OUI MON MARI NON MON MARI   ROMAN
290 pages
Français

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OUI MON MARI NON MON MARI ROMAN

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Description

"Oui mon mari ! Non mon mari !" est une autobiographie en même temps qu'une mine inépuisable d'informations sur la Guinée d'hier et d'aujourd'hui. Dans cet ouvrage, elle nous livre des témoignages bouleversants sur la Guinée de Sékou Touré, la solitude des Africaines en France, les violences faites aux femmes et aux enfants, les tentatives d'assassinat dans les hôpitaux psychiatriques, l'entrée des rebelles à Bouaké, l'insécurité et bien d'autres choses encore.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 190
EAN13 9782296463264
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

« Oui mon mari !
Non mon mari ! »
Hadja Kadidiatou Baldé


« Oui mon mari !
Non mon mari ! »


Préface de Boubacar Diallo
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55389-7
EAN : 9782296553897

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
PRÉFACE
L es événements décrits dans ce livre ne sont pas des fruits d’une imagination débordante. Ils sont rigoureusement authentiques comme l’attestent les pièces judiciaires et médicales jointes en annexe. Ce récit constitue un témoignage inédit d’un drame souvent vécu dans notre société mais méconnu du grand public. Jusque-là, l’on stigmatise les méfaits de l’excision, les dangers du mariage précoce et forcé, mais l’on ne parle guère, coutume oblige, de la solitude dans le ménage, des tentatives d’assassinat de l’épouse trop fidèle, dans des conditions dignes des meilleurs films d’épouvante, ainsi que d’autres crimes aussi parfaits les uns que les autres perpétrés dans l’intimité de la chambre conjugale.
Ce livre va vous surprendre, vous captiver et vous bouleverser, vous horrifier et vous charmer, car pour une fois, la réalité va dépasser la fiction. Pourtant les faits qu’il relate se sont effectivement produits et, tenez-vous bien, se produisent beaucoup plus fréquemment que l’on y croit, à l’insu de la vigilance des parents et organismes de défense des droits humains. De telles horreurs ne sont pas que l’apanage d’une Europe décadente, en perte de repères et d’humanisme. Elles sont aussi le fait de l’Afrique, « pays rempli de soleil, de chaleur et de couleur ; pays plein de joie, d’amour et de soleil. », comme le chantait le poète de lanégro-renaissance. La solidarité africaine, l’humanisme africain, est décidément un mythe absurde, allez-vous vous exclamer après la lecture de ce livre.
Faites un tour au CHU de Donka ou dans d’autres structures sanitaires, vous y retrouverez peut-être, les traces d’une certaine Mme B., épouse d’un certain Docteur Folamour. Était-elle folle ou fut elle rendue folle par de fortes doses de neuroleptiques ? Dans quel village continue-t-elle de purger son délicieux cauchemar psychédélique, loin de toute indiscrétion ? Pourtant, ce n’est pas le seul cas ; loin s’en faut. Ne dit-on pas que les grandes douleurs sont muettes ?
Ce livre nous présente l’un de ces cas. Il n’est pas parfait car n’étant pas écrit par une femme de lettres.
Son auteur, plutôt cordon bleu, experte en cuisine africaine et européenne, et spécialiste en broderie asiatique, manipule plus facilement l’aiguille et la poêle à frire que la plume. Pourtant, elle sait rassembler ses souvenirs et trouver le mot qui émeut et fait basculer dans l’ineffable et l’inénarrable.
Puisse cet ouvrage contribuer à la prise de conscience et à la lutte contre cet autre fléau social qui handicape, dans le silence de la tradition, la vie de nos consœurs.

Bonne traversée
Boubacar Diallo
CHAPITRE I
N ous étions le premier Janvier 1973, à Conakry. La brise marine commençait à souffler, c’était la fin de la journée. Le coucher de soleil était éblouissant.
Après un réveillon merveilleux à la paillote, j’avais fait une grasse matinée avant d’aller souhaiter la bonne année à ma cousine et à sa famille domiciliée à Madina marché. Après un premier et un second virage, tous les membres de la famille étaient là, visibles devant la terrasse de leur domicile où ils étaient assis, en demi-cercle, sur des chaises en bois.
A quelques mètres, j’entendis mon beau-frère me taquiner. Il faut dire que c’était un humoriste parfait, toujours de bonne humeur. Il y avait là, le couple Diawara, deux autres cousines et un inconnu. J’avais fait la bise à tout le monde, sauf bien entendu, à l’étranger.
Et moi ? dit celui-ci.
Je ne vous connais pas, Monsieur.
Il s’était levé et m’avait embrassée sans me demander mon autorisation. Je trouvais qu’il avait une mauvaise éducation, mais mon beau-frère dit :
C’est une jeune fille très complexée, j’ai tout fait mais sans succès.
Je ne vais pas te répondre aujourd’hui, rétorquai-je.
Ma cousine lui dit de me laisser en paix. Pour une fois, mes deux autres cousines s’étaient jointes à moi pour le traiter de tous les noms d’oiseaux. Ce fut une belle vengeance.
Au crépuscule, je pris congé. Pour finir, je fus présentée à Monsieur Barry Sékou Oumar, Guinéen d’origine, Malien de naissance et venant de la France où il faisait des études de médecine.
Voici ma belle-sœur Kadiatou Baldé, mais fais attention à elle, c’est une grande séductrice.
Que veux-tu dire par là ?
Tu le sais bien.
Merci, tu es toujours prêt à gâter mon nom.
J’avais serré la main à tout le monde mais à mon grand étonnement l’étranger se leva pour me faire la bise. Intérieurement, je me dis que j’avais affaire à un fou !
A 23 ans, j’étais une jeune et jolie fille de teint clair, avec des cheveux attachés en chignon qui tombaient sur mon dos. Pour une noire, la longueur de mes cheveux étonnait tout le monde. D’autres pensaient que j’étais métisse. Tout mon problème c’était mon poids ; j’étais obèse et je passais mon temps à faire des régimes sans succès.
Le lendemain, je partis à Pharmaguinée, mon lieu de travail. J’étais une technicienne de labo-pharmacie et je m’occupais des préparations magistrales de toute la République de Guinée.
A ma grande surprise deux jours après, je vis Nènè, ma petite cousine, venir me dire que leur étranger aimerait me rencontrer.
Qu’est-ce que tu dis ?
Grande sœur, il veut te voir.
Pourquoi ?
Je ne sais pas.
J’avais oublié ce Monsieur.
Dis-lui que je n’ai pas de temps.
Vingt minutes après, elle était de retour et m’implorait d’aller avec elle car il faisait très chaud. Une heure après, j’étais au rendez-vous. Heureusement que mon beau-frère était absent.
Pourquoi, tu ne voulais pas venir ?
Vous êtes là pour deux semaines, n’est-ce pas ?
Oui je suis venu pour essayer de retrouver mes racines.
C’est votre père qui est originaire de la République de Guinée ou votre mère ou les deux ?
C’est mon père, il vient du village de Fougoumba mais comme c’est ma première fois de venir ici, j’ai été recommandé à ton beau-frère.
Monsieur Barry, vous avez tapé à la bonne porte ; c’est un homme qui aime rendre service. Je suis sûr qu’il va vous aider ; mais vous avez très peu de temps pour résoudre ce problème. Je vous demande donc de m’oublier si vous voulez réussir. Au revoir. Je suis très occupée ; ne comptez donc pas sur moi.
Un petit ami ou un fiancé ?
Cela ne vous regarde pas.
Je vais vous raccompagner pour connaître votre domicile.
N’y pensez pas Monsieur ! Mon tuteur est très sévère, je n’ose pas recevoir un homme chez nous.
C’était vrai parce que je ne pouvais pas dire qui il était, ni qui étaient ses parents.
Le lendemain après le travail, Nènè était encore là. Cette fois-ci, ce fut sans succès. Je passai une nuit blanche, intriguée, me demandant ce que ce monsieur attendait de moi.
Quelle idiote, je fais !
Il voulait tout ce que les hommes veulent : me mettre dans son lit. Il ne savait pas que d’autres avaient essayé sans succès. J’avais vu le sort de mes copines qui avaient eu des enfants hors mariage. Elles avaient été chassées parfois avec leur mère parce que le problème dans nos familles, c’est que quand l’enfant réussissait, il appartenait à son père et non à sa mère. Quand il échouait, il n’appartenait qu’à sa mère. Mon papa était polygame. Je voyais la souffrance de ma mère avec ses huit enfants sans compter ceux qui lui étaient confiés pour suivre leurs études, ceux qui étaient là pour des liens de parenté, plus les enfants de la première femme de mon père décédée. Donc, pour moi, il était hors de question de lui infliger d’autres souffrances
La veille de son départ, il me laissa en cadeau, deux de ses photos et deux flacons de parfum. Il paraît qu’il était venu en personne, déposer le colis. Ce qui voulait dire qu’il connaissait mon domicile.
Je ne partis pas à l’aéroport, le jour de son départ. Il paraît qu’il fut très déçu.
J’avais tourné cette page de ma vie. Mais deux semaines plus tard, je reçus de Monsieur Barry, en même temps, une carte postale et une lettre.
Il était admis à l’internat de l’hôpital de Saint-Quentin, dans le nord de la France. Il allait donc commencer sa spécialisation. Il me dit aussi qu’il ne pourrait pas revenir en Afrique, avant deux ans. Je n’avais pas répondu, mais il continua à m’envoyer des lettres, à raison d’une par semaine. Je recevais aussi des lettres de mon fiancé qui se trouvait à l’intérieur du pays. De toutes les façons, je préférais mon cousin à quelqu’un que je ne connaissais pas du tout.
J’adorais le cinéma. J’allais en matinée comme en soirée. En plus de cela, les copines de Labé, ma ville natale, étaient nombreuses à Conakry. Nous nous rendions visite à chaque fois que nous avions le temps.
Un jour, je reçus une lettre de mon cousin me disant qu’il avait appris que je sortais beaucoup et que, pour me punir, il ne viendrait pas pendant les vacances. Il ajouta qu’il connaissait mes copains. C’était sérieux et ce fut une déception, sachant que je me réservais pour lui. J’avais des camarades, garçons comme filles, mais pas de petit ami.
Je dis à son ami qui envoya la lettre, que moi aussi, je connaissais sa copine. Je n’hésitais pas à dire qu’elle s’appelait Fanta, un prénom.
Ce prénom était fréquent chez les Malinkés. Baldé sursauta me demandant qui me l’avait dit. C’était un pur hasard et j’étais tombée à pic !
Finalement il eut des remords et il vint. Pour moi, c’était trop tard. Je ne pouvais pas me marier à un homme qui pour un oui ou un non pouvait douter de moi. Il repartit sans que ça ne s’arrange entre nous. Il m’envoya plusieurs lettres qui restèrent sans suite.
Un jour, il débarqua chez moi pour me dire qu’il avait obtenu une bourse d’études, mais qu’il ne savait pas s’il pourrait m’épouser et me laisser ici toute seule. Ça allait de mal en pis.
Comme tu n’as pas confiance en moi, vas-y, mais je ne t’attendrai pas.
C’est comme ça que tu parles ?
Bien sûr ! Si je trouve quelqu’un, je me marierai et toi aussi, à ton retour, tu trouveras une autre.
Finalement il n’avait pas obtenu sa bourse d’études et il m’avait perdue.
C’est à partir de là que mon cœur commença à virer vers Docteur Barry qui m’avait déjà demandée en mariage. J’avais 24 ans ; je ne pouvais pas me permettre d’attendre plus longtemps. Comme on dit souvent, « l’homme propose et Dieu dispose ».
J’envoyai tout de suite une lettre en France pour dire que j’étais d’accord pour qu’on se marie après en avoir parlé à mes parents. Mon père m’avait dit qu’il accepterait que je me marie avec n’importe quel homme d’une bonne éducation, honnête et qui avait un métier fixe pourvu que je ne lui fasse pas honte.
L’étranger me demanda d’envoyer des photos à sa famille, à Kayes en République du Mali. Ce qui fut fait et la réponse de sa mère fut immédiate.
Ma fille, je suis contente que mon fils retourne vers ses origines pour choisir une épouse. J’espère qu’il sera à la hauteur de la confiance que tes parents ont bien voulu lui accorder. Son père est décédé depuis longtemps ; cependant sa grande sœur Rougui, son grand frère Abdourahmane, sa petite sœur Djénaba et moi, nous veillerons sur toi ainsi que tout le reste de la famille. Nous allons écrire à tes parents pour les rassurer.
Les correspondances entre nous devinrent de plus en plus intenses. La date du mariage fut fixée au mois de juillet 1975.
Je partis voir mes parents à Labé pour qu’on commence les préparatifs étant donné qu’il n’avait pas de famille en Guinée. Il devait venir avec sa grande sœur et d’autres personnes ; naturellement c’était mon beau-frère qui allait être leur tuteur. C’est lui qui allait leur montrer le chemin à suivre en ce qui concerne la cérémonie religieuse. Pour la cérémonie civile, je partis dans une mairie de la place, à Conakry. Ils me dirent tout de suite que les mariages avec les étrangers se faisaient au Ministère des Affaires Étrangères.
Pourquoi ?
Parce que le Chef de l’État a remarqué que ces femmes sont souvent maltraitées et même tuées, une fois dans leurs pays d’accueil.
C’est vraiment arrivé ?
Oui Mademoiselle Baldé. Nous avons reçu le corps nu d’une dame dans un cercueil. Elle s’était mariée à un Blanc. Notre président a donc pris cette décision pour la sécurité de ces femmes, une fois à l’extérieur.
C’était un calvaire pour moi qui ne connaissais pas le chemin des ministères. Je ne m’étais jamais hasardée à aller chercher un bon d’achat dans les magasins de l’État pour éviter les hommes qui profitaient de ces occasions afin de faire la cour aux filles.
Il ne me restait plus qu’à attendre l’arrivée de l’étranger pour voir ce que lui il pouvait faire.
CHAPITRE II
L e jour J arriva. Docteur Barry sortit le premier de Pavion. Mon beau frère avec un sourire moqueur, me dit :
Il est là. Tu tremblais de peur depuis l’atterrissage de l’avion.
Je n’avais pas le temps de répondre. Il déposa son passeport et sans attendre les formalités, sauta la chaîne qui nous séparait pour venir me soulever et m’embrasser. Tout le monde avait les yeux tournés vers nous, ébahis car c’était quelque chose d’inhabituel. Dire que nous étions dans un pays à majorité musulmane !
Par bonheur, tout finit par s’arranger, notre voisin et ami qui travaillait à l’abattoir connaissait le capitaine Siaka Touré, le neveu du président Ahmed Sékou Touré, pour être chargé de servir la viande à tous les ministres et autres personnalités. Il chercha donc un rendez-vous pour nous, au camp Boiro. Mon fiancé n’avait que deux semaines et on venait d’entamer la seconde sans résultat. Nous arrivâmes ce jour-là, au camp, aux environs de 18 heures. Capitaine Siaka Touré nous écouta après les salutations d’usage et les présentations. La réponse à notre demande ne se fit pas attendre.
Ma femme est une peulh de Kayes. Quand je suis parti pour notre mariage j’ai été aidé par les Maliens donc j’ai une dette envers eux.
Ma belle-sœur connaissait toute la famille de Madame Touré.
Vous voulez vous marier quand ?
Le plus tôt que possible, répondit Monsieur Barry. Mes vacances sont presque finies et nous devons aller à Labé pour le mariage religieux.
Vous pouvez aller célébrer cette cérémonie en famille et sans bruit.
Il ajouta surtout de ne pas faire de fête afin d’éviter de réunir du monde.
Mon père et ma mère n’étaient pas contents mais il fallait respecter la volonté des dirigeants pour ne pas avoir d’ennuis.
Heureusement que j’avais de l’argent pour financer tous les frais de ce mariage parce que mon futur mari croyait qu’il pouvait avec un chèque prendre de l’argent dans une banque.
Quelques parents, voisins et amis vinrent sceller notre mariage en toute intimité. Le lendemain de bonne heure, nous revînmes à Conakry.
Capitaine Siaka Touré, avait pu convaincre son oncle mais la signature devait se faire au Ministère des Affaires Etrangères après les heures de travail et seulement avec les témoins et quelques membres de la famille. D’ailleurs, par manque de moyens de locomotion, on ne faisait pas la dizaine.
La dot officielle était de 500 sylis alors qu’au mariage religieux, quand on lui avait dit que la dot pouvait être une ou des vaches, de l’or ou de l’argent selon les moyens du marié, il avait répondu que je méritais un kilo d’or. Nous étions le 28 septembre 1975. Au ministère, une seule personne ne nous attendait. Après la lecture des articles, elle avait posé les questions les plus intéressantes
Monsieur Barry, voulez-vous prendre pour épouse Mademoiselle Kadiatou Baldé ici présente ?
Il avait crié avec force oui en me soulevant.
Mademoiselle Kadiatou Baldé, voulez-vous prendre Monsieur Barry pour époux ?
J’avais répondu oui timidement. Nous avions signé et les témoins aussi.
Je vous déclare unis par les liens du mariage.
Le lendemain, les trois autres étaient rentrés au Mali. Nous avions attendu un jour de plus pour remercier Siaka Touré et pour récupérer mon passeport.
Toute la journée du 29, les gens venaient pour voir ce passeport. Il faut dire que quitter la République de Guinée officiellement à ce moment, sans avoir une bourse d’études ou aller en mission, était presque impossible. Moi-même je n’avais jamais vu de passeport.
Nous avions été reçus au domicile du Capitaine Siaka Touré vers 20 heures. Son épouse était présente et contente de parler en Bambara et de Kayes avec mon mari. Nous avions pris congé après qu’il eut fini de nous donner des conseils.
Le 30, l’avion d’Air Afrique prit moins de 10 personnes à l’aéroport international de Gbessia, à Conakry. Ce n’était pas mon baptême de l’air, j’avais l’habitude de prendre Air Guinée pour mes déplacements entre Conakry et Labé.
Des dizaines de personnes étaient venues m’accompagner. Mon père était présent dans un grand boubou en bazin et les yeux rouges. J’avais du mal à le regarder. Il était triste alors que tout le monde était content pour moi.
Quand l’avion atterrit, les formalités étaient déjà remplies; il fallut s’embarquer immédiatement. Je ne savais pas combien de personnes étaient descendues car les larmes emplissaient les yeux de tout le monde. Je ne pus m’empêcher d’éclater en sanglots quand mon père commença à me faire des bénédictions. Je pleurais jusqu’à Bamako dans les bras de mon mari qui n’arrêtait pas de me dire :
Calme- toi; je ferai tout pour te rendre heureuse et puis nous allons revenir dès que possible.
Mon mari m’avait dit de ne prendre que trois tenues parce que je n’en aurais pas besoin en France. J’avais quand même pris cinq par mesure de sécurité.
A Kayes, la famille de mon mari m’offrit plusieurs pagnes. Je fus bien accueillie par ma belle-mère ainsi que par les autres membres de la famille, les voisins et les voisines ainsi que les amis, comme le voulait la coutume en Afrique Noire. C’était difficile parce que je ne comprenais pas le Bambara mais ma belle-mère qui était peulhe parlait bien notre langue. Nous restâmes trois jours avant de repartir sur Bamako et nous embarquer à destination de la France.
C’était la première fois que je prenais le train. D’ailleurs on n’avait pas le choix car il n’y avait ni route ni aéroport, entre Bamako et Kayes. Je regardais cette terre aride et me disais que je ne pourrais jamais y vivre. Il faisait tellement chaud qu’on avait envie de se déshabiller.
Les amis de mon mari étaient au pouvoir. Ils m’offrirent un billet d’Air Mali pour la France. Ce fut leur cadeau de mariage.
Le jour du départ arriva. J’étais de plus en plus stressée à l’idée de quitter mon Afrique, mon milieu naturel pour aller chez les Blancs surtout à l’internat de l’hôpital de Saint-Quentin où, d’après mon mari, il était le seul Noir.
A l’aéroport de Roissy, son ami nous attendait pour nous conduire à Saint-Quentin. Nous rentrâmes à l’hôpital vers 20 heures. Son ami repartit immédiatement à Paris. Sa chambre se trouvait juste après la salle à manger des internes. Nous prîmes un bain ensemble. J’avais déjà vu tout ça dans les films, donc je n’étais pas tellement impressionnée.
Nous partîmes dîner et il me présenta aux quelques internes présents.
Chérie, c’est dimanche aujourd’hui tu verras les autres, demain.
Ce fut fait le matin, au petit-déjeuner. Ils me souhaitèrent tous la bienvenue.
A part les mercis, je n’avais pas placé de mot. Il me fit la bise pour aller au travail. Il se spécialisait en chirurgie. Je me retrouvai toute seule avec sa petite fille. Après une heure de temps, mes larmes commencèrent à couler.
Maman, pourquoi tu pleures ?
Rien
Plus les mois s’accumulaient plus je m’ennuyais. Le matin, j’accompagnais Rougui à l’école, j’allais la chercher à 11 heures pour la reconduire l’après-midi. Il y avait les femmes de ménage pour s’occuper de notre chambre et les repas arrivaient déjà préparés. Pour ainsi dire je n’avais rien à faire sauf m’asseoir du matin au soir. C’était devenu insoutenable. Je ne voulais plus que retourner chez moi, retrouver l’ambiance des Guinéens. Mon travail et ma famille me manquaient énormément. J’étais venue avec des pilules pour ne pas faire d’enfant en attendant de voir si nous allions nous entendre. Quand il les a vues, il me demanda des explications. Ce qui fut fait.
Je suis d’accord, mais je t’en donnerai de meilleures quand tu finiras cette plaquette.
Il m’entourait de beaucoup d’amour et de belles paroles. Si au début, c’était suffisant, quelques mois après, ça devenait énervant. Une nuit, je lui parlais. Je me couchai et je tournai le dos.
Tu es fâchée ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es malade ?
Non, je veux travailler ou reprendre mes études. Je n’en peux plus.
J’avais perdu beaucoup de kilos grâce à un régime.
Ecoute chérie, je me suis marié pour fonder une famille. Je veux des enfants et si tu travailles ou reprends les études, en tant qu’interne, je ne pourrai pas engager de nourrice. Tu comprends ?
Non, en Afrique on peut faire les deux et pourquoi pas ici ?
Ici, si tu as un enfant et que tu n’as pas de maman, de cousine, de sœur ou de bonne, personne ne s’occupera de ton enfant. Si nous prenons une nourrice ton salaire ne suffira pas pour la payer et tu ne verras ton enfant que les week-ends.
Pourquoi tu ne m’en avais pas parlé avant notre mariage ?
Ça allait changer quelque chose ?
Peut-être que non parce que je ne savais pas que la vie communautaire n’existait pas ici. On n’y était pas entouré comme en Afrique.
Je t’aime bien mais le mode de vie d’ici n’est pas agréable. Je reste toute la journée sans avoir quelqu’un avec qui bavarder et sans sortir à cause du mauvais temps. Je suis la seule à ne pas travailler à l’internat. Je m’ennuie à mort. C’est très difficile, j’ai toujours vécu dans de grandes familles, à l’intérieur desquelles, il n’y a jamais moins de vingt personnes. Je pense tous les jours à tous ceux qui auraient pu venir me voir à pharmaguinée dans le cadre de mon travail. Il n’était pas facile d’avoir des médicaments.
Je ne pouvais pas le décevoir en disant que je n’aurais pas dû me marier avec lui parce que mes parents m’avaient mise à l’école afin que je puisse avoir mon propre argent sans avoir à tendre la main tous les jours.
Tu sais chérie ce que je gagnerai sera à nous deux !
Et si tu m’abandonnes un jour ?
Je t’aime et j’ai laissé toutes les filles de la France, du Mali et de la Guinée pour te choisir. Il n’y aura que la mort pour nous séparer.
Pour me rassurer, il sortit son relevé de compte bancaire pour me montrer ce qu’il gagnait, ce qui restait, donc jusqu’où je pouvais dépenser, chaque mois.
Désormais, je te donnerai ce document.
Il déchira toutes les photos sur lesquelles il y avait des femmes. Il ne laissa que celles des membres de sa famille.
D’ailleurs, je veux que tu arrêtes de prendre la pilule pour que nous puissions faire notre premier enfant.
Je me sentis désarmée et j’acceptai en sanglotant, serrée contre sa poitrine. J’avais reçu comme éducation, l’obéissance, la lecture du coran juste pour connaître quelques versets pour la prière. Quant à l’école française, si je réussissais, tant mieux, sinon c’était le mariage qui m’attendait. Le jour que mon père sut par l’intermédiaire de ma mère que j’avais vu mes règles, il sortit son fusil pour me dire :
Si tu me fais honte, c’est toi un coup et moi un autre. Dans le cas contraire, tu partiras avec ta mère.
Chez nous les mères étaient responsables de toutes les bêtises de leurs enfants. C’est pourquoi nos mères ne pouvaient être heureuses que lorsque tous leurs enfants devenaient adultes. Dans la plupart des familles, les enfants se cachaient pour venir en aide à leurs mères. C’était un véritable calvaire. Nous avions la chance que les femmes de mon père habitaient séparément. Mon père était maçon, de ce fait, il avait pu construire une maison pour chacune de ses femmes et remettait à chacune d’elles, sa dépense selon le nombre de personnes dont elle avait la charge. Grâce à tout cela, les tensions furent très réduites dans la famille.
La jeune fille était préparée aux travaux ménagers tandis que les garçons en dehors de leurs études coraniques et françaises, n’avaient rien à faire. Ils pouvaient sortir quand ils voulaient et aller n’importe où. Aux filles, étaient réservées les injures et les bastonnades. En cas d’absence de leur part, le père s’en prenait à la mère et celle-ci à sa fille.
A Saint-Quentin, je n’avais pas vu un seul Noir à plus forte raison une famille d’Africains pour me consoler. Une fois par mois, nous allions dans la région parisienne pour rendre visite à nos parents et amis. De mon côté, j’avais une tante à Champigny, et un oncle à Reims, du côté de mon mari, il y avait les Maliens en particulier, ceux de Kayes.
A l’internat, les mariés avaient droit à une chambre, un salon, une salle de bain et une cuisine. Comme il n’y avait pas d’appartement libre à l’intérieur de l’hôpital, on nousen avait donné un à l’hospice des vieillards, à Cordier. C’était une vielle bâtisse. Je prenais mon petit-déjeuner sur place et le déjeuner et dîner, à l’internat. Parfois je restais pour regarder la télévision, ma seule distraction depuis mon arrivée en France. Les douches étaient au sous-sol. Même là-bas, je ne rencontrais personne. Jusqu’au retour de mon mari du travail, je vivais dans la solitude et quand il était de garde, je pleurais sans arrêt. Il faut dire que c’était la pire des choses qui puisse arriver à une Guinéenne venant d’un pays dans lequel la solitude n’existait pas. Il n’y avait pas de téléphone en dehors de ceux des bureaux et des domiciles de quelques privilégiés pour dire que je pouvais espérer entendre la voix d’un des miens. Les lettres mettaient trois à six mois avant d’arriver à destination. Heureusement pour moi que nous étions revenus au sein de l’hôpital dès qu’un appartement fut libéré, juste à côté de la salle de télé. A l’entrée, il y avait une table de ping-pong. J’essayais de jouer de temps en temps mais ce n’était pas facile. Il faut dire que je n’arrivais pas du tout à récupérer deux balles de suite. D’ailleurs, je préférais prendre mon ouvrage et faire la broderie à la main que je pratiquais depuis le collège avec une Libanaise dont c’était le métier. J’avais obtenu le premier prix lors d’une foire qui s’était tenue dans la capitale de la Moyenne Guinée. Pour la petite histoire, le jour suivant, pendant la récréation, tous les élèves étaient devant ma classe pour partager la somme reçue à la montée des couleurs, le matin. Comme je n’avais aucune chance de m’en sortir j’avais jeté l’argent de tous les côtés. Chacun avait ramassé le nombre de billets qu’il avait pu. Ce jour-là, les vendeuses firent de bonnes recettes. Il ne restait plus rien à vendre à la fin de la récréation.
Nous étions au septième mois de notre arrivée à Saint-Quentin quand je tombai enceinte de mon premier enfant. Mon mari était heureux. Je commençais à vomir ; c’était comme s’il y avait un corps étranger dans mon ventre que je ne pouvais pas supporter. Quand je prenais un médicament pour ne pas vomir, je tombais malade.
Prends ton médicament, me disait mon mari.
Non, plutôt mourir !
Je te préviens, tu ne tiendras pas les 9 mois comme ça !
Arrête, je souffre plus quand je prends un médicament !
C’est psychologique ; tu avais simplement l’habitude de voir les femmes vomir.
Ce n’est pas vrai.
Chez nous tant que tu n’étais pas mariée, tu ne pouvais pas faire partie du monde des adultes. Donc je ne pouvais pas être influencée par ces choses-là. Si mes parents étaient là, ils auraient trouvé une solution pour moi sans m’engueuler. Je me mis à pleurer à chaudes larmes tout en lui disant qu’il ne m’aimait pas et qu’il vaudrait mieux qu’il me ramène chez moi. Il essaya de me calmer tout en promettant de ne plus m’engueuler et de ne pas me faire hospitaliser.
Je rendais tout ce que je mangeais. Je demandais des repas africains mais ça ne changeait en rien à mes vomissements. On allait de moins en moins, à Paris.
CHAPITRE III
U ne nuit, je perdis la poche des eaux dans mon sommeil. Je me réveillai en sursaut, pour dire à mon mari que j’avais uriné dans le lit.
Il fit un sourire et me dit :
Non, tu vas avoir ton bébé.
Je n’avais que huit mois et demi. Mais j’étais contente d’en finir. J’avais fait un régime pour maigrir mais si j’avais su que la grossesse allait me faire tant de poids, je ne me serais pas fatiguée. L’ambulance vint me chercher bien qu’on habitât à l’intérieur de l’hôpital. Je vomis même sur la table d’accouchement.
Après quelques heures de travail on se rendit compte que le bébé ne voulait pas venir. Les bruits de son cœur commençaient à ralentir. J’entendis le gynécologue dire.
Il faut l’endormir vite, les bruits du cœur du bébé commencent à ralentir. Mon mari dit :
Sauvez la mère, elle pourra avoir d’autres enfants après.
A mon réveil, j’étais seule dans la chambre et comme je ne voyais pas de berceau, je me dis que mon bébé était mort. Le petit-déjeuner arriva dans un plateau mais je n’avais pas faim.
On fit appel à la sage- femme qui essaya de me parler mais sans succès. Mon mari qui était au bloc opératoire mit un peu du temps avant de venir. Il se précipita vers moi et m’embrassa en me serrant dans ses bras.
Pourquoi n’es-tu pas venu me dire que j’ai perdu mon bébé ? Tu pouvais attendre mon réveil, c’était la moindre des choses comme je n’ai aucun autre parent près de moi.
J’étais crispée et je me disais que chez moi dans un cas pareil, les parents, amis et voisins seraient auprès de moi. J’avais les larmes aux yeux. Il s’était levé, et pour toute réponse, ouvrit une porte qui donnait dans ma chambre ; il tira le rideau qui était derrière la vitrine et me dit :
Voilà ton bébé et il est bien vivant.
Je partis immédiatement le voir.
Pourquoi est-il blessé et pourquoi est-il dans une couveuse ? C’est un garçon ou une fille ?
C’est un garçon. Il avait la température basse mais c’est normal pour un petit Africain qui vient au monde, le 4 novembre 1976, en plein hiver. Il avait le cordon ombilical autour du cou, donc il fallut utiliser le forceps. C’est pourquoi il est blessé.
Mais sa tête est de travers.
Il va récupérer petit à petit.
Et s’il devient handicapé ?
Sa tête était tellement tordue qu’une oreille était complètement décollée.
Tu te fais du souci pour rien, il est tout à fait normal.
Je ne pouvais pas le prendre dans mes bras immédiatement mais il fallait l’accepter. Un peu réconfortée, je pris mon petit-déjeuner et mon mari repartit car le travail l’attendait. Je me retrouvais seule à penser à l’Afrique, et à toutes les personnes qui seraient autour de moi ainsi qu’à l’ambiance entre les grands-pères qui m’auraient traitée d’ingrate parce qu’au lieu de leur apporter une épouse, j’aurais envoyé un vilain rival et les grands-mères qui leur emboîteraient les pas de danse pour avoir eu un mari qu’elles se disputeraient toujours entre elles. C’était une véritable comédie qui se jouait quand un enfant venait au monde chez nous, les peulhs. On demandait même aux parents de rembourser des dettes selon que ce soit une fille ou un garçon. Il était aussi de coutume chez nous, que les parents, amis et voisins envoient à la nourrice, de bons repas.
Je demandai à mon mari une soupe au poulet. Je pensais aux arômes spéciaux de plantes qu’on mettait là-dedans. Mon mari, qui était un mauvais cuisinier, fit bouillir un poulet et oublia de mettre du sel, à plus forte raison des oignons, de l’ail, du poivre et un bouquet garni, etc. Ce n’était pas mangeable. Il repartit avec, à la maison et il en fit sa soupe.
L’hôpital m’avait installé une plaque sur ma demande, à défaut d’une cuisinière pour pouvoir me faire des repas africains de temps en temps.
Giselle la marraine de mon fils avait envoyé un nounours à mon fils. Cette peluche finit ses jours en Guinée, avec les enfants de ma sœur. Il paraît qu’il fut raccommodé à plusieurs reprises. Je reçus aussi quelques cadeaux de certains internes. Le directeur de l’hôpital me fit le plaisir de me rendre visite.
Quelques jours plus tard, mon oncle Hann Sékou vint me voir avec des cadeaux puis ce fut le tour de Fofana, le meilleur ami Malien de mon mari.
Il y avait deux internes avec nous : un Zaïrois et un Guinéen du nom de Bah Mamadou. Ce sont les deux qui firent le baptême de notre bébé On avait fait la connaissance d’un professeur Guinéen du nom de Alwaly, lui aussi était présent. J’étais loin de m’imaginer qu’un jour, le baptême de mon enfant allait se faire par cinq personnes et dans un petit appartement à l’hôpital de Saint-Quentin sans tuer de mouton ni réunir plusieurs dizaines de personnes pour faire la fête. J’avais un oncle avocat à Reims. Sur les conseils de Tonton Hann Sékou, nous partîmes lui rendre visite. Sa femme était Française et directrice d’une école à Daisy le Gros, son village natal. De Saint Quentin on pouvait faire l’aller-retour ou partir y passer le week-end. Il avait aidé mon mari à avoir la nationalité française. Nous fîmes tous les deux, les analyses médicales.
Un jour nous nous rendîmes à un commissariat de police de Saint Quentin. On lui remit un passeport français et moi, on me mit un cachet qui mentionnait visa définitif de séjour en France.
Une fois, je lui demandai pourquoi je n’avais pas eu droit à un passeport français comme lui.
Quand ton mari est Français, tu es automatiquement Française, m’expliqua-t-il.
Je ne pouvais pour rien au monde, penser à un début de trahison de sa part. .
Je crus à ce qu’il me disait sans le moindre doute. De toutes les façons, je ne connaissais pas les lois françaises et je n’avais pas eu la présence d’esprit de poser la question à mon oncle comme je ne doutais pas de la véracité de la parole de mon mari.
Il me dit que la demande avait été introduite selon une loi qui disait qu’il était né pendant la colonisation donc qu’il était né Français. Je me dis tout de suite que c’était la même situation que la mienne donc qu’il n’y aurait pas de problème.
Mon mari avait choisi un sujet de mémoire sur une maladie qui faisait des ravages au Mali. Il travaillait sur ce sujet et il allait deux fois par semaine à Amiens y suivre des cours pour le doctorat en chirurgie
Notre fils Boubacar, lui et moi, nous étions partis à Paris, le jour de la présentation de sa thèse devant un jury composé de plusieurs personnes. Ils étaient nombreux et le plus âgé avait prêté serment. Quand le tour de mon mari arriva, ils dirent qu’il aurait dû aller plus en profondeur. Il fut quand même reçu avec mention. Sur la première page de son mémoire, il avait écrit :
A ma mère.
A ma femme et à mes enfants.
Pourquoi tu n’as pas mis nos noms ?
Ce n’est rien, tu es ma femme pour la vie et puis on aura d’autres enfants, n’est-ce pas chérie ?
C’était le grand amour donc j’oubliai cette histoire de nationalité et tout le reste. Il était le président de l’internat quand on quittait Saint-Quentin à destination de l’hôpital de Gonesse pour faire fonction d’interne ; on avait eu un studio, à Pavillon-sous-Bois. C’est la Renault 4 qui fit deux voyages pour le déménagement. On n’avait que nos affaires personnelles et quelques ustensiles de cuisine et de ménage.
J’avais peur à nouveau de la solitude. Heureusement qu’il y avait dans le même immeuble que nous, un Sénégalais et son épouse ; cette dernière attendait son premier enfant. Elle était en congé de maternité et nous commençâmes à passer nos journées ensemble pendant que nos maris étaient au travail. Elle accoucha d’une fille peu de temps après notre arrivée. On lui donna le prénom de Marie. D’autres Sénégalais vinrent se joindre à nous pour faire le baptême. Nous mangeâmes bien et rigolâmes jusqu’au soir.
Boubacar commençait à peine à marcher que je tombai de nouveau, enceinte. Quand les vomissements s’intensifièrent, je demandai à mon mari d’interrompre la grossesse.
Ne te panique pas ! cette-fois ci, ce sera juste pour le début. D’habitude ce sont les trois premiers mois qui sont difficiles.
J’espère que tu as raison sinon je vais mourir.
Je commençai à perdre du poids et le studio devint petit pour moi. Nous trouvâmes un appartement à Clichy-sous-Bois. Je vomis jusqu’à la fin de ma grossesse. J’étais tellement fatiguée que c’est ma voisine Sadia, une Marocaine, qui m’aidait à m’occuper de Boubacar. Je n’arrêtais pas de me dire que ce serait le dernier. Quand on sortait, c’était pour aller à Champigny-sur-Marne pour manger un repas africain que je rendais avant même d’avoir fini de digérer. J’adorais aussi les fromages mais rien ne restait dans mon ventre. Je fis ma première consultation à l’hôpital de Gonesse et les autres à l’hôpital de Tenon.
De Pavillon-sous-Bois, nous eûmes un appartement à Clichy-sous-Bois. Les huit mois et demi me firent perdre beaucoup de kilos. Le jour de mon accouchement mon mari était de garde. C’est l’ambulance qui vint me déposer à l’hôpital de Tenon. Je confiai Boubacar à Sadia. Le travail dura du matin jusqu’aux environs de 20 heures. La salle était remplie d’hommes et de femmes en blouse. Personne ne savait pourquoi le bébé ne venait pas. Je saignais beaucoup. Il fallut l’arrivée du professeur pour qu’on sache que la poche des eaux n’était pas rompue. On me donnait de l’oxygène par les narines ; quand je réclamais de l’eau, on pulvérisait dans ma gorge quelques gouttes. J’étais en train de me dire que c’était le dernier. Je ne criais ni ne pleurais à cause de l’éducation que nousavions reçue depuis le jeune âge par l’excision, pour les accouchements et tout le reste. Il n’y avait que les mots-là dans la bouche de nos mères : « Tu ne dois pas nous faire honte ! ». Je fus recousue sans anesthésie. Ça faisait vachement mal. De retour dans ma chambre, ma voisine, une primipare guadeloupéenne s’écria quand elle vit mes draps inondés de sang. J’eus peur.
Pourquoi tu n’as rien dit ? Tu es vraiment courageuse. Moi j’ai pleuré.
Tu avais mal ?
Oui c’est pourquoi j’ai sonné. Mais tu avais beaucoup de visiteurs.
Tu as eu un garçon ou une fille ?
Un garçon encore ?
La prochaine fois tu auras une fille.
Je ne cherche plus rien, mes grossesses sont un calvaire, je suis malade du début à la fin.
Quand l’hôpital sut que j’étais l’épouse d’un médecin, on me donna une chambre individuelle. Cette fois-ci je vis mon bébé dès la naissance. Mon mari vint le matin avec un grand sourire et ses longs bras tendus vers moi. Il était tout heureux. C’était le 12 août 1978.
C’est l’homonyme de ton papa : Mamadou Saliou. Il sera content.
J’avais envoyé des lettres avant de venir.
Le premier c’était ton papa et maintenant c’est le mien.
Il reste nos mamans.
N’y compte pas, je ne recommencerai plus une telle souffrance
Je lui racontais ce que j’avais enduré la veille. Je voulais des fruits, des fraises, des raisins et des reines. Claude, une dame en blouse vint me dire qu’il ne fallait pas que je les mange encore car ça se ressentirait dans le lait maternel. C’était parti pour deux semaines sans fruits. Cette fois, je reçus plus de visites qu’à Saint-Quentin. Ma voisine s’occupa de mon fils gratuitement jusqu’à mon retour. Elle avait trois filles et voulait un garçon. Son mari avait deux filles aussi, d’un premier mariage. Vous connaissez les musulmans, ils auraient voulu être à notre place, n’avoir que des garçons.
Le salaire de mon mari ne suffisait plus. On envoyait chaque fois de l’argent à sa mère et à la mienne. Il commença à faire des gardes de laborantin grâce à un ami ivoirien. On dînait ensemble, à chaque fois que c’était possible.
Je me sentais de plus en plus seule. Mon mari travaillait jour et nuit. Je ne tenais plus, nous décidâmes de nous serrer la ceinture pour qu’on passe plus de temps ensemble en abandonnant les gardes de laboratoire.
Un beau jour, un de ses collègues lui dit qu’il y avait un hôpital au Sénégal qui demandait un chirurgien. Je trouvais ça formidable. Je l’encourageai. C’était l’idéal de se retrouver en Afrique comme coopérant.
C’était la CIMADE qui voulait un chirurgien pour l’hôpital de N’Dioum à Podor. Après les formalités, nous reçûmes nos billets pour le Sénégal en passant par le Mali et la Guinée. C’était en 1979. J’étais tellement pressée que je partis la première avec les enfants. Je devais aller à Kayes pour attendre mon mari et pour passer plus de temps avec ma belle-mère et le reste de la famille. A Bamako, l’ami de mon mari, directeur des douanes, qui nous avait déjà rendu visite à Clichy me dit que je ne tiendrais pas longtemps à Kayes, à cause de la chaleur. Nous étions en mai 1979. Je lui répondis que j’étais africaine et que j’aimerais y aller pour permettre aux enfants de connaître leur grand-mère. Il insista sans résultat. Nous prîmes le train deux jours après, pour la ville natale de mon mari.
Nous arrivâmes vers 20 heures. Je trouvai quelqu’un pour m’accompagner avec les bagages : une charrette tirée par un âne. Ma belle-mère était contente. Mon beau-frère et la petite sœur de mon mari aussi.
Nous ne pûmes pas dormir dans la maison. Je sortis le matelas et le ventilateur dehors. Les enfants pleurèrent toute la nuit bien que toutnus. Le matin, le soleil était ardent. Monsieur Diakité, avait raison mais j’étais là et il fallait tenir. L’eau n’était pas facile à avoir car il fallait se rendre au fleuve. Remplir les canaris et les bassines était chaque matin, le travail de la servante. Le troisième jour, les enfants commencèrent à faire de la diarrhée. Le cinquième jour, il fallut les amener à l’hôpital.
Mon beau-frère ne voulut pas nous accompagner avec la voiture que mon mari lui avait envoyée et qu’il utilisait comme taxi. Le prix de cette voiture et de son dédouanement au Sénégal furent d’ailleurs le début de notre galère. Ma belle-mère maigre, âgée et fatiguée, était obligée de prendre Mamadou sur son dos et moi Boubacar. La route était longue car il fallait aller à la gare, traverser les rails et marcher sur une route très mauvaise avant d’arriver à l’hôpital. Les enfants étaient déshydratés. Le médecin me conseilla de retourner immédiatement sur Bamako. Ma belle-mère avait fait des décoctions que je refusais de donner à mes enfants pour ne pas aggraver leur état de santé. S’il s’agissait d’un médicament préalablement bouilli, j’aurais pris le risque de le leur donner. A notre retour, j’entendis Baidy dire à sa mère :
Pourquoi tu te fatigues, tu vois bien qu’elle refuse de donner tes médicaments à ses enfants parce qu’elle te prend pour une sorcière.
J’attendis le train deux jours interminables et Baidy refusa de nous accompagner à la gare. Je pris le minimum pour rentrer à Bamako.
Mon mari vint deux semaines plus tard. Je lui expliquai le malentendu qu’il y avait eu entre son frère et moi. Il me dit que cela n’allait plus se répéter. J’avais hâte de voir mes parents en Guinée.
Je fus très heureuse d’entendre à l’aéroport de Bamako cette annonce plusieurs fois répétée « Les passagers à destination de Conakry, embarquement immédiat ». Je fis la bise à Monsieur et à Madame Diakité qui étaient venus jusqu’au pied de l’escalier.
Me revoilà enfin à Conakry. Personne ne nous attendait à l’aéroport. Le télégramme n’arriva que six mois après son expédition ! Je trouvai une vieille connaissance qui accepta de nous déposer chez Monsieur Diawara.
Monsieur Diawara ne me reconnut pas car j’avais beaucoup changé à cause de ma perte de poids et de ma tenue. Je portais un ensemble pantalon, veste avec une chemise blanche en dessous et une belle paire de chaussures qui augmentait ma taille de quelques centimètres.
Ma cousine aussi, eut du mal à me reconnaître, ainsi que tout le monde d’ailleurs. Mon mari en avait pour deux semaines, donc on n’avait pas de temps à perdre. Il fallait vite aller à Labé. Mon grand frère Boubacar, qui était de retour en Guinée après des études universitaires à Alger, restait introuvable. Mon pays avait un avion-cargo qui faisait la navette entre les régions. Mon grand frère nous trouva à l’aéroport et on lui acheta un billet d’avion pour qu’il puisse nous accompagner à Labé. Nous ne nous étions pas vus depuis 1972.
Nous en avions pour une heure et demie de vol. Les nouvelles n’allaient pas vite, donc personne ne nous attendait. Ce fut une agréable surprise pour mes parents. En moins de dix minutes, tous les voisins et voisines étaient là. Les enfants que je ne connaissais pas, couraient de gauche à droite.
Mes enfants passaient de main en main. Les grands entonnèrent des chansons accompagnées de pas de danse. Quant aux grands-pères, c’étaient des menaces qu’ils proféraient à l’endroit de leurs rivaux. Toutes ces choses m’avaient manqué en France. Cette ambiance qui vous berçait tous les jours, cette chaleur humaine qui n’existe qu’en Afrique. J’étais comme un petit oiseau qui venait de sortir de sa cage. J’oubliais mon mari toute la soirée. Mes anciennes copines étaient là. Pour la première fois, depuis mon départ pour la France, j’entendais mon cœur battre de bonheur. J’étais heureuse mais il y avait cette chose inexplicable qui vous manquait surtout quand vous vous retrouviez seule, enfermée entre quatre murs. Le lendemain, des repas arrivaient de tous les côtés. C’était cela aussi l’autre bon côté de chez nous. Quand vous receviez des étrangers, chaque famille apportait un repas spécialement préparé à leur intention. Presque toute la semaine, ma mère ne fut pas obligée de faire la cuisine. On recevait plusieurs plats par jour. Mon papa tua un mouton. Je ne voyais presque plus mes enfants surtout le premier qui sortait avec mes petits frères ou mes petites sœurs. L’homonyme de mon papa qui ne marchait pas encore malgré mes protestations était toujours sur le dos de quelqu’un d’autre, malgré mes protestations.
Mon mari repartit quatre jours plus tard, par avion. Il retourna à Kayes prendre sa mère et se rendre avec elle, à N’Dioum au Sénégal pour commencer ses nouvelles fonctions. Je partis les rejoindre deux mois, plus tard. Je m’étais ressourcée à tous points de vue, c’était formidable. Les deux mois furent courts
CHAPITRE IV
M on mari vint me chercher à l’aéroport de Dakar. C’était la première que je foulai le sol sénégalais, contrairement à Sékou Oumar qui avait fait l’école d’enfants de troupe de Saint-Louis, depuis la sixième jusqu’au baccalauréat. Il avait quitté l’école militaire pour rentrer au Mali et faire son baccalauréat. Il eut alors une bourse d’études pour aller faire une école de sport dans la région parisienne. Après deux ans, Il avait changé d’option pour entrer à l’école de médecine.
La route était longue, il fallait justement passer par Saint-Louis avant d’arriver à Podor. L’hôpital de N’Dioum était un grand centre hospitalier bien que situé dans ce petit village sur la route de Matam. On pouvait dire que les malades venaient de cent kilomètres à la ronde. Même les Mauritaniens qui étaient de l’autre côté du fleuve, venaient pour des soins divers.
Je n’avais jamais vu un paysage aussi désertique. Il n’y avait que du sable et des épineux partout. Le soleil était ardent. Il faisait chaud dans le Fouta Toro du Sénégal contrairement au Fouta Djallon, en Guinée.
Il faisait au moins, quarante-cinq degrés Celsius à l’ombre. Heureusement que les maisons des médecins étaient climatisées et il y avait de l’eau courante. Ma belle-mère n’était pas dépaysée ; elle ne supportait même pas le climatiseur alors que nous étions toujours à l’intérieur de la maison. Quand les vents de sable commençaient, on ne voyait rien ; mon mari prenait une torche pour arriver à l’hôpital qui se trouvait à quelques mètres de là. Nous étions obligés de mettre des papiers entre les persiennes des portes et des fenêtres et partout où il y avait un trou pour empêcher le sable d’entrer. C’était ma belle-mère qui tenait Mamadou pour lui apprendre à marcher. Elle mangeait bien et pour la première fois de sa vie, elle prit du poids. Elle commença à s’ennuyer et nous demanda de la ramener. Ce qui fut fait. Pourtant on croyait pouvoir la garder pour de bon. Moi je la comprenais, parce que j’avais ressenti la même chose en France.
A Kayes, elle assistait à toutes les cérémonies et à toutes les festivités : baptêmes, mariages, excisions et décès. Elle faisait partie de celles qui décidaient. Tout cela était plus important que le confort et la bonne alimentation dont elle pouvait bénéficier à Dioum. J’eus du mal à faire comprendre cela à son fils pour qu’il accepte de la laisser partir. De toutes les façons, il parlait rarement avec elle. Il était très sollicité à l’hôpital parce qu’il était le seul chirurgien. Dioum était un petit village ; il ne se passait jamais rien, il n’existait aucune activité récréative, à part les petites visites que les médecins et leurs épouses se rendaient de temps à autre. On allait faire nos courses à Saint-Louis. On profitait pour y passer le week-end chez Monsieur Touré Alhassane, un ami d’enfance de Docteur Barry. Notre voiture était la seule dans tout l’entourage. Il n’y avait même pas d’ambulance. Quand il y avait urgence, c’est notre voiture qu’on utilisait.
On recevait un ravitaillement pour toutes les denrées alimentaires, sauf le poisson et les légumes frais. On ne pouvait avoir que de la tomate fraîche cultivée sur place. On dormait tôt car il n’y avait pas de télévision ; raison de plus pour s’ennuyer quand on venait de France. Je me dis que s’il y avait quand même quelque chose de bien en France, c’était la télé. Je jouais avec mes enfants toute la journée.
Un beau jour, Sékou Oumar me dit :
Nous allons faire un autre enfant.
Dis-moi que tu blagues. Faire un enfant dans ce désert, loin de tout.
Bien sûr. Tu iras accoucher en France, au mois de juin pendant mon congé annuel.
C’est Dieu qui le sait, pas toi.
La science est développée, nous pouvons faire le calcul car nous savons tes périodes de fécondité.
Oublies-tu les vomissements ?
Nous sommes en Afrique ; psychologiquement ça va changer.
Tu as toujours cru que je faisais exprès, n’est-ce pas ?
Ne dis pas de bêtises, d’ailleurs je suis le chef de famille.
Rien à faire, nous les femmes musulmanes, nous devons obéissance à nos maris.
Comment comptes-tu faire ?
Je vais te montrer, c’est très simple. Nous avons beaucoup de temps libre matin, midi et soir.
Tu n’y penses pas ?
Si, c’est de cette façon que nous y arriverons.
A la fin du mois, c’était un échec. J’étais contente d’avoir eu raison de dire que c’est Dieu qui savait quand on pouvait faire un enfant et de n’être plus obligée de faire cet enfant.
Ne te moque pas de moi ! Je vais prendre mon congé du 15 Juin au 15juillet.
Cette fois-ci ça marcha. Si cela pouvait être une fille au moins, je serais consolée. Les vomissements repartirent de plus belle.
C’est encore un garçon !
Comment peux-tu le savoir ?
Il n’y a qu’eux, pour faire souffrir comme ça, une mère.
Prends les médicaments.
Tu sais que je ne les supporte pas.
Quand j’étais enceinte de Mamadou, il m’avait fait une dose forte d’un médicament contre les vomissements avant d’aller au travail.
Je restais couchée avec une forte fièvre toute la journée. Boubacar lui, gardait le berceau jusqu’au retour de son papa, sans manger ni être changé. Je ne pus prendre le téléphone pour appeler au secours. Je faillis mourir. Depuis, je préférais vomir que de prendre un quelconque médicament.
Le climat devint de plus en plus insupportable. Nous avions, d’un commun accord, décidé que j’aille en Guinée avec les enfants pour les laisser là-bas avant de partir en France. Il était prévu qu’après l’accouchement, je revienne les prendre pour retourner avec eux à N’Dioum.
A Labé, je tombai sur la saison des mangues. Je pouvais en manger une dizaine, pour tout rendre, 30 minutes plus tard. Je recommençais autant que possible dans la journée. Je demandais souvent du « tô », un plat local préparé à base de manioc, ou du « ndappa », autre plat à base de maïs, mélangé avec de la farine de la même céréale. Ma mère était malheureuse de voir que rien ne restait dans mon ventre. Je continuais à maigrir.
Mon père et tous les parents s’inquiétaient pour moi. Pourtant, une fois que je vomissais, je me sentais bien. C’était comme ça ; je ne pouvais rien. Après chaque repas, des acidités remplissaient mon ventre et il fallait vomir pour être à l’aise.
J’arrivai en France, au début du mois de juillet. Mon mari y était depuis la deuxième quinzaine du mois de juin. C’est Monsieur et Madame Dieye, nos amis Sénégalais, qui nous reçurent chez eux. Ils avaient une petite fille du nom de Marie. Les jours passaient et je n’accouchais pas, parce que le calcul n’avait pas fonctionné. Finalement, mon mari fut obligé de rentrer au Sénégal sans voir l’arrivée du bébé. Il me confia à un ami gynécologue, à l’hôpital de Gonesse. Ousmane attendit le 31 juillet 1980, pour venir au monde.
Cette fois-ci le travail ne fut pas long car dès que j’arrivai, je signalai que la poche des eaux n’était pas rompue. La sage-femme de garde fit le nécessaire et m’envoya dans une chambre. Le travail ne tarda pas à s’accélérer. Après 40 minutes seulement, je sus que le bébé arrivait ; mais la sage-femme ne voulut pas me croire. J’appelais de toutes mes forces avant de voir une dame en blouse blanche venir me dire qu’on venait de rompre la poche des eaux. Pour elle, je ne pouvais pas accoucher immédiatement. Il fallut que j’insiste pour qu’elle prenne un doigté afin de me rassurer que je n’en avais plus pour longtemps. A sa grande surprise, la tête était engagée ; elle commença à me dire :
Madame, ne poussez pas.
Elle avait vu dans mon carnet que c’était docteur Aboukaya qui devait en personne faire mon accouchement. Les deux dames étaient paniquées. Par chance, le docteur était dans l’hôpital et j’étais trop faible pour pousser. Il fallut me mettre un sérum et les médicaments qu’il fallait pour renforcer les contractions. Il demanda pourquoi on avait tardé de l’appeler. L’une des sages-femmes répondit, mais je ne voulus pas la contredire. J’accouchai à 00 heure 40 minutes, le 31 juillet 1980.
Vous avez un beau garçon ; s’exclama la sage-femme.
Encore ! Ce n’est pas vrai. Je n’avais pas voulu faire l’échographie. Il ressemble à son père.
La sage-femme qui croyait que je ne voulais pas du bébé, me demanda si je ne pouvais pas le faire adopter.
Non, c’est parce qu’elle a déjà deux autres garçons, dit le gynécologue.
Vous allez chercher une fille, Madame ?
C’est Dieu qui sait.
Quel est le nom du bébé ?
Ousmane, répondis-je.
Hausman ?
Non, Ousmane.
Je comprends : c’est comme le boulevard Haussmann.
J’étais fatiguée de répondre. Elle écrivit sur le carnet ce qu’elle voulait.
J’étais dans la même chambre qu’une femme arabe. Le matin, elle me dit qu’elle avait faim car elle était à jeun. Le matin de bonne heure, je cherchai la salle de bain pour me laver. Quand l’équipe du matin vint pour nous faire la toilette, je dis que pour moi c’était déjà fait et que mes draps étaient propres. Quand le pédiatre vint, il vit mon nom de famille Baldé. Il demanda à me voir. Nous avions le même nom de famille.
Vous êtes métisse, Madame ?
Non docteur, je suis Noire.
Vous êtes très claire et votre fils aussi ! Vous êtes sûre que vous n’avez pas un grand-père Français ?
Docteur, dans mes familles paternelle et maternelle, tout le monde est Baldé ;
A partir de ce jour, il appelait mon fils son petit neveu d’Afrique. Je reçus un télégramme de mon mari qui me félicitait de la naissance de notre troisième enfant. Il était aussi, désolé que ce ne fût pas une fille. Mon mari était parti à la mairie de Gonesse pour leur dire qu’il ne serait pas là pour la déclaration de naissance. Moi aussi, je dis à l’envoyée de la mairie que mon mari n’était pas là. Je partis avec monsieur Dieye pour chercher l’extrait de naissance. Tout était fait et le père devait signer.
Vous saviez que le père n’était pas là, n’est-ce pas ?
Nous nous sommes disputés.
La patronne vint et me demanda de lui montrer la dame qui était venue à la maternité parce qu’elle ne voulait pas se dénoncer. Elle était là devant moi, en tailleur bleu le même qu’elle portait ce jour-là. J’eus pitié d’elle et je ne dis rien mais la patronne même en regardant les dossiers, pouvait savoir de qui il s’agissait.
Monsieur Dieye a voulu signer à la place de mon mari, mais on lui a dit que ce n’était pas possible. On m’a dit que c’est la sage-femme qui dans ces conditions doit faire la déclaration mais que maintenant deux mots seront barrés << son père » » et remplacés par << la sage-femme>>
La CIMADE avait fait nos billets pour notre retour quand mon mari prit la décision de rompre son contrat et de revenir en France. Il m’appela pour que je ne bouge pas. Il alla chercher les enfants chez mes parents pour me retrouver à Paris.
J’étais heureuse de ne plus retourner dans ce pays avec ce climat chaud, ce paysage et ce sable à perte de vue balayé par des vents sans compter l’isolement. Même les médecins sénégalais cherchaient à être mutés ailleurs. Il paraît que personne ne durait à Dioum. Je restai chez Monsieur et Madame Dieye jusqu’à l’arrivée de ma petite famille. Nous eûmes un appartement dans le même immeuble, à Clichy-sous-Bois, 2 Allée Albert Camus, mais seulement au onzième étage. Nos amis marocains étaient toujours au quatrième étage et ils avaient eu une autre petite fille. Nos relations continuèrent. Je retrouvai toutes les femmes africaines que j’avais laissées sur place. Comme j’avais eu mon permis de conduire, je pouvais me déplacer plus facilement.
Alors pourquoi es-tu revenu ?
On n’avait pas voulu que je passe mon doctorat, car j’étais hors de la France ; mais je ne voulais pas t’inquiéter. Je dois continuer à suivre les cours à Amiens avant de passer mon doctorat.
Dieu fait bien les choses, je ne voulais plus retourner à N’Dioum.
J’allais te demander de me laisser vivre à Saint-Louis avec les enfants.
Je ne me suis pas marié pour rester seul. N’envisage plus une chose pareille, tu me comprends ?
D’accord ; l’incident est clos.
Mon mari s’inscrivit au chômage. Il fallut trois mois avant qu’il ne trouve du travail à Creil. C’était à 60 kilomètres environ de la région parisienne. Il partait avant notre réveil et à son retour, les enfants dormaient. Ce n’était pas non plus une vie. Je ne voulais pas qu’on quitte Paris pour ne pas nous éloigner de nos parents et amis. J’ignorais s’il y avait des Noirs à Creil et je ne voulais pas que ce soit comme à Saint-Quentin. Il décida d’ouvrir un cabinet médical.
Tu crois que ça va marcher ? N’oublie pas que tu es Noir !
Ça n’a aucune importance !
C’est la compétence qui comptait et ça il en avait pour avoir passé son doctorat en chirurgie avec succès. Il trouva un local à Gonesse au square du nord pour le cabinet médical et un autre, au square des sports, pour notre domicile. Il eut une dame comme première cliente. En voyant la plaque Docteur Sékou Oumar Barry, elle avait cru qu’il s’agissait d’un asiatique. Ils eurent le temps de discuter pendant longtemps parce que personne d’autre n’attendait. Elle était la présidente du groupe des femmes de Gonesse. Le siège du groupement se trouvait au centre culturel. Mon mari promit de m’y amener. Boubacar et Mamadou étaient à la maternelle, mais Ousmane n’avait pas trois ans.
Cette dame nous porta chance car de nombreux clients vinrent après elle. J’étais la seule Noire mais je devins vite populaire. Je leur apportais la chaleur africaine pour commencer. On faisait deux réunions par semaine, de la peinture sur soie, de la poterie, du patchwork et de la cuisine. Comme j’étais habile depuis mon enfance et que je pratiquais la broderie à la main pour le crochet et le tricot, je n’eus pas de mal à avoir les plus beaux ouvrages. Pour avoir plus de temps, je demandai à mon mari de mettre Ousmane à la maternelle.
C’est impossible, me dit-il.
Je partis à la mairie. On me posa la question de savoir pourquoi je voulais qu’on prenne mon fils à la maternelle. Je leur dis qu’on n’avait pas les moyens de payer une nourrice et que j’avais besoin de beaucoup de temps pour pouvoir me récréer au sein du groupe des femmes de Gonesse. Je partis sur leur demande, voir s’il y avait une place à l’école maternelle juste située devant mon appartement, au rez-de-chaussée. La directrice dit oui à condition qu’il soit propre. C’était le cas pour qu’il soit admis à l’école avant deux ans et demi. En dehors des heures de classe, on avait le droit de mettre nos enfants à la garderie du centre culturel. Le groupe avait une subvention de l’Etat et j’étais devenue la trésorière. C’est avec cet argent qu’on payait la garderie, qu’on finançait nos sorties, les repas qu’on faisait et notre journal mensuel. Il paraît que ce genre de groupe était important dans la société française car il empêchait les femmes d’aller tous les jours chez les médecins. Je compris que c’était économique pour ce pays dans lequel chacun était enfermé chez soi et mourait d’ennui.
Je proposai au groupe, un repas africain. Je fis les courses. Le menu était composé de riz au gras, au poisson farci avec comme principal légume le manioc. Il n’y avait pas d’entrée ; pour le dessert il y avait une bouillie de maïs au citron et des mangues. Il y avait de la musique africaine. Toutes les femmes portaient des tenues africaines que j’avais eu du mal à réunir. Nous cuisinâmes et fîmes la fête toute la journée. Elles apprirent des pas de danse africaine. C’était chouette.
Toutes les femmes du centre déjeunèrent avec nous, y compris la directrice.
Le lendemain nous eûmes beaucoup d’adhérentes. Ensuite, on fit un repas israélien, puis du couscous arabe et une autre fois, de la paëlla. Madame la directrice du centre eut la gentillesse de nous projeter un jour, un film sur son voyage en Egypte et ce fut l’objet d’une fête. Le cabinet médical marchait très bien. Quand j’étais à la maison, je jouais le rôle de secrétaire. Il y avait un redirecteur d’appel : un appareil qui permettait de renvoyer les appels des malades, du cabinet médical à notre domicile, en cas d’absence. Par la suite, je répondais et communiquais à mon mari, les noms et adresses des malades qu’il devait aller voir à domicile. La nuit, je prenais parfois tout mon temps pour parler aux personnes âgées. Elles me le rendaient bien car je recevais des fleurs accompagnées de lettres me disant qu’elles étaient presque guéries avant même l’arrivée du médecin. J’étais vraiment heureuse à Gonesse.
Boubacar partit au CP2, Mamadou à la grande section et Ousmane reprit la petite section, comme prévu.
Mon mari décida pour la seconde fois, d’aller à Abidjan pour deux semaines. A ma grande surprise il appela une semaine après, pour me dire de préparer nos bagages car nous allions désormais vivre en Côte d’ivoire. Je n’en croyais pas mes oreilles.
Tu ne peux pas faire ça. Nous commençons à gagner beaucoup d’argent donc nous pouvons attendre d’avoir le prix d’une clinique avant de partir.
J’ai eu une place dans une clinique dans laquelle je serai le chirurgien chef et j’aurai un bon salaire.
Je t’en prie, ne fais pas ça ! Je veux que mes enfants fassent de bonnes études. Tout le monde fuit l’Afrique pour venir étudier ici et nous, nous allons les priver de cette chance ? Un jour, ils vont nous en vouloir car toi-même tu as quitté le Mali pour augmenter ta chance d’avoir un bon bagage intellectuel.
Il y a de bonnes écoles ici et tu auras plus de confort qu’en France. On en parlera à l’arrivée.
Il avait pris sa décision avant de m’en parler car il m’avait dit la date à laquelle il devait débuter le travail à la polyclinique des deux plateaux. Il était aux anges. Il commença à chercher un acquéreur pour le cabinet médical.
Le groupe féminin de Gonesse m’offrit un robot comme souvenir. Mon mari était venu avec un passeport malien pour moi avec les photos de mes trois enfants dessus.
Pourquoi n’avons-nous pas de passeports français ?
Crois-moi, c’est mieux comme ça ! Mais ne t’inquiète pas quand ton mari est Français tu es automatiquement Française.
La Côte d’ivoire est comme la Guinée ?
C’est mieux pour nous de ne pas arriver en tant que Français pour pouvoir avoir l’autorisation, un jour, de construire une clinique et d’y travailler à notre compte. En plus, il nous sera plus facile de nous intégrer.
Je ne savais même plus où j’en étais pour dire que j’allais discuter. D’ailleurs je lui faisais tellement confiance que j’acceptais tout ce qu’il disait.
Mon premier fils était au CP tandis que les deux autres faisaient la maternelle. Je ne voulais pas partir parce que je connaissais la médiocrité des études en Guinée et je ne connaissais pas le système des autres pays. Chez nous, à l’école primaire, on étudiait en langue nationale, selon les régions naturelles. On ne commençait le français qu’à partir du collège. C’était la volonté du chef de l’État, depuis plusieurs années.
Quant à moi, j’eus la chance de ne pas faire partie de ces promotions. Je n’avais pas pu faire de hautes études à cause de la pauvreté ; cependant, je ne voulais pas que mes enfants étudient hors de France. Mon mari venait de briser mon rêve. Je pleurais en cachette, pendant plusieurs jours.
Docteur Barry n’arrêtait pas de me dire de faire vite. Je me demandais qu’est-ce qu’il avait trouvé de merveilleux à Abidjan pour prendre une telle décision alors que le problème d’argent qu’on avait depuis notre mariage était résolu. Nous avions même pour projet d’acheter un duplex dans un quartier résidentiel pour nous installer confortablement.
Parfois, je me demandais s’il n’y avait pas une histoire de femme derrière toute cette hâte. Je lui posai la question avec beaucoup d’humour et il répondit qu’il n’aura jamais besoin d’une autre femme. Il me fit une bise pour me rassurer. Il ajouta qu’il ne me trahirait jamais. Il faut dire que j’étais rassurée car depuis notre mariage, on s’entendait très bien. On nous prenait même comme un couple modèle parmi tous les Africains qu’on fréquentait.
Il revendit également nos voitures. J’étais contre cette vente mais il paraissait que son ami Almamy Camara lui avait dit qu’il allait en avoir une moins chère à Abidjan ; mais il y avait là un paradoxe parce que ce dernier en avait acheté une avant de partir et c’est mon mari qui l’avait embarquée à Bruxelles. Hélas je ne pus le convaincre de ne pas revendre une des voitures.
Mon mari était fâché à cause des frais qu’il allait faire pour peser l’aspirateur alors qu’à part nos valises, tout le reste était parti par bateau. Il avait raison, mais c’était plus fort que moi. C’était sûr que ceux qui allaient nous remplacer n’auraient rien à en faire.
Le jour de notre départ, au mois de juin 1983, j’étais habillée en rouge, des pieds à la tête. J’avais acheté ma robe dans une boutique après le supermarché. Elle était accrochée derrière la vitrine et elle m’avait plu immédiatement. En général, je choisissais la plupart de mes tenues dans les catalogues. Il m’arrivait aussi de coudre moi-même, certaines tenues. J’étais la couturière de plusieurs femmes africaines, ce qui faisait que j’apportais une contribution financière non négligeable dans notre ménage surtout quand on avait du mal à joindre les deux bouts.
La veille de notre départ, je n’avais pas pu aller voir les dames du groupe féminin de Gonesse bien que mon mari m’eût promis de revenir un jour. Le jour du départ, Docteur Bah nous conduisit à l’aéroport.
CHAPITRE V
N ous étions attendus à Abidjan par Monsieur et Madame Camara. Ils nous avaient réservé un appartement à la riviera golf. D’après mon mari, il appartenait à son ami et nous allions y rester gratuitement jusqu’à ce que nous ayons notre propre maison. L’appartement se trouvait au sixième étage, mais il y avait un ascenseur qui marchait quand il y avait de l’électricité. On assistait souvent à des délestages mais il paraissait que c’était la première fois que cela arrivait.
Dès le lendemain, mon mari commença son travail à la polyclinique des deux plateaux. Je sortis avec les enfants dans le parc mais il n’y avait que nous. Plusieurs jours de suite, je croyais avoir une amie avec qui bavarder mais il n’y avait personne. Je commençais à m’ennuyer terriblement. Mes enfants sortaient avec ma servante pour jouer dehors car moi cela ne me disait plus rien. Les problèmes aussi commencèrent. Avoir une voiture n’était pas aussi facile que l’avait dit Monsieur Camara. Mon mari lui avait remis nos économies pour l’achat d’une villa en location-vente. Voilà que le salaire ne pouvait pas nous suffire tellement que la vie à Abidjan était chère.
Il décida que notre dernier fils n’irait pas à l’école, l’année-là. J’avais pleuré à chaudes larmes mais je ne pouvais rien faire comme je n’avais aucune activité.
J’eus un peu d’argent avec lui, pour acheter du fil et recommencer à faire la broderie et le crochet, en espérant que j’aurais une clientèle parmi les personnes aisées et surtout des connaisseurs car ce n’était pas évident en Afrique de voir des gens qui pouvaient faire la différence entre le travail « fait main » et le reste. Comme si tout cela ne suffisait pas, on vola mes bijoux en or et en argent avec le peu d’argent que je possédais, c’est-à-dire mille cinq cents francs français. La coupable était toute désignée car, à part mes enfants, mon mari et moi, il n’y avait que la servante. Je n’avais pas l’habitude de faire la sieste mais ce jour-là, j’étais comme droguée, je partis me coucher. Le voleur était venu prendre la mallette dans la chambre et m’avait enfermée à clé sans que je ne me réveille. J’avais attendu l’arrivée de la servante et des enfants qui étaient dehors pour qu’on m’ouvre la porte. Je vis tout de suite la mallette vide, au salon. J’eus très peur car la personne aurait pu me tuer. J’étais sous le choc à l’arrivée de mon mari. Je lui expliquai tout. La servante était rentrée chez elle comme elle travaillait de 7 heures à 18 heures.
Je n’allais nulle part et je ne recevais pas de visites. Il y avait dans la même cité, un ami d’enfance de mon mari répondant au nom de Monsieur Touré ; mais son épouse travaillait. J’allais lui rendre visite de temps à autre. C’étaient des Maliens. On n’avait donc pas beaucoup de sujets de conversation.
Nous n’avions fait que quatre mois, quand un huissier vint apporter un papier pour nous dire de payer ce que nous devions au propriétaire sous peine d’être expulsés. La date du dernier jour de délai était sur la feuille. J’attendis mon mari pour en savoir plus. Il me dit ne rien savoir mais qu’il allait immédiatement poser la question à Monsieur Camara. A son retour, il me rassura que tout serait réglé, le lendemain.
D’après l’huissier, nous pouvions rester dans cet appartement jusqu’à la fin du mois. La villa V5 à plateau Dokui qu’on avait prise en location-vente n’était pas complètement terminée, mais nous préférâmes aller l’occuper et terminer le reste petit à petit. Je me dis que là au moins, nous serions chez nous et que je n’aurais pas peur d’être vidée à tout moment. Mon mari déposait les enfants à l’école, le matin, et moi j’allais les chercher. Il avait acheté pour moi, un modèle de voiture que je n’aimais pas du tout, pourtant je lui avais dit les trois marques que je ne désirais pas avoir. Il l’avait fait exprès, mais je ne voulus pas faire des palabres à cause des difficultés que nous avions à joindre les deux bouts.
Mes nappes, têtières, accoudoirs et coussins commençaient à bien se vendre. Je pouvais donc participer aux dépenses du ménage.
Tu sais, chéri, je veux que tu fasses venir ta grande sœur pour qu’elle reste avec nous, j’ai pitié d’elle comme elle n’a pas fait d’enfant.
Tu dis n’importe quoi, cette femme est invivable !
Ce n’est pas ta grande sœur de lait ?
Si ! Mais elle aime tellement les palabres qu’elle n’a jamais pu avoir de mari pour longtemps et elle n’a jamais pu s’installer quelque part longtemps pour pouvoir adopter des enfants. D’ailleurs il m’a fallu du temps pour la retrouver afin qu’elle vienne assister à notre mariage.
Mais moi, je ne suis pas difficile ; donc elle pourra rester avec moi sans problème. Elle sera contente d’avoir ses neveux auprès d’elle.
C’est ce que tu crois, elle a toujours été insupportable.
A mon avis, si elle a une chambre à elle toute seule, la nourriture ne posera pas de problèmes ; et puis il y a les domestiques pour tout le reste.
Elle aime l’argent et elle est très dépensière.
Tu lui donneras un peu d’argent de poche.
De toutes les façons, comme elle sait que nous sommes là, elle viendra sans être invitée.
Entre-temps nous reçûmes une lettre de nos amis annonçant leur arrivée enjuin 1984. Monsieur et Madame Delage, nos amis de Saint-Quentin vinrent chez nous pour deux semaines. C’était leur première fois de venir en Afrique. C’était la saison sèche et ils étaient émerveillés par le lever, le coucher du soleil et les étoiles la nuit, avec un ciel parfait.
Tous les matins, après le petit-déjeuner à la terrasse avec une belle vue sur le champ d’ananas qui se trouvait juste après le zoo d’Abidjan, on partait à la plage, à Grand Bassam, la première capitale de la Côte d’ivoire. Les premières maisons coloniales étaient toujours là, mais on ne pouvait les voir que de l’extérieur car elles étaient habitées.
Les vendeuses d’ananas et de noix de coco étaient chaque fois, les bienvenues.

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