il ne serait plus Albert, ce prénom qu’on lui avait attribué en guise de patronyme parce qu’il était né le jour de la Saint-Albert. Un prénom qu’il bannissait de sa vie.
– Alors, pitchounet , tu es content ?
– Oh oui, papa Justin, lâcha-t-il dans un soupir si fort qu’il en devenait presque un cri.
– À partir de maintenant, tu oublies le Justin ou l’Angèle. Nous sommes tes parents. Et à ses parents, on dit tout simplement papa et maman.
Une boule au fond de la gorge, l’estomac compressé par l’intensité de ses émotions, il appliqua ses mains sur ses joues comme pour contenir ce bonheur superlatif, prêt à exploser en milliers de petits éclats de rire arc-en-ciel. Les yeux brillants, il regardait ses parents : ils venaient de lui décrocher la lune.
Au fil des années, le respect et l’affection ne s’étaient jamais démentis et avaient gommé ses appréhensions. Il n’avait jamais été tenté par la recherche de ses véritables géniteurs. Ils l’avaient chassé de leur vie : il ne voulait pas les voir interférer dans la sienne. Il s’attachait à copier son père adoptif, sans grand effort, car il lui vouait un sincère amour filial. Et s’il préférait les fleurs aux légumes, il partageait avec lui la passion de ce mystère d’une nature généreuse, s’émerveillait de l’odeur sèche de la terre ou de celle plus lourde des mottes mouillées de pluie, de la magie de ces feuilles frêles qui entrouvraient le sol pour se frayer un chemin vers la lumière.
Depuis son arrivée au village, il avait toujours connu Mariette. Elle était la fille de lointains cousins des Bourdelle plus liés par l’amitié que par la parenté. Son aîné de deux ans, ils avaient grandi ensemble. La tendresse profonde qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre s’était transformée en un amour rassurant qui lui permettait de trouver ses propres racines. Au fond de lui sourdait toujours le besoin d’une affection dont il avait été privé dans sa prime jeunesse.
Au printemps 1938, alors qu’il venait d’atteindre sa majorité et après une année de fiançailles, ils s’unissaient devant Dieu et les hommes. Bien que les plaisanteries ou les conversations masculines relatives aux choses du sexe n’eussent pas la même retenue que celles des femmes, les nouveaux mariés n’avaient jamais connu d’autres partenaires. Ils firent donc ensemble la découverte de leurs corps avec la pudeur de l’innocence.
Dans la corbeille de leurs noces était glissé l’acte de propriété d’un terrain sur la commune de La Crau où Vincent et son père développaient depuis quelques années une activité floricole. Nichée au cœur d’une plaine alluviale qui s’ouvrait au sud, la parcelle était longée par le Gapeau dont les eaux claires assuraient l’irrigation indispensable, surtout l’été lorsque la chaleur, bien que tempérée par la proximité de la mer, assoiffait la nature.
La Crau n’était éloignée que d’une quinzaine de kilomètres de Cuers, mais le jeune couple s’installa dans une petite maison au hameau de la Moutonne, tout à proximité de leur champ. Travailleur acharné, Vincent avait rapidement développé ses plantations, fasciné par ces fleurs si différentes, modestes ou altières, aux couleurs timides ou exubérantes. Simple cadeau ou acte religieux dans la plupart des civilisations, elles accompagnaient les grands événements de la vie. Sa préférence allait aux rosiers, avec leur impressionnante palette d’espèces, une diversité qui touchait autant le port que les formes et les teintes.
Puis la guerre était venue bousculer ce quotidien aux multiples petites joies. Dans les sillons, les légumes remplaçaient dorénavant les fleurs.
Vincent, taraudé par la question brûlante de savoir s’il était prêt à mettre sa vie en péril et à donner la mort, n’avait cependant guère hésité à rejoindre ces femmes et ces hommes de l’ombre qui, malgré le danger permanent, affirmaient leur rejet de l’envahisseur. Il était devenu Valentin.







III




Depuis la première séance clandestine du Conseil national de la Résistance présidé par Jean Moulin, en mai 1943, les réseaux s’organisaient et les maquis étaient en pleine formation. Les paysans que l’on qualifiait de « rouges », en référence aux nombreux Varois qui en 1851 avaient soutenu la révolte contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, ne faillaient pas au patriotisme des générations précédentes, en intégrant les circuits des liaisons clandestines. Dans les villages où il fallait avant tout s’occuper à subsister, la passivité des populations apportait une aide informelle à la Résistance.
L’AS, Armée secrète, tout comme les FTP, Francs-tireurs et partisans français d’obédience communiste qui privilégiaient l’action immédiate, ainsi que les MUR, Mouvements unis de Résistance, se révélaient de redoutables combattants même si leur conception de la lutte armée s’avérait diamétralement opposée. Unie par nécessité et conviction, chaque famille de la Résistance avait ses propres priorités sur la participation à la victoire et à une future prise de pouvoir.
Vincent avait suivi Roger dans un véritable jeu de piste destiné à éviter l’ennemi. Ils avaient contourné Signes et progressaient vers le nord à travers la forêt. Le soir était tombé rapidement, les obligeant à interrompre leur marche. Dans l’hostilité de cette nuit d’hiver glaciale et humide, ils s’étaient adossés à un muret protégé par des fourrés. Au cœur de cet abri sommaire, Vincent grelottait de froid, de peur, d’incompréhension, naviguant dans un monde fait de cauchemars. Il se sentait très vieux. Il s’interrogeait et finit, sans s’en rendre compte, par laisser échapper dans un murmure :
– Pourquoi ?
À voix basse, son compagnon lui répondit :
– Pourquoi ? demandes-tu ? Nous ne pouvons simplement que répliquer par une autre question : comment nous en débarrasser au plus vite ?
Surpris d’avoir été entendu, Vincent s’excusa pour l’avoir réveillé.
– J’ai l’habitude de rester sur le qui-vive. Tu verras, tu apprendras vite. Le sommeil est traître et, dans tous les groupes, il y a toujours une sentinelle.
Quelque chose l’intriguait depuis leur première rencontre. Mais avant tout, il avait besoin de parler, de rompre le redoutable isolement qui le submergeait.
– C’est drôle, tu n’as pas l’accent de notre région.
– Dans le monde où tu viens d’entrer, on ne pose jamais de questions personnelles. Moins tu en sauras, mieux ce sera pour tout le monde, y compris pour toi-même.
Quelques paroles échangées, juste quelques mots qui le sortaient de sa solitude. Épuisé, il finit par sombrer dans un univers dantesque. Le jour pointait à peine quand il sentit qu’on le secouait.
– Allez, debout ! Ton rendez-vous n’attend pas.
Leurs routes s’étaient séparées au Pé de la Colle où un inconnu l’attendait. Il frémit devant cette nouvelle étape. Il n’avait jamais aimé l’aventure. Dorénavant, il devrait vivre avec elle.
Il était devenu Valentin, un pseudonyme évocateur de ces roses qu’il livrait aux fleuristes à l’occasion de la fête des amoureux. Par mesure de sécurité, on lui avait ordonné de taire son prénom officiel de Vincent et on lui avait attribué un matricule composé de cinq chiffres dont le premier, un 6, correspondait à la sixième lettre de l’alphabet, le F pour France, suivi d’un 1 représentant le Var. Le plus dur avait été de détruire la photo de sa femme tenant fièrement dans ses bras leur bébé.
– On ne peut pas se permettre de prendre le risque qu’à travers les tiens ils puissent t’identifier si tu venais à tomber entre leurs mains. Ils n’hésitent devant rien pour faire parler ceux qu’ils détiennent. Nous serions alors tous en danger.
Un être sans lien, sans passé, dépouillé de son histoire, voilà ce à quoi la démence des hommes le condamnait. Un simple rectangle de papier dont il devait se défaire, mais une déchirure qui l’accablait. Il avait longuement accroché son regard au cliché. Il voulait s’imprégner du moindre détail. Autour de lui, la lumière s’était faite morne, triste comme son âme.
Dans cette armée des ombres, il avait d’abord servi d’informateur et d’estafette. Pour sa première action, il avait participé au braquage d’une mairie pour y récupérer des tickets de rationnement. La nourriture était distribuée avec une extrême parcimonie, en raison de sa rareté pour les populations locales. La faim tenaillait les estomacs, et le ravitaillement de ces hommes en cavale s’avérait aléatoire et relevait parfois de l’impossible. Sa vie avait basculé dans l’univers glauque et insensé de la guérilla. Il avait découvert la révolte et la violence, lui qui n’avait toujours aspiré qu’à la paix. Il avait appris à contenir la rage qui bouillait en lui, à rester constamment sur le qui-vive, à ne plus s’abandonner, malgré la fatigue, à un sommeil lourd qui occultait les dangers.

En cet hiver 1943, une météo particulièrement mauvaise avait limité les parachutages. Les Lysander qui décollaient des côtes anglaises, légers et maniables, étaient en fait les seuls avions adaptés aux difficultés des terrains de fortune. Ils n’affichaient que de modestes performances et servaient principalement au transport ou à la récupération de membres de la Résistance alors que les maquisards attendaient armes et victuailles.
Le fusionnement des différents mouvements de Résistance avait abouti à la création d’une direction des Mouvements unis de Résistance, les MUR, avec pour objectif la réorganisation des réseaux tout en maintenant un cloisonnement rigoureux entre chacune des formations par mesure de sécurité. Les réseaux de renseignements s’activaient. Les responsables planifiaient des sabotages de plus en plus nombreux et organisaient les évasions de prisonniers. Les groupes devaient se déplacer rapidement. Les conditions de vie étaient rendues encore plus difficiles en raison du froid et des intempéries, et le découragement s’installait parfois.
Vincent n’avait pas tardé à se retrouver un fusil en main. Il avait tellement redouté son premier tir avec un adversaire en ligne de mire, alors qu’il avait toujours répugné à tuer le moindre gibier ! Il s’était raisonné sachant qu’il n’existait pas d’autre issue, comme avait insisté son père :
– Ne vois jamais l’homme en face de toi ! Ne pense qu’à l’arme qu’il a en main et qu’il pointera sur toi ! Sinon c’est toi qui seras sa cible.
Il se souvenait de la surprise éprouvée alors, à l’écoute des paroles énoncées par cet homme peut-être un peu bourru, mais si respectueux des choses de la vie et de son prochain.
Tout était allé plus vite qu’il ne l’imaginait. Son cerveau lui avait fourni les réflexes nécessaires, annihilant scrupule et réflexion. Le souvenir du bruit du corps tombant à terre, de l’incompréhension qu’il avait lue sur le jeune visage de sa victime l’avait longtemps poursuivi, tourmentant ses premières nuits passées parmi ses frères d’armes. Et à chaque fois qu’il se retrouvait face à l’ennemi, même s’il éprouvait toujours cette aversion, son instinct de survie prédominait avant toute analyse.

Aux premiers jours du printemps 1944, il avait intégré des FTP qui gravitaient autour de la Sainte-Baume et du mont Aurélien. Regroupés en une dizaine d’hommes au maximum, leur mobilité leur permettait de frapper et disparaître rapidement. Embuscades, sabotages, représailles, ils s’efforçaient de déstabiliser l’ennemi.
Plongé dans cet univers déshumanisé, son seul repère restait sa volonté de survivre et de revenir vers les siens dans un monde enfin pacifié. Une échéance libératrice que personne ne pouvait fixer, mais qui entretenait l’espérance et gommait les indicibles horreurs, la peur au quotidien et les moments de détresse.
Au fils des mois, ces hommes traqués s’étaient disséminés sur les flancs sauvages et discrets du mont Aurélien et y avaient établi leurs campements. Une cabane abandonnée leur offrait la protection de son toit ; ils s’accommodaient d’un jas délabré sur lequel ils avaient réussi à tendre une bâche volée aux Chemins de fer. Dès le printemps, les parachutages s’accélèrent, livrant armes, containers d’essence, équipements, chaussures et même pigeons voyageurs. La bourgade de Saint-Maximin, toute proche, abritait des chefs de la Résistance en la personne du père prieur du Couvent royal et du maire communiste. Le boulanger réservait chaque jour une part importante de pain à destination du maquis. Nombreux étaient ceux qui prélevaient sur leurs denrées pour les acheminer vers la ferme du Défends où les différents groupes de résistants venaient s’approvisionner.
Des amitiés se nouaient, fortes d’une même volonté et d’une même foi. Ils partageaient le pire, l’émotion, l’intensité de moments rares comme lorsqu’ils avaient découvert le poème d’Aragon, La Rose et le Réséda , publié par Le Mot d’ordre , journal marseillais qui servait bien souvent de couverture à la Résistance. Des tracts en avaient reproduit le texte. Deux vers revenaient sans cesse : « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas. » Anaphore qui, sous l’apparence d’une chanson tirée de l’univers médiéval, appelait à l’unité de la Résistance par-delà les clivages politiques et religieux. Des phrases qui sonnaient comme des comptines alors qu’elles célébraient ces hommes courageux qui se retrouvaient pour combattre, souffrir et libérer ensemble la France de l’oppresseur. Un poème qui, sur une musique de Georges Auric, était devenu un véritable hymne à la liberté. Ils avaient été fiers et heureux de les distribuer à des populations lasses.







IV




Valentin parvint à l’orée du bois. La branche souple et retombante d’un églantier s’accrocha à sa manche, comme pour retenir son attention. Les corolles fleuries se dressaient vers lui, simples pétales largement ouverts d’un rosier sauvage. Une douce vague d’émotion l’envahit. Il leva les yeux par-delà la lisière. La barre rocheuse et dénudée du mont Aurélien se découpait de noir dans le ciel, sorte de frontière entre deux mondes qui s’affrontaient. Le décor présent lui échappait, estompé par un visage qui s’imposait à lui. Celui de Clarisse.
Elle avait intégré le groupe de Valentin, au matin du 9 avril 1944, alors que les cloches appelaient les fidèles à l’office pascal. Un dominicain de la Sainte-Baume, sur les instructions de son révérend père, l’avait conduite auprès des partisans qui opéraient à proximité du plateau du mont Aurélien, au grand dam du responsable de secteur qui n’appréciait guère la présence des femmes dans ses rangs. Il n’était pas question de la garder au couvent de la basilique qui à l’occasion servait de refuge à des hommes recherchés par la Gestapo.
– Les Allemands sont en alerte. Il faut l’évacuer au plus vite. Et au Plan-d’Aups, c’est devenu trop risqué.
En effet, le père Piprot d’Allaunes, en charge de l’hôtellerie du Plan-d’Aups, assisté par la mère Xavier et deux Toulonnaises, avaient caché des mois durant des jeunes filles juives allemandes ainsi que des Polonais. Se sentant menacé, il avait décidé de disperser ses pensionnaires et de refuser tout clandestin le temps que les choses rentrent dans l’ordre.
Le dominicain était reparti sans s’attarder, car la messe n’atten dait pas. En ce jour béni, qui aurait pu penser que l’homme de Dieu s’éclipserait pour amener une réfractaire auprès des maquisards ? Derrière l’apparente réserve de ce religieux se cachait un être bouillonnant et indigné, un patriote, qui n’hésitait pas à donner un coup de main aux opposants du régime pétainiste.
Par la suite, elle avait confié à Valentin avoir fui un mari sans scrupule qui s’encanaillait à des fins mercantiles avec l’occupant. Elle n’avait cependant pas osé lui avouer qu’il était allé jusqu’à l’offrir à un officier teuton pour s’assurer de sa protection. Elle en avait trop honte. Devant l’odieux marché, l’âme révulsée, elle s’était enfuie de leur domicile marseillais et avait réussi à atteindre Saint-Maximin où elle avait retrouvé une amie de longue date. Elle taisait les détails, un luxe dangereux pour chacun des intervenants.
La première fois qu’il avait posé son regard sur elle, elle lui avait paru vulnérable. L’éclat farouche et volontaire que reflétaient les yeux de la nouvelle venue démentait sa fragilité apparente. Très rapidement, elle avait trouvé sa place au sein de ces hommes issus de tous milieux.
Face à elle, un sentiment étrange et inconnu l’envahissait. Comme une brûlure qui se déchaînait dans tout son corps. Tandis que le sommeil le gagnait, ses pensées l’entraînaient vers elle. Quand, vaincu par la fatigue, il s’endormait enfin, une chaleur inhabituelle l’habitait.
Dans la journée, il ressentait le besoin de s’approcher d’elle. Pourtant, jamais une seule fois il ne se serait permis ne serait-ce que de la frôler. Il essayait d’analyser ce trouble dérangeant. Malgré la retenue de son épouse, il lui paraissait inconcevable de s’intéresser à une autre. D’une nature entière, il n’imaginait pas, dans ses bras, une autre femme que Mariette.
Et voilà que devant ce « rosier des chiens », ainsi qu’on appelait communément l’églantier, qui s’agriffait à sa manche, tout s’effaçait pour ne laisser place qu’à cette brève passion partagée avec Clarisse. Il n’avait jamais imaginé que l’amour puisse être si différent, si violent, si impératif. Était-ce la conjonction du danger, de la peur, de cet avenir compromis à chaque instant qui les jeta dans les bras l’un de l’autre ? Les sens exacerbés, au pied d’un églantier à la fragrance subtile et douceâtre propre aux roses, dans un embrasement insoupçonné, irrationnel, leurs corps s’étaient liés, exorcisant incertitude et craintes. Lorsque, assouvis, les amants s’étaient détachés, une tendresse les avait enveloppés, les enchaînant l’un à l’autre. Depuis, dès que le calme s’installait à la nuit tombée et qu’ils pouvaient s’isoler derrière le bosquet griffu et odorant du rosier sauvage, ils se laissaient emporter par des moments toujours aussi intenses. Ils vivaient leur relation hors du temps, sans se projeter dans un quelconque futur, se contentant de survivre au jour le jour, heureux de partager les premières lueurs d’un nouveau matin.

Deux jours s’étaient écoulés depuis qu’il était parti en repérage. Un important parachutage devait avoir lieu au-dessus du Pas-des-Ifs. Il devait faire le lien avec des résistants de Pourcieux. Au retour, il était tombé sur une patrouille. Il avait dû s’écarter de son chemin et regagner le Défends, loin de la ferme de Valvenne où il était basé. Lorsque enfin il avait pu revenir, ses compagnons d’armes l’avaient désertée. Le drap blanc accroché à la fenêtre annonçait la présence de soldats allemands surveillant le secteur.
D’abord désemparé et surtout inquiet, il avait finalement décidé de rebrousser chemin et de rejoindre le groupe de Pourcieux. Il avait besoin de savoir. Les nouvelles circulaient vite. Il voulait croire ses camarades et surtout Clarisse sains et saufs. Il ne pouvait pas non plus errer solitaire.
Il ne connaissait d’elle que ce prénom de Clarisse et son âge, qu’elle venait de Marseille et fuyait un mari collaborateur. Peut-être que le religieux qui l’avait guidée pourrait lui en dire davantage ? En ces temps troublés où l’individualité n’était pas de mise, il n’avait aucun autre moyen de la rechercher qu’en interrogeant ceux qu’il rencontrait.

Au cours de l’été 1944, tout s’était précipité. Des actions spectaculaires et fréquentes, principalement des sabotages le long des voies ferrées, s’inscrivaient dans l’offensive générale menée par les résistants. Ils avaient été rejoints par une importante main-d’œuvre immigrée, pour la plupart des anciens combattants des brigades internationales d’Espagne. Les Allemands s’accrochaient à leurs positions et aucun civil n’était à l’abri de leurs exécutions sommaires. Il fallut attendre la fin août 1944, avec la libération de Marseille, après cinq jours d’une bataille acharnée gagnée par les troupes du général de Monsabert, pour qu’enfin la paix s’installât en Provence.
Dans les villages, les cloches des églises s’alliaient à la liesse collective. Les Allemands, vaincus, avaient fui. Les hommes de l’ombre pouvaient dorénavant rentrer chez eux. Vincent retrouvait son identité. « Valentin » appartenait désormais au monde des souvenirs. Il avait décidé de se diriger vers la ferme où pour la dernière fois on avait vu Clarisse. Sinon il pousserait jusqu’au couvent de la Sainte-Baume. L’endroit ne se trouvait pas sur sa route pour regagner Cuers, mais le détour n’était pas bien grand. Il ne se retarderait guère. Elle ne pouvait pas disparaître si brutalement. Ignorer ce qu’il était advenu d’elle lui était comme une amputation.
Même si tout se bousculait dans sa tête, il ne réalisait pas bien la situation. Sa préoccupation immédiate se tournait vers Clarisse. Parfaitement conscient que cette relation ne pouvait connaître de suite, il avait néanmoins besoin de se rassurer sur le sort de son éphémère amante. La savoir en vie lui suffisait. Lorsqu’on lui apprit qu’elle avait été aperçue, fuyant vers une destination ignorée, il se sentit soulagé.
Comme bon nombre de ses compagnons d’infortune, il avait du mal à intégrer que la guerre était réellement terminée. Il ne pouvait se déprendre des réflexes acquis ces derniers mois, se frottant les mains de terre et de thym pour faire disparaître l’odeur de poudre, inspectant les lieux qu’il traversait… Il reprit son chemin à travers la nature, s’obligeant au calme et à la réflexion. À Mazaugues, il regagnerait la route et finirait bien par trouver un véhicule qui l’avancerait vers Cuers.
Il progressait d’un pas souple, continuant à tressaillir au moindre bruit. Il marcha longtemps avant d’assimiler qu’il n’était plus à la merci d’une embuscade. Petit à petit, la quiétude s’instillait en lui avant que ne s’installe une ivresse vertigineuse. La joie arrivait par bouffées ; lorsqu’elle se faisait trop forte, il interrompait sa marche quelques instants comme pour reprendre son souffle, fermait les yeux et respirait puissamment pour mieux inhaler le parfum infiniment délicat d’une nature enfin paisible.
Ces lieux qu’il avait parcourus et détaillés lui paraissaient aujourd’hui bien différents. Paysages accueillants et sereins, grandioses ou plus secrets, opposant la sévérité du massif granitique à une déclinaison de verdure. Les cigales s’en donnaient à cœur joie, l’étourdissant de leur chant libératoire.
Jusqu’au Chien qui cheminait allègrement, oubliant toute défensive. Ils ne s’étaient plus quittés. Le premier soir, il s’était couché tout à côté de Vincent, la tête tournée vers lui. Au moindre mouvement, il ouvrait les yeux et portait sur lui des regards dolents, tout mordorés. Il avait fini par s’endormir, tressautant dans son sommeil.
Vincent n’avait trouvé personne à qui le donner. À vrai dire, il n’avait guère cherché. Au fil des jours, ce nouveau compagnon lui était devenu indispensable, un repère affectif dans ce monde bousculé par la haine et la méfiance, hors de la présence de Clarisse. Le Chien n’aboyait que très rarement, mais grognait sans retenue lorsqu’il s’agissait de donner l’alerte. Il ne cherchait pas les caresses, mais les acceptait volontiers. Jusqu’au groupe de maquisards que Vincent avait rejoint, qui s’était laissé séduire et avait fait de lui sa mascotte.
Dans la journée, Le Chien se tenait à ses côtés. Il emboîtait le moindre de ses pas. Ils étaient devenus inséparables. Le jeune homme ne connaissait pas grand-chose en matière d’esthétique canine. Il était incapable de rapprocher son nouveau compagnon d’une quelconque race : d’une taille plutôt petite, robuste, un poil foncé, il était le type même du bâtard, mais possédait quelque chose d’attachant, mêlant soumission et assurance, et surtout il donnait l’impression de comprendre ce qu’on lui disait, ne manquant pas d’étonner celui qu’il s’était choisi pour maître.
Ils s’enfonçaient dans la colline boisée qui dominait Nans-les-Pins. Les sinuosités de la route augmentaient considérablement la distance. La barre rocheuse de la Sainte-Baume se découpait dans un ciel clair. Aguerris à de longues marches, ils avançaient d’un pas régulier malgré les disparités du relief.
Tous ces derniers mois, le plateau avait été le théâtre de nombreux parachutages. Il préféra traverser la forêt ancestrale, évitant ainsi le mourré d’Agnis, cette « colline des Agneaux » protectrice du village. Encore une bonne heure dans cette nature foisonnante avant de regagner la route. La végétation changeait : aux grands pins succédaient les chênes pubescents et les buissons envahissants.
Le Chien s’immobilisa devant le tronc anciennement coupé d’un gros arbre. Quelques racines affleuraient, d’autres émergeaient, difformes. Il émit une sorte de bruit qui ressemblait à un aboiement étouffé et pointa son regard vers l’homme comme pour lui faire comprendre qu’il devait le rejoindre. Quand celui-ci se fut rapproché, il commença à gratter le sol méthodiquement. Puis il s’arrêta, s’assit fièrement comme devant une proie maîtrisée. Une odeur légèrement musquée, reconnaissable entre toutes, montait de la terre retournée. Vincent s’agenouilla et, plié en deux, il termina délicatement le travail du Chien. Quand il se redressa, dans sa main reposait l’une de ces belles truffes blanches de la Saint-Jean, que l’on ramassait en été.
Sidéré et content, il s’adressa au chien :
– J’ai de la chance de t’avoir rencontré. Tu es un sacré bon truffier. Tu vaux ton pesant d’or !
Il essuya leur trouvaille en prenant soin de ne pas l’abîmer avant de l’envelopper dans son grand mouchoir à carreaux. Tandis qu’il s’apprêtait à reprendre la route, Le Chien le regarda, interrogatif, mais ne bougea pas. Il lâcha un autre gémissement et poursuivit son travail d’excavation. Gêné par un enchevêtrement de racines, de ses griffes il déchirait plus violemment le sol. Tout en grognant, il finit par saisir un bout de tissu avec ses dents, le tirant avec véhémence. Intrigué, Vincent vint à sa rescousse. L’étoffe était imprégnée de l’odeur de la truffe, mais il était évident qu’elle devait envelopper quelque chose d’autre.
Il fouilla le sol et quelques minutes plus tard il tenait dans ses mains une boîte de métal semblable à celles dans lesquelles les ménagères conservaient les biscuits. Il la débarrassa de la terre qui la recouvrait. Elle n’était même pas rouillée, tout juste un peu déformée, mais surtout étonnamment lourde. Le couvercle résista. Il dut le forcer.
L’humidité n’avait pas pénétré à l’intérieur. Une peau de chamois dissimulait son contenu. Il en écarta les pans et, éberlué, il découvrit des rouleaux enveloppés d’un fin papier de soie. Délicatement, il en préleva un et entrouvrit l’emballage. Des louis d’or, tout comme celui qu’il avait reçu de son parrain pour sa communion solennelle. Il n’en avait jamais vu autant.

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