Marion une condition féminine au XXe siècle
161 pages
Français

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Marion une condition féminine au XXe siècle , livre ebook

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Description

Orpheline de guerre, Marion ne connaît son père, un héros de Verdun, que par des photos. Elle vit avec sa mère, une modeste couturière, qui a reporté sur son unique enfant tout l'amour qui est en elle. Lorsque sa mère décède, Marion va vivre avec sa tante, une femme rude, mais aimante. Devenue adulte, elle trouve un emploi dans une usine de sacs en papier. C'est alors qu'elle connaît la condition d'une ouvrière de l'entre-deux-guerres. Puis elle rencontre Gilbert Sandrier, un réparateur de bicyclettes. Ils vivent pleinement les loisirs des années 1930. Mais la guerre arrive, Gilbert est mobilisé. C'est la débâcle. C'est l'exode. Gilbert est fait prisonnier et est envoyé en Bavière. Marion subit la condition des "veuves d'hommes vivants", c'est-à-dire des femmes de prisonniers de guerre, ainsi que la privation des années d'occupation, et souffre du peu de reconnaissance que l'on accorde aux épouses de prisonniers. Dès lors, elle ne vivra plus que dans l'attente du retour de son prisonnier de mari. Elle refusera tout plaisir, tout divertissement, estimant que lui n'en a pas. Elle consacrera ses rares économies à lui faire parvenir en Bavière des colis pour améliorer son quotidien. C'est presque une vie d'ascète que mène Marion, jusqu'à ce qu'un soir...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2013
Nombre de lectures 43
EAN13 9782365752268
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Les manuscrits oubliés

Rose Barberousse


Marion,
une condition féminine au XX e siècle









Première partie


Au moment d’entrer dans la loge, la petite Marion eut un brusque recul. Sa tante qui la suivait la prit par les épaules et 1a poussa doucement en lui disant :
– Allons, entre ma petite poule, entre. Tu es ici chez toi à présent. La maison de tante Louise est ta maison et toi tu es ma petite fille.
À ce rappel de sa condition nouve1le, qui ravivait sa peine inconsolée, le visage de l’orpheline se crispa, tandis que son regard se promenait peureusement sur les meubles et 1es murs qui lui étaient étrangers et qu’elle sentait confusément hostiles. En plus de la double porte vitrée qui prenait jour sous la voûte et qui permettait de contrôler les allées et venues dans la maison, la loge était éclairée par une fenêtre assez large donnant sur la cour qui laissait pénétrer une lumière grisâtre, triste, comme tamisée par d’invisibles voiles.
Cette lumière diffuse paraissait se concentrer sur un cache-pot en cuivre qui trônait au centre de la table recouverte d’un tapis grenat. Quelques faibles reflets s’allumaient sur ce cache-pot, d’où s’élançaient les rameaux en éventails d’un palmier artificiel orné en son sommet d’un nœud de ruban rouge.
Face à la porte, occupant presque tout le fond de la pièce, un buffet massif, aux portes pleines, avançait agressivement ses panneaux aux sculptures comp1iquées, qui devaient rendre douloureux tout contact un peu rude. Sur ce buffet, de multiples objets de faïence, des photos à profusion, semblaient dénoncer chez sa propriétaire un goût très vif pour l’encombrement. Six chaises carrées massives et lourdes, comme le buffet, étaient rangées par trois de chaque côté, à se toucher, comme pour lui faire une garde d’honneur. Trois de ces chaises étaient adossées à une demi-cloison en bois qui séparait la pièce en deux, isolant le grand lit que l’on apercevait, reflété par la glace de l’étroite armoire encastrée dans l’angle le plus reculé, entre une table à toilette et un fauteuil de velours rouge.
La lumière avare n’arrivait pas jusqu’au fond de cette partie de la pièce, et une ombre mystérieuse enveloppait les objets, laissant leurs contours imprécis. Pourtant on devinait qu’au long des murs aucun espace n’était perdu. Dans les deux parties de la loge, les meubles étaient rangés dans un ordre qu’il devait être impossible de changer. L’emplacement de chacun d’eux avait dû être longuement réfléchi et sévèrement calculé. Ainsi, pour ouvrir le buffet, il était évident qu’il fallait se mettre de côté et ne jamais ouvrir les deux portes à la fois.
Un espace restreint permettait tout juste de circuler autour de la table, et la petite Marion ne savait pas dans quelle direction elle devait avancer. Ses narines délicates battaient à la manière de celles des chats quand ils captent les odeurs, et comme les chats, elle cherchait à identifier les senteurs indéfinissables qui composaient l’atmosphère.
Atmosphère lourde, chargée de relents de cuisine et de suie refroidie, aussi de moisissure, odeur fade et un peu écœurante des logements humides et peu aérés.
À travers cette odeur fade, dans cette lumière pauvre, parmi ces meubles sombres, les regards pleins d’effroi de l’enfant cherchaient, pour se poser, un objet amical ou une forme familière. Elle eut un élan de tout son corps en reconnaissant, poussée contre la fenêtre et chargée de travail préparé, une machine à coudre. Résolument elle s’avança près du meuble, et ses petites mains l’effleurèrent comme pour le caresser. Se retournant vers sa tante, elle dit, comme pour s’excuser :
– Ma maman en avait une aussi, une machine à cou...
Elle ne put achever, son petit cœur creva. Appuyée sur la machine à coudre, la tête dans ses bras repliés, Marion pleurait à gros sanglots.

***

Elle pouvait pleurer la petite Marion ! Elle ne pleurerait jamais assez ce qu’elle avait perdu : elle n’avait plus de maman, et de ce fait, devenait doublement orpheline. De son père tué à la guerre, elle ne connaissait que des photos. Il y en avait une petite sur la table de nuit de sa mère, où l’on voyait un jeune homme aux yeux clairs, à la lèvre souriante, appuyé négligemment à une barrière fleurie ; et puis une autre, une grande, qui était accrochée au mur, au-dessus du divan sur lequel elle couchait. Elle montrait un soldat au visage sérieux orné d’une courte barbe, dont les yeux semblaient tristes. Il portait un grand béret tiré sur l’oreille, le béret des chasseurs alpins, ceux que leur courage avait fait surnommer les « Diables bleus ». Il avait été tué à Verdun en 1916 et sa croix de guerre était dans le cadre avec la photo. Il était mort en héros, sa maman le lui avait appris, et Marion en était très fière. À l’école, parmi ses petites compagnes dont les papas avaient été tués à la guerre – elles étaient nombreuses hélas ! Marion jouissait d’une certaine considération parce que le sien était « un Diable bleu », le prestige attaché à ce nom rejaillissait un peu sur elle.
Ce papa qu’elle n’avait jamais vu (elle était née après sa dernière permission), elle l’aimait, bien sûr, mais à la façon dont elle aimait le bon Dieu (qu’elle confondait avec, d’ailleurs), comme un personnage lointain et surnaturel à qui elle adressait des prières, à qui elle demandait, à genoux et mains jointes, de les protéger, elle et sa maman, du haut de ce paradis où il était allé tout droit. Elle n’avait pas souffert de sa disparition, il ne lui avait jamais manqué. Peut-être même aurait-elle été jalouse s’il lui avait fallu partager avec lui la tendresse et les attentions de sa mère. De sa mère, qui n’était qu’à elle, qui l’aimait exclusivement, jalousement, comme une maman qui avait reporté sur son unique enfant tout l’amour qui était en elle, qui en avait fait sa consolation et sa raison de vivre.
Et qu’elle aimait, elle, Marion, de tout son petit cœur gonflé de reconnaissance pour toute la joie qu’elle avait d’être la petite fille d’une maman jolie, bien habillée, jeune, et si tendre... Une maman qu’elle n’aurait pas voulu quitter pour rien au monde, dont elle ne pouvait pas se passer, absolument pas !
Et pourtant, depuis une semaine, sa maman avait disparu... Pendant cette semaine, Marion avait vieilli terriblement. Les grandes personnes ont d’étranges illusions sur les enfants. À huit ans, on sait déjà des choses, on connaît la vie. Dès le premier jour, Marion avait compris ce que tout le monde apportait tant de soins à lui cacher, elle savait très bien que sa maman ne l’aurait jamais quittée volontairement, que si elle ne revenait pas, c’est parce qu’elle était morte ! Elle savait ce que cela voulait dire, être mort : c’était être froide et rigide, étendue sur un lit couvert de fleurs, comme elle avait vu madame Hortense, leur voisine. Pourquoi ne lui avait-on pas montré sa maman ainsi ? Il est vrai que madame Hortense était malade depuis longtemps, tandis que sa maman se portait très bien ; elles étaient parties ensemble à une heure, l’autre lundi. Sa mère l’avait accompagnée jusqu’à l’école, et ensuite elle était allée prendre le train, pour aller à Paris livrer une robe de mariée, une si jolie robe qu’elle avait passé la nuit à finir. Elle devait rentrer au train de six heures, comme elle le faisait toujours quand elle allait faire ses courses. Marion était allée l’attendre à la gare comme elle le faisait habituellement ; ce soir-là les trains de paris n’arrivaient pas...
Une catastrophe s’était produite. Sous le tunnel des Batignolles, deux trains étaient entrés en collision et avaient déraillé. Et dans la nuit du tunnel, les wagons encore éclairés au gaz s’étaient enflammés ! Les voyageurs blessés, hurlant parmi les décombres fumants, voyaient l’incendie s’approcher d’eux, les gagner, sans qu’il leur fût possible de le fuir ; d’autres, indemnes mais affolés, succombaient à l’asphyxie devant la barrière incandescente et infranchissable des voitures embrasées. Quelques-uns, en rampant, étaient seuls parvenus à s’échapper de ce cauchemar tandis que les pompiers se voyaient obligés de reculer devant les tourbillons d&#

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