Les soldats de Mars
345 pages
Français

Les soldats de Mars

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345 pages
Français

Description

Mars 1871: la guerre perdue contre l'Allemagne a pris fin et Paris est à la veille de la Commune. Thiers ramène sur la capitale des troupes de province pour maintenir l'ordre. Pierre, Emile et Vincent sont trois compagnons unis par les combats. Ils ont vingt ans ou à peine plus. Ils partagent l'inquiétude de ces soldats de Mars qu'on va lancer dans une lutte fratricide. Emile et Vincent sont des personnages de fiction. Pierre est le sergent Bourgeois, fusillé le 28 novembre 1871 aux côtés de Rossel et Ferré, deux figures de la Commune.

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Publié par
Date de parution 01 février 2005
Nombre de lectures 225
EAN13 9782336271347
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Claude BÉGAT, Clotilde, reine pieuse, 2004.
Marcel BARAFFE, Poussière et santal. Chronique des années Ming. Roman, 2004
Rachida TEYMOUR, Mévan Khâné, 2004.
François LEBOUTEUX, Les tambours de l’an X, 2004.
René MAURY, Prodigieux Hannibal, 2004.
Paul DUNEZ, Les crépitements du diable, 2004.
Roselyne DUPRAT, Antinoüs et Hadrien : histoire d’une passion, 2004.
Christophe GROSDIDIER, Djounbe Fatima, reine de Mohéli, 2004.
Gabriel ROUGERIE, Sitio, 2004.
André CABARET, Ce qu’on entend sur la Place Rouge, 2004
Isabelle PAPIEAU, La griffe de Barbe-Bleue, 2004.
Christian JAMET, M. Ingres et Magdeleine, 2004.
Dominique SCHWOB, Terre d’Argence, 2004
Claude BEGAT, Frédégonde, reine sanglante, 2004.
Jean-Claude JOSEPH, Les Tribulations du Lobi de Garée, 2003.
Christine BARBIER, Rendez-vous à San Marco, 2003.
Robert BOURNET-DAGAS, Au vent des Purpuraires, 2003.
Jean et Olivier SAUVY, Le périple d’Alaron autour de la Méditerranée, 2003.
Christophe BAILLAT, Le neveu de l’abbé Morel, 2003.
Semaan KFOURY, Drogman, 2003.
Paule BECQUAERT, Les naufragés de Thermidor, 2003.
Gildard GUILLAUME, Les noces rouges, 2003.
Claude BEGAT, Brunehilde, reine trahie, 2003.
Dominique LAPARRA, Destin d’argile, 2003.
Christian DUVIVIER, Chien chasseur de loup. La République en enfer, 2003.
Les soldats de Mars
Avoir vingt ans sous la Commune

Daniel VASSEUR
Jean-Pierre POPELIER
© L’Harmattan, 2005
9782747578035
EAN : 9782747578035
Prologue
« A quoi bon écrire des romans si on n’invente pas la vérité ou encore mieux la vraisemblance. » .
(Jorge SEMPRUN : Le mort qu’il faut)

Il fait froid sur le plateau de Satory en ce matin du 28 novembre 1871. Trois corps reposent sur l’herbe rase et humide. Six mille soldats défilent devant les cadavres. Les tambours battent sourdement.
Deux des hommes qui gisent à terre, au pied des poteaux d’exécution, sont connus de tous. Le colonel Louis Rossel a rejoint, dès le 20 mars, la révolte de Paris, il a été chef d’état-major et délégué à la guerre de la Commune. Condamné le 7 octobre par le 4 ème conseil de guerre, une grande campagne a tenté en vain de l’arracher à la mort. Théophile Ferré, militant blanquiste, élu le 26 mars au Conseil de la Commune, en a été le délégué à la Sûreté générale. Condamné le 2 septembre, il a refusé de demander sa grâce.
Bien peu connaissent le troisième. C’est un jeune sergent du 45 ème régiment de marche, un orphelin, un déserteur. Il a, dit la sentence, porté les armes contre la France. Il s’appelle Pierre Bourgeois.

Dans les rangs des soldats qui défilent, Vincent Loubet jette un regard sur le corps de celui qui a été son ami. Il est allongé sur le flanc, le bras tendu devant lui, la main ouverte, comme s’il voulait saisir quelque chose. L’herbe à ses côtés est tachée de sang, son manteau aussi, aux galons arrachés. On ne voit pas son visage qui semble embrasser le sol. Sa tête est nue, un peu de terre se mêle à ses cheveux châtains.

C’est le soir, dans sa prison, qu’Emile Carrette apprendra la nouvelle, par le gardien, qui sait tout et qui aime parler. Vous étiez du 45 ème comme lui ? Vous le connaissiez ? C’était mon ami, dira-t-il. Comme Vincent Loubet, qui était chez les Versaillais. Nous sommes arrivés à Paris tous les trois ensemble. C’était au début de mars.

Vincent et Emile sont des personnages de fiction. Pierre Bourgeois est un être de chair et de sang. Les journaux, les livres, le mentionnent pour sa mort, sans s’intéresser davantage à lui. Sorti de l’ombre un instant, il y est retourné, restant pour l’Histoire le sergent qu’on a fusillé entre Rossel et Ferré.

Ce livre le fait revivre, au milieu de ses compagnons d’armes, dans la vie quotidienne de l’époque, respectant ce que livrent les archives et, pour le reste, inventant ce qu’il fallait de vraisemblable pour en faire un roman.
C’est l’histoire d’hommes ordinaires, emportés, dans un siècle de fer et de révolte, par des événements qui les dépassent et les terrassent.

N’est-ce pas le sort, de tout temps, des hommes ordinaires ?
Sommaire
Roman historique Page de titre Page de Copyright Prologue Chapitre 1 - Le vent se lève CHAPITRE 2 - La croisée des chemins Chapitre 3 - L’orage Chapitre 4 - La rivière bleue CHAPITRE 5 - Les premiers combats Chapitre 6 - Vingt jours en mai Chapitre 7 - La semaine sanglante Chapitre 8 - Les coups de filet Chapitre 9 - Le temps des juges Chapitre 10 - L’exécution Epilogue La vie retrouvée du sergent Bourgeois
Chapitre 1
Le vent se lève
La guerre de 1870 s’achève. Le 1 er mars 1871, l’Assemblée nationale conservatrice, issue des élections du 8 février, a ratifié les préliminaires de paix avec les Allemands. Les conditions imposées à la France sont draconiennes : indemnité de 5 milliards de francs, perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. La perspective d’une reprise des combats est écartée mais le gouvernement de la Défense nationale que préside Thiers, inquiet des troubles qui agitent Paris, appelle dans la capitale, pour maintenir l’ordre, une partie des régiments de province désormais disponibles.

1
Le camp du Point-du-Jour
Le samedi 4 mars 1871

Ce sont ces chiens qui l’énervent. Deux bâtards efflanqués, le poil jaunâtre et pelé. Les soldats leur ont donné des bouts de gras tout à l’heure en déballant les vivres et ils restent là maintenant à rôder dans l’odeur de la viande qui grille sur le feu de bivouac. Il n’y a plus moyen de les chasser même en gueulant ou en leur envoyant des pierres. Ils s’écartent et ils reviennent. Bon Dieu, pourtant il y a les autres feux, la viande grille partout dans le camp et c’est partout la même odeur ! Pourquoi en veulent-ils à leur escouade ? Il ne les regarde plus mais il les sent tourner autour de lui. Il entend leur halètement, il imagine leur langue pendante, leurs crocs, leur bave, leurs yeux avides. Il frissonne. Il n’aime pas les chiens.

Pourquoi cette fatigue aussi ? Elle l’a pris d’un coup en arrivant ici. Pourtant, ils ont marché quoi, ce matin ? Cinq kilomètres au plus, de la route de Château-Gontier, où le 45 ème cantonne depuis le début de février, jusqu’à ce camp du Point-du-Jour, sans quitter Laval. Et des kilomètres, ils en ont fait des centaines cet automne et cet hiver, des bords du Loir à la Mayenne, sous la pluie, la neige, avec les Prussiens sur le dos, gelés, éreintés. C’est peut-être cette fatigue-là qui ressort. Mais ça fait un mois qu’ils sont au repos ou presque, depuis l’armistice, avec juste des manœuvres pour rester prêts.
Prêts, ce n’est plus la peine. La guerre est finie.

- Cha va pas, sergin ?
Il sursaute, regarde Emile Carrette qui a déplié sa grande carcasse et qui, sans attendre sa réponse, s’approche des chiens en balançant bras et jambes dans tous les sens, comme un pantin de foire. Il en choppe un à l’arrière-train avec sa grosse godasse de fantassin. Tiens, ça fait de l’effet. Le bâtard se sauve en gueulant. L’autre le suit à regret. Il court en zigzagant et sa tête reste tournée vers le feu, avec des flammes qui dansent dans ses yeux.
Combien d’heures va-t-on rester là ? Les trois bataillons du 45 ème se sont installés en début d’après-midi, comme ils ont pu, sur ce terrain pelé. Depuis on attend le 46 ème pour partir à la gare. Le vent des premiers jours de mars est encore frais et les soldats ont tout de suite allumé les feux avec le bois et la paille qui devaient servir à la halte du Mans. Mais il paraît qu’on ne s’arrête plus au Mans. Et bien sûr, ils ont entamé les vivres de deux jours qu’on leur a distribués pour le voyage.
Pourquoi Paris, pourquoi eux ?
Emile s’est rassis, avec un grand rire, tout content d’avoir chassé les chiens. Il l’aime bien Emile. Il est toujours de bonne humeur. Quand il rit, ses paupières lourdes se relèvent, on croirait que ses yeux vont lui sortir de la tête. Sa tignasse de chanvre jaillit du képi de tous les côtés. Les mots, dans sa bouche, ont une drôle de tournure. L’accent de son Roubaix natal.
A sa droite le caporal Vincent Loubet fixe le feu sans rien dire. Les flammes éclairent son profil fin, son nez pointu, sa petite moustache. Il est tendu lui aussi. Un gars sérieux, qui ne parle pas pour rien. Mais on ne sait pas toujours ce qu’il pense. Il est de Mende, on le dit parpaillot. Il travaillait à Beauvais, chez son oncle, en septembre 70, quand il s’est engagé pour la durée de la guerre. Parfois on dirait qu’il le regrette. Il est bien vu des chefs.
Le vent chasse et ramène la fumée bleue du feu, voilant et dévoilant les visages qui semblent trembler dans l’air chaud au-dessus du foyer. Tavernier est tout rouge. Il a trop bu déjà. Blanchot s’est levé pour retournez la viande. Il s’avance, pique un morceau avec sa baïonnette, le bascule puis recule vivement pour ne pas se brûler et recommence. On dirait qu’il danse, un pas lourd de sa campagne. Les autres sont assis ou allongés dans l’herbe, comme écrasés.
Quand même, ils auraient bien tous mérité qu’on les laisse tranquilles maintenant.

Le passage de deux officiers qui, les mains dans le dos, remontent vers le haut du camp, l’arrache à ses pensées.
- Mon capitaine, elle est finie, la guerre ?
C’est Fletcher, le jeune sous-lieutenant arrivé en janvier, qui interroge Bourguignon, timidement.
Ils s’éloignent. Il n’entend pas la réponse.
Finie la guerre ? Il y a deux jours, le colonel Prudhomme a annoncé devant tout le régiment que l’Assemblée avait accepté la paix des Prussiens. Aussitôt les bruits ont circulé : on va libérer les engagés pour la durée de la guerre, forcément, mais aussi la classe 63 et sans doute les militaires rappelés et les conscrits du 10 août. On a arrosé ça dans les bistrots de Laval. Mais hier la fanfare avait changé d’air. Le régiment part à Paris le 4 mars avec le 46 ème . Pour quoi faire ? On dit que les Parisiens se révoltent, qu’ils veulent renverser le gouvernement et continuer la guerre. Mais la guerre est perdue. On y va pour les aider ou pour les combattre ? A cette idée il a l’estomac qui se retourne. Se battre contre des Français ! Comme en avril, comme au Creusot ? Il ne faut pas qu’il pense à ça. Il faut qu’il bouge...

Le sergent Pierre Bourgeois se leva. Comme les deux officiers, il monta vers le haut du camp où, cet hiver, le 1 er chasseur de marche a installé ses tentes.

Au bord de la route d’Angers, il s’assit au pied du talus. Les deux officiers ne l’avaient pas vu et discutaient, le dos tourné au camp. Le vent portait la voix forte du capitaine.
- Oui, Fletcher, la guerre, j’aurais voulu la poursuivre. La guerre à outrance, comme on a dit. C’est pour ça que je me suis évadé. Moi, je n’avais pas promis aux Allemands de ne pas combattre. A Changé, j’ai cru au discours de Chanzy, j’ai cru qu’on percerait les lignes ennemies et qu’on délivrerait Paris. Après l’armistice, j’ai cru encore qu’on reprendrait la lutte. Mais c’est fini, Fletcher. L’assemblée a voté la paix. Nous avons bradé l’Alsace et la Moselle. Et si les Parisiens veulent encore se battre, grand bien leur fasse ! Il est trop tard. C’est de la folie. D’ailleurs ce n’est pas pour se battre contre les Prussiens que l’on va à Paris.
- Que va-t-on y faire, alors ?
Fletcher. Un jeunot qui n’a pas fait la guerre, qui n’a connu que la retraite sur la Mayenne fin janvier et le mois d’armistice mais qui joue son faraud, avec son uniforme retaillé et ses belles bottes. Personne ne le prend au sérieux. Bourguignon, c’est autre chose. Il a fait la campagne de l’Est, il s’est évadé à Stenay. Puis la Loire. Il était à Brou, à Patay, à Montoire, au Mans où il a été blessé. Il a été fait prisonnier dans l’ambulance qui l’évacuait et il s’est encore évadé. Pas beau avec ses grandes oreilles et son nez un peu de travers. Il s’en fout d’ailleurs. Gueulard mais brave, pas arrogant, comme les autres.
- Ce qu’on va y faire, Fletcher ? Mater la populace, mon cher ! Mater la populace ! C’est la pagaille là-bas. Les Parisiens ne se sont pas remis du siège. Alors faute d’avoir battu les Prussiens, on va trucider les Parisiens pour qu’ils se tiennent tranquilles.
Pierre ne voyait pas le capitaine mais il l’entendait rire.
- Je plaisante. Allez, venez, le colonel nous attend. Instructions pour le transport des troupes par voie ferrée. Vous ne connaissez pas ? Vous apprendrez ça à Saint-Cyr quand on vous y enverra. Ça ne va pas tarder.
Ils passèrent devant lui sans le voir.
C’était la fin de l’après-midi. Le vent avait faibli, le soleil perçait les nuages. La ville de Laval était encore sous la grisaille d’où émergeaient seuls le toit pointu couvert d’ardoises bleues du donjon et la haute nef de la cathédrale. Les rayons rouges du couchant projetaient sur le campement des ombres interminables. Tout prenait un relief étrange. L’herbe rase et humide semblait tachée de sang. Les canons des chassepots avaient des éclats de cuivre, les tentes des chasseurs des reflets de drap. Le soleil faisait luire le dos mouillé des chevaux attachés aux arbres près de la route. Les feux de bivouac enveloppaient les hommes de leur fumée et, sur leur dos courbé, même le bleu passé des tuniques avait des tons de velours. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de chaud, de sauvage et de guerrier qui plaisait à Pierre et le réconfortait.
On entendait au loin des sonneries de clairon et des battements de tambours. le 46 ème enfin ! Debout à côté du feu, Emile l’appelait avec de grands gestes.

2
Le compartiment
Le dimanche 5 mars 1871

Un cri dans la nuit. Celui d’un blessé qui n’en peut plus de douleur. Le fourgon d’ambulance retombe brutalement dans l’ornière malgré l’effort des hommes pour le sortir des sillons gelés du chemin, les mains crispées sur les rayons des roues. Les chevaux, fouettés de lanières et de jurons, tendent leur dos luisant sous la lune. Une nuit d’hiver, quelque part sur la Loire. Le régiment bat en retraite. On marche depuis le matin. La fatigue tord les bras et les jambes. Les dos se brisent, les os font mal à hurler. Et le cri du blessé n’en finit pas.

Emile Carrette sortit brutalement de son cauchemar. Le train s’arrêtait. La plainte des roues frottant sur les rails déchirait la nuit. Il ouvrit les yeux sur les visages endormis de ses compagnons dans la lueur de l’aube et peu à peu revint à la réalité des choses. Il est dans le train, c’est dimanche, le 5 mars 1871, et la guerre est finie. Son régiment, le 45 ème de ligne, roule vers Paris. A sa gauche le coude de Roque lui entre dans les côtes. A droite, sa tête a cogné la vitre et lui fait mal.
Tout reprend sa place : la gare de Laval, hier soir, l’embarquement, l’arrêt interminable à Conlie sur la ligne de démarcation, les Prussiens qui ne voulaient pas les laisser passer, qui attendaient des ordres, le train qui se traînait jusqu’au Mans. Les quais étaient pleins d’Allemands en armes. Pas question de descendre et de cantonner. Il avait fallu rester dans les wagons et les soldats gueulaient. Ils s’étaient soulagés en pissant par les fenêtres. Le train était reparti au bout d’une vingtaine de minutes. Il était quatre heures du matin. Tout le monde s’était rendormi, d’un mauvais sommeil. Les hommes grognaient, geignaient, criaient parfois, emmêlés dans les mêmes cauchemars. Où est-on maintenant ? On ne voit rien que des champs, noyés dans une lumière grise.
Le train s’ébranlait en hoquetant.
- Nach Parisss... !
Augustin Tavernier venait de se réveiller. Il avait mis au moins trois s à Paris et s’amusait à prolonger son sifflement qui faisait trembloter les pointes effilées de ses moustaches. Son cri avait réveillé les autres. Ils commençaient à remuer, faiblement, engourdis par la nuit sans confort, enchevêtrés dans leurs capotes, coincés par leurs sacs. Ils grommelaient et Emile savait que bientôt ils allaient jurer. Pour l’instant, dans la lumière du petit matin qui filtrait à travers les stores, on les distinguait à peine et leur masse confuse et sombre s’agitait comme une grosse bête grognonne et puante. Une lourde odeur de crasse, d’urine, de sueur, de pieds, de tabac froid et de vinasse, celle de huit hommes entassés pendant des heures, sous le plafond bas du wagon, fenêtres fermées pour lutter contre le froid de ces premières nuits de mars. L’air qui passait par dessus les cloisons de bois séparant les compartiments charriait la même odeur, cette odeur de la chambrée, de la tente de bivouac, de tous les lieux clos où les hommes s’entassent.
Il soupira, leva le store, saisit, au milieu de la portière, la grosse lanière de cuir percée de trous, la décrocha du tenon qui la retenait, souleva la vitre et la laissa glisser dans son logement. La fumée de la locomotive s’engouffra dans le compartiment. Derrière lui, les injures fusèrent. Il referma la fenêtre en maugréant.
Le train traversait lentement une petite gare dont il eut du mal à lire le nom bizarre : Nogent-le-Rotrou. Il jeta un regard sur le quai. Le gaz brûlait encore dans les lanternes fixées au mur. Six Prussiens immobiles, l’arme à la bretelle, regardaient défiler les wagons.
- T’as vu Carrette ? Ils nous ont sorti la Landwehr. Pas bien frais les réservistes ! Quoque t’in dit ?
Parisien, Augustin Tavernier se moquait des patois et des gestes rustiques de ses compagnons. Il n’appelait personne par son prénom mais par son nom de famille ou son grade. Ses plaisanteries agaçaient, son cynisme choquait mais on lui pardonnait. Il avait du courage. A Loisy, il avait ramené Chipot, la jambe broyée par la mitraille, sous le feu de l’ennemi. Ça lui avait valu de passer 1 ère classe alors qu’il espérait les galons de caporal mais sa grande gueule ne plaisait guère aux chefs et c’est pour ça qu’il y avait toujours un peu de rancœur dans sa voix quand il citait les grades avec emphase. Son autre sujet d’amertume, c’était, lui un cocher de fiacre, de ne pas avoir été versé dans la cavalerie.
L’ennemi, sur ce quai, était l’image de leur défaite. Cette nuit, il ne sait où, ils s’étaient arrêtés longtemps. En écartant le store, Emile avait vu des sentinelles qui parcouraient le quai et, dans le bureau éclairé du chef de gare, un poste de garde. Comme s’ils étaient prisonniers.
Les soldats, pendant la nuit, avaient continué à taper dans les vivres. Il y avait des restes de pain, de viande ou de fromage qui traînaient par terre ou sur les sièges. Emile regarda les hommes autour de lui : dans la lumière grise du matin, des visages maigres, des traits tirés, des cicatrices et surtout des regards, éteints ou au contraire fiévreux, mais gardant tous quelque chose de l’horreur des charges, des corps à corps, des paniques, du froid, de la faim.
Il ferma les yeux, les rouvrit. Rien n’y faisait. Les images revenaient, toujours les mêmes.

La pluie et le froid de novembre... Les marches interminables dans les chemins boueux. Le régiment s’était formé à Tours, à la fin d’octobre, quand on avait constitué le 17 ème corps d’armée avec des troupes d’un peu partout, dont beaucoup de nouveaux mobilisés. On n’arrêtait pas de bouger, de Tours à Château-Renaud, à Vendôme, à Châteaudun. Pendant trois semaines on n’avait fait que marcher. Les bivouacs étaient des bourbiers, sans feux pour se réchauffer car on manquait de paille et de bois. Les chevaux s’abattaient, il fallait laisser dans les fermes des soldats malades qui ne pouvaient plus suivre. On signalait les Prussiens de tous les côtés mais on ne les voyait jamais, seulement les traces de leur passage, les ruines, les incendies, comme à Châteaudun.
Leur premier combat, les premiers morts, c’était à Yèvres, à la fin de novembre quand, en route vers Brou, ils avaient été cueillis par une canonnade nourrie des Bavarois. Les batteries françaises avaient contraint l’ennemi à la retraite. On l’avait poursuivi jusqu’au soir mais, au milieu de la nuit, sans qu’on sache pourquoi, l’ordre était arrivé de revenir sur les positions du matin, dans une retraite impromptue et désordonnée. Qui avait décidé ça ? Vingt heures de marche et de combat sous la pluie pour rien. Il avait fallu trois jours pour s’en remettre.
Loigny ! Une nuit de veille, le 1 er décembre, dans la neige épaisse durcie par le froid, sans feux de bivouac, pour ne pas donner l’alerte. Arrivés à Patay vers midi pour renforcer le 16 ème corps qui se battait depuis le matin, ils avaient été pris en écharpe avec toute la division du général de Flandre par les batteries allemandes qui avaient semé la panique dans leurs rangs. Le colonel de Sonis avait rassemblé huit cents hommes pour repartir à l’assaut sur Loigny. Trois compagnies du 45 ème en étaient, dont la leur. Il y avait à côté d’eux les zouaves pontificaux et les mobiles des Côtes du Nord. Une charge à la baïonnette en terrain découvert, sous la mitraille, sur plus de douze cents mètres, le colonel de Sonis blessé, la jambe fracassée par un éclat d’obus, le cheval de Charrette tué sous lui. Les premières maisons de Loigny avaient été prises mais à la tombée du jour il avait fallu se replier sur le château de Villepion, sous les assauts des Allemands qui venaient de recevoir deux bataillons de renfort. On tirait encore quand la nuit était tombée. Vers dix heures on avait quitté le château. A minuit on était de retour à Patay sur les positions du matin. Des morts et des morts, pour rien.
Il sentait sous ses pieds les prairies gelées, le sol trop dur pour y planter les tentes. Le village était déjà plein de troupes, ils avaient en vain cherché un toit, passé la nuit derrière des pans de mur ou dans des fossés. Le matin des hommes étaient morts, de froid et de fatigue. Ils étaient raidis par le gel, recroquevillés comme des fœtus et il avait fallu les enterrer comme ça et pas bien profond car on n’arrivait pas à creuser le sol.
Il entendait la fusillade de Cravant. Leur bataillon s’était porté au secours des troupes qui avaient pris pied dans les premières maisons du bourg. Leur colonne avait été balayée par un tir épouvantable. Il avait fallu laisser les morts sur le terrain.
Malgré la défaite l’armistice fin janvier avait été un soulagement. A Laval, ils avaient reçu des vêtements, des chaussures, ils avaient pu se reposer, se soigner mais sur les quatre mille hommes que comptait le régiment, il n’en restait que douze cents, ceux qui sont là aujourd’hui dans les trains qui roulent vers Paris. Pas étonnant qu’ils aient, dans le petit matin, ces gueules qui font peur.

Emile se sentait la tête lourde, les traits tendus. La cicatrice tracée sur sa joue droite par la balle qui l’avait frôlé aux Roches lui faisait mal.
Blanchot, qui dormait encore, effondré sur la banquette en face de lui, était tout pâle, un gosse malade. Il avait transpiré. Ses cheveux blonds se plaquaient sur son front moite. Sa fossette, sur son menton, s’était creusée en un sillon profond. Il dormait les yeux ouverts et ça faisait peur. On aurait dit qu’il voyait des choses terribles, qu’il était seul à voir et qu’il ne dirait pas.
Le sergent Pierre Bourgeois remuait à son tour, promenait sur le compartiment un regard perdu, son pli amer au coin des lèvres. Il acheva de le réveiller en lui secouant les genoux et lui offrit de partager ce qui lui restait, un fond de vin dans le bidon, un quignon de pain et du fromage.
Une bouteille d’eau de vie circula. Chacun prit sa rasade. Les corps se redressèrent.
- Qu’est-ce qu’on va y faire à Paris, vous le savez vous ?
C’était Roque, le jeune conscrit, qui s’inquiétait.
Ils avaient tous leur idée là-dessus.
Rocheau, n’en démordait pas : Thiers allait rouler les Prussiens dans la farine. Il ramenait les troupes à Paris sous le prétexte de rétablir l’ordre mais c’était pour reprendre le combat. Il y avait trois cent mille gardes nationaux avec leurs fusils et leurs canons dans la capitale. Autour de Paris, les Allemands ne tenaient plus que les forts de l’Est et du Nord. On n’en ferait qu’une bouchée.
Rocheau disait tout ça d’une voix calme, dans son doux parler tourangeau, avec un air plein de mystère. Il hochait sa tête hâlée et croisait ses bras noueux de tonnelier sur sa large poitrine.
Tavernier ricana. Rocheau n’avait rien compris. Thiers avait laissé les Prussiens défiler dans Paris. Il avait fait voter la paix. Il voulait ramener l’Empereur ou le Roi. Le peuple, lui, c’est aux riches qu’il en veut, à ceux qui se sont rempli la panse pendant le siège. Et ça finira dans le sang, croyez moi.
Non, disait Vincent Loubet. L’armée dans Paris, ça allait calmer les esprits. L’ordre serait vite rétabli.
Le sergent Bourgeois avait fermé les yeux mais Emile savait qu’il ne dormait pas. Un tic agitait parfois ses lèvres serrées.
- Les ouvriers, s’ils se révoltent, ils vont tous se faire massacrer comme en 48.
C’était la voix posée de Strub, « le prof ». On l’appelait comme ça parce que, dans le civil, il était instituteur dans une école religieuse quelque part en Alsace. Dispensé de servir par son état, il s’était engagé dès septembre 70, pour la durée de la guerre. On l’appelait aussi « le vieux » parce qu’il avait trente ans et qu’il faisait plus avec ses cheveux déjà gris, ses rides au front et son dos un peu voûté. Il était veuf, sans enfant. Il ne disait jamais rien au début des discussions. Il écoutait en hochant la tête et en tirant sur son brûle-gueule en bruyère puis il intervenait, à son heure, d’un air solennel, en choisissant ses mots.
- En tout cas faut pas compter sur moi pour leur tirer dessus, lança Blanchot, qui s’arrêta aussitôt, comme effrayé par ce qu’il avait dit.
Il y eut un moment de silence.
Le soleil qui venait d’entrer dans le compartiment dissipa la gêne. Le train roulait lentement au milieu des champs où traînaient encore quelques légers bancs de brume. La voie longeait des villages, les surplombait parfois et alors on voyait bien les maisons et les rues. Des cloches sonnaient. Des femmes se hâtaient vers l’église et les soldats les suivaient des yeux. Il y avait aussi des Prussiens en faction, sortant des maisons, tirant des chariots, menant des chevaux à l’abreuvoir. Tout près, sur le seuil d’une maisonnette blanche avec un grand toit très pentu, un uhlan, coiffé de son bonnet de police, en manches de chemise, les bretelles pendant sur son pantalon noir, fumait tranquillement sa longue pipe - on la voyait bien avec son fourneau en porcelaine et son couvercle - en regardant passer le train. Le regard des hommes s’était durci. Emile savait ce qu’ils pensaient. Chacun ruminait sa colère de voir l’ennemi installé là comme chez lui.
Sous la lumière maintenant plus vive, la misère des uniformes le frappa. A Laval, pendant les semaines qui avaient suivi l’armistice, le colonel Prudhomme avait fait l’impossible pour rhabiller les hommes mais avec des vestes, des pantalons, des capotes de récupération, pas beaucoup de tenues neuves. Certains, comme Vincent, en avaient pris soin et leur allure était à peu près correcte. Mais ils avaient eu beau faire, le rouge des pantalons était passé, le bleu des vestes et des capotes avait des tons pisseux. Le colonel avait aussi tenté de remettre de l’ordre et de restaurer la discipline mais le mal était fait. La troupe ne croyait plus à ses chefs. Les vains efforts pour délivrer Paris avaient brisé le moral. Si maintenant il fallait marcher contre des civils, des compatriotes, qu’est-ce qui se passerait ?
Le train s’arrêtait. C’était Chartres. Des quais déserts. Un cheminot agitait son drapeau. Il était flanqué d’un officier bavarois, raide comme un piquet. Le convoi repartit presque aussitôt. Le train roulait sans à-coups, les hommes somnolaient. Le soleil chauffait le compartiment. C’était vraiment une très belle journée.
A Versailles, le quai était plein d’Allemands. Des soldats en armes inspectèrent le train, un employé de la gare avec eux. Ils ne montaient pas mais jetaient un regard soupçonneux dans les compartiments puis claquaient les portières avec une morgue qui faisait grincer les dents. D’autres se penchaient, regardaient entre les roues. Il y eut de longs palabres puis des ordres hurlés, qui résonnaient sous la voûte. Dans le compartiment plus personne ne parlait. On repartit.
En approchant de Paris, le train ralentit, comme une bête essoufflée ou peureuse et qui flaire le danger. Les hommes se penchèrent à la portière, cherchant des traces du siège. Ils se montraient les forts, qui paraissaient déserts. Personne ne connaissait Paris, sauf Tavernier. Il s’érigea en guide, leur montra le Mont Valérien puis partit dans ses souvenirs.
- Je suis né rue Ramponneau. J’y ai toujours vécu. Mais à Paris, je connais tous les quartiers. Forcément, avec mon métier. Et puis, j’ai une tante à la Butte aux Cailles, un frère installé à Montmartre, que j’allais voir presque tous les dimanches. On faisait des virées, tous les deux, dans les cabarets, chez les filles. Avant que je connaisse Jeanne. C’est ma petite, une lingère de Belleville. Elle va en avoir une belle surprise de me revoir. Mon frère, il aimait bien se bagarrer. Alors, des fois, on se payait une bonne frottée, avec les Belges surtout.
Il eut un grand rire heureux avec un regard appuyé vers Emile qui ne broncha pas. Tavernier le savait bien qu’il n’était pas belge. Il était né à Roubaix et son père était français. Carrette, un nom du coin. Sa mère, oui, elle, était flamande. Une Van Goethem. Ça ne trompe pas. Les quolibets sur les Belges, il était habitué. Il s’était engagé dans l’armée française pour la durée de la guerre. Ça devrait lui suffire à Tavernier, non ? Il était aussi bon français et aussi bon soldat que lui. Mais ses plaisanteries, il y avait longtemps qu’elles ne le touchaient plus.
A droite et à gauche défilaient des entrepôt, des usines, des terrains vagues avec de la boue et de grandes flaques d’eau qui brillaient au soleil.
- Les fortifs, annonça Tavernier.
C’était vraiment la ville maintenant, des maisons grises, hautes, enchevêtrées. Ce qui frappait surtout Emile, c’était d’entrer dans l’intimité des rues, de rouler presque à côté des passants et parfois à hauteur des fenêtres et de découvrir des cuisines, des chambres, où des gens s’agitaient, toute une vie bruissante. Il aimait bien ça, cette ville immense, qui s’ouvrait comme si elle voulait se présenter, l’accueillir. Il y sentait des promesses et il ne savait pas lesquelles.
Pierre Bourgeois semblait mal à l’aise. Il courbait le dos et jetait sur les rues, les maisons, des regards furtifs, comme s’il avait peur. Vincent grommelait dans son coin qu’avec les Parisiens c’était toujours pareil, des feignants, des agités qui voulaient faire la leçon à la France entière et que ça finissait toujours mal.
Le train plongea dans un tunnel, sortit entre deux hauts murs de briques sales, passa sous des ponts, des passerelles en fer et, dans un dernier halètement, s’arrêta en gare. Tavernier lança avec emphase :
- La gare Saint-Lazare, Messieurs. Ici, vous êtes chez moi.

3
L’arrivée à Paris.
Le dimanche 5 mars 1871

C’était vrai. Il était chez lui, Tavernier. A peine sorti de la gare, Vincent Loubet l’avait vu profiter du désordre pour quitter les rangs et se ruer vers les fiacres qui attendaient les voyageurs dans la cour. On le voyait discuter avec les cochers. Ils s’envoyaient de larges bourrades dans le dos. On entendait leurs rires. Le caporal avait bien envie d’aller le rechercher pour le faire rentrer dans les rangs mais il n’osait pas. Tavernier n’obéirait pas, les copains seraient de son côté et le sergent, qui avait sa tête des mauvais jours, ne viendrait pas à son aide. C’était une telle pagaille ! Dès la descente des escaliers, l’ordre par sections et par compagnies, constitué à grand mal sur le quai, avait commencé à se défaire. Les soldats s’étaient arrêtés pour regarder le spectacle de la cour : les voyageurs qui se hâtaient, les fiacres qui déchargeaient leurs clients, les charrettes de bagages, le gros omnibus à impériale arrêté en bas des marches. Le claquement des sabots des chevaux sur les pavés sonores, le bruit sourd des malles et des caisses qu’on jetait à terre, le roulement des voitures, les cris des voyageurs et des porteurs montaient vers eux comme une vague d’assaut. Perdus, mal à l’aise, les mains crispées sur leur fusil, ils se bousculaient, gênés par leur harnachement. Très vite les passants s’étaient approchés d’eux et les rangs s’étaient disloqués. Dans la rue d’Amsterdam, les sous-officiers avaient essayé d’aligner les soldats le long du trottoir mais la foule les pressait de partout. Ils avaient débordé sur la chaussée, bloquant les voitures. Les jurons des charretiers et des cochers leur pleuvaient dessus. Autour d’eux les sous-officiers hurlaient des ordres inutiles.
Une foule qui n’avait rien d’hostile pourtant. Des ouvriers et des artisans endimanchés qui les regardaient avec curiosité, des femmes à leur bras qui avaient une lueur de pitié dans les yeux, quelques bourgeois qui semblaient les jauger, les juger. Les questions fusaient, sur leurs combats de cet hiver, les morts, les prisonniers, sur les Prussiens aussi. C’était vrai ce qu’on disait ? Qu’ils volaient tout dans les villages, qu’ils massacraient les gens ? Des questions plus perfides aussi. Et eux ? Pourquoi n’avaient-ils pas délivré Paris ? C’était en décembre qu’on les attendait. Maintenant, que venaient-ils faire ? Il y avait des soldats qui ne répondaient pas, qui détournaient la tête et d’autres qui péroraient, des fiers-à-bras qui en rajoutaient, sans vergogne. Comme Rocheau. Les Allemands chargeaient, en rangs si serrés, disait-il, que leurs morts restaient debout, sans avoir la place de tomber quand nos mitrailleuses tiraient dans le tas.
- Tais-toi, hurla Vincent.
Il avait honte de leur tenue, de la poussière qui les couvrait, de leurs visages noircis. Il avait hâte de voir arriver les deux trains qui suivaient, avec le dernier bataillon du régiment et le 46 ème .
Il était près de deux heures quand ils furent tous regroupés et prêts à partir. Tavernier avait rejoint les rangs, le souffle court, l’haleine vineuse. A Paris, avait-il dit, il y a tant de choses à voir que les gens se fatiguent vite d’un spectacle et filent en voir un autre. Il avait raison. Les badauds, au bout d’un moment, s’étaient éloignés. Les officiers avaient, de leurs chevaux, écarté sans ménagement ceux qui s’attardaient et les compagnies avaient pu reformer les rangs, se mettre en ordre de défilé et quitter les abords de la gare, musique en tête.
- On cantonne au Palais de l’Industrie, confia Tavernier tout fier. Sur les Champs-Elysées. Vous allez voir ça !
A marcher au pas dans la vaste perspective de la place de la Concorde, Vincent retrouva son calme. Quelques instants plus tard, quand ils firent halte, il contempla avec satisfaction l’énorme bâtiment qui se dressait devant eux. Il lui trouvait quelque chose de rassurant, comme une forteresse imprenable qui allait le mettre à l’abri des périls.
C’était une haute bâtisse de trois étages aux pierres rosies par le soleil de l’après-midi, surmontée d’une double verrière, l’une haute et longue au centre et l’autre, plus basse, qui la bordait sur les quatre côtés. La façade, ouverte en son milieu par une porte monumentale flanquée de deux pavillons, surmontée d’une frise et de statues, était percée de plusieurs centaines de fenêtres. Les vitres du bas étaient passées au blanc d’Espagne. Aux quatre coins, d’autres pavillons renforçaient le caractère imposant du bâtiment. Le terrain tout autour était parsemé de bosquets ; un filet d’eau coulait dans un bassin bordé d’une petite haie et de quelques arbustes. Des fagots et des ballots de paille étaient amassés sur le côté gauche du bâtiment, vers la place de la Concorde.

Plus tard, quand ils eurent formé les faisceaux, déposé les sacs, préparé les feux de bivouac, étendu la paille dans la vaste nef du palais, ils ressortirent et s’alignèrent le long des Champs-Elysées pour admirer ce que Tavernier leur avait promis, le plus beau spectacle du monde : la lumière du soir sur le Louvre et l’obélisque, le soleil déclinant sous l’Arc de triomphe et le flot des voitures sur l’avenue.
A nouveau les passants venaient vers eux, par petits groupes, pour parler. Dans ce palais il y avait eu une ambulance pendant le siège et, il y a trois jours à peine, les Prussiens avaient défilé devant et ils avaient cantonné à leur place. Ils n’étaient pas restés longtemps mais ils avaient laissé le Palais dans un état ! Des saletés partout. C’étaient les moblots qui avaient tout nettoyé. Et des dégâts ! Des carreaux cassés, les meubles aussi ...
- Sans compter ceux qu’ils ont emportés.
L’homme qui parlait était vêtu d’une sorte d’uniforme bleu grisâtre avec des filets dorés au bord des manches et le long du pantalons.
- Moi, je peux vous en raconter. Je suis gardien, ici. Enfin, gardien ! On ne garde plus grand chose avec ce qui se passe maintenant. Pour vous dire, les Prussiens, ils nous ont même pris les deux belles horloges de l’entrée. Il paraît que les horloges, c’est leur marotte. Faut croire qu’ils n’en ont pas chez eux. Pas même respecter les biens ! Un palais comme ça ! Fallait voir quand il y avait des expositions, avec toutes ces belles choses, les statues, les tableaux et tout plein de monde, de tous les pays, comme en 55.
Il se calma un peu, ajouta :
- Ça fait quand même plaisir de voir des soldats français à leur place.
A côté de lui, un homme de haute taille, vêtu d’un bourgeron noir, avec des cheveux drus et une grande barbe grisonnante, le toisa d’un air de mépris, haussa les épaules et, quand il se retourna, Vincent croisa son regard dur. Pierre Bourgeois avait tressailli et le fixait, comme pétrifié.

De gros nuages cachaient le soleil. Le vent se levait. Il faisait froid soudain. Vincent s’éloigna vers la place de la Concorde. Près d’un bassin le vent malmenait une maigre rangée d’arbustes où pointaient timidement des bourgeons jaune pâle au milieu des branches encore dégarnies de feuilles. Le printemps déjà ... Plus loin, de jeunes soldats s’escrimaient avec des cris et des rires à arrimer la toile d’une grosse tente ronde de la compagnie qui, sous le vent, se refusait, se rabattait sur eux et les enveloppait. D’un seul coup, sans que Vincent ait rien senti venir, une bourrasque gifla les arbres et les hommes d’une volée de pluie mêlée de grêle. Les soldats s’abritèrent sous la toile comme ils purent. Ils ne riaient plus. La ville grondait autour d’eux. Ils semblaient, accrochés à leur voile, de pauvres marins ballottés par la tempête.

4
La diane
Le lundi 6 mars 1871

Pierre Bourgeois se réveilla bien avant que sonne la diane. Hier soir, pressé de dormir, il avait bourré à la hâte son sac de campement. La paille mal étalée avait fait des bosses, une maladresse de conscrit qui lui valait d’être réveillé avant l’heure et d’avoir le dos meurtri. Sa tête était calée contre son havresac. Il n’avait retiré que ses chaussures, ses guêtres et sa tunique, qu’il avait posée sur la couverture qui l’enveloppait. Il ne faisait pas froid, pourtant les portes devaient être ouvertes car un courant d’air frais, qui sentait la paille, la poussière et l’odeur sauvage des chevaux logés dans les stalles, balayait la vaste halle où les douze cents hommes du régiment étaient couchés. Vincent, hier soir, l’avait mesurée de ses pas : près de deux cents mètres de long sur cinquante de large. On y tenait à l’aise, d’autant que le 46 ème s’était installé dans les galeries circulaires.
C’était la nuit encore mais, au-dessus de lui, la verrière en vitre dépolie s’éclairait d’une lumière blanchâtre. Au sol on ne voyait pas les hommes mais on les entendait, des ronflements, des toux, des raclements, des soupirs qui se fondaient en un souffle puissant qui semblait émaner d’un seul corps.
Une image obsédait Pierre et l’empêchait de se rendormir, celle de l’homme en bourgeron noir aperçu hier sur l’esplanade. Son regard surtout, violent, désespéré qui lui rappelait un autre regard. Comme si tout allait recommencer, comme au Creusot, chez Schneider, en avril 70. Ce serait pire peut-être...

Ils étaient arrivés de Lyon, par le train, dans la dernière semaine de mars, deux régiments, le 11 ème et le 46 ème , où il était alors depuis son engagement en 67, plus un bataillon de chasseurs à pied. Ils avaient défilé en ville, musique en tête. La foule les regardait passer, pas hostile mais figée, silencieuse. On empêchait les gamins de courir à côté d’eux. Le lendemain, quand ils avaient pris place autour des puits, pour protéger l’entrée des ouvriers qui voulaient descendre à la mine, les grévistes les entouraient. Ils n’étaient pas menaçants, ils semblaient les défier. Ça avait duré plusieurs jours. Il faisait froid. Les soldats campaient dans l’usine, couchant la nuit dans les hangars, se chauffant le jour comme ils pouvaient aux feux de bivouac, gardant l’entrée des puits. Le dernier jour de mars, aux Moineaux, les femmes étaient venues pour empêcher la descente des ouvriers qui voulaient travailler. Les gendarmes les avaient dispersées. Le lendemain, elles étaient encore là, avec leurs hommes. Il y avait même des enfants. On avait appelé les soldats pour assurer l’ordre. Il était caporal à l’époque, au premier rang, avec une escouade sous ses ordres. Devant lui, il y avait ce grand gaillard en blouse noire, avec son chapeau rond de mineur, qui le fixait droit dans les yeux. Son regard avait un éclat froid de fureur déterminée et de désespoir, celui de ceux qui n’ont plus rien à perdre, comme l’homme en noir hier. Il semblait dire : « Tirez, si vous l’osez. » Il y avait un grand silence tendu. Le capitaine leur avait donné l’ordre de croiser les baïonnettes et d’avancer. Les soldats avaient hésité.
Qu’est-ce qui l’avait pris alors ? C’était comme si la colère et la désespérance de l’homme étaient entrées en lui, comme si elles avaient soudain été les siennes. L’homme serrait les poings, il a serré les siens sur son fusil et, dans un geste qu’il n’avait pas voulu mais qu’il fallait qu’il fasse, il a posé la crosse à terre. Elle a fait un bruit mat sur le sol. Les hommes de son escouade l’ont regardé et, comme lui, ils ont baissé leur fusil. À côté d’eux, les soldats qui avaient commencé à avancer se sont arrêtés, retenant leur souffle. Dans la foule des grévistes, il y a eu un frémissement. Le capitaine a répété son ordre. Il s’est rapproché. Il hurlait. Les hommes ont obéi. Lui, c’était comme s’il se réveillait, il a relevé son fusil et, comme les autres, il a croisé la baïonnette. Ils ont fait un pas en avant, un deuxième... Les grévistes ont reculé. Tout s’est passé très vite mais, pour son geste, un geste qu’il n’avait même pas mené jusqu’au bout, il s’est retrouvé en conseil de guerre à Lyon, avec toute l’escouade. Bien sûr, la peine la plus lourde, ça a été pour lui. Six mois de prison à Montpellier pour rébellion.
Il n’en avait fait que cinq parce qu’on avait besoin de soldats sur la Loire, en octobre. Un moment d’égarement, un coup de sang, a dit le lieutenant qui lui servait d’avocat. Ce n’était pas vrai. C’était une colère froide. Parce qu’il ne pouvait pas supporter ça, les baïonnettes brandies, les armes prêtes à tirer, sur des hommes désarmés, des femmes et des enfants, et ce regard de désespoir. Ici que va-t-il se passer ? Hier soir, Hanrion, le général qui a remplacé Béhic à la tête de la brigade à leur arrivée à Paris, l’a dit. Si la révolution éclate, il faudra faire son devoir. Quel devoir ? Tirer sur la foule ? Lui, que fera-t-il cette fois ?
Il ne se rendormirait plus. Il voyait peu à peu la verrière s’éclairer, les fermes d’acier de la charpente se profiler en noir au-dessus de sa tête, une lumière pâle entrer peu à peu dans la vaste nef, découvrant la galerie qui courait à mi-hauteur des murs, les fines colonnes de fonte qui la supportaient et, surmontant la porte à sa gauche, un vitrail qu’il n’avait pas remarqué. Une femme, les bras tendus, accueillait un groupe de personnages colorés qui s’avançait vers elle. Puis la lumière atteignit le sol et révéla les longues lignées d’hommes allongés. Pierre se dressa à demi. Presque tous dormaient encore. Curieux, alors que le jour approchait, il n’y avait plus de bruit, les hommes étaient calmes, immobiles, apaisés. C’est pareil à la campagne, quand le soleil va se lever, il y a un grand silence juste avant l’aube. Mais ici ce calme avait quelque chose d’inquiétant. Dans cette faible lumière on croyait voir un champ de morts.
Pierre croisa le regard d’Emile qui se réveillait et qui regardait autour de lui, l’air un peu ahuri. Il se laissa retomber sur sa paillasse.

Quand il avait ouvert les yeux Emile Carrette n’avait pas réalisé tout de suite où il était. Il avait un peu trop bu hier soir avec ceux qui allaient être libérés. On avait dit que ce serait le 11 mars pour ceux qui s’étaient engagés pour la durée de la guerre. Dans cinq jours. Peut-être. Allez savoir maintenant. D’ailleurs il n’était pas sûr qu’il pourrait partir tout de suite pour Roubaix. Pas assez de trains, paraît-il. Les Allemands bougeaient leurs troupes, les prisonniers allaient rentrer et il y avait encore des régiments qui montaient sur Paris. Bah ! Il n’était pas si pressé. Ce retour lui faisait peur. Huit mois qu’il était dans l’armée. Il s’était engagé en août 1870 parce qu’il voulait sincèrement défendre le pays qui était le sien, par haine des Prussiens, par honte des premières défaites mais aussi parce qu’il en avait assez de son métier d’ouvrier teinturier à Roubaix, de l’usine, de l’odeur, de la saleté, des longues journées sans joie. Retrouver tout cela et son taudis dans les courées de l’Epeule, remplies de Belges qui restent entre eux, où il n’a pas d’amis, malgré sa mère flamande, ça lui faisait peur. Il y avait aussi son père, le journalier, avec qui il ne s’entendait pas bien. Il n’avait même pas de promise au pays.
Il pourrait se rengager. La guerre ne lui fait pas peur. A Josnes, quand il a ramené Lévy, blessé au bras, qu’il a fallu amputer mais qui serait mort si on l’avait abandonné, il n’a pas eu peur. Il a eu de la chance ce jour-là et dans tous les combats, à Loigny, à Patay, au Mans. Cette balle qui lui a effleuré la joue, à quelques millimètres près, elle le tuait. Il y croit à sa chance. Elle continuera à le protéger. Et puis il y a les amis, Pierre et Vincent, avec qui il a fait toute la campagne. Pierre n’a pas fini son temps et Vincent va peut-être se rengager. Avec eux et quelques autres, il se sent bien. Mais lui, il n’est pas comme Vincent, il n’aime pas l’armée, les corvées, les ordres à tout bout de champ, les officiers, leur morgue, les petits chefs qui lui rappellent les contremaîtres de l’usine. Alors ? Rester à Paris peut-être. On doit trouver facilement du travail, même de teinturier. Ou changer de métier, pourquoi pas ? Se loger. Il faudra qu’il en parle à Tavernier.
La diane qui sonnait le fit sursauter.

Elle les réveillait tous. Les deux clairons du 45 ème et du 46 ème s’étaient donné le mot pour la sonner ensemble, placés aux deux portes opposées du bâtiment. Mais ils ne se voyaient pas ; il avait bien fallu que l’un des deux démarre et l’autre avait du mal à le suivre. Avec en plus l’écho résonnant dans la nef, on avait du mal à reconnaître la sonnerie du réveil mais personne n’aurait pu résister au vacarme que déclenchaient les deux lascars. Des oiseaux affolés volaient dans tous les sens sous la verrière. Au sol les hommes s’ébrouaient, se dressaient.
Vincent Loubet se sentait reposé. Il se leva et sortit. Un léger brouillard couvrait l’esplanade qui entourait le Palais de l’Industrie, les bosquets, les haies. L’herbe rase, piétinée, était humide de rosée. Les Champs-Elysées, où l’on devinait des kiosques, des baraques, des fontaines, étaient déserts. Il regarda autour de lui, avec satisfaction, la machine militaire déjà en marche. La corvée du matin avait allumé les feux sous les grandes marmites où chaque section allait venir chercher son eau chaude pour le café. Il respirait avec plaisir la fumée qui se mêlait à l’air humide du matin. Des soldats se lavaient autour des grands baquets d’eau froide installés en retrait, vers la Seine. D’autres avaient repéré les fontaines du rond point des Champs-Elysées et couraient s’y asperger, le torse nu. Pierre s’approchait, avec Emile et Tavernier.
Un gros fiacre noir, tiré par deux chevaux bais, sortit du brouillard et traversa l’avenue, à vive allure. Il était lourdement chargé : deux malles énormes sur le toit, une autre sanglée à l’arrière. On devinait des silhouettes derrière les vitres.
Tavernier s’esclaffa :
- Des francs-fileurs ! Direction la gare de l’Ouest. Les bourgeois, quand ce ne sont plus les Prussiens qui leur font peur, c’est le peuple. A moins que ce ne soit nous. C’est fragile les bourgeois, ça craint la bagarre.
Vincent n’aimait pas beaucoup quand Tavernier parlait comme ça. On ne savait jamais trop ce qu’il pensait d’ailleurs. Tout à l’heure il pouvait aussi bien s’attaquer aux ouvriers qui ne font que se plaindre au lieu de travailler ou aux bouseux de paysans qui ne connaissent que le cul de leurs vaches. Il se demandait si, au fond, ce n’était pas un anarchiste.
Peut-être parce que Tavernier avait parlé de bourgeois, Vincent se mit à penser à la vie qui l’attendait, dans quelques jours, quand il serait libéré. Il va reprendre son travail aux écritures, dans le grand bazar que tient son oncle, à Beauvais, rue des Jacobins. Il y a Louise aussi avec qui on a parlé un peu mariage. Une vie droite et simple, comme on les aime dans sa famille protestante de Lozère. Il est né à Mende, qu’il n’a quittée que sur les instances de son oncle, à la mort de son père, l’oncle qui a fait une belle colère quand il s’est engagé dans l’armée en septembre. Mais l’Empire venait de s’effondrer. Dans sa famille en Lozère on est républicain et c’est pour la République qu’il voulait se battre. Longtemps il a cru à la victoire sur les Prussiens. Maintenant que c’est fini il est temps de rentrer.
Mais pourquoi cette vie tranquille qui lui plaisait lui paraît-elle si grise maintenant ? Parce qu’il a connu la guerre ? Peut-être. Mais il n’aime pas la guerre, elle est cruelle, brutale, confuse. Et celle qu’il a connue était si mal conduite. Il est content que la paix soit arrivée puisque la victoire était impossible.
S’il aime l’armée, c’est pour l’ordre, quand ça tourne rond, quand chacun sait ce qu’il a à faire et le fait, comme chez les artilleurs en batterie, aux gestes calmes, réglés, précis, qu’il admirait sur la Loire, ou partout, quand il y a des chefs, comme à Laval avec le colonel Prud’homme, et des consignes claires.
Il pourrait se rengager. Sergent fourrier, c’est cela qui lui plairait, puis major. Il en est capable. Mais ce sera encore une grande colère de l’oncle. Et Louise ? Il faut se décider vite. Dans quelques jours. A moins que la révolte n’éclate à Paris et qu’on les garde. Mais avec tous ces soldats qui arrivent, personne n’osera bouger.
Blanchard, Roque, Strub, Rocheau les avaient rejoints. Comme ils se dirigeaient ensemble vers les feux de bivouac, un autre fiacre bardé de valises sortit du brouillard et s’engagea dans le rond point.
CHAPITRE 2
La croisée des chemins
A Paris, dans la première quinzaine de mars, la tension monte. Elle est exacerbée, après les privations du siège et l’humiliation de la capitulation, par les mesures impopulaires prises par le gouvernement et sa volonté affichée de reprendre les canons de la garde nationale. Le chaos règne dans l’armée. Rien n’est prêt pour accueillir les troupes de province. Les soldats libérables errent désœuvrés dans la ville. La discipline se relâche.

5
L’accident
Le jeudi 9 mars 1871

- Eh bien, merde alors !
Le détachement, remontant le boulevard Saint-Michel, avait franchi la grille en face de la rue Soufflot et s’était avancé dans le jardin jusqu’à la terrasse qui dominait le grand bassin octogonal. Le capitaine Langlois s’était arrêté. Fletcher, qui le suivait, avait d’un geste immobilisé les hommes. A dix pas derrière, le juron du capitaine avait fait sursauter Emile Carrette.

Le Palais du Luxembourg se dressait sur leur droite. Dételées, une dizaine de voitures d’ambulances, une croix rouge peinte sur le côté, étaient alignées devant le bâtiment. Le parterre, autour du bassin, était couvert de tentes, les grandes tentes marabout à un mât de l’infanterie. Elles se touchaient presque, dans un moutonnement de toiles beiges agitées par le vent. Dans les étroits passages qui les séparaient et que la pluie de ces derniers jours avait rendus boueux, des soldats pataugeaient et semblaient errer sans but. Sur leur gauche partait une avenue bordée de tentes d’escouade et encombrée de chariots, de fourgons, de chevaux attachés aux arbres. On distinguait au loin un alignement de canons et, plus loin encore, une longue file de baraques en bois. Dans les quelques espaces libres entre les tentes, sur la paille étendue que la pluie avait détrempée, des soldats étaient assis ou allongés, quasiment dans la boue. Des feux étaient allumés et le vent rabattait leur fumée vers le sol. Les arbustes étaient perdus dans l’amas de toile. On ne voyait émerger que les bouts déchirés de leurs branches. Dans le bassin central, des hommes lavaient leur linge. Des chemises s’étalaient sur les balustrades de pierre en haut des talus ou pendaient sur des ficelles tendues entre les statues.
- Vous pouvez me dire où on va cantonner dans ce foutoir ? Il en a de bonnes le colonel !
Ce qui l’avait foutu en rogne, le capitaine, Emile en était sûr, c’était la marche dans Paris ce matin. Après trois jours à traîner sans rien faire au Palais de l’Industrie, Prudhomme avait expédié Langlois au Luxembourg avec une de ses sections du génie et une trentaine d’hommes de la compagnie pour reconnaître et préparer le terrain avant le déménagement complet du 45 ème . On allait, paraît-il, se regrouper sur la rive gauche avec les régiments qui arrivaient du Nord et de la Loire. Le détachement avait traversé un bon bout de Paris. Les rues étaient pleines de badauds qui flânaient, de soldats sans armes, seuls ou par petits groupes, qui se baladaient, mains dans les poches. Et on n’avait rien perdu de leurs plaisanteries et de leurs commentaires, de ce mélange d’aigreur et de pitié qui faisait mal : « Eh, vous avez raté les Prussiens ! Fallait venir il y a trois jours! - Je t’avais bien dit qu’elle finirait par venir nous libérer l’Armée de la Loire - Les pauvres ! Ils ont dû en baver ! » Et bien d’autres. Sûr que ça n’avait pas dû plaire au capitaine.
Et maintenant ce merdier !
- Fletcher, allez voir qui commande ici et ce qu’on peut faire.
Fletcher s’éloigna dans l’allée.

Il revint au bout d’une demi-heure chercher Langlois. Ça ne devait pas se passer tout seul. Ils repartirent tous les deux à l’état-major et il fallut attendre encore avant qu’ils en sortent avec un bout de plan tout griffonné qui leur indiquait où ils allaient pouvoir s’installer. C’était un carré pelé en bordure de la rue de Médicis, de quoi planter tout juste cinq ou six grandes tentes, mais les troupes démobilisées allaient, paraît-il, faire de la place dans quelques jours. Le capitaine n’avait pas décoléré.
Langlois, c’est une peau de vache. Des yeux noirs et perçants dans un visage émacié, une petite moustache brune, le cheveu rare. Petit, il glisse, dit-on, des semelles dans ses bottes pour se grandir. Il est célèbre pour ses colères imprévisibles. De drôles d’histoires courent sur lui, qu’on raconte sous le manteau, d’un soldat qu’il aurait tué d’un coup de pistolet parce qu’il lui manquait de respect, d’une section qu’il aurait laissé écraser sous les obus par entêtement, tout au début de la campagne du Rhin. Emile n’y croit pas beaucoup mais il le craint.
Pour l’heure Langlois voulait aller vite parce qu’il avait peur qu’on vienne lui disputer le terrain. Alors les ordres pleuvaient et les engueulades aussi parce que rien n’allait droit.
Avant de décharger le matériel, il avait fallu d’abord déloger des lignards du 115 ème qui avaient pris leurs aises et jouaient aux cartes sur le carré qu’on venait d’allouer au 45 ème . Après ça ils étaient restés les mains dans les poches à les regarder et pendant ce temps-là il y avait toujours des soldats d’autres régiments qui passaient et les gênaient dans leurs manœuvres.
Langlois avait fait nettoyer le terrain, damer le sol et creuser les trous pour élever les mâts. Mais ça n’allait pas assez vite à son goût. Deux fois déjà Pierre s’était fait injurier par le capitaine. Qu’est-ce qui leur avait foutu un sergent pareil ? Et cette escouade de feignants ? Pierre avait grimacé mais il n’avait rien dit. Les soldats avaient courbé le dos, en grognant.
Un premier emplacement avait été dégagé et un trou creusé. Rocheau et Tavernier y avaient placé le pied du mât d’une grande tente marabout, garni de sa toile et le poussaient pour le dresser. A l’extérieur les autres tiraient les cordes et le mât était presque droit quand Langlois arriva, furieux, bousculant Roque, le jeune conscrit, d’un coup d’épaule.
- Bougre d’imbécile ! Tu t’y prends comme une andouille !
Sous le choc, Roque trébucha et lâcha la corde. Le mât oscilla. Les autres tentèrent de le retenir mais, entraîné par les lourds plis de la toile, le poteau s’abattit sur les deux hommes qui le poussaient. Un cri. Les soldats se précipitèrent. Tavernier se relevait en jurant. Rocheau se tenait le front et vacillait. La blessure était à la tête et saignait abondamment. Tandis que Langlois continuait à invectiver Roque, Pierre appela Emile :
- Emmène-le à l’ambulance.
Il montrait la masse grise du palais qui émergeait des arbres.
Ils partirent tous les deux. Rocheau titubait, le bras passé sur l’épaule d’Emile qui marchait pesamment : deux ivrognes retour de foire.
Langlois n’avait pas eu un regard pour eux.

Emile sentait le bras gauche de Rocheau qui se crispait autour de son cou. Il le regarda ; son visage était livide. Deux petites rigoles de sang partaient de son front et descendaient le long des joues. Il était petit, Rocheau, mais trapu, lourd, noueux. On l’aurait dit fait du bois des tonneaux qu’il fabriquait avant la guerre dans sa Touraine natale. Ses pieds traînaient sur le sol et laissaient deux traces dans le sable de l’allée.
Près du palais, un soldat leur montra le chemin. Il fallait tourner autour du bâtiment, longer le jardin et entrer dans la cour. Elle était déserte. A droite une voûte s’ouvrait, donnant sur la rue. Deux portes, sur les côtés de la voûte, portaient des panneaux avec une croix rouge. Il prit celle de gauche, grimpa quelques marches, entra dans la première salle qu’il trouva. Rocheau pesait de plus en plus lourd à son bras.
Une forte odeur de camphre le saisit à la gorge. La pièce, haute et vaste, était éclairée par de grandes fenêtres. Deux rangées d’une vingtaine de lits s’alignaient le long des murs. Les plus proches étaient vides, certains garnis d’une mince paillasse, d’autres laissant voir les planches de bois nues. Plus loin, les lits étaient occupés et tout au fond, plusieurs hommes, debout, parlaient à voix basse. Il y avait un poêle au milieu de la pièce, qui semblait éteint. Il ne faisait pas chaud mais l’air était lourd et poisseux.
Emile déposa son fardeau sur la paillasse la plus proche, plus lourdement qu’il ne l’aurait voulu. Rocheau poussa un gémissement. Un des hommes s’approcha, un major. Il était coiffé d’un képi bizarre, écrasé, tordu, qui ressemblait à une casquette, avec une bande de couleur cramoisie garnie de deux galons dorés, une blouse blanche souillée de taches sombres, entrebâillée sur une chemise de flanelle et sur un pantalon rouge. Il ne portait ni barbe ni moustache ; son menton bleui lui donnait un air revêche. Emile esquissa un salut auquel le major ne prêta aucune attention.
- Qu’est-ce que tu m’amènes là ?
- Un blessé, major. Il a reçu un mât sur la tête. C’est grave ?
Le major se pencha sur Rocheau, écarta les cheveux, palpa le crâne, se tourna vers le groupe du fond qui s’affairait autour du lit.
- Au lieu de poser des questions, va donc me chercher la bassine là-bas et demande à l’infirmier la bouteille d’alcool phénique.
Emile prit la bassine sur une table, entre deux lits et se dirigea vers le fond de la salle d’où partaient des gémissements étouffés. Il s’arrêta, hésitant, près du groupe qui entourait le blessé, demanda l’alcool phénique.
Un homme saisit la bouteille sur une tablette et la lui tendit en se tournant à demi, découvrant aux yeux d’Emile un solide gaillard couché sur le dos, barbu, très brun avec une énorme tignasse. Il était nu. Son torse, ses bras, son ventre étaient couverts d’une toison épaisse de poils noirs et bouclés. Il n’avait plus de jambes. Les infirmiers étaient en train de retirer les bandes et la charpie qui entouraient ses moignons. Une odeur horrible se dégageait des plaies et des linges. L’homme s’était tu. Il serrait les poings et regardait au plafond, les yeux fixes. Emile saisit la bouteille et s’éloigna.
Le major redressa Rocheau. Il lui cala le dos sur une couverture pliée et entreprit de nettoyer la plaie avec un chiffon qu’il avait imbibé d’alcool. Le sang continuait à couler.
- La tête c’est tout ou rien. Là, c’est rien. Pas de fracture. Ça saigne beaucoup mais, tu vois, ni du nez ni des oreilles. C’est le cuir chevelu. Seulement il a pris un bon coup. Il va falloir le recoudre et faire attention à ce que ça ne s’infecte pas. On va le garder deux ou trois jours. Il boit ton copain ?
Emile toussota.
Le major brandit le chiffon sous son nez.
- L’alcool, à l’extérieur, ça nettoie. A l’intérieur, ça pourrit. Tu le vois lui, là-bas ?
Sans se retourner il avait fait un geste par-dessus son épaule vers le lit du fond :
- Sans alcool, il aurait pu s’en tirer. Mais c’est un vrai sac à vin. La gangrène s’y est mise. Il n’en a plus pour longtemps et pourtant c’était un colosse. Alors, un conseil. Ne bois pas.
Emile baissa la tête.
- En attendant, ton copain, il faut le panser. Passe-moi les bandes et retire-lui ses brodequins.
En s’affairant sur les lacets Emile regardait du coin de l’œil les gestes délicats du major qui soulevait légèrement la tête du blessé pour passer la bande, l’attachait adroitement puis dégrafait son col de chemise, lui nettoyait le cou et le haut de la poitrine. Son visage attentif avait perdu toute sa rudesse.
Rocheau fermait les yeux,. Il avait un air tranquille, presque un sourire.
D’un lit situé à quelques pas, s’éleva une toux, très faible puis une longue plainte sourde.
- Viens avec moi, tu vas me servir d’infirmier.
La tête de l’homme émergeait du drap sur lequel s’étalait sa large barbe noire.
- Tu as mal Joseph ? Je t’ai dit de ne pas tousser.
Le major souleva doucement le drap. Le torse du blessé était recouvert de bandes, largement tachées de sang séché, qui enveloppaient également l’épaule et le haut du bras gauche.
- On va te nettoyer.
A côté du lit il y avait une petite table, de la charpie, des bandes, des bouteilles.
- Soulève-le.
Emile prit l’homme sous les bras pour l’asseoir dans le lit. Le major commença à retirer les bandes en les passant au fur et à mesure à Emile. Le torse apparut. Le haut du dos était une énorme plaie qui se mit à saigner légèrement quand la dernière bande fut retirée ; l’épaule et le haut du bras étaient tuméfiés et entièrement violacés. Emile ferma les yeux. Le major commentait :
- De mieux en mieux. Plus d’infection devant, et derrière, ça s’arrange. Tu vas t’en tirer, Joseph.
Son ton était doux, presque joyeux.
Il continua, s’adressant maintenant à Emile :
- C’est un lignard du 105 ème . Il a pris une balle en décembre à Nogent. Elle est entrée par le dos, a traversé le sommet du poumon gauche et elle est ressortie par le haut du bras, du même côté. Il a saigné le pauvre et il a souffert le diable. Mais pas de gangrène, juste une petite infection qu’on a matée. Mais lui, il ne boit que de l’eau. Allez, on nettoie et on remballe.
Tandis qu’il s’occupait de Joseph, le major continuait à parler, du 105 ème et de ce mois de décembre à Nogent, sous les batteries allemandes quand notre fort avait cessé de tirer, quand il avait fallu subir les coups sans pouvoir les rendre, et du service de tranchée, un jour sur trois, sans abri, sans feu, en plein hiver, à colmater les brèches des maisons et des clôtures pour garder la ligne de défense, des sacs de terre à remplir et à charrier et des blessés qui arrivaient sans arrêt, des pieds et des mains gelés. A la fin, bien sûr, ça avait grogné dans les rangs.
Le blessé écoutait et approuvait de petits signes de tête.
Puis le major, soudain jovial, s’adressa à Emile :
- Avec ton accent, tu ne peux être que du Nord, toi. Mais de quel coin exactement ?
- De Roubaix.
- Moi, de Lille. Major Delpech.
Emile rectifia la position, mal à l’aise, son paquet de bandages sous le bras.
- Soldat Carrette, du 45 ème de marche.
Puis en bafouillant, parce qu’il avait peur de mécontenter le major :
- Il va falloir que j’y retourne ...
- On termine.
Quand le blessé fut à nouveau sanglé dans ses bandes, le major prit Emile par le bras.
- Puisque te voilà presque infirmier, accompagne-moi un moment. Il y en a pour deux minutes.
Cette familiarité, venant d’un officier, gênait Emile. Il n’osa pas refuser. Et puis il avait bien envie d’en voir plus.
Quand une demi-heure plus tard il quitta le major, il avait, sous sa conduite, traversé toutes les salles du rez-de-chaussée et leurs rangées de blessés. Il avait vu, au fond du bâtiment, la pièce réservée aux officiers où il n’y avait qu’un lieutenant du génie dont les deux bras étaient immobilisés dans un appareil compliqué fait de montants de bois, de cordages et de poulies. Il avait visité la pharmacie et, dans un couloir, il avait croisé, porté sur un brancard, un mort, recouvert d’un drap, sauf les pieds qui dépassaient, écartés en V, avec une étiquette accrochée à un orteil.
Le major avait continué à lui raconter le siège. Tous les blessés étaient là depuis des semaines, certains des mois. Un moment même, il avait fallu en mettre sous des tentes, dans la cour et on avait dressé les baraques qu’on voyait encore dans les allées de la Pépinière, vers l’observatoire. Décembre et janvier surtout avaient été durs. Emile se disait qu’il ne savait presque rien de ce siège, dont il croyait que ça avait été une sorte de guerre immobile, avec nos soldats terrés dans les forts, les civils souffrant de la faim en silence et les Allemands tout autour, attendant la reddition inéluctable. Il n’avait rien su des sorties meurtrières de Buzenval, du Bourget, des bombes qui écrasaient la ville et il se reprochait, en voyant tous ces blessés, d’avoir pensé que sur la Loire, ils avaient été les seuls à se battre. Il lui venait une envie de les aider, d’être à leurs côtés, non plus contre l’ennemi mais contre la souffrance.
- Reviens me voir quand tu veux, lui avait dit le major.
Il remonta lentement l’allée vers la rue de Médicis. Il entendit, dès les premiers pas, Langlois qui gueulait.

6
La belle plume
Le jeudi 9 mars 1871

C’était sa belle écriture qui avait attiré l’attention du capitaine. Un soir que Vincent Loubet écrivait à ses parents à Mende, Bourguignon s’était penché par-dessus son épaule :
- Fichtre, caporal. Vous vous débrouillez bien. Passez donc me voir demain matin, j’aurai du travail pour vous.
C’était à Laval, au casernement de Château-Gontier, au début de février. L’armistice venait d’être signé. L’armée de la Loire s’était établie sur la Mayenne. On passait son temps à remettre un peu d’ordre dans les compagnies bousculées par la retraite, à approvisionner les magasins en vêtements et en armes, à faire des inventaires et des états d’effectifs à n’en plus finir. Les gradés rédigeaient des rapports à l’Etat-major que le Ministère de la Guerre à Bordeaux harcelait de demandes. Toute cette paperasse, ça l’embêtait, le capitaine. Il écrivait comme un cochon et se trompait dans les chiffres. Il avait été tout heureux de passer ses brouillons à Vincent qui les recopiait en s’appliquant puis de lui confier les registres à remplir, les listes à compiler et à recopier. Vincent, ça lui avait épargné plus d’une corvée. Il avait appris ses lettres tout gosse avec le pasteur de Mende et son écriture il l’avait perfectionnée à Beauvais chez son oncle qui disait, le dos appuyé à son comptoir, les pouces passés dans les poches de son gilet et les doigts tambourinant sa bedaine naissante :
- Sourire au client et bien écrire, voilà les deux politesses de l’employé.
Il lui avait déchiré un jour tout un inventaire à cause d’une petite tache d’encre.

Aujourd’hui, sa belle plume, ça lui valait d’échapper à la corvée de montage des tentes sur le terrain que le 115 ème avait fini par leur abandonner et d’être bien au sec et au chaud dans ce bureau du Palais du Luxembourg à recopier les états du capitaine. Penché sur sa table il entendait Bourguignon qui, derrière lui, passait sa rogne sur Fletcher.
- Vous ne pouvez pas comprendre, lieutenant. Reçu à Saint-Cyr, au lieu de vous envoyer à l’école, Freycinet vous a jeté dans la guerre. Mais qu’est-ce que vous en avez connu ? Huit jours de combat, quinze jours de retraite et l’armistice. Maintenant vous allez retrouver le peloton, le manège, la manœuvre en campagne et les galons vous tomberont tout seuls sur les manches. Mais moi...
Il marchait à grands pas dans le bureau, s’arrêtant parfois pour ponctuer d’un geste nerveux son discours. Debout, appuyé au mur, Fletcher le regardait, étonné, un sourire hésitant aux lèvres. Il jetait de brefs regards gênés vers Vincent qui feignait de ne pas écouter.
- Moi, je me suis engagé en 61, j’ai mis un an pour être caporal, quatre pour être sergent, six pour être sergent-major et je le serais peut-être encore sans la guerre et sans Gambetta. Votre père était colonel si je ne me trompe...
- Nous sommes d’une famille de militaires en effet.
- Eh oui. La caste. Je ne vous en veux pas. C’est beau, c’est bien. Mais il ne faut pas nous mépriser, nous, les officiers du rang.
- Mon capitaine, ne croyez pas...
- J’ai été deux fois prisonnier, deux fois évadé, j’ai été blessé et si je suis maintenant capitaine, je considère que je l’ai mérité.
- Personne ne songe à contester vos mérites.
- Pas vous peut-être. Mais nos chefs ? Regardez, que fait notre caporal à cette table ? Il recopie, à ma demande et sur ordre du colonel et de l’Etat-major, un état des postes vacants de la compagnie. Vous savez pourquoi ? Pour préparer le retour d’Allemagne de nos officiers prisonniers. Toutes les promotions ont été gelées. C’est un signe.
- Il faudra bien songer, en effet, à les réintégrer.
Bourguignon fit un bond jusqu’à la table de Vincent, saisit la feuille qu’il avait devant lui.
- Oui, mais regardez ! Combien de postes vacants y a-t-il ? Combien de capitaines allons-nous voir revenir ? Que devient Bourguignon là-dedans ? Il s’est battu depuis septembre et il va devoir céder la place à des officiers qui se sont laissé enfermer dans Metz ou dans Sedan ou qui ont conservé leur liberté en promettant de ne plus porter les armes contre l’ennemi. Vous trouvez ça juste ?
- Je suis sûr que l’on saura reconnaître...
- Balivernes ! On ne reconnaîtra rien du tout.
Bourguignon reposa la feuille sur la table.
- Continuez, caporal. J’ai tort de m’emporter, Fletcher. Mais vous verrez que je vois juste.
- Vous m’excuserez, mais le service ...
- Je sais. Allez, je vous ennuie avec mes histoires.

Quand le sous-lieutenant fut sorti, Bourguignon se pencha sur l’épaule de Vincent. Il avait retrouvé son calme.
- Caporal, oubliez ce que vous avez entendu. C’est vrai que je m’emporte. Que tout cela ne vous empêche pas de vous rengager. J’espère que nous ne revivrons pas de si tôt ce que nous avons vécu. Il y a de la place pour des hommes comme vous dans l’armée. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit hier.

Hier, Vincent avait croisé le capitaine près de la sortie du jardin, en face de la rue Soufflot. Il avait osé l’aborder. Bourguignon l’avait à la bonne. Il avait confiance en lui et on pouvait lui parler. Il lui avait expliqué qu’il n’arrivait pas à se décider, qu’il avait envie de se rengager mais qu’on l’attendait à Beauvais, qu’il avait une situation, que son oncle comptait sur lui, que ça l’embêtait bien. Le capitaine l’avait écouté puis il avait fait semblant de se fâcher. Il l’avait tutoyé.
- Si tu étais mon fils je te foutrais mon pied au cul. Tu ne vas quand même pas comparer le métier de soldat avec ton emploi de garde-mites. Envoie paître ton oncle et rengage-toi. Dans deux mois tu seras sergent. Après, à toi de jouer. Je suis bien capitaine, moi, et j’avais moins d’instruction que toi. Et pourquoi pas officier...
Il avait marqué un temps d’arrêt puis il avait ajouté :
- A condition bien sûr qu’on ait une guerre. Une bonne. Pas comme celle-ci. Une revanche. Les Prussiens à genoux. Tu ne voudrais pas en être ? Tu préférerais vendre ta quincaillerie dans ta boutique ?
En le quittant le capitaine lui avait lancé :
- Mais après tout, c’est toi que ça regarde.
Il ne feignait plus d’être en colère. Un sourire presque tendre éclairait son visage ingrat.

A présent Bourguignon le vouvoyait mais le sourire était le même.
- Je me suis rengagé ce matin, dit Vincent.

7
L’atelier
Le vendredi 10 mars 1871

Tavernier saisit le papier, le lut en plissant le front, l’air important :
- Attendez, rue de Nice, rue de Nice...
Puis, triomphant, il le rendit à Emile :
- J’y suis. C’est pas loin du Père-Lachaise, dans la rue de Charonne. Je connais. Le quartier du bois. J’y ai pas mal traîné mes guêtres, sauf que j’en avais pas à l’époque.
Il avait rigolé et il était parti dans ses histoires de virées avec son frère à Belleville et ailleurs, les cafés, les filles et les bagarres.
Pierre Bourgeois essaya de l’arrêter. Ce qu’il voulait, c’est qu’il leur dise où passer. Ça n’était pas facile avec ce loustic qui mêlait des histoires de soûlerie et de cuisses à chaque nom de rue qu’il leur indiquait. Boulevard Saint-Germain, il avait ramené un soir dans son fiacre une femme de la haute, pleine de dentelles, qui sentait bon et qui l’avait fait monter chez elle, même qu’il fallait pas lui en promettre. A la Bastille, dans une gargote, près de l’arrêt de l’omnibus, on vous vendait jadis un vin de Macon si traître qu’il en était resté par terre toute une nuit. La rue de Lappe, c’est plein de maisons à femmes. Si le cœur vous en dit. Rue de Charonne, méfiance ! Des gars à casquette lui avaient une fois cherché des noises. Sacrée bagarre. Le boulevard Voltaire traversé, la rue de Nice était tout de suite à droite, juste avant le boulevard Philippe-Auguste. Pas bien gai par là. Pierre notait, comme il pouvait.
- Pour des fantassins, il n’y en a pas pour plus d’une heure à pied.
Le papier tendu à Tavernier, Emile l’avait retrouvé dans son sac. Remis par son père quand il était parti à l’armée, en lui faisant promettre, s’il passait à Paris - avec l’armée on ne sait jamais où on peut se retrouver - d’aller voir son vieux copain Martin Van Goethem qu’il avait connu à Wazemmes en 1848, une paye, et qui était maintenant menuisier dans le quartier de Charonne. A dire vrai, Martin, c’était plus qu’un copain, c’était un parent, un lointain cousin de sa femme, qui s’appelait d’ailleurs Van Goethem, elle aussi, même que c’était grâce à Martin qu’il l’avait connue, dans un bal à l’Epeule, l’année d’après. Emile avait promis d’aller le voir, si ça se présentait. Seulement s’il voulait le faire, il fallait qu’il se dépêche. On était le 10 mars et dans quelques jours il allait être démobilisé. Pierre ne s’était pas fait prier pour l’accompagner, on s’embêtait ferme au Luxembourg le soir.
Ils partirent tous les deux, après la soupe, dès que Langlois et Fletcher eurent décampé. Partout on commençait à allumer les becs de gaz. A chaque carrefour, ils prirent le temps de regarder le nom des rues. Rue de Lappe ils hésitèrent mais des gamins au teint bistré, aux cheveux bouclés et luisants, qui jouaient devant un atelier de chaudronnerie, les conduisirent jusqu’à Charonne. Ils trouvèrent la rue de Nice comme Tavernier l’avait dit, sur la droite, après le boulevard Voltaire. C’était un bâbleur mais on ne pouvait pas lui retirer qu’il connaissait bien Paris.
Ils s’arrêtèrent, regardant avec satisfaction la voie étroite qui s’ouvrait devant eux.
Il faisait nuit et ils étaient fiers d’être là, comme d’avoir réussi un exploit. Non pas tant pour avoir échappé aux sentinelles du Luxembourg, où ils cantonnaient depuis hier matin avec le détachement, dans les premières tentes qu’ils avaient dressées, car des sentinelles il n’y en avait guère que pour la forme. Tous les officiers couchaient dehors, beaucoup de sergents aussi et même des soldats, qui en avaient assez d’être dans la boue, sans une paillasse. Beaucoup d’entre eux allaient être démobilisés et prenaient d’avance leur liberté. Savait-on d’ailleurs exactement quels régiments campaient là, dans les allées et venues continuelles des troupes qui passaient d’un cantonnement à l’autre, un jour dans une caserne, un autre dans un parc ? Alors, le soir tombé, on sautait les grilles comme on voulait sans même avoir à se cacher. Pourtant Vincent n’avait pas voulu les suivre malgré leurs moqueries, discipliné comme toujours, encore plus maintenant qu’il s’était rengagé.
Non, ce qui les rendait fiers, c’était leur marche dans Paris et d’avoir réussi à trouver cette rue de Nice qui leur semblait le bout du monde, avec juste le papier griffonné par Pierre. Fiers d’avoir bravé la grande ville qui leur faisait un peu peur, de l’avoir sentie vivre, palpiter comme un corps vivant, d’avoir croisé tant de gens qui semblaient ne pas les voir ou leur jetaient un œil indifférent ou qui, au contraire, les regardaient curieusement ou les apostrophaient. Deux hommes leur avaient lancé des injures qu’ils n’avaient pas comprises, un autre avait voulu les entraîner au cabaret et au coin de la rue de Charonne et de la rue des Taillandiers, une fille appuyée au mur d’un estaminet d’où sortaient des rires et des chansons, les avait invités à entrer. Plus loin des gamins les avaient suivis un moment, sans rien leur dire. On sentait dans les rues une atmosphère de fièvre. Partout des gardes nationaux en armes qui tenaient le milieu de la chaussée. Place de la Bastille des gardes encore, des soldats, des badauds attroupés dont on ne savait pas bien ce qu’ils faisaient là. Des bruits de disputes fusaient des groupes. Au centre de la place, en bas de la colonne, il y avait un petit poste de garde et deux sentinelles. Des bouquets de fleurs jaunes et rouges étaient accrochés aux grilles et le pavé en était jonché. Rouge aussi était le drapeau qui flottait en haut de la colonne. Rue de Charonne., des groupes étaient arrêtés devant des affiches blanches collées sur les murs. Ils ne savaient trop pourquoi ils n’avaient pas osé s’approcher et ce n’est qu’à la hauteur du boulevard Voltaire qu’ils en avaient trouvé une que personne ne regardait et qu’ils l’avaient lue, un peu craintivement, comme si ça ne les regardait pas. C’était pour eux pourtant, les soldats de province ramenés sur Paris, les « enfants du peuple » comme disait l’affiche. On les incitait à désobéir pour éviter la guerre civile, à ne pas tirer sur leurs frères. C’était signé d’un certain Comité central qu’ils ne connaissaient pas. Ils étaient repartis troublés, vaguement inquiets d’être ainsi interpellés sur les murs de la ville.
Fiers mais soulagés maintenant d’être là. La rue de Nice ne faisait qu’une centaine de mètres et butait sur une autre rue en équerre. Un bec de gaz à chaque bout éclairait des façades d’où filtraient quelques rares lumières. Une grande zone d’ombre laissait deviner des terrains vagues et quelques baraques basses. Une large rigole courait au milieu de la chaussée mal pavée. Il n’y avait presque plus de bruit, comme un murmure seulement qui venait des boulevards.
Ils s’avancèrent lentement de quelques pas en jetant des regards autour d’eux, traversant la zone la plus sombre sans dire un mot, comme aux aguets. S’ils avaient eu leurs chassepots on aurait pu les prendre pour des éclaireurs en patrouille. Au bout de la rue, le bec de gaz éclairait sur la droite une porte cochère entrouverte. Ils échangèrent un regard le seuil était couvert de sciure. Ils poussèrent la porte, passèrent sous une voûte et découvrirent, à la lumière qui venait de la rue, une cour étroite bordée par des maisons de deux ou trois étages. Un tas de poutres et de planches en occupait le fond. Une charrette levait ses brancards vers le ciel. On devinait aussi les branches d’un petit arbuste. Quelques fenêtres étaient faiblement éclairées. Au rez-de-chaussée, les vitres grises de deux ateliers qui se faisaient face laissaient filtrer une lumière tremblante et l’on entendait le bruit d’un rabot et des coups assourdis.
Emile hésita puis frappa à la porte de droite.
L’homme qui leur ouvrit levait une lanterne à huile à la hauteur de sa tête. Il n’était pas très grand mais on le sentait robuste. On devinait un torse et des bras puissants sous sa chemise grise sur laquelle il portait un gilet noir entrouvert qui découvrait une large ceinture de flanelle enroulée sur un pantalon de velours côtelé marron. Son visage bruni s’ornait d’une grosse moustache d’un beau blond doré. Sa chevelure pâle et fournie grisonnait par endroits. Il devait avoir une bonne quarantaine d’années. Deux rides profondes coupaient verticalement son visage, du milieu des joues jusqu’au menton, et lui donnaient un air sévère, un peu triste. Il avait des yeux bleus, légèrement globuleux.
- Monsieur Van Goethem, demanda Emile, la voix mal assurée.
- Lui-même ! Que me veut l’armée ? M’enrôler ? J’ai passé l’âge.
La voix était grave, agréable, avec un léger accent guttural.
- Je suis Emile Carrette, le fils de Jean-Baptiste, de Wazemmes. C’est mon père qui m’envoie.
L’homme approcha la lanterne du visage d’Emile.
- Godfordom  ! Le fils de Jean-Baptiste, ch’est pas croyabe  !

Pendant le trajet Emile avait raconté à Pierre comment son père et Martin Van Goethem s’étaient rencontrés à Lille en 1848. Ils travaillaient tous les deux dans le quartier de Wazemmes à monter les charpentes des usines et des courées qui poussaient partout dans le coin à ce moment-là. Martin venait de quitter Ypres avec sa femme, sa fille, qui était toute petite et une lointaine cousine, orpheline, celle que le père d’Emile avait épousée l’année d’après. C’est comme ça qu’il avait du sang belge dans les veines par sa mère et que Martin Van Goethem c’était comme qui dirait un parent. Plus tard Martin avait eu un fils mais le pauvre était mort tout petit, de misère et de mauvais soins comme on mourait dans ces courées malsaines sans lumière et sans air. En venant tout à l’heure, Emile avait montré à Pierre des ruelles étroites et des grandes cours sombres et malodorantes bordées de longues rangées de maisons basses qui débouchaient sur la rue de Charonne : « Tu vois, c’est comme ça les courées, mais en pire. » Les Van Goethem avaient quitté Lille pour Paris peu de temps après la mort du petit. Alors bien sûr Emile ne pouvait pas dire qu’il les avait connus mais son père parlait tout le temps de son copain Martin qui maintenant habitait rue de Nice et travaillait avec son beau-frère pour un menuisier.

Martin tourna sa lanterne vers Pierre, qui semblait rêver.
- Et ch‘ti là, qu’oc y fait ? Qui ch’est ?
- Ch’est min ami Pierre Bourgeois, min sergent..
Ils n’avaient pas tout à fait le même accent tous les deux. Celui du menuisier était plus rude et ça lui venait par vagues, comme s’il voulait imiter Emile. Entre-temps, il parlait un français appliqué, un peu lent et parfois un mot flamand lui venait, comme par surprise.
Pierre ne rêvait pas. Il avait fermé les yeux et il humait l’odeur qui passait par la porte entrouverte de l’atelier. Il sourit.
- Je sens le bois, monsieur. C’est bon.
- Tu es du métier ?
- Pas tout à fait le même, sabotier, un cordonnier du bois comme disait mon père, mais ça fait bien trois ans que je n’ai pas touché une doloire.
- Eh bien, mon garçon, remplis-toi les narines autant que tu veux.
Il ouvrit grand la porte et leur fit signe d’entrer.
L’atelier était étroit et très encombré. Martin posa sa lampe sur un établi au centre de la pièce. Elle éclaira la grande vis en bois de l’étau et fit briller le valet de métal qui maintenait la planche que Martin devait être en train de raboter quand ils étaient arrivés. Une varlope était posée juste à côté. Près du mur du fond il y avait un homme penché sur un deuxième établi, à la lueur d’une autre lampe à huile pendue à une poutre au-dessus de lui. Il tapait à coups de maillet prudents sur une pièce que l’on ne voyait pas. Il leur tournait le dos et n’avait pas relevé la tête à leur entrée. Devant lui le mur était couvert d’outils accrochés ou posés sur des étagères. A droite de l’établi une petite porte vitrée ouvrait sur une pièce où brillait une lampe à pétrole. A gauche un grand châssis vitré devait donner sur une autre cour ou sur la rue et éclairer l’atelier le jour. Un poêle supportait des pots de colle ou de vernis. Sur le mur de droite, des planches, des madriers, étaient appuyés en biais et, devant, étaient alignées des pièces en cours de travail : des pieds de tables, des bâtis, des planchettes, des traverses. Près de la porte d’entrée il y avait cinq ou six meubles terminés, des tables de nuit et des tabourets. Le sol était jonché de copeaux.
Pierre promenait partout un regard intéressé. Il saisit une gouge posée sur l’établi.
- Cet outil-là, je le connais. On a le même chez les sabotiers.
Il esquissa quelques gestes précis comme s’il creusait un morceau de bois puis s’approcha des meubles terminés. Martin l’arrêta.
- Regarde pas ça. C’est pas du beau travail. Depuis le siège on ne fait plus que du bon marché, qu’on fabrique sans même avoir de commande et que notre marchand écoule comme il peut. Les bourgeois ont filé ou se terrent. Ils n’ont pas le cœur aux bons meubles comme avant la guerre. On faisait de jolies choses alors. C’est pas vrai, Aloïs ?
L’homme au fond de l’atelier leva la tête, se retourna.
- Aloïs Gevaert, mon beau-frère. C’est lui qui m’a fait entrer chez Brousse quand je suis arrivé à Paris. Maintenant je travaille pour Cauchois, rue de Charonne.
Aloïs s’avança. Grand et mince, aminci encore par la longue blouse grise qui l’enveloppait, il était plus âgé que Martin ; ses cheveux étaient blancs mais drus encore. Il portait une petite barbe grisonnante. Il serra la main des deux soldats.
- Tu oublies les cercueils, Martin. Ça, on a fait, pendant le siège.
Il avait une voix râpeuse, pleine d’aspérités. Il ajouta, et son ton grinçait, comme une scie qui rencontre un nœud :
- Peut-être bien que ça va revenir le temps des meubles de l’au-delà.
- Ne parle pas de malheur. Viens, on va plutôt demander à la patronne de nous donner à boire.
Martin les engagea du geste à franchir la porte du fond et à passer dans la cuisine.

8
Dans la cuisine
Le vendredi 10 mars 1871.

Emile Carrette n’en revenait pas. Jamais il n’avait entendu Pierre parler autant et avec cette passion. Pourtant il ne faut pas croire qu’à la guerre on n’a pas le temps de parler. Au bivouac quand la fatigue ne les jetait pas sur leur paillasse, pendant la marche quand les Prussiens les laissaient en paix, les soldats parlaient. Tavernier ne s’en privait pas, avec toutes ses vantardises, Strub non plus, avec ses leçons de morale ou de politique. Mais Pierre, c’était un taciturne, un « taiseux » comme disait Rocheau. Dans le train, en venant de Laval, c’est tout juste s’il avait lâché deux phrases. Et là, il n’arrêtait plus.
C’était le père Van Goethem qui avait commencé,. Il avait raconté sa vie. Il était né en Flandre, près de Ypres, en 26, une ville du bois où abondaient les charpentiers, les menuisiers et les ébénistes. Ses parents étaient des journaliers de Poëlkapelle qui complétaient leurs maigres revenus par le tissage à domicile du lin que produisait la région. C’est à Ypres qu’il avait commencé à travailler à dix ans, comme apprenti menuisier. C’est là aussi qu’en 47 il avait connu Marie-Amélie et qu’il l’avait mariée. La crise qu’avaient connue les Flandres les avait obligés à quitter le pays pour Lille où l’on recherchait des couvreurs. A Wazemmes, quand il avait fait équipe avec le père d’Emile, ils s’étaient tout de suite entendus. Yvonne, la fille des Van Goethem, était née en 49. Là-dessus Aloïs, le frère de Marie-Amélie, les avait poussés à venir à Paris où le métier du meuble était en plein essor et avait fait entrer Martin avec lui chez Brousse, qui avait un atelier passage Alessandrine et qui payait mieux que les autres. Ils avaient trouvé un petit appartement rue de Nice, là même où ils sont en train de parler maintenant, autour de la table. Ils avaient pu mettre un peu d’argent de côté et quand l’ébéniste d’à côté était mort, en 62, avec Aloïs ils avaient loué son atelier, ils avaient acheté quelques outils et ils s’étaient lancés. Ils s’étaient mis à travailler pour un marchand fabricant de la rue de Charonne, des composants de meubles pour les bourgeois, du solide, du bien fait, que le marchand assemblait dans son atelier. Aloïs était venu vivre avec eux, dans la petite chambre qu’avait l’ébéniste et jusqu’à la guerre ils n’avaient pas eu à se plaindre. Depuis, c’était autre chose. On ne savait plus bien où on en était et si le bon temps reviendrait.
A Lille on parlait patois mais Martin avait continué à parler son flamand natal avec les autres compagnons, presque tous des « pays ». A Paris il avait dû apprendre le français et Brousse, un brave homme, l’avait aidé en lui prêtant des livres, de plus en plus difficiles. C’est lui qui lui avait fait connaître les œuvres de Proudhon. C’est lui qui l’avait encouragé à louer l’atelier et ils se voyaient encore, de temps en temps.
Martin parlait d’une voix un peu sourde où Emile retrouvait les sonorités gutturales de son père. Il mâchonnait le quignon de pain et le bout de lard que leur avait servis Marie-Amélie et levait son verre de bière en l’honneur de ses invités. Celle-ci, une grande et forte femme, était restée debout près de son mari. Elle écoutait sans rien dire en hochant la tête. La lampe à pétrole pendue au plafond jetait des reflets sur son chignon noir qu’elle portait bien serré et sur son visage aux traits réguliers comme estompés par l’âge mais qui avaient dû être très beaux et qui troublaient Emile. Aloïs glissait un mot de temps en temps. On entendait dans la cour, venant des ateliers, des bruits d’outils et, très assourdie, la voix d’un compagnon qui chantonnait.
Etait-ce parce qu’il faisait si bon, si calme dans ce petit cercle que dessinait la lampe, loin de la ville fiévreuse traversée tout à l’heure ou parce que le récit de Martin éveillait en lui des souvenirs longtemps contenus, que Pierre à son tour s’était mis à se raconter, à égrener des souvenirs, des choses qu’il n’avait jamais dites aux copains et qu’il confiait ici, tout naturellement, à ces gens qu’il ne connaissait pas une heure avant ? Emile l’écoutait, étonné et fasciné.

Il était né à Dôle où son père était sabotier, ouvrier à domicile pour un patron qui lui passait ses commandes. Il avait pu aller à l’école, apprendre à lire et à écrire. A douze ans, en 60, il s’était mis à travailler avec son père. Ça avait été le bon temps. Le métier lui plaisait et il savait s’y prendre. Mais au début de 67, son père et sa mère étaient morts, à quelques semaines d’intervalle, emportés par les pneumonies de cet hiver-là. Il avait eu un grand coup de désespoir. C’est alors qu’il s’était engagé. De ses années de soldat, ce soir, il n’avait pas parlé. Il avait dit longuement son métier et Emile, qui n’aimait pas beaucoup le sien, prenait plaisir à l’entendre décrire en détail, avec une sorte de gourmandise, toutes les étapes de son travail, à entendre sonner dans sa bouche les noms étranges d’outils qu’il ne connaissait pas et dont il cherchait, à travers son récit, à imaginer la forme.
C’est un long travail, disait Pierre, qui vous mène de la bûche de bois encore vert au sabot fini, léger, bien sec, tout lisse à l’intérieur, prêt à accueillir le pied sans le blesser. En parlant il mimait les opérations, décrivait les outils, avec des gestes retenus et précis. On croyait voir entre ses mains la doloire donner sa forme au sabot, l’herminette dégager le talon et la cambrure, le paroir façonner la ligne du sabot. Pour creuser l’intérieur il semblait choisir ses outils avec soin sur la table de la cuisine, ses doigts se crispaient sur des tarières ou des cuillères de plus en plus fines, on voyait ça à la manière dont il les saisissait et dont il les tournait ; ses muscles gonflaient les manches de sa vareuse ; son corps tendu disait la dureté de la tâche et ses yeux attentifs veillaient à ne pas blesser le bois. Après, il s’était redressé, souriant, soulagé, pour fignoler, lisser. On comprenait que le plus dur était fait. « Il ne reste plus qu’à laisser sécher car le bois vert se rétracte et il faut vérifier les mesures à la pige avant d’égaliser. »
Il avait continué en évoquant toutes les formes de sabots, à bout pointu ou large, en groin de porc, couverts, semi-couverts, avec brides, les sabots de travail, de fête, les sabots de mariée... C’étaient ceux-là qu’il préférait faire à la fin, quand il a bien eu le métier dans les mains, il y mettait tout son cœur en pensant aux petits pieds qui allaient s’y glisser.

Pierre s’arrêta brutalement. Il regarda autour de lui comme s’il sortait d’un rêve, comme s’il avait honte aussi d’avoir tant parlé.
Martin se passa la main sur le menton, lentement.
- Ben, Pitche , tu as l’air d’aimer ton métier, dit-il, avec une pointe de tendresse et d’admiration. Si tu ne t’étais pas engagé, grand dadais, tu pourrais les retrouver maintenant tes sabots, à Dôle ou ailleurs. L’armée, ce n’est pas un métier.
Aloïs sembla se réveiller, tapa du poing sur la table.
- C’est pour ça qu’il faut la supprimer. La guerre, c’est l’affaire du peuple. L’armée, ça ne sert qu’à mater les révoltes. Sauf que cette fois-ci, ça ne se passera pas comme ça.
- Qu’est-ce qui va se passer ?
Emile vit Marie-Amélie lever les yeux au ciel, l’entendit pousser un soupir mais il ne comprit que plus tard qu’il venait de déclencher une de ces interminables discussions dont les deux beaux-frères raffolaient.
Ce qui va se passer, disait Aloïs, c’est la révolution, « La révolution, gewis , mijn knaap . » Thiers avait tout fait pour. Comme si la guerre, le siège, le froid, la faim, ça n’était rien pour lui, il avait signé la capitulation et ouvert les portes aux Prussiens. Il voulait un nouveau roi. Pour cela il fallait désarmer le peuple, lui prendre ses fusils et ses canons. Mais on ne le laisserait pas faire. Les ouvriers n’étaient pas seuls. Les artisans et les commerçants les suivraient car ils n’avaient plus d’argent pour payer les loyers et les traites.
La révolution ça ne résout rien, rétorquait Martin. On l’avait bien vu en 48 et en 30 et même après la grande révolution de 89. Les bourgeois avaient fait le coup de feu avec les ouvriers quand ça les arrangeait mais après ils s’étaient débrouillés pour reprendre le pouvoir et le peuple avait payé pour eux, avec son sang.
Martin voulait éviter ça. Il leur fallait s’organiser, s’associer, devenir propriétaires de leurs outils pour être indépendants, s’entraider dans les mutuelles, instruire, éduquer et alors le moment viendrait de prendre le pouvoir, sans violence ou, si la révolution éclatait, au moins ils seraient prêts à le saisir et à le garder.
- Jij dromt .
- Non. Je ne rêve pas. Mais je reconnais qu’on en est loin.
- Mon vieux camarade, c’est ton Proudhon qui t’a mis tout ça dans la tête. La révolution sans la casse, ça n’existe pas. Tu ne sais faire partager leurs biens aux riches. Il faut les forcer en prenant le pouvoir et en le gardant avec les baïonnettes. Supprimer l’armée, chasser les curés.
Les deux soldats ne disaient rien, étonnés par la passion des deux hommes.
Marie-Amélie avait sursauté quand Aloïs avait parlé des curés. Elle s’en prit à son frère. Elle parlait un français hésitant. Plus que les deux hommes, elle le mêlait de mots flamands, avec un petit sourire, pour s’excuser.
- Aloïs, tu dis des bêtises. Tu sais toujours attaquer ... de pastoren . Y t’ont pas fait de mal. Au Bon Secours, les Vlamings trouvent de l’aide quand ils en ont besoin. Tu verras tes communistes quand ils seront à la tête, ils donneront la même chose aux ouvriers et aux leeglopers , à ceux qui ne font rien.
Aloïs ricana :
- Arrête Marieke. Tu répètes les sermons de ton abbé.
Emile se demandait qui était ce Proudhon dont parlaient les deux menuisiers et ce Blanqui que Martin attaquait maintenant. Sa dictature du peuple, ce ne serait jamais qu’une oppression comme une autre. Le peuple aura donné tous ses pouvoirs et il ne les contrôlera plus. Ce danger-là, Proudhon l’avait vu. Il fallait que les citoyens s’organisent en communes, avec des élus qu’ils connaissent bien, à qui ils confient des missions précises, qu’ils puissent surveiller de près et chasser quand ils déraillent. L’Assemblée nationale l’avait compris, elle s’était éloignée à Versailles pour échapper au contrôle du peuple. L’Etat, il en faudrait un, mais fédéré et pas centralisé, avec des communes unies mais autonomes.
Aloïs leva les bras au ciel et monta le ton :
-

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