Michel Houellebecq
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Description

Dans un chassé-croisé, ayant pour point de départ le plaisir du texte, Huysmans, Beigbeder, Constant, Freud, Fuentes et Loti rencontrent Houellebecq, qui ne ressort pas toujours indemne de la comparaison. L'écrivain des Particules élémentaires offre-t-il plus de jouissance à la lecture ou à la réflexion ? Le plaisir du texte serait-il le plaisir du rire et l'effet comique est-il toujours réussi ? Les héros: tendance fin de siècle ou utopistes invétérés ? Faire le pitre ou faire pitié ? Tout plutôt que le néant de l'anonymat, conclut l'auteur.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2005
Nombre de lectures 135
EAN13 9782336251905

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2005
9782747580793
EAN : 9782747580793
Michel Houellebecq

Sabine Van Wesemael
Email de l’auteur
S.M.E.vanWesemael@uva.nl
Remerciements
Je tiens particulièrement à remercier Murielle Lucie Clément ( Houellebecq, sperme et sang , L’Harmattan 2003) et dr. Jan van Luxemburg (Université d’Amsterdam) dont les patientes lectures et judicieux conseils m’ont soutenue dans l’élaboration de cet ouvrage.
Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet
M. M’RAIHI, Ismaïl Kadaré ou l’inspiration prométhéenne, 2004.
Y. PENG, La Nation chez Alexandre Dumas, 2003.
Valéria VANGUELOV, MEMORABILIA, Récit des origines de l’œuvre de Michel Fardoulis-Lagrange, 2003.
Murielle Lucie CLEMENT, Houellebecq, sperme et sang, 2003.
Philippe NIOGRET, Figures de l’ironie dans A la recherche du temps perdu de Marcel Proust , 2003.
A mes amours Thies, Mirre, Aranka et Annick
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Remerciements Approches littéraires - Collection dirigée par Maguy Albet Dedicace Introduction - Le plaisir du texte Chapitre 1 - L’esprit fin de siècle Chapitre 2 - Le prince des contre-utopistes Chapitre 3 - Le complexe de castration. Chapitre 4 - Lanzarote, l’île où dorment les volcans Chapitre 5 - La tentation de l’Orient Conclusion - Le plaisir du texte, le plaisir du rire? Bibliographie
Introduction
Le plaisir du texte
Il y a un phénomène Houellebecq. L’attention consacrée, par les médias, à son dernier roman Plateforme , le prouve encore. Quotidiens, hebdomadaires et revues littéraires vouent de longs articles à ce quatrième roman de l’auteur qui est traduit dans de nombreuses langues et qui suscita de vives controverses. Certains y voient un pamphlet raciste, d’autres une satire bénigne de notre société capitaliste moderne. Les livres de Houellebecq se répandent dans le monde entier et les éditeurs étrangers sont prêts à payer d’énormes sommes pour les droits de traduction. Non seulement en France, mais aussi dans beaucoup d’autres pays on voue un véritable culte à l’auteur des Particules élémentaires qui, ne l’oublions pas, suscite également souvent des réactions de refus. Des journalistes l’interrogent sur sa vie, ses opinions et ses ambitions. Houellebecq se révèle à chaque fois un homme de peu de paroles, ce qui ne fait que profiter à sa réputation d’enfant terrible et d’âme tourmentée. Pour échapper à l’attention persistante des média, l’auteur s’est retiré en Irelande où il peut, en toute tranquillité, se consacrer à l’écriture de son cinquième roman qui s’intitulera probablement L’île. Les îles isolées au milieu de l’océan telles Lanzarote et Cuba n’arrêtent apparemment pas d’exercer une fascination profonde sur notre auteur.
Houellebecq, sûrement, s’est inventé une stratégie commerciale impeccable : coqueter avec des tabous comme principe de marketing ou comment les scandales peuvent procurer à l’auteur moderne une place parmi les vedettes du firmament littéraire. Houellebecq jouit en effet d’une notorité de scandale. Son transfert récent chez Fayard fut un événement éditorial qui causa de vives réactions notamment de la part de Frédéric Beigbeder, éditeur chez Flammarion,, qui dans une interview avec Alain Salles pour Le monde affirme : « Si le mouvement de l’industrie du livre doit prendre le chemin de celui du disque, alors c’est ‘Bonjour tristesse’ ». On dirait que l’auteur Houellebecq, de même que ses personnages, n’est plus séparé du marché. On ne peut, en effet, dénier un certain esprit mercantile à l’auteur d’ Extension du domaine de la lutte. Le monde capitaliste qu’il y dénonce est aussi le sien ; depuis la publication de son premier roman, Houellebecq est bel et bien entré dans le domaine de la lutte.
La carrière littéraire de Houellebecq est marquée par des scandales que l’auteur s’est réjoui de provoquer lui-même en ridiculisant les conventions littéraires et en se moquant ouvertement des opinions politiques et idéologiques supposées correctes (« J’aime Staline », «Je suis contre l’avortement » et cetera). Ainsi, Philippe Gloaguen, directeur du Guide du Routard, est-il d’avis que Houellebecq écrit « des saloperies scandaleuses » qui ébranlent la réalité telle que nous, les lecteurs, nous voudrions la connaître. Tout de suite après la parution de Plateforme, Gloaguen fait circuler un communiqué dans lequel il affirme être fier que le Guide du Routard condamne sans ambages la prostitution en Thaïlande et accuse Houellebecq de médisance. Après une visite agréable à une maison de prostitution thaïe, le narrateur, Michel, jette en effet le guide dans la poubelle parce qu’il en juge la portée trop puritaine :

S’il se proposait dans son principe de préparer au voyage en Thaïlande, le Guide du Routard émettait en pratique les plus vives réserves, et se sentait obligé dès sa préface de dénoncer le tourisme sexuel, cet esclavage odieux. En somme ces routards étaient des grincheux, dont l’unique objectif était de gâcher jusqu’à la dernière petite joie des touristes, qu’ils haïssaient. [...] Des connards humanitaires protestants, voilà ce qu’ils étaient, eux et toute la « chouette bande de copains qui les avaient aidés pour ce livre », dont les sales gueules s’étalaient complaisamment en quatrième de couverture. (57-58)
Michel préfère les scènes de cul de La firme de John Grisham. Ce n’est pas la première fois que les critiques chargent Houellebecq de diffamation. Les propriétaires d’un camping naturiste, ‘L’Espace du Possible’, intentèrent un procès à l’auteur des Particules élémentaires . Houellebecq qui, dans son second roman, se gausse de ce lieu de recréation basé sur la rage new-age, fut acquitté mais comme il convient à un auteur attentionné, il décida de changer le nom du camping dans la seconde édition de son roman : ‘Le lieu du Changement’. Cette affaire permît à l’auteur de se profiler comme ‘victime’ de ‘l’inquisition’ moderne, un rôle qui lui convient à merveille et qui lui assure de nombreux adeptes parmi ceux désireux de secouer le monde littéraire en France.
Comme Houellebecq l’affirme lui-même dans une interview avec Philippe Sollers (‘Réponse aux imbéciles’), pas tout n’est objet de sa satire. Houellebecq s’attaque aux idéologies socio-politiques telles l’individualisme, le capitalisme et le libéralisme et il se plaît avant tout à démythifier les grands de ce monde : Mick Jagger (« I can get no satisfaction »), Brigitte Bardot, Philippe Sollers, Lionel Jospin et Jacques Chirac, toute l’élite culturelle et politique est ridiculisée. Ils dégringolent de leur piédestal afin que l’auteur agacé puisse prendre leur place puisque, quel auteur ose interpréter les théories post-structuralistes de Deleuze comme une légitimation intellectuelle du porno et admettre publiquement préférer Pif le chien à l’oeuvre de Samuel Beckett? Lointaine est l’époque où Graham Greene fut forcé, à la suite d’un procès retentissant, de présenter ses excuses à Shirley Temple. Dans un compte rendu du film Wee Willie Winkie, il avait noté à son sujet : « Shirley Temple est une naine qui a elle-même un enfant de sept ans ». Le cas Houellebecq montre que de nos jours le citoyen commun ne peut rien contre l’élite littéraire. Celui qui décide quand même d’ intenter un procès à Houellebecq risque justement de donner un coup de main à cet auteur avide de publicité. Aussi, à part un propriétaire de camping et un imam, renonce-t-on généralement à entreprendre un procès contre les écrits ‘diffamatoires’ de Houellebecq ; les opposants préfèrent le ranger dans la catégorie ‘cabaret moderne’ ou bien l’aborder avec un dédain railleur tel le proviseur de la mosquée de Paris, Dali Boubakeur, qui, par suite des propos de Houellebecq sur l’Islam (« Quand on lit le coran on devient aussitôt dépressif. Dépressif! ») se contenta de proclamer : « Quand je vois aboyer un chien enragé, cela ne me touche pas. J’adopte la même attitude face à ce monsieur ».
Houellebecq coquète avec les tabous et savoure pleinement l’attention négative que cela lui procure : « Je trouve les libertins sympathiques mais aussi les catholiques réactionnaires. J’aime trop de gens et c’est pourquoi on me déteste ». Dans Rester vivant , l’auteur définit ainsi l’attitude que l’écrivain devrait adopter face à son public : « Lorsque vous susciterez chez les autres un mélange de pitié effrayée et de mépris, vous saurez que vous êtes sur la bonne voie. Vous pourrez commencer à écrire» (11). Houellebecq semble vouloir provoquer chez ses lecteurs une sorte de catharsis à l’envers. Il déchaîne ainsi aussi bien de la sympathie que des réactions de refus et c’est probablement la raison la plus importante pour laquelle il est difficile à déchiffrer. Il aime mystifier, soutient des paradoxes et ses propos sont souvent lardés d’ironie. Par conséquent on n’a point de prise sur ses convictions. Comment aborder une telle oeuvre ? Nous avons décidé de soumettre les écrits de Houellebecq à une approche intertextuelle. En confrontant Houellebecq à des auteurs et penseurs reconnus tels Huysmans, Constant, Freud, Fuentes et Loti nous espérons pouvoir élucider les traits particuliers de son écriture et de sa pensée. Une telle approche intertextuelle nous permettra également de porter un jugement sur les qualités intrinsèques de son oeuvre.
Le concept d’intertextualité, issu des recherches de Bakhtine sur le roman, n’entre dans le vocabulaire critique qu’à partir des années 70, avec Julia Kristeva. Nous ne prenons pas l’intertextualité au sens strict. A part les commentaires sommaires de Bruno sur Kafka, Proust et Baudelaire dans Les particules élémentaires et les pastiches des poèmes de Guillevic dans Lanzarote, les références littéraires sont peu nombreuses dans les romans de Houellebecq : ses héros lisent de préférence des best sellers américains. La tradition littéraire ne semble être pour Houellebecq rien d’autre qu’un divertissement : Prévert est un imbécile, Sollers un vieux coureur qui ne réussit à tringler que de vieilles putes appartenant aux milieux culturels et Proust un déséquilibré tout imbu de vieilles choses. Aux yeux de Houellebecq, la célébrité culturelle n’est aujourd’hui qu’un médiocre ersatz à la vraie gloire, la gloire médiatique. Mais, comme nous allons le constater, Houellebecq se moque non seulement des grands classiques de la littérature mais aussi de genres artistiques reconnus. Il veut bouleverser l’art traditionnel :

Je n’ai jamais réussi à accepter les cantates de Jean-Sébastien Bach,
La répartition y est trop parfaite entre le silence et le bruit
J’ai besoin de hurlements, d’un magma corrosif, d’une atmosphère d’attaque
Qui puisse écarteler le silence et la nuit. ( Poésies , 31)
Houellebecq désire innover le genre romanesque, inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne, conçue pour peindre l’indifférence et le néant qui seraient symptomatiques de l’âme contemporaine. A cet effet, Houellebecq s’est inspiré surtout des genres de la paralittérature tels le récit de voyage, le roman utopique et la science-fiction. Il offre, en effet, un mélange nouveau. Par ailleurs, comme beaucoup de ses collègues actuels, il doit beaucoup à la pornographie. Catherine Millet, Frédéric Beigbeder, Virginie Despentes, parmi d’autres, dénoncent, comme lui, une certaine conception mécanique de la sexualité en nous confrontant avec des scènes sexuelles hautement standardisées qui illustrent à quel point la frontière entre érotisme et pornographie peut devenir floue en littérature. Nous y reviendrons dans notre conclusion. Houellebecq cherche à intégrer les différents modes de discours. A titre d’exemple, nous signalons que son premier texte portait sur H.P. Lovecraft et que son œuvre ultérieure est presque partout imprégnée des idées de cet auteur américain de science-fiction. Chez Houellebecq, comme chez Lovecraft, une haine absolue de la vie, aggravée d’un dégoût particulier pour le monde moderne préexiste à toute littérature :

Le monde est une souffrance déployée. À son origine, il y a un nœud de souffrance. Toute existence est une expansion, et un écrasement. Toutes les choses souffrent, jusqu’à ce qu’elles soient. Le néant vibre de douleur, jusqu’à parvenir à l’être : dans un abject paroxysme. [...] Aller jusqu’au fond du gouffre de l’absence d’amour. Cultiver la haine de soi. Haine de soi, mépris des autres. Haine des autres, mépris de soi. Tout mélanger. Faire la synthèse. Dans le tumulte de la vie, être toujours perdant. L’univers comme une discothèque. Accumuler des frustrations en grand nombre. Apprendre à devenir poète, c’est désapprendre à vivre. [...] Développez en vous un profond ressentiment à l’égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à toute création artistique véritable. ( Rester vivant, 10-11)
La science-fiction fonctionne chez Houellebecq, comme chez Lovecraft, comme échappatoire à la réalité quotidienne. Elle est avant tout une critique du présent. Houellebecq utilise des thèmes, motifs et situations de science-fiction. Les particules élémentaires , par exemple, fourmille d’explications scientifiques concernant la manipulation génétique. Surtout à la fin du roman, l’auteur bascule du côté du discours, voire de l’article scientifique. Houellebecq y stipule que pour lutter contre la tendance irréversible au déclin, il n’est qu’un seul recours : la science. Dans Rester vivant , il explique à ce propos :

L’Occident, pour moi, est une entité qui disparaît, mais sa disparition est plutôt une bonne chose. Son rôle historique est fini. Cela ne veut pas dire que je sache ce qui va en résulter. Je décris une phase du déclin, mais sans percevoir ce déclin comme tragique. C’est juste tragique pour les individus, pas pour l’histoire de l’humanité. Parallèlement à ce déclin, l’influence technique reste vive, car la science est une chose puissante et intelligente, et intéressante en soi. À mon avis, l’Occident ne produit plus rien d’intéressant que sa science depuis bien longtemps. (11-12)
Les particules élémentaires se termine par un fantasme de toute-puissance. Michel appelle la naissance de l’homme nouveau, du nouvel Adam, doué de pouvoirs para-normaux. Comme Lovecraft dans beaucoup de ses romans, Houellebecq insiste sur la nature essentiellement périphérique de l’être humain. Houellebecq s’inscrit ainsi dans la lignée des auteurs de hard science qui essaient de développer des fictions crédibles à partir des données scientifiques du moment. Nous reviendrons amplement sur cet emprunt à la science-fiction au chapitre 2. On a reproché à Houellebecq de placer comme horizon l’ anéantissement factuel de l’humanité. Houellebecq se plaît à relativiser l’humanité, à lui donner le statut d’une possibilité parmi d’autres, sans pour autant croire nécessairement que ce qu’il décrit va advenir. Tout au plus on saisit chez lui une envie de retourner à un monde moins matérialiste dominé par le matriarcat :

Pour la vingtième fois en quinze jours, j’ai tenté d’être terrorisé par les perspectives offertes par le clonage humain. Il faut dire que ça part mal, avec la photo de cette brave brebis écossaise (qui en plus, on a pu le constater au journal de TF1, bêle avec une stupéfiante normalité). Si le but recherché était de nous faire peur, il aurait été plus simple de cloner des araignées. J’essaie d’imaginer une vingtaine d’individus disséminés à la surface de la planète, porteurs du même code génétique que le mien. Je suis troublé, c’est vrai (d’ailleurs même Bill Clinton est troublé, c’est dire) ; mais terrorisé, non, pas exactement. Est-ce que j’en serais venu à ricaner de mon code génétique? Pas ça non plus. Décidément, troublé est le mot. Quelques articles plus loin, je me rends compte que le problème n’est pas là. Contrairement à ce qu’on répète bêtement, il est faux de prétendre que ‘les deux sexes pourront se reproduire séparément’. Pour l’instant la femme reste, comme le souligne avec pertinence Le Figaro , ‘incontournable’. L’homme par contre, c’est vrai, ne sert à peu près plus à rien. ( Rester vivant, 90)
Houellebecq doit donc beaucoup à la science-fiction et, plus particulièrement, à Lovecraft, mais pour nous, l’intertextualité, condition de tout texte, ne se réduit pas uniquement à un problème de sources et d’influences. Nous ignorons si Houellebecq a lu les auteurs avec lesquels nous avons l’intention de le confronter et il n’est donc pas question d’influence directe. Nous rangeons sous l’étiquette ‘intertextualité’ tous les rapports possibles entre deux ou plusieurs textes. Avec Barthes nous envisageons la littérature comme un réseau à mille entrées. Dans S /Z Barthes affirme que l’intertextualité peut modifier notre appréhension des textes littéraires. Elle engage à repenser notre mode de compréhension des textes littéraires, à envisager la littérature comme un espace ou un réseau, une bibliothèque si l’on veut, où chaque texte transforme les autres qui le modifient en retour. Le texte est pluriel et par conséquent il faut que la lecture soit elle aussi plurielle :

Interpréter un texte, ce n’est pas lui donner un sens (plus ou moins fondé, plus ou moins libre), c’est au contraire apprécier de quel pluriel il est fait. Posons d’abord l’image d’un pluriel triomphant, que ne vient appauvrir aucune contrainte de représentation. Dans ce texte idéal, les réseaux sont multiples et jouent entre eux, sans qu’aucun puisse coiffer les autres ; ce texte est une galaxie de signifiants, non une structure de signifiés ; il n’a pas de commencement ; il est réversible ; on y accède par plusieurs entrées dont aucune ne peut être à coup sûr déclarée principale [...] de ce texte absolument pluriel, les systèmes de sens peuvent s’emparer, mais leur nombre n’est jamais clos, ayant pour mesure l’infini du langage. 1
Selon Barthes, il existe donc un plaisir de l’intertexte fondé sur la liberté d’établir des parcours dans une littérature résolument posée comme un texte infini. 2 Dans Le plaisir du texte , il explique qu’ A la recherche du temps perdu de Marcel Proust constitue pour lui l’œuvre matrice qui régit toutes ses lectures :

Lisant un texte rapporté par Stendhal (mais qui n’est pas de lui), j’y retrouve Proust par un détail minuscule. L’évêque de Lescars désigne la nièce de son grand vicaire par une série d’apostrophes précieuses ( ma petite nièce, ma petite amie, ma jolie brune, ah petite friande! ) qui ressuscitent en moi les adresses des deux courrières du Grand Hôtel de Balbec, Marie Geneste et Céleste Albaret, au narrateur (Oh! petit diable aux cheveux de geai, ô profonde malice! Ah jeunesse! Ah jolie peau!). Ailleurs, mais de la même façon, dans Flaubert, ce sont les pommiers normands en fleurs que je lis à partir de Proust. Je savoure !e règne des formules, le renversement des origines, la désinvolture qui fait venir le texte antérieur du texte ultérieur. Je comprends que l’œuvre de Proust est, du moins pour moi, l’œuvre de référence, la mathésis générale, le mandala de toute la cosmogonie littéraire - comme l’étaient les Lettres de Mme de Sévigné pour la grand-mère du narrateur, les romans de chevalerie pour don Quichotte, etc. ; cela ne veut pas du tout dire que je sois un “spécialiste” de Proust : Proust, c’est ce qui me vient, ce n’est pas ce que j’appelle ; ce n’est pas une “autorité” ; simplement un souvenir circulaire. Et c’est bien cela l’inter-texte : l’impossibilité de vivre hors du texte infini - que ce texte soit Proust, ou le journal quotidien, ou l’écran télévisuel : le livre fait le sens, le sens fait la vie. (58-59)
Avec Barthes, nous considérons la littérature mondiale comme une vaste bibliothèque où chaque lecteur a le droit d’établir ses propres connexions selon l’œuvre de référence qu’il s’est choisie. Pour nous, dans cette étude, le mandala de l’univers littéraire, c’est l’œuvre de Houellebecq. Certains diront que c’est donner trop d’honneur à l’auteur des Particules élémentaires , mais nous leur signalons qu’une lecture intertextuelle de son œuvre montre à quel point celle-ci se prête à des interprétations multiples élucidant chacune un aspect fondamental. Ses textes s’avèrent diversement interprétables et cette multi-interprétabilité est en soi une qualité à ne pas négliger. Nous avons opté pour des textes qui se rapprochent de l’œuvre de Houellebecq au niveau de la thématique. Huysmans, de même que Houellebecq et Beigbeder, exprime le sentiment de vivre les ultimes moments d’une civilisation à son déclin ; l’homo economicus de Houellebecq est une pâle caricature de l’homme libre de Constant ; comme Freud, Houellebecq nous montre la nature traumatique de la sexualité humaine ; Fuentes est également fasciné par le paysage aride et sauvage de Lanzarote ; et Loti est tout comme Houellebecq un pseudo-exote qui est tenté par l’Orient. Mais, à part des connexions au niveau du contenu, les analyses intertextuelles que nous proposons ouvrent également sur des réflexions portant sur la conception houellebecquienne du fait littéraire en soi, sur le mélange des genres et sur le statut du pastiche de textes non-littéraires par exemple.
C’est au cours des années 1880-1900 que naît le mythe de la fin de siècle. Des auteurs comme Huysmans, Rachilde et Lorain fantasment la fin du XIXe siècle comme la fin d’un monde. La décrépitude et la décadence de la France contemporaine sont au coeur de leurs récits pleins de visions apocalyptiques. Cent ans plus tard, Houellebecq et son ami Frédéric Beigbeder dénoncent également l’épuisement physique et moral de la société dans laquelle ils vivent. Le monde actuel serait sur le point de sombrer :

Il est vrai que ce monde où nous respirons mal N’inspire plus en nous qu’un dégoût manifeste, Une envie de s’enfuir sans demander son reste, Et nous ne lisons plus les titres de journal. (Houellebecq, Poésies , 177)
J’aurai vécu ici, en cette fin de siècle, Et mon parcours n’a pas toujours été pénible (Le soleil sur la peau et les brûlures de l’être) ; Je veux me reposer dans les herbes impassibles.
Comme elles je suis vieux et très contemporain, Le printemps me remplit d’insectes et d’illusions J’aurai vécu comme elles, torturé et serein, Les dernières années d’une civilisation. ( Poésies , 153)
Dans un premier chapitre, il nous semble légitime de comparer ces deux fins de siècle. En effet, Houellebecq et Beigbeder sont fascinés par les mêmes thèmes que leurs confrères de la fin du XIXe siècle : le refus du contemporain, la corruption progressive du monde, la névrose, la séduction de l’horreur, la perversion sexuelle et l’attrait de la souillure et de l’abjection. Huysmans avait-il raison lorsqu’ il affirma dans son roman Là-bas que « les queues de siècle se ressemblent. Toutes vacillent et sont troubles ? »
Benjamin Constant fut l’un des chefs les plus écoutés du Parti Libéral en France. Dans ses écrits politiques, il avance ses principes de liberté et de respect de l’individu. Constant est un partisan convaincu du libéralisme économique et du libre échange. Une économie de marché rendrait l’homme plus libre et plus responsable et contribuerait donc à son bonheur. Constant propose une organisation de la société alternative et croit de toutes ses forces à La perfectibilité de l’homme. Il admet le développement ascensionnel de l’humanité et témoigne d’un optimisme utopique. Une société meilleure adviendra. Or, la société actuelle appelle de nouvelles réflexions. Houellebecq dénonce l’illusion d’une société libérale et égalitaire :

Plus généralement, je crois peu vraisemblable qu’une civilisation puisse subsister longtemps sans religion quelconque (en précisant bien qu’une religion peut être athée, comme l’est par exemple le bouddhisme). La conciliation raisonnée des égoïsmes, erreur du siècle des Lumières à laquelle les libéraux continuent à se référer dans leur incurable niaiserie (à moins que ce ne soit un cynisme, qui d’ailleurs reviendrait au même) me paraît une base d’une dérisoire fragilité. (Interventions, 119)
Pour Houellebecq, libéralisme est synonyme de violence, d’inégalité et de débauche. Le capitalisme libéral a transformé la société en un champ de bataille où s’affronte, au détriment de l’intérêt public, la multiplicité des intérêts privés. L’égoïsme grossier est devenu la vraie passion du siècle : « Actuellement, nous nous déplaçons dans un système à deux dimensions : l’attractivité érotique et l’argent. Le reste, le bonheur et le malheur des gens en découle » (Interventions, 42). Houellebecq raille également la conception constantienne du perfectionnement de l’individu et de l’espèce et cherche à démystifier toute forme d’utopie. Il donne à l’utopie une fonction négative, développée avant lui par Huxley et Orwell. Son divertissement est d’exterminer la race des utopistes par le ridicule. Il est le prince des contre-utopistes.
Les romans de Houellebecq montrent combien les théories de Sigmund Freud sont passées dans le domaine public. L’analyse psychanalytique y trouve une moisson abondante. Dans un troisième chapitre nous insisterons sur le fait que le complexe inconscient, le noyau conflictuel qui s’exprime dans les deux premiers romans de Houellebecq est la menace de castration. Extension du domaine de la lutte, par exemple, est un texte halluciné par le sexe et le sang. Le narrateur souffre de troubles somatiques caractéristiques de l’affect d’angoisse tel que Freud le décrivit entre autres dans Inhibition, symptôme et angoisse . Confronté à la femme, il vomit et sa frustration sexuelle apparaît également dans sa volonté de se couper le sexe. Michel des Particules élémentaires , quant à lui, rêve d’organes sexuels tranchés et son demi-frère Bruno se voit en cochon gras sur le chemin de l’abattoir. Dans bon nombre de poèmes de Houellebecq, on rencontre également une préoccupation avec la mutilation corporelle qui, souvent, n’est pas sans connotations sexuelles :

J’ai peur que quelqu’un vienne avec un peigne de métal et commence à le passer dans ce buisson. L’ensemble craquerait et s’arracherait de l’intérieur de ma bouche dans un jaillissement mou ; les racines de mes dents viendraient avec, tout s’arracherait et pendrait de ma bouche comme une masse de chair filamenteuse et saignante. ( Poésies , 19)
Pourquoi la solitude? Pourquoi l’écrasement? Pourquoi dans la poitrine le reptile de l’angoisse? Au milieu de la nuit, la langue entre les dents, Je sens dans mes organes les bactéries qui croissent. Semblables et différents, nos corps sont envahis par des germes. Différents et semblables, ces germes contiennent le pourissement, impliquent le désespoir. Ils constituent, cepen dant, l’essence de la réalité. ( Poésies , 30)
Le complexe de castration explique également pourquoi la femme dans le premier roman de Houellebecq est objet d’aversion ; le narrateur insiste à plusieurs reprises sur son infériorité organique : la femme est châtrée. Idée que Houellebecq avance aussi dans certains de ses poèmes :

De jeunes bourgeoises circulent entre les rayonnages du Monoprix, élégantes et sexuelles comme des oies. Il y a probablement des hommes, aussi ; je m’en fiche pas mal. On a beau ne plus imaginer de mots possibles entre soi et le reste de l’humanité, le vagin reste une ouverture. ( Poésies , 17)
Cette insistance sur le complexe de castration dénonce également la puissance initiale des pulsions sado-masochistes chez les protagonistes de Houellebecq. L’impact artistique de l’œuvre de Houellebecq doit donc beaucoup à la figuration de la psychopathologie et on peut découvrir dans la fantasmagorie de l’agression et de la sexualité les racines de sa création. Il pratique ce qu’on pourrait appeler l’écriture en sperme :

Je referme mon stylo : Suis-je content de ma phrase? Mon stylo n’est pas beau, Je veux faire table rase.
Je me jette un regard dans la posture “artiste” Et je trouve le spectacle à peu près répugnant. J’ai beau être un artiste, je suis quand même très triste, Entouré de salauds qui me montrent les dents. Stylo, salaud!
C’est mon stylo, éjaculant Des semi-vérités poussives Qui est responsable, maintenant : “Je cherche un monde où les gens vivent”. Écrire, Communiquer avec les hommes, Ils sont si loin. Jouir (Généralement, avec sa main). Un peu d’amour, odeur de pomme, Partir (Très loin, si loin. Trop loin.). ( Poésies , 269-270)
L’île de Lanzarote, à l’apparence déterminée par des éruptions volcaniques et l’érosion, a inspiré bon nombre d’artistes. Los años con Laura Diaz (1999) de Carlos Fuentes et Lanzarote. de Houellebecq ont cette île pour décor. Dans un quatrième chapitre, nous essayerons d’expliquer les différences et les analogies dans l’approche de cette île des Canaries par ces deux auteurs. Ainsi ils établissent tous les deux un rapport entre le paysage désert et aride de l’île et la détresse, le chagrin et la stérilité qui accablent leurs personnages. Mais il y a aussi des différences. L’approche de Fuentes est hautement traditionnelle. Son roman s’inscrit dans la tradition de la ‘robinsonade’. Chez Fuentes, ce lieu désert est celui du chantier utopique. Dans son récit, il emploie la symbolique prophétique de la Rédemption et du Jugement dernier. Le roman de Houellebecq, par contre, constitue plutôt une satire du thème initiatique de la renaissance. Il nous offre une version dégradée et dégénérée du rêve de la cité idéale. Le monde ne se prête plus au rêve de l’île à découvrir. Pour le narrateur son séjour à Lanzarote n’est pas une expérience purificatoire. Il y vit une aventure triviale avec deux lesbiennes ‘non exclusives’, modulée d’ennui.
L’exotisme de Pierre Loti, de même que celui de Houellebecq, est avant tout lié à ce thème fondamental de la littérature mondiale, le voyage. Loti est un voyageur spécialisé dans l’Orient. Au cours de sa vie, il séjourne, entre autres, à Istanbul, au Japon et en Chine. Il est considéré comme un des auteurs-clés de l’orientalisme en littérature. Houellebecq, quant à lui, fuit également une Europe corrompue et se rend à Lanzarote et part pour la Thaïlande. Dans un cinquième chapitre nous étudierons la nature particulière de l’exotisme de ces deux auteurs qui sont tous les deux tentés par l’Orient. Quelle est leur conception de l’Orient? En suivant l’itinéraire de chaque auteur, le lecteur s’aperçoit que leurs observations présentent des ressemblances primordiales : ils ne croient pas à la mission civilisatrice de l’Europe, ils aspirent vers un certain idéal d’amour exotique et, les deux, mais Houellebecq plus que Loti, se caractérisent par une mauvaise attitude exotique. A l’étranger, les protagonistes de Houellebecq se comportent comme des touristes vulgaires. Ils optent pour la formule du voyage organisé et refusent d’explorer vraiment les moeurs et coutumes du pays visité. Dans son poème ‘Séjour-club 2’, Houellebecq spécifie déjà que cette façon de voyager n’ouvre que sur l’ennui et la haine raciale :

Le soleil tournait sur les eaux Entre les bords de la piscine. Lundi matin, désirs nouveaux ; Dans l’air flotte une odeur d’urine.
Tout à côté du club d’enfants, Une peluche décapitée Un vieux Tunésien dépité Qui blasphème en montrant les dents.
J’étais inscrit pour deux semaines Dans un parcours relationnel, Les nuits étaient un long tunnel Dont je sortais couvert de haine.
Lundi matin, la vie s’installe ; Les cendriers indifférents Délimitent mes déplacements Au milieu des zones conviviales. ( Poésies , 195)
La lecture de l’œuvre de Houellebecq entretient le malaise et la perplexité. Ses romans se déroulent en effet dans une atmosphère de cauchemar. Mais Houellebecq peut aussi donner lieu à une lecture comique quoique ni le rire ni le sourire soient jamais sûrs. L’humour de Houellebecq est un humour noir qui n’est pas sans rappeler celui des surréalistes : « Tout doit passer par le filtre déformant de l’humour, humour qui finit, bien entendu, par tourner à vide et par se muer en mutité tragique », affirme l’auteur lui-même dans Interventions (73). Dans notre conclusion nous nous demanderons pourquoi les romans de ce chantre du nihilisme sont un divertissement pour le public car, malgré les mutliples réactions de refus suscitées par ses textes, Houellebecq est quand même un des principaux auteurs français du moment et cela notamment parce que ses romans sont pleins de plaisanteries qui déclenchent l’hilarité générale. C’est un auteur très important qui a beaucoup marqué et coloré le climat littéraire en France et ailleurs et qui, par ses fantasmes burlesques et son ironie inégalée, nous procure l’occasion de défouler de manière humoristique nos angoisses et nos frustrations. Le plaisir du texte houellebecquien est au fond un cathartique.
Chapitre 1
L’esprit fin de siècle
Le mythe de la fin de siècle est né au cours des années 1880-1900. Ces deux dernières décennies du dix-neuvième siècle, sont vécues par bon nombre de gens comme l’approche d’une fin définitive et malheureuse. On a l’impression de n’avoir plus de perspectives d’avenir et de marcher vers une fin inéluctable. C’est surtout vers la fin d’un siècle, en effet, que prédomine l’impression d’un monde en train de se défaire. Le terme ‘fin de siècle’, qui connut un succès foudroyant à l’époque, répond donc à un sentiment de vague angoisse devant une ère qui s’achève. Un tel état d’esprit fut alimenté, entre autres, par les œuvres de Wagner et imprégné du pessimisme du philosophe Schopenhauer, dont la doctrine trouvait de plus en plus de résonances. A tout cela, il faut ajouter, en ce qui concerne la France du moins, la démoralisation qui suivit la défaite de 1870. Après une période de conquêtes, le pays entre dans une ère de décadence. Le roman Les Hors Nature de Rachilde, publié en 1897, illustre très bien combien la guerre franco-allemande a bouleversé les esprits. 3 Une sorte d’abattement moral semble prendre possession des Français ; on se laisse aller au découragement. Or, comme le signale G. Ducrey dans son excellente analyse des romans fin de siècle 4 , une tonalité de fatigue, de crise, de civilisation vieillissante domine également la littérature d’alors. Aussi celle-ci apparaît-elle comme la lente agonie du monde ancien et l’approche d’une fin inéluctable, que les artistes sont nombreux à décrire comme un prélude d’apocalypse. L’esprit fin de siècle dominait d’ailleurs aussi les travaux de certains médecins et psychologues. Déjà en 1857, le docteur Bénédict Morel publie Le Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de la race humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives et les travaux du célèbre Charcot eurent un grand retentissement. On établit le rapport entre l’esprit du siècle et les maladies mentales ; la perte de perspectives d’avenir et le sentiment de déclin inévitable causent une dégénérescence mentale. Beaucoup d’auteurs de l’époque doivent, en effet, être considérés comme des représentants du décadentisme.
Plus de cent ans plus tard, en 1996, Houellebecq écrit son receuil poétique, Le sens du combat , qui contient un poème, Fin de soirée , dans lequel l’auteur fantasme également la fin du XXe siècle comme la fin d’un monde. Il y exprime, symétriquement au pourrissement corporel, le sentiment de vivre les ultimes moments d’une civilisation à son déclin :

[...] Le lobe de mon oreille droite est gonflé de pus et de sang. Assis devant un écureuil en plastique rouge symbolisant l’action humanitaire en faveur des aveugles, je pense au pourissement prochain de mon corps. Encore une souffrance que je connais mal et qui me reste à découvrir, pratiquement dans son intégralité. Je pense également et symétriquement, quoique de manière plus imprécise, au pourrissement et au déclin de l’Europe. [...] ( Poésies, 20)
Et Beigbeder, lui aussi, nous annonce que le monde actuel est sur le point de sombrer. Dans 99 francs , il note : « Bientôt les pays seront remplacés par des entreprises. On ne sera plus citoyen d’une nation mais on habitera des marques : on vivra en Microsoftie ou à Macdonaldland ; on sera Calvin Kleinien ou Pradais » (266). De nos jours, on assisterait donc également au déclin d’une civilisation.
Dans son roman Là-Bas, Huysmans déclarait que « les queues de siècle se ressemblent. Toutes vacillent et sont troubles. Alors que le matérialisme sévit, la magie se lève. Ce phénomène réapparaît, tous les cent ans » 5 . Huysmans avait-il raison? Une analyse contrastive de l’œuvre de quelques auteurs de la fin du XIXe siècle, dont Huysmans, et de l’œuvre d’auteurs actuels tels que Houellebecq et Beigbeder, semble le confirmer. Il en ressort des thèmes communs, comme la décadence sociologique, la névrose, le culte du morbide et la perversion sexuelle. Mais, il y a bien sûr aussi des différences. Les romans de Houellebecq et Beigbeder ne constitueraient-ils pas plutôt des parodies de cet esprit fin de siècle qui domina la littérature de la fin du XIXe siècle ?
Houellebecq et Beigbeder ne sont d’ailleurs pas les seuls auteurs modernes à publier des livres nauséabonds remplis de colère et de visions apocalyptiques. Pascal Bruckner dans son essai L’Euphorie perpétuelle (2000) est lui aussi d’avis que notre époque raconte une étrange fable : celle d’une société vouée à l’hédonisme, dans laquelle tout devient irritation et supplice. Nous étudierons de plus près son analyse au chapitre suivant qui sera consacré à la critique du libéralisme dans l’œuvre de Houellebecq. De même Virginie Despentes, qui a fréquenté les clubs échangistes avec son ami Houellebecq, peint la décadence de notre société actuelle. On dirait en effet que le thème de la disparition d’une civilisation règne de nouveau sur les lettres.

La haine de l’âge actuel
A la fin du XIXe siècle règne donc un sentiment de décadence. On sent l’abattement physique et moral de la société moderne, alors que, sur le plan des réalités concrètes, le dix-neuvième siècle a été un siècle de progrès scientifique et industriel. Au cours des années apparaissent des inventions qui ouvrent la porte sur l’avenir, telles le téléphone, le télégraphe, l’électricité, la machine à écrire et les transports publics de masse. Or, les fins de siècle affectent une vive hostilité à cette croyance en un progrès illimité grâce aux développements scientifiques et industriels. Les auteurs décadents veulent prendre le siècle à rebours. Leurs personnages abhorrent ce monde moderne avec tous ses prétendus acquis. Des Esseintes, le héros d’ A rebours de Huysmans, par exemple, cherche à fuir le monde contemporain qu’il déteste : « Enfin, depuis son départ de Paris, il s’éloignait de plus en plus de la réalité et surtout du monde contemporain qu’il tenait en une croissante horreur [...] ». 6 A Fontenay-aux-Roses, Des Esseintes se construit un refuge de raffiné et de décadent. Et il n’est pas le seul fin de siècle à choisir la vie érémitique. Monsieur de Bougrelon, du roman éponyme de Jean Lorrain, dernier représentant d’une race illustre, vit en exil à Amsterdam. Paul de Fertzen des Hors Nature de Rachilde appartient également à la catégorie des esthètes qui vivent dans une retraite solitaire. Le fragment suivant d’ A rebours illustre fort bien cette haine et ce dégoût du monde contemporain que ressentent les protagonistes de la littérature fin de siècle :

C’était, en peinture un déluge de niaiseries molles, en littérature, une intempérance de style plat et d’idées lâches, car il lui fallait de l’honnêteté au tripoteur d’affaires, de la vertu au flibustier qui pourchassait une dot pour son fils et refusait de payer celle de sa fille ; de l’amour chaste au voltairien qui accusait le clergé de viols et s’en allait renifler hypocritement, bêtement, sans dépravation réelle d’art, dans des chambres troubles l’eau grasse des cuvettes et le poivre tiède des jupes sales ! C’était le grand bagne de l’Amérique transporté sur notre continent, c’était enfin, l’immense, la profonde, l’incommensurable goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu’un abject soleil, devant le tabernacle impie des banques ! Eh ! Croule donc, société ! Meurs donc, vieux monde ! s’écria des Esseintes indigné du spectacle qu’il évoquait. (346-347)
Des Esseintes nous décrit ici une société veule et cynique uniquement préoccupée par l’argent, le sexe et le pouvoir. Plus de cent ans avant Houellebecq et Beigbeder, il fulmine contre un monde qui s’américanise. Comme le constate Ducrey, le jeune dilettante, désenchanté et dégoûté de la société, devient le personnage préféré de maint roman fin de siècle. La plupart des fins de siècle se rebellent en effet contre les républicains au pouvoir ; leur pessimisme constitue une critique directe du régime. Ils désirent vivre en marge d’une société qu’ils détestent au plus haut point.
Dans les romans fin de siècle figurent des protagonistes solitaires souffrant d’une capacité d’analyse qui les condamne à une lucidité mortifère. La faculté d’analyse est une des principales causes de la décadence. Le décadent analyse et s’auto-analyse sans cesse. Il n’a plus d’espoir et se repaît de son propre avilissement. Des Esseintes n’arrête pas de réfléchir sur sa vie, sur le monde et sur l’art. Il se dit par exemple : « Est-ce qu’il connaissait un homme dont l’existence essayerait, telle que la sienne, de se reléguer dans la contemplation, de se détenir dans le rêve ? » (340). Or, comme pour tous les fins de siècle la réflexion continue et solitaire est une occupation pénible pour Des Esseintes : « Il faudrait pouvoir s’empêcher de discuter avec soi-même, se dit-il douloureusement » (344). Le duc de Fréneuse, protagoniste du roman Monsieur de Phocas de Lorrain, s’analyse lui aussi avec une lucidité impitoyable. Tout comme Des Esseintes, il a l’impression de se placer en dehors de la vie : « Rêver ! Certes, il faudrait mieux vivre et je ne fais que rêver » (82). La fuite hors du réel, dans le rêve et la contemplation n’est pas ressentie comme étant bénéfique, loin s’en faut. Elle doit être interprétée plutôt comme un signe de détresse.
L’épuisement physique et moral de la société dans laquelle ils vivent est en effet une idée partagée par tous ceux que l’on nomme ‘fin de siècle’. «Tout n’est que syphilis », s’écrie Des Esseintes. Aussi de nombreux écrivains professent-ils le détachement esthétique, la retraite solitaire comme solution à ce profond dégoût de l’âge actuel. L’évasion n’est d’ailleurs pas seulement mentale, elle est aussi physique. Monsieur de Phocas fuit le monde contemporain et part en Egypte : « Quelles fables n’avait-on pas chuchotées sur ce jeune homme cinq fois millionnaire, qui, de grand race et des mieux apparentés, n’allait pas dans le monde, vivait sans amis, n’affichait pas de maîtresse et qui quittait régulièrement Paris fin novembre pour aller passer ses hivers en Orient » (51). Mais cette vie d’ermite tourne le plus souvent à l’échec. Des Esseintes sombre de plus en plus dans la démence et Les Hors Nature de Rachilde se termine par un incendie dévastant la retraite artificielle et raffinée que Paul-Éric de Fertzen s’était construite. Aucune échappatoire possible donc au malheur de la condition humaine. Le repli sur soi-même n’est, en fin de compte, qu’un indice de l’impuissance du décadent face à la réalité.
Tous les romans fin de siècle se caractérisent, comme il a déjà été signalé, par une certaine anti-modernité. On n’aime pas le monde moderne. Ce refus du contemporain se dégage également des romans de Houellebecq et de Beigbeder. On retrouve chez eux cette idée d’une civilisation parvenue à son déclin par épuisement. Ainsi le narrateur d’ Extension du domaine de la lutte de Houellebecq, cet informaticien désabusé, refuse-t-il une société qu’il vomit : « Je n’aime pas ce monde. Décidément, je ne l’aime pas. La société dans laquelle je vis me dégoûte ; la publicité m’écœure ; l’informatique me fait vomir » (82). Et Octave, ce publicitaire publiphobe, protagoniste de 99 francs de Beigbeder, ne cesse, lui aussi, d’insister sur la décrépitude de notre civilisation actuelle :

Les hommes politiques ne contrôlent plus rien ; c’est l’économie qui gouverne. Le marketing est une perversion de la démocratie [...]. C’est ainsi qu’on tue l’innovation, l’originalité, la création, la rébellion. Tout le reste en découle. Nos existences clonées... Notre hébétude somnambule... L’isolement des êtres...La laideur universelle anesthésiée... Non, ce n’est pas une petite réunion. C’est la fin du monde en marche. On ne peut pas à la fois obéir au monde et le transformer. Un jour, on étudiera à l’école comment la démocratie s’est auto-détruite. (40)
Par ailleurs, les protagonistes de Houellebecq et de Beigbeder sont, eux aussi, dotés d’un grand pouvoir d’analyse. Le narrateur d ’Extension du domaine de la lutte ne veut plus participer à la vie. Il se présente même comme le spectateur impuissant de sa propre vie : « Mais il y a déjà longtemps que le sens de mes actes a cessé de m’apparaître clairement : disons, il ne m’apparaît plus très souvent. Le reste du temps, je suis plus ou moins en position d’observateur » (152-153). Une vie entière à lire aurait comblé ses voeux. Quant à Michel des Particules élémentaires , il a décidé d’arrêter son travail parce qu’il veut avoir le temps pour réfléchir. Il se met à l’écart du monde. Il passe des journées entières seul dans son studio. Ses seules sorties le mènent au Monoprix de son quartier. Le narrateur parle par rapport à lui de « la traditionnelle lucidité de dépressifs » (226). Et Michel de Plateforme , passe ses journées à faire des parties de solitaire sur ordinateur. Chez Beigbeder aussi, nous rencontrons des personnages qui souffrent de leur capacité d’analyse. Dans Vacances dans le coma , Marc Marronnier assiste à un moment donné à l’inauguration d’une nouvelle discothèque parisienne. Il est très conscient de la profonde absurdité de son existence. En s’observant, Marc se place en dehors de la vie et se sent proche de la mort :

Chacun se débat comme il peut. [...] Dans la mesure où l’on ne peut ni boire ni parler sur cette piste, la contemplation de ses souliers semble à Marc une occupation éthiquement supportable. [...] N’allez pas croire que l’absurdité de la situation puisse lui échapper. Au contraire, jamais il n’a été plus conscient de sa condition de jeune idiot des beaux quartiers, qu’en se secouant sur ce sol de marbre blanc, s’imaginant rebelle alors qu’il n’est que privilégié, seul au beau milieu d’une troupe de blasés enthousiastes, sans aucune excuse valable, tandis que des millions de gens couchent dehors par moins de 15 degrés sur des morceaux de carton déchirés. Il sait tout cela, et c’est aussi pourquoi il baisse les yeux. [...] Par moments, Marc se regarde vivre, à la façon de ces gens qui, frôlant la mort, sortent de leurs corps et se voient de l’extérieur. Il est alors sans merci, il déteste ce grand con, il ne lui passe rien. Cependant, il finit toujours par réintégrer son enveloppe corporelle, en maugréant. (35-38)
Les héros de Houellebecq et de Beigbeder ont, eux aussi, le sentiment d’être séparé du monde qui les entoure par une sorte de barrière mentale et sentimentale qui devrait les protéger mais qui, au vrai, éveille chez eux des émotions d’une morbidité terrifiante. Ils sombrent dans la dépression, s’auto-détruisent et nourrissent une haine profonde contre leurs contemporains. Comme Des Esseintes et le duc de Fréneuse, leur perspicacité s’avère en fin de compte stérile.
Houellebecq et Beigbeder partagent donc avec leurs confrères du XIXe siècle un profond nihilisme. Leur condamnation de la société contemporaine est au moins aussi radicale. La détresse individuelle de leurs protagonistes et la crise collective placent leurs oeuvres dans la logique d’une fin de siècle. On y trouve cette même critique du progrès, du bourgeois satisfait et de la démocratie. Mais s’y ajoute une virulente critique des prétendus acquis du XXe siècle : la libération sexuelle, le féminisme et l’individualisme. Houellebecq s’en prend notamment au libéralisme sexuel. Il se présente comme un anti-soixante huitard, convaincu que l’Occident dégénère parce que les valeurs traditionnelles se perdent. Cette prise de position anti-libertaire domine son premier roman Extension du domaine de la lutte  : « Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue », constate le narrateur désabusé (100). Selon Houellebecq, c’est depuis la fin des années 50 que la société française s’enfonce dans la décadence sociologique et morale. L’extension graduelle du marché de la séduction, l’éclatement concomitant du couple traditionnel, la destruction des valeurs morales judéo-chrétiennes, l’apologie de la jeunesse et de la liberté individuelle ont eu pour conséquence que dans notre société actuelle l’individu n’est plus séparé du marché. Nous reviendrons à cette critique du libéralisme au chapitre suivant. Mais, cette fois-ci la solution offerte n’est pas la retraite solitaire et élitiste. Bruno et Michel de Plateforme finissent par être internés dans un hôpital psychiatrique et Michel des Particules élémentaires fuit en Irelande où il se suicide. Le narrateur de Lanzarote, de retour à Paris, reprend sa vie morne et désenchantée. Chez Houellebecq, pas de réaction idéaliste contre la platitude réaliste. Les cadres moyens qui hantent ses récits sont tous des médiocres incapables de s’élever au-dessus de la moyenne. L’auteur proclame une réaction néo-conservatrice et plaide pour des aménagements au libéralisme tant économique que sexuel. Le narrateur-clone des Particules élémentaires souhaite un retour aux normes et aux valeurs traditionnelles (femme au foyer, restauration de la famille et de la religion comme pierres angulaires de la société) et fait preuve d’une croyance infinie en l’importance de la science et de la technique pour l’amélioration de l’espèce humaine. Seul l’eugénisme pourrait sauver notre société expirante. Houellebecq est réactionnaire et flirte avec les théories de science-fiction. Nous y reviendrons au chapitre suivant.
Beigbeder, lui aussi, manifeste une volonté de rupture avec le XXe siècle, son immoralisme, son individualisme, son aspect libertaire et antisocial. Tout comme Huysmans, il est anti-moderne. Ce à quoi il s’oppose avant tout, c’est le capitalisme vainqueur, la muflerie des bourgeois. Ainsi Octave dans 99 francs , qui écrit un roman pour se faire virer de l’agence de pub où il travaille, s’écrie :

Idéalement, en démocratie, on devrait avoir envie d’utiliser le formidable pouvoir de la communication pour faire bouger les mentalités au lieu de les écrabouiller. Cela n’arrive jamais car les personnes qui disposent de ce pouvoir préfèrent ne prendre aucun risque. Les annonceurs veulent du prémâché, prétesté, ils ne veulent pas faire fonctionner votre cerveau, ils veulent vous transformer en moutons, je ne plaisante pas, vous verrez qu’un jour ils vous tatoueront un code-barre sur le poignet. (39)
C’est à travers les destins d’Octave et de Marc Marronier, tous deux publicitaires et chroniqueurs mondains à la cime de la société de consommation, que Beigbeder avance ses critiques. Comme Houellebecq, il dénonce, non seulement, les excès du système capitaliste mais aussi l’individualisme excessif qui caractériserait également notre société actuelle : .

La société dans laquelle nous sommes nés repose sur l’égoïsme. Les sociologues nomment cela l’individualisme alors qu’il y a un mot plus simple : nous vivons dans la société de la solitude. Il n’y a plus de familles, plus de villages, plus de Dieu. Nos aînés nous ont délivrés de toutes ces oppressions et à la place ils ont allumé la télévision. Nous sommes abandonnés à nous-mêmes, incapables de nous intéresser à quoi que ce soit d’autre que notre nombril. (L’amour dure... , 155)
Marc Marronnier, principal porte-parole de l’auteur, est nihiliste. Il écrit des romans ayant pour titres «Voyage au Bout de N’importe quoi», «L’Insoutenable Inutilité de l’Être» et «Les Souffrances du jeune Marronnier». Beigbeder s’est inspiré de Houellebecq et, tout comme ce dernier, il décrit la sombre réalité du monde actuel, c’est-à-dire d’un monde où seuls l’argent et l’égoïsme régnent : « Produisons des millions de tonnes de produits entassés et nous serons heureux! Gloire à l’expansion! Surtout ne nous arrêtons pas pour réfléchir! [...] Le capitalisme transforme les gens en yaourts périssables, drogués au Spectacle, c’est-à-dire dressés pour écraser leur prochain », s’exclame Octave ( 99 francs , 25 et 241). Jamais de repos pour l’homo consommatus dans notre société érotico-publicitaire. Nous vivons dans un monde sans fraternité et sans idéal, un monde habité par un grand dénuement moral : « La Fin des Idéologies avait engendré une idéologie de la Fin. C’était le culte de la chute. Tout était bien qui finissait mal.

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