Nuit albinos
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Description

Inspiré de faits vécus, Nuit albinos est l'histoire d'un chien blanc qui, la nuit de la Saint-Sylvestre, se sauve de chez lui et terrorise toute la ville. Le chien blanc serait envoyé par le Diable pour décimer le genre humain. Cette nuit maudite et mémorable montre la confusion entre réel et imaginaire. Un peuple fou se met, pour survivre, à inventer les pires chimères et à y croire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 mars 2016
Nombre de lectures 7
EAN13 9782897122126
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Gary Victor
NUIT ALBINOS
Roman
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada
par l’entremise du Conseil des Arts du Canada,
du Fonds du livre du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.

Mise en page : Virginie Turcotte
Couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 1 er trimestre 2016
© Éditions Mémoire d’encrier
Édition originale : Port-au-Prince, Deschamps, 2008

ISBN 978-2-89712-213-3 (Papier)
ISBN 978-2-89712-211-9 (PDF)
ISBN 978-2-89712-212-6 (ePub)
PS8593.I325N84 2016 C843’.54 C2015-942650-2
PS9593.I325N84 2016

Mémoire d’encrier • 1260, rue Bélanger, bur. 201 Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 • Téléc. : 514 928 9217 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Du même auteur chez Mémoire d’encrier

Cures et châtiments , Mémoire d’encrier, 2013.
Collier de débris , Mémoire d’encrier, 2013.
Maudite éducation , Mémoire d’encrier / Philippe Rey, 2012.
Je ne savais pas que la vie serait si longue après la mort , dir. Mémoire d’encrier, 2012.
Soro , Mémoire d’encrier, 2011.
Saison de porcs , Mémoire d’encrier, 2009.
Treize nouvelles vaudou , Mémoire d’encrier, 2007.
Chroniques d’un leader haïtien comme il faut , Mémoire d’encrier, 2006.
À mon défunt chien albinos Sam, qui, une nuit de la Saint-Sylvestre, sema effectivement la panique dans les rues de Pétion-Ville.
La fusée, armée par quelques garnements, arriva par-dessus le grand flamboyant qui, de sa masse végétale imposante, donnait l’accolade à la partie arrière du presbytère. Elle décrivit une ellipse étincelante au-dessus de la haute croix de l’église Saint-Jean-Bosco avant d’exploser en une multitude d’arcs-en-ciel. Une coupure d’électricité plongea le quartier, colonisé par un marché tentaculaire, d ans le noir. Les marchandes de tissus, de souliers et de jouets, qui occupaient manu militari le trottoir longeant le mur protégeant l’église et qui, quand il n’y avait pas de service religieux, exposaient leurs produits accrochés à la grande barrière en fer forgé livrant passage au lieu saint, furent les premières à l’apercevoir. Un chien, mon Dieu! si immense qu’on aurait cru une bourrique ou un bœuf. Il était tout blanc, certainement albinos, le poil ras, les oreilles pointues dressées vers le ciel, pareilles aux cornes de Satan. Sa langue rose, dégoulinante de bave, pendait jusqu’au sol, s’apprêtant sans doute à laper tout ce qui se trouvait à sa portée. Comme il était assis semblable à un cerbère, répertoriant de ses regards ses futures victimes – c’est-à-dire les chrétiens vivants s’agitant dans la cohue du marché –, on voyait son énorme sexe sanguinolent extirpé de sa gaine. Ce qui sauva la vie des commères, du moins c’est ce qu’elles racontèrent par la suite, fut les yeux de l’animal. Des yeux d’où fusaient des éclairs tantôt verts, tantôt pourpres. Madame Jacques, la marchande de fritures, postée de l’autre côté de la rue, qui s’était constitué depuis vingt ans une clientèle parfois sélecte grâce au goût incomparable de ses acras et de ses pâtés – il faut dire aussi que toute la cohorte charismatique dont elle était le chef incontesté se nourrissait chez elle, vu qu’elle accordait généreusement crédit à tous ses coreligionnaires –, poussa un cri qui eut la vertu de mettre en branle les cloches de l’église : « Le Diable! » Le chien se déplaça sur le mur en hurlant à la mort, attirant ainsi l’attention de ceux qui ne s’étaient encore pas rendu compte de sa présence. Le kouri commença devant le portail de l’église. Les marchandes de tissus, de souliers, de pèpè , ameutèrent celles qui vendaient des ustensiles de cuisine, lesquelles vinrent tomber sur celles qui étalaient sur le trottoir riz, haricots, légumes, épices et fruits. L’épouvante, née dans la rue, s’engouffra dans les allées surchargées du marché. Les fuyards, visages déformés par la peur, bousculaient tout sur leur passage. Comme on voulait s’informer de la raison du kouri , ils n’arrivèrent à articuler que trois syllabes : « Un chien blanc! » ou encore : « Un diable blanc! » Cela suffit pour que marchandes, marchands, acheteuses et acheteurs vident les lieux. La rumeur surgit du marché et vint dévaler sur la petite place où stationnaient autobus, cars, tap-tap desservant les localités environnantes. La panique poussa des amas de gens à se battre pour s’asseoir dans les véhicules. Un prédicateur en haillons, peut-être un fou – il y en avait un nouveau chaque jour dans les rues – brandissant une bible, hurla de sa voix de fausset : « Le chien blanc est arrivé! Repentez-vous, fornicateurs impénitents! » Des chauffeurs angoissés démarrèrent en trombe malgré les luttes sauvages aux portières pour une place salvatrice. Un éclair zébra le ciel. Un roulement de tonnerre pourtant lointain ébranla la ville. Un infarctus terrassa Madame Jacques. Personne ne s’arrêta pour lui porter secours. Le chien blanc dans la cité, le salut des âmes était dans la fuite.

Sully Mitchell était né joueur. Il le resterait à tout jamais. Tout jeune, il faisait l’école buissonnière pour aller lancer les quelques pièces de monnaie que lui donnait régulièrement sa tante sur les tables des croupiers installés au Champ-de-Mars dans les environs du Ciné Paramount, l’une des salles de cinéma qui drainait encore du beau monde au centre-ville. Il était non seulement joueur, mais bagarreur. Ce n’était pas trop un défaut pour quelqu’un qui aimait traîner dans les rues à jouer à toutes sortes de jeu de hasard. Sully s’était battu contre pas mal de voyous au Champ-de-Mars et à la Grand-Rue, soit parce qu’on tentait de lui soutirer ses gains au jeu, soit parce qu’on le traitait de peau à l’envers, car il était né albinos. Toujours la victoire lui souriait lors de ces bagarres, même s’il gardait pas mal de cicatrices dues à des blessures qu’il ne pouvait pas alors cacher à sa tante. « Tu t’es encore battu à l’école, grondait la vieille. Pourquoi donc n’ai-je pas plutôt eu une nièce? Les garçons sont trop difficiles à éduquer. » Lui ne protestait pas, expliquant seulement qu’il était bien obligé de se défendre. « Je ne veux pas qu’on me traite de peau à l’envers. » Sully, bien sûr, était un sujet de curiosité et de railleries à l’école en raison de sa particularité. « C’est Dieu qui a voulu que tu naisses ainsi, Sully, disait la vieille femme. Laisse tes camarades jacasser. La couleur de ta peau est peut-être une bénédiction. » Sully amadouait toujours la vieille dame. En dépit de sa passion du jeu, il ramenait immanquablement à la maison à chaque fin de mois un carnet de notes le plaçant parmi les quatre meilleurs de la classe.
Joueur et bagarreur, ce tempérament il le garda. Le besoin constant d’argent le conduisit, quelques années plus tard, vers ces réseaux souterrains qui permettent à tant d’Haïtiens de s’extraire de l’enfer de la lutte pour la survie au quotidien. Il sut profiter de la solidarité entre joueurs pour devenir garde du corps d’un ministre influent et puissant, laissant ainsi tomber ses études de droit. De cette position, il se fit partout des amis. Il se lia d’amitié avec les trafiquants de drogue avec qui le ministre faisait souvent affaire. Rapidement, il tenta de faire cavalier seul. Mais son amour du jeu bouffait son argent. C’est pour cela qu’il se permettait de risquer toujours plus gros. Son dernier coup, il ne s’en était jamais cru capable. Il avait traité directement avec des Colombiens en arrivant à leur faire croire que leur client habituel, Milton, un commissaire de la Police nationale, était politiquement hors jeu. Il avait pu ainsi récupérer une livraison de Medellín initialement destinée à ce haut gradé pour la revendre en l’espace de quelques heures à la moitié de sa valeur marchande. Il n’avait pas eu le choix. Il devait vite se débarrasser de cette prise encombrante. Il s’était retrouvé avec 500 000 dollars américains en poche. De quoi mettre n’importe qui en Haïti ou ailleurs à l’abri du besoin. Sauf que, pour lui, le jeu était un trou sans fond qui engloutissait à la vitesse de la lumière tout ce qu’il gagnait. Il avait retardé d’un jour sa fuite en République dominicaine pour pouvoir jouir d’une nuit dans son casino préféré à Pétion-Ville, jugeant que Milton n’aurait pas le temps de découvrir ce qui s’était passé dans les environs d’un petit village sur la côte sud-est d’Haïti.
— Tout sur le 31 annonça Sully, en avançant son paquet de jetons.
Il mettait en jeu 25 000 dollars. L’une des putes de luxe du casino vint se presser contre lui, son visage presque sur le sien. Elle lui glissa même une langue chaude et salivante dans le creux de l’oreille. Sully la repoussa. Quand il était possédé par le démon du jeu, rien ne l’intéressait plus. Tous ses sens étaient anesthésiés. Le croupier lança la roue. La respiration des joueurs et des spectateurs s’arrêta. C’était le moment préféré de Sully. Sa drogue à lui! Son corps réclamait constamment l’adrénaline que lui injectaient les spirales de la petite boule blanche survolant les numéros rouges et noirs. Il avala d’un trait le whisky de son verre pendant que la roue ralentissait, la boule hésitant entre le 27, le 28 le 29, le 30… Quand elle s’arrêta sur le 31, Sully resta immobile, la respiration suspendue pendant quelques secondes. Une décharge de plaisir jaillit le long de sa colonne vertébrale. Le croupier, une charmante jeune femme, lui fit à la fois un sourire et un clin d’œil : une manière de lui faire comprendre qu’elle était partante si, à la fermeture du casino, il préférait miser sur un tapis tout aussi agréable. Sully rafla ses jetons, prêt à doubler la mise : 50 000 dollars!
Ce fut alors qu’il perçut une agitation du côté de la grande porte d’entrée du casino. Il crut tout d’abord à un gain concédé par les multiples machines à sous devant lesquelles s’agglutinait une humanité bigarrée et trépidante. Les écrans aux murs annonçaient toujours que la cagnotte augmentait sans que personne ne puisse aligner les chiffres ou les figures fatidiques. Sully vit deux agents de sécurité qui avançaient dans sa direction, flanqués de trois hommes aux mines patibulaires, portant des vestes sous lesquelles on pouvait facilement deviner un arsenal meurtrier. Sully reconnut bien vite parmi eux un des tueurs à la solde de Milton. Il fourra ses jetons dans l’une des poches de sa veste et fonça vers le comptoir où on distribuait les jetons. Ceux qui visiblement le recherchaient le repérèrent à ce moment. Des armes jaillirent comme par magie dans leurs mains. Sully bouscula les joueurs qui se pressaient en quête de jetons et sauta par-dessus le comptoir, à la grande surprise des trois jeunes femmes derrière les caisses électroniques. L’un des hommes de Milton fit feu sans se soucier des joueurs et de l’assistance, ce qui provoqua la panique dans l’enceinte du casino. Sully se catapulta vers une porte qu’il ouvrit facilement pour se retrouver dans un couloir qui le conduisit jusqu’aux cuisines où on préparait la nourriture pour les joueurs s’apprêtant à passer la nuit de la Saint-Sylvestre à tenter la chance. Un agent de sécurité essaya de lui barrer le chemin. Sully l’envoya au sol d’un coup du tranchant de la main à la carotide. Il s’orienta rapidement, trouvant la sortie vers le stationnement utilisée seulement par les employés du casino. Il était hors de question de récupérer sa voiture.
Les pieds à peine dehors, un coup de feu retentit. Il entendit la balle siffler tout juste à quelques millimètres de son front. Il plongea derrière une auto, rampant désespérément vers un mur de clôture. Il pensait passer par-dessus avant que le gros de la troupe de Milton ne rapplique. Quelqu’un cria :
— Tu n’as aucune chance de t’échapper, Sully! Rends-toi!
Mais il savait ce qui l’attendait s’il tombait entre les mains de Milton. Tous ceux qui avaient trahi le commissaire ou cru pouvoir se faire du fric sur son dos étaient morts sauvagement. Le truc préféré de Milton : faire exploser la tête en choisissant la meilleure hauteur pour y laisser tomber dessus un bloc de béton. Quand il était de mauvaise humeur, Milton se contentait d’arracher les couilles avec un couteau de chasse avant de mettre les tripes à l’air. Il vous regardait alors mourir en vous fixant droit dans les yeux.
— Rends-toi, Sully! cria encore une voix. Milton veut seulement que tu lui remettes sa marchandise!
Sully se releva. Désespérément, il courut vers le mur, misant sur ses qualités athlétiques. Il atteignit la clôture. Une rafale de M-16 mal ajustée fit exploser le pare-brise d’une Mustang. Au moment où il passait par-dessus le mur, Sully ressentit une intense brûlure à l’épaule gauche. Il tomba de l’autre côté, sur un gazon mouillé par la brève averse du début de soirée. Il se releva rapidement. Un doberman venait vers lui en sautant de joie, pareil à un chien heureux de revoir son maître. Il étendit la main et caressa la tête de la bête qui se laissa faire en grognant de plaisir. Les chiens, même les plus méchants, lui témoignaient toujours une affection sans borne. Sully vit une barrière ouverte. Deux jeunes femmes étaient assises dans une décapotable Mercedes dont le moteur tournait déjà. La place du conducteur était encore vide. Un mulâtre au ventre rebondi s’approchait du véhicule en sifflotant, faisant virevolter le porte-clés sur son doigt. Constatant la présence de l’albinos et croyant sans doute qu’il s’agissait d’un voleur, les jeunes femmes se mirent à hurler. Le mulâtre, apercevant à son tour Sully, dégaina un impressionnant Magnum. Sully se précipita vers la rue. Le mulâtre, comprenant que l’albinos n’avait plus d’intention hostile à son égard et à celui des deux femmes dans l’auto, renonça à faire feu.

— Ils auraient pu faire l’effort d’éclairer les rues, cette nuit, glapit Rosana, debout, ses gros seins balançant leur graisse, menaçant de faire exploser le chemisier presque transparent qu’elle portait.
Les autres putes, qui étaient cinq à avoir pris d’autorité possession du mur devant un immeuble moderne à l’entrée de Pétion-Ville, lequel logeait l’une des plus grandes banques du pays, firent semblant de ne pas l’entendre. Rosana était la plus ancienne du groupe. Aussi la plus vieille. Elle n’arrivait plus à se faire des clients, ses dernières « pratiques » ayant choisi, pour diverses raisons, de se réfugier soit aux États-Unis, soit au Canada. Ses consœurs cotisaient maintenant pour permettre à Rosana de survivre, car celle-ci était, d’une certaine manière, leur porte-bonheur. En l’absence de la grosse femme, les clients se faisaient rares. Sa présence attirait, on ne savait pourquoi, vu qu’ils ne venaient plus pour elle, les clients. Couple de bourgeois vicieux en quête de partouze d’un genre particulier, étrangers assoiffés d’émotions fortes, petits vieux prêts à débourser une fortune pour goûter l’espace de quelques minutes à un semblant de plaisir depuis longtemps oublié, obsédés sexuels ratissant les nuits de Pétion-Ville, fêtard désireux de conclure leur party, policiers réclamant gratis ou avec gros rabais en échange de protections fictives.
— Dis quelque chose, toi, insista Rosana en se laissant presque choir sur La Bella.
La Bella était la plus belle des putes de ce coin : une superbe griffonne qui aurait pu tourner la tête à n’importe quel jeune homme de bonne famille. De haute taille, mince, un client prétendait qu’elle ressemblait à une princesse à la cour de la Reine de Sabbat. Originaire de Fond-des-Nègres, une petite localité au sud d’Haïti, La Bella avait débarqué à Port-au-Prince à quinze ans avec son père. Elle avait été très vite remarquée par un bourgeois propriétaire d’une entreprise textile. Il avait pratiquement acheté La Bella à son père pour l’installer dans un petit studio à Pétion-Ville. L’idylle avait duré trois ans. Après trois avortements, La Bella avait accouché d’une petite fille. Sous l’emprise de l’entrepreneur, elle avait connu la drogue, et participé malgré elle – son homme la violentait – à pas mal de trucs bizarres. Il mourut dans des circonstances louches, assassiné par trois hommes ayant pénétré par effraction dans l’appartement. Ces hommes étaient repartis sans faire de mal à La Bella et sans rien emporter. Elle fit huit mois de prison, la famille de l’entrepreneur l’accusant d’être de mèche avec les meurtriers. Elle s’en était tirée grâce à la faveur d’un ministre qui l’avait vue lors d’une visite au pénitencier, organisée par une association de défense des droits des détenus. Une autre histoire, une autre parenthèse, puis La Bella s’était retrouvée sur les trottoirs pour subvenir à ses besoins.
— Je n’aime pas cette nuit, dit La Bella en serrant son châle contre ses épaules.
Rosana la pressa contre elle. Elle ressentait une grande tendresse pour La Bella, ce qui faisait un peu jaser les autres, qui se demandaient si Rosana n’avait pas des élans amoureux pour la jeune femme.
— Il fait frais, remarqua Rosana. Il va peut-être pleuvoir. Nous risquons de revenir chez nous sans un sou en poche.
Une voiture arrivait. Rosana se leva, écartant son chemisier pour laisser entrevoir ses énormes nichons. Le véhicule passa en trombe, ses occupants n’ayant pas un seul regard pour Rosana et les autres femmes.
— Espèces d’impuissants! hurla Rosana en faisant un doigt d’honneur en direction de la voiture qui disparaissait dans l’obscurité.
— On dirait qu’ils sont tous pressés ce soir, observa la Bella.
— Ils doivent se rendre à une fête, dit une des autres putes. C’est la dernière nuit de l’année.
— Non, fit La Bella en humant la nuit. Il se passe quelque chose.
À ce moment, Rosana, pétrifiée sur place, poussa un hurlement qui leur glaça le sang. Elle montrait du doigt quelque chose dans le noir, dans la petite ruelle où, de jour, s’alignaient les tap-tap desservant la capitale. Le hurlement de Rosana ne s’arrêtait pas. Un hurlement qui figeait tout autour d’elle. Un hurlement qui rendait l’obscurité plus poisseuse, plus menaçante. La Bella fut la première à voir la raison du hurlement de Rosana. Une chose blanche avançait dans le noir. Une chose dont les yeux lançaient des éclairs verts et pourpres. Un chien? Mais elle n’avait jamais vu un chien aussi énorme. C’était quoi cela? La Bella, qui était connue pour son sang-froid, réfléchit à la vitesse de l’éclair. On était la nuit de la Saint-Sylvestre… Une heure avant le passage au Nouvel An! Un diable en quête d’âme! La Bella secoua Rosana qui revint à elle, comprenant que hurler n’était pas la bonne solution pour faire face au danger. Les deux femmes prirent leurs jambes à leur cou, sans se préoccuper des autres filles qui avaient de toute manière fui quelques secondes avant elles.

Sully marchait rapidement, serrant les dents pour contrer la douleur qui fusait de ses épaules. Il avait été atteint par un projectile. Il ne savait pas si la balle était restée logée dans sa chair ou si elle était ressortie. Il saignait. Il devait à tout prix trouver quelqu’un pouvant lui prodiguer les premiers soins, au moins pour arrêter l’hémorragie. Il était hors de question de tenter de récupérer sa voiture. Les hommes de Milton devaient surveiller le stationnement. Tout en marchant, Sully composa sur son téléphone portable le numéro de son appartement. Il devait avertir Mireille, la femme avec qui il vivait pour le moment. On décrocha.
— Mireille!
— Mireille est morte, rugit une voix. Tu aurais intérêt à te rendre immédiatement avec notre marchandise si tu ne veux pas connaître le même sort.
— Salaud! hurla Sully.
Il coupa la communication. Des gens passèrent devant lui en courant comme s’ils fuyaient, lançant des appels à la protection divine. Sully ne fit pas attention à eux. Milton et ses hommes avaient eu Mireille! Il suffoqua presque de colère, jurant intérieurement de se venger dès que l’occasion se présenterait. Il était né bagarreur. Il n’allait pas se laisser avoir aussi facilement. Mais, maintenant, il devait se mettre à couvert. Surtout, soigner son épaule. Le sang coulait toujours. Il fit l’effort d’avancer rapidement, remerciant Dieu de cette panne d’électricité qui affectait la ville et qui faisait de tout un chacun un anonyme en cette nuit de la Saint-Sylvestre. Il entendit un grondement derrière lui. Une motocyclette. Pas celle de la police. Un taxi-moto! Il se mit au milieu de la route en faisant signe au conducteur de s’arrêter. Ces motocyclettes étaient des tap-tap d’un genre particulier. Plus rapides, plus chers et parfois moins sûrs. Leurs conducteurs étaient quelquefois des casse-cou ou des bandits prêts à vous détrousser.
— Je ne vais nulle part, lança l’homme sur la moto. Ne savez-vous pas ce qui se passe?
— Quoi donc? demanda Sully.
— Il y a un chien blanc dans les rues. Il prend les âmes des gens.
— Je dois aller à Jalousie, insista Sully. J’ai de quoi payer.
— Je ne risque pas mon âme pour quelques gourdes, dit l’homme en faisant rugir le moteur de sa machine.
— 50 dollars américains, fit Sully en sortant les billets de sa poche.
L’homme hésita un bref moment.
— Montez. Mais je ne suis pas sûr d’y arriver. Au moindre problème, je vous mets à terre. Je vous dis qu’il y a un chien blanc dans les rues. Au marché, il a tellement pris d’âmes qu’il a dû chercher refuge dans la cour de l’église pour digérer.
Sully ne comprenait pas cette histoire de chien blanc. Il monta derrière l’homme qui rafla les billets. La moto démarra en trombe. Sully s’accrocha à l’épaule du conducteur. Sur une moto, il était toujours paniqué. Il avait l’impression qu’il allait perdre son équilibre, tomber par terre, avec les vertèbres brisées. Sully avait pensé rapidement à Jalousie : le seul endroit où Milton et ses hommes ne songeraient pas immédiatement à le chercher. Il avait une amie à Jalousie. Une pute du nom de La Bella. Il l’avait connue quand il était garde du corps. Le ministre qu’il protégeait à l’époque se rendait régulièrement chez La Bella pour qui il avait loué un petit appartement. Le ministre déchu de ses fonctions quelques mois plus tard, La Bella s’était retrouvée à la rue, le politicien n’ayant plus accès à la caisse publique. Sully avait rencontré la jeune femme par hasard un soir qu’il déambulait dans les rues de Pétion-Ville, sans un sou, laminé par une roulette. Il était sorti avec elle. Ils avaient couché ensemble, parlé du temps où le ministre venait chez elle. Ils avaient gardé le contact même s’ils avaient cessé bien vite d’avoir des rapports sexuels. Ils se plaisaient à se voir tout simplement. La Bella rappelait peut-être à Sully une femme, sa mère, dont il n’avait qu’une image floue, car elle était morte alors qu’il n’avait que dix ans.
La moto fila le long de l’avenue Panaméricaine curieusement déserte pour cette nuit de la Saint-Sylvestre, puisqu’elle aurait dû être animée même par ces temps d’insécurité. Pas une voiture. Pas un passant. Pas une pute.
— Quelle est cette histoire de chien blanc? demanda Sully pour faire la conversation.
Le motard n’eut pas le temps de répondre. Une jeep aux couleurs de la police nationale surgit devant eux. Le conducteur de la moto tenta de braquer à droite. Le véhicule dérapa après avoir plongé dans une ornière. Un coup de feu claqua dans la nuit. « Ce sont les hommes de Milton », pensa désespérément Sully. Le crâne du conducteur de la moto explosa comme un fruit trop mûr sous l’impact d’un gros calibre. Des morceaux d’os et de cervelle vinrent se plaquer contre le visage de l’albinos. Sully fut projeté vers l’asphalte. Il se protégea tant bien que mal, songeant en une fraction de seconde à un documentaire vu à la télévision sur les accidents de moto. « Protège ton crâne! » Ce fut son épaule, déjà endommagée, qui heurta le sol. Il eut l’impression d’entendre ses os qui se brisaient. La moto, traînant le cadavre, alla se fracasser contre un camion stationné devant un supermarché.
— Tu ne pourras plus t’échapper cette fois, sale traître! rugit une voix.
Il vit ceux qui s’avançaient vers lui. Trois hommes! Des tueurs à la solde de Milton! Il voulut se relever. Il n’y arriva pas. Un pied se plaqua contre sa poitrine pour le forcer à rester le dos cloué au sol.
— Tu es foutu, Sully!
— Ce n’est pas moi qui ai eu la marchandise… Je le jure sur la tête de ma mère, pleurnicha Sully.
— Cesse de mentir, rugit le sbire de Milton que Sully reconnut maintenant. Un certain Gwo Hòkèt, qui devait son sobriquet au fait qu’il était constamment en proie au hoquet. Un maniaque du pistolet! Il tenait toujours à frapper sa victime en plein milieu du front. Une manière, d’après les dires du tueur, pour que l’âme ne garde pas en mémoire l’image de celui qui avait endommagé définitivement le corps. Gwo Hòkèt se prétendait un spécialiste en sciences occultes. Il fréquentait régulièrement une loge maçonnique de la capitale, lisant des livres dont il montrait avec fierté à ses camarades les couvertures et les titres, mais en refusant obstinément qu’ils prennent connaissance de leur contenu.
— Je ne mens pas, dit Sully, jouant son va-tout. Si vous me laissez en vie, je vous aide à récupérer la marchandise.
— Tu as déjà flambé une bonne partie de l’argent au casino, Sully, observa un autre homme.
— Non, protesta Sully. Ce n’est pas avec cet argent que j’ai joué. Je peux tout expliquer à Milton.
— Finissons-en avec lui, Gwo Hòkèt. On parle d’un chien blanc dans les rues cette nuit. Il est presque minuit. Vaut mieux que nous nous mettions à l’abri.
Gwo Hòkèt éclata de rire.
— Un chien blanc! Laissez-moi rire! Je n’aurai qu’à lancer à ce chien blanc un mot de pouvoir et il disparaîtra de ce monde aussi vite qu’il y est arrivé.
— Tue-le s’il ne parle pas, insista son comparse. On est pressé.
Gwo Hòkèt pressa le canon de son arme au beau milieu du front de Sully.
— Fais ta prière, Sully, si tu ne décides pas à nous dire où tu as planqué la marchandise prise au patron. Tu as trente secondes.
Sully agrippa le pied de Gwo Hòkèt, suppliant ce dernier de ne pas douter de sa bonne foi. L’albinos ne voulait pas croire que sa vie allait s’arrêter ainsi, dans cette nuit de Pétion-Ville, allongé, impotent, dans une rigole qui charriait cette eau poisseuse et malodorante. Il avait toujours mordu à pleine dent dans la vie. C’était impossible que tout puisse finir de cette manière.
— Je peux partager avec vous, fondit en larmes Sully. 100 000 dollars pour chacun de vous. Après, si je mens, vous pouvez toujours me tuer.
— On tient à nos vies, nous! riposta l’un des autres tueurs. Gwo Hòkèt, c’est une connaissance à toi. S’il te fait pitié, laisse-nous faire.
— Où est la marchandise? aboya Gwo Hòkèt, ne voulant pas passer pour un tendre aux yeux de ses coéquipiers.
— Ce n’est pas moi qui ai la marchandise.
— Qui alors?
— Je ne sais pas. Mais on peut, ensemble, tout retrouver.
— Tu m’excuses, Sully, dit Gwo Hòkèt après un hoquet sonore. Tu n’es pas sérieux. C’est toi seul le responsable de cette histoire.
Au moment où Gwo Hòkèt allait presser la détente, une énorme masse blanche fendit la nuit. Une gueule avide se renferma sur la gorge du tueur qui fut catapulté bien loin du corps de Sully. La chose blanche délaissa sa victime pour les deux autres hommes, mais ces derniers avaient fui sans même chercher à porter secours à leur camarade. Le chien blanc ne se lança pas à leur poursuite. L’animal avait capté, depuis quelques minutes, l’odeur de Sully. À la poursuite d’une femelle, il ne se serait cependant pas approché sans ces effluves d’adrénaline qui lui firent savoir que l’homme à la bonne odeur était en danger. La bête avait découvert ce dernier allongé sur le sol, aux prises avec quelqu’un tenant en main ce quelque chose avec lequel son maître faisait un bruit épouvantable. Un bruit qui précipitait l’animal vers sa niche, tout tremblant, la queue entre les jambes. Le chien, comprenant que l’homme à la bonne odeur était menacé, avait attaqué sans hésiter. Les narines de la bête fouillèrent les odeurs de la nuit. L’animal fila après, ventre à terre, le long de l’avenue, certain de la proche présence de la chienne qu’il poursuivait.

La Bannière surgit de la montagne, dans le ravin qui traçait une veine ouverte dans la cité jadis opulente de Pétion-Ville. Tout le long du ravin avaient proliféré des bidonvilles comme autant de métastases de ce cancer rongeant la capitale et ses environs depuis que des gouvernements populistes laissaient faire pour se garantir des voix à chaque élection. Le ravin menaçait les anciennes demeures bourgeoises et les villas encore plus luxueuses de gens qui s’étaient enrichis soit par le trafic de drogue, soit en pillant les caisses de l’État, soit en détournant l’aide étrangère. Tous ces gens se protégeaient de la populace et de la furie du ravin en temps de pluie en construisant des murs pharaoniques en pierres, murs à eux seuls valant des fortunes. Les tambours de La Bannière commencèrent à se faire entendre dès que le groupe chanpwèl prit la rue au niveau de la route en terre battue reliant Pétion-Ville à Berthé. Le groupe se dirigea vers la ville, se retrouva bien vite sur l’asphalte, s’arrêta devant la demeure d’un député pour donner le salut d’usage puis se dépêcha de continuer sa route. La Bannière devait faire jonction avec La Noirceur, une autre bande venant de très loin, d’une localité perdue au fin fond des rizières de la vallée de l’Artibonite, tout juste au niveau d’un rond-point, surtout connu pour son petit mausolée abritant une statuette de Saint-Pierre. C’était un rituel obligatoire pour ces deux bandes la nuit de la Saint-Sylvestre, nuit devant se terminer par des réjouissances dans un grand péristyle en dehors de Port-au-Prince.
Tout se passa comme d’habitude. L’empereur de La Bannière, un bòkò connu sous le nom de Mystère, donnait le ton en agitant son bâton pour déblayer les carrefours comme on dit, se rendre invisible aux yeux des « civils » et dissuader tout esprit hostile de s’en prendre à eux. Les chrétiens vivants qui avaient la tête claire pouvaient, de chez eux, entendre passer comme un tonneau qui dévalait la rue, soit un camion transportant une nuée de fêtards déjà ivres. Mais bien sûr, s’ils pointaient le nez dehors, ils ne verraient rien. D’autres croiraient avoir croisé un simple rara profitant de la nuit de la Saint-Sylvestre. L’empereur de La Bannière, Mystère, n’aimait pas les têtes claires, surtout ceux que le groupe croisait parfois la nuit. Les têtes claires étaient hors d’atteinte des sortilèges de la bande. Elles ne pouvaient servir de cochon sans poil. Certains, surtout s’ils étaient protestants ou maçons, s’enhardissaient à réciter un psaume ou quelques prières obligeant le groupe à modifier son parcours si lui, Mystère, ne trouvait pas rapidement parade à ces attaques insidieuses. Une rumeur circula dans la bande. Un chien blanc se nourrissait d’âmes dans les rues de la ville. Les chanpwèl ne s’en préoccupèrent pas, certains que rien n’oserait s’attaquer à eux dans ce pays. Ils entamèrent même une chanson ou le dicton. « Le bâton qui a battu le chien blanc battr

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