Masi
95 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
95 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

On chuchote que, grâce à La flûte enchantée de Mozart, le citoyen Dieuseul Lapénuri est nommé ministre aux Valeurs morales et citoyennes, avec le mandat d’arrêter la dégradation des mœurs et l’abomination qui gangrènent la République. L’île sombre dans la luxure. Le président se croise les bras et s’amuse à jouir, en criant Whitman, Rimbaud et Baudelaire. Entretemps, la première édition du festival gay et lesbien Festi Masi est annoncée. Les autorités s’y opposent de toutes leurs forces. Le festival, devenu affaire d’État, prend des proportions inimaginables. Cette ruée vers la vertu, on le sait bien, n’est que chimères et effronteries. Un roman qui nous propulse dans les bas-fonds de l’âme humaine.
Dieuseul Lapénuri suait en dépit de l’air conditionné. Ce qui le gêna, ce fut un pied se glissant entre ses jambes, un pied s’étant débarrassé subrepticement d’un soulier durant les discussions. Il serra les cuisses. Le pied, perfidement, persista. Un orteil se pressa sur son sexe. Le président le regardait droit dans les yeux avec un sourire coquin. Dieuseul Lapénuri sut que c’était lui.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 avril 2018
Nombre de lectures 63
EAN13 9782897125394
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Gary Victor
MASI
Roman
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada, du Conseil des Arts du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Dépôt légal : 2 e trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-538-7 (Papier) ISBN 978-2-89712-540-0 (PDF) ISBN 978-2-89712-539-4 (ePub) PS8593.I325M37 2018 C843’.54 C2018-940006-4 PS9593.I325M37 2018
Mise en page : Chantal Angers pour Claude Bergeron Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
du même auteur chez mémoire d’encrier

Nuit albinos , Mémoire d’encrier, 2016.
Cures et châtiments , Mémoire d’encrier, 2013.
Collier de débris , Mémoire d’encrier, 2013.
Maudite éducation , Mémoire d’encrier / Philippe Rey, 2012.
Je ne savais pas que la vie serait si longue après la mort , dir. Mémoire d’encrier, 2012.
Soro , Mémoire d’encrier, 2011.
Saison de porcs , Mémoire d’encrier, 2009.
Treize nouvelles vaudou , Mémoire d’encrier, 2007.
Chroniques d’un leader haïtien comme il faut, Mémoire d’encrier, 2006.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride D’où sortaient de noirs bataillons De larves, qui coulaient comme un épais liquide Le long de ces vivants haillons.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal .
Il était sur le quai. Une partie de ses pieds au-dessus de l’eau, l’autre sur le bois pourri du ponton. La mer ici avait la couleur des moisissures vomies par les égouts. Il n’avait pas sauté à cause des flaques de détritus. Se trouvait-il en dessous un noyé non ramené à la surface par le mouvement des flots? Dieuseul Lapénuri, en se remémorant cet instant, trouva étrange la similitude des situations. Allait-il sauter? Dans une ultime hésitation, il se vit aussi à genoux, son père, Grand-Pierre Lapénuri, debout devant lui, un fouet à la main, brandissant d’une main son bulletin scolaire où le frère Anatole Biliard, un religieux québécois, directeur du collège, avait pris soin d’écrire à l’encre rouge qu’il risquait d’être renvoyé si, le mois prochain, sa moyenne ne franchissait pas la barre fatidique du cinq. « Veux-tu bouffer de la vache enragée toute ta vie? gronda son père. Souhaites-tu ramper dans les couloirs des ministères, à quémander un job à un de ces infects politiciens pour survivre? Je me tue à la tâche pour te nourrir, te payer une place dans ce collège sélect et tu oses me déshonorer de la sorte! » Son père, au lieu de le fouetter, lui avait lancé un coup de pied aux côtes. C’était méprisant. Le fouet avait un certain panache. Dieuseul Lapénuri avait eu mal pendant des semaines en dépit des soins empressés de sa mère. Cette dernière avait toutefois tenu à lui faire comprendre que s’il continuait sur cette pente, dernier de sa classe tous les mois, il ne serait rien dans la vie. « Déjà parmi les meilleurs, on peut mourir de faim dans ce pays. Tu t’imagines parmi les nuls! » Il avait réussi difficilement à terminer son secondaire pour entreprendre des études de droit et de comptabilité interrompues faute de moyens; son père, dégoûté par ce fils médiocre, ne voulait plus débourser un sou. Il parvint grâce à un ami du collège à être embauché comme comptable au ministère des Finances où il s’évertua à se faire petit, humble, pour garder contre vents et marées cet emploi providentiel. Il cultivait un ressentiment violent contre son père, un désir de lui jeter à la face une réussite improbable afin de se venger de ce coup de pied. Il avait vite compris – cela lui avait insufflé un peu de courage – que dans cette république qui l’avait vu naître, on n’avait nul besoin d’être parmi les meilleurs pour réussir. Cette constatation, pourtant judicieuse, ne permettait pas de lui faire franchir cette frontière ouverte sur la corruption et le banditisme. Dieuseul Lapénuri restait attaché aux valeurs que sa mère lui avait patiemment inculquées. Chrétien convaincu, chaque dimanche il se rendait au culte à l’église qu’il fréquentait, en costume-cravate, Bible en main, pour écouter avec une sainte attention le sermon du pasteur Guillot. Un matin, à la sortie du temple, sur le perron, il heurta malencontreusement la pétulante Anodine. Elle lui jeta un regard furibond et lui dit qu’il aurait pu s’excuser. Il s’apprêtait à le faire. Une hésitation due à sa timidité. Il n’était pas bel homme, mais il plaisait aux femmes. Au ministère, bien qu’étant un obscur comptable, deux secrétaires et une réceptionniste, les trois courtisées par de hauts cadres, avaient été prises dans ses filets. Anodine et lui se parlèrent ainsi pour la première fois. Ils se revirent durant les services religieux, prirent l’habitude de s’asseoir côte à côte. Ils se rencontrèrent dans l’intimité d’un restaurant dansant et bien vite dans un motel. Elle tomba enceinte. Il l’épousa pour éviter les récriminations de l’assemblée et du pasteur. Il considéra ce mariage comme une réussite. Son père ne cacha pas son étonnement. De ce fils, il n’attendait pas grand-chose, encore moins une épouse ravissante, intelligente, même si la plupart des femmes dans ce pays, il ne se gêna pas pour le dire, étaient prêtes à tout pour se mettre la bague au doigt.
Anodine avait perçu le mépris que Grand-Pierre Lapénuri vouait à ce fils trop lent d’esprit, incapable de réaliser les rêves que tout père caresse pour sa progéniture. Très vite, elle eut des exigences. Une maison convenable. Une voiture pour la famille. Un visa pour les États-Unis ou le Canada. Dieuseul Lapénuri ne savait où donner de la tête. Sa femme avait quelques relations, grâce à un oncle ex-sénateur du côté maternel, chef d’un clan politique influent. Il put ainsi bénéficier de deux promotions au ministère, à la grande colère de ses collègues le sachant sans qualification. « Ce n’est pas parce que je suis bonne chrétienne que je gâcherai ma vie aux côtés d’un mari qui ne me rapporte rien. » Anodine lui avait lancé cette phrase au visage, un après-midi où il lui avait soumis sa paie grandement amputée de la somme que la banque prélevait pour le remboursement du prêt du véhicule. La situation devenait intenable. Il ne se voyait pas divorcé. C’était contre ses convictions chrétiennes. Il avait deux enfants, deux charmants bambins qu’il chérissait. Anodine lui procurait un plaisir que ses frasques extra-conjugales au ministère n’égalaient pas. Il n’imaginait plus sa vie sans elle. Les épouses de deux de ses amis avaient refait leur vie auprès d’hommes mieux pourvus financièrement. Cela l’affolait. Le pays, c’était ainsi. Se prémunir contre la précarité était un exercice national qui ramassait à la pelle tout ce qui restait de bonnes consciences pour les enfouir dans les bas-fonds de la désespérance.
Anodine avait obtenu, il ne savait comment, il ne voulait pas le savoir, que son nom figure sur une liste de citoyens ministrables pour un portefeuille que le nouveau président, durant sa campagne, avait promis de créer : le ministère aux Valeurs morales et citoyennes. Le pasteur et l’assemblée chrétienne qu’il fréquentait s’engagèrent dans un lobbying effréné en sa faveur. L’oncle d’Anodine joua de toutes ses influences. Il ne resta plus au dernier moment qu’à le désigner, lui, Dieuseul Lapénuri, pour ce poste après un détail à régler. Une signature du président sur un mémo à envoyer au premier ministre! Dieuseul Lapénuri vit son père debout fulminant de rage et s’apprêtant à lui balancer son pied dans les côtes. Il entendit la voix de sa mère lui recommandant de rester fidèle à l’enseignement de Notre Seigneur Jésus, d’éviter tous les chemins de perdition qu’on ne manquerait pas de lui indiquer comme des voies de salut sur cette terre souffrante. Défilèrent toutes les femmes qu’il avait connues. Il visionna une autre scène. Il était chez lui. Il pleuvait. Un roulement de tonnerre faisait vibrer les murs. Sa mère tenant une pièce de monnaie. « Pile ou face? » lui demanda-t-elle. Pile, avait-il choisi sans hésiter. Il avait perdu. « On ne perd que si on accepte les règles du jeu, lui avait expliqué sa mère. Ne laisse jamais personne, même le destin, décider à pile ou face avec toi. Chaque fois que tu auras l’impression que la vie ou le destin joue à pile ou face avec toi, rebelle-toi. Sors tes crocs! Tes griffes! Deviens un animal féroce et force le destin à foutre sa queue entre les jambes. Qu’il détale et aille se terrer dans sa ténébreuse tanière. » Il ne fallait pas perdre Anodine, se dit-il, tentant de s’accrocher à un dernier repère. Il la devinait allongée sur le sofa, devant la télévision qu’elle n’avait sans doute pas allumée pour regarder l’un de ces feuilletons dont elle raffolait. Elle était trop anxieuse, trop stressée pour suivre les péripéties de ses héroïnes préférées. Elle attendait le retour de son mari pour que ce dernier confirme le bien-fondé de ses mois d’efforts, de tractations assidues et de trahisons conjugales plaidées moult fois devant la statue de Saint-Pierre à coups de cierges brûlés et d’offrandes. Une dérogation à la foi qui lui vaudrait les foudres de son pasteur si ce dernier venait à l’apprendre. Elle disait souvent à son mari que la fin justifiait les moyens si cela signifiait chasser définitivement le spectre de la faim. La faim! Elle en avait tant souffert.
Dieuseul Lapénuri ferma les yeux, juste le temps que le président ne s’aperçoive pas de ce clignement qui pouvait être interprété comme une hésitation, un écœurement. Il s’imagina revenant bredouille à la maison. Il avait manqué de courage, de sens de l’abnégation. Sa femme ne lui pardonnerait pas, elle qui avait consenti tant de sacrifices pour que leur foyer puisse se maintenir à flot dans la tempête qui soufflait sur ce pays misérable où seuls les plus forts, les plus malins survivaient. Il se vit sombrer dans le mépris de son épouse. Il serait alors obligé de s’en aller, de tirer sa révérence, d’abandonner cette maison louée grâce à un prêt ruineux. Il ne verrait plus ses deux enfants. Le choix était encore possible, mais serait-il capable d’en supporter les conséquences? Il évalua aussi tous les privilèges si ce ministère lui revenait. Finies les acrobatiques gestions financières quelques jours seulement après sa paie. Envolée l’angoisse d’être abandonné par sa femme. Certaine surtout, et cela lui plaisait bien, cette revanche qu’il prendrait sur son père. La soudaineté de la situation l’avait étourdi. S’il s’y attendait, aurait-il accepté cette entrevue? Il chuta dans un espace ténébreux. Le président s’était levé, avait contourné son bureau pour venir plus près de lui. Il lui avait posé une main affectueuse sur la tête en lui disant qu’il ferait un bon titulaire du ministère aux Valeurs morales et citoyennes : « Vous correspondez au profil que j’ai défini en accord avec le premier ministre. De préférence, un homme ayant une vie d’église, marié et père de famille. Fonctionnaire réservé et irréprochable. » Le président lui apprit que le père d’Anodine avait été son professeur au secondaire. Cela inquiéta Dieuseul Lapénuri. Sa femme lui avait avoué pendant la période électorale que son père tenait celui qui allait devenir président en très piètre estime. « Un cancre! Un vaurien! » Dieuseul Lapénuri se dit qu’entre lui et le président, il y avait une affinité. Une connivence. Un lien. Le lien que les ratés et les médiocres tissent entre eux pour se maintenir aux commandes du pays?
Dieuseul Lapénuri avait la chose en main. Elle palpitait malgré sa dureté. Il s’étonna de son poids. Elle était menaçante devant lui, pareille à un glaive prêt à le décapiter. Jamais il n’aurait pu s’imaginer une telle situation. Il aimait les femmes. Rien que les femmes. Toute autre pratique suscitait chez lui une horreur presque métaphysique. Il chuta du ponton sur le quai et tomba dans l’eau rendue visqueuse et verdâtre par les déjections de la ville. Il ouvrit lentement la bouche, ferma les yeux, sentant la chaleur de la chair à l’intérieur de lui. Il crut percevoir les battements du cœur du président à travers les veines du membre. Les mains du président saisirent frénétiquement ses joues pour lui indiquer le mouvement idéal. Dans un sanglot, il joua de la langue, initiant une succion qui lui procura une sensation gênante. Une sorte de légèreté. Une apesanteur. Un vide. Aussi une impression de fusion. Cette chaleur. De la chair qui s’offre et qu’on possède alors. Un moment d’intense soumission, mais qui donne en même temps un sentiment de puissance. La bouche capture l’autre, extrait de lui un plaisir en drainant vers le bas toutes les énergies. Coupure du cerveau! Chute dans l’animalité. Il était venu finaliser l’obtention d’un poste de ministre, la queue entre les jambes, prêt à se mettre sur le dos comme le font les chiens pour prouver qu’ils acceptent l’autorité du chef de meute. Les rôles se renversaient. Il avait le pouvoir, le président, là, dans sa bouche. Il suffisait d’une pression de la mâchoire pour sectionner l’Histoire, pour mettre à mal des stratégies soigneusement concoctées dans des officines à Port-au-Prince, à Washington ou à Paris. Le président était à sa merci, labouré par un plaisir tumultueux. Le président haletait, les mains agrippant fort les joues de Dieuseul Lapénuri, les ongles qu’il avait longs entaillant la peau. Un frisson traversa Dieuseul Lapénuri. Il banda. Avidement, il engloutit le membre à s’en étouffer et cela survint. Rupture de digue! Un jaillissement! Une explosion. Le président dans sa jouissance gémit des vers « La tempête a béni mes éveils maritimes. / Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots » et lui, Dieuseul Lapénuri ne commit pas l’erreur de montrer un quelconque mépris pour la préciosité de son Excellence. Il parvint à avaler, puis à déglutir. Le président, ahanant comme un bœuf, s’était laissé choir dans un fauteuil, la braguette ouverte, la chose maculée gardant encore de son panache, les pans de sa veste ouverte pareils aux ailes d’un ange déchu. Il ajusta sa tenue et regagna son siège. Il considéra Dieuseul Lapénuri avec un regard glauque et fuyant. Il essayait de reprendre le contrôle de sa respiration, lui qui se vantait de pouvoir envoyer ses ministres à l’hôpital dans de longues marches en plein soleil quand il leur exigeait de le suivre.
— C’est la première fois? demanda le président.
Dieuseul Lapénuri baissa les yeux, honteux. Il se sentait petit, minable, veule. Il se souvint d’une conférence qu’il avait lui-même prononcée devant l’assemblée des fidèles de son église. Mon Dieu! Qu’avait-il fait? Si on l’apprenait, dans cette cité avide de forfaitures? Y avait-il des caméras au bureau du président?
— Oui, arriva-t-il à dire.
Cela pouvait avoir de la valeur, pensa-t-il, pour se donner du courage, une excuse. La virginité, quelle que soit sa nature, dans toutes les cultures, est convoitée. Il pria Dieu pour que le président n’ait pas le désir d’aller plus loin. Dieuseul Lapénuri se jugea pour l’instant hors de danger.
— Vous avez plu à votre président, donc à la nation. Vous êtes un bon citoyen, Dieuseul Lapénuri. Vous et moi entamons une franche et fructueuse collaboration pour le bien de notre chère patrie. Je suis convaincu que je pourrai compter sur vous.
— Certainement, Monsieur le Président, bégaya Dieuseul Lapénuri, la langue toute pâteuse.
Le président prit son stylo, signa le mémo, puis se leva pour lui serrer la main.
— Au nom des pères de la patrie, je vous fais ministre aux Valeurs morales et citoyennes.
Le pouce du premier mandataire caressa avec insistance la paume de Dieuseul Lapénuri.

Il quitta le palais, sur ses épaules et sur sa conscience le poids de tous les regards qu’il jugeait à tort ou raison fixés sur lui de façon accusatrice. Il eut la sensation que les agents de la sécurité le scrutaient plus que de coutume. Il s’essuya machinalement le visage, s’attardant sur ses lèvres de peur qu’une goutte, une perle, une trace, échappée d’une remise en ordre à la va-vite, ne trahisse ce qu’il avait consenti pour obtenir ce poste auquel lui et surtout sa femme tenaient tant. Il récupéra sa voiture et prit le chemin de sa demeure, sans s’arrêter, comme ce fut sa première idée, dans un bar pour se remettre les esprits en place avec l’aide d’un bon scotch. Quand l’alcool lui montait à la tête, il perdait parfois le contrôle sur ses propos. Une remarque, reportée en haut lieu, signifierait l’avortement de sa carrière politique, sa plongée définitive dans sa triste existence à peine illuminée par ses escapades extra-conjugales. Il acheta une bouteille d’eau froide à un marchand ambulant. L’eau lui procura un soulagement sans tempérer pour autant son mal-être.
Avant de quitter sa voiture, Dieuseul Lapénuri s’examina avec soin dans le miroir du rétroviseur intérieur. Il eut un haut-le-cœur. Il effectuait les mêmes gestes quand il rentrait chez lui après une soirée passée avec l’une de ses maîtresses au ministère. Ce n’était pas le même cas de figure. Il venait de sauter par-dessus l’escalier. Un saut à la perche! Une perche bien raide et bien tendue! Une perche qu’il avait su toucher, caresser, engloutir pour la faire vibrer dans toutes les fréquences possibles. Il s’assura que rien n’éveillerait les soupçons de son épouse. Elle ne se gênerait pas pour lui faire des misères alors qu’il s’était sacrifié pour le bien de leur foyer. Sa dignité d’homme, de toute manière, l’empêchait d’avouer à sa femme cette expérience d’autant plus traumatisante qu’elle lui avait procuré un certain plaisir.
Anodine était allongée sur le sofa, devant la télévision éteinte. Elle s’appliquait du vernis à ongles, des flacons posés sur un petit tabouret à côté d’elle, signe qu’elle avait essayé plusieurs teintes, enlevant, remettant d’autres dans une fébrile activité pour calmer son anxiété. Dès qu’elle aperçut son mari, elle se leva précipitamment.
— Tu l’as eu?
— Oui, répondit-il. Je suis ministre.
— Cela s’est bien passé avec le président? demanda-t-elle en le scrutant du regard.
Il ne comprenait pas la question. S’il était ministre, c’est que cela s’était bien passé.
— Très bien. Il a été correct.
Elle posa avidement ses lèvres sur les siennes, sa langue cherchant le passage. Il fut réticent. La peur qu’elle prenne, malgré l’eau qu’il avait pris soin de boire, un goût peu coutumier. Elle musa un peu plus que d’habitude dans ce baiser et il se demanda si quelques questions gênantes ne se forgeaient pas dans la tête de son épouse. Les femmes sont toujours en éveil même au moment le plus intense de l’amour quand l’homme, lui, sombre dans le plaisir. Elle se détacha de lui et l’entraîna vers le sofa. Elle lui fit l’amour avec une fureur qu’il ne lui connaissait plus depuis la naissance de leur premier enfant. Sa femme voulut la position animale. Un fantasme lui traversa l’esprit. Le président et lui! Il le chassa, choqué.

Dieuseul Lapénuri et sa femme restèrent chez eux le lendemain dans l’attente de l’appel téléphonique leur annonçant la publication dans le journal officiel de l’arrêté faisant de Dieuseul Lapénuri le premier titulaire de ce ministère nouvellement créé par le président – une promesse de campagne – pour raviver les valeurs morales et citoyennes et mettre ainsi un frein à la corruption qui ravageait la société. Dieuseul Lapénuri avait fait un saut très tôt au ministère, avant l’heure habituelle d’arrivée de ses collègues, pour récupérer rapidement, presque en catimini, quelques affaires personnelles. Il fut surpris de découvrir tout le bureau présent. On le félicita avec une chaleur nourrie d’hypocrisie. Les deux secrétaires et la réceptionniste avec qui il sortait occasionnellement tinrent à l’assurer de leur totale disponibilité à l’instant même où un petit besoin se ferait sentir. Curieusement, ce rapide passage au ministère, qu’il avait voulu secret à cette heure, lui fit ressentir l’absence de la seule femme ayant refusé ses avances et qui lui avait appris, sans gêne aucune, que les hommes n’exerçaient sur elle aucun attrait. Elle s’appelait Rita. Ses collègues de bureau se gaussaient d’elle, mais Dieuseul Lapénuri, pour une raison obscure, malgré ses tenaces préjugés, avait appris à apprécier sa gentillesse, son professionnalisme et sa discrétion. En deux fois, ils étaient même sortis à l’heure du lunch pour aller ensemble au restaurant, ce qui avait fait dire à ses collègues qu’il développait une nouvelle stratégie pour l’emmener au lit. Mais lui ne pensait plus à cela. Il croyait que coucher avec une femme pareille attirerait la déveine. Sauf que ce matin, il fut déçu qu’elle ne soit pas là. Il quitta le ministère. Comme il ouvrait la portière de son véhicule, il la vit. Après une seconde d’hésitation, elle vint vers lui. « J’ai appris la nouvelle, lui dit-elle. Tu confirmes? » Il confirma. Elle secoua la tête, une certaine tristesse dans le regard. « Tu devrais redresser le torse maintenant que tu vas être ministre. On t’appelle le soumis dans ton dos comme moi on m’appelle madivine ». Ce n’était pas la première fois qu’on lui faisait la remarque. Même son père lui avait passé une fessée pour qu’il marche le torse droit. C’était après le coup de pied aux côtes que cela avait commencé. « Sais-tu au moins dans quoi tu t’embarques, Dieuseul? » avait-elle dit ensuite. Il fit comprendre qu’il faisait cela pour le bien de sa famille, pour aider son pays. « Il te manque beaucoup de saletés et de boue pour ce job. C’est tout ce que je peux te dire. Bonne chance! » Elle lui donna sans attendre un baiser sur le front, puis elle s’éloigna à grands pas, le laissant à sa perplexité. Il s’installa dans sa voiture qu’il démarra nerveusement, essayant de chasser le malaise qu’avaient provoqué chez lui les propos de celle qu’on traitait de madivine . Chez lui, Anodine allait et venait avec sa Bible, chantant des cantiques, lançant des remerciements à Jésus pour avoir exaucé ses prières. La nouvelle de la nomination imminente de Dieuseul Lapénuri au poste de ministre aux Valeurs morales et citoyennes avait commencé à fuiter, car leur attente fut perturbée par des visites qui s’annonçaient par un doigt impatient sur la sonnette de la porte d’entrée. Dieuseul Lapénuri dut recevoir en une heure un avocat en faillite, alcoolique depuis que sa femme l’avait trompé avec un haut responsable d’une compagnie téléphonique, un ancien diplomate au chômage, un bourgeois en costume-cravate s’exprimant en français dans le plus pur accent parisien, un ami d’enfance qui lui proposa ses services pour créer des projets juteux tout en protégeant sa réputation, et une demi-douzaine d’autres personnes brièvement fréquentées durant son travail comme comptable au ministère. Il fut particulièrement flatté de la visite d’André Rouillot, journaliste animant une émission très écoutée le matin sur les ondes d’une station de radio de la capitale. Rouillot recevait des personnalités du monde politique, religieux, économique ou culturel pour discuter de l’actualité. Son avis était souvent sollicité sur des dossiers importants et il avait été l’une des rares voix de la presse à avoir pris au sérieux la promesse du nouveau président de la République de créer un ministère aux Valeurs morales et citoyennes. « Cela peut être un acte symbolique très fort », avait soutenu Rouillot, ce qui relevait selon lui, d’une volonté manifeste de contrer les dérives de la société. Le journaliste avait défendu le président que beaucoup croyaient inapte à cette fonction. « Le président a roulé sa bosse partout dans ce pays et il a une expérience que bien d’autres n’ont pas. D’une famille connue et respectée, il a été prêtre, agronome, journaliste, entrepreneur, chômeur, syndicaliste, écrivain, poète, comédien, musicien. Il a même fait quelques mois à l’école militaire. On dit plein de mal de lui à cause de sa versatilité. Mais qui sait? La surprise peut venir de l’improbable. » Dieuseul Lapénuri conversa quelques minutes avec le journaliste et lui promit de participer à son émission une fois officiellement installé. À la parution de l’arrêté, sa petite demeure serait submergée par une nuée de courtisans et de quémandeurs d’emplois. Il devait penser bien vite à déménager pour se mettre à l’abri de cette précarité à laquelle, lui, il allait bientôt échapper. Pour l’instant, il fit preuve de tact en recevant tous ces gens, leur faisant comprendre qu’il disposait de peu de temps en raison d’intenses consultations politiques. Il promit à chacun un rendez-vous afin de se pencher avec célérité sur les demandes et les propositions. Sa femme, elle, ne tenait pas en place. On entendait ses prières, ses imprécations au ciel. Dieuseul Lapénuri s’étonna de cette ferveur religieuse durant ces quelques heures d’attente fébrile. Anodine tomba à genoux, promettant à Dieu, si la nomination de son mari se confirmait, une offrande dans une église évangélique qui faisait le plein à la capitale. Une église qui brassait des millions. Un appel téléphonique leur annonça la parution de l’arrêté. Un autre la certifia. Une nouvelle vie commençait pour Dieuseul Lapénuri. Une revanche sur son père. Ce dernier lui avait donné un coup de pied aux côtes. Lui, il avait fait mieux. Il avait fait prendre son pied au président de la République.

La presse fut conviée à l’installation du nouveau ministre dans un immeuble fraîchement rénové que les services logistiques de l’État avaient oublié avoir acheté et payé argent comptant. Le mobilier de valeur qu’il contenait fut transporté vers un lieu inconnu, volé ou vendu – c’était presque la même chose – et remplacé par un autre ameublement, prétendument plus approprié, ce qui coûta au Trésor public une somme astronomique.
Avant la cérémonie, Dieuseul Lapénuri se fit conduire chez son père. Ce dernier habitait une petite maison perdue au fin fond d’un jardin en haut de la montagne, dans l’aire encore épargnée par la marée montante des bidonvilles. Dieuseul Lapénuri trouva le vieil homme assis dans son fauteuil à bascule, une femme à l’âge incertain sur une chaise basse lui frottant les pieds avec une serviette. D’une cuvette, pleine d’une eau rendue verdâtre par les feuilles qui y macéraient, s’exhalaient des odeurs d’oranger et de papaye.
— J’ai appris que tu as fait du progrès, mon fils, dit le vieil homme en le voyant.
Il se pencha pour déposer un baiser sur le front de son père. Il se sentait encore gêné, toujours veule devant lui. Cela l’énerva. Pas aujourd’hui alors qu’il était ministre. Il eut une démangeaison aux mains. Une envie d’étrangler le vieil homme. Cela ne seyait pas à un ministre aux Valeurs morales et citoyennes. Les journalistes d’ici et d’ailleurs, ceux à qui il avait ravi ce poste grâce à son saut à la perche, s’en donneraient à cœur joie. La femme qu’il ne connaissait pas l’examinait d’un regard soupçonneux. Devinait-elle les pensées du visiteur?
— Oui, je suis ministre, balbutia Dieuseul Lapénuri.
Son père battit les mains.
— Eh bien! Tu ne me contrediras pas. C’est surprenant! Inattendu! Assieds-toi donc. Ce n’est pas à moi de te chercher une chaise.
Dieuseul Lapénuri vit un banc sous un citronnier. Un chat s’y prélassait. Il le chassa. Il prit le siège pour s’asseoir. Il avait répété plusieurs fois cette scène dans sa tête. Il devait faire comprendre à son père qu’il s’était trompé sur son compte. Il lui en voulait vraiment pour cette manière constante de l’humilier, de le rabaisser.
— Ministre de quoi encore? demanda le vieil homme.
— Ministre aux Valeurs morales et citoyennes.
Son père étouffa un rire. Il porta une cruche à ses lèvres. Du tafia, à en juger par l’odeur. Il but une grande gorgée, s’étrangla, reprit son souffle, s’essuya les lèvres d’un revers de main. Il eut un renvoi sonore.
— Grand-Pierre! Tu es dégoûtant quand tu fais cela, lança la femme.
— Eux qui créent ce foutu ministère, ne le sont-ils pas? s’indigna le vieil homme.
Elle se leva, furieuse, mit la serviette sur son épaule, souleva la grande cuvette et s’en alla en roulant des hanches. Elle sortit du champ de vision de Dieuseul Lapénuri en passant le seuil de la porte de la demeure.
— Toi! Ministre aux Valeurs morales et citoyennes! On aura tout vu, dans ce pays.
— Le président attend beaucoup de moi, papa, riposta Dieuseul Lapénuri, tentant désespérément de paraître à son avantage. Toute l’assemblée de mon église me soutient. Il n’y a eu que des commentaires élogieux à mon endroit dans la presse.
— Sauf que moi, je te connais trop bien, petit, ricana le vieil homme. Ta pétasse de femme et toi! Dis-moi : qu’avez-vous fait pour obtenir ce poste? Je m’en fous de ta femme. Toi! Qu’as-tu fait?
Ce fut plus fort que lui. Il commença à trembler. À suer. Son père, inflexible, le scrutait. Il se sentit mis à nu.
— Qu’as-tu fait? tonna encore le vieil homme. Je veux savoir. Avoue. Dans ce monde de charognards, tu n’es même pas capable d’en être un. Tu n’es qu’un débris.
Les mains de Dieuseul Lapénuri le démangèrent à nouveau. Étrangler son père maintenant. Ou encore, lui rendre la monnaie de sa pièce. Un bon coup de pied pour lui casser les côtes. Il était ministre! Il ne devait pas accepter qu’on lui parle sur ce ton. Le regard de son père lui enlevait toute volonté. Il était à la merci du vieil homme. Son père devinait-il? Dieuseul Lapénuri voulut se défendre, s’expliquer d’une manière convaincante. Sa bouche fut pleine de ce qu’il avait tenu, logé, sucé, pendant ces minutes fatidiques, si importantes pour son avenir et celui de son foyer. Il se leva et partit sans même saluer son père. Le ricanement cynique du vieil homme le poursuivit jusqu’à ce qu’il s’installe dans la voiture. Il démarra en jurant de ne plus revenir sinon pour faire la peau à cet homme qui l’avait tant torturé et qui continuait à avoir tout cet ascendant sur lui.

La cérémonie d’investiture débuta à l’heure, ce qui n’était pas coutumier. Des députés, des sénateurs avaient fait le déplacement. Le premier ministre fit l’éloge du premier titulaire de ce nouveau ministère en le présentant comme un chrétien, un humaniste, qui avait toujours préféré l’humilité, l’anonymat d’une vie de fonctionnaire modèle aux paillettes des existences nourries de bassesses et de corruptions. « Portez le flambeau de la moralité dans notre pays, Monsieur le Ministre. Que ce ministère soit la perche qui permettra enfin à nos citoyens de sauter par-dessus l’obstacle de l’individualisme forcené. » Dieuseul Lapénuri avait été plus que troublé lorsque le premier ministre avait eu recours à l’image de la perche.
On le conduisit ensuite à son bureau. « C’est un nouveau ministère, rappela encore le premier ministre. Un acte symbolique, mais fort, posé par le président de la République. Nous n’avons pas encore un budget prévu, mais on vous a fourni un personnel minimum. Vous pouvez travailler à la constitution de votre cabinet. Dès le mois prochain, tout devrait être sur les rails. » Il tendit à Dieuseul Lapénuri un cartable. « Maintenant, ce qui est important, c’est ce dossier. Prenez-en connaissance le plus rapidement. Le président l’avait transmis au ministre de l’Intérieur. Ce dernier a jugé que c’est à vous maintenant de gérer ce genre d’affaires. Cela demandera du tact. Beaucoup de tact. » Pour l’instant, le nouveau ministre voulait seulement jouir du vertige de sa réussite. Il s’assit avec assurance sur son fauteuil. La nuit précédente, il avait obtenu du premier ministre l’autorisation d’accès à l’immeuble. Une tante de sa femme avait débarqué ici avec trois cabris, boissons, tambours et tout l’attirail pour la tenue d’une cérémonie devant porter les esprits à accorder leur protection au nouveau ministre. Pendant toute la nuit, on avait battu les peaux. Les cabris furent égorgés pour qu’on puisse asperger de leur sang les moindres recoins de la pièce où le ministre aurait à travailler. Le grand problème par la suite avait été de tout nettoyer. La tante de sa femme, aidée par la douzaine de personnes à ses ordres, avait réussi ce tour de force.
Le personnel vint saluer le nouveau ministre, ainsi que des citoyens à qui députés et sénateurs avaient garanti un emploi. Il dut consacrer plus d’une heure à recevoir ces gens qui, tous, lui promettaient une franche collaboration pour le bien de la patrie. Quand il eut terminé avec les salutations d’usage, il fit comprendre à sa secrétaire qu’il tenait à rester seul avec un verre et une bonne bouteille de whisky. Elle était belle, mais le visage embué de chagrin. Il lui demanda si elle n’était pas satisfaite de sa nouvelle affectation.
— Je suis Madame Rilien, dit-elle sans répondre à sa question et sans l’ombre d’un sourire. Je suis à votre service, Monsieur le Ministre, pour tout ce qui a trait au ministère. Je suis une secrétaire honnête et professionnelle.
Dieuseul Lapénuri comprit l’avertissement. Madame Rilien sortit pour lui apporter sans tarder le whisky, car elle avait pensé à se renseigner sur les goûts du ministre. Elle avait mené une enquête digne d’un parfait investigateur afin de tout connaître sur son nouveau patron.
Ministre aux Valeurs morales et citoyennes!
Sincèrement, il ne savait pas trop ce qu’il allait faire à un poste pareil; c’était le lot de la plupart des ministres, des sénateurs, des députés et même du président, quand il avait été choisi pour être candidat. L’essentiel était d’être ministre, sénateur, député, président, et de jouir le plus possible des privilèges de la fonction. Ensuite, on jouait la comédie. Certains excellaient mieux que d’autres à ce jeu. Cela n’empêchait pas qu’on pouvait se retrouver dans des situations inextricables et dangereuses. La population attendait quand même des résultats. Il y avait surtout ces foutus étrangers avec leurs nouvelles manières de voir les choses qui faisaient toutes sortes d’exigences et mettaient à mal convictions et traditions. On peut être pauvre et misérable, mais avoir des convictions, des traditions et un reste de fierté qu’on tient mordicus à conserver.
Le téléphone portable que lui avait remis le premier ministre sonna. Il reconnut le numéro. On lui avait recommandé de bien le mémoriser, car il s’agissait de celui du président de la République. Le chef ne permettait à quiconque d’ignorer son appel. Dieuseul Lapénuri se dépêcha de répondre.
— Excellence, balbutia-t-il le cœur battant. Je suis à votre service.
— Très bien, Monsieur le Ministre aux Valeurs morales et citoyennes. Vous m’en voyez ravi.
Dieuseul Lapénuri décela une pointe d’ironie dans la voix. Cela pouvait être une fausse impression, attribuable à son sentiment de culpabilité.
— Il y a sur votre bureau un dossier qui intéresse nos amis étrangers. Donnez-vous la peine de l’étudier au plus vite afin de prendre la meilleure décision.
— Je le ferai, dit Dieuseul Lapénuri, les mains moites.
— Le dossier ne figurera pas à l’ordre du jour du prochain Conseil des ministres pour ne pas blesser les susceptibilités. C’est un sujet, je dirais, bandant… Excusez-moi! Brûlant! Nous en discuterons en toute discrétion. Un conseil! Évitez toute entrevue où cette affaire peut être évoquée. Du moins pour l’instant.
— Comptez sur moi, Excellence.
— Ministre!
— Excellence!
Le président fit silence un instant, mais Dieuseul Lapénuri perçut son souffle de bœuf.
— Vous avez le doigté, Monsieur le Ministre aux Valeurs morales et citoyennes. Vous êtes un bon flûtiste. Il faut que vous l’enchantiez encore, mon instrument.
Le président coupa la communication. Dieuseul Lapénuri resta un moment à regarder le cellulaire dans sa main. « Il faut que vous l’enchantiez encore, mon instrument. » Cela voulait dire quoi, dans la bouche du président? Il rangea le téléphone portable dans un tiroir du bureau et tira vers lui l’épais dossier qui serait resté là où il était sans l’insistance du président. Il l’ouvrit et eut un sursaut en lisant le titre en lettres dorées. « Festi Masi. » Qu’est-ce que cela voulait dire? Il parcourut rapidement le document. C’était un projet présenté par une association défendant les droits des gays et des lesbiennes dans la société. Festi Masi prévoyait une semaine de conférences-débats, de projections, de documentaires sur la condition des gays et des lesbiennes. Un forum sur le mariage gay! Dieuseul Lapénuri ressentait une grande gêne, une horreur presque métaphysique dès que ce sujet était abordé. Il aurait considéré ce document comme farfelu, n’eût été la recommandation du président. Dieuseul Lapénuri comprit la prudence du chef de l’État. La provenance d’une partie des fonds devant financer ce festival! Les États-Unis! Le Canada! L’Union européenne! Ces Blancs voulaient définitivement nous faire accepter leurs mœurs dissolues, pensa Dieuseul Lapénuri, écœuré. Il se demanda, inquiet, si sa nomination à ce poste n’était pas une manière pour le gouvernement de se décharger de ce dossier susceptible de provoquer bien des remous. Festi Masi devait avoir lieu dans huit semaines.
Dieuseul Lapénuri se dit qu’il se serait bien passé de cette charge qui lui tombait aussi rapidement sur le dos alors qu’il venait tout juste de prendre poste. La secrétaire vint lui dire que le journaliste Rouillot était au téléphone. Le ministre dissimula à peine son énervement. « Dites-lui que je serai disponible après avoir pris connaissance des dossiers. »

Le Conseil des ministres fut renvoyé à la huitaine en raison d’une mauvaise grippe du président. Dieuseul Lapénuri fut tenté de composer le numéro de téléphone du premier mandataire de la nation pour s’enquérir de son état de santé et lui souhaiter un prompt rétablissement. De temps en temps, il pensait au président. L’odeur sauvage de sa toison passait telle une brise furtive à ses narines. Cela avait été un moment fulgurant d’intimité, même s’il pouvait être assimilé à une espèce de marchandage. Était-ce un échange de bons procédés ou le besoin pervers du chef de l’État de le réduire au stade d’objet sexuel soumis à son bon vouloir? Le président aurait tout aussi bien pu lui donner un coup de pied dans les côtes. Cela n’aurait pas eu la charge émotionnelle de la pipe. L’instant du coup de pied, c’était creuser un fossé entre père et fils. Mais le président et lui s’étaient touchés. Le président, dans sa jouissance, avait été vulnérable. Un mouvement de mâchoire! La chaleur! L’excitation! Ce jaillissement qui aurait pu l’étrangler, novice qu’il était. Dieuseul Lapénuri avait eu la sensation de tenir à sa merci celui qui avait en mains les destinées de la République. Son père n’avait rien risqué. Le président, du haut de son pouvoir, avait mis son membre en péril. Dieuseul Lapénuri se surprit à philosopher sur le sens de la pipe. Son attrait, son plaisir, ne venaient-ils pas d’une menace cachée, sournoise? C’était un partage sadomasochiste. Quand on livrait son membre à la bouche de l’autre, on devait bien fantasmer sur ce risque. Une bouche est faite pour manger. Avec des dents pour déchiqueter, écraser. On s’abandonnait à une possible amputation. Un renversement de rôle, sûrement sanglant, toujours possible. Le soumis se retrouvait en position de force. Il procurait le plaisir, mais il était capable à n’importe quel moment d’actionner le mécanisme infernal de la mâchoire. Pendant ses rencontres avec des associations de la société civile et des groupements religieux venant lui proposer des activités pour raviver les valeurs morales et citoyennes, son esprit décrochait souvent pour rejouer en boucle la scène de son saut à la perche au palais national.
Depuis qu’il était devenu ministre, sa femme manifestait une frénésie sexuelle surprenante qu’il avait du mal à satisfaire. Il était habituellement très porté sur la chose. Maintenant, il avait souvent de brusques sensations de vide, de manque. Il se regardait faire l’amour avec sa femme de manière mécanique, sans rien ressentir. Il lui était difficile de jouir. Il se sentait désorienté, voire dégoûté quand sa femme lui faisait une fellation, ce qu’il appréciait habituellement plus que tout. Il s’inquiétait surtout du fait que ses maîtresses, maintenant davantage amoureuses et disponibles – il n’était plus un obscur comptable –, beaucoup plus disposées à lui procurer des plaisirs dont il était friand, le laissaient sur sa faim. Il mit cela sur le compte de la culpabilité. Il avait péché. Il avait rêvé du pasteur brandissant sa Bible devant lui et lançant des malédictions aux habitants de Sodome et de Gomorrhe. Lui, Dieuseul Lapénuri, s’enfuyait, poursuivi par le président monté sur une sorte de phallus volant. Il s’était réveillé en sueur, avec une forte érection. C’était le choc de ce moment avec le président. Il était homophobe et il ne le cachait nullement. Ces étrangers avec leur foutue nouvelle morale ne changeraient quoi que ce soit à ses convictions. Mais voici qu’il avait fait quelque chose d’horrible, d’indécent. Un péché mortel! Si cela s’apprenait? Il entendait déjà les rires, les quolibets dans son dos! Cela ferait partout des gorges chaudes. Sur les réseaux sociaux, on s’en donnerait à cœur joie. Il deviendrait la brebis galeuse de l’église quand il ne serait plus ministre. Pendant son ministère, on hésiterait à s’en prendre directement à lui. Il cessa cependant de s’alarmer. Il n’y avait eu aucun témoin. Seulement le président et lui. Des caméras dans le bureau présidentiel? Il dormit mal malgré les bonnes dispositions de son épouse.
Cinq jours après son installation, Dieuseul Lapénuri arriva tôt à son bureau. Il devait donner l’exemple. Il évita la multitude de courtisans, de quémandeurs d’emplois, d’amis et de simples connaissances perdues de vue depuis des années, mais qui maintenant se rappelaient à son bon souvenir. Il utilisa une entrée dérobée prévue à cet effet et donnant sur une salle attenante à son bureau, occupée par la secrétaire, Madame Rilien. Cette femme n’exerçait sur lui aucun attrait. Il s’en méfiait de préférence. Elle avait été imposée par le premier ministre. Ce dernier s’en était justifié en arguant que Dieuseul Lapénuri trouverait en elle quelqu’un de confiance maîtrisant les rouages de l’administration. Madame Rilien vint lui ouvrir son bureau, comme d’habitude. Dieuseul Lapénuri entra, déposa son attaché-case sur sa table de travail, un beau meuble en acajou ayant coûté au Trésor public une rondelette somme. Il s’apprêtait à s’asseoir lorsque la secrétaire poussa un cri strident, le saisit par le bras pour l’attirer vers elle. Il crut sur le coup à une sorte de stratagème pour lui offrir ses faveurs, mais du doigt, les yeux écarquillés par la frayeur, elle lui montra quelque chose. « Au nom de Jésus, Monsieur le Ministre. Ils n’auront pas raison de vous. » Des traînées d’une poudre rougeâtre sur son fauteuil, sur le rebord de la table, sur les poignées des tiroirs et même sur le tapis! Il recula précipitamment, le cœur battant, vérifiant si ses mains n’avaient pas été en contact avec la substance suspecte. « Il faut sortir vite », lui recommanda Madame Rilien. Il se laissa emmener hors de la pièce, dans un état second, tétanisé, incapable de penser, comprenant seulement qu’il s’agissait d’un mode d’attentat courant dans ce pays où on avait souvent recours à la magie pour se débarrasser de personnes gênantes. Cette poudre, un poison mortel, opérait par voie cutanée. On trépassait après d’intenses souffrances. Fièvre. Amaigrissement rapide si ce n’était boursouflure généralisée du corps. On devenait une pourriture. Très peu de sorciers parvenaient à arrêter le processus, car il fallait pour cela connaître la composition du poison. Chacun avait sa propre recette. L’une des parades possibles était de racheter sa vie contre argent comptant au malfaiteur en payant plus cher que le commanditaire de l’empoisonnement. La médecine ne trouvait jamais de traitement dans ces cas. « Qui a eu accès à mon bureau? » questionna le ministre, revenant de sa frayeur. Il but un peu d’eau fraîche que Madame Rilien lui avait apportée. Il respira profondément. Il n’allait pas se laisser marcher ainsi sur les pieds. La femme de ménage avait travaillé comme d’habitude, puis l’électricien du ministère était passé vérifier l’installation électrique pour prévenir toute variation de tension dangereuse pour le matériel informatique. Le responsable de la sécurité du ministère, qui portait le nom peu commun de Maréchal, s’était dépêché de se présenter devant le ministre dès que la nouvelle de « l’attaque » s’était répandue. Dieuseul Lapénuri ordonna de lui amener immédiatement la femme de ménage et l’électricien. Il exigea aussi la présence d’un juge de paix et de la police. Quand le chef de la sécurité se fut éloigné, Madame Rilien souffla au ministre qu’on ne pouvait lui faire confiance. « Pourquoi? » lui demanda Dieuseul Lapénuri. « Il aime les hommes, dit-elle avec un air dégoûté. Il n’aurait pas dû être à ce ministère. C’est mauvais pour notre image ». La ménagère vint en larmes devant le ministre, jurant sur la tête de ses huit enfants, en prenant la Vierge à témoin, qu’elle avait laissé la pièce sans une poussière sur les meubles et le tapis, à plus forte raison sans cette poudre rouge que chrétienne étant, elle n’avait jamais vue, n’en avait entendu parler que lorsque les mécréants convertis à Jésus témoignaient de leurs forfaits au temple. Le fait qu’on ne trouve nulle part l’électricien innocenta la pauvre femme qui pleurait, tremblait, marmonnait des psaumes bibliques, se voyant déjà pourrir en prison, laissant, livrés à eux-mêmes, huit enfants dont le père, un chauffeur d’autobus, venait de fuir avec une ravissante jeune femme rencontrée lors de ses multiples voyages en pays voisin.
Le juge de paix arriva avant la police. Il s’était fait accompagner d’un greffier armé d’un appareil photographique avec lequel il mitrailla la pièce avant de rédiger un procès-verbal spécifiant qu’une main animée d’intentions assassines avait répandu une poudre rosâtre dans le bureau du ministre aux Valeurs morales et citoyennes. La police scientifique préleva avec d’infinies précautions des échantillons de la substance qu’on promit de soumettre à un examen approfondi. On assura au ministre qu’un expert dans les affaires de sorcellerie serait consulté pour mettre la main au collet du malfaiteur. Un avis de recherche fut lancé à l’endroit de l’électricien suspect. Ce qui inquiéta Dieuseul Lapénuri fut le dossier qui tenait tant à cœur au président. Le ministre expliqua au commissaire de police qu’il devait absolument récupérer le document sur sa table de travail. Pas question d’attendre que la pièce soit à nouveau utilisable. Le commissaire passa des ordres au téléphone. Une vingtaine de minutes plus tard, un vieil homme arriva encadré de deux policiers. Le nouveau venu portait à la ceinture un grand sac en pite d’où il sortit foulards de différentes couleurs, cordes en pite, cornes de boucs, poignées rouillées de cercueil… Ce sac ne pouvait contenir tant de choses. Dieuseul Lapénuri n’assista pas à ce qui passa ensuite. Le sorcier exigea d’être seul dans la pièce. Du dehors, on entendait les prières qu’il faisait à haute voix, ses incantations dans un langage inconnu, les claquements d’un fouet, les injonctions rageuses à un esprit, ce qui plongea Dieuseul Lapénuri dans une sainte terreur. En plus de la poudre, il y avait autre chose dans la pièce! Une odeur putride filtra du carré ministériel. Dieuseul Lapénuri, la secrétaire, les policiers, le juge, le greffier et les employés de la sécurité du ministère durent sortir dans la cour intérieure. Dieuseul Lapénuri alla s’effondrer sur le siège de son véhicule de fonction. On avait laissé le moteur en marche pour le climatiseur. Sa secrétaire vint lui tamponner le front avec une serviette imbibée d’alcool camphré. « Calmez-vous, Monsieur le Ministre. Heureusement, vous n’avez touché à rien. » Dieuseul Lapénuri imagina la réaction de sa femme quand elle apprendrait tout cela. Ce serait la crise de nerfs. Les prières. Les neuvaines. Lui, astreint à y participer afin que le Ciel lui assure une protection efficace dans ce pays où les jaloux étaient prêts à éteindre le souffle de ceux à qui la réussite souriait. Les nouvelles allaient non seulement vite; elles étaient amplifiées, enrobées de tous les artifices, de toutes les folies d’un imaginaire ballotté aux quatre vents. Dieuseul Lapénuri ne réfléchit pas trop à l’identité du commanditaire de cet épandage suspect. L’électricien n’était qu’un exécutant. Cela pouvait être n’importe qui parmi la douzaine de prétendants au poste de ministre aux Valeurs morales et citoyennes. Il allait devoir se battre pour garder cette fonction tant convoitée. Heureusement, le président de la République semblait l’avoir en profonde sympathie. Il n’aima pas l’adjectif « profonde ». Cela lui rappelait ce moment dans le carré présidentiel.
— Voici le dossier. Vous pouvez le manipuler sans crainte, dit le vieillard.
Le ministre sursauta. Il n’avait pas vu arriver le sorcier. Il hésita. Le commissaire lui tapota l’épaule.
— Vous pouvez faire confiance à notre ami, Monsieur le Ministre. C’est le meilleur qu’on connaisse dans ce domaine. Sans lui, moi, devant vous en ce moment, serais depuis longtemps six pieds sous terre.
Dieuseul Lapénuri comprit qu’il lui fallait faire preuve de courage. Il n’avait pas été à la hauteur de la situation. Sa secrétaire avait pris les choses en main. C’était mauvais pour son image. Un ministre est un ministre. Il prit bravement le dossier et le cala sous son bras. Peut-être venait-il de signer son arrêt de mort.
— Cette poudre, savez-vous ce que c’est? demanda-t-il.
Le sorcier fit le signe de la croix.
— Priez pour celui ou celle qui vous accorde ses faveurs, Ministre. Vous avez eu une sacrée chance. Demain, travaillez sans crainte. Cette nuit, je terminerai le nettoyage. Avertissez la sécurité.
Dieuseul Lapénuri passa les instructions à la secrétaire et à Maréchal, le chef de la sécurité. Il appela son chauffeur et ses deux gardes du corps. Il devait rentrer chez lui se reposer afin de reprendre ses esprits. La matinée avait mal commencé.

Sa femme était absente. Le lendemain de son installation comme ministre, Dieuseul Lapénuri avait déménagé pour prendre logement dans une luxueuse maison sur les hauteurs avec muraille barbelée et gardes de sécurité à l’entrée, le tout payé par le Trésor public. Un ministre aux Valeurs morales et citoyennes se fait forcément de nombreux ennemis. Le nouveau ministère disposait de suites dans deux grands hôtels de la capitale, louées à l’année au prix fort, officiellement pour loger les invités du ministre. C’était une pratique coutumière qui permettait aux officiels de tenir des « fêtes » privées en toute discrétion. Ce qui lui plaisait surtout, c’est qu’il était à l’abri de cette nuée de courtisans, la plupart inconnus, mais tous prétendant l’avoir connu, qui ne voulaient de lui qu’un emploi, même s’ils ne savaient pas à quoi ils seraient utiles. Dans cette demeure, il se sentit mieux. Sa femme n’avait pas appelé. Elle n’était pas encore au courant de la tentative d’empoisonnement. Ce qui inquiéta le ministre : plus de trois heures après l’incident, il n’avait pas reçu de témoignage de sympathie d’aucun membre du gouvernement. Le président, cela s’expliquait. Une mauvaise grippe l’obligeait à garder le lit. On disait en privé qu’il faisait face à des complications pulmonaires en raison de sa dépendance à la cocaïne. C’était peut-être de la pure médisance. On racontait n’importe quoi dans ce pays, chacun prenant pour argent comptant toutes les divagations comme s’il ne fallait jamais cesser de nourrir un imaginaire ayant déjà enflé à un point tel qu’il avait dépassé les frontières de la folie.
Dieuseul Lapénuri rangea le dossier dans un tiroir de la table de nuit. Il se déshabilla pour se glisser sous une douche presque bouillante. Il resta longtemps sous l’eau, tremblant au début de tous ses membres en imaginant ce qu’il serait advenu de lui s’il avait touché à cette substance. Il pria pour que l’eau le débarrasse de tous les minuscules fragments de cette poudre qui auraient pu être dans l’air et adhérer à sa peau. Le sorcier prétendait que le danger était écarté. Seul le temps lui donnera raison, se dit le ministre, loin d’être convaincu. Il sortit de la douche quand la chaleur devint intolérable. Il se sécha, enfila un peignoir. En ouvrant la porte donnant sur la chambre, il capta la sonnerie du téléphone portable. Il se dépêcha de prendre l’appel. C’était sa femme. Elle avait appelé plusieurs fois. Sous le jet fumant, il n’avait rien entendu.
— Ministre! Tu vas bien? Dis-moi que tu vas bien!
Il la rassura. Il allait parfaitement bien. La situation était maîtrisée. Il venait de prendre une douche pour se remettre les idées en place.
— Jésus nous protégera, Ministre. Quand on m’a appelé pour me dire ce qu’on avait fait au ministère, j’ai eu le réflexe de prendre ma Bible et de prier très fort.
— Jésus nous protégera, répéta-t-il, la langue lourde.
Il perçut une sirène au-dehors. La sécurité faisait coulisser la barrière pour permettre à un véhicule d’entrer. Dieuseul Lapénuri se déplaça vers une fenêtre. Deux jeeps noires aux vitres teintées, certainement à immatriculation officielle, se rangeaient dans la cour.
— J’ai de la visite, chérie. Quand rentres-tu?
— Le plus vite que je peux, répondit-elle. Tu dois être secoué. Je veux être près de toi pour te remonter le moral.
On sonnait à la porte. Il n’avait pas encore engagé de domestiques. Anodine refusait systématiquement jusqu’à présent tous ceux qui se présentaient. Il fit comprendre à sa femme qu’il devait recevoir les visiteurs. Il coupa l’appel. Il enfila à la hâte un pantalon, une chemise, passa des mocassins et descendit ouvrir. Il fut surpris de découvrir sur le seuil le ministre de l’Intérieur. Il ne l’avait croisé qu’une fois en arrivant au palais national, cet après-midi où il devait être reçu par le président.
— Monsieur le Ministre aux Valeurs morales et citoyennes! Dès que j’ai appris cette forfaiture, j’ai décidé de venir vous assurer de mon plein support. C’est inacceptable, ce qui vient de se passer. Nous devons nous serrer les couilles, au gouvernement.
Dieuseul Lapénuri nota qu’il avait dit « couilles » au lieu de « coudes ». Il l’invita à entrer. Il lui offrit du whisky, ce que son visiteur accepta avec empressement. Ils allèrent s’asseoir sur une terrasse où, de nuit, la vue sur la ville était superbe.
— Vous n’avez pas de soupçons quant à l’identité du commanditaire de cet acte criminel? s’enquit le ministre de l’Intérieur.
— Cela peut-être n’importe qui, répondit imprudemment Dieuseul Lapénuri.
— Certainement pas moi, lui lança le ministre de l’Intérieur en le regardant droit dans les yeux.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents