Mer Egée
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Description

La mer, ambivalente, qui donne et qui prend, qui unit et qui sépare, qui porte avec elle la vie, la mort et les rêves, est le fil conducteur de ce recueil de nouvelles. Ilias Vénézis (1904-1973) est un fin conteur qui sait révéler avec sensibilité la beauté des choses simples. Mettant en scène, dans un cadre d'une beauté sauvage, d'humbles personnages malmenés par le destin, il nous fait découvrir une Grèce vivante et attachante.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 153
EAN13 9782296705500
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0087€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MER ÉGÉE
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l ’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12660-2
EAN: 9782296126602

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Ilias VÉNÉZIS


MER ÉGÉE

Nouvelles


Texte traduit du grec et annoté
par Catherine Grigoriou
Collection « Etudes grecques »
dirigée par Renée-Paule Debaisieux
Edmond ABOUT, La Grèce contemporaine (1854)
Venetia BALTA, Problèmes d’identité dans la prose grecque contemporaine de la migration
Martine BREUILLOT, Châteaux oubliés de Messénie
Paul CALLIGAS,
Thanos Vlécas – Des Prisons – Réflexions historiogra-phiques-Voyage à Syros, à Smyrne et à Constantinople
Jean-Antoine CARAVOLAS, Jules David et les études grecques
Constantin CHATZOPOULOS, Dans l’obscurité et autres nouvelles ; Automne ; Deux femmes
Jean-Luc CHIAPPONE, Le récit grec des Lettres Nouvelles, « Quelque chose de déplacé… » ; Le mouvement moderniste de Thessalonique
Constantin CHRISTOMANOS, Le Livre de l’impératrice Elisabeth
Joëlle DALÈGRE, La Thrace grecque, populations et territoire ; Grecs et Ottomans (1453-1923) ; La Grèce depuis 1940
Stathis DAMIANAKOS, La Grèce dissidente moderne, Cultures rebelles
Renée-Paule DEBAISIEUX, Le Décadentisme grec (1894-1912) ; Le Décadentisme, une esthétique de la déformation
Pénélope DELTA, Voyou
Isabelle DEPRET, Eglise orthodoxe et Histoire en Grèce contemporaine
Ion DRAGOUMIS Le Sang des Martyrs et des Héros – Samothrace
Andréas EMBIRICOS, Domaine intérieur
Andréas KARKAVITSAS, Le Mendiant
Ioannis KONDYLAKIS, Patoukhas
Marie-Paule MASSON-VINCOURT, Paul Calligas (1814-1896) et la fondation de /’Etat grec
Grégoire PALAIOLOGUE, L’Homme aux mille mésaventures (1839) ; Le Peintre (1842)
Charles-Sigisbert SONNINI, Voyage en Grèce et en Turquie
Panayotis SOUTSOS, Léandre
Marc TERRADES, Le Drame de l’Hellénisme, Ion Dragoumis et la question nationale en Grèce (XXe siècle)
Henri TONNET, Histoire du roman grec
Irini TSAMADOU-JACOBERGER, Le nom en grec moderne, Marqueurs et opérations de détermination – Mélanges offerts à Astérios Argyriou
Mario VITTI, Introduction à la poésie de Georges Séféris
Nouvelles grecques d’Epire
Pour Télémaque,
Calixta, Soraya, Sasha,
Azélia, Salomé et Sophia
Préface
Ilias Vénézis, né en 1904 en Anatolie, est considéré comme l’un des représentants les plus importants de la jeune et talentueuse génération de romanciers et de poètes qui a fait son apparition en Grèce après le désastre d’Asie Mineure de 1922 {1} . Sa propre histoire est intimement liée à l’Histoire de son pays. Il a connu la Catastrophe personnellement : alors âgé de dix-huit ans, prisonnier des Turcs, il fera partie du petit nombre des survivants des camps de travail d’Anatolie.
Ilias Vénézis va mettre en œuvre toute sa sensibilité, son expérience personnelle et ses qualités littéraires pour transmettre sa vision de ce moment-clé de l’histoire de la Grèce. Dans un style d’une grande simplicité et d’une grande force, il évolue de la dramatique densité de Numéro 31328 au réalisme déjà plus poétique mais encore empreint de cruauté de Sérénité, pour atteindre le dépouillement et la simplicité des contes et récits de Mer Egée et enfin le charme et la fraîcheur des souvenirs d’enfance et des contes et légendes de Terre Eolienne . Il a su ainsi exprimer les trois différentes phases par lesquelles est passée la population grecque d’Asie Mineure : la cohabitation pacifique avant les guerres balkaniques, les persécutions et la fuite à l’époque de la Catastrophe et finalement l’intégration douloureuse des réfugiés.

Mer Egée contient quelques-unes des meilleures nouvelles d’Ilias Vénézis et constitue avec ses trois romans principaux le meilleur de son œuvre. A travers des situations et des personnages variés, on retrouve les grands thèmes chers à l’auteur, les relations entre les Grecs et les Turcs, les problèmes des réfugiés et le destin auquel il faut savoir se soumettre. Il s’intéresse particulièrement aux répercussions des événements historiques sur les petites gens et met en scène les humbles perpétuellement éprouvés. Le fil conducteur de ce recueil est la mer, ambivalente, qui donne et qui prend, qui unit et qui sépare, qui porte avec elle la vie, la mort et les rêves. Les montagnes et la mer sont les éléments dominants de l’espace grec et constituent le cadre de la plupart des nouvelles de cet ouvrage. Dans les œuvres de Vénézis, l’homme n’est pas le centre du monde mais une infime partie d’un tout, et c’est la nature qui exprime le mieux la continuité et la permanence, la beauté d’un monde qui existe indépendamment de l’homme étant pour lui source d’équilibre, d’émerveillement et d’apaisement.

Dans ce recueil L’esprit marin de l’Egée et Le descendant du renégat sont deux nouvelles à mettre à part, on y retrouve la préoccupation de l’écrivain grec moderne pour la relation du passé et du présent et pour les questions d’identité. La pérennité de l’hellénisme est un sujet complexe que l’auteur ne pouvait évidemment pas traiter, comme d’autres nouvelles, à la manière d’un conte poétique, c’est pourquoi il s’éloigne de son style habituel et a recours à des explications et à de plus grandes phrases pour exposer son point de vue. Il revient dès qu’il le peut à son style sobre, imagé et suggestif, par exemple avec l’épisode du grand navire aux abords d’Andros qui clôture L’esprit marin de l’Egée.
Lios est une nouvelle très riche qui rassemble plusieurs thèmes : les relations entre les Grecs et les Turcs, la perte de la patrie, les problèmes des réfugiés, les pauvres gens malmenés par le destin. Cette nouvelle, écrite avant même Numéro 31328, est remarquable car l’auteur n’a pas de parti-pris, il peut aussi bien donner le beau rôle aux Turcs que le mauvais rôle aux Grecs, chacun est capable de tout : compassion et cruauté. Les personnages de ce récit, tous si différents, un soldat turc, père de famille qui vient de l’autre extrémité de la Turquie, des Turcs de Crète qui ont subi l’échange de population et un jeune Grec d’Asie Mineure, lui aussi déraciné, ont finalement beaucoup en commun. Ils souffrent des mêmes privations, de la même nostalgie et se retrouvent unis un moment par ce qu’ils ont perdu ; il n’y a plus ni Grecs, ni Turcs mais des pauvres gens malmenés par le destin. L’histoire prend alors un tour inattendu, un geste d’humanité interrompt le cycle de violence, le soldat turc laisse repartir librement le Grec qui pêchait en eaux turques. Il est troublant de voir comment cet acte de magnanimité provoque chez le jeune Grec davantage de stupeur et d’interrogations que n’en avaient suscitées les scènes d’horreur auxquelles il avait assisté.

Vénézis est un fin conteur qui sait allier don d’observation et connaissance humaine, sensibilité et pouvoir de suggestion pour révéler la beauté des choses simples. Il sait créer en peu de mots une atmosphère, choisir des moments de vie révélateurs, il est capable de se mettre à la place des gens, aussi bien hommes que femmes, vieux que jeunes et cela sonne juste et vrai. Il a cette capacité de tout considérer d’un œil neuf, un peu comme un enfant, ce qui donne des récits empreints d’une certaine naïveté, au style résolument personnel, souvent poétique, mais qui témoignent toujours d’une grande humanité.
La force évocatrice de certaines histoires prend parfois sa pleine valeur avec la chute de la nouvelle : "On peut s’habituer à tant de choses, mon enfant", pour Un oiseau ou encore "Pourquoi ? dit-elle et elle parlait à Dieu. Qu’ai-je fait de mal ? Qu’a-t-il fait de mal ? Mais autour d’elle le silence était profond et l’obscurité épaisse, " pour Conte de la mer Egée.
Trois nouvelles, particulièrement abouties, se détachent : Les mouettes, Le grondement de la mer et Phtéri. Dans ces courts récits, Vénézis suggère plus qu’il ne retrace le parcours d’existences représentatives de beaucoup d’autres mais personnalisées par quelques souvenirs, il sait merveilleusement montrer ce que chaque homme a d’unique. De la simplicité même de ces histoires naît l’émotion. A cet égard, Le grondement de la mer est particulièrement remarquable, en quelques pages, tout est dit sur une vie rythmée par le lever et le coucher du soleil et le bruit des flots. Cet élément sonore occupe ici une place privilégiée, c’est lui qui a ponctué tous les événements de la rude vie de cette pauvre femme, éclairée seulement par le souvenir d’un regard, et c’est lui qui l’accompagne dans ses derniers instants.
La mer est ici bien plus qu’un décor et devient un personnage à part entière comme dans Il n’y a pas de bateau où elle symbolise l’impossible retour, ou dans Lios , dont nous avons déjà parlé, où elle personnifie la tentation et l’interdit.

Ilias Vénézis nous fait découvrir dans ce recueil une Grèce bien vivante et attachante, qui existe hors de son exceptionnel cadre culturel antique. Il offre au lecteur, dans un style très personnel, des nouvelles tour à tour chargées d’Histoire, poétiques ou émouvantes, qui sous une apparente simplicité cachent une réelle profondeur. Les questions souvent posées en filigrane : qu’est-ce qui fait la valeur d’une vie ? qu’est ce que l’homme ? sont intemporelles et universelles. Ilias Vénézis qui est un des grands représentants de la littérature néo-hellénique, sans cesse réédité en Grèce, qui avait été le premier à faire connaître la littérature grecque moderne en Europe, mérite amplement que sa réputation s’étende à l’étranger et que l’on puisse y découvrir ses oeuvres.

Catherine Grigoriou
THÈMES DU MONDE
LIOS
Trois jeunes pêcheurs et un vieil homme se tenaient sous un platane, à Thermi, sur le rivage de Mytilène et ils nettoyaient les palangres. C’est un travail fastidieux, qui doit être fait dès que la pêche est terminée et que les palangres sont retirées de la mer. Sur les appâts non mangés se sont collés quelques petits vers allongés comme des mille-pattes, de couleur rouge pâle. Si on les touche, les doigts démangent comme quand on attrape des orties. Ils font d’autres dégâts, car ils abîment l’appât en s’accrochant dessus et empêchent le poisson de l’avaler. Les pêcheurs sortent un à un les hameçons de la pelote mouillée qui s’est formée dans les paniers, ils lavent les lignes attachées à la palangre et les hameçons et les étalent ensuite sur le panier garni de liège.
Les deux pêcheurs – qui nettoyaient les palangres sous le platane à Thermi – étaient les frères Photiadis. Les deux autres, un père et son fils, étaient des réfugiés d’Aïvali {2} .
- Eh ! Comment ça s’est passé aujourd’hui, Dimitros ? demanda le vieil homme à l’un des frères en s’essuyant les mains sur son pantalon pour rouler une cigarette.
Celui à qui s’adressait la question était content.
- Deux paniers de rougets dans nos filets et cinq dorades, ditil. Et vous ?
Le vieil homme haussa les épaules.
- Tu ne le sais pas encore ? Comme d’habitude. Deux sars et une oque {3} de serrans – à peine !
- A quoi t’attends-tu, père Andréas ! Si on ne va pas plus loin, on ne vit pas aujourd’hui ! On n’arrête pas de te le dire : laisse la Chauve-souris prendre votre barque ! Laisse ton fils venir avec nous à Lios. Mais toi, tu n’écoutes pas ! Tu n’écoutes pas !
- Non, mon ami, non ! insista avec force le vieil homme comme s’il voulait montrer qu’il n’avait pas été ébranlé dans sa décision. Nous, nous sommes toute une famille, nous sommes plus misérables que tout le monde. S’il arrive quelque chose, s’ils nous prennent la barque ? C’est fini, nous sommes fichus ! Non !
Quelques pêcheurs allaient jeter leurs filets en face, en Anatolie, là-bas près de Lios. C’étaient les premières années après la catastrophe d’Asie Mineure {4} . Depuis Thermi, cette petite île -Lios-est à une distance d’à peine dix milles. C’est une île aride et déserte, au large du golfe d’Aïvali, mais la mer qui l’entoure est inestimable pour son poisson. Les premiers temps après la catastrophe, depuis les rives de Lesbos, personne, parmi les pêcheurs locaux et les réfugiés, n’osait aller vers Lios. Mais ensuite bon nombre de jeunes courageux s’y décidèrent. A Mytilène s’étaient réfugiés tellement de gens qui vivaient de la mer, que pouvait faire celle-ci ? Elle fut pressée, pressée, elle se tarit, elle ne donnait plus de poisson. Une fois, ils essayèrent à la dynamite. Mais le bateau chargé de surveiller la pêche clandestine arriva, il passait régulièrement le long de toutes les côtes, il empêcha aussi ce recours.
Alors ? Certains se décidèrent. Une nuit, ils se dirigèrent vers la mer bénie, vers Lios. A l’aube, ils revinrent avec leurs paniers remplis. Ils y retournèrent. Tout allait bien. Ils y allèrent encore une fois et une autre.
Cependant, un jour, les choses se gâtèrent. Les Turcs flairèrent leur présence. Lios était hors limite, région strictement interdite, et les Turcs avaient un bateau qui patrouillait autour des îles désertes. Finalement ce que redoutaient les pêcheurs arriva. Les Turcs leur prirent une barque.
Dans les cabanes de pêcheurs de Thermi, on attendit un, deux, trois jours que la barque revienne de Lios. Rien. Deux semaines après, un message leur fut envoyé, depuis la prison d’Aïvali, par l’intermédiaire d’un caïque turc qui venait de là-bas. Leurs compatriotes écrivaient que leur barque et leurs filets avaient été saisis, et qu’il fallait leur envoyer dix lires, en billets, pour qu’on les laisse partir.
Pendant un certain temps, une grande peur s’abattit sur les cabanes de pêcheurs de Thermi. Personne n’osait retourner à Lios. Puis, pressés par la nécessité, ils s’enhardirent.
De nouveau les Turcs prirent une de leurs barques. De nouveau ils eurent peur, de nouveau ils s’enhardirent. La vie difficile, la nécessité étreignaient les hommes, les poissons et Lios dans un cercle de peur, d’espoir, de petites joies et de larmes.
Le vieil Andréas voyait les paniers de poissons que rapportaient ceux qui allaient à Lios, les rares pêcheurs qui continuaient encore à jouer à pile ou face leur barque et leurs filets, il brûlait d’envie de les imiter, mais se mordait les lèvres jusqu’au sang pour chasser la tentation.
- Non ! Non, mon fils, murmurait-il. Ce serait notre perte…
- Soit, père, convenait bon gré mal gré le jeune pêcheur. Mais ce n’est pas une vie ! Avec une aussi maigre quantité de serrans, qu’allons-nous faire ? Un jour je n’en pourrai plus, je laisserai tout tomber et je partirai ! Et qu’importe ce qui arrivera !
- Bien parlé ! intervenait l’un des deux frères qui allaient à Lios, tout en mâchonnant un morceau de poulpe grillé. Toi père Andréas, tu ne sais que te lamenter. Laisse-le venir avec nous ! La chance est là : pile ou face !
L’homme aux cheveux blancs secouait la tête obstinément, effrayé, comme s’il voulait se prémunir contre le danger qui était clair comme la fatalité.
- Non ! Non !


Le temps passait. Chaque fois, jusqu’au retour des barques qui étaient parties durant la nuit à Lios de nombreuses paires d’yeux – les enfants des pêcheurs qui bravaient le danger, leurs femmes, leurs mères – scrutaient la mer avec inquiétude. Mais les autres, les pêcheurs qui se contentaient des serrans et des sars que donnait la mer sûre de Mytilène discutaient avec ressentiment des pallicares {5} de Lios.
- Ce n’est pas notre affaire ! Ça va leur retomber dessus, ainsi que sur leurs enfants ! Ce sera de leur faute. Et nous, n’avons-nous pas à nous soucier de nos propres familles ?
C’étaient les seuls moments où ils s’en prenaient ouvertement à la tentation de Lios, car pendant que les autres s’angoissaient, eux foulaient vigoureusement le quai, débordant de la joie sauvage que donne la sécurité.
Quand ils vendaient le poisson, les pêcheurs s’installaient et discutaient tous ensemble. Les pallicares parlaient aux autres de Lios. Comment cela s’était passé. Les autres, les prudents, hochaient la tête sans vouloir changer d’avis. Le soir, au petit café de pêcheurs du bord de mer, c’était la même chose. Lios. Lios. C’était un nom qu’ils prononçaient avec peur, avec émotion, avec émerveillement, avec haine. Comme s’il leur avait fait à la fois du bien et du mal, il les bouleversait et ils l’invectivaient, comme cela arrive dans la vie pour tout ce qui est hors du commun.


Mais le destin des hommes connaît d’étranges voies. Le vieil Andréas suivait son chemin tranquillement, ses affaires étaient en ordre et il respectait Dieu. Ni Lios, ni rougets, ni complications. Aucun incident brutal n’aurait du venir troubler la sérénité de sa cabane. Mais il semble que Dieu avait décidé de se mêler aussi des sars et des serrans.
Un matin le vieil Andréas rentra de la pêche avec son fils, la tête basse, les paniers vides sans palangres. La mer les avait gardées. Lignes et hameçons s’étaient enchevêtrés au fond de la mer, pris dans les rochers et ils reposeraient là désormais.
La famille s’endetta pour acheter de nouveaux hameçons et de nouvelles lignes. Ils furent pris à la gorge. Pour s’acquitter de cette dette, il fallait employer les grands moyens. Pile ou face.
Le vieux pêcheur aux cheveux blancs secoua encore la tête plusieurs fois avec obstination. Non, non et non. Puis ses mouvements de refus devinrent moins prononcés, plus espacés, ses yeux privés de sommeil s’habituèrent à la décision. Le oui ne fut pas dit carrément. Simplement le père tapa légèrement son fils dans le dos d’une main tremblante, sans le regarder en face.
Le jeune pêcheur sentit son sang bouillir dans ses veines et son visage prit une soudaine gravité. C’était un jeune homme courageux d’environ vingt-cinq ans qui n’avait qu’une main. L’autre avait été coupée au niveau du poignet mais elle ne semblait pas lui manquer. Il faisait son travail parfaitement.
Cette histoire de la main était arrivée dix ans auparavant.
Pendant la Première Guerre mondiale, les Anglais avaient pris une centaine d’hommes et les avaient placés sur une autre île déserte, Gymno, au large du golfe d’Aïvali. Si on parle sur le rivage d’Asie Mineure, on vous entend à Gymno, tant la distance est courte. Avec cette troupe de maquisards, les Anglais voulaient avoir un œil sur la Turquie. Ils avaient choisi leurs hommes un par un, parmi les pallicares d’Aïvali qui s’étaient réfugiés à Mytilène. Ce qu’ils leur demandaient, le fait de rester à Gymno, dénotait un invraisemblable mépris vis-à-vis de la mort. Ceux-là seulement étaient en mesure de le faire. Ils étaient les derniers d’une race forte, qui s’éteignait avec eux. Ils avaient passé toute leur vie à faire de la contrebande, buvant du vin et tuant pour un rien, si on blessait leur amour propre, si on offensait un de leurs amis. Leur comportement était à la fois fier et timide et quand ils buvaient, ils étaient sombres et silencieux comme s’ils étaient à la messe. Quand ils se levaient pour danser, les gros tambours résonnaient lourdement et gravement, de même les mouvements de la danse étaient austères et infimes, mouvements qu’ils répétaient sur le même rythme, avec un cérémonial de fête religieuse. Tout devait être soumis à ce cérémonial et la personnalité de l’homme devait céder le pas à la tradition. Il était clair que chez ces hommes prompts à s’échauffer, qui s’enflammaient pour un rien, ce cérémonial de danse était un apaisement pour le cœur, le même besoin profond que tout homme éprouve de se perdre un instant et de s’effacer en tant qu’individu pour se fondre dans la masse.
A Gymno, à part leurs armes, ils n’avaient aucune autre protection du côté de la mer. Seul un petit bateau allié venait tous les dix jours leur laisser des vivres avant de repartir. Les maquisards demeuraient de nouveau seuls à regarder la terre d’Asie Mineure qu’ils connaissaient dans les plus infimes détails et ils chantaient les tristes mélodies de l’exil. Si le temps était calme, ils distinguaient clairement les sentinelles sur la terre en face. Ils tiraient alors un coup de fusil en l’air pour se signaler, et de là-bas on répondait de la même manière à leur salut. La nuit ils écoutaient leurs chansons, celles d’un Turc surtout, car dès qu’il chantait toute l’île s’imprégnait d’Orient. Les maquisards de Gymno se rassemblaient alors au bord de l’île et se taisaient, écoutant l’homme qui chantait depuis l’autre rive.
Une nuit d’hiver il avait plu. Le matin du même jour, le bateau allié était venu à Gymno et avait apporté aux maquisards du tabac et du vin. Ils avaient bu. Ils avaient bu. Tard dans la nuit, ils étaient tous ivres. Les sentinelles n’avaient même pas monté la garde. Les Turcs avaient débarqué à Gymno avec des chalands par trois côtés. Les sentinelles à moitié endormies s’en étaient rendu compte quand il était déjà trop tard. Cette nuit-là, jusqu’à l’aube, tous ces hommes avaient péri, ivres, gémissant horriblement et luttant dans l’obscurité avant de rendre l’âme.
Quand, plusieurs jours après, le bateau allié était revenu à Gymno, leurs cadavres couverts de boue et de sang empestaient de loin. Seul, un jeune pallicare de quinze ans, qu’un des maquisards, son oncle, avait emmené avec lui, avait réussi à se nicher dans une grotte, blessé par balle à la main. On l’avait trouvé exténué, le teint jaune et le visage défiguré par la peur, désespéré, parmi les cadavres.
Ce petit gaillard, c’était le jeune pêcheur, Pétros, surnommé Chauve-souris. On lui coupa la main parce qu’elle s’était putréfiée. Il était devenu célèbre sur toute l’île avec sa main coupée et son histoire. Il n’y avait pas une seule personne qui ne fût venue l’écouter raconter la fin de Gymno. Le jeune pallicare montrait son bras à la main coupée et donnait les détails, il racontait sa petite histoire, toujours la même, figée, sans nuances désormais parce qu’il la connaissait par cœur. A partir de ce moment, sa vie fut pleine de l’incessant rabâchage de l’épouvantable scène, pleine de Gymno, des maquisards, des chalands qui avaient été lancés sur eux, du sang, du jeu de la guerre et de la mort.
Un fameux tatoueur mit tout son art à imprimer sur la poitrine du jeune pêcheur son plus beau dessin avec de la poudre et de l’encens. C’était une terrible composition symbolique : un arbre, sous ses branches un lion, et, enserrant de ses anneaux le corps du lion, un serpent. Le lion pris dans la terrible étreinte du reptile s’était agenouillé, la tête rejetée vers le haut. Un deuxième serpent, plus gros, apparaissait de l’autre côté. C’était un vrai monstre : il entourait par deux fois tout le corps du jeune pêcheur, sa queue plongeait dans son nombril et sa tête regardait le lion agenouillé, bouche ouverte comme si on lui avait enfoncé une balle dans la gorge. A côté, dans le feuillage de l’arbre, dans le coin, se tenait une chauve-souris et à côté d’elle il y avait une demi-lune.
Le plus étrange dans toute cette composition c’était la chauve-souris. C’est pourquoi, à partir de ce moment-là, le jeune pêcheur fut surnommé : la Chauve-souris. Au début, ça l’agaçait, puis il s’habitua, comme il s’habitua aussi au lion et aux serpents qui l’entouraient. Il les voyait tous les jours. Une sirène, même, lui souriait, tatouée sur son bras valide. Les serpents, le lion agenouillé, la chauve-souris, la sirène, le sang de Gymno – tout cela était au fond de son cœur, tel un morceau de boue desséché qu’il n’y avait pas moyen de ramollir.


Le premier voyage de la Chauve-souris pour Lios, « le voyage de pile ou face » se fit en toute solennité. La veille au soir, toute la famille se rassembla de bonne heure, au moment du repas sur la table basse : les parents, les deux filles, le fils cadet et la Chauve-souris. Ils mangèrent tête baissée, en silence. Quand ils eurent fini, il y eut un peu de mouvement, ils desservirent. Puis ils se turent de nouveau.
La Chauve-souris n’y tint plus.
- Eh, vous ! vous êtes tous devenus muets ! cria-t-il agacé. Eh ! Qu’y a-t-il donc ?
Il ne sentait vraiment pas la peur. Mais s’il ne craignait pas qu’il lui arrive personnellement quelque chose, il savait bien ce que cela signifierait pour sa famille si on leur prenait la barque. Il sentait la terrible responsabilité peser comme une lourde chaîne sur sa poitrine. Et au lieu de l’aider, ce soir, de l’encourager, ils se taisaient tous, comme s’ils étaient devant un cadavre !
Il s’énerva.
- Je vais me coucher, dit-il à sa mère. Prépare mon lit !
Bientôt tous les autres aussi furent couchés, les uns à côté des autres. Dans l’obscurité, le silence devint plus profond. Un moment passa. Du côté du père Andréas quelque chose bougea.
- Eh ! Vieux ! appela doucement la Chauve-souris pour voir s’il dormait.
Il lui répondit aussitôt sur le même ton :
- Eh !
- Tu es réveillé ?
- Je suis réveillé.
De nouveau ils se turent pour dormir.
Vers minuit, la Chauve-souris devait se réveiller pour le départ. Le vieil homme n’avait pas fermé l’œil. Il se leva et s’approcha de son fils. Mais avant qu’il n’arrive près de lui, le jeune pêcheur se leva.
- Tu n’as pas dormi ? demanda avec étonnement le père Andréas.
Il lui affirma avec insistance :
- Si ! Si ! J’ai dormi !
Toute la famille était debout et le regardait dans les yeux. La Chauve-souris comprenait : ils lui donnaient du courage. Il baissa la tête, fit un mouvement de la main, comme un signe d’adieu et il partit dans la nuit.


Ils levèrent l’ancre.
Le vent nocturne le fouetta doucement, rafraîchit son corps, rendit son cœur plus léger. La Chauve-souris se sentit mieux, – un lieu clos fait résonner les pensées et les amplifie. Il se mit à siffler. Mais le vent était léger, les pensées revenaient encore. Le sifflement se faisait asthmatique, entrecoupé ; le pêcheur perdait alors soudain le cap qui pourtant lui était très familier, il faisait des efforts pour le retrouver. Cet effort pour retrouver son cap perdu, éloignait un petit moment les pensées agitées qui tournoyaient dans sa tête en compagnie des sifflements.
Il n’avait vraiment pas peur. C’était quelque chose d’autre, une chose étrange qu’il éprouvait, un sentiment qui le troublait tout entier ; et celui-ci était si fort qu’il ne le laissait pas tranquille à la barre, comme s’il marchait sur des braises : depuis l’époque de Gymno, c’était maintenant la première fois, au moment où il se rendait sur son sol natal, qu’il allait peut-être rencontrer un Turc, l’ennemi de ses années d’enfance. Quand, avec la fin de la guerre, en 1919, les Grecs d’Asie Mineure étaient retournés en Anatolie, la Chauve-souris n’avait même pas trouvé un seul Turc dans sa patrie. Ils étaient partis. Ensuite, au moment de la catastrophe de 1922, la Chauve-souris s’était embarquée pour Mytilène avant que les Turcs n’arrivent à Aïvali. C’est pourquoi maintenant qu’il allait fouler le sol turc, tout défilait devant lui : Gymno, le débarquement, la sombre nuit où on les avait égorgés, la main coupée, les tatouages, l’expatriation, le sang des chrétiens, la terrible responsabilité vis à vis de sa famille. Tout cela formait un son étrange, un sifflement qui brûlait.
Les deux barques, – l’une avec les frères Photiadis, qui allaient régulièrement à Lios, et l’autre avec la Chauve-souris, – naviguaient côte à côte, à peu près à vingt mètres. Le jeune pêcheur entendait chanter dans la barque voisine. Derrière lui, le sillage que laissait le gouvernail dans la mer tressaillait jusqu’à ce que les vagues recouvrent les yeux verts phosphorescents qui disparaissaient.
- Eh, Chauve-souris ! l’appela Dimitros de la barque voisine, s’arrêtant de chanter. Tu as peur ?
Le sifflement s’arrêta.
- Mon vieux Dimitros, moi, avoir peur ? Pourquoi ?
- Je demandais, comme ça !
- Ah !
Puis, tout à coup, cela lui revint en mémoire. Après tant d’années ! Il détourna les yeux de la mer pour ne plus la voir. Il fit descendre son regard dans la cale comme du lest. Il se rappelait.
Quand la catastrophe d’Asie Mineure était survenue en 1922, la Chauve-souris et sa famille étaient partis et avaient débarqué à Plomari. Les bateaux déversaient tous les jours dans l’île, en piteux état, l’armée rebelle qui avait échappé à l’enfer du désastre. D’autres bateaux aussi, avec des drapeaux américains, répandaient dans les ports, comme des marchandises avariées, les femmes et les enfants qui arrivaient d’Asie Mineure.
A Plomari, il y avait trois Turcs, des gens du pays. Dès que les nôtres, qui avaient perdu la tête, s’étaient rendu compte de leur présence, cela avait été le délire jusqu’à ce qu’on les ait fait disparaître. Ils les avaient poussés avec la crosse de leurs fusils et les avaient amenés jusqu’au grand débarcadère sur le quai. Une planche était fixée à l’extrémité du débarcadère. En dessous la mer avait quatre mètres de profondeur. Le malheureux Turc, un paysan de quarante ans, n’avait jamais de sa vie mis le pied dans la mer. Les nôtres le mettaient en joue avec leurs fusils pour lui faire peur. Les gens qui avaient envahi le rivage poussaient des cris enflammés. La foule était hors d’elle, devenue enragée, elle gesticulait et hurlait. Elle incitait le Turc à se jeter dans l’eau :
- Eh ! Eh ! Vas-y, sale chien ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Le Turc était hébété. Les cris de la foule le poussaient vers cette matière dense et profonde qui arrivait vague après vague. Les canons des fusils étaient dirigés vers lui. Les gens criaient : « Allez ! Allez ! » Il avait mis le pied sur la planche, un pas, deux pas. Il avait trébuché, un de ses pieds avait tracé deux mouvements désordonnés, il était tombé à la renverse dans la mer, dans une drôle de posture.
La foule avait le souffle court, haletante de joie et d’impatience. Les deux autres Turcs regardaient. Leur tour était arrivé. On avait poussé l’un parce qu’il ne se jetait pas dans l’eau, il ne faisait que supplier. Le dernier cependant savait nager. A peine tombé dans la mer, il s’était mis à battre l’eau désespérément pour atteindre le débarcadère. La foule avait couru. Un homme avait commencé à lancer une pierre. Toutes les mains, alors, s’étaient mises à jeter des pierres comme si c’était une compétition. Le condamné à mort luttait, les yeux remplis d’effroi. Il avalait des paquets de mer. La Chauve-souris après avoir trouvé une grosse pierre, l’avait soupesée et l’avait lancée avec force sur le visage ruisselant qui frémissait de désespoir. Un peu de sang avait jailli, mais la mer l’avait rapidement absorbé, – il ne fallait pas qu’elle parût souillée.

- Eh, Chauve-souris ! s’entendit-il hélé depuis la barque voisine. Tu as peur ?
- Moi, mon vieux Dimitros ? Pourquoi ? dit-il.

Ils arrivèrent à Lios, jetèrent les palangres et les filets et abordèrent derrière un petit cap qui était comme une cachette.
- Pourvu que tu nous portes bonheur, que nos filets se remplissent ! dit l’un des frères depuis l’autre barque.
Le jeune pêcheur, submergé d’émotion, fit un gros effort pour ne pas perdre courage, au dernier moment, comme une fille.
- Allons donc ! dit-il. Et après ?
Après, Lios fut allégé de bon nombre de paniers de poissons. Les yeux de la Chauve-souris se remplirent de joie, débordèrent de joie. Que la chance lui sourît ainsi cinq fois et finie la dette !
Ils se préparèrent à partir. La barque des deux frères hissa les voiles la première. La petite histoire s’écrivit alors très vite : avant qu’il ait le temps de bien comprendre, la Chauve-souris se retrouva pris au piège. Les Turcs firent irruption du côté est du cap et lui barrèrent la route :
- Dur {6} ! Halte !
La barque des deux frères avait pris les devants. Elle était à peu près à deux cents mètres au large. Ils ne la poursuivirent pas.
Le bateau turc n’était pas un patrouilleur. C’était une barque de pêche avec à son bord, en plus des pêcheurs, juste un soldat qu’on avait envoyé jeter un coup d’œil du côté de Lios.
Ils descendirent tous sur la terre ferme.
Les pêcheurs turcs étaient des réfugiés de Crète. La Chauve - souris reprit courage quand il entendit qu’ils lui parlaient grec. Mais au même moment il se rappela avoir entendu dire que les Crétois étaient les plus fanatiques de tous les Turcs. Il se tourna vers le soldat. Il semblait très en colère, redoutable. Il criait, jurait et martelait l’air paisible de Lios. Il était à ce moment là la seule personne d’autorité dans toute l’île désertée.
- Et à qui la faute ? disaient au chrétien les pêcheurs crétois. Toi, mon garçon, tu viens te jeter dans la gueule du loup. Et nous, bien sûr, nous n’allons pas rester les bras croisés ! Allez, ne viens pas te plaindre maintenant !
La Chauve-souris reprit vite ses esprits. Il aurait pu, bien sûr, être fier d’être prêt au moment critique, le cœur vaillant ou du moins faisant son possible pour être vaillant, sans cogner trop fort dans sa poitrine. C’est pourquoi il ne trouvait pas les mots. Il aurait fallu leur dire de manière suppliante ce que les palangres qui restaient dans la mer représentaient : la dette, une tête aux cheveux blancs, une famille qui attendait – cela ne lui venait pas à l’esprit. Il répondait à leurs questions d’un ton cassant, sèchement, avec orgueil.
- Nous en avions besoin, dit-il seulement, le visage baissé.
Ils s’assirent au bord de l’eau. C’était un calme matin azuré.
La mer devant eux faisait déferler des vagues étincelantes. Le soldat sortit un sachet de tabac et roula une cigarette. Ensuite il le fit passer aux pêcheurs crétois. Il hésita un peu, – il le donna aussi au prisonnier.
- Eh ! roules-en une toi aussi, lui dit-il d’un air condescendant et affecté.
La Chauve-souris hésita. Le soldat s’aperçut juste à ce moment que le prisonnier n’avait qu’une main.
- Ulan {7} , tu es manchot ?
La Chauve-souris prit le sachet et fit un signe affirmatif.
Le soldat le regarda avec méfiance.
- Cela vient de la guerre ?
- Oui, de la guerre.
- Les nôtres ?
- Les vôtres.
- Ah, comme ça ! se hâta de se réjouir le Turc. A qui la faute ? Bien fait pour vous ! Sales porcs !
La Chauve-souris lui rendit le sachet de tabac, sans l’ouvrir.
- Ah ! Tu ne peux pas rouler une cigarette avec une seule main ? dit-il d’une voix plus douce. Roule-lui, toi ! fit-il à un des Crétois.
On lui roula une cigarette. Pendant un petit moment, ils s’arrêtèrent de parler, occupés à fumer. Le vent emportait la fumée, la dispersait et elle devenait ciel azuré. Le soldat se souvint alors : le prisonnier lui parlait turc. Où avait-il appris le turc ?
- Je suis d’Asie Mineure, lui répondit le chrétien.
- Tu es déjà venu par ici ? Tu connais la région ?
- Je suis d’ici, d’Aïvali.
- Ah, nous sommes même dans vos repaires, conclut le soldat comme s’il prenait conscience de quelque chose d’important.
Un dauphin passait au large de Lios, à environ un demi mille. Son dos s’élevait un moment hors de l’eau et replongeait au même rythme, avec le même intervalle, de manière tout à fait indifférente, inéluctable, presque formelle.
La conversation reprit. Le soldat demanda aux pêcheurs crétois de parler en turc pour que lui aussi comprenne.
- Eh ! Comment ça se passe avec les Grecs ? demandèrent les pêcheurs au prisonnier.
- Nous sommes des réfugiés, notre vie est difficile, dit-il.
- Mais nous, nous étions très bien, là-bas sur l’île, avant la guerre, dit le Crétois.
- Et nous, crois-tu que nous n’étions pas bien dans notre pays avant la guerre ?
Les Crétois entamèrent alors une conversation très animée au sujet de la vie tranquille qu’ils avaient là-bas, sur l’île avant qu’ils ne doivent partir à cause des échanges de populations, avant la guerre. Les oliviers étaient comme ci, les arbres étaient comme ça, la mer était comme ci, les hommes étaient comme ça. Ils se rappelaient encore que c’était un chrétien qui avait bâti leur mosquée au village, parce que tous les Turcs locaux étaient de pauvres diables qui ne savaient comment s’y prendre pour abriter leur prophète.
La fraîcheur matinale s’estompait, le soleil clarifiait les formes, la luminosité gagnait en intensité. Dans le coin aride de Lios où ces hommes s’étaient assis côte à côte, la conversation dure et amère du début fut peu à peu oubliée, elle prit un tour plus calme. Les pêcheurs originaires de Crète étaient d’un âge avancé, ils avaient désormais les trois quarts de leur existence derrière eux. Ils avaient une vie régulière, tranquille, sans heurts et même si maintenant à l’automne de leur vie, de durs moments restaient à venir, leur cœur était encore comblé, façonné par les bons moments – le passé.

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