Moi, femme infidèle
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Description

Tous les ingrédients étaient réunis pour faire de moi une bourgeoise coincée : une mère bardée de principes, une éducation castratrice au possible, une certaine aisance matérielle masquant un schisme au sein du couple parental et plus tard, un mari dictateur, y compris au lit. Mais le sort en décida autrement : le cocktail explosa, laissant l’anorexique que je devins au milieu d’un tas de décombres…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 janvier 2012
Nombre de lectures 6
EAN13 9782312006130
Langue Français

Exrait

Moi,
femme infidèle
Véronique Brésil



Moi,
femme infidèle




















LES ÉDITIONS DU NET 70, quai Dion Bouton – 92800 Puteaux
© Les éditions du net, 2012 ISBN : 978-2-312-00613-0
Il faut être infidèle aux autres parfois
pour ne pas l’être à soi-même.


Benoîte Groult
Les vaisseaux du cœur
Chapitre 1
« Tu pues. »
Elle avait démissionné.
La femme de ménage avait pris la porte.
Ma mère n’avait plus qu’à en chercher une autre, une de plus.
« Tu pues. »
Ce n’est pas poli.
Il paraît que ça ne se dit pas.
N’empêche qu’elle sentait vraiment mauvais.
Et une quarantaine d’années plus tard, je ne regrette toujours pas de le lui avoir dit.
Cette fois encore, moi, Sophie, 5 ans, je passais pour une enfant difficile.
Chapitre 2
Vlan !
La gifle vola.
Ma joue rougit.
Une forme blanche s’en détacha.
Une forme composée de cinq bâtonnets.
La main maternelle venait de frapper.
Une main championne du travail qui venait, à cette occasion encore, de renforcer sa renommée.
Ce jour-là, ma mère était entrée dans ma chambre pour me raconter une histoire. Je redoutais plus que tout ses incursions dans mes appartements. Elle n’avait pas encore franchi le seuil que déjà, je voyais sa bouche s’ouvrir et devinais le flot de reproches qui ne manquerait pas de s’en échapper. Cela me contrariait d’autant plus que je me savais l’unique destinataire. Aujourd’hui cependant semblait jour de trêve. Méfions-nous toutefois du feu qui dort…
Elle avait pris place sur mon lit de 90, en position assise, tandis que son intenable progéniture, moi, sautait dans tous les sens et rebondissait aux quatre coins de la pièce. Je crois bien que mes procréateurs m’avaient montée sur ressorts.
Tout à coup, coupure de courant. Zébulon perdit toute forme d’énergie. Ainsi me surnommait mon père lorsqu’il n’en pouvait plus de me sentir gigoter en permanence. Il aurait perçu le moindre de mes mouvements les yeux fermés et les oreilles bouchées.
À peine eu-je le tonus nécessaire pour rejoindre les jupons de ma maman, m’asseoir à ses côtés et écouter dans le calme le plus olympien le dénouement du récit. C’est du moins ce qu’imaginait la lectrice, soulagée de dominer enfin la situation.
Au lieu de cela, je m’adonnais à mon vice le plus cher : la dévisager de la tête aux pieds. Ma mère portait une jupe fuchsia et beige à carreaux ainsi qu’une blouse unie de couleur fuchsia elle aussi. Pas une seule faute de goût dans cet assortiment. Une blouse, sans manche aucune. L’occasion rêvée de voir comment c’était là-dessous. Curieuse et avide, je renversai la tête en arrière, fascinée par l’aisselle droite maternelle.
Je pressentais bien qu’on allait me rappeler à l’ordre sous peu. Chaque seconde valait donc de l’or. J’écarquillai les yeux, transportée et paralysée par la vision d’un univers inconnu et – du moins pouvais-je le supputer –, intouchable. Par chance, l’environnement resta tel quel. Elle demeurait assise, les bras légèrement écartés du buste, poursuivant sa lecture comme si de rien n’était et tournant à intervalles réguliers les pages de l’album qu’elle tenait entre ses mains. Je me risquai à un coup d’œil à peine plus appuyé.
« Sophie arrête. »
Le ton n’autorisait aucune réplique. Visiblement, j’avais dépassé les bornes. Ma mère n’aimait pas être examinée sous toutes ses coutures, surtout dans ce qu’elle considérait comme ses parties les plus intimes. En effet, sous les aisselles poussent des poils. Et les poils, ça sent le caractère sexuel secondaire à trois kilomètres. Les poils, ça annonce le sexe, avec ses folies, ses mystères, ses furies et ses délices. L’indécence même !
Aussi mettait-elle un point d’honneur à éliminer toute apparition de kératine dans les endroits suspects au moyen d’une crème dépilatoire blanche – qui sentait mauvais elle aussi – qu’elle laissait agir localement quelques minutes avant de passer une raclette en plastique et de tout faire disparaître, transformant ainsi son corps de gloire en une enveloppe aseptisée, sans odeur et sans saveur, dépourvue de toute phéromone. Une enveloppe qui n’attirait même plus les mâles…Toutefois, avec le temps – la nature finissant par reprendre ses droits –, de jeunes poils parvenaient tout de même à remplacer leurs ancêtres disparus. Et c’est ce qui me captivait cet après-midi-là. La taille des nouveaux-nés ne dépassait pas deux à trois millimètres de longueur. Ils semblaient fort vigoureux, bien plus épais que des cheveux en tout cas et implantés tout droit dans le même sens. Fascinant.
« Une dernière fois, arrête ! »
Quel mal y a-t-il à regarder ?
Et la gifle avait volé.
La mère aurait pourtant dû savoir que son corps déjà formé préfigurait celui de sa fille quelques années plus tard. Ce que j’observais avec tant d’insistance n’était ni plus ni moins que le miroir de mon propre futur. Et ce que je découvris ce jour-là, ce fut une femme – en l’occurrence ma maman –, fâchée et irritée à propos de sa féminité.
Elle était pourtant très belle ma mère. Élégante et bien proportionnée tel un modèle extrait d’un magazine. Paraissant plus jeune que son âge. Un air candide et naïf se dégageait de son visage. Sa silhouette nue respirait l’harmonie et invitait à la danse. Je l’avais aperçue en tenue d’Ève, une fois, une seule. Je m’en souviendrai à perpétuité.
Été 68. Une maison ancestrale transmise de mère en fille. Un paradis pour la dizaine d’enfants à qui on fichait la paix. Une bénédiction pour les parents qui s’autorisaient enfin à lâcher prise.
La bâtisse présentait très bien, genre petit castel à trois étages surmonté d’une toiture en ardoise et flanqué d’une tour abritant un escalier en colimaçon, le tout érigé au beau milieu d’un parc paysager d’environ un hectare. En revanche, l’intérieur n’offrait guère de confort mais cela, seuls les adultes l’avaient décrété.
Pas d’eau courante. Les habitants devaient se contenter d’un système de récupération d’eau de pluie. Une pompe actionnée avec de l’huile de coude alimentait chaque poste d’eau. Eau froide exclusivement. Sauf la cuisine qui bénéficiait d’un unique chauffe-eau disposé au-dessus de l’évier. Pour la toilette, cela n’avait rien d’une sinécure. Il convenait de monter depuis le rez-de-chaussée des brocs pleins d’eau chaude et de les déverser à chaque étage dans des cuvettes en porcelaine disposées sur les plateaux en marbre des tables de toilette. Bien entendu pas de baignoire. Le rêve !
Et pour couronner le tout, un seul WC, non raccordé au tout-à-l’égout. Une vaste fosse septique creusée sous l’esplanade accueillait depuis des lustres les immondices familiaux. Dans la grande pièce où trônait le siège, on avait entreposé des transats en toile. Par groupes de trois ou quatre, les enfants dépliaient les engins articulés autour du sanitaire et tandis que l’un d’eux se sacrifiait pour occuper la place de choix, ses acolytes se vautraient pendant des heures dans les relax. Le rituel exigeait de passer en revue le maximum d’histoires limite cochonnes et de ricaner à qui mieux mieux.
À intervalles réguliers les parents, pliés en deux et n’en pouvant plus, exigeaient la libération immédiate des lieux. Mais nous, les vauriens, faisions les deux huit et prenions bien soin de fermer la porte à double tour. Pour une fois, nous faisions la loi bien que cette époque bénie ne fût pas encore celle de l’enfant-roi.
Pendant les vacances, nous nous retrouvions donc, toutes générations confondues et dans l’euphorie la plus totale, dans ce lieu magique comme l’avaient fait nos aînés plusieurs dizaines d’années auparavant.
Seule petite ombre au tableau : le coucher.
Certes la maison comportait de nombreuses pièces mais pas assez toutefois pour que chaque famille puisse s’étaler à sa guise. Aussi les chambrées du second étage étaient-elles réservées aux plus grands enfants – la fête quoi – tandis que les juniors dont je faisais partie passaient la nuit en compagnie de leurs parents, au pied de leur lit. Pas top pour les enfants. Pas génial non plus pour les parents.
À cette heure tardive ma sœur et moi reposions, allongées dans les lits de camp dressés à notre intention, juste à côté de la couche conjugale. Par la fenêtre équipée de volets à manivelle encore ouverts, nous devinions, derrière le rideau d’arbres délimitant le parc, les ultimes rayons du soleil qui rougeoyaient l’horizon.
Nous n’avions aucune intention de fermer les yeux d’autant plus qu’à travers le plafond qui tremblait, nous percevions très nettement les mouvements de nos grandes cousines hilares dont le couvre-feu n’avait pas encore été déclaré. Cela nous incita à la débauche du style sauter sur les lits – pourquoi se priver d’une valeur sûre ? – et rire un peu trop fort.
Pendant que nous passions de l’idée à l’acte, ma mère faisait ses ablutions dans le cabinet de toilette qui jouxtait l’immense chambre. La porte fermée à clef s’ouvrit d’un coup, laissant apparaître une beauté fatale. Hypnotisée, je la vis approcher. Je remarquais aussitôt un triangle sombre et insoupçonné jusqu’alors à la naissance de ses cuisses. Plus haut, deux poitrines – c’était mon expression favorite d’autant que je la savais incorrecte – se détachaient de son buste. Les mamelons fermes portaient à leur extrémité une auréole plus foncée, surmontée chacune d’un petit bouton saillant. L’ensemble frisait la perfection.
« Ça suffit maintenant. Au lit ! »
Terminée l’apparition. Et pour toujours.
D’une phrase, d’une simple phrase, ma mère venait de marier nudité et colère, ligotant ainsi ma féminité à venir.
Quel cadeau pour les générations futures.
Merci maman…
Chapitre 3
– Han, han…
– Aaaaaie, aaaaaie !
– Han, han, …, …, han, han…
Il m’avait déflorée quarante-huit heures auparavant.
Une douleur fugace.
Un éclair intense.
Puis plus rien.
C’était fait.
« Nous l’appellerons Jean » avait-il décrété.
Jean, ça a l’air de quoi ? De rien du tout. Pas de consistance. Trop court et trop mou. L’arrivée avant le départ. Fini avant d’avoir commencé. En outre, deux de mes oncles directs, côté maternel, se prénommaient déjà de la sorte et je n’avais aucune intention de me fondre dans la lignée familiale au risque d’étouffer ma créativité. Je n’aspirais qu’à innover, à tracer moi-même ma voie dans une jungle à défricher, me doutant bien que celle-ci serait semée d’embûches car non conforme à mon éducation et qu’il me faudrait casser pas mal de repères et déblayer le tout avant de commencer à y voir clair.
J’aurais largement préféré Maxime. Un prénom qui ennoblit celui qui le porte autant que celui qui le prononce. Grandiose et doux à la fois. La puissance sans la prétention. Avec une pointe de sensualité. Mmmm. Juste ce que je cherchais chez un homme. Juste ce qui manquait à mon homme.
Mais lui ne voulait pas en entendre parler. Car Maxime, ça signifie « le plus grand ». Or le plus grand, c’était lui, le futur père, et personne d’autre. Le morveux n’allait pas lui voler la vedette.
L’affaire fut close, définitivement. Maxime ne vit jamais le jour. Ni Jean d’ailleurs.
De façon curieuse, je m’imaginai enceinte dès notre premier rapport en dépit de ce que j’avais étudié en long en large et en travers au cours de mes études d’infirmière. Toutefois et bien avant d’avoir décroché mon diplôme, je connaissais dans le détail la ronde des cycles lunaires.
Dès le retrait du membre procréateur, une kyrielle de prénoms se mit à fleurir dans mon esprit. Rien que des prénoms féminins : Caroline, Joséphine, Maroussia, Héloïse, Hermine, Sylviane, Laetitia, Blandine… Je n’aurai jamais assez d’une seule vie pour enfanter toutes ces filles. Seul représentant de la gente masculine, Maxime avait trouvé grâce à mes yeux mais d’un simple revers de manche, mon prince charmant venait de tout envoyer balader. J’avalai la couleuvre. D’autres suivraient, nombreuses.
Han, han, …, …, han, han…
Pendant deux jours, il s’évertua à me faire décoller.
Sans préambule, il se jeta sur mon petit bouton de rose, vierge et fragile. Il le décalotta, le comprima avec force entre pouce et index et frotta les muqueuses sensibles l’une contre l’autre tout en maintenant sa prise. Mille épines transpercèrent ma chair. De peur de le décevoir je retins un cri de douleur mais pas le rictus qui aussitôt, me défigura. Jamais je n’aurais soupçonné cet élément de mon corps comme pouvant me procurer des sensations si… cuisantes. De la torture à l’état pur. Absorbé par le processus, il ne remarqua rien de mes réflexes et poursuivit son jeu, augmentant la pression peu à peu. Bientôt, je pousserais mon premier soupir. Ce serait le signal du départ. Il serait alors grand temps de passer à la vitesse supérieure : le coït.
Mais le gémissement tardait. Il amplifia le mouvement, resserrant sa pince et agitant le malheureux appendice de haut en bas. Je me lâchai enfin et beuglai. Ce n’étaient plus mille aiguillons qui me poinçonnaient mais dix mille. Il avait troqué ses doigts contre une famille de hérissons chauffés à blanc. Pas étonnant. Il a toujours raccourci ses ongles de façon très personnelle. Tic, tac, toc. Trois coups de ciseaux, nets. Trois pans coupés. Deux pointes par ongle. Cinq ongles par main. Dix doigts en tout. Vingt ans après, la technique demeure…
Étonné, il leva le visage et aperçut le reflet de son alter ego . Il comprit alors à ma frimousse que ses initiatives n’avaient pas produit l’effet escompté. Le protocole ne pouvant être remis en cause, il incrimina la fille tout en gardant ses réflexions par devers lui. Je n’avais rien d’une clitoridienne. Il me surprendrait par l’autre extrémité. Tous les chemins mènent à Rome. À voix haute, il annonça qu’il allait changer de tactique et entrer dans le vif du sujet.
Par chance, je me calmai dès qu’il m’envahit. Ma respiration devint audible, mon souffle parut s’accélérer ce qui acheva de le rassurer. Il sentait son désir croître et le réfrénait tout en guettant du coin de l’œil la moindre de mes palpitations.
Rien.
Il poursuivit alors ses gesticulations, alternant les va-et-vient saccadés et les phases plus pondérées.
Toujours rien.
Il se souvint alors qu’il disposait de mains et moi de seins. Sans lâcher le pied, il attrapa l’extrémité des fruits de ma passion et leur infligea le même traitement qu’à ma petite protubérance quelques instants auparavant. Avec la bouche en prime. Et trente-deux dents…
Ce fut de trop.
Mon corps s’arc-bouta et ma tête vint cogner contre le mur porteur de la chambre. Je sentis ma boîte crânienne éclater et… cela me fit un bien fou. Le volcan qui bouillonnait en moi, cette énergie qui ne demandait qu’à jaillir et qui cherchait vaille que vaille une issue, n’importe laquelle, avait enfin trouvé une échappatoire. La pression retomba, du moins en partie. Je venais de découvrir une clef de mon corps et n’hésiterai pas à m’en servir à nouveau en cas d’extrême urgence.
Lorsqu’il reprit sa danse de sauvage, je me rapprochai de la cloison pour anticiper la prochaine réplique. Celle-ci ne tarda pas. La tension grimpa à nouveau, en flèche, odieuse, irrésistible, l’inévitable éjaculation survint, je frappai à nouveau mon crâne contre le parpaing, en toute conscience cette fois-ci, ne sachant plus si ma tête allait détruire le mur ou l’inverse, usant de toutes mes forces au risque de provoquer un gonflement de mon cerveau et une hémorragie aux conséquences neurologiques désastreuses et irréversibles, et le trop-plein s’écoula une nouvelle fois.
Je n’ai pas accédé au plaisir tel que décrit dans les manuels spécialisés mais improvisé un moyen cavalier de me soulager. Un point partout.
Cependant, mes cris avaient ameuté toute la cage d’escalier. Si j’ai tenu à partager la globalité de mes sensations avec toute la résidence ? Sans doute que non. Je ne conserve en tout cas aucun souvenir d’avoir émis un quelconque tintamarre. Les voisins osèrent, dès le lendemain de notre lune de miel, émettre certaine réflexion sur le tapage nocturne, la discrétion et le respect de son prochain… Indifférent à leurs réactions, l’étalon modifia toutefois le cérémonial en vue d’aboutir à ses fins. À l’aide d’un oreiller, il occulta la bouche du petit cochon qu’on égorge tout en laissant l’air circuler car ce n’était pas un tortionnaire loin s’en fallait, afin que les décibels gaspillés jusqu’alors fussent véhiculés vers le bas et transformés en pulsion de jouissance. Confiante, les yeux fermés, je m’abandonnai à ce scénario insolite. Mais rien n’y fit. Je restai scotchée au tarmac.
« TU as un problème, conclut-il au bout d’un week-end complet de marathon. J’ai toujours réussi avec les cinq précédentes. »
Et vlan, prends-toi ça dans la gueule.
Certes, il était mon premier et je ne disposais d’aucun élément de comparaison. Il avait plusieurs longueurs d’avance sur moi et je ne pouvais rien répliquer. Je me tus donc, sachant que je devrai désormais supporter ce TU qui tue.
À vingt-cinq ans, mon hymen incarnait la virginité parfaite. Mon cas sortait largement de la courbe de Gauss mais je m’en moquais. En fait, je n’en avais jamais eu envie, de ça. Ni mes tripes, ni mes orifices n’avaient lancé un quelconque appel vers un mâle quelconque. Personne n’avait eu l’honneur ni l’horreur de découvrir mes grandes culottes décousues, délavées et distendues – de véritables tue-l’amour –, qui avaient donc conservé leur vocation première : couvrir et occulter un lieu top secret.
Il dormait tout nu. Cela me choquait. Il m’obligea à faire de même et cela me contraria. Les draps, la transpiration, les lessives… Que pouvais-je rétorquer ? Jusqu’alors, les filles avaient apprécié son odeur… Moi pas. Le pire, c’étaient toutes ces effluves qui se dégageaient de ses zones pileuses sans oublier la proximité immédiate et donc la menace permanente de sa verge et de ses attributs.
« TU as un problème… »
Un argument supplémentaire pour me pointer du doigt et me pilonner.
Soumise, j’obéis toutefois et me séparai de mes pyjamas. Sans discuter. Comme avec ma maman.
Ma maman ? Un vrai poème. Depuis toujours et de façon inconsciente bien sûr, mère et fille ne faisaient plus qu’un. Une seule et même entité, asexuée. Cela en raison de ma naissance qui ne fut pas doublée d’un accouchement. Et pour cause : on avait envoyé la parturiente dans les bras de Morphée le temps d’extraire bébé à l’aide de forceps.
Résultat numéro un : le doute permanent. L’accouchée avait été décrétée mère d’un petit tas rouge, bouffi et hurlant qu’on lui avait collé dans les bras alors que rien n’indiquait qu’il fût la chair de sa chair. Même mon père n’avait pu témoigner en ma faveur et rassurer son épouse : on l’avait gentiment invité à faire les cent pas dans le couloir pendant l’opération de boucherie.
Résultat numéro deux : un cordon ombilical toujours aussi performant bien que d’âge canonique, qui avait acquis la particularité de ne fonctionner qu’à sens unique. Un seul donneur, un seul receveur. Bien entendu, j’encaissais tout.
Pour des tas de raisons, ma mère redoutait les relations conjugales, donnant ainsi à ses enfants, deux filles, l’image et l’unique modèle d’un être féminin refusant sa sexualité. Elle avait réussi à me transmettre à moi, son aînée, une aversion pour le branle-bas de combat en alcôve, la hantise d’une grossesse non désirée et la panique de l’accouchement qui s’en suivrait. Elle avait même complété le tableau en précisant qu’il fallait que la femme atteignît l’orgasme, ce qui sous-entendait l’existence d’un concept mystérieux, obligatoire et difficile à atteindre. D’où les vingt-cinq ans. Ceci expliquant cela.
Quant à ma sœur cadette, elle avait pris son envol dès l’année du bac et très vite, avait affiché complet. Une fois de plus, je m’étais retrouvée héritière unique et gardienne des complexes maternels. Mais jusques à quand ?
Chapitre 4
« 38 kilos et 665 grammes. »
Un léger sourire se dessina sur le visage de l’adolescente. J’observai la silhouette diaphane descendre de la balance électronique pour se diriger vers sa chambre. La sanction tomberait le matin-même, à l’occasion de la visite du troupeau en blouses blanches. Une perte de 435 grammes en quatre jours allait forcément entraîner des conséquences, et pas des moindres.
L’infirmière que j’étais devenue savait bien que la jeunette retournerait en cellule d’isolement. Encore un être féminin qui refusait sa féminité. On l’avait hospitalisée en raison d’une perte de poids brutale et importante. Ses menstruations avaient cessé depuis un bon bout de temps. Comme toutes les patientes dans le même cas, elle a toujours nié la gravité de son cas. Au contraire, on aurait dit qu’elle exultait. Évaporée et intouchable. Même les mesures coercitives qui lui étaient appliquées semblaient tout juste l’effleurer. Cette fois-ci, on lui interdirait de quitter sa chambre, sauf pour se rendre aux WC communs et encore, accompagnée par un personnel. Elle prendrait ses repas seule, toujours dans sa chambre et porte fermée. En journée, elle n’aurait plus accès à son cabinet de toilette qui serait désormais condamné. De même, la poignée de sa fenêtre serait ôtée. On mettrait à sa disposition du papier, des crayons et quelques livres. À l’abri de toute sollicitation étrangère, elle disposerait de la totalité de ses journées et de ses nuits pour faire le point.
Pas plus qu’aujourd’hui elle n’aurait droit aux contacts avec l’extérieur. Pas de visites, pas de courrier. Pour pimenter son quotidien, elle n’aurait plus qu’à escalader le montant métallique de son lit à roulettes et se hisser jusqu’au vasistas pour se distraire de quelques badauds circulant dans les allées de l’hôpital.
Tout le monde connaissait la rigueur du traitement. Le corps médical comme l’intéressée. Pourtant, elle s’obstinait à replonger.
Au fait, qu’est-ce que l’isolement ? Une opération de marchandage, rien de plus. On vous dit : « Tu sortiras à 39 kilos », vous vous arrangez pour remplir le contrat. Donnant donnant. Et aussitôt dehors, vous repiquez. Pas besoin d’être très futé pour comprendre.
Autre fumisterie : la coupure familiale. Les filles comme ça trouvent toujours un moyen de détourner la vigilance du corps infirmier et de faire fi des barrages policés des gardes-chiourmes. C’est comme ça depuis la nuit des temps et je le savais plus que quiconque. J’avais jadis usé et abusé de stratagèmes pourtant pas bien sorciers et aujourd’hui, je fermais parfois les yeux sur certains écarts au règlement. On peut quand même se serrer les coudes et conserver un minimum d’humanité !
Je soupirai. Maintenant, je me trouvais de l’autre côté de la barrière. J’avais été internée moi aussi pour anorexie mentale, à peu près au même âge. À l’époque, les pesées s’effectuaient chaque mardi et chaque vendredi, le matin à jeun. Les matrones des îles utilisaient les antiques balances de l’Assistance Publique de Paris comprenant plusieurs rangées de poids à déplacer le long de glissières métalliques crantées. Un poids pour les dizaines de kilogrammes, un autre pour les unités, un autre encore pour les centaines de grammes et le dernier, le plus petit, le plus léger, le plus subtil, le plus sujet à caution, celui sur lequel tous les espoirs étaient fondés, la pièce maîtresse responsable du verdict médical, pour les dizaines de grammes. Pour rien au monde le personnel n’aurait accepté de changer d’appareillage. Les années passant, la technique avait évolué. Les matrones avaient pris leur retraite sans pouvoir pleurer de façon collégiale leur matériel devenu désuet. Au XXIe siècle, on utilise des pèse-personnes à cristaux liquides…
Au cours de mon année de terminale, je séjournai quatre mois à l’hôpital psychiatrique et à cette occasion, on me fit lâcher les études. Cela faisait partie de la thérapie : rompre avec la dépendance au travail et à l’obligation de réussir coûte que coûte. Je venais de fêter mes seize ans, il n’y avait vraiment pas le feu au lac…
Je redoublai donc ma terminale mais fus à nouveau internée, pour cinq mois cette fois-ci. Les médecins changèrent leur fusil d’épaule et déclarèrent que l’obtention du baccalauréat constituerait un facteur positif de ma guérison. Ma chambre se transforma alors en salle de bachotage exception faite du premier mois que je passai en isolement. Tout le personnel de l’hôpital fut mis à contribution. Le service des électro-encéphalogrammes situé au sous-sol m’apportait régulièrement du brouillon. Je connaissais bien ce service pour y avoir passé deux nuits. C’est fou la quantité de papier que l’on peut utiliser pour enregistrer les données du cerveau. Des ramettes entières genre voile de mariée y passent. De multiples stylets, reliés à des électrodes elles-mêmes fixées sur le crâne du cobaye, s’agitent des heures durant, laissant sur leur passage des tracés tremblotants à l’encre baveuse.
La première expérience consiste à observer les cycles de sommeil. Quatre-vingt-dix minutes pour faire le tour du propriétaire. Au cours de la seconde nuit, le manipulateur m’a réveillée à plusieurs reprises au beau milieu de mes phases de sommeil paradoxal. Je devais alors raconter le rêve qui était en train de se dérouler et qui venait d’être interrompu à la sauvage. Encore dans le cirage j’ai tenté de me remémorer chaque situation tandis qu’un magnétophone enregistrait tout mon témoignage, rien que mon témoignage. La plaisanterie s’est renouvelée trois fois au cours de la même nuit. Jamais je n’ai eu de retour quant à l’étude et à l’interprétation de mes songes. Mais j’ai récupéré de nombreuses ramettes, y compris celles d’autres cobayes.
Pour préparer mon bac, j’ingurgitai donc toute seule le contenu de cours pris au carbone par des camarades de ma classe et déposés chaque fin de semaine au secrétariat du pavillon. Pour chaque leçon, je faisais un résumé en couleur. Une couleur par matière. Changer de teinte aurait déstructuré mes connaissances. Mémoire visuelle oblige… Je ne comprenais pas toujours grand-chose aux gribouillages reçus mais je gobais le tout, les yeux fermés. Je répétais en boucle des syllabes alignées en rang d’oignon jusqu’à les connaître sur le bout des doigts. C’était ma forme d’intelligence : privilégier le par cœur au détriment de la réflexion. Cette nourriture-là, abstraite, sans influence sur mon corps et qui s’est substituée par la force des choses et en partie seulement au contenu de mon assiette, je m’en suis rassasiée.
Une fois par semaine, des professeurs volontaires missionnés par l’association « l’École à l’Hôpital » venaient me donner un coup de pouce. En raison d’une grève de métro, je fus véhiculée le jour J vers le centre d’examen en taxi parisien et passai les épreuves. Tous les efforts furent récompensés : je devins bachelière de l’enseignement du second degré en dépit d’un 6 sur 20 en mathématiques. Section C, coefficient 5, cela aurait pu faire très mal.
Après l’obtention de mon diplôme, le service de pédopsychiatrie, qui ne pouvait plus rien pour moi et qui réduisait la voilure chaque été, me mit à la porte. Certes, j’avais mon bac en poche mais la question alimentaire restait d’actualité. Je retournai vivre chez mes parents où je continuai à maigrir, incapable de me fixer un poids plancher à ne transgresser sous aucun prétexte. Dans ce genre de pathologie, la volonté n’a aucune prise sur le réel. À dix-huit ans, je ne pesais guère plus qu’une enfant de dix ans. Un jour pourtant, alors que je marchais en groupe dans un camp itinérant, je sentis le fond de l’abîme, le vrai, celui en dessous duquel il m’était matériellement impossible de descendre davantage. Je le savais, c’était une conviction très intense que ce message de ma chair, cette intuition de mon esprit, ce signe de l’au-delà.
Un violent déclic se produisit alors et la machine repartit en sens inverse. Oui, je me suis remise à manger mais de façon compulsive et bien sûr, totalement anarchique. Je m’accordais une prise alimentaire par jour, vers midi, juste après mon lever. Je m’enfilais des quantités astronomiques de tartines que je recouvrais d’épaisses couches de margarine aux acides gras insaturés. Ma mère, qui commençait à surveiller son cholestérol, avait banni du frigo la traditionnelle motte de beurre.
Lorsqu’il ne restait presque plus de pain dans le sac pour le restant de la famille, j’étais prise d’horreur mais incapable de cesser le gavage, j’attrapais le premier récipient venu, y déversais du chocolat en poudre, du sucre, un peu d’eau, mélangeais la mixture de façon sommaire et avalais le tout en un temps record, vite vite avant que la raison – escortée de près par les remords puis la culpabilité – ne me saisissent à nouveau. Pour tasser le tout, je me jetais sur la barre de quatre-quarts dont je débitais puis engloutissais une tranche puis deux, puis… Remplie à bloc, écœurée à souhait, j’allais vomir mon âme de douleur dans la pièce voisine en me jurant qu’on ne m’y reprendrait plus. Hélas, mes pieuses résolutions n’excédaient guère les vingt-quatre heures et sitôt le lendemain arrivé, je devenais à nouveau sujette à ces pulsions de mort. En trois mois, j’avais pris trente-trois kilos. Mon corps bouffi n’entrait plus dans aucun vêtement. Je n’osais plus regarder cette chair étrangère qui s’était formée autour de moi, malgré moi et qui désormais, faisait partie de moi.
Aveugle parce qu’inquiet depuis trop longtemps, mon entourage se réjouit de ma nouvelle silhouette. Finies les luttes à table et les négociations à propos d’un quart de cuillerée de purée et d’une pointe ou d’une demi-pointe de couteau de confiture. J’avais remonté la pente.
Moi seule savais qu’il n’en était rien. Personne, pas même le corps médical, ne chercha à deviner, à savoir, à comprendre et à m’accompagner dans l’immense drame intérieur qui s’est joué en moi. Ils n’avaient d’yeux que pour la balance. Pour des psys, c’est un peu fort de café. Je devins plus isolée, plus perdue que jamais, ayant perdu tout repère. Dire que peu de temps auparavant je m’enorgueillissais encore de faire triompher ma raison sur les pulsions aléatoires du corps ! Même cela n’existait plus.
Les médecins résolurent la question en me bourrant de barbituriques. Pendant plusieurs semaines, je dormis vingt-deux heures par jour. Le reste du temps, je m’empiffrais.
Les choses se calmèrent à la Noël et de nouveau, la sagesse montra le bout de son nez. Au printemps suivant, j’avais déjà bien dégonflé. Je supportais de sortir de la maison et même de me rendre à Paris dans la journée par le train de banlieue qui me déposait gare Saint-Lazare. J’ai fini par connaître les Grands magasins par cœur.
Désespéré, mon père m’inscrivit dans une école privée de dactylographie située aux alentours de l’Opéra. Au moins pensait-il, elle trouvera toujours à se caser. Je me suis prise au jeu d’azertyuiop et en deux mois, pianotais des dix doigts les yeux fermés. Cette pratique et cette agilité me sont restées. J’en reparlerai.
L’année suivante, on augmenta la dose. Des cours de sténo ainsi que plusieurs sessions de langues vinrent compléter ma formation. J’encaissais le tout et dès la rentrée suivante, me sentant prête à affronter le monde des jeunes adultes, je me suis orientée sans hésiter vers des études d’infirmière. Je me sens chez moi à l’hôpital. Les odeurs, les lumières, les bruits, les blouses… Mais pourquoi n’ai-je pu résister à l’attrait de la psychiatrie ? J’embrassais la spécialité sans me poser de question, ou plutôt, pour tenter, au travers des patients que j’aurai à accompagner, de me poser les bonnes et de résoudre celles qui me minaient toujours. Mais rien de tout cela ne fut réfléchi bien sûr.
En réalité, des années plus tard, je n’étais toujours pas sortie d’affaire. Certes mon cas ne figurait plus parmi le tiers des anorexiques qui mouraient des suites de leur flagellation mais je ne respirais pas non plus la joie de vivre. Je végétais, sans désir, sans plaisir, sans bonheur, sans perspectives, avec un métabolisme physique très perturbé, des cycles jouant à cache-cache – des années entières d’aménorrhée, toutes suspensions confondues – et un rapport à la nourriture toujours en dents de scie : tantôt je me goinfre, tantôt je me prive.
Jamais pendant ces quatre années je ne songeais une seule fois à l’existence de l’autre moitié de l’humanité. Et pourtant, on s’intéressait à moi…
Chapitre 5
« Oui.
– Et vous monsieur Serge Rosetto, voulez-vous prendre comme épouse mademoiselle Sophie Chatter ici présente ?
– Oui.
– Désormais, vous êtes unis par les liens du mariage. »
Mon visage ruissela d’allégresse. Le marié se cramponna aux accoudoirs du fauteuil. L’assemblée y alla de sa petite larme elle aussi. Albinioni avait forcé les cœurs les plus rétifs. Ce jour-là, nous avions convié le bonheur à notre table. Et le bonheur avait répondu présent.
Dix années plus tard, aucun enfant n’avait paru.
Et ce n’était pas faute d’avoir essayé.
Avec persévérance et application.
« Pas plus d’une fois toutes les quarante-huit heures, avait conseillé le gynécologue à Serge qui, pour une fois, m’avait accompagnée à mon rendez-vous – il n’aurait jamais pris l’initiative d’aller consulter, au risque d’entendre des commentaires peu flatteurs à propos de ses petites graines – , sinon le sperme pourrait s’appauvrir en cellules reproductrices. »
Le colosse m’embrocha donc trois à quatre fois par semaine afin de m’inséminer. Toujours le matin. Puis, faute de résultat concluant, il décida d’adapter la posologie à sa sauce, décrétant que nous nous connecterions dorénavant deux fois par jour.
« Attends-toi à une séance supplémentaire dès mon retour du travail, soit à partir de 18 h 30. Week-ends et jours fériés compris » crut-il bon de préciser.
Pas d’imprévus, pas d’irrégularité, telle était la devise du chef de famille. Amen.
Je n’avais plus qu’à me soumettre. Aussi intégrai-je les nouveaux créneaux dans mon emploi du temps. Je refusai toutefois d’y sacrifier tout mon temps. Très vite, j’appliquai ma petite stratégie maison. J’abandonnais ma chair aux bons soins de Serge et ordonnais à mon esprit de s’en détacher. C’est ainsi que je fis l’école buissonnière. J’en ai passé des heures à élaborer la liste des prochaines courses, à préparer les coups de fil du lendemain et à créer dans la plus pure abstraction une quantité pas possible de modèles de tricots : forme, taille, point, coloris, épaisseur et texture du fil, décorations au crochet, tout y est passé. Je m’étais équipée d’une machine à tricoter et pouvais donc concrétiser un certain nombre de mes fantasmes. Aux aiguilles, c’eut été peine perdue. À force, mon mari s’aperçut de mes éclipses mentales.
« Revisse ta tête » m’ordonnait-il dès qu’il me sentait absente.
Tant bien que mal, mon âme en voyage réintégrait ce corps flaccide et privé de vitalité tandis que mes yeux restaient rivés sur le coucou suisse qui contemplait la scène, en rythme.
Déjà cinq minutes de passées, soupirais-je.
Encore cinq minutes de perdues…
Au fil du temps et voyant que l’événement se faisait toujours attendre, il commença à s’impatienter. Avec brutalité, il se mit à ruer dans les brancards.
Tu vas me le faire ce môme, oui ?
Des larmes de douleur cette fois-ci jaillirent de mes yeux mais il m’interdisait de pleurnicher au moment d’une possible procréation. Ne pouvant m’exprimer d’aucune manière, ni par mes gestes, ni par mes paroles, ni par mes cris, je décidai de faire le noir, tirant les rideaux et allumant une bougie disposée dans un coin de la pièce. Je recouvrais alors mon visage de mes longs cheveux bouclés et dans le clair-obscur de ce face à face mortuaire, il ne remarqua jamais les torrents de désespoir qui inondèrent mon abondante chevelure ni les multiples irritations qui apparaissaient quotidiennement à l’orée de mes tubulures. Dans le secret, je tartinais mes muqueuses de pommades apaisantes et anti-inflammatoires mais les microfissures se transformaient les unes après les autres en crevasses purulentes. N’en pouvant plus, je demandai grâce.
L’inséminateur se méprit.
Il crut tenir le bon bout.
Plus que neuf mois, et me voici père. La preuve irréfutable de ma virilité…
Il me laissa donc en paix.
Avec satisfaction, il contemplait mon ventre qui s’arrondissait peu à peu. Tel un bébé, il collait son oreille contre le nombril maternel dans l’espoir de percevoir les battements du minuscule cœur. Il avait lu dans un canard chez le dentiste que ce petit muscle ferme, de forme pyramidale et de couleur violacée se mettait à pomper dès le vingt-cinquième jour. Il allait l’entendre d’un instant à l’autre, pour sûr.
De mon côté, je savais bien qu’il n’y avait rien là-dedans. Rien ni personne d’ailleurs.
Pauvre c…
Je laissai planer le doute d’autant plus facilement que je prenais progressivement du poids. Une méprise totale. Les séances désormais sans objet furent donc suspendues. À coup de chips, de chocolat et de grignotages multiples, je m’empiffrai pour m’envelopper davantage et me barricader toute seule avec ce non-dit. Hélas, mon visage se mit à gonfler lui aussi. Ainsi que mes cuisses. Et mes bras. Et puis tout mon corps. Ma boulimie d’adolescente m’avait rattrapée. Je repiquai.
Pris d’un doute subi, le cornu remit à la page nos rendez-vous biquotidiens. Furieux d’avoir été roulé dans la farine – du moins le croyait-il – , il s’acharna sur mon pauvre corps meurtri. Il m’immobilisait rarement plus de dix minutes. Cela m’aurait pourtant arrangé qu’il manquât son coup. Et coiffé l’intéressé d’un voile de modestie.
Pour forcer la main de Mère Nature, il m’obligeait, moi, sa dulcinée, à rester les deux pattes en l’air contre un mur durant les quinze minutes suivant l’acte afin de provoquer un flux continu et unidirectionnel des cellules sexuelles mÂles vers la matrice nourricière. Pendant ce temps, il filait à la salle de bains, accaparait la douche et vidait le cumulus, me laissant juste à moi, la future mère, quelques gouttes d’eau tiédasse pour rincer mon sexe gluant et plus tard, faire la vaisselle du soir. Cela dura encore de nombreux mois. Trop nombreux.
« Nous travaillons pour les générations futures. Bientôt, tu me remercieras » répétait-il entre deux giclées.
Je le remerciai en effet. À ma façon.
Un beau jour, je désertai la couche conjugale et colonisai la chambre d’amis qui ne servait plus guère. La porte était équipée d’un bon verrou intérieur. Je m’y réfugiai.
Enfin tranquille !
Il ne lâcha pas le morceau pour autant et me coinça un soir vers les vingt heures avant que j’aie eu le temps de revenir de ma surprise. Cette fois, le marathonien m’écrasa de toute sa masse. Il transpirait comme une bête tandis qu’il réalisait pour la énième fois son devoir conjugal. Ses mains glissaient sur mes poignées d’amour. Tout à coup, l’engin s’échappa, dispersant une semence désespérée et inutile sur le papier peint tout neuf.
Moi : première faute de parcours.
Lui : dernière manche du combat.
Je m’attendais à un essoufflement de la situation mais pas à un coup de théâtre. Je ne fus pas déçue. La direction de l’hôpital me proposa de basculer en horaires de nuit. Gagné ! J’acceptai avec joie. Je tenais enfin ma planche de salut. Personne dans mon équipe ne comprit le pourquoi de mon empressement.
« C’est vrai que sans enfant c’est plus facile – merci – mais tu verras, les rythmes biologiques en prennent un coup » m’assurèrent mes collègues.
Je n’en eus cure et anticipais déjà une scène de ménage voire un passage supplémentaire du ramoneur dès mon retour à la bergerie. Contre toute attente, mon époux accueillit la nouvelle sans trop rechigner. Lui aussi commençait à se lasser de ce qu’il s’était lui-même imposé et ce d’autant plus que la déviation toute récente du flux avait porté atteinte à son amour-propre. Il ne pouvait tout simplement pas l’admettre et encore moins risquer un deuxième épandage. En outre, il ne savait plus comment revenir sur sa propre décision qui l’enchaînait maintenant d’autant plus qu’il avait considérablement épaissi lui aussi. Le sport en chambre ne lui convenait plus. Mes nouvelles dispositions professionnelles l’arrangeaient quelque peu sans qu’il osât se l’avouer.
Un beau jour, le fruit défendu s’annonça. Personne ne l’avait vu approcher. Subtil et impalpable, il s’était faufilé sous la porte. Chaque jour, il s’imposait davantage, occupant tout l’espace, investissant corps et âmes. Chacun de nous connaissait son nom. Cependant, nous n’en parlions jamais…
Chapitre 6
« Avez-vous choisi messieurs-dames ? »
La serveuse avait pris l’initiative de venir en aide à ce couple qui visiblement, ne savait toujours pas quoi manger ce soir. Toutefois, l’homme s’était décidé en un temps record. L’hésitation émanait de la femme. Depuis une vingtaine de minutes, elle compulsait le menu avec frénésie, tournant dans un sens puis dans l’autre les pages plastifiées dont certaines collaient aux doigts. Ses mimiques accompagnées de soupirs et de réflexions désobligeantes du style « À ce tarif-là, c’est à vous couper l’appétit » ou bien « Je parie que ça nage dans le gras, autant boire de l’huile moteur au bidon » commençaient à attirer l’attention des autres convives d’autant plus que le couple avait été placé, à la demande du mari, sur l’estrade d’honneur disposée au centre de la salle.

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