Lumières d ombres
87 pages
Français

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Lumières d'ombres , livre ebook

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87 pages
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Description

« Mes yeux, enfin, voient donc l'Orient » s'était exclamé Henri Regnault en débarquant à Tanger, la ville lumière. Victime d'une violente agression, Marc Ménard, chauffeur de bus, décide de quitter paris pour partir sur les traces du peintre orientaliste. À travers ce voyage initiatique, il va croiser la route de Géraldine, une femme libre, installée à Tanger avec sa fille. Cabossés par la vie, Tariq, un jeune migrant, et Bilal, un petit trafiquant de cannabis, rôdent dans la vile qui fête son quatorzième festival de jazz. Quatre vies, quatre destins. Un huis clos haletant dans le décor des places ensoleillées, des murs blancs et salés, des rues animées, de cette ville romanesque et nostalgique qui regarde vers la mer.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336748931
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre


Béatrice de Lavalette







Lumières d’ombres


Roman
Copyright

Du même auteur
Rendez-vous manqué , roman, L’Harmattan, 2015.





















© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-74893-1
Exergue

Sauve­-toi, va dans le pur Orient respirer l’air des patriarches . Goethe
Je suis tout étourdi de ce que j’ai vu. Je suis dans ce moment comme un homme qui rêve et qui voit des choses qu’il craint de voir lui échapper.
Eugène Delacroix


Ce qui est puéril, c’est de se figurer qu’en se bandant les yeux devant l’inconnu, on supprime cet inconnu.
Victor Hugo
Lumières d’ombres

*
Les Parisiens étouffaient. Au quatrième jour de grosse chaleur, on parlait de canicule. Dans sa chambre, sous les toits, Marc Ménard, prostré sur son lit, transpirait à grosses gouttes en regardant les fissures du plafond et les bêtes d’orage autour de la fenêtre. Des deux pieds, il repoussa son drap jusqu’au bout du lit et retira son slip. Une mouche grimpa le long de sa jambe aussi rigide et blanche qu’une canne d’aveugle avant de se poser sur son coude recouvert d’épaisses croûtes de peau et de fines vésicules. Sans sourciller, il la chassa d’un revers de la main avant de reposer son bras le long du corps. A travers les persiennes, les bruits de la rue arrivaient jusqu’à lui, celui des klaxons et des camionnettes que les livreurs garaient dans la rue, les pas précipités des passants, les cris et les pleurs des enfants que les parents conduisaient à la crèche ou au parc Montsouris en passant sous ses fenêtres.
Ces bruits étouffés lui étaient devenus étrangers.
Depuis neuf mois, Marc Ménard, chauffeur de bus de la ligne 38 (Porte d’Orléans-Gare du Nord), était un homme sans vie. Elle l’avait quitté brutalement et il lui semblait impossible d’arriver à la rattraper. Comme un sprinter sur la ligne d’arrivée, il lui manquait le souffle pour reprendre sa vie où il l’avait laissée. Plus le temps glissait sans faire de bruit, plus l’angoisse de l’écoulement devenait insupportable.
Ce rescapé de la R.A.T.P qu’on disait toujours souriant et prévenant envers les usagers de la ligne 38, avait ignoré les dealers et les fraudeurs pour éviter les procédures, supporté les insultes et les bousculades sans rien dire, pendant douze ans, jusqu’au soir où il s’était trouvé face à un jeune toxicomane fortement alcoolisé qui lui avait planté un couteau dans le ventre lors d’un contrôle de ticket. Il était vingt‐trois heures et quatorze minutes à sa montre. Le temps était à l’orage. Quatre personnes venaient de monter dans le bus : Abou, un jeune sénégalais d’un mètre quatre‐vingt‐dix, habillé d’un boubou qui, comme chaque soir, et, avant même le départ du bus, dormait le nez écrasé contre la vitre. Zabeth, une aide‐soignante d’une trentaine d’années, petite et menue, qui avait du mal à garder les yeux ouverts après ses douze heures de travail à l’hôpital Lariboisière. La jeune femme portait toujours le même parfum et Marc Ménard n’aurait pas aimé qu’elle en change. Quand elle passait à côté de lui, le chauffeur de bus humait son odeur animale et boisée, légèrement musquée. Si Zabeth n’était pas jolie, il n’était pas insensible à son charme. Cette fille à l’allure de collégienne, un brin désuète, aurait pu lui convenir si sa mère, Patricia, n’avait pas été là. Restaient deux inconnus installés au fond du bus. Alors qu’une petite voix lui soufflait de ne pas bouger, le chauffeur de bus avait remonté l’allée. La capuche sur la tête, les mains dans les poches, le jeune homme se tenait tapi dans un coin. Ménard eut juste le temps de voir la lueur froide au fond de ses yeux avant que le jeune homme ne sorte un couteau de sa poche. Cette nuit‐là, la vie du chauffeur de bus avait basculé. La peur s’était planquée à l’endroit même où la lame était entrée. La première fois que Marc Ménard était sorti de son appartement, quelques mois après l’agression, il avait réussi à descendre l’escalier jusqu’au quatrième étage et la deuxième, il avait vomi sur le trottoir, devant la concierge qui sortait les poubelles. Dans cet immeuble tranquille, qu’on disait bien habité, ça avait fait jaser. Sans savoir ce qui était arrivé au locataire du cinquième, les habitants de l’immeuble l’avaient condamné et la concierge, qui le savait mal en point, glissait le courrier sous sa porte sans jamais prendre de ses nouvelles. Incapable de reprendre son travail, l’homme, qui vivait terré dans son appartement, avait oublié jusqu’aux odeurs de la rue.
A nouveau, la mouche se posa sur la plaie sanguinolente. Les pattes écartées, elle resta un moment à butiner avant de commencer à grimper sur l’épaule de Marc Ménard qui ressentit un chatouillement agréable avant qu’il ne se transforme en une sensation gênante, suivie d’un agacement.
Un oiseau vint frapper du bec l’un des carreaux de la fenêtre de sa chambre. Un premier coup, suivi d’un deuxième, plus sec. Marc Ménard sursauta avant de voir l’oiseau qui se tenait sur le rebord de la fenêtre, la tête légèrement penchée vers l’intérieur de la pièce, comme s’il attendait un signe pour pouvoir entrer. Dans le village de la famille Ménard, en Auvergne, les vieux racontaient qu’en attaquant furieusement et, de façon répétée, la vitre, cherchant une âme à transporter dans l’Au‐delà, l’oiseau annonçait la mort imminente d’un membre de la famille.
Ce funèbre présage l’obligea à se lever.
Il enfila son slip avant de chercher ses pantoufles sous son lit. Il détestait se promener torse nu dans son appartement et marcher nu‐pieds sur les tomettes froides et disjointes de sa chambre.
L’oiseau, comme monté sur un ressort, sautilla deux ou trois fois avant de revenir taper la vitre avec son bec.
Le chauffeur de bus suait à grosses gouttes. Le tee‐shirt qu’il venait d’enfiler était déjà trempé. Il attrapa, dans l’un des trois tiroirs de la commode, un dictionnaire, des dés, une feuille de papier quadrillé et un crayon parfaitement taillé pour commencer une partie de Yam. Face à lui, la place était vide. Le nom de son partenaire qu’il choisissait en ouvrant le dictionnaire changeait chaque matin. A la lettre B, Marc Ménard choisissait Bob, le prénom d’un collègue de la R.A.T.P , chauffeur de bus de la ligne 22. Ce machiniste, à la voix de crooner, n’hésitait pas à prendre le micro pour chanter dans son bus quand il sentait des tensions qui pouvaient aller jusqu’à l’accrochage. Il avait ses groupies. Entichées du personnage, deux femmes lui préparaient un gâteau ou un plat pour son déjeuner. A la lettre E, Evelyne, l’une des caissières de la supérette, une Antillaise qui avait les dents qui brillaient sous la lumière du néon et qui, quel que soit le temps, s’habillait en rose fuchsia. A la lettre F, François, le prénom du frère de sa mère qui tenait un bureau de tabac à Saint Léonard‐de‐Noblat. Veuf et sans enfant, chaque été, il accueillait Patricia et son fils qu’il emmenait pêcher à la mouche. Comme avec n’importe quel joueur, avant de lancer les dés, Ménard levait et baissait la tête pour fixer celui ou celle qui aurait dû se trouver face à lui et qui restait aussi silencieux qu’une tombe. Les dés lancés, il commentait la partie et ne se gênait pas pour traiter son adversaire de tricheur. Très appliqué, il remplissait les colonnes avec un crayon à papier pour pouvoir effacer les scores avec une gomme.
A ce jeu là, Ménard était rarement perdant.
A treize heures, il regardait le journal télévisé en mangeant des crèmes à la vanille. Patricia, sa mère, passait, chaque jour, en fin de journée, pour ramasser les pots vides, donner un coup de chiffon, lui préparer une soupe et repasser ses chemises en regardant l’émission « Des chiffres et des lettres ». A dix‐neuf heures trente, elle quittait son fils après avoir retapé son lit et fait un dernier tour dans l’appartement.
« Si ton père te voyait comme ça »
Quel père ? Cette ordure qui frappait sa femme et qui les avait quittés alors qu’il n’avait pas dix ans. Il l’avait rayé de son existence et il la suppliait de ne pas prononcer son nom devant lui.
« A trente‐huit ans, il faudrait que tu te trouves une femme », insistait‐elle pour le faire réagir. La réponse « c’est pour bientôt », ne se faisant pas attendre, rassurée, Patricia claquait la porte derrière elle pour rejoindre son petit deux‐pièces de la rue Lecourbe.
Opiniâtre, l’oiseau tourna deux fois sur lui‐même avant de fixer des yeux le chauffeur de bus.
Une situation qui mit mal à l’aise Marc Ménard. Suffoquant, il arrêta là sa partie de Yam et rangea ses dés dans la commode. Pour ne plus voir l’oiseau, il se réfugia dans la salle de bain et resta assis sur la cuvette des toilettes à compter les carreaux en faïence orange que Patricia venait de poser au‐dessus de la baignoire et du lavabo pour donner un coup de frais à l’appartement. Les joints étaient mal faits et l’un des carreaux était fêlé mais on ne voyait plus les taches de moisissures sur le papier peint. Marc Ménard n’aurait pas choisi cette couleur qu’il trouvait démodée et agressive, mais Patricia avait acheté un lot en solde chez le quincaillier du Pont de Grenelle qui avait fait un geste. La livraison était gratuite. Ce jour là, sa mère était si fière de son achat qu’il n’avait rien osé lui dire.
Quand Marc Ménard revint dans sa chambre, le volatile était toujours là. Alors qu’il allait ouvrir la fenêtre pour le chasser, l’oiseau s’envola et, tel un faucon crécerelle en chasse, fit du surplace comme suspendu à un fil, devant la plaque de rue émaillée, posée sur l’immeuble d’en face.
Ménard habitait rue Henri Regnault, à quelques pas de la rue de la Tombe‐Issoire, dans le quatorzième arrondissement. Ignorant qui était le personnage qui avait donné son nom à sa rue, le chauffeur de bus attrapa son ordinateur portable pour pianoter sur le clavier le nom d’Henri Regnault. Ce peintre orientaliste avait vécu, plusieurs années, au Maroc comme le père de Marc Ménard avant sa rencontre avec Patricia. Si le chauffeur de bus n’avait pas bien connu son père, sa mère lui avait vanté le pays et montré les photos de ce jeune homme à la peau mate qui aimait poser devant l’objectif sur les plages marocaines. Des photos qu’elle avait gardées après son divorce avec celle prise devant la basilique du Sacré‐Cœur, à Montmartre, quelques jours après leur rencontre. Elles étaient toutes rangées dans un album à la couverture en similicuir bleu qu’il avait toujours vu dans la table de nuit de sa chambre.
Ce signe poussa Marc Ménard à prendre une décision aussi loufoque que brutale. Seul Henri Regnault qui n’était plus de ce monde, serait capable de le guérir de la peur qu’il ressentait neuf mois après son agression, de l’éloigner de cette chambre dans laquelle il étouffait et de la lame de couteau qui venait briller devant ses yeux, la nuit.
En se grattant la peau rougie et cloquée à la pliure du coude, Marc Ménard décida que le peintre soignerait ce psoriasis qui lui bouffait la peau jusqu’au sang.
Sans savoir comment il s’y prendrait, le chauffeur de bus avait une certitude.
Là où Henri Regnault était allé, il irait.
Ce que le peintre avait fait, il le ferait.


*
Cinq mois plus tard, un cancer du sein emporta la mère de Marc Ménard, Patricia, et avec elle, le seul lien qui retenait le chauffeur de bus à Paris. Par peur de déranger, elle était morte comme elle était née, sans bruit et sans chichis. Si cette femme n’avait pas connu le bonheur, elle ne s’était jamais plainte auprès de son fils.
Une douzaine de personnes assistèrent à ses obsèques qu’elle avait préparées dans les moindres détails pour causer le moins d’ennuis possibles à ce fils qui avait bien du mal à vivre. La qualité du cercueil, le moins cher, les fleurs, des glaïeuls rouges, Patricia avait toujours aimé les glaïeuls qu’elle achetait chez le petit fleuriste au coin de sa rue, le service funèbre, le plus simple. Marc Ménard assista à la levée du corps avant de suivre le cercueil comme on lui demanda de le faire. Quatre hommes, plutôt costauds, portèrent Patricia qui ne devait pas peser plus de quarante kilos à la fin de sa vie. Le maître de cérémonie plaça Marc Ménard au premier rang, à côté de François, le frère de sa mère, qui était venu de Saint‐Léonard‐de‐Noblat.
Le prêtre bailla plusieurs fois et expédia la messe. Les yeux fixés sur le cercueil, Marc Ménard resta de marbre pendant toute la cérémonie, jusqu’à ce qu’il entende une chanson de Johnny Halliday que Patricia avait choisie pour la sortie du cercueil. Une chanson qu’elle chantait quand elle était dans sa cuisine ou pendant ses heures de repassage quand elle ne regardait pas la télévision. Marc Ménard laissa couler une larme qu’il essuya vite du revers de sa manche. Gêné, il sortit de l’église avant de serrer les mains des trois amies de sa mère, à la mine déconfite, qui se tenaient assises au dernier rang.
Devant le crématorium, Bob, son collègue de la R.A.T.P , l’attendait au coin de la rue. Il portait des lunettes noires et un costume gris foncé. C’est lui qui fit les premiers pas vers Ménard qui n’avait pas encore parlé et c’est encore lui qui proposa tout naturellement d’aller prendre un café au tabac du coin. Ménard sortit une cigarette de son paquet et tira une bouffée aussi goulûment que s’il tétait le sein de sa mère.
Installé au comptoir, devant le percolateur qui crachait un nuage de vapeur toutes les trois minutes, Ménard lui fit part de ses intentions.
– Partir pour aller où, s’étonna Bob devant l’homme au teint terreux qui n’avait pas mis un pied dehors depuis plus de quatorze mois et qui sentait la naphtaline. Que lui apporterait cet Henri Regnault qu’on disait célèbre et dont il n’avait jamais entendu parler ? Ménard perdrait son travail, son appartement qu’il avait eu du mal à trouver. Patricia ne serait plus là pour se porter caution et il devrait batailler pour retrouver un nouveau logement.
– Un avenir, répondit Ménard qui n’était plus que l’ombre de lui‐même. Il avait perdu quinze kilos et ses yeux plissés ne voyaient plus que lui. Ménard cherchait la lumière et son quotidien marqué par le malheur était sombre, affreusement sombre, désespéré, répéta‐t‐il comme un mantra avant de commander un croque‐monsieur qu’il accompagna d’un verre de vin rouge.
Pour la première fois, il avoua vouloir changer sa vie. Le monde qui l’entourait n’était pas le sien. L’oiseau l’avait guidé sur les traces d’Henri Regnault pour qu’il retrouve l’envie de vivre.
– On bosse, on bouffe, on crève, quand on ne se retrouve pas comme une loque, seul, sur son lit à écouter le temps qui passe, ajouta‐t‐il avant de commander un autre verre de vin.
Après la dépression qui avait suivi son agression et les longs mois, enfermé seul, chez lui, Ménard était devenu fou, pensa Bob qui n’avait jamais entendu une chose pareille. Il fallait revenir sur terre. L’oiseau n’avait rien montré du tout et cette histoire ne tenait pas debout. Cette plaque au coin de la rue avait toujours été là et Marc ne pouvait pas manquer de la voir, chaque jour, en ouvrant et en fermant ses volets. On attendait à la R.A.T.P qu’il reprenne du service et, s’il le fallait, certains de ses collègues seraient là pour l’aider. Il devait voir un psychologue (il se retint à temps pour ne pas dire un psychiatre) et un médecin qui allaient le sortir de là. La R.A.T.P était une grande famille…
Une grande famille qui avait eu ses morts.
Marc Ménard n’avait pas oublié. Il lui rappela la série de suicides des deux dernières années, le burn‐out, cet épuisement professionnel dont ils n’osaient pas parler entre eux, et les arrêts maladie quand les conducteurs, la peur au ventre, devaient reprendre du service.
« Existe‐t‐il un malheur qui ne soit pas profitable ? » Ménard s’accrocha à son projet.
Les quelques économies que Patricia avait laissées après sa mort ne suffisaient pas pour permettre à son fils d’entreprendre le voyage jusqu’au Maroc. Bob fit le tour de ses collègues et des habitués du bus. Trop heureuses de pouvoir faire plaisir à leur chauffeur, les femmes se montrèrent curieuses et généreuses. Si cet homme était l’ami de Bob, elles se devaient de l’aider à s’en sortir.
Si on n’hérite pas de la culture, ne pas en avoir n’était qu’une affaire de paresse pour Marc Ménard qui, avant son agression, aimait aller au Grand Palais ou au musée d’Orsay, tôt, le samedi matin, avant l’arrivée des touristes. Semaine après semaine, mois après mois, Bob avait pu suivre la transformation physique de son collègue qui portait depuis peu la moustache et la barbe, le front dégagé comme l’avait été celui d’Henri Regnault, le peintre orientaliste. Un masque césarien qu’il trouva grotesque et il ne se gêna pas pour le dire à Menard qui haussa les épaules.
« Tout ça est ridicule, s’emporta Bob qui était passé voir son collègue à l’appartement. Tu n’es pas en état de partir seul, là‐bas. Regarde‐toi. Tu ne ressembles à rien »
Ménard qui n’était pas un bel homme reconnut qu’il aimait sa nouvelle tête et Bob, qui n’avait jamais pensé que son ami irait jusqu’au bout de son projet, finit par lâcher l’affaire.
Trois fois par semaine, le chauffeur de bus suivait un cours de dessin. Avant de commencer à travailler, l’élève ouvrait chaque tube de peinture pour en renifler l’odeur, choisissait avec minutie son crayon à dessin. Ses gestes étaient lents et appliqués. Son calme aurait ankylosé le plus déluré des hommes. Comme un artiste avant un départ en tournée, bien décidé à ne pas décevoir celui qui le conduirait jusqu’au Maroc, il s’efforçait d’apprendre. Au fur et à mesure des leçons, son visage s’ouvrit. Si son rire était rare, il lui arrivait de sourire. Après le cours, on pouvait le voir à la terrasse d’un café, sur le boulevard Saint‐Germain, assis devant une bière.
La tristesse semblait avoir quitté sa vie.
On aurait dit un homme heureux.
TANGER


*
Emporté par le chergui 1 , les mains agrippées à la voile, un garçon s’élance dans les airs avant de venir glisser sur l’eau à la façon d’une libellule. Comme un papillon au‐dessus d’un champ de lavande, il s’amuse à virevolter dans les airs. Impressionné par la violence des éléments et l’élégance des acrobaties, Tariq se faufile entre deux planches vermoulues pour sortir du cabanon. Ebloui par la lumière, il cligne les yeux et porte sa main en visière, avant de ramper comme un ver de terre sur le sable brûlant pour aller se cacher derrière la dune. A regarder voler, dans un ciel sans nuage, ce jeune homme avec autant d’aisance, Tariq se sent transporté ailleurs, au delà des frontières, dans un monde où tout est possible. Sur sa droite, il aperçoit au loin le phare du Cap Spartel, la corne nord‐ouest de l’Afrique avec, au pied de la falaise, la plage Robinson.
Devant l’hôtel, « Le Mirage », où se pressent les touristes, les vagues, qui viennent mourir sur la plage, lèchent les pieds d’un enfant. Son teint pâle et sa maigreur donnent l’image d’un petit être fragile qui ne ressemble en rien aux gamins joufflus à la peau rose que Tariq a pu voir dans un magazine chez Mohsen, l’épicier.
Les bras tendus en direction de la corniche, la fillette, droite comme un piquet, reste sur son château de sable attaqué par les eaux quand son père, une pelle à la main, lutte comme un forcené pour combler les brèches. Il va et vient, d’un côté et de l’autre, le corps plié en deux, devant l’enfant qui, peu à peu, perd du terrain.
Vêtue d’un paréo à paillettes, le visage caché sous un immense chapeau de paille, une jeune femme, alertée par les cris, sort de la maison pour venir s’installer sur la terrasse. L’homme redresse la tête et lui fait signe mais, quand la vague emporte le muret de sable, les pleurs de l’enfant redoublent.
Ces débordements ne plaisent pas à Tariq qui en profite pour aller boire un verre de lait avec du sirop de fraise. Quand Billy, avant de partir, lui avait demandé ce qu’il voulait, il avait réclamé ça en pensant à Zora et aux moustaches de lait qui entouraient sa bouche quand elle reposait bruyamment son verre sur la table en poussant un soupir de plaisir. Avec la chaleur, le lait est devenu une bouillie pâteuse. Un goût aigre et tenace reste sur sa langue râpeuse qu’il voudrait rincer avec une gorgée d’eau mais l’évier, planté au milieu des décombres, est désespérément sec.
Une araignée grosse comme le poing sort d’un tuyau crevé d’où s’échappent des odeurs d’égouts qui se répandent dans le cabanon.
De retour à son poste, Tariq cherche des yeux l’enfant, grimpé sur les épaules de son père. Billy lui a demandé de surveiller cette maison aux larges baies vitrées donnant sur la plage et ce gars camé jusqu’à la moelle ne lui a pas donné l’impression d’être un tendre.
Quand leurs chemins s’étaient croisés, Tariq venait de traverser le Rif d’Est en Ouest, de l’embouchure de la Moulouya près de la frontière Algérienne à la côte ouest du Maroc. Avant d’arriver au pays Jbala, il avait marché sur les contreforts de l’Atlas, les derniers jours sous des pluies diluviennes, et quand les champs de cannabis détrempés avaient remplacé la caillasse, la terre devenue lourde avait ralenti sa course. Epuisé et aussi affamé qu’un chien errant, il avait rejoint la Nationale qui conduit à la ville de Chefchaouen, perdue dans les montagnes du Rif, à six cent mètres d’altitude. C’est sur cette route que Billy l’avait ramassé et fait monter dans son pick‐up avant de le déposer, ici. Tariq n’avait vu que ses mains épaisses, aux doigts courts et boudinés, posées sur le volant et quand, Billy l’avait laissé devant le cabanon, il n’avait pas osé moufeter.
« C’est pas un palace mais quand je te regarde, je vois bien que t’as déjà posé tes fesses dans les ordures », avait‐il lancé en ricanant. En entrant dans ce bouge sorti des ténèbres, sans toit, ni fenêtre, Tariq avait gardé le silence jusqu’à ce que Billy reprenne la route.
La mer, Tariq l’avait découverte en écoutant Bilal, son cousin, qui avait embarqué, il y a deux ans, à bord d’un rafiot parti de Zarzis pour arriver à Lampedusa en Italie. « Ils n’ont qu’un bateau pour surveiller cent soixante kilomètres de côtes », répétait Bilal pour se persuader que la chance serait avec lui. Le mois suivant, soixante candidats à l’exil sur les cent trente s’étaient noyés après qu’un navire militaire Tunisien L’Horria 300 avait heurté et coulé leur embarcation. De retour au village, Bilal avait raconté, jour après jour, le naufrage. Assis sur la terre rouge, Tariq avait passé des heures à l’écouter quand les chèvres cherchaient l’ombre dans les ruelles tortueuses. D’autres, allongés sur une natte, s’endormaient sous l’amandier.
Si, chaque jour, l’histoire était la même, un détail oublié, un regard, le ton de la voix, faisaient la différence. Selon son auditoire, Bilal choisissait de cracher les mots, de les vomir comme il avait vomi l’eau salée ou de les susurrer pour ne pas effrayer les plus petits, pieds nus dans la poussière, le nez morveux, accrochés aux plus grands.
« On était trop nombreux. On se pissait dessus. Quand le bateau a chaviré, J’ai reconnu les voix d’Aarif, de Mohamed qui étaient là, à quelques mètres, qui appelaient au secours, et puis, le silence dans la nuit noire. Les corps flottaient à la surface de l’eau. »
Si Bilal la ramenait parfois, il n’était plus le garçon qui se vantait de vouloir partir en Europe. Sur sa route, il avait croisé un infirmier diplômé en Somalie. Le garçon, qui n’avait pas vingt ans, avait fui la guerre civile. Son périple l’avait conduit à travers l’Ethiopie, le Soudan et la Lybie et ce qu’il avait enduré était pire que ce qu’il avait laissé derrière lui. Avant de l’enfermer dans une pièce avec quatre cents autres migrants, les trafiquants l’avaient battu. Certains brûlaient les pieds avec une barre de métal chauffé à blanc, tiraient dans les jambes de ceux qui essayaient de s’enfuir, violaient les femmes. Au moment du naufrage, pour ne pas se laisser engloutir, le Somalien, qui ne savait pas nager, s’était accroché à lui. Pour sauver sa peau, Bilal l’avait mordu jusqu’au sang, donné des coups violents, tordu la peau du ventre quand ils étaient sous l’eau jusqu’à ce que le Somalien lâche prise et s’enfonce dans la mer.
Quand Bilal avait fini de raconter, on n’entendait plus que le bruit du vent dans les roseaux jusqu’à ce qu’un sanglot, vite étouffé, donne l’heure du départ. Après avoir répété une dernière fois le prénom des disparus, le garçon donnait l’ordre à la troupe d’éteindre le feu et de se disperser, au plus vite, avant d’entrer au village.
La mère de Tariq, qui ne sortait que pour aller au hammam avec sa sœur, Laïla, avait fini par apprendre ce que faisaient les gamins, le soir, assis en rangs d’oignons, au bord du sentier qui conduit au marabout. Ses cris avaient alerté les voisins et les quelques misérables ères qui traînaient dans le quartier. Les uns derrière les autres, ils étaient arrivés avec à leur tête Mohsen, l’épicier, et Zakharia, son fils, pour tenir une réunion devant les anciens, le corps appuyé sur la palissade en bambous qui fermait la cour.
« ma yemkene‐ch. Ce n’est pas possible. Vous allez tous partir. Vous ne trouverez aucun travail et je vais mourir de honte », avait‐elle crié en se frappant le visage. Les parents des fuyards étaient des mauvais musulmans. Tariq avait regardé sa mère s’arracher les cheveux, le maudissant de vouloir les quitter alors qu’elle sentait venir le malheur. On prépara un thé à la menthe et chacun retourna à ses occupations. Mohsen, l’épicier, un homme de haute stature au visage épais avec une voix plus puissante que celle de dix hommes réunis, quitta la cour le dernier en serrant les mains des plus vieux comme s’il était de la famille. Le lendemain matin, il avait apporté une poupée aux cheveux oranges et aux vêtements bariolés pour Zora. Tariq se tenait à l’écart, dans un coin de la pièce. Le regard glacial que lui avait jeté l’homme valait un avertissement. « Il restera ici et ne verra plus Bilal. Je lui donnerai du travail », avait‐il promis à sa mère. « Allah est grand »
Bilal n’avait pas réussi à vivre au bled. Sa vie était ailleurs. Rester sur un échec, c’était donner raison aux anciens. Quelques mois plus tard, lui et ses compagnons connurent, pour la deuxième fois, le froid de la nuit et le soleil brûlant sur la peau à bord du bateau. Entre le désespoir et la solitude, ils avaient réussi et, à partir de ce jour, le parfum de la liberté était resté pour Tariq plus entêtant que les promesses de la révolution. Lui aussi devait partir. Avec la peur obsédante d’une noyade, le dernier naufrage au large de Lampedusa avait fait état de trois cent morts, Tariq avait décidé de partir de Tanger pour réduire le temps de la traversée.
Avant de le laisser seul, Billy avait promis de l’aider.
Après avoir passé des heures à surveiller la villa sans broncher, Tariq s’affale sur un matelas défoncé à l’odeur pestilentielle. A ses pieds traînent des vieux chiffons, des morceaux de verre et un rouleau de papier hygiénique qu’il envoie balader d’un coup de pied à l’autre bout de la pièce. Sur la tôle, le soleil cogne dur. La sueur devient vite une mélasse qui lui colle à la peau. Un son sort de sa gorge qui ressemble à une mélopée. Déshydraté, sa gorge le brûle, sa peau est aussi sèche qu’un parchemin jusqu’à ses os qui le font souffrir. Il attrape la bouteille et finit le lait qui a l’odeur de vomi.
Pour chasser le silence, il se raconte des histoires et sort les mots en vrac après les avoir secoués comme les dés dans un godet. Il s’écoute parler et devine sa voix qui mue. Après les aigus, elle devient plus grave et plus épaisse. Quand il se force un peu, il l’entend vibrer de colère. « Mais qu’est‐ce que tu fous ici ? », répète‐t‐elle, infatigable.
Quand la lune sera levée, il descendra sur la plage pour mettre ses doigts de pieds dans la mer et laver son linge. A moins de le croiser sur la plage, Billy n’en saura rien.


*
La température extérieure atteint les trente‐cinq degrés. Trop heureux d’avoir réussi à s’échapper de son bureau pour quelques jours, les six derniers mois n’ayant pas été de tout repos, Gilles Khan se détend en enchaînant les longueurs dans la piscine. En septembre, la semaine du festival « Tanjazz » est sacrée, à Tanger. Il ne manquerait cet événement pour rien au monde. Chaque année, à la même date, il retrouve Géraldine et leur fille, Léa, dans la maison qu’il a fait construire le long de la plage d’Achakar, il y a trois ans. Tout est beau autour de lui, un heureux équilibre dont il est fier. Si l’architecture extérieure est moderne, l’intérieur est un mélange d’art Berbère et de culture Arabo‐Andalouse et, pour arriver à ça, il n’a pas lésiné sur les moyens. Les meilleurs artisans ont dû œuvrer pendant plus de deux ans : au sol, un marbre gris aux joints rehaussés de bandes de carreaux de mosaïques, au bas des murs des zelliges bordés d’une frise en plâtre ciselé, du cèdre pour les boiseries, du tadelakt sur les murs et du fer forgé dans chacune des pièces de la maison. Des nattes et des tapis aux motifs géométriques dans les chambres que Géraldine, qui aime chiner, a trouvés au bazar Tindouf ou dans le souk et des lanternes à vitres de couleurs en pointes d’étoiles. Géraldine a une passion pour les lanternes et les ambiances feutrées. Elle choisit avec soin les bougies qu’elle pose elle‐même sur les tables et sur les rebords des baignoires dans les salles de bains, sans oublier les bâtonnets d’encens qu’elle met à brûler avant l’arrivée des invités. Ici, la vie s’organise autour du patio ou de la terrasse aux odeurs de jasmin, d’oranger et des fleurs bleues des jacarandas. Démesure et sobriété. Une fierté pour l’homme d’affaires. « Je ne l’ai pas volé », pense Gilles Khan en sortant de l’eau, le torse bombé, sous le regard de sa femme.
– J’ai trouvé un très beau buffet ancien dans la boutique de Majid Raïss. On doit le livrer dans l’après‐midi. Si tu n’es pas là, j’ai demandé à Fatima de le réceptionner. Je serai chez le coiffeur.
– J’espère que tu n’as pas fait une folie.
– C’était une affaire.
– As‐tu déjà acheté quelque chose qui n’était pas une affaire ? Je te sers un verre, demande‐t‐il en faisant des moulinets avec les bras.
Géraldine déteste ce vent brûlant qui dessèche la peau en crachant son feu.
– Comment peux‐tu t’agiter comme ça avec cette chaleur ?
– On ne change pas son rythme en quelques heures. Léa était terrifiée à l’idée d’avoir les pieds mouillés. Elle s’accrochait à mon cou comme une moule à son rocher. Cette enfant ne ressemble pas à son père.
– A son âge, beaucoup d’enfants sont comme elle, répond Géraldine, soucieuse du regard que son mari porte sur leur fille.
– L’eau doit être est à vingt‐quatre degrés. Une vraie baignoire et je ne l’ai pas lâchée, une seule seconde. Je pense que tu la protèges beaucoup trop.
– Elle n’a pas deux ans et elle a de l’asthme. Je suis certaine qu’elle a pris sur elle pour te suivre. Elle te réclame le soir, au moment du coucher. Tu lui manques beaucoup. Peut‐être devrions‐nous…
Se mordant la lèvre supérieure, comme à chaque fois qu’il est contrarié, Gilles Khan interrompt sèchement sa femme.
– Si je ne travaillais pas autant, nous ne serions pas, ici, aujourd’hui. Ne viens pas compliquer les choses. J’ai bien l’intention de profiter de ces quelques jours de vacances. Avec cette vague de chaleur à Paris, les gens étaient tous devenus des fous furieux. C’était insupportable. Je crois que tu as fini par oublier tout ça.
– Je n’ai rien oublié du tout et…
– Cet endroit est un petit paradis et quand je t’écoute parler, j’ai vraiment l’impression que tu vis un enfer. Tu es déconcertante, parfois !
Géraldine fait comme si elle n’avait rien entendu et se lève.
– Tu devrais prolonger ton séjour pour ta fille et pour moi, insiste‐t‐elle en se dirigeant vers la cuisine pour voir où en est le déjeuner.
A travers les voilages en soie qui volent au vent, leur parvient un air de Duke Ellington. Stéphane Khan, son frère, et Charlotte, sa compagne, pommadée de la tête aux pieds, sortent du salon. Gilles leur propose un verre. La conversation tourne vite autour du festival qui doit débuter dans deux jours. En tête d’affiche, cette année, Manu Dibango et pour la première fois l’Américaine Robin Mackelle.
– On a aperçu Lillian Boutté en train de prendre un verre à l’hôtel Continental, hier soir, annonce Stéphane, excité par cette rencontre. Ce festival est vraiment une réussite. Je me demande toujours comment font les organisateurs pour réunir autant de célébrités ?
Passionnés l’un et l’autre de Jazz, les deux frères sont capables d’en parler pendant des heures.
– J’ai lu un article sur internet qui annonçait qu’Aretha Franklin avait un cancer du pancréas mais cela n’a pas été confirmé. Gilles se sert un troisième verre et prend une poignée de pistaches.
– « Baby I love You ». Je ne sais pas ce que cela vous a fait et cela remonte à plus de sept ans maintenant. J’ai eu la chair de poule en l’écoutant chanter lors de la cérémonie d’Assermentation d’Obama !
– « I never loved a man ».
– The Queen of Soul ! 18 Grammy‐awards en 45 ans de carrière les enfants !
Fatima sort de la cuisine pour annoncer que le déjeuner est prêt. Un dernier couple s’installe autour de la table.
– La petite s’est endormie, glisse Fatima à l’oreille de Géraldine en déposant sur la table une pastilla au pigeon accompagnée de plats frais et légers.
– L’érotisme culinaire existe.

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