Madame Dacier, femme et savante du Grand Siècle
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Français

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Description

Madame Dacier fut, en son temps, la femme du monde la plus savante. Elle fut aussi une protestante qui réussit à publier ses livres dans la France bientôt toute catholique de Louis XIV. Madame Dacier a eu un destin hors du commun. Il ne faut pourtant pas la réduire à "un prodige du siècle de Louis XIV" comme Voltaire. Il faut la tirer de l'oubli pour redécouvrir avec elle le message toujours actuel de la littérature antique et les sources vives de notre culture.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 34
EAN13 9782296486584
Langue Français
Poids de l'ouvrage 23 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0219€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Madame Dacier,
femme et savante du Grand Siècle
(1645-1720)
Du même auteur :


Balzac, Le Colonel Chabert , Nathan, « Grands Classiques Nathan », 1990.
La Littérature française en 50 romans , Ellipses, 1995.
La Littérature du moi en 50 ouvrages , Ellipses, 1996.
Vocabulaire littéraire , Nathan, Infopoche, 1997.
Histoire littéraire , Nathan, Infopoche, 1998.
L’Image des civilisations francophones dans les manuels scolaires , Publibook, 2003 ; réédition dans la collection EPU, Sciences humaines et sociales, 2006.
Aux Pattes de la louve , La Cause, 2006.


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96931-5
EAN : 9782296969315

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Éliane I TTI


Madame Dacier,
femme et savante du Grand Siècle
(1645-1720)


Préface de Roger Zuber
Espaces Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


Dernières parutions

Victor MONTOYA, Les contes de la mine. Conversation avec le Tio , Traduit de l’espagnol par Émilie BEAUDET, 2012.
Nathalie AUBERT, Christian Dotremont, La conquête du monde par l’image , 2012.
Claude FRIOUX, Le Chantier russe. Littérature, société et politique. Tome 3 : Ecrits 1969-1980 , 2011
Ricardo ROMERA ROZAS, Jorge Luis Borges et la littérature française, 2011.
Deborah M. HESS, Palimpsestes dans la poésie. Roubaud, du Bouchet, etc ., 2011.
Alexandre Ivanovitch KOUPRINE (Traduit du russe, introduit et annoté par Françoise Wintersdorff-Faivre), Récits de vie dans la Russie tsariste, 2011.
Pascal GABELLONE, La blessure du réel , 2011.
Jacques PEZEU-MASSABUAU, Jules verne et ses héros , 2011.
Samuel ROVINSKI, Cérémonie de caste (traduit de l’espagnol par Roland Faye), 2011.
Mirta YANEZ, Blessure ouverte , 2011.
Jean-Michel LOU, Le Japon d’Amélie Nothomb , 2011.
Serge BOURJEA, Paul Valéry, la Grèce, l’Europe , 2011.
Masha ITZHAKI, Aharon Appelfeld. Le réel et l’imaginaire , 2011.
Frantz-Antoine LECONTE (sous la dir.), Jacques Roumain et Haïti, la mission du poète dans la cité , 2011.
Juan Manuel MARCOS, L’hiver de Gunter , 2011
Alexandre EYRIES, Passage du traduire, Henri Meschonnic et la Bible , 2011.
Charles WEINSTEIN, Pouchkine. Choix de poésies , 2011.
Manuel GARRIDO PALACIOS, Le Faiseur de pluie. Roman , 2011.
Lucile DESBLACHE, La plume des bêtes. Les animaux dans le roman , 2011.
« Les jeunes gens sont ce qu’il y a de plus sacré dans les Etats, ils en sont la base et le fondement ; ce sont eux qui doivent nous succéder et composer après nous un nouveau peuple. »
Des Causes de la corruption du goût , 1714.


« J’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour donner aux jeunes gens le moyen de lire et de goûter Homère un peu mieux qu’on ne le lit et qu’on ne le goûte ordinairement. »
Préface de l’ Odyssée , 1716.
Préface
Une biographie de Madame Dacier manquait en français. Eliane Itti s’est emparée du sujet avec bonne humeur, méthode et talent. Les objections auraient pu pleuvoir. « Nul ne lit plus cet auteur », « Le monde des érudits humanistes répugne à notre époque », « La condition des femmes au XVII e siècle doit être oubliée », etc., etc. Mais notre biographe était bien armée pour réfuter ces sophismes. Et le résultat de son travail prouve qu’il y avait beaucoup à découvrir sur son héroïne.
L’histoire de la littérature malmène Madame Dacier chaque fois qu’elle s’en tient à son rôle dans la Querelle d’Homère. Cet épisode passager est certes assez connu et, ici même, bien mis en place. Mais l’appréciation de sa pertinence littéraire exigerait une meilleure connaissance de chacun des participants au débat. Sur tous ces polémistes et auteurs, il faut procéder à de nouvelles recherches, notamment biographiques. Le présent Madame Dacier est, en ce sens, un ouvrage pionnier, et fort nécessaire. La championne d’Homère offre l’occasion de maintes découvertes à qui veut s’écarter des sentiers battus. Cette vie si originale, et jusqu’ici méconnue, appelait une enquête détaillée dont je commenterai seulement deux aspects.
Et d’abord, notre Madame Dacier incarne le personnage presque invraisemblable qu’est, pour ce siècle, non la femme-auteur, mais la femme-savant. Pierre Bayle, cité ici, témoigne de la surprise générale : « La République des Lettres n’entre point dans les mariages ni dans les accouchements ». On aurait pu rencontrer ce type de personne, comme Linda Timmermans l’a signalé, dans un environnement mystique, ou dans les profondeurs de rares couvents. Etait-il seulement pensable que l’exception se répétât au profit d’une honnête femme mariée, ménagère, et mère de plusieurs enfants ? La succession des chapitres d’Eliane Itti nous en convainc pleinement. Anne Dacier est bel et bien parvenue à combiner harmonieusement ces deux aspects de son existence. A la fin de sa carrière, et même s’il est vrai que son honnête aisance s’explique aussi par les réussites de son époux (parfaitement relevées ici), on peut admettre que cette dame sans fortune est en mesure de compter sur ses honoraires d’écrivain.
L’autre originalité du personnage est bien mise en valeur par Eliane Itti. Les aventures de l’héroïne ne se cantonnent pas aux problèmes du livre. Elles s’étendent à l’impact social de la religion. Les parentés confessionnelles, les affinités savantes, les renommées européennes interfèrent sans cesse, chez cette humaniste et chez tous ses pareils, avec leurs traditions de famille, leur éducation première, leurs protecteurs actuels. Sur tout cet espace, le pouvoir, en France, pose un regard jaloux. Les protestants sont défavorisés par les soupçons qui les entourent, et bientôt par les mesures qui les frappent. Dans tout l’ouvrage, et particulièrement dans son chapitre VII, l’auteur analyse avec pénétration la conduite des époux Dacier. Elle constate, chez Anne, une connaissance rare de la Bible, et, à partir de sa « réunion », en 1685, une posture conformiste et prudente. Cette posture est bien éloignée de toute dévotion, mais elle est adoptée aussi, à leur modeste échelle, par nombre de ses anciens coreligionnaires.
L’historien des traductions que je fus est particulièrement sensible à ce que l’on lira dans ce livre sur cette activité littéraire, ses avantages et ses inconvénients, sa dépendance ou son indépendance par rapport aux modes d’un temps. Sur ce plan, Madame Dacier offre un cas singulier, car elle est à la fois traducteur et philologue – ce qui ne se voyait guère antérieurement. Collaboratrice de Pierre-Daniel Huet pour la série « ad usum Delphini », engagée dans cette ambitieuse entreprise de choix textuels et de typographie modèle, on ne l’aurait pas cru prête à « passer au français ». Ce fut pourtant ce qui arriva. Et la manière dont s’opéra ce passage, un passage délicat, est traitée ici avec un tact particulier.
Jusqu’où va le droit de traduire ? Le traducteur a-t-il tous les droits ? Les connaissances acquises par Anne Le Fèvre, plus tard épouse Dacier, l’amènent à suivre la méthode qu’avait retenue l’école des « belles infidèles », Perrot d’Ablancourt notamment. Les scrupules d’exactitude, lorsqu’ils ne « passent » pas bien dans la version française, sont confiés à tout un paratexte. Disons : à des « Notes », à des « remarques », à des « Préfaces » substantielles et, somme toute, fort explicatives… Dans le présent livre, le travail de la traduction est présenté dans son mouvement : de multiples citations viennent illustrer ce fait et ses applications (chapitre IX : « L’atelier d’écriture »). Ces citations encouragent le lecteur à se reporter au riche corpus de théorie littéraire rédigé par Madame Dacier, bien avant Des causes de la corruption du goût (1714).
Cher lecteur, ne manquez pas de tout apprécier dans cet ouvrage. Et retenez sa conclusion ferme et mesurée. L’équilibre, la précision, la vérité de ces pages ne peuvent que vous frapper. Le sujet choisi par Eliane Itti était difficile. Mais fine est la manière dont le XXI e siècle rend ici hommage au XVII e .

Roger ZUBER
Professeur émérite à la Sorbonne
Ancien directeur de la revue XVII e Siècle .
Introduction
PHILAMINTE
Du grec, ô Ciel ! du grec ! Il sait du grec, ma sœur !

BELISE
Ah, ma nièce, du grec !

ARMANDE
Du grec ! quelle douceur !

PHILAMINTHE
Quoi ? Monsieur sait du grec ? Ah ! permettez, de grâce,
Que pour l’amour du grec, Monsieur, on vous embrasse.

Molière, Les Femmes savantes , III, 3, v. 943-946.


Anne Le Fèvre savait le grec. Elle n’en faisait pas parade dans les salons, comme le Vadius de Molière. Elle aimait cette langue depuis son enfance, passionnément. Elle la considérait comme la plus belle de toutes les langues. Mais les Philaminte et les Bélise, incapables de distinguer les vrais lettrés des faux beaux esprits, ne lui auraient guère accordé leur soutien, encore moins leur admiration. Une femme qui sait le grec aussi bien que sa langue maternelle ? Une érudite qui ose publier ses livres et qui prétend même vivre de sa plume ? Fi donc ! Si l’on ajoute à cela que cette savante est une huguenote convaincue et qu’à peine arrivée de sa province angevine, elle se voit confier l’édition d’un historien dans la fameuse collection Ad usum Delphini , on comprendra aisément qu’entre la réprobation polie et le fiel des insinuations perfides il ne restait guère de place pour des louanges.
Très vite, pourtant, la jeune femme réussit à forcer l’admiration. Dès ses premières publications, elle eut droit aux compliments et aux couronnes. Des esprits aussi différents que l’humaniste allemand Graevius, Pierre Bayle et l’ex-reine Christine de Suède ne lui épargnent pas leurs éloges. Quand Ménage lui dédie son Histoire des femmes philosophes , il veut saluer par là « la femme la plus savante qui soit et qui fût jamais ». Seule Anne Marie de Schurman, surnommée « la Dixième Muse », aurait pu lui disputer ce titre grâce à sa maîtrise des lettres et des arts. Mais, en dehors d’une ample correspondance, « l’Etoile d’Utrecht » n’a laissé que quelques dissertations et œuvres de circonstance sans envergure, elle n’a jamais réalisé un grand dessein littéraire, religieux ni même éditorial et, renonçant à cultiver ses dons, elle s’était engagée dans une périlleuse aventure spirituelle.

Encensée dans toute l’Europe de son vivant, Madame Dacier est tombée aujourd’hui dans les oubliettes de l’histoire. Elle est pourtant restée célèbre durant plus de deux siècles après sa mort. Pour l’immortaliser, Baptiste Feret en fait, au XVIII e siècle, un portrait à l’antique, qui sera gravé par Etienne Jahandier Desrochers : un profil impérial, un chignon entrelacé de feuilles et de fruits, un air autoritaire. Lorsque Jean Auguste Dominique Ingres remanie le sujet de L’Apothéose d’Homère pour son Homère déifié , il l’introduit parmi les fidèles servants du maître de l’ Iliade , entre deux autres Modernes, Bossuet et l’abbé Barthélémy, et elle sera la seule femme moderne de cette composition {1} . Pour les Goncourt, elle incarne l’érudition, par exemple dans cet hommage à Hortense Cornu, « la femme du peintre, l’amie de l’Empereur, la femme savante par excellence, collant les plus forts en archéologie, type Mme de Mme Dacier modeste {2} ». Victor Duruy la cite, portrait à l’appui, dans son Histoire populaire de la France parmi les protestants les plus renommés du XVII e siècle et elle est la seule femme à figurer dans le recueil de 160 portraits de philologues, de la Renaissance au XX e siècle, établi en 1911 par Alfred Gudeman, Imagines Philologorum . Parmi les études qui voient le jour au XIX e siècle et dont plusieurs ont pour auteur une femme – la comtesse Drohojowska, Louise d’Alq –, il faut d’abord citer la très pertinente notice bio-bibliographique de Fortunée Briquet dans son Dictionnaire historique, bibliographique et littéraire des Françaises et des étrangères naturalisées en France […] (1804). Puis Sainte-Beuve, dans deux articles des Causeries du lundi, brosse le portrait fidèle d’une érudite en laquelle l’intuition et la finesse psychologique du critique décelèrent également une femme de cœur. D’autres auteurs célèbrent aussi ses mérites, généralement sous une forme romancée. Madame Dacier ayant vécu à une époque où le moi était encore haïssable, on était réduit, faute de documents intimes, à enjoliver complaisamment quelques clichés transmis par la tradition et à écouter aux portes de la légende.
De nos jours, les encyclopédies lui consacrent certes un (tout) petit article et citent ses traductions d’Homère, mais certains dictionnaires biographiques continuent à sacrifier au goût de l’anecdote au détriment de la vérité historique. Et parmi les habitants de Saumur et d’Angers combien pourraient dire pourquoi une rue de leur ville porte le nom de Dacier et si ce personnage est un homme ou une femme ?
Contrairement à Mademoiselle de Gournay, cette autre femme de lettres du XVII e siècle, Madame Dacier n’a cependant jamais subi une éclipse totale. Pour la première, la prédiction de l’historien des lettres Jean-Pierre Niceron s’est accomplie : « Ses ouvrages ne sont plus lus de personne et sont tombés dans un oubli dont ils ne se retireront jamais », puisqu’il a fallu attendre la fin du XX e siècle pour qu’on lui rende justice. La postérité s’est montrée moins ingrate pour la seconde, mais a longtemps oscillé entre l’hagiographie – une femme savante d’une extraordinaire précocité et d’une incompréhensible modestie – et la caricature – une femme hommasse, qui avait « un certain air de bibliothèque », une insupportable pédante, une polémiste qui ne savait que se répandre en injures sur des adversaires masculins d’une exquise courtoisie. Bien entendu, la légende noire est aussi fausse que la légende dorée, car toutes deux se sont échafaudées sur des informations inexactes et des dates erronées. Un exemple parmi cent autres : selon le Dictionnaire de l’abbé Moréri, Madame Dacier aurait eu l’intention de démontrer, dans une dissertation, la supériorité de l’ Amphitryon de Plaute sur celui de Molière, mais ayant appris que Molière écrivait une pièce destinée à ridiculiser les femmes savantes, elle y aurait renoncé. Quand on se rappelle que l’ Amphitryon est joué en 1668 et Les Femmes Savantes en 1672, alors qu’Anne Le Fèvre habite encore à Saumur, on voit la solidité de telles sources !
Si la notoriété d’un écrivain se mesure au nombre de pages qu’il occupe dans les manuels de littérature, assurément Madame Dacier n’a pas été jugée digne d’entrer dans le panthéon scolaire. Quand on ne l’ignore pas purement et simplement, on se contente de signaler son rôle dans la « Querelle d’Homère », de citer l’un ou l’autre de ses livres, mais personne ne s’avise de proposer aux lycéens une page de sa traduction de l’ Iliade, contrairement à la pâle adaptation qu’en a faite son célèbre adversaire, Houdar de La Motte, qui ne mérite nullement cet honneur. Hâtons-nous cependant de rappeler que, pour significative qu’elle puisse être, la place d’un auteur dans les manuels scolaires n’est pas un critère absolu de notoriété méritée : dans les 576 pages du XIX e siècle de Lagarde et Michard (réédition de 1985), Alexandre Dumas n’avait droit qu’à une ligne à la fin d’une étude sur le théâtre romantique. Quant au romancier, dont le nom ne figure pas dans la table des matières, l’élève devait penser à le chercher dans le chapitre « L’histoire au XIX e siècle », où deux lignes lui sont concédées à propos du roman historique !
Aujourd’hui, seule la critique universitaire s’intéresse encore à Anne Dacier, mais elle s’y intéresse de plus en plus, outre-Atlantique comme dans l’Hexagone. Dans les ouvrages savants, parmi les éditions et les traductions qui ont fait date, les siennes sont toujours mentionnées : Callimaque, Anacréon et Sapho, Plaute, Térence, Aristophane, Homère, et même pour l’établissement des textes les érudits retiennent encore quelques-unes de ses corrections. Elle figure en bonne place dans le catalogue du site SIEFAR consacré aux femmes de l’Ancien Régime et constamment enrichi. Un colloque intitulé « Anne et André Dacier : un couple d’intellectuels entre absolutisme et Lumières » a été organisé le 23 mars 2007, par Christine Dousset-Seiden et Pascal Payen à l’Université de Toulouse-Le Mirail {3} . Ce n’est pas de France cependant, mais d’Italie et des Etats-Unis, que sont venus les premiers travaux approfondis. D’abord, une étude très pertinente d’Enrica Malcovati : Madame Dacier. Una gentildonna filologa del Gran Secolo (Firenze, Sansoni, 1952), puis la biographie de Fern Farnham : Madame Dacier. Scholar and Humanist (Monterey, CA, Angel Press, 1976) et enfin la monographie de Giovanni Saverio Santangelo, fruit de quinze années de travail : Madame Dacier, una filologa nella « crisi » » (1672-1720) , publiée à Rome en 1984. Aucun de ces trois ouvrages n’a été traduit en français. A peine en trouve-t-on un exemplaire à la Bibliothèque Nationale, à l’exclusion des autres bibliothèques, même universitaires {4} ! Plus récemment enfin, la monumentale collection Patrimoine littéraire européen, publiée sous la direction de Jean-Claude Polet, a cité, dans le tome II, Héritages grec et latin , de larges extraits de presque tous les écrivains de l’Antiquité traduits par Anne Le Fèvre : encore une fois, ce n’est pas en France que l’initiative d’une reconnaissance publique a été prise, mais en Belgique. Du moins sommes-nous dans l’espace francophone !
Tel est donc le sort posthume d’une femme en qui tous ses contemporains, et même ses adversaires, ont vu un esprit supérieur, « fort au-dessus de son sexe », dont Voltaire a consacré la gloire en la saluant comme « un des prodiges du siècle de Louis XIV » et dont Saint-Simon lui-même, si connu pour la sévérité implacable de ses jugements, a fait l’éloge :

La mort de Mme Dacier fut regrettée des savants et des honnêtes gens. Elle était fille d’un père qui était l’un et l’autre, et qui l’avait instruite ; il s’appelait Lefèvre, était de Caen et protestant. Sa fille se fit catholique après sa mort, et se maria à Dacier, garde des livres du cabinet du Roi, qui était de toutes les Académies, savant en grec et en latin, auteur et traducteur. Sa femme passait pour en savoir plus que lui en ces deux langues, en antiquités, en critique, et a laissé quantité d’ouvrages fort estimés. Elle n’était savante que dans son cabinet ou avec des savants, partout ailleurs simple, unie, avec de l’esprit, agréable dans la conversation, où on ne se serait pas douté qu’elle sût rien de plus que les femmes les plus ordinaires. Elle mourut dans de grands sentiments de piété, à soixante-huit ans, son mari, deux ans après elle, à soixante et onze ans.

Madame Dacier ne brille pas au firmament des lettres comme une étoile de première grandeur et la gloire qu’elle connut de son vivant est éclipsée aujourd’hui par celle de ses illustres contemporaines : Mademoiselle de Scudéry, Madame de Sévigné, Madame de La Fayette… Mais sa mémoire mérite d’être réhabilitée pour l’ampleur de son œuvre d’éditrice et de traductrice des écrivains grecs et latins, d’autant plus que sa période d’activité littéraire (1674-1719) coïncide très exactement avec « la crise de la conscience européenne » (1680-1715). Comment cette humaniste, attachée aux valeurs traditionnelles, s’adapte-t-elle à la modernité culturelle ? Quelles relations entretient-elle avec ces deux prophètes du changement que sont Pierre Bayle, son coreligionnaire et son critique littéraire, et Fontenelle, le collègue de son mari à l’Académie française et l’un des habitués du salon de la marquise de Lambert, comme elle ?
Sa personnalité complexe mérite d’être connue, celle d’une savante qui n’était pas un bas-bleu, d’une femme capable de vivre de sa plume, d’une provinciale introduite dans les cercles lettrés de la capitale où sa réputation fut consacrée, d’une protestante qui ne se résolut à abjurer qu’après une longue résistance, d’une championne des Anciens qui émit des idées résolument modernes
Ce livre se veut donc avant tout une légitime réhabilitation d’un auteur injustement oublié. Mais comment retrouver quelques-uns des fils dont fut tissée l’existence singulière d’une femme qui, aux yeux des sujets de Louis XIV, apparaissait comme une énigme, voire un « monstre » au sens latin du mot, c’est-à-dire un prodige ? Comment éviter de se contenter d’une compilation des ouvrages universitaires cités plus haut ?
Madame Dacier n’a laissé ni mémoires ni journal de raison et seule une faible partie de sa correspondance nous est parvenue. Or elle était liée avec quelques-uns des plus illustres écrivains de son temps, Boileau, La Fontaine et Racine ; La Bruyère aurait souhaité la voir élue à l’Académie Française, et elle jouissait de l’estime de deux « féministes » avant la lettre, Mademoiselle de Scudéry et la marquise de Lambert. Elle a rencontré les amis de son père, Ménage et Huet, elle s’est insérée dans le réseau des lettrés protestants de la capitale. Mais de la plupart de ces liens ne témoignent aujourd’hui que des membra disjecta , que le biographe doit tenter de réunir. Aucune trace ne nous est parvenue d’éventuelles relations avec Valentin Conrart et les pasteurs de Charenton, tous des correspondants de son père. La lacune la plus surprenante est le silence autour d’Urbain Chevreau, le meilleur ami de Tanneguy Le Fèvre, notamment pour les quatre années de son préceptorat auprès du duc du Maine (1678-1682), alors que quelques vestiges des relations épistolaires de Chevreau avec André Dacier ont été conservés. Il faut donc se résigner à la disparition de nombreux documents. et résister à la tentation de la suppléer par des conjectures. L’avenir en révèlera certainement de nouveaux et les progrès techniques faciliteront la lecture de ceux qui existent. Nous n’en voulons pour preuve que la mise en ligne récente du Registre des Conseils ordinaires et extraordinaires de l’Académie protestante de Saumur – le manuscrit et sa transcription –, un outil d’un intérêt exceptionnel pour la connaissance du terreau intellectuel sur lequel avait grandi la fille d’un des plus grands professeurs de cette institution {5} .
Restent des registres paroissiaux lacunaires et des pièces d’archives dispersées aux quatre coins de la France, des livres ayant appartenu à Anne Le Fèvre, à son père et à son mari, et les témoignages, souvent contradictoires, de ses contemporains. Ces trois domaines d’investigation ont révélé des documents inédits, qui permettent de préciser quelques événements biographiques et d’apporter un nouvel éclairage sur une personnalité complexe. Restent surtout les œuvres, leurs préfaces et les précieuses « remarques » sur les textes, où se glisse ici et là une confidence ou un souvenir. Restent les portraits : trois siècles après sa mort, Madame Dacier a gardé un visage.


Remarques

Pour alléger les notes, nous écrivons la traduction des citations latines, grecques, italiennes, etc. en caractères différents de ceux du texte. Nous ne reproduisons le texte original de quelques-unes de ces citations que quand il nous a paru particulièrement important.

L’orthographe a été systématiquement modernisée, y compris pour l’emploi des majuscules et pour la ponctuation. L’orthographe des XVII e et XVIII e siècles n’a été respectée que dans quelques documents ou titres d’œuvres (contenant par exemple le mot « françois »).
Chapitre I L’enfance De Grandchamp à Saumur
La première anecdote qui circule sur Anne Le Fèvre l’auréole du prestige d’une destinée exceptionnelle {6} . Tanneguy Le Fèvre aurait communiqué l’heure précise de la naissance de sa fille à un ami astronome « fort entêté » d’astrologie – qu’on appelait alors « astrologie judiciaire » –, afin qu’il tirât son horoscope. Voyant dans cette naissance « une fortune et un éclat qui ne peuvent convenir à une fille », l’astrologue s’irrite contre le père, l’accusant de lui avoir menti sur l’heure. En réalité, de la part de Le Fèvre une telle consultation ne laisse pas d’étonner car le futur traducteur du Traité de la superstition de Plutarque professait le plus grand mépris pour toute forme de superstition. Ses contemporains, en revanche, et jusqu’aux plus grands personnages de l’Etat, recouraient volontiers aux astrologues et autres devins, même pour les trépassés. En 1661, l’astronome Ismaël Boulliau {7} n’avait-il pas établi le « thème horoscopique » du cardinal Mazarin peu après sa mort ? Anne Le Fèvre a souvent raillé ces « horoscopes rétrogrades » et Jean-Pierre Niceron, l’un de ses premiers biographes, assure qu’elle ne racontait l’aventure de son propre thème astral que pour mieux dénoncer « le frivole de cet art, qui avait trouvé de si grandes choses dans l’horoscope d’une fille, qui n’avait aucune fortune et qui menait la vie d’une recluse ».
Cette naissance aurait eu lieu à Saumur, « sur la fin de l’année 1651 ». En réalité, Anne Le Fèvre est née six ans plus tôt, à Grandchamp, un petit hameau de Champagne.
Le roi Louis XIII était mort deux ans auparavant, suivant de peu dans la tombe le cardinal de Richelieu, qui avait mis toute son intelligence et son immense puissance de travail au service de la monarchie et de la France. Secondée par le ministre Mazarin, Anne d’Autriche assumait la Régence. Le petit roi, Louis-Dieudonné, l’enfant du miracle, né vingt-trois ans après le mariage de ses parents, le 5 septembre 1638, était encore « à la bavette ». Il attendait avec impatience le moment où il pourrait enfin troquer sa longue robe à collet contre pourpoint et haut de chausses, chapeau à plumes et souliers à boucle, lui qui, en dehors de quelques rares cérémonies où on l’habillait de soie et de velours, allait le plus souvent en vêtements étriqués et troués, car, quoique tendrement aimé de sa mère, il était quasiment abandonné aux domestiques. Mais, déjà, le petit roi se passionne pour la guerre, dispose ses soldats de plomb en ordre de bataille et simule le grondement de ses canons miniatures. Un des enfants d’honneur compagnons de ses jeux, Henri-Louis de Brienne, racontera : « Ses divertissements ne respiraient que la guerre ; ses doigts battaient toujours le tambour ». La reine avait demandé au meilleur armurier de Paris de fabriquer pour son fils une ravissante petite épée au fourreau serti de diamants.
En cette année 1645, pour la deuxième fois depuis la mort de son père, Sa Majesté tient lit de justice au Parlement, le 7 septembre. Juchée sur des coussins fleurdelisés, Elle annonce à son auditoire : « Messieurs, je suis venu ici pour vous parler des mes affaires. Mon chancelier vous dira ma volonté ».
D’une telle assurance chez un enfant de sept ans tous augurent que le futur roi saura conduire le royaume de France d’une main ferme. Seuls Gaston d’Orléans et ses partisans grincent des dents sous leur sourire de façade. Mais le petit roi sait, depuis son baptême célébré trois ans auparavant, qu’il est le maître absolu de dix-neuf millions de sujets. Il est l’héritier de Charlemagne, de Saint Louis et d’Henri IV. Il est monarque de droit divin. Au Parlement, l’avocat général Omer Talon ne lui avait-il pas déclaré à genoux : « Sire, le siège de Votre Majesté nous représente le trône du Dieu Vivant. Les ordres du royaume vous rendent honneur et respect comme à une divinité visible » ?
La France vit alors, depuis près d’un demi-siècle, l’expérience, unique en Europe, de la coexistence pacifique de deux religions, qui s’efforcent à la tolérance. Le problème religieux reste toutefois au centre de tous les débats.
De sa main de fer, Richelieu avait établi l’autorité absolue du roi. Un pouvoir de plus en plus centralisé et centralisateur avait canalisé les rêveries féodales des grands seigneurs et des princes du sang. Après leur avoir donné la brève illusion de les voir se réaliser enfin, la Fronde les brisera à jamais.
Un goût et une esthétique qu’on appellera « classiques » s’élaborent dans les salons mondains, les Académies et les cabinets des doctes, favorisés par un véritable phénomène de société, la préciosité. Sentiments et idées, gestes et langage, personnes et objets, tout doit désormais porter l’empreinte de la distinction et s’éloigner du commun, du bas, du trivial. La préciosité est une aristocratie de l’esprit. Contemporaine de l’émancipation progressive de la femme, elle va aussi s’interroger sur l’amour, redéfinir le mariage et proposer un idéal féministe.
Mais pour les sujets du roi de France la vie quotidienne reste très dure. Les villes sont sales et bruyantes, les routes peu sûres, les forêts des coupe-gorge. De graves crises de subsistance entraînent des périodes de disette. De nombreux impôts, dont la noblesse et le clergé sont exemptés, pèsent lourdement sur le peuple, comme la gabelle – d’autant plus haïe qu’elle est inégalement répartie entre les régions –, qui fait l’objet d’une dangereuse, mais non moins active contrebande. L’institution judiciaire a recours à des moyens d’investigation terrifiants et à des châtiments d’une épouvantable cruauté. La médecine, impuissante à guérir et, a fortiori, à prévenir, tue autant, sinon plus, de malades que les maladies mêmes. La plus redoutable de toutes, la peste, semble en recul, mais la variole, la dysenterie, la typhoïde, le typhus poussent dans la tombe, année après année, les plus faibles, nourrissons et vieillards. Même en période de stabilité sanitaire la mortalité infantile reste très élevée. Quant aux femmes, chaque grossesse les expose à un risque mortel : six sur cent meurent en couches {8} .
La guerre, enfin, sévit de nouveau. Richelieu avait fini par entrer dans le conflit politique et religieux qui dressait les princes allemands protestants contre l’autorité impériale, et la France a d’abord subi une série de revers. Il fallut attendre les victoires de Condé à Rocroi et de Turenne à Fribourg et à Nordlingen pour espérer que l’empereur, acculé à la paix, acceptât d’engager les négociations pour en finir avec cette « guerre de Trente ans ». Les troupes françaises se déployaient sur plusieurs fronts de l’est, en particulier en Lorraine. En juillet, elles avaient fait tomber la dernière place frontière de ce duché, La Mothe, sur le Mouzon. Prise une première fois par l’armée française en 1634, puis rendue au duc de Lorraine, la ville avait enfin été enlevée en juillet 1645, au terme d’un siège de cinq mois. Au mépris du droit des gens et contrairement aux engagements pris envers les assiégés le jour de leur capitulation, La Mothe (Outremécourt, aujourd’hui) fut systématiquement démolie et l’on y sema du sel. On fit même venir vingt livres de mercure pour empoisonner la source {9} .
Une autre petite ville connaissait un sort moins cruel, mais non moins tragique, car depuis la mort de son créateur, elle se dépeuplait lentement, inexorablement, et voyait se fermer à jamais un avenir plein de promesses. Aux confins du Poitou, de la Touraine et de l’Anjou, à Richelieu, la cité du cardinal, les beaux hôtels particuliers de la Grande Rue restaient vides : les courtisans que le cardinal avait contraints à s’y construire une demeure s’étaient hâtés de regagner la capitale {10} . De même, le magnifique palais regorgeant d’œuvres d’art, élevé par le ministre à la gloire de sa lignée, semblait destiné à rester inoccupé et à n’attendre que des visiteurs, étrangers ou autochtones, pour offrir à leurs yeux éblouis l’image éclatante de l’art de vivre à la française.
Pour oublier les malheurs du temps, il restait le divertissement : la danse, pourtant condamnée à l’unanimité par les curés et les pasteurs, le théâtre, les fêtes. A Paris, un jeune auteur, nommé Jean-Baptiste Poquelin, faisait rire le parterre avec une farce, La Jalousie du Barbouillé. La Rodogune de Corneille venait de remporter un beau succès, mais, dès l’année suivante, l’échec d’une tragédie sacrée, Théodore, vierge et martyre, préfigure celui, bien plus retentissant, de Pertharite. Alors qu’il oriente ses pièces vers une complexité croissante, Corneille va bientôt être concurrencé par un dramaturge visant à une action dépouillée, Jean Racine. En province, des comédiens ambulants jouent les auteurs du répertoire – Mairet, Rotrou, Corneille, Tristan l’Hermite – en imitant la diction des acteurs en vogue à Paris, mais la farce y conserve plus d’amateurs que la tragédie.
Le peuple parisien se pressait en foule aux mariages princiers : de la magnificence des grands il retombait toujours quelques miettes sur les humbles. En cette année 1645, il ne fut pas déçu.
En octobre, Henri de Chabot, seigneur de Saint-Aulaye, épousait une jeune fille très riche, très romanesque et très entichée de la fière devise de sa famille : « Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis », Marguerite de Rohan, l’unique héritière d’Henri I er , duc de Rohan, le dernier chef du parti calviniste, qui, après avoir soutenu trois guerres contre Louis XIII, avait fini par se rallier au roi très chrétien. La duchesse de Rohan ne pardonna pas à sa fille d’épouser un catholique romain, et les deux femmes restèrent longtemps brouillées {11} .
Le mois suivant, un autre mariage fit encore plus de bruit : dans la chapelle du Palais-Royal, fut célébrée l’union de Marie-Louise de Gonzague, fille du duc de Nevers, avec le roi de Pologne, Ladislas IV, représenté par le Palatin de Posnanie. « La reine [Anne d’Autriche], qui avait assez d’amitié pour elle, la maria comme fille de France {12} » et lui prêta même des joyaux de la couronne pour la cérémonie. L’ambassade de Pologne avait échauffé les imaginations par sa magnificence – vêtements aux boutons de rubis, fourrures à profusion – et son étrangeté : les compagnons du Palatin avaient tous le crâne rasé avec seulement « un petit toupet sur le haut de la tête {13} ». Elle tenait, disait-on, du « sauvage », et les dames de la cour se racontaient les unes aux autres avec une mine faussement scandalisée que ces gens-là ne portaient point de linge et ne couchaient point dans des draps comme les Français, mais dans des peaux de bêtes, dont ils s’enveloppaient.
Les noces les plus célèbres de l’année furent celles de Julie-Lucine d’Angennes, l’une des filles de la marquise de Rambouillet, et du marquis Charles de Montausier, le 4 juillet 1645. Après avoir soupiré pour Julie pendant près de quinze ans, le marquis vit enfin son indéfectible constance récompensée. Pour elle, il avait tressé, avec ses amis de l’hôtel de Rambouillet, la « Guirlande de Julie », un recueil de soixante-deux madrigaux célébrant chacun par une fleur symbolique les qualités de l’adorée. Pour elle, il avait obtenu de la comtesse de Brassac, sa tante, les gouvernements de Saintonge et d’Anjou, laissés vacants par la mort de son époux, aux deux tiers de leur valeur {14} . Pour elle, afin que sa religion ne fût pas un obstacle à son amour, il venait d’abjurer le protestantisme.
Avec son lot de maladies et d’épreuves, de joies et de peines, 1645 fut donc une année comme les autres, ni meilleure ni pire que les précédentes pour des hommes qui se résignaient à s’incliner devant la volonté du Tout-Puissant. Quand ils sentaient approcher l’heure de la mort, ils lui recommandaient leur âme et quittaient le séjour terrestre, entourés de leur famille, car on ne mourait pas seul en ce temps-là. Le salut de leur âme était leur préoccupation majeure, et cette question fondamentale restait ouverte : la grâce est-elle accordée à tous les hommes ou seulement à un petit nombre d’élus ? Est-elle un don gratuit de Dieu ou peut-elle s’acquérir par les œuvres ? Catholiques et protestants se battaient non plus les armes à la main, mais à coups de traités, de libelles ou de conférences contradictoires et, au sein de l’Eglise romaine, jésuites et jansénistes se livraient également un combat fratricide, tandis que les libertins remettaient en cause la validité d’une société et d’une monarchie dont le principal pilier était la religion.
C’est dans ce monde de controverses, de convictions antagonistes, de passions religieuses et politiques toujours prêtes à se rallumer, que naquit, à une date inconnue, Anne Le Fèvre, future Madame Dacier. Nous connaissons, en revanche, le jour de son baptême : le dimanche 24 décembre 1645, au temple d’Is-sur-Tille, à quatre lieues de Dijon.
Comme le remarquaient déjà, à juste titre, les frères Haag dans leur France protestante , « on ignore, chose étrange, la date précise de la naissance de Madame Dacier […]. Anne Le Fèvre est dite avoir environ trente-trois ans, en 1683, d’après son acte de mariage, c’est-à-dire qu’elle serait née vers 1650, tandis qu’elle aurait eu soixante-sept ans en 1720, d’après son acte de décès, ce qui l’aurait fait naître en 1653 {15} ».
Jusqu’au XIX e siècle, tous les biographes situent sa naissance à Saumur, en 1651, à commencer par un ami des Dacier, Pierre-Jean Burette, musicien, médecin, membre de la Petite Académie, collaborateur du Journal des Savants et auteur d’un Eloge de Mme Dacier {16} ; puis Voltaire, dans une annexe au Siècle de Louis XIV, le « Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, pour servir à l’histoire littéraire de ce temps », ou encore Niceron {17} . Saint-Simon se contente de donner l’âge de Madame Dacier à sa mort {18} .
Sur les estampes tirées de ses portraits les plus célèbres, celui du peintre Louis Elle, dit Ferdinand, et celui de Baptiste Feret, on lit respectivement : « Né ( sic ) à Saumur, Morte le 17 Aoust 1720. Agé ( sic ) de 68 ans » et « Née à Saumur et morte à Paris en 1720, âgé de 68 ans ».
En réalité, Anne Dacier est morte à 75 ans et elle avait six ans de plus que son mari.

Son acte de baptême, retrouvé à Is-sur-Tille {19} , tient en deux lignes : il ne renseigne ni sur les jour et lieu de naissance ni sur l’« état » ou la profession du père, il n’indique les noms ni des parrain et marraine, ni du ministre. Il ne porte aucune signature. Or la Discipline des Eglises réformées exigeait la plus grande précision dans la rédaction de ces actes : « Les baptêmes seront enregistrés et soigneusement gardés en l’Eglise avec les noms des pères et mères, parrains et marraines et enfants baptisés. Et seront les pères et parrains tenus d’apporter un billet dans lequel seront contenus les noms de l’enfant, des père et mère, parrain et marraine d’icelui, et y sera le jour de la nativité {20} ».
Il ne s’agit donc pas de l’acte authentique, mais de toute évidence d’une copie, sans doute celle du greffe. En vertu d’une Déclaration royale du 1 er février 1669, renouvelant celles de 1664 et de 1667, qui n’avaient donc pas été respectées, les ministres protestants, tout comme les prêtres catholiques, étaient, en effet, obligés de tenir les registres paroissiaux en double et d’en déposer un extrait, « de trois mois en trois mois », au greffe du bailliage ou de la sénéchaussée de leur ressort. Le fait que cet acte, qui est le dernier de l’année 1645, présente une ligne inachevée commençant par « Née » fournit un indice supplémentaire : le copiste, sans doute le secrétaire du consistoire, interrompu dans sa tâche ou las d’un travail fastidieux, a manifestement oublié de recopier l’acte entier. Pareille négligence s’explique même plus facilement pour la transcription des actes antérieurs à la Déclaration de 1669.
Comme les enfants étaient généralement baptisés peu après leur naissance, on pourrait supposer qu’Anne Le Fèvre est née dans la deuxième quinzaine de décembre 1645, sans qu’une date antérieure soit à exclure, car le délai entre la naissance et le baptême varie sensiblement d’une communauté protestante à l’autre. Mais un autre document, l’acte d’abjuration de la mère d’Anne, consigné dans le registre du consistoire de l’Eglise réformée d’Is-sur-Tille, qui révèle l’adresse des parents, invalide cette hypothèse : ce même 24 décembre 1645, « Marie Olivier femme de Tanneguy Le Fèvre demeurant à Grandchamp fait profession de la religion {21} ».
Grandchamp, situé aujourd’hui dans le département de la Haute-Marne, au sud-est de Langres, était un petit hameau distant d’environ sept lieues d’Is-sur-Tille. L’Edit de Nantes ayant interdit la construction de temples dans les villes épiscopales ou archiépiscopales, les réformés de Dijon avaient choisi, dans le périmètre autorisé par l’Edit – quatre lieues, ni plus ni moins – la localité d’Is-sur-Tille pour y dresser leur temple. Ceux de Langres étaient encore plus mal lotis, car l’évêque avait fait échouer tous les projets successifs d’implantation calviniste dans son diocèse, de sorte qu’ils devaient se rendre à Is-sur-Tille pour y faire bénir leurs mariages et baptiser leurs enfants.
Bien que la distance entre Grandchamp et Is soit faible, une jeune mère et son nouveau-né n’allaient pas s’aventurer en plein hiver sur les routes d’une des régions les plus froides du pays, le plateau de Langres. D’ailleurs les registres révèlent que les enfants de Langres étaient toujours baptisés plusieurs mois, parfois plus d’un an après leur naissance. Un historien bourguignon, Jules Mochot, aurait avancé le 31 mai {22} pour celle d’Anne, ce qui lui donnerait six mois à son baptême. Aucun document ne vient malheureusement la corroborer.
Le jour du 24 décembre a pu être retenu à dessein par la famille : célébrer un baptême la veille de la Nativité est un acte de reconnaissance envers Dieu pour le don d’une nouvelle vie. Comme Marie Olivier, née catholique, le choisit également pour abjurer, la mère et la fille entrent le même jour dans la communauté des fidèles.
De Marie Olivier nous ne savons quasiment rien. Est-elle originaire de Bourgogne, comme l’affirme Pierre Perrenet {23} , sans preuves, ou de la région de Langres ? Tanneguy Le Fèvre l’a-t-il rencontrée à Paris ? Est-il retourné à Caen, où l’on trouve à cette époque une famille Ollivier aux nombreuses ramifications, pour y chercher femme ? Quand et où se sont-ils mariés ?
Une seule lettre de Le Fèvre, adressée à Pierre-Daniel Huet le 20 mai 1671 {24} , donne quelques indications sur son épouse. Il l’y dépeint à l’âge mûr : « elle est parfaitement bien tournée […], de bonne mine. Elle a environ 50 ans. Elle a été élevée liberaliter antequam mea foret ; ex eo nihilo minus / convenablement, avant de devenir mon épouse ; rien de moins . Pour la taille elle pourrait disputer avec Mad[ame] La M[aréchale] de La Mothe ; plût à Dieu que j’en puisse dire autant ». Marie Olivier avait donc reçu une bonne éducation et était une belle femme. D’autres lettres, adressées à Urbain Chevreau, révèlent l’attachement de Tanneguy Le Fèvre, sa sollicitude et son angoisse lors d’un accouchement qui mit les jours de la mère en danger. L’une d’elles laisse entendre, sous la forme d’une boutade, que Marie Olivier savait faire respecter ses volontés : « ma femme a juré ses grands dieux que si je mets le pied dehors elle accoucherait sur-le-champ {25} ».
Tout le reste se situe entre hypothèse gratuite et affirmation tendancieuse. Selon Fern Farnham, Marie Olivier ne pouvait avoir eu grand chose en commun avec sa savante fille ( with whom she cannot have had much in common {26} ) : cette supposition est infirmée par la lettre de Le Fèvre, puisque Marie Olivier n’était pas inculte. Giovanni Santangelo, qui remarque « l’absence totale » de la mère ( la completa defezione della figura materna nella vita della nostra Autrice {27} ), serait plus proche de la vérité s’il avait remplacé vita par opera, car s’il est vrai qu’Anne Lefèvre n’évoque sa mère dans aucune de ses œuvres, elle a néanmoins vécu pendant vingt-huit ans à ses côtés.
Le père d’Anne, en revanche, est bien connu, malgré l’opacité du silence qui entoure son enfance et sa jeunesse. Issu d’une famille catholique aisée de Caen, Tanneguy Le Fèvre avait été baptisé en 1615 dans la paroisse Saint-Jean. Son prénom, si souvent écorché par les scribes, est d’origine bretonne. En latin, il est transcrit par Tanaquillus et sous sa forme moderne il devient Tanguy. Nous ignorons tout de sa mère. Quant à son père, il aurait dilapidé son patrimoine pour satisfaire sa passion des voyages. Grâce à un oncle ecclésiastique, le jeune Tanneguy reçoit néanmoins une excellente éducation, d’abord strictement musicale jusqu’à l’âge de douze ans – il est aussi doué pour le chant que pour la basse de viole –, puis humaniste. Mettant les bouchées doubles, il apprend le latin en quelques mois, puis le grec en autodidacte et va terminer ses humanités au collège Henri le Grand de La Flèche. Là, il se montre si brillant qu’après sa maîtrise ès-arts ses professeurs lui proposent un poste parmi eux. Il préfère cependant retourner à Caen, où son père le destine au petit collet. Mais le jeune homme n’a pas la vocation des ordres. Il veut tenter sa chance à Paris :

[…] il n’y fut pas longtemps sans y avoir des amis, et même des amis de la faveur. Il fut fort aimé de Monsieur des Noyers, qui le présenta au Cardinal de Richelieu. Son Eminence le goûta, et souhaita qu’il eût l’œil sur tous les ouvrages qui s’imprimeraient à l’Imprimerie du Louvre, et que des diverses leçons des anciens auteurs, il choisît celles qui lui paraîtraient les meilleures {28} .

Secrétaire d’Etat à la guerre, surintendant et ordonnateur général des bâtiments et manufactures du roi, François Sublet de Noyers est alors l’un des premiers personnages du royaume. Or le fils de Jean Sublet et de Madeleine Bochart compte aussi parmi les grands propriétaires terriens de Normandie. Il ne serait pas étonnant que Le Fèvre, marqué par sa double appartenance au catholicisme et à la Normandie, ait pu bénéficier de la protection d’un homme de pouvoir qui pratique le népotisme sans état d’âme. Non par favoritisme, mais parce qu’il « a dans l’idée de diriger les affaires du roi en se servant là encore d’hommes proches, fidèles, sûrs et dévoués {29} ».
Quand Richelieu charge Sublet de Noyers de constituer l’état-major « intellectuel » de l’Imprimerie Royale (la direction technique est confiée à Sébastien Cramoisy, l’imprimeur du roi et de Richelieu), dont la création est décidée en 1639, le surintendant choisit un cousin éloigné, Roland Fréart de Chambray, pour ramener Nicolas Poussin de Rome, son ami Raphaël Trichet du Fresne pour diriger les corrections et Tanneguy Le Fèvre, dont la réputation de philologue semble déjà bien établie, comme directeur des impressions, poste prestigieux pour un jeune homme de vingt-quatre ans {30} . Sa fonction, qui consiste à remettre à Sébastien Cramoisy, pour chaque ouvrage projeté, la meilleure édition, serait appelée aujourd’hui la direction littéraire de l’entreprise. Nous ignorons malheureusement comment il s’acquittait de cette mission : s’est-il contenté de choisir l’un des textes déjà publiés en France ou à l’étranger ? Lui a-t-il apporté des corrections ? Sa correspondance en 1645 et 1646 avec le savant Père jésuite Denis Petau {31} porte à croire que, cinq ans auparavant, il était déjà suffisamment rompu à la philologie pour entreprendre un véritable travail d’édition. Reste à savoir si, vu le rythme rapide de la production, il disposait du temps nécessaire pour une tâche aussi minutieuse. Il paraît certain, en tout cas, qu’il a pu consulter des manuscrits, car Sublet de Noyers en dirigeait la collecte en personne, comme l’atteste une lettre adressée à l’ambassadeur de France à Venise, que le ministre charge de se procurer discrètement des manuscrits de Galien et d’Hippocrate, « ce qui doit bien se conduire avec adresse et sans que l’on en pénètre le dessein {32} ».
Instrument de propagande monarchique, l’Imprimerie Royale a aussi pour vocation le progrès de la religion et l’avancement des lettres. Elle édite donc à la fois des textes sacrés (les Psaumes, le Nouveau Testament ), religieux ( Imitation de Jésus-Christ, Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, Les Principaux points de la foi catholique [ … ] de Richelieu) et classiques (Virgile, Horace, Térence…), le domaine de prédilection et de spécialité de notre jeune humaniste.
Mais Richelieu meurt le 4 décembre 1642 et cette disparition brutale laisse Tanneguy Le Fèvre désemparé, puisqu’il perd à la fois son protecteur, son emploi et sa très confortable pension de 2000 livres, car Mazarin, qui ne se pique pas de lettres, se désintéresse de l’Imprimerie Royale. Nous ne retrouvons sa trace que trois ans plus tard, à Is-sur-Tille. Dans l’intervalle, il a trouvé un « patron » en la personne de Louis de Choiseul, marquis de Francières, gouverneur de Langres, qu’il accompagne dans une de ses campagnes militaires {33} , au siège de La Mothe, de mars à juillet 1645.
C’est également à cette époque, selon Graverol, qu’il se convertit au protestantisme. Où et quand, nous l’ignorons également, l’indication donnée par Pierre-Daniel Huet dans Les Origines de la ville de Caen étant lacunaire, puisqu’il fait l’impasse sur l’Imprimerie Royale : « Il vint à Paris et s’attacha au marquis de Francières, gouverneur de Langres. Ce fut dans ce quartier-là qu’il se fit huguenot {34} ». Mais il est probable que le ministre Jean Chabrol n’est pas étranger à cette conversion. Recruté par Marie de la Tour d’Auvergne, sur le conseil de Pierre Dumoulin, Jean Chabrol exerce son ministère, à partir de 1637, à Thouars, fief de l’une des dernières familles de la grande noblesse protestante, les La Trémoille. Avant cette date, il résidait à Paris auprès de son frère, avocat et conseiller en Parlement {35} . Il eut sans doute de nombreuses occasions de revenir à Paris et d’y maintenir des liens d’amitié. C’est lui, en tout cas, qui, au moment où Le Fèvre perd son poste, l’entoure de sa sollicitude, contrairement à de prétendus amis… que le vent avait emportés :

A l’époque où le courroux, de la cruelle Fortune m’a écrasé, me laissant brisé et presque terrassé lorsque mon Mécène fut arraché du monde des vivants, toi, seul de tous, tu m’as encouragé, toi qui m’as relevé quand je gisais à terre, toi qui m’as invité à espérer des jours meilleurs {36} .

C’est probablement entre 1643 et 1645, que Tanneguy Le Fèvre a fondé une famille : il s’est marié avec Marie Olivier et installé à Grandchamp, bénéficiant sans doute de l’hospitalité d’un homme de robe huguenot, Samuel Heudelot, qui venait d’acheter la seigneurie et le château de Grandchamp {37} et qui faisait également baptiser ses enfants au temple d’Is-sur-Tille. Comme la famille Heudelot possédait un hôtel rue des Marais (l’actuelle rue Visconti), au faubourg Saint-Germain, il se peut que les deux hommes se soient liés à Paris. Mais le couple Le Fèvre ne se fixe ni en Champagne ni en Bourgogne, car deux ans plus tard c’est en Touraine, à Preuilly-sur-Claise, que naît une deuxième fille, Marguerite.
La date de naissance exacte d’Anne Le Fèvre reste donc indéterminée, aujourd’hui encore. On peut affirmer, tout au plus, qu’elle se situe très probablement en 1645, à Grandchamp. En tout état de cause, la découverte de son acte de baptême met fin à une discussion engagée depuis plus de deux siècles. En effet, au début du XIX e siècle, l’historien angevin Jean-François Bodin s’était fondé sur l’acte du baptême célébré au temple de Saumur, le 8 mars 1654, d’un enfant de Tanneguy Le Fèvre et de Marie Olivier dont le prénom était resté en blanc, pour placer la naissance d’Anne en 1654 à Saumur. Au seuil du XX e siècle, un érudit tourangeau, le docteur Louis Dubreuil-Chambardel invalidera cette conjecture en invoquant deux arguments de poids : le genre masculin du participe « baptisé » et la mention d’Anne Le Fèvre épouse Lesnier en tant que marraine sur un acte de baptême du 28 avril 1664 (elle n’aurait eu que dix ans, ce qui est invraisemblable). Trente ans plus tard, l’archiviste angevin Marc Saché abondera dans son sens {38} .
Cependant, Louis Dubreuil-Chambardel a cru découvrir le véritable acte de baptême d’Anne, sous le prénom de Marguerite, à Preuilly-sur-Claise, daté du 11 août 1647. Il note fort justement que « tout dans cet acte indique une rédaction hâtive » : plusieurs ratures, des erreurs sur l’orthographe des noms et les qualités (Le Fèvre y reçoit le titre de « Docteur ») et en conclut : « Tout semble prouver que cet acte a été composé loin des yeux des parents par un pasteur qui ne connaissait pas la famille puisque dans une première rédaction il prenait le prénom de Tanneguy pour un nom patronymique ». Il ajoute aussi, sans la moindre preuve à l’appui, que Marie Olivier est originaire de la région de Châtellerault et que la famille Le Fèvre « n’habitait Preuilly que depuis peu de temps ». Anne serait donc née à Preuilly en 1647, d’après un acte de baptême contenant une erreur de copie sur le prénom.
Jusqu’à nos jours, cette conjecture a été adoptée par la plupart des biographes, parce qu’elle permet de concilier les données de l’acte de Preuilly à la fois avec celles de la lettre du 20 mai 1671 citée plus haut, où Le Fèvre indique que sa fille a « environ vingt-quatre ans », et celles des registres du temple de Saumur, d’après lesquels « Anne Le Fèvre épouse Lesnier » présente un enfant au baptême comme marraine dès 1664. Elle réduit aussi à néant l’hypothèse selon laquelle Anne aurait été le fruit d’un premier mariage soit de Le Fèvre soit de Marie Olivier. En réalité, l’acte de Preuilly-sur-Claise est une copie, rédigée non par le pasteur, mais probablement par le secrétaire du consistoire, puisqu’il ne porte aucune signature. Il établit la naissance de la fille cadette et non pas de l’aînée.
Quelles raisons ont pu amener la famille Le Fèvre dans la petite ville de Preuilly-sur-Claise ? Marie Olivier se trouva-t-elle « pressée », comme il est parfois spécifié dans les registres paroissiaux pour des accouchements hors du lieu de résidence habituel ? Il est plus probable que Le Fèvre avait songé à se rendre à Saumur afin de poser sa candidature à l’Académie protestante, au cas où un poste y serait mis au concours, et qu’il a fait un détour par Preuilly. Il connaissait cet établissement de réputation, au moins depuis que Richelieu avait eu l’intention de le nommer principal de l’Académie de sa ville {39} , une institution destinée précisément à éclipser celle de Saumur, fondation nobiliaire, qui continuait à attirer les fils des gentilshommes de la région, malgré un certain tassement {40} .
Il a également pu être attiré à Preuilly-sur-Claise par divers Prulliaciens dont il a peut-être fait la connaissance à Paris : Josias Poizay, époux de Marguerite Gaudon, la marraine de Marguerite Le Fèvre, est avocat en Parlement ; Jehan Perrot, un gendre des Poizay, est valet de chambre du prince de Condé ; Charles Raboteau, allié aux Poizay, est lui aussi avocat en Parlement et, de plus, « Conseiller et secrétaire ordinaire de Monseigneur le Prince de Condé » ; Samuel Gaudon {41} , sieur de La Raillière, frère de Marguerite Poizay et ancien élève de l’Académie de Saumur, est un des premiers financiers de Paris. L’un ou l’autre a pu lui vanter cette petite ville de province qui, avec 500 à 600 fidèles, est la deuxième paroisse réformée de Touraine, et même la première pour la densité de la population réformée : un habitant sur trois contre un sur dix à Tours {42} . En tout cas, le choix d’une femme d’avocat, Marguerite Gaudon, qui donne son prénom à la petite fille présentée au baptême, et d’un avocat, Isaac Piozet, comme « parents spirituels » montre que Le Fèvre fréquente l’élite de la communauté réformée de Preuilly, qu’il réside dans la petite ville depuis quelque temps ou bien qu’il était déjà lié avec ces familles avant d’arriver en Touraine.
Mais c’est la lettre, déjà citée, de Le Fèvre au ministre de Thouars, Jean Chabrol, qui donne la véritable raison de son arrivée à Preuilly :

Bien plus, ce qui est le moyen le plus rapide et le plus sûr pour parvenir à la renommée, JOUIR DE L’ESTIME D’UN HOMME ESTIME, cela aussi je te le dois, quand tu as tenu à me recommander aux très saints Pères du Poitou. Se rangeant à ton avis, ils m’ont honoré en me comblant de bienfaits.

Ces sanctissimi provinciae Pictaviensis Patres ne sont pas les bénédictins de l’abbaye de Preuilly-sur-Claise, qui végétait depuis une centaine d’années, mais des pasteurs. Le Fèvre, dont on connaît le faible pour les périphrases, surtout dans le registre humoristique ou polémique, utilise ici Patres avec une connotation d’érudition pour renvoyer aux Pères de l’Eglise. Les ministres du XVI e siècle étaient, en effet, rompus aux humanités, maîtrisaient « les trois langues » (latin, grec, hébreu), avaient des bibliothèques bien garnies et se passionnaient pour les nouvelles éditions des textes de l’Antiquité. Enfin, nombreux étaient ceux qui, à côté d’ouvrages de piété, éditaient, traduisaient ou commentaient les Anciens. Parmi ces humanistes figure le ministre de Preuilly, Pierre Fleury. Le 29 avril 1647, il offre à Tanneguy Le Fèvre un bel exemplaire du Situs orbis descriptio / La Description du monde de Denys le Périégète {43} , avec cet envoi :

Ad Dominum Le Fèvre
Accipe, quaeso, vir ornatissime et omni politioris
Literaturae genere excultissime, hoc munusculum
n amoris mei erga te sinceri pignus quod
Tibi Animo lubenti et in te effusissimo offert
Petrus Floridius, Ecclesiasticus Prulliaci
Tui observantissimus
April. 29.1647.

/ A Monsieur le Fèvre
Reçois, je t’en prie, homme des plus distingués et des plus versés
en tout genre de littérature un peu raffinée, ce modeste présent,
comme un gage de mon amour sincère envers toi, que
t’offre avec plaisir et avec la plus vive affection
Pierre Fleury, ministre de la parole de Dieu à Preuilly,
avec l’expression de son plus grand respect,
le 29 avril 1647.

Fils de Jehan Fleury, qui fut pasteur successivement à l’Ile-Bouchard (aujourd’hui, en Indre-et-Loire), à Baugé (Maine-et-Loire) et à Loudun (Vienne), Pierre Fleury exerce son ministère à Preuilly de 1637 à 1671 {44} . C’est lui qui baptise Marguerite Le Fèvre en août 1647.
L’ ex-libris manuscrit du même volume, Tanneguyus Faber Cadomeus MDCXLVI Prolici Turonum / Tanneguy Le Fèvre, de Caen, 1646, à Preuilly des Turons , permet même d’avancer que le Fèvre s’établit à Preuilly dès 1646. L’ ex-libris , postérieur à l’envoi, servirait à rappeler l’origine du livre à son propriétaire. Le Fèvre annotera le texte avec soin pour en préparer une version corrigée, qu’il intitulera De situ orbis et dont l’édition sera posthume.
La renommée du jeune érudit est donc parvenue jusqu’au sud de la Touraine. Bien plus, ce n’est pas à la protection d’un haut et puissant seigneur, mais à son seul mérite qu’il doit d’entrer dans un cercle de pasteurs et d’humanistes provinciaux. Il a dû penser qu’une nouvelle carrière pourrait s’ouvrir pour lui à Saumur, « l’Athènes du protestantisme », à la vie intellectuelle si animée et si brillante, une carrière de professeur. Car les pasteurs de Touraine et du Poitou sont fréquemment appelés à siéger au jury académique qui examine les candidats à une chaire.
Combien de temps la famille Le Fèvre est-elle restée en Touraine ? Peut-être deux ou trois ans. Quand arrive-t-elle à Saumur ? Nous ne le savons pas avec précision. Mais on peut avancer, au plus tard, le deuxième semestre de l’année 1649, car Daniel, le troisième enfant du couple, est baptisé au temple de Saumur le 22 janvier 1650. Une naissance présentant toujours un grand danger pour la mère, il est vraisemblable que la famille est dans ses meubles plusieurs mois avant la date prévue pour l’accouchement.
Cette hypothèse est corroborée par le registre du Conseil académique {45} . Si la première mention du savant philologue y date seulement du 19 avril 1651, lorsque le sieur Parisod, régent de la troisième classe, sollicite son admission à la retraite et invoque un argument de poids pour proposer un remplaçant : « Monsieur Le Fèvre étant en pleine liberté de sa personne », elle nous donne une indication précieuse : « sa conversation en cette ville depuis un temps considérable a été chrétienne et d’édification ». Même si l’on tient compte de l’emploi abusif de l’hyperbole chez les rédacteurs du Registre, on peut penser que Le Fèvre réside à Saumur depuis plus de dix-huit mois. A-t-il trouvé un poste de précepteur auprès du fils d’un notable ? Donne-t-il déjà des cours particuliers à un petit groupe d’élèves, comme il le fera tout au long de sa carrière, parallèlement à ses fonctions à l’Académie, et même au-delà, à en croire ses anciens étudiants ? Nous l’ignorons, mais il est probable qu’il gravite déjà dans l’orbite de l’Académie.
Il est certain qu’il avait aussi eu le temps de prospecter à Loudun et même d’y poser sa candidature, sans doute de régent, puisque le 1 er mai 1651 le consistoire de l’Eglise réformée de Loudun dépêche M. des Ceriziers auprès du Conseil académique pour s’opposer à l’installation de Le Fèvre à Saumur, étant donné « qu’il s’était engagé en personne envers eux pour servir en leur charge ». Mais trois semaines plus tard, les Loudunais sont obligés de s’incliner devant les intérêts supérieurs de l’Académie de Saumur. Bien que contraints de céder les locaux de leur collège aux ursulines après l’exécution d’Urbain Grandier en 1634, parce que l’envoyé de Richelieu, le magistrat Laubardemont, avait décrété que les pauvres religieuses, si longtemps tourmentées par les démons, ne pourraient plus vivre dans une maison qui avait été le théâtre de tant de désordres, les protestants de Loudun avaient réussi à maintenir l’institution, puisque le rapport de Colbert de Croissy signalera qu’elle compte quarante élèves en 1664. En 1652, ils obtinrent même de la reine-mère, de passage à Loudun, une indemnité de 2000 livres pour les dédommager de la perte de leur bâtiment {46} .
Finalement, c’est au milieu de l’année 1651 que Tanneguy Le Fèvre commence sa carrière saumuroise : « ledit sieur Le Fèvre fut installé en la troisième classe par Monsieur le Principal en présence du recteur et des professeurs en philosophie, le treizième de juillet 1651 ». Dès lors, il va mener de front sa régence et la publication de nombreuses éditions et traductions des Anciens.

Lorsque la famille Le Fèvre arrive à Saumur, elle découvre une petite ville beaucoup plus animée que Preuilly, plus prospère aussi, mais où les réformés ne représentent qu’une faible minorité. Blottie au pied de son imposant château médiéval, que l’ami et conseiller d’Henri de Navarre, Philippe Duplessis-Mornay, nommé gouverneur de la ville en 1589, avait fait restaurer à ses frais avant de s’y installer, elle se déploie en demi-cercle dans un lacis de ruelles étroites et sombres, mais offre aussi de beaux hôtels particuliers, tel celui de Louis Cappel, qui en impose encore aujourd’hui aux visiteurs par l’harmonie de ses proportions et l’élégance de sa façade. Tous les voyageurs ont célébré la beauté du paysage qu’ils découvraient du haut du château : la Loire et ses îles, l’enfilade des ponts, des plaines couvertes d’arbres à perte de vue. La ville a déjà annexé six villages alentour pour les transformer en faubourgs de part et d’autre de la rivière de Loire : la Croix Verte, la Bilange ou encore le Fenet. Le sanctuaire marial de Notre-Dame des Ardilliers attire de nombreux pèlerins, qui espèrent une guérison miraculeuse. La reine Anne d’Autriche s’y était rendue à deux reprises, pour supplier la Vierge d’accorder un héritier au trône de France.
Commerçants et artisans, souvent regroupés en corporations comme par exemple les orfèvres dans le quartier du Fenet, y forment une population fort active, dont les étrangers, surtout des Hollandais, négociants en vins et en fourrures, et des Ecossais, bientôt suivis par des Allemands et des Suisses, ne sont pas les moins dynamiques : certains vont même y faire souche en épousant une Saumuroise et en francisant leur nom, tel ces Van Rossun devenus Vanrosse. Lourdement taxé, gêné par une multitude de barrières fiscales, le commerce angevin peinait cependant à prendre son essor. Entre Saumur et Ingrandes, soit à peine vingt lieues, l’on comptait plus de trente droits de péages, royaux ou seigneuriaux. L’abbesse de Fontevrault – car c’était une femme qui tenait la crosse dans ce monastère bénédictin et qui régnait sur ses deux couvents, l’un d’hommes, l’autre de femmes – jouissait d’un droit de prévôté sur la Loire, elle percevait dans le Saumurois d’autres droits seigneuriaux et de nombreux revenus fonciers. Et ces Messieurs de l’abbaye de Saint Florent n’entendaient pas demeurer en reste.
Placée au carrefour de deux axes majeurs, l’ancienne place de sûreté des protestants avait joué un rôle stratégique pendant les guerres de religion : c’était un véritable verrou sur la Loire. Les protestants y dépassaient à peine un millier d’individus environ, au sein d’une population catholique forte de 10000 à 13000 âmes {47} . Mais Duplessis-Mornay avait réussi à instaurer la coexistence pacifique des deux communautés au lendemain des guerres civiles. Catholiques et protestants vivent dans les mêmes quartiers, fréquentent les mêmes échoppes, se côtoient constamment. Bien plus, certains catholiques n’hésitent pas à envoyer leurs enfants au collège protestant, si bien qu’au milieu du siècle l’évêque d’Angers, Henry Arnauld, interdit formellement cette pratique sous peine d’excommunication.
Deux institutions rivales, dotées chacune d’un collège et d’un établissement d’enseignement supérieur, attirent à Saumur des collégiens et des étudiants de tout l’Ouest. L’Académie protestante, fondée par Duplessis-Mornay dès 1599, est la plus ancienne : elle a pour mission de dispenser une formation d’excellence aux futurs pasteurs. L’école de théologie des oratoriens, fondée seulement en 1630, formait les futurs prêtres. Dans les deux collèges, où la ratio studiorum (l’organisation des études) est quasiment la même, on enseigne les humanités. Mais, grâce à l’excellente réputation de ses professeurs, l’Académie draine aussi vers elle des étudiants de Normandie, de la capitale ou du sud de la France ainsi que de nombreux étrangers venus de toute l’Europe protestante du Nord et même de Pologne. Les uns ne restent à Saumur que quelques mois au cours de leur peregrinatio academica {48} ; d’autres s’y implantent plusieurs années. Les plus riches sont accompagnés de leur précepteur et d’un domestique qui loge à l’auberge. Après la Révocation de l’Edit de Nantes, tous les documents de l’époque attribueront le déclin de Saumur à la suppression de l’Académie, suivie du départ de ces étrangers dont le concours assurait la prospérité de la ville.
A ces jeunes gens souvent turbulents Saumur offrait également des distractions fort appréciées : trois jeux de paume, une salle d’armes, la comédie, le ballet, les baignades en rivière de Loire, souvent dangereuses toutefois, et de belles promenades dans l’île d’Offard. L’Académie d’équitation, dite Académie des exercices, était très recherchée par les jeunes nobles, dont la plupart se destinaient à servir leur roi à la guerre et devaient donc se montrer capables de maîtriser parfaitement leur monture au milieu du bruit et de la fureur d’une bataille. On y apprenait à dresser un cheval, on y apprenait aussi ces fameux airs « relevés » par lesquels un cavalier essayait d’intimider un cavalier ennemi. Cette Académie, située sur les terrains de la Couronne, d’où l’actuelle rue Courcouronne, était florissante. Elle eut même deux écuyers à certaines époques, comme le note le Strasbourgeois Elie Brackenhoffer, arrivé à Saumur en 1644.
Enfin, Saumur est un lieu de villégiature pour les étrangers de tout âge : la douceur du climat angevin, la beauté des paysages et des monuments, la pureté de la langue et le bon marché de la vie font qu’on la trouve dans tous les guides de voyage édités dans l’Empire et les Provinces-Unies. En juillet 1646 deux jeunes artistes hollandais, Lambert Doomer et Willem Schellinks, qui avaient décidé de remonter la Loire à pied de Nantes à Orléans, s’y arrêtent et se plaisent à dessiner plusieurs vues de la ville avec son château et ses ponts ainsi que les habitations troglodytiques dispersées le long du coteau entre Saumur et Montsoreau {49} . Leurs croquis restituent avec exactitude quelques aspects pittoresques de la cité angevine au milieu du siècle, ceux-là même que découvrira bientôt la petite Anne Le Fèvre.
Nul doute que l’enfant n’ait été impressionnée par le cours majestueux du fleuve, intriguée par les îles qui le parsèment, fascinée par le spectacle d’un train de bateaux rabattant brusquement les voiles pour passer sous l’une des arches du pont. Les grandes voiles carrées se gonflaient quand le vent était de « galerne » et les mariniers à la culotte jaune, au gilet à manches et aux bas de fil blanc faisaient retentir leurs chants, leurs cris ou leurs abominables jurons. Elle a sans doute assisté un jour au passage du bateau de l’abbesse de Fontevrault. Arborant ses armes, il descendait la Loire une fois par an, de Montsoreau à Nantes, pour en revenir chargé de sel – exempté de la gabelle grâce au privilège du franc-salé –, de café, de sucre, d’épices et d’autres denrées exotiques.
Pour un érudit comme Le Fèvre une ville surnommée « la Nouvelle Genève » exerçait un puissant attrait intellectuel. Pasteurs, professeurs, régents et étudiants, médecins, robins et magistrats, que de lettrés n’allait-il pas pouvoir y fréquenter ! Imprimeurs et libraires y diffusent des livres de tous genres, surtout de petits formats modestement reliés de vélin, mais aussi de magnifiques in-folio , tels les traités théologiques de Duplessis-Mornay. Ils sont trente-cinq à se succéder au cours du XVII e siècle, en majorité protestants, et ont publié plus de sept cents titres {50} . Dans leurs catalogues, qu’ils soient catholiques ou protestants, les recueils religieux, les livres de piété et les ouvrages de controverse forment le contingent le plus nombreux, suivis de près par les manuels scolaires, les œuvres des grands écrivains de l’Antiquité et même celles de quelques Français du siècle précédent comme Les Juives de Garnier, ou contemporains. En 1610, René Hénault imprime un ballet, Les Grâces en liberté , et précise sur la page de titre « Ballet dansé à Saumur en 1615 ( sic ) ». En 1616, c’est à Saumur que Thomas Portau publie un livre considéré comme la première véritable utopie française, l’ Histoire du grand et admirable Royaume d’Antangil , signé par un mystérieux auteur qui se cache sous les initiales I. D. M. G. T. Ce livre décrit, cent ans après l’ Utopie de Thomas More, un royaume idéal situé en terre australe. Il inaugure ainsi la longue série des utopies françaises qui conduit à travers les œuvres de Cyrano de Bergerac ou La Découverte australe de Restif de la Bretonne à Jules Verne et à Barjavel.
Tanneguy Le Fèvre connaissait évidemment l’édition d’ensemble de Lucien de Samosate, publiée à Saumur, en 1619 chez Pierre Pié de Dieu, par un professeur de grec de l’Académie, Jean Benoît. Très appréciée en raison de ses bonnes corrections, faites à partir de manuscrits, de sa traduction latine, en grande partie nouvelle, et de son copieux index, elle représentait pour un jeune érudit un modèle à suivre. Il existe encore, à la Bibliothèque Nationale, un exemplaire de ce livre avec des remarques marginales de Le Fèvre. On ne s’étonnera donc pas de le voir se pencher à son tour sur Lucien. Il en annote un pamphlet (Lucianus de Morte Peregrini / La Mort de Pérégrinus) , puis le Timon , qu’il traduit en latin et enrichit de remarques. Pour leur publication, il s’adresse à une vieille connaissance parisienne, Sébastien Cramoisy, mais ses livres suivants seront presque tous imprimés à Saumur, et parfois réimprimés à Paris.
L’installation de Le Fèvre à Saumur met fin à plusieurs années de pérégrinations. Sa nomination à la régence de la troisième classe inaugure une longue période de stabilité matérielle et de confort intellectuel. Il entre dans une carrière qu’il peut espérer aussi longue que celle de son prédécesseur, 41 ans, et certainement plus brillante !
La rémunération du nouveau régent ne suffit sûrement pas à nourrir sa famille, car Louis Parisod a imposé ses conditions au Conseil académique : il touchera ses gages jusqu’à sa mort et ne laisse à Le Fèvre que « les minervaux et autres émoluments qui peuvent revenir de la classe ». Le minerval s’élevait alors à une demi-livre {51} , versée chaque mois au régent par chaque élève, mais Parisod, décidément âpre au gain, exige de toucher « encore le minerval du semestre » qui vient de commencer (après les vacances de Pâques) ! Quant aux « autres émoluments », cette formule vague à souhait désigne des revenus plutôt hypothétiques.
Le Conseil loue le nouveau régent de ce qu’« il se contente d’une charge qui est loin au-dessous de sa capacité, et encore avec si peu de récompense », et le dispense des examens d’usage. Dès novembre, il trouve cependant le moyen de lui allouer cent livres par an, pris sur le budget global de l’Académie. Quatre ans plus tard, lors d’une vacance de la régence de seconde, le Conseil reçoit des lettres du ministre Jean Chabrol, par lesquelles « il prie instamment au nom de la province de Poitou que l’on établisse M. Le Fèvre dans la seconde classe ». Voilà donc comment l’un des sanctissimi provinciae Pictaviensis Patres , fort de sa position de chapelain des La Trémoille, intervient en faveur de son savant ami. Mais d’accord avec Le Fèvre, qui estime que, s’il abandonnait sa troisième, « les études des humanités en recevraient une notable diminution », le Conseil le maintient à son poste… jusqu’à la rentrée, où il l’établit dans la seconde classe, le 28 octobre. Enfin, dix ans plus tard, le 27 avril 1665, le synode d’Anjou « considérant qu’il serait nécessaire pour la gloire et pour le bien de cette Académie de rétablir la profession de grec », la propose à Le Fèvre, qui l’accepte avec joie et… « sans en demander aucune récompense » !
Quels sont donc les revenus de ce professeur, assez désintéressé pour renoncer à ses gages comme précédemment à ceux de sa régence ? Les plus importants proviennent de ses pensionnaires, qui lui versent chacun 400 livres par an. Les collèges protestants n’ayant pas d’internat, contrairement à ceux des jésuites ou des oratoriens, les élèves logent chez l’habitant, de préférence des régents et des professeurs pour un véritable soutien scolaire. Il bénéficie aussi des libéralités de plusieurs mécènes, dont Philippe de Jaucourt, baron de Villarnoul, et François de Rochechouart, marquis de Chandenier, capitaine des gardes du roi, sans doute rencontré à Paris dès l’époque de l’Imprimerie royale. Exilé en province par Mazarin, le marquis s’était retiré dans son château de La Mothe-Beaussais, à deux lieues de Loudun, une vieille demeure féodale qu’il va transformer en une résidence princière {52} . Il y animera un cénacle de lettrés : outre Le Fèvre, Urbain Chevreau et deux futurs académiciens, Michel Le Clerc et Philippe Goibaud-Dubois de la Grugère, ainsi que des hôtes lettrés de passage. C’est à son instigation qu’Urbain Chevreau compose ses Remarques sur les poésies de Malherbe et c’est Le Fèvre qui se charge de les faire éditer à Saumur en 1660 par l’imprimeur Jean Lesnier. Veuf depuis 1649 {53} , le marquis consacre tous ses soins à l’éducation de son fils unique, le comte de Limoges. Quand l’enfant sera en âge d’apprendre le grec, il le confiera à Le Fèvre. C’est dans un carrosse du marquis que le digne professeur parcourt les cinq lieues qui séparent Saumur de La Mothe, et nous connaissons même le nom de ses chevaux : l’Andalous, la Coquette et le petit Follet {54} !
François de Rochechouart se montre généreux envers le précepteur de son fils : Tu remplis notre foyer d’objets de toute beauté , en particulier des tablettes dignes d’un satrape (une écritoire ?), lui écrit Le Fèvre dans une lettre de remerciement. Récemment tu as inondé notre cuisine d’une pluie de lapereaux et de levrauts (mais ce sont des bagatelles), de perdrix aussi et de cailles. Il n’est pas un endroit […] de notre humble chaumière où n’éclatent les marques de ton amour pour moi {55} . A ces présents en nature s’ajoutent des livres rares, fort appréciés par notre humaniste, certainement aussi quelques bourses bien garnies, pour récompenser, par exemple, cet Abrégé des vies des poètes grecs conçu et écrit pour le comte de Limoges.
Le Fèvre a d’autres protecteurs : Paul Pellisson, premier commis de Nicolas Fouquet, lui verse anonymement, par l’intermédiaire de Ménage, une pension de cent écus pendant quatre ans et obtient pour lui l’exemption de la taille, l’un des impôts les plus lourds. Guillaume de Bautru lui offre des pièces d’argenterie : Tu m’as fait tout argent , lui écrit Le Fèvre dans un amusant parallèle avec Crésus, qui convertissait tout en or {56} .
Les époux Le Fèvre ne sont pas des héritiers, ils n’ont pas de rentes personnelles, mais entre les pensions des élèves, les leçons particulières, les présents des mécènes, le produit de la vente des livres et la modique rémunération versée par l’Académie, ils vivent dans une relative aisance. Dix ans après leur arrivée à Saumur, ils sont en mesure de réaliser leur rêve de devenir propriétaires.
Le 22 juillet 1659, par-devant maître Jean Henry, notaire royal à Saumur, ils achètent aux époux Milsonneau, contre 500 livres de rente annuelle à perpétuité, un magnifique domaine situé à Terrefort {57} sur les hauteurs de Saumur. Aujourd’hui détruits, les bâtiments existaient encore à la fin du XIX e siècle quand Pierre-Daniel Bourchenin, qui se documentait pour écrire une biographie de l’érudit saumurois, les vit de ses propres yeux {58} . Mais Bourchenin évoque une maison des champs, autrement dit une résidence secondaire, car pour lui la famille habite en ville, dans une demeure située au début de l’ancienne rue de Paradis, sur laquelle Jean-François Bodin avait fait apposer une plaque, lorsque, sur sa proposition, la rue prit le nom de Dacier. Le domaine est immense : outre les communs, il comprend des étables, des laiteries, un colombier, un pressoir, des jardins, deux clos de vigne, un verger, un petit bois de haute futaie, des landes et 240 boisselées (plus de treize hectares) de terres labourables, bref un latifundium , comme l’écrit plaisamment son possesseur dans une lettre.
Le cens, que les nouveaux propriétaires doivent acquitter au fief de Saint-Florent le jour de la Saint-Michel, donne un aperçu de la variété de leurs productions : chapons, poulets, « le tiers d’un chevreau dessous la mère », du blé, de l’orge, du seigle… Des céréales au vin, des fruits et légumes au bois de chauffage, des volailles au bétail, le domaine pourvoit à tous les besoins. La maison d’habitation, assez vaste pour abriter la famille et les étudiants qui prennent pension chez le régent, est séparée du logement du métayer par un chemin. Anne a quatorze ans quand elle découvre, dans ce nouveau cadre, les charmes de la vie à la campagne.
Le territoire favori de Le Fèvre était son jardin bouquetier, car il aimait les fleurs dont, selon sa fille, il tenait à prendre soin lui-même. Il partageait cette passion avec son ami Urbain Chevreau, qui, à la fin de sa vie, estimera avoir « pour vingt mille livres de fleurs de toutes sortes et des plus rares », mais il n’avait évidemment pas les moyens de réunir une collection aussi dispendieuse. Du haut de Terrefort il se plaisait aussi à contempler le Thouet, cet affluent de la Vienne qui serpente paresseusement entre les champs et les vignes. Plus que tout, il aimait se promener sur les bords de la Loire : « L’air est si tranquille, le soleil est si pur et si net, notre prairie est si belle et la Loire si paisible qu’il n’y a pas moyen de résister à une tentation si douce et si innocente. Et si je ne me promenais présentement, j’aurais peur d’en être malade plus de trois semaines {59} ». Voilà les plaisirs simples que le professeur aimait à partager avec les siens.
Chapitre II La formation d’une helléniste
Si Anne Le Fèvre avait laissé des mémoires, elle aurait retracé une enfance heureuse sur les bords de la blonde Loire, dans une famille unie {60} , qui s’agrandissait régulièrement. Quatre garçons sont nés à Saumur : Daniel en 1650, Jacques en 1651, Isaac en 1653, Tanneguy en 1658, mais seuls Daniel et Tanneguy réussirent à passer le cap si périlleux alors de la petite enfance. Une deuxième sœur, née en 1654 et dont l’acte de baptême ne porte même pas le prénom, est sans doute morte peu après sa naissance.
Avec Marguerite {61} et Daniel, Anne n’a donc pas manqué de compagnons de jeux. Auprès de Tanneguy, dont treize ans la séparent, elle a, au contraire, dû jouer un rôle plus maternel. En sa qualité d’aînée, elle a sans doute eu à veiller occasionnellement sur ses cadets, surtout au moment des couches de sa mère. Toute la maisonnée est alors sens dessus dessous, comme le raconte Le Fèvre à Urbain Chevreau. Et il arrive que l’accouchement mette les jours de la mère en danger, ce qui se produisit après la naissance de Daniel, en 1650, ou de Tanneguy, en 1658. Marie Olivier avait contracté une forte fièvre, vraisemblablement la redoutable fièvre puerpérale, qui la cloua au lit pendant quinze jours. Le Fèvre dit alors toute son inquiétude à son ami : accablé de chagrin, il ne dort plus, il ne peut évidemment se déplacer parce que toute la maisonnée repose sur lui. Anne a certainement aussi eu sa part du fardeau et des alarmes, même si elle n’a pas passé des nuits blanches comme son père.
Ayant vécu sa jeunesse à Terrefort, sur les hauteurs de Saumur, elle aurait pu dire avec Montaigne : « Je suis né[e] et nourri[e] aux champs et parmi le labourage ». Mais, contrairement au gentilhomme gascon, elle connaissait fort bien les réalités de la vie à la campagne. Ce n’est certainement pas elle qui aurait écrit dans son âge mûr : « il n’y a pas un mois qu’on me surprit ignorant de quoi le levain servait à faire du pain ». Parce qu’elle est femme, dira-t-on ! Quoi de plus normal ? – Certes, mais non seulement elle savait faire du pain, non seulement à Paris elle prenait plaisir à le faire elle-même à l’occasion, mais aux dires de son amie, la Présidente Ferrand, ce pain était excellent {62} . Où aurait-elle appris à pétrir la pâte et à la cuire, si ce n’est à Saumur, auprès de sa mère ou d’une servante de sa mère ?
Elle n’aurait pas manqué non plus d’évoquer ses animaux familiers. Car, bien avant l’installation à Terrefort, les Le Fèvre avaient déjà des poules loudunaises, plus noires que l’ébène , et un superbe coq, offerts par Urbain Chevreau, ainsi qu’une chatte à l’affection démonstrative, Bellatula, compagne vigilante de son père. Comme tant d’autres fillettes, Anne a dû guetter le chant de la poule pour aller dénicher l’œuf fraîchement pondu et le gober tout chaud, elle a dû supplier ses parents pour garder au moins un chaton de chacune des innombrables portées de la chatte. Peut-être a-t-elle aussi observé les éphémères de Loire ou les libellules dans l’un des bassins du jardin, comme le fit un élève et pensionnaire de son père, Jan Swammerdam, qui deviendra l’un des plus grands naturalistes hollandais.
Ces impressions sensorielles ont laissé des traces indélébiles. A Paris, Anne Dacier vivait entourée d’oiseaux qu’elle prenait plaisir à nourrir de sa main et, si elle y cultivait des fleurs, c’était en souvenir du jardin bouquetier de son enfance, constamment enrichi par les présents des amis, Urbain Chevreau, encore et toujours, lui-même amateur passionné de bulbes, mais aussi Elie Bouhéreau, un ancien élève, qui envoie à son maître fleurs et arbustes à fleurs. L’éducation des sens se faisait toute seule, l’éducation intellectuelle fut d’abord le fruit d’un heureux hasard. Helléniste de réputation européenne, philologue aussi sagace que savant, Tanneguy Le Fèvre se montrait, de surcroît, excellent pédagogue. Former les jeunes gens aux humanités était sa grande passion. Dans ses deux régences au collège, comme à l’Académie dans sa chaire de grec, il se démarquait nettement de ses collègues, même des plus illustres. Il ne le cédait nullement en érudition à son prédécesseur, Jean Benoît, le docte éditeur de Pindare et de Lucien, mais aucun collègue facétieux, aucun étudiant persifleur n’aurait songé à le surnommer « la Clepsydre », comme le fit le professeur Marc Duncan pour taquiner Jean Benoît, au débit tellement lent qu’il inclinait l’auditoire le plus attentif à une douce somnolence. Il montrait un esprit aussi rigoureux que Duncan, cet homme universel, qui, à l’Académie, enseigna la philosophie et le grec et qui, surtout, marqua d’une empreinte ineffaçable le collège dont il fut longtemps le principal. Mais jamais Le Fèvre n’usa de l’excessive sévérité dont se plaignaient les étudiants de Duncan. Bien au contraire, il était partisan de la douceur, persuadé que les meilleurs disciples ne se recrutent que dans deux catégories : ceux qui prennent plaisir à apprendre et ceux qui veulent faire plaisir à leurs parents et à leurs professeurs par l’étendue de leurs connaissances. Aussi était-il adoré de ses collégiens et étudiants. Quand ils quittaient l’Académie, plus d’un entamait des relations épistolaires avec son maître et, si d’aventure quelque « ancien » passait par Saumur, il ne manquait pas de venir le saluer.
« Jamais homme n’a eu plus de talent que lui pour enseigner », lit-on dans le Dictionnaire de l’abbé Moréri. « Non seulement il aplanissait toutes les difficultés et ôtait toutes les épines des études, mais il y faisait trouver un agrément infini et savait inspirer un véritable amour pour les belles-lettres {63} ». Avec des talents pédagogiques aussi prononcés, Le Fèvre ne laissait évidemment à nul autre le soin d’éduquer ses propres fils. L’aîné, Daniel, un véritable puits de science, comblait les vœux de son père au-delà de toute espérance. Le Fèvre ne l’avait initié au latin qu’à partir de dix ans, mais cet enfant avait un esprit si vif qu’il assimilait les connaissances sans effort. C’est au cours de ces leçons de grammaire, données dans une pièce où Anne travaillait à une tapisserie, que le professeur Le Fèvre éprouva l’une des plus vives et des plus agréables surprises de sa vie.

Quelques dispositions qu’eût l’écolier, il lui arrivait quelquefois d’hésiter, lorsque son père l’interrogeait ; et souvent sa sœur, qui paraissait uniquement occupée de son aiguille et de ses soies, lui suggérait fort à propos les réponses aux questions les plus embarrassantes. Il n’en fallut pas davantage à M. Le Fèvre pour lui faire découvrir les véritables talents de sa fille et pour l’engager à les cultiver.

Voilà le début d’une charmante anecdote sur les circonstances de la révélation des remarquables dispositions pour les lettres d’Anne Le Fèvre. Pierre-Jean Burette la raconte dans son Eloge de Madame Dacier et elle est aussitôt reprise par le Journal de Trévoux {64} .
Et pourtant Anne Le Fèvre n’a pas cru bon de la relater à François Graverol, qui n’aurait certainement pas manqué de la reproduire. Par modestie, sans doute. Son père ne la rapporte pas non plus dans sa Méthode pour commencer les humanités grecques et latines , un ouvrage sur l’éducation donnée à son fils. Tous les biographes des XVIII e et XIX e siècles reprendront en revanche ce récit – plus long et plus circonstancié que l’extrait cité –, mais en le modifiant pour le rendre plus exemplaire. Ils le focalisent sur un événement ponctuel (« un jour ») au lieu d’évoquer un phénomène qui s’était répété plusieurs fois ; ils se gardent bien d’indiquer la durée de cette formation, qui fut longue (huit ans), exact équivalent du cycle suivi par tout collégien de l’époque – six classes d’humanités et deux de philosophie –, comme pour faire croire à un savoir acquis sans effort ; ils gomment le discret parallèle de Burette entre « une mère tendre » et « un père vigilant » ; ils passent sous silence le dépit d’Anne d’avoir livré son secret et le regret des amusements de son âge. Et quand c’est une femme, comme Louise d’Alq, qui tient la plume, elle grossit les traits pour mieux opposer le sérieux de la fillette au caractère superficiel du garçon : « Mais l’écolier aimait davantage les exercices du corps que l’étude ; il pensait à ses courses à travers les champs avec les papillons, pendant que le père lui expliquait les racines grecques {65} » !
Comme cette anecdote présente les caractéristiques d’un de ces topoi dont toute biographie romancée est émaillée – précocité du génie, supériorité des filles sur les garçons, revanche du sexe faible, modestie qui force l’admiration… –, elle paraît, de prime abord, éminemment suspecte. Elle a pourtant toutes les chances d’être authentique, car on en trouve une esquisse dans une lettre de Tanneguy Le Fèvre à son ami Johann Ludwig Fabricius, qui deviendra plus tard professeur en théologie et recteur de l’Université de Heidelberg :

Te souviens-tu, très aimable Fabricius, d’avoir vu dans ma maison un petit garçon du nom de Daniel ? Je m’en souviens, diras-tu, et alors ? Sache que tu n’as jamais vu un petit homme plus mignon. Vois ce qu’il a fait en moins de douze mois. Il a appris trois grammaires, la grecque, la latine et l’hébraïque. Et il ne s’en est pas tenu là : il a vu une centaine de dialogues de Cordier {66} avec L’Andrienne de Térence ; il a parcouru une nouvelle fois Eutrope ; il lit le texte grec de Matthieu et de Marc, sans qu’on trouve dans l’un et l’autre des passages dont il ne rende compte avec exactitude et rapidité. Voilà pourquoi j’aimerais que tu sois ici, tu t’amuserais bien. Car sa sœur, qui a commencé un ou deux mois plus tard, n’est pas moins avancée. Quoi donc ? J’ai maintenant chez moi un nid qui gazouille, pour me charmer et me permettre de rivaliser avec les professeurs des carrefours. Réjouis-toi du bonheur qui est le mien, mon très cher {67} .

L’attendrissement du père le dispute à la fierté du professeur, le bonheur à l’érudition, et il reste même une place pour l’humour. Car au lieu de perroquets savants qui cancanent le lecteur entend pépier des oisillons. La maison tout entière n’est plus qu’un doux gazouillis : voilà ce que suggère Le Fèvre, avec une coquetterie de styliste, par une figure de rhétorique complexe, à la fois personnification et métonymie. Dès lors, Anne suivra les leçons paternelles aux côtés de Daniel. Comme elle a quatre ou cinq ans de plus que lui, elle apprend vite et rattrape facilement son retard.
Cette lettre, datée du 5 septembre 1658, paraît cependant en contradiction avec celle, déjà citée, du 21 mai 1671, à Pierre-Daniel Huet. Le Fèvre y fera également état du savoir de sa fille, mais pour le minimiser : « Pour ma fille, elle est âgée d’environ 24 ans. Elle sait les mêmes choses que son frère {68} ; rien davantage, car il n’y a que trois ans que je l’ai entreprise, et que j’ai commencé de l’instruire. Elle est fort modeste et ne veut pas qu’on sache qu’elle sait ni grec ni latin ».
Ce passage tout entier doit être considéré avec circonspection car la réalité y a été sensiblement retouchée : en 1671, Anne a non pas 24 ans, mais 25 ou 26 ; ses connaissances sont évidemment beaucoup plus vastes que celles de son frère, un garçon de treize ans ; son éducation a commencé non pas en 1668, mais au moins dix ans plus tôt ! Seule sa modestie est avérée. Ce gauchissement de la vérité des faits est délibéré : les informations que le père donne ici sur ses enfants sont destinées à un homme d’influence, susceptible de les aider à trouver un établissement. Or une femme trop savante n’est guère recherchée : ou bien elle fait peur ou bien elle suscite la raillerie. Le Fèvre abrège donc considérablement la durée de la formation de sa fille et se garde bien, en outre, de révéler qu’elle est mariée… et qu’elle vit séparée de son mari.
Peu importe le concours de circonstances qui poussa Tanneguy Le Fèvre à prendre en mains l’éducation de sa fille. Sans doute Anne était-elle depuis longtemps autorisée à assister aux leçons de Daniel, son père nourrissant l’espoir de la voir en tirer quelque profit : à force d’entendre, elle finirait bien par saisir au vol quelques connaissances. Et maintenant il découvrait qu’elle n’avait pas perdu une miette de ses leçons. Elle avait même plus de mérite que Daniel, parce qu’elle avait appris en cachette, sans livres, sans exercices, sans répétitions.
En 1658, l’heureux père n’a donc pas un seul enfant prodige, mais deux. Quel bonheur aussi, pour lui, de voir que le garçon et la fille sont d’une force égale : même ardeur au travail, même soif de connaissances ! Anne avait même un léger avantage sur Daniel : plus âgée, plus mûre parce que fille, elle montrait sans doute plus de réflexion et moins de pusillanimité. Le maître n’eut pas à lui apprendre le latin, elle en possédait déjà les bases. Il ne lui manquait qu’un plan d’études et le contact des grands textes ; son excellente mémoire fit le reste.
Mais Le Fèvre initia sa fille au grec et sut tout de suite qu’elle ne tarderait pas à partager son amour pour « la plus belle de toutes les langues », comme il se plaira à l’écrire dans ses préfaces. Lui-même l’avait apprise en autodidacte, révèle-t-il dans une lettre à Chevreau, ce qui peut expliquer cette prédilection. Ses premières éditions seront des textes grecs, La Mort de Pérégrinus et le Timon de Lucien, et le titre dont il s’enorgueillissait le plus était celui de professeur de grec. A l’abbé Gallois, qui l’avait attaqué dans le Journal des Savants , plein de mépris pour ce « régent de troisième », il réplique fièrement : « C’est que régent de troisième, tant qu’il vous plaira, petit maître tant qu’il vous plaira, ce n’est point par cette qualité qu’il me faut mesurer, ce serait plutôt par celle de professeur en la langue grecque […] {69} ».
Le professeur ne mesura donc pas ses efforts pour donner à sa fille une éducation accomplie. Mais quel aurait été le sort d’Anne sans cet heureux hasard ? Tributaire des préjugés de son temps, Tanneguy Le Fèvre aurait-il négligé de l’instruire ? Comme il ne reste guère de traces de ses autres filles, il est impossible de répondre à la question. Mais Le Fèvre ne semble nullement insensible aux revendications féministes. Sinon, aurait-il choisi, entre toutes les comédies d’Aristophane, de traduire en vers latins celle qui les exprime déjà, et avec quelle virulence, L’Assemblée des femmes ?
Anne Le Fèvre a eu la chance d’avoir pour père un pédagogue hors pair, qui aimait l’enseignement et qui croyait à ses capacités d’émancipation : « il y a beaucoup de plaisir à voir croître un jeune arbre ; mais je crois qu’il y a bien plus de plaisir encore à voir croître un bel esprit {70} ». Cette belle maxime a pris tout son sens et pour elle et pour lui. Toute roturière qu’elle est, Anne a reçu une éducation aussi soignée que des aristocrates contemporaines comme Marie de Rabutin-Chantal, la future Madame de Sévigné, ou Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, le futur auteur de La Princesse de Clèves . Au terme de ses études, contrairement aux jeunes filles catholiques de son époque qui consumaient quelques belles années de leur adolescence à acquérir, au couvent, un fort maigre bagage culturel, Anne Le Fèvre parle et écrit quatre langues et possède une connaissance approfondie des littératures grecque et latine, de l’histoire de l’Antiquité, de la mythologie, de la Bible enfin, objet d’une lecture quotidienne, et des Pères de l’Eglise. Sans être aussi poussée que le fut celle de son père, sa formation musicale n’est pas négligeable : elle joue agréablement du luth et accompagne sans doute l’instrument de son chant.
Anne Le Fèvre a eu la chance de naître au milieu d’un siècle qui voit une nette évolution de la condition féminine dans les mentalités, sinon dans les faits. Entre 1622, où Marie de Gournay, la « fille d’élection » de Montaigne, publie son traité de L’Egalité des hommes et des femmes , et 1673, où Poulain de la Barre lance sa fameuse formule : « L’esprit n’a point de sexe », les Précieux n’ont pas été les moins actifs pour remettre en cause les traditions séculaires de l’assujettissement des femmes, pour dénoncer les servitudes naturelles et sociales liées au mariage et pour plaider en faveur d’une éducation féminine digne de ce nom. Même les charges des antiféministes et les satires contre les femmes savantes contribuent à faire avancer la cause féminine, puisque chaque nouvel écrit relance le débat. La femme du XVII e siècle n’accepte plus d’être une aimable demeurée ou une agréable potiche. Elle comprend que l’ignorance, chez elle, n’est que le triste résultat d’une éducation aberrante. Elle veut maintenant avoir accès au monde de l’esprit : « Vu la manière dont il y a des dames qui passent leur vie, on dirait qu’on leur a défendu d’avoir de la raison et du bon sens et qu’elles ne sont au monde que pour dormir, que pour être grasses, que pour être belles, et pour ne rien faire et ne dire que des sottises ». Voilà ce qu’écrit Mademoiselle de Scudéry dans Le Grand Cyrus en 1653 : Anne, qui vient d’atteindre sa huitième année, va échapper à cette existence aussi vaine que stérile.
Anne Le Fèvre a eu la chance de recevoir une éducation libérale, au sein de sa famille, de pouvoir « converser » avec les siens, au sens que Montaigne donnait à ce mot : « être avec » les siens. Il faut imaginer dans cette famille des relations affectives de communication favorables au développement des jeunes esprits et aux échanges d’idées. Elle a bénéficié de la présence d’un père qui dérobe à ses multiples tâches les heures nécessaires pour se rendre disponible, instruire ses enfants, répondre à leurs questions, leur faire répéter leurs leçons. Elle a baigné dans un milieu socioculturel, comme nous dirions aujourd’hui, où les choses de l’esprit, voire l’érudition, allaient de soi. Elle a dû rencontrer dans la maison de ses parents des « intellectuels » saumurois, des professeurs de l’Académie, peut-être le médecin Louis de La Forge, ce cartésien convaincu, des pasteurs, d’anciens élèves, des savants venus de l’étranger. Ils se sont intéressés à elle, ont bavardé avec elle, lui ont posé des questions, lui ont donné des conseils. La fréquentation de gens cultivés crée des liens qui tiennent souvent lieu de savoir et qui donnent une autre forme de savoir. Anne a dû parcourir les livres envoyés à son père, il a dû lui permettre de lire les lettres de ses amis, elle a peut-être eu le droit de feuilleter l’ album amicorum d’un étudiant étranger avant que l’illustre professeur ne le signe. Maints échos des démarches de son père pour obtenir une gratification royale ou de ses démêlés avec le Père Gallois ont dû lui parvenir, maints échos aussi de ses voyages à Angers, de ses allers et retours à La Mothe-Chandenier, de ses visites à Paris, où il est reçu, entre autres, à la « seconde Académie », cette assemblée de savants réunis par le Premier Président du Parlement, Guillaume de Lamoignon, dans son hôtel du Marais. De tout cela il filtrait forcément des idées, des mots, des titres de livres, dont une jeune fille à l’intelligence déliée pouvait faire son miel.
Quoi de plus stimulant pour un jeune esprit que l’atmosphère de ruche intellectuelle qui caractérisait alors Saumur, l’une des capitales européennes du protestantisme {71} ? Même si, en tant que fille, et donc astreinte à la réserve, Anne ne dispose pas d’une grande liberté de mouvement, elle a forcément l’occasion de parler aux pensionnaires de ses parents. Or des étudiants arrivent de toute l’Europe protestante, de Hollande, d’Angleterre, d’Ecosse, des principautés allemandes, de Suisse, de Suède même. Ils s’inscrivent à l’Académie pour un semestre, et ils restent dix-huit mois, tel William Penn, le futur fondateur de l’Etat de Pennsylvanie. Quand l’Académie de Montauban est transférée à Puylaurens en 1659, des étudiants du Languedoc prennent la route de Saumur. Dix ans plus tard, André Dacier, qui avait fait ses humanités à Puylaurens, arrive de Castres.
De proches voisins comme le Loudunais Urbain Chevreau viennent aussi, de temps à autre, passer quelques jours à Terrefort et, quand il reprendra ses voyages, les lettres permettront de maintenir le lien avec l’absent : Tu ne sais pas, très illustre Chevreau , lui écrit Le Fèvre, tu ne sais pas qu’il y a dans notre ville une jeune fille de bonne famille qui couvre tes lettres de baisers et qui sent le génie de tes écrits et leur élégance. Tu demandes qui c’est … Au lieu de donner son nom, il brosse le portrait de la demoiselle : elle a du jugement, elle est capable de distinguer les styles… Puis il continue : Voilà pourquoi, très illustre Chevreau, une nouvelle raison d’écrire t’est offerte, que tu le veuilles ou non : faire plaisir à une savante fille (savante, mais sans ostentation, et éloignée de toute affectation) , et après une avalanche de compliments il invite son ami à écrire plus souvent à l’avenir, sinon pour nous, du moins pour cette jeune fille de bonne famille {72} .
Cette lettre, datée de juillet mais sans indication du millésime, ne peut être postérieure de beaucoup à 1658 puisque le premier livre des lettres de Le Fèvre est publié en 1659. Anne n’a donc que treize ans, et déjà son père lui décerne les deux qualités maîtresses dont elle ne départira plus, le savoir et la modestie. « Cette savante fille » : ces mots reviendront constamment sous la plume des contemporains d’Anne, et sa modestie deviendra légendaire.
Très consciente de sa dette envers un père aussi éclairé, Anne Le Fèvre ne laissera passer aucune occasion de lui manifester publiquement sa gratitude. Dans ses écrits elle lui décernera l’épithète amantissimus / très affectueux . Dans le débat qui court tout au long du siècle sur l’éducation des femmes, elle tient à tirer de sa propre éducation un argument en faveur de l’accès à la culture littéraire pour toutes les femmes et à blâmer les esprits rétrogrades qui voudraient le leur interdire. La pugnacité dont elle fera preuve jusqu’à la fin de sa vie se manifeste déjà, à cette occasion, dans l’ Ad lectorem du Callimaque , en 1675. Elle a tout juste atteint sa trentième année, elle n’est fixée à Paris que depuis deux ans environ et déjà elle monte sur la brèche pour combattre les préjugés sexistes, avec d’autant plus de vigueur que ceux qui les expriment ont osé critiquer son père. Certains savants, écrit-elle, comprennent mal pourquoi Le Fèvre, au lieu d’habituer sa fille à filer la laine à la maison, l’a élevée dans l’étude des lettres. Elle leur répond non sans ironie : Ils auraient pu voir aisément que mon père n’en a usé de la sorte que pour qu’il y eût quelqu’un qui pût leur faire honte de leur paresse et de leur lâcheté {73} .
Cet immense privilège d’une éducation aussi soignée Anne Le Fèvre la doit à l’esprit indépendant de son père. Le Fèvre n’a cure des traditions qui confinent les femmes dans les tâches domestiques au nom d’une discrimination inscrite dans la nature selon son docte collègue de l’Académie, Moïse Amyraut, pour qui « la droite raison » se refuse à « supposer que le sexe de la femme eût été capable d’une aussi grande perfection que celui de l’homme {74} ». Il se moque des contradictions de ses contemporains qui veulent bien admettre, du bout des lèvres, que les filles ont droit à l’instruction, mais s’empressent de demander à quelles fins. Puisqu’elles ne sauraient devenir magistrates ou docteurs en médecine, à quoi leur servira leur savoir ? Esprit éclairé, esprit d’avant-garde, tel apparaît Le Fèvre éducateur. Il ne va pas toutefois jusqu’à prôner l’éducation des filles dans sa Méthode : ce livre est destiné à un enfant de condition de sexe masculin et l’enfant dont il retrace l’éducation dans ce livre est son fils, pas sa fille. Le combat féministe n’était pas le sien.
La Méthode pour commencer les humanités grecques et latines n’est nullement, comme on l’a souvent dit, un traité pédagogique. C’est un témoignage, sous la forme d’un récit à valeur exemplaire avouée, de la formation donnée par un excellent professeur à son propre fils. Point de théorie, beaucoup de pratique. Point de préceptes, beaucoup d’exemples concrets. Ce livre précis et concis part d’une critique de l’enseignement sclérosé de l’époque, propose des remèdes, un programme d’accès aux belles-lettres en trois ans et des outils pédagogiques. L’auteur y traite uniquement de l’enseignement individuel, mais dès 1651 il avait exposé ses réflexions sur l’enseignement collectif dans une lettre à Claude Sarrau {75} . La méthode repose sur quelques principes simples et efficaces, dont le premier est le plaisir d’apprendre : « Otez le plaisir des études, je suis fort persuadé qu’un enfant ne saurait les aimer ». Il faut donc éviter de dégoûter les enfants en commençant les humanités trop tôt (avant dix ans). Il faut aussi connaître leur psychologie : « toujours songer à leur rendre les choses agréables ». Il ne s’agit nullement de les amuser, mais d’éveiller leur curiosité intellectuelle. Il faut enfin de la rigueur – ne pas se perdre en circonlocutions – et l’exiger en retour dans des réponses courtes et précises. Cette méthode fait largement appel à la mémoire, visuelle surtout, que le maître fortifie par des répétitions systématiques, quotidiennes et hebdomadaires, mais aussi à l’imagination, qu’il développe par la lecture de récits mythologiques et d’anecdotes historiques.
Son originalité se situe d’abord dans le respect de l’enfant, de son âge et de sa mentalité. Pourquoi l’accabler de « pensées morales » dont on sait pertinemment qu’elles le rebutent ? Pourquoi ne pas lui prodiguer « les caresses et les louanges » qui l’encouragent à donner le meilleur de lui-même ? Car pour Le Fèvre nul ne saurait être pédagogue sans aimer ses élèves : « Il faut qu’il ait une affection de père pour son disciple {76} ». Telle est l’une des exigences fondamentales, selon lui, pour être un bon maître, proprement révolutionnaire à une époque où, dans les collèges comme dans la sphère privée, l’éducation se fonde sur un seul principe, l’autorité, généreusement renforcée par le fouet.
Elle se souvient aussi des idées novatrices des humanistes du XVI e siècle. Quand nous lisons : « il chantait ses verbes et ses noms en badinant », nous nous rappelons la phrase de Montaigne : « nous pelotions nos déclinaisons ». Et c’est Gargantua, ne perdant « heure quelconque du jour » sous la direction d’Epistémon – « était habillé, peigné, testonné, accoutré et parfumé, durant lequel temps on lui récitait les leçons du jour d’avant » – que nous retrouvons quand Graverol raconte :

Il prenait un si grand plaisir à enseigner ses enfants, et il avait si grande envie de les avancer, qu’il ne perdait pas la moindre occasion de les avoir près de lui ; et comme son emploi ne lui laissait que fort peu de temps, il profitait de tous les moments qu’il pouvait avoir. En se promenant dans son jardin, en s’habillant, pendant qu’on le rasait, ou qu’on le peignait, il les faisait lire devant lui, et leur parlait de ce qu’ils avaient vu dans la dernière leçon qu’il leur avait faite, ou de ce qu’ils devaient voir dans la première qu’il leur ferait.

A l’exemple du maître, les élèves ne feront-ils pas travailler leur esprit pendant que leurs mains sont occupées ?
Elle présente enfin des marques très personnelles, dans le choix des œuvres et en particulier des écrivains « auxiliaires » – beaucoup d’abréviateurs comme Florus, Justin, Eutrope –, dans la décision de bouleverser l’ordre traditionnel de la ratio studiorum : commencer non par la composition (écrire en latin), mais par la compréhension (lire les textes latins en élucidant les obscurités) et dans la réalisation de divers outils pédagogiques conçus exclusivement pour un enfant – des grammaires, une chronologie, l’utilisation de la carte antique et même… du mur du jardin pour la répétition des leçons de géographie ! Le Fèvre compose lui-même une grammaire latine pour son fils avec des paradigmes simples.
Comment l’élève travaille-t-il une fois qu’il maîtrise le latin et le grec ? Un document de la main d’André Dacier en donne une idée très précise. Sur les pages de garde d’un Quinte-Curce {77} , conservé à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque Nationale, le jeune homme alors âgé de vingt ans, avait noté sur la page de gauche : « J’ai écrit des notes sur tous ceux qui sont marqués », et sur la page de droite :

J’ai lu cette année depuis le 10 de juillet 1671 jusques au 10 de juillet 1672

Pour le latin
Plaute
Les livres De Natura deorum de Cic[éron], De Senectute , les Paradoxes ,
Epistol[æ] ad Quint [um] frat[rem] avec 2 ou 3 autres oraisons
La Vie de Pomponius Atticus
Héroïd [ es ] Ovide, les livres des Tristes et des Pont[iques] par 2 fois
Les Satires et les Epîtres d’Horace
Hérodien de la version de Polit[ien]
La grammaire de Vossius in-4°
Suétone 2 fois
Quinte-Curce 2 fois
Cluvier {78} Schorus {79} in-4°

Pour le grec
Apollodore
La grammaire de Camus
Sophocle
La moitié d’Euripide
Homère : tous les plus grands hymnes
Dionysius Périégète
Callimaque 3 fois
Théognis 2 fois
Testam [le Nouveau Testament]
Solon
1 tragédie d’Eschyle
1 ode de Pindare
2 comédies d’Aristophane 2 fois
Le Timon de Lucien 2 fois
Le Pérégrin de Lucien 2 fois
Répété trois fois la grammaire
Laus deo /Mme Louange à Dieu .

Quel vaste programme – imposé ou du moins proposé par Le Fèvre à son disciple pour un an – et quelle somme de travail ! Car il ne s’agit pas de lire en musardant. L’étudiant lit la plume à la main, afin de se nourrir de l’œuvre. Pour noter les remarques inspirées par cette lecture, il fait même interfolier son livre ; sur ces feuilles interfoliées d’un format plus grand, en hauteur comme en largeur, que celles du livre imprimé, les notes courent tout au long du volume : références, commentaires, appréciations, bribes de traduction…
Il est évident qu’Anne a travaillé exactement de la même façon qu’André Dacier. Seul le contact direct et personnel avec les écrivains, seules la lecture attentive et réfléchie et, mieux encore, la relecture dispensent un authentique savoir. Et cette méthode inculquée dans l’enfance par le maître, l’étudiant continue à la suivre, l’adulte engagé dans la vie professionnelle, de même, tout au long de son existence. Quel autre nom lui donner si ce n’est celui d’« innutrition », forgé au siècle précédent par la Pléiade ? Parfois, cependant, l’attention se relâche et l’étudiant s’amuse. Ainsi André Dacier a traduit en vers français l’une des épigrammes grecques qu’il était en train de lire :

Un jour un bouquet tissant
A ma gentille amourée
Parmi je trouvai gisant
L’ailé fils de Cythérée.

Lors dans ma coupe dorée
L’ayant plongé je le bus
Lui qui ma mort a jurée
Tant qu’au-dedans je me deuls {80} .

S’il paraît certain que l’initiation d’Anne aux lettres grecques a été précoce, il est légitime de se demander à quel âge la future traductrice d’Homère a découvert les textes auxquels elle allait consacrer tant d’années de sa vie. Homère occupe évidemment une place de choix dans le programme d’études de Le Fèvre, car il le tient pour « le plus beau et le plus aisé de tous les poètes grecs {81} ». Il estime même que « la lecture d’Homère est plus convenable à l’âge des enfants que la lecture des grands auteurs prosaïques {82} » : ce poète est la source de la littérature grecque, puisque tous les écrivains postérieurs ont inlassablement puisé dans ses épopées ; sa syntaxe est claire et ses vers s’apprennent facilement. Il affirme que, lorsque son fils aîné mourut à quatorze ans, il avait lu deux fois l’ Iliade d’un bout à l’autre. De même, Anne Dacier, au détour d’une remarque sur le vers 63 du chant XIII de l’ Odyssée : « En achevant ces mots Ulysse sortit de la salle », confie au lecteur : « Je me souviens que la première fois que je lus Homère, et j’étais alors fort jeune, je fus un peu fâchée qu’Ulysse eût oublié la princesse Nausicaa, et qu’il n’y eût pas ici un petit mot pour elle {83} ». L’indication manque évidemment de précision, mais on peut placer ces premières lectures vers la quatorzième année, puisque son éducation humaniste a commencé vers treize ans. Anne se rajeunit donc sensiblement dans cette confidence : est-ce par défaillance de la mémoire ou par idéalisation du passé (elle a soixante-dix ans) ? Peu importe. Seul compte le souvenir lumineux du premier contact avec une très grande œuvre, de cette fulgurance qui marque à jamais un jeune esprit.
On pourrait croire que cette éducation fut exclusivement livresque. Il n’en est rien. Anne jouait du luth et avait appris à danser, certainement au grand dam des Anciens de l’Eglise réformée de Saumur, dont Le Fèvre n’avait pas craint de provoquer la désapprobation. Le professeur envoyait son fils à la farce et emmenait parfois sa fille aînée en voyage. L’une de ces échappées parisiennes est évoquée dans la lettre, déjà citée, de Le Fèvre à Huet (20 mai 1671), mais n’a guère retenu l’attention des biographes. Elle fut pourtant l’occasion pour Anne de prendre l’air de la Cour. « Je me souviens que ma fille et moi étant allés voir dîner Monseigneur le Dauphin, il y a 3 ans ou un peu plus… », écrit Le Fèvre. Ce fut un grand événement pour la jeune femme, peut-être même son premier séjour dans la capitale. Malgré l’approximation de la date, trois indices permettent de situer cette visite à la fin de l’année 1667. D’abord, le 13 novembre 1667, Le Fèvre sollicite un congé en vue d’un voyage à Paris « pour affaires pressantes » et le Conseil académique le lui accorde pour deux à trois semaines. Ensuite, si le Dauphin est encore entre les mains de Madame de La Mothe-Houdancourt, c’est qu’il n’a pas atteint sa septième année. Enfin, un poème au Dauphin inclus dans le Justin (1671) situe l’événement quatre ans plus tôt :

Iam quater annuum
Coelivagus Sol
Transiit orbem,
Cum te, sancte puer,
Aspectans, tacitus mihi ipse dixi […] {84}

/ Quatre fois déjà, le soleil, dans sa course céleste,
a accompli sa révolution annuelle,
depuis que, te regardant, saint enfant,
je me suis dit en silence à moi-même […].

Comme leurs parents, les Enfants de France étaient soumis à un cérémonial contraignant, qui réglait leur vie quotidienne, le lever, le coucher et les repas. Assister au dîner du Dauphin était donc un privilège envié. La gouvernante du Dauphin, la duchesse de La Mothe-Houdancourt, née Louise de Prie, veuve depuis 1657 du maréchal de La Mothe, avait succédé à la duchesse de Montausier, qui dut se démettre de sa charge en 1664, après que l’héritier du trône fut tombé un jour de son berceau. C’était une dame pleine de dignité, pétrie de qualités et de vertus. Elle « avait grand air, une taille majestueuse, un visage imposant {85} ». Louis XIV la tenait en si haute estime qu’il la chargea de l’éducation de trois générations d’enfants royaux : les siens, dont seul le Dauphin survivra, puis les enfants et les petits-enfants du Dauphin. Le 25 juin 1704, à la naissance du premier fils du duc de Bourgogne, c’est sur les genoux de la maréchale que l’on plaça le nouveau-né après que le cardinal de Coislin l’eut ondoyé.
Il est possible que cette visite ait été ménagée aux Le Fèvre père et fille par Madame de La Mothe elle-même, en souvenir de Sublet de Noyers, protecteur de Le Fèvre à l’époque de l’Imprimerie royale et ami du feu maréchal. Anne Le Fèvre, la jeune Saumuroise, fit bonne impression à la respectable gouvernante : « Madame choisit ma fille pour parler avec elle pendant que le Dauphin délibérait s’il prierait Dieu ou non », raconte le père. Quels sentiments éprouva-t-elle à la vue de l’héritier du trône ? Partagea-t-elle les pensées que son père exprimera dans le poème dédicatoire au Dauphin de son Horace ? A défaut de preuve, il n’y a pas d’invraisemblance à cela. Quelques années plus tard, Anne aura une nouvelle occasion de voir le fils de Louis XIV, qu’elle évoque dans l’épître dédicatoire de son Florus .
Au terme de sa formation, Anne était, selon Burette, de la même force que son père et pouvait désormais se dispenser de tout enseignement magistral : « Libre alors de penser par elle-même et de suivre les lumières de la raison, plutôt que les impressions de l’autorité, quelque déférence qu’elle eût pour un père si respectable, elle prenait quelquefois la liberté de ne pas être d’accord avec lui. » Burette en donne pour preuve leurs divergences d’opinion sur la traduction de la Vie d’Alexandre entreprise par Vaugelas {86} : « M. Le Fèvre ainsi que la plupart du monde en ce temps-là admirait cet ouvrage comme le chef-d’œuvre de notre langue. Sa fille n’en était pas si contente, et trouvait que ce traducteur employait souvent des tours peu naturels et peu français ». Anne Le Fèvre a-t-elle vraiment eu la présomption de critiquer un lettré qui avait passionnément aimé la langue française au point de lui consacrer toute sa vie ? Il est difficile d’en juger. Mais il est sûr qu’elle devint une interlocutrice privilégiée pour son père et qu’après sa mort, dès ses premiers ouvrages, elle n’hésita pas à prendre ses distances avec les plus éminents savants, quand elle les soupçonnait de se tromper dans l’interprétation d’un texte. Excellente helléniste, non moins excellente latiniste, elle servira de référence à plusieurs générations. Voltaire en témoigne à propos de l’éducation de Madame du Châtelet : « Son père lui avait fait apprendre le latin, qu’elle possédait comme Madame Dacier {87} ».
Pour une roturière comme Anne Le Fèvre, le savoir ne saurait être un pur ornement. Mais comment le faire fructifier quand on est femme ? Nous ignorons quels desseins Tanneguy Le Fèvre nourrissait pour l’avenir de sa fille, mais nous savons qu’il la maria à un imprimeur-libraire, plus précisément à son libraire préféré, Jean Lesnier II, lui-même fils du marchand-libraire Jean Lesnier. Il rend hommage à l’habileté et à la patience du jeune homme dans la préface de son Lucrèce (1662) : L’imprimeur qui m’a donné son concours, je n’ai pas manqué de lui causer bien des ennuis .
Au XVII e siècle, le libraire n’est pas un simple commerçant, mais un homme cultivé, qui maîtrise souvent « les trois langues », assez intuitif pour accepter des textes prometteurs, assez prudent pour ne pas s’exposer à la censure. Il a le goût des belles-lettres et des beaux ouvrages. Il doit se tenir au courant des dernières innovations techniques, être à l’affût des nouveautés éditoriales, si possible se rendre à la grande foire de Francfort. S’il n’imprime pas lui-même les ouvrages, il doit savoir négocier avec les imprimeurs, surveiller l’impression, la reliure et assurer la vente du livre.
S’il se charge des impressions, il est en contact permanent avec les artisans et les auteurs. Il se montre alors chef d’entreprise, capable de gérer un atelier et de mettre en chantier suffisamment de livres pour donner du travail toute l’année à ses ouvriers. Il sait que les in-folio se vendent mal et risquent de « garder les magasins » pendant des décennies. Un imprimeur-libraire ne subsiste que par les petits livres courants, ceux précisément dont les inventaires après décès de quelques imprimeurs protestants de Saumur révèlent un stock important, soit encore en blanc soit déjà reliés. Même des pasteurs parisiens aussi réputés que Jean Claude faisaient imprimer certains de leurs ouvrages à Saumur. Quant aux clients, ils se recrutent aussi bien parmi les étudiants de l’Académie que parmi les notables de la région, de Chatellerault à Pouzauges, de Blois à Niort ou à Vieillevigne en Bretagne et jusqu’à Genève : receveurs des aides, du sel ou des traites, avocats, greffiers et marchands, ministres protestants, mais aussi de nombreux catholiques : bénéficiers, prieurs, vicaires, régents et professeurs de l’Oratoire… {88} .
Le Fèvre, qui était resté en relations avec l’imprimeur parisien Sébastien Cramoisy, fréquentait assidûment les imprimeurs saumurois et s’était lié d’amitié avec plusieurs d’entre eux : il est le parrain d’Isaac, fils de l’imprimeur René Péan ; Marie Olivier est la marraine de Jeanne, fille de l’imprimeur Jean Ribotteau. On se plaît à imaginer Anne accompagnant parfois son père dans la boutique ou l’atelier d’imprimerie du libraire Lesnier. De la familiarité à la sympathie et de la sympathie à de plus tendres sentiments entre le fils de l’imprimeur et la fille du professeur, il n’y avait qu’un pas. Le Fèvre avait sans doute vu dans Jean Lesnier un bon parti pour sa fille, peut-être des affinités intellectuelles entre les jeunes gens, certainement des perspectives d’étroite collaboration. Elle-même devait avoir l’ambition d’éditer, un jour, de savants ouvrages grecs et latins, à l’instar de son père.
La date de cette union est longtemps restée inconnue, parce qu’il ne subsiste que deux registres de mariages de l’Eglise réformée de Saumur : le premier couvre huit années, de 1625 à 1633 ; le second, sept, de 1668 à 1675. Or le mariage d’Anne Le Fèvre et de Jean Lesnier est forcément antérieur à avril 1664, puisqu’à cette date « Le Febvre Anne épouse Lesnier » est citée comme marraine dans le registre des baptêmes.
Sa filleule, Marie Ribotteau, est une nièce de son mari. Elle a pour parents Jean Ribotteau, « marchand imprimeur et libraire », qui était venu s’établir à Saumur vers 1650, et Madeleine Lesnier, fille de Jean Lesnier I et de sa première femme, Madeleine Girard. Madeleine, qui aura treize enfants, a demandé à la jeune épouse de son demi-frère Jean d’être la marraine du neuvième. Marie Ribotteau épousera, le 21 mars 1697, dans l’église d’Hungerford Market à Londres, un officier du régiment de Galway, Paul Pinaut, originaire de Vendôme. Comme beaucoup d’autres libraires, son père, Jean Ribotteau, avait obtenu un brevet du roi l’autorisant à sortir du royaume ; ce fut le 5 juin 1685. Il passa en Angleterre où il put continuer à exercer sa profession en s’installant « at the Sign of the Blew Bible in Bedford Street, near the New Exchange {89} ». Marie Ribotteau a-t-elle gardé des liens avec sa marraine ? Lui a-t-elle fait part de son mariage ? Nul ne le sait. Anne Lesnier sera également la marraine, le 7 août 1667, d’Isaac Poitevin, fils du maître orfèvre Isaac Poitevin et d’Elisabeth Faligan, elle-même fille d’un orfèvre. Le nouveau-né sera enseveli huit jours plus tard.
C’est la correspondance passive d’Elie Bouhéreau, conservée à la Marsh’s Library de Dublin, qui a permis de retrouver la date exacte du mariage d’Anne Le Fèvre et de Jean Lesnier. Il est annoncé, le 30 septembre 1662, par Jacques Richier de Cerisy, encore étudiant à Saumur, à son condisciple et ami, Elie Bouhéreau, qui vient de quitter la ville {90} . Une deuxième lettre, datée du 28 octobre 1662, précise que ce mariage sera célébré le lendemain : « Mr. Le Fèvre marie demain sa fille, il fait grandes noces, Galterie et moi en avons été priés, il y a aussi entre les belles les plus remarquables Mlles Sommein, Ridolet et Liger ».
C’est donc le dimanche 29 octobre 1662 que Jean Lesnier et Anne Le Fèvre ont uni leurs destinées. Parmi les invités, des étudiants hébergés par le professeur et, du côté féminin, des amies de la mariée. La plus connue est Marthe Ridolet, née comme Anne en 1645, fille du chirurgien Pierre Ridolet. Elle épousera en 1678 Pierre Boesnier, sieur de la Touche, contrôleur des traites, puis émigrera à Londres avec son mari, à la Révocation. Mlle Sommein (ou Soubzmain), appartient à une famille originaire de Loudun, qui a essaimé dans d’autres villes de la région, Tours et Saumur. Elle est sans doute la fille de Charles Soubzmain et d’Anne Menessier, mariés au temple de Tours en 1643. La troisième de ces « belles », Mlle Liger, doit être l’une des filles de l’apothicaire Pierre Liger et de Rachel David : Rachel, Isabelle, Marie ou Marguerite, nées entre 1628 et 1637, probablement l’aînée. Rachel Liger épousera en 1674, au temple de Saumur, Jean Forent, ministre de Sion en Bretagne, et le suivra en exil en Angleterre.
Anne n’avait donc que dix-sept ans ; Jean Lesnier, né en 1639, en avait vingt-cinq ou vingt-six. Fut-ce, comme on l’a insinué, un mariage hâtif, arrangé par Le Fèvre pour pallier ses difficultés financières ? Peut-être, car il est sûr qu’Anne s’est mariée fort jeune. En tout cas, ce furent de « grandes noces », entendons par là une belle cérémonie, de nombreux invités, un banquet. Les parents ont certainement tenu à organiser une fête mémorable pour le mariage de leur fille aînée.
Contrairement à une opinion répandue, les jeunes filles ne convolaient pas à peine nubiles dans la France de l’Ancien Régime, mais à vingt-cinq ou vingt-six ans en moyenne, les jeunes gens, à vingt-sept ou vingt-huit. Les amies d’Anne, on l’a vu, se sont mariées respectivement à 23 ans et à 36 ans. La cause de ces unions tardives est connue : « La meilleure garantie contre une descendance trop nombreuse, donc ruineuse, est d’éviter tout risque de procréation pendant les années de plus grande fécondité des femmes, c’est-à-dire entre dix-huit en vingt-cinq ans {91} ». Pour autant, Anne ne s’est pas mariée « trop jeune » avec un mari « trop vieux ». Du seul point de vue de l’âge, les époux étaient bien assortis. La mésentente conjugale, puis la faillite du couple doivent être imputées à d’autres causes, plus intimes, qu’il faut se résoudre à ignorer.
Un contrat de mariage {92} devant notaire a certainement été établi, même si Anne Le Fèvre n’avait que peu de biens et d’« espérances », parce que Jean Lesnier, patron depuis la mort de son père en décembre 1658, a dû souhaiter que le régime des biens du couple fût réglé par un acte authentique. Qu’a-t-elle pu apporter en dot ? Sans doute ni rente ni immeuble, mais quelques biens meubles, un trousseau et des pièces d’argenterie offertes naguère à son père par un mécène, peut-être une modique somme d’argent. Quant au principe même de la dot, elle le jugeait sans doute aussi absurde qu’injuste. « Il n’y a rien qui puisse paraître plus ridicule que de voir qu’en donnant sa fille à un homme il faille encore lui donner son bien. Et une marque bien certaine que ce n’est que la coutume qui autorise une façon de faire si mal entendue, c’est que les premiers hommes en usaient autrement ; on donnait de l’argent ou l’on faisait d’autres présents aux pères quand on voulait avoir leurs filles » : ces lignes, qui datent de 1688, sont issues d’une note de l’ Heautontimoroumenos (IV, 6). Elles n’émanent pas d’une mère dont les filles sont déjà en âge de se marier, mais d’une femme révoltée par une coutume aberrante et d’une savante helléniste qui s’étonne qu’on soit passé, au fil des siècles, contre toute logique, d’un cadeau au père à un cadeau au mari ! Peut-être éprouvait-elle déjà des sentiments analogues à l’époque de son mariage.
A partir du 18 juin 1665, Jean Lesnier partage avec Jean Desbordes le privilège d’imprimer et de diffuser les thèses des étudiants en théologie et en philosophie, les programmes de l’Académie, les placards… Assuré, par ailleurs, de vendre à la clientèle locale, comme par le passé, des bibles et des psautiers, des livres de piété et de controverse, des classiques latins et grecs et de la littérature contemporaine, il peut envisager l’avenir avec sérénité. Plusieurs biographes supposent que c’est à l’influence de son beau-père que Jean Lesnier doit sa nomination d’imprimeur attitré de l’Académie. En réalité, il appartient à une famille attachée à l’Académie, puisque son père était déjà l’éditeur de Moïse Amyraut. Un enfant est né de l’union d’Anne Le Fèvre et de Jean Lesnier, Tanneguy. Baptisé au temple de Saumur le 23 janvier 1669, il a pour parrain le libraire Daniel Delerpinière et pour marraine la demi-sœur du jeune père, cette Madeleine Ribotteau née Lesnier dont la fille Marie avait eu Anne Le Fèvre pour marraine. Il vivra à peine quinze jours. Sa sépulture a lieu le 7 février. Pour Fern Farnham, c’est la mort de cet enfant qui a entraîné la dissolution d’un couple déjà fissuré par la mésentente, ce qui est fort plausible. Le long délai (près de sept ans) entre la date présumée du mariage et la naissance de Tanneguy permet même d’envisager l’éventualité d’une ou plusieurs fausses couches dans cet intervalle, autres sujets d’affliction pour une jeune femme.
On peut admettre, par hypothèse vraisemblable, que l’initiative de la rupture fut prise par Anne. Cette séparation a-t-elle été entérinée par un acte juridique ou bien Anne est-elle simplement retournée dans la maison familiale ? Ses parents l’y ont-ils encouragée ou bien ont-ils tenté de l’en dissuader ? Comment les pasteurs de l’Eglise réformée de Saumur ont-ils réagi devant le fait accompli ? Comment le consistoire, si sourcilleux en matière de morale conjugale et familiale, a-t-il pu tolérer une conduite en infraction avec la Discipline de l’Eglise ? Le mystère qui entoure cette séparation reste entier. Le seul élément objectif qui l’accrédite est qu’à partir de 1670 Tanneguy Le Fèvre cesse de faire imprimer ses livres par Jean Lesnier. Il se tourne vers René Péan, qui deviendra son unique éditeur. Même un ouvrage posthume comme la traduction des fables de Locman sera confié à René Péan par André Dacier et David Courdil, preuve ultime de la part des deux étudiants du désir de respecter scrupuleusement les volontés du défunt.
Le mariage d’Anne Le Fèvre avec Jean Lesnier n’a sans doute fait jaser à Saumur qu’à partir du moment où les époux se séparèrent. Beaucoup plus tard, quand Anne Dacier aura conquis la célébrité, et surtout après sa mort, il fera l’objet de commentaires désobligeants et d’insinuations perfides à Paris et à l’étranger, notamment dans la Bibliothèque française et le Nouveau Dictionnaire historique et critique de Chauffepié. L’un des exemples les plus piquants, sous son affabulation mythologique, est tiré des Entretiens des Ombres aux Champs-Elysées . Dans cette pâle imitation des Dialogues des morts , l’auteur {93} raconte l’arrivée de Madame Dacier dans le royaume d’enbas, au moment où elle sort de la barque de Charon :

Elle n’eut pas plus tôt mis pied à terre, qu’Homère lui donna la main pour la mener chez Pluton. Un certain libraire voulut la lui disputer, disant qu’elle était sa femme, qu’elle lui avait échappé en l’autre monde, et que puisqu’il la retrouvait il voulait s’en ressaisir. Homère, lui lançant un regard terrible, lui dit de se retirer, non sans l’avoir préalablement appelé visage de chien .

La Bibliothèque germanique donne tous les torts à Jean Lesnier : « La mauvaise humeur de ce mari la força, dit-on, de se retirer chez son père auprès de qui elle reprit l’usage des belles lettres qu’elle avait abandonnées pendant son mariage et qui, dans la suite lui ont acquis une si belle réputation {94} ».
Mathieu Marais, quant à lui, prête à la fille de Le Fèvre une liaison extraconjugale, qui aurait entraîné la mort de Jean Lesnier : « J’ai su cette particularité d’un gentilhomme de Saumur, qui l’a vue avec son premier mari et qui m’a conté l’histoire d’une aventure galante avec un officier suisse, dont son mari était très jaloux. L’amant le maltraita, et le mari mourut peu après {95} ». Malgré la référence à ce témoignage oral, cette anecdote semble bien avoir été inventée de toutes pièces pour noircir la mémoire de Madame Dacier soit par le mémorialiste soit par le « gentilhomme de Saumur », car à la mort de Lesnier en 1675, Anne Le Fèvre habitait à Paris depuis au moins deux ans !
Mais c’est Chauffepié que se montre le plus féroce en racontant une histoire où le sordide le dispute à la malveillance. Il se fonde, dit-il, sur les souvenirs de Jacques Abbadie, qui aurait recueilli, en Irlande, le témoignage d’un officier français, fils d’un orfèvre de Saumur, « bon ami de M. Le Fèvre avec qui il buvait souvent bouteille ». Un jour, lors d’« une petite partie de promenade et de bouteille » (encore !), cet ami aurait vu Le Fèvre au désespoir parce que « Lesnier venait de lui renvoyer sa fille et un enfant dont elle était accouchée, prétendant n’en être pas le père ». Or Lesnier devait une grosse somme d’argent à l’orfèvre. Les deux amis s’entendent alors pour soumettre le libraire à un odieux chantage : ou bien il endosse la paternité de l’enfant ou bien on le traîne en justice pour dettes. Ses appels à la pitié restant vains, Lesnier aurait fini par signer comme père au baptême de l’enfant.
Ici un crime passionnel, là le penchant du père pour la bouteille et ses accointances avec un maître chanteur, une liaison coupable de la fille et un enfant adultérin : nous voilà en plein roman ! Pour une entreprise jésuite comme le Journal de Trévoux , l’origine de tels ragots ne fait aucun doute – ils émanent des huguenots du Refuge –, notamment dans son compte rendu du « Mémoire sur le mariage de Mlle Le Fèvre avec M. d’Acier ( sic ) » :

On y attaque ouvertement l’honneur de Mme d’Acier. L’époux n’y est pas épargné. Cette pièce est de la façon d’un calviniste de mauvaise humeur contre l’un et l’autre, au sujet de leur réunion à l’Eglise catholique. Un mémoire aussi outrageant et présenté par une main si suspecte devrait être dérobé à la connaissance du public {96} .

Les traces laissées par cette enfance et cette adolescence saumuroises dans la vie d’Anne Dacier sont difficiles à évaluer. Deux points seulement paraissent incontestables. D’abord l’héritage intellectuel, cette connaissance intime de la littérature antique et, plus largement, l’appétit de savoir, qu’elle partageait sans s’en rendre compte avec les meilleurs étudiants de l’Académie protestante. Ensuite, l’absence d’attachement à la petite patrie. Elle n’est pas, comme le sera Colette, une fille de la terre, une fille de sa terre. Elle élèvera des oiseaux dans son appartement du Louvre, elle s’y entourera de fleurs, mais on ne trouve nulle trace du besoin viscéral de retourner sur les lieux de l’enfance. Anne Dacier sera une Parisienne et participera à la vie intellectuelle de la capitale. Il ne semble pas non plus qu’elle ait partagé les goûts épicuriens de son père, ancrés dans le terroir angevin. Des échos des agapes dont Le Fèvre régalait amis et hôtes de passage sont parvenus jusqu’à nous {97} . Rien de tel chez sa fille, en dehors des « collations » liées aux concerts de musique de chambre autour d’Henriette Suzanne. Ses remarques sur les Réflexions morales de Marc-Aurèle laissent entendre qu’elle inclinait plus à l’austérité du stoïcisme qu’aux joies de la table. Les couronnes de fleurs, les bons vins, les mets délicats ? Si tu l’ignores , écrit Le Fèvre à son lecteur dans une note du Lucrèce, ce sont là les vrais plaisirs de la vie ; mais, hélas ! comme ils s’envolent vite ! {98} . Ennemie du luxe et de la mollesse, sa fille laisse ces délices à Anacréon.
Chapitre III La mort du père
Malgré l’échec de son mariage avec Jean Lesnier, malgré la mort de leur enfant, Anne Le Fèvre semble avoir trouvé un relatif apaisement après son retour au foyer parental. Comme d’autres êtres meurtris par la vie, elle a dû se jeter dans le travail pour tenter d’oublier ses épreuves et redoubler de zèle pour l’étude. Sans doute aussi ses parents ont-ils tout essayé pour la distraire de ses chagrins. Mais cet équilibre fragile est brutalement rompu en septembre 1672, lorsque Tanneguy Le Fèvre meurt après une courte maladie. Dans la préface ( Lectori praefatio ) de son Callimaque , Anne elle-même a évoqué cette mort subite, causée par une fièvre qui emporta son père en moins de douze jours.
Les dernières années de Tanneguy Le Fèvre n’avaient certainement pas été les plus sereines pour sa famille. Il a perdu ses trois mécènes, Guillaume de Bautru, Philippe de Jaucourt et le marquis de Chandenier. Il démissionne de ses fonctions de régent et de professeur à l’Académie. Il songe à abjurer. Il s’apprête à quitter Saumur pour Heidelberg.

Les deux premiers mécènes meurent en 1669. La disparition de Philippe de Jaucourt, baron de Villarnoul, consterna l’Académie tout entière, car fidèle à la mémoire de son aïeul, Philippe Duplessis-Mornay, il la soutenait par ses largesses et son appui. Il avait, en particulier, œuvré pour le rétablissement de la chaire de grec. Il protégeait aussi Le Fèvre, qui lui décerne le titre de Maecenas dans ses lettres et ses dédicaces : le Timon de Lucien en 1653, puis Phèdre en 1657 et Elien en 1667. Il lui versait même une petite pension, comme il ressort du Registre de l’Académie : le 28 octobre 1655, Le Fèvre remet au Conseil « vingt livres de ce qu’il touche de la libéralité de M. de Villarnoul ». Les fils du baron font leurs humanités dans la classe de Le Fèvre, qui choisit également leurs précepteurs {99} .
A la même date, le marquis de Chandenier est complètement ruiné. Il avait englouti une immense fortune dans la restauration du château de La Mothe et l’aménagement de son parc : canaux sillonnés de gondoles qu’il avait fait venir à grands frais de Venise, allées aux belles perspectives, lions, sphinx et autres statues, haras peuplés d’étalons arabes, espagnols et anglais… Pendant une dizaine d’années, il y donna des fêtes somptueuses dont l’écho, franchissant les limites du Poitou, était parvenu jusqu’à Scarron. Dans sa gazette rimée, l’époux de Françoise d’Aubigné rend compte de la représentation du Jugement de Paris sur le théâtre de verdure de La Mothe, une pièce écrite par l’un des « mâche-lauriers » du marquis, le futur académicien Michel Le Clerc, qui était alors son intendant :

Chandenier dans Loudun s’égaie
Et toute la ville défraie
De bals, ballets, collations,
De comiques inventions […]
Gentilshommes et demoiselles,
Parés de leurs hardes plus belles,
Tous fort satisfaits de leurs corps,
Firent là les Floridors {100} .

Le jésuite Léonard Frizon, accouru de Montpellier, avait composé à la gloire du marquis et de sa lignée un pompeux poème en hexamètres dactyliques, les Motha Candeneria {101} . Un texte fastidieux, et une mine de renseignements ! Mais, vers 1665, le marquis dut restreindre son train de vie princier avant d’y renoncer complètement, victime de sa prodigalité. Sa sœur, Marie de Rochechouart, reprend le château en 1668 et, pour payer les créanciers, elle est obligée de vendre le haras, les meubles, les œuvres d’art puis le château lui-même, qui subsiste encore aujourd’hui, en fort piteux état.
Malgré ces revers de fortune, Tanneguy Le Fèvre, comme Urbain Chevreau, a sans doute continué ses visites au marquis car il était fidèle en amitié. Le mystérieux « Monsieur de *** » auquel il dédie, en 1666, sa traduction du Festin de Xénophon n’est autre que le marquis : une allusion à « la naïade de La Motte » et aux « solides obligations » qu’il dit avoir envers le dédicataire en font foi. Mais le roi ordonne l’arrestation de François de Rochechouart à La Mothe et le fait enfermer à quinze lieues de là, au donjon de Loches. L’ordre d’entrée date du 19 décembre 1671, l’ordre de sortie, du 7 août 1677. Le chef de la maison de Rochechouart devient ainsi le prisonnier de Loches le plus célèbre de l’époque. Pendant cinq ans et demi, il y vit, fort modestement, du « pain du roi ». Cette captivité a pour cause son refus, opposé depuis « l’affaire des Feuillants » en 1648, de se démettre de sa charge de capitaine des gardes du roi. L’exil en province n’ayant pas eu raison de cette obstination, Louis XIV veut la briser par la prison.
Avec le marquis de Chandenier, Tanneguy Le Fèvre perd le protecteur qui l’avait accueilli dans son cercle de lettrés, qui était intervenu en sa faveur auprès de Chapelain et qui répandait les bienfaits de sa libéralité sur toute sa maisonnée. Il peut encore faire rééditer en 1665, à Paris, les Vies des poètes grecs, à laquelle il a ajouté, d’après Plutarque, un Abrégé de la vie de Thésée , qui transpose dans le domaine historique la formule utilisée avec succès dans le domaine littéraire : un résumé des principaux événements en caractère romain et des explications en italique, le tout présenté sous la forme d’une conversation mondaine avec son élève. Mais, faute de commanditaire, semble-t-il, la Vie « parallèle », intitulée Entretien sur la Vie de Romulus , ne sera pas réunie à la Vie de Thésée , mais mise à la suite de la traduction du Traité de la superstition en 1666. Telles sont les deux épaves d’un ambitieux programme suggéré au marquis pour les études de son fils par « les docteurs de Poitiers et de Loudun », une adaptation par Le Fèvre de l’ouvrage le plus accessible de Plutarque : « il serait à propos de mettre ses Hommes illustres en petit, leur grandeur étant trop incommode aux petits cavaliers comme vous {102} ».
Tout en bénéficiant des avantages du mécénat privé, Le Fèvre avait aussi placé ses espoirs dans le mécénat royal, qui, avec l’avènement d’un roi protecteur des lettres et des arts, tend progressivement à se substituer au précédent. En 1664, Chapelain établit une première liste de gratifiés à la demande de Colbert. Il souhaite vivement proposer Le Fèvre, « un de nos plus fins critiques {103} », qu’il avait en haute estime depuis la parution du Pérégrinus . Il tient aussi du recteur Guy Patin que « Le Fèvre n’est pas fort accommodé des biens de la fortune ». De son côté, le savant professeur cherche à se concilier les bonnes grâces de Chapelain : il lui envoie ses derniers livres dès leur parution, lui demande conseil pour des dédicaces et a l’habileté de louer La Pucelle dans une épigramme latine où, ne reculant pas devant la flagornerie, il va jusqu’à placer son auteur au-dessus d’Homère {104} ! A travers la correspondance de Chapelain avec Chevreau, Le Fèvre et Colbert se lisent les efforts du Régent des Lettres, désolé de ses « diligences infructueuses » (« mon amitié vous réussit si stérile »), l’intervention de divers intermédiaires comme Du Pin, l’ex-intendant des menus plaisirs, et du jésuite René Rapin, le chantage de Colbert – une pension contre l’abjuration – et enfin le veto absolu de « Celui sans lequel rien ne se résout ni ne s’exécute ». Le Fèvre figure une seule fois sur la fameuse liste, en 1665 pour une pension de 1000 livres grâce à son Longin . Il est vrai que dans sa longue dédicace à Louis XIV, pas moins de douze pages, il n’avait guère épargné les louanges hyperboliques. Estimant qu’on ne rend pas justice au mérite de son protégé, et sans doute informé de ses difficultés financières grandissantes depuis qu’il a quitté l’Académie de Saumur, Chapelain s’entremettra de nouveau pour lui auprès de Colbert en 1671. En vain.
Tanneguy Le Fèvre soumet sa démission au Conseil Académique, le 6 octobre 1670. Sa demande étant agréée deux semaines plus tard, il cesse de dispenser son enseignement à l’Académie. Cette rupture avec l’institution dont il fut l’un des fleurons est l’effet de son rôle dans la diffusion d’un livre qui a jeté la zizanie dans la communauté réformée, La Réunion du christianisme, ou la manière de rejoindre tous les chrétiens sous une seule confession de foi .
Cet ouvrage, imprimé par René Péan, sans nom d’auteur et sans date, avait été rédigé par le pasteur Isaac d’Huisseau et publié par les soins de Le Fèvre. Des affinités intellectuelles, en particulier la curiosité des choses de la nature, et des liens d’amitié unissaient depuis longtemps les deux hommes, collègues à l’Académie : Isaac d’Huisseau, parrain d’Isaac Le Fèvre, avait présenté cet enfant au baptême le 20 avril 1653. Ministre de la paroisse de Saumur depuis une quarantaine d’années, professeur en philosophie et en théologie à l’Académie, il ne comptait pas que des amis dans sa ville, comme le montra la première « affaire d’Huisseau », un conflit entre ce pasteur et son collègue Moïse Amyraut, dont le synode national de Loudun, en 1659-1660, eut à s’occuper longuement. Mais il jouissait d’une renommée nationale. C’est lui qui, en 1650, avait donné sa forme définitive à un texte de référence incontournable pour la vie spirituelle et la vie quotidienne des fidèles, la Discipline des Eglises réformées de France .
Une part de mystère entoure les circonstances exactes de la publication de La Réunion du christianisme . Mais il est sûr que Tanneguy Le Fèvre, au printemps 1670, en l’absence d’Isaac d’Huisseau, remet à l’imprimeur un manuscrit… qu’il affirme avoir reçu par la poste ! C’est lui qui en a rédigé l’exergue, un poème en vers latins sur la concorde, et l’avis au lecteur. C’est encore lui qui demande à son jeune collègue Daniel Crespin, régent de cinquième, de l’aider à en corriger les épreuves.
Pourquoi donc Le Fèvre s’est-il empressé de publier ce livre sans l’aval de son auteur ? Pourquoi n’a-t-il pas soumis le manuscrit à l’approbation du ministre de Charenton, Jean Claude, comme il en avait convenu au préalable avec l’auteur, d’après le récit de d’Huisseau fils ? Pour Richard Stauffer {105} , la réponse à ces questions est à chercher dans le latitudinarisme de Le Fèvre, voire dans son indifférence religieuse, attestée par Elie Benoît et Pierre Bayle. Mais l’ami du pasteur d’Huisseau devait bien se douter qu’il allait mettre le feu aux poudres. Il n’avait sans doute pas imaginé l’ampleur de la controverse que soulèverait ce livre, mais enfin il l’avait lu et il savait pertinemment qu’il mettrait les théologiens de Saumur à la gêne ou, du moins, dans l’embarras.
Or, dès les années 1660, Le Fèvre était en mauvais termes avec quelques anciens du consistoire et plusieurs de ses collègues de l’Académie, notamment avec le plus célèbre d’entre eux, Moïse Amyraut. « Il y avait longtemps », écrit Urbain Chevreau, « que j’étais instruit que M. Amyraut et M. Le Fèvre étaient mal ensemble, et comme il n’y a point de plus grande haine que celle qui vient de l’envie, j’avais dû prévoir qu’il sortirait enfin de l’Académie de Saumur, par le crédit de son ennemi {106} ». Les termes rien moins que flatteurs par lesquels Le Fèvre désigne les uns et les autres dans sa correspondance ne permettent guère d’en douter : « rabinastres », « marchands de choses saintes », « cafards », « Cercopes {107} ». Dans une affaire où, comme le montre Richard Stauffer, les inimitiés personnelles, le réveil de vieilles rancœurs, les dissensions entre deux clans ont certainement joué autant que les positions théologiques pour alimenter une cabale, Le Fèvre semble bien avoir été celui qui a soulevé une véritable tempête théologique, à Saumur d’abord, puis dans la France entière. Car « l’affaire d’Huisseau » prend rapidement une dimension nationale et même internationale, à grand renfort de libelles, de lettres, de remarques et de remarques sur les remarques.
Pourquoi ce livre, qui prônait une tolérance presque universelle, fut-il jugé si dangereux par les théologiens de Saumur, qui étaient pourtant pénétrés de la nécessité de cette vertu, recommandée aussi bien par Duplessis-Mornay, au lendemain des guerres de religion, que par Moïse Amyraut tout au long de sa carrière ? Pourquoi les instances réformées ont-elles rejeté ce livre sans appel ? Les réponses à ces questions se rejoignent en une seule : en proposant de soumettre la religion à la réforme que Descartes avait accomplie pour la philosophie, La Réunion du christianisme conduisait immanquablement à gommer les divergences doctrinales entre catholiques et protestants. En dernière analyse, passer les dogmes au crible de la raison humaine revenait à nier toute transcendance.
Sur le plan temporel, la situation est tout aussi tendue, car le fragile équilibre instauré par l’édit de Nantes et qui perdurait depuis près de trois quarts de siècle était menacé. Ouvertement, par le roi et le clergé catholique. Plus subrepticement, par les « accommodeurs de religion » des deux bords, qui appelaient de leurs vœux la réunification confessionnelle tout en sachant qu’elle n’était qu’une chimère. L’édit avait certes accordé aux protestants une liberté essentielle, la liberté de culte, mais il favorisait largement la majorité catholique au détriment de la minorité réformée. « L’édit est bien un « édit de tolérance »…, selon la définition du temps : supporter ce qu’il n’est pas possible de supprimer. Supporter, pas reconnaître {108} ». Or, en 1670, le roi accepte de plus en plus mal qu’une partie de ses sujets se refuse à partager ses propres croyances. Si l’équilibre devait se rompre, ce serait au grand dam des protestants. Entre 1663 et 1669, une première série de mesures restrictives vise à faire appliquer l’édit de Nantes « à la rigueur » : tout ce qui n’est pas expressément autorisé par l’édit sera interdit. Les ministres sont surveillés, des exercices sont interdits, les libertés professionnelles et individuelles s’amenuisent, défense est faite de sortir du royaume.
D’Huisseau est condamné avec une sévérité qui se voulut exemplaire, d’abord par le consistoire de Saumur, qui le dépose, ensuite par le synode d’Anjou, qui l’excommunie. Daniel Crespin perd son poste de régent et, rayé de la matricule, doit renoncer à ses études de théologie alors qu’il est déjà proposant. Curieusement, Le Fèvre n’est pas englobé dans cette condamnation, bien qu’il éclate aux yeux de tous que l’ouvrage incriminé n’aurait pas vu le jour aussi rapidement sans son entremise. Comment expliquer cette différence de traitement, que Daniel Crespin ne manque pas de souligner dans l’ouvrage, très caustique, écrit pour sa défense et celle de d’Huisseau ? Crespin pense que Le Fèvre la doit à « son rare savoir et son mérite éclatant {109} » :

Pourquoi donc, de ces deux complotants imaginaires [Le Fèvre et d’Huisseau], épargner l’un pour accabler l’autre ? Pourquoi confirmer celui-là dans sa charge, tandis qu’on en exclut celui-ci et qu’on lui fait d’ailleurs tous les outrages qu’on est capable de lui faire ? Quelle raison puis-je alléguer d’une telle acception de personnes, si ce n’est que, comme j’ai déjà dit, on craignait Monsieur Le Fèvre,… au lieu que cette Compagnie savait bien que Monsieur d’Huisseau ne s’est jamais servi d’autres armes que celles de la patience ?

Patience de huguenot, avait-on coutume de dire en ce temps-là, dans une expression devenue proverbiale. Telle n’est pas, assurément, la vertu première de Tanneguy Le Fèvre. Quand il apprend, par une voie indirecte, le blâme infligé par le synode d’Anjou et consigné dans le procès-verbal secret des délibérations de cette assemblée, sa susceptibilité ombrageuse le pousse à saisir immédiatement le Conseil académique. Le 6 octobre 1670, il se plaint des insinuations malveillantes dont il est l’objet, dément le fait d’avoir « reçu avec remerciement les graves et vives censures qui lui furent adressées dans la compagnie du synode » et affirme ne pouvoir tolérer le regard qu’on prétend jeter sur son enseignement : « puisqu’on lui donnait des observateurs pour le temps à venir, […] on lui voulait faire des affaires ». S’estimant parfaitement capable « de se conduire de lui-même, sans avoir besoin d’inspecteurs ou de la part du consistoire ou de la part du synode », il refuse d’enseigner dans de telles conditions.
Les conséquences financières de sa démission sont lourdes, à un moment de sa carrière où il semble avoir atteint une relative aisance. Certes, il ne touchait pas ou peu de gages pour sa chaire de grec, puisque, à sa nomination, il avait accepté d’exercer sa charge sans rémunération, désintéressement dont le Conseil Académique l’avait chaudement félicité alors. A présent, il perd, outre ses gages de régent de seconde et les minervaux, les pensions versées par les étudiants qu’il héberge, puisqu’il les renvoie peu après, ne gardant que son disciple préféré, André Dacier. Il lui reste donc une seule source de revenus, ses livres. Aussi accélère-t-il le rythme de ses éditions en 1671 et 1672 : quatre titres par an, au lieu d’une moyenne de deux, les années précédentes. En 1671, il publie successivement un Justin, un Térence , un Horace et le Panégyrique de Pline ; en 1672, un Florus, une nouvelle édition du Justin et la Méthode pour commencer les humanités grecques et latines, pour laquelle il a obtenu un privilège du roi. Jusque sur son lit de mort, en septembre, il travaille fébrilement à son édition en vers latins des fables de Locman. Il préparait également une troisième livraison de ses lettres érudites et l’édition de divers poètes latins et tragiques grecs. Enfin, il a fait réimprimer en Hollande son plus grand succès de librairie, les Prima Scaligerana {110} , dont deux éditions successives paraissent la même année (1671), après avoir déjà procuré en 1669 deux éditions saumuroises, prétendument imprimées à Groningen, immédiatement suivies en 1670 de l’édition des Elzévier à Utrecht.
Au cours de cette même année 1671, un échange de lettres avec Pierre-Daniel Huet témoigne de son intention de revenir dans le giron de l’Eglise catholique, vraisemblablement en échange d’un poste ou d’une pension. Cette abjuration monnayée aurait marqué l’aboutissement des efforts conjoints d’un jésuite, le Père René Rapin, dont on sait qu’il travaillait à la conversion de Le Fèvre, avec lequel il entretenait par ailleurs une correspondance érudite, et de Huet, le futur évêque d’Avranches. Or, au printemps, l’affaire semble être arrivée près de sa conclusion car le convertisseur se fait de plus en plus pressant, au point de sommer le futur converti de lui donner sa « parole positive de rentrer dans l’Eglise ».
La réponse à cet ultimatum, dans un « mémoire » du 20 mai 1671, a fait couler beaucoup d’encre. Léon-Gabriel Pélissier va jusqu’à affirmer que Le Fèvre a abjuré en secret ce même jour, mais ne cite aucun document à l’appui. Si Le Fèvre avait abjuré, même secrètement, n’en aurait-il vraiment informé personne, pas même sa femme ? Se sentant mourir, n’aurait-il pas demandé à recevoir l’extrême-onction ? Sa famille l’aurait-elle fait inhumer dans le cimetière protestant ? Il est certain qu’il avait clairement exprimé son intention de revenir au catholicisme, puisque dans sa réponse à Huet il avait écrit : « [Parole positive de…] Je vous la donne, idque sciunt in aula / et on le sait à la Cour ». Mais cette abjuration n’a pas eu lieu, ce que Pierre-Daniel Huet expliquera, dans sa Demonstratio Evangelica , par la soudaineté de la mort de Le Fèvre :

Comme il avait quitté, avec la légèreté de la jeunesse, le sein de la Sainte Eglise Catholique, dans lequel il était né et avait été élevé, rendu plus mûr par l’âge et la décision d’y revenir à nouveau, il avait l’intention de reconnaître son erreur et d’abjurer, comme il me le signifia quelques années avant sa mort dans une lettre qu’il m’envoya pour preuve de sa bonne foi ; mais il hésita trop et une mort soudaine l’enleva {111} .

Huet le reconnaît lui-même et le déplore : la déclaration d’intention ne s’est jamais concrétisée et vingt mois se sont écoulés… Peut-on encore parler d’hésitations et d’attentisme ? Il ne faut pas oublier que, dans son mémoire, Le Fèvre ne s’inquiète guère du salut de son âme et n’exprime aucune préoccupation religieuse, mais cherche seulement de nouveaux moyens de subsistance. Car les indications données à Huet concernent tous les membres de sa famille et pas lui seul. Lui-même se contenterait « d’un bénéfice donné à quelque principal de collège, un peu considérable », sa femme pourrait devenir « gouvernante de quelque personne de qualité » et il verrait bien sa fille, « une des plus agréables lectrices qu’[il] connaisse », dans un emploi analogue de dame de compagnie, son fils enfin entrerait dans un collège de jésuites. Dans cette lettre, de toute évidence, Le Fèvre cherche à « placer » femme et enfants, fût-ce au prix de quelques entorses à la vérité : il rajeunit Anne et minimise son savoir.
Or son intention de quitter Saumur est combattue par son attachement à la propriété de Terrefort : « mais je voudrais bien avoir ma maison », écrit-il à Huet. Le bonheur de posséder sa propre demeure, la fierté du propriétaire d’un vaste domaine, les humbles plaisirs de l’amateur de jardins, la satisfaction du père de famille dont les enfants s’épanouissent mieux que dans une maison de

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